Konbini

Quand les gens de Konbini m’ont demandé s’ils pouvaient m’interviewer deux heures pour faire une video de 5 minutes, j’ai eu un peu peur qu’ils me fassent dire des bêtises, parce qu’en deux heures on dit toujours une ou deux bêtises. En fait, l’équipe était très sympa, et le résultat est plutôt flatteur et bien vu !
Vous revenez quand vous voulez pour parler licornes.

When the guys at Konbini asked to shoot a two hours interview for a five minutes video, I was a bit wary of being made a fool, because in two hours, one always says two or three stupid things. I was wrong, the team was really nice, and the portrait they made is fun and flattering – but in French only.

Jeux et alcool
Alcool and games

Une partie test de Trollfest, à sortir l’année prochaine.

« Méfiez-vous des gens qui ne boivent pas, ils ont quelque chose à cacher ». Je pensais avoir imaginé cette formule, mais je l’avais sans doute entendu quelque part puisque j’ai découvert cette semaine qu’elle était déjà attribuée, à tort ou à raison, à Baudelaire, Churchill, Staline et Humphrey Bogart, et que c’était aussi un proverbe polonais. Le proverbe latin, In vino veritas, n’est pas très différent. Alors, c’est bien sûr d’abord une jolie formule, mais comme souvent avec les jolies formules et les proverbes, il y a une idée derrière.

Je l’ai postée la semaine dernière sur Facebook et Twitter, comme un conseil professionnel un peu ironique aux auteurs de jeu, et ce qui me semblait un avis de bon sens un peu amusant m’a valu une volée de bois vert – shitstorm en anglais, c’est moins élégant. Le fait que les réactions outragées soient venues exclusivement des États-Unis montre d’ailleurs que j’ai peut être tort en pensant que l’on exagère toujours les différences culturelles. Quoi qu’il en soit, cette phrase a été déformée avec une totale mauvaise foi, pour me faire dire que j’encourageais tout le monde à se saouler régulièrement, ce que je ne fais même pas moi-même ou que je cherchais à affaiblir les personnes avec qui je négociais. Sur les salons, j’évite plutôt les soirées où il y a trop d’alcool, et où en général on ne joue pas, et demandez à mes éditeurs, je suis plutôt arrangeant sur les contrats. Il est aussi assez significatif que tandis que les réactions outragées et délirantes étaient publiques, essentiellement sur twitter, presque tous ceux qui ont exprimé leur soutien l’ont fait par message privé. Cela en dit beaucoup, me semble-t-il, sur l’état actuel du débat public et de la liberté d’expression. Bref, tout cela a été très pénible, mais au moins, je me suis amusé en fouillant mes vieilles photos de tests de jeux pour en trouver avec des bouteilles, et cela n’a pas été bien difficile.

Une partie test d’un jeu dont je ne suis pas sûr d’avoir le droit de parler, à sortir l’année prochaine.

En une quarantaine d’années dans le milieu du jeu de société, j’ai eu très peu de mauvaises expériences avec des éditeurs. Elles se comptent sur les doigts d’une main, et elles ont en commun d’avoir toutes été avec le même type de personnages des petits éditeurs qui se voulaient très « business-business », costume-cravate, propre sur eux, juste sorti d’école de commerce, ni barbe, ni alcool, ni drogue – ou juste un peu de coke, la drogue que je n’aime pas. Avec le recul, je me dis que tous ces gens étaient, comme disent les américains, « creepy », et que j’aurais dû me méfier. La prochaine fois que l’on me propose de discuter affaire à Starbucks – je ne plaisante pas, ça m’est arrivé -, si c’est avec ce genre de type, je ny vais pas.

Test du jeu de Hispster de Sophie et Anna (au fait, il cherche un éditeur).

J’apprécie dans le milieu du jeu de société, le côté léger, informel, amical qui suppose une certaine confiance et un certain laisser aller, un côté vieux hippie qui me va assez bien. J’ai appris à me méfier des gens trop propres sur eux, qui ne fument pas et ne boivent pas. Je les soupçonne toujours de craindre que quelque chose qu’ils préfèrent cacher ne ressorte s’ils perdaient un peu le contrôle d’eux-mêmes. Refuser l’ivresse, c’est refuser de se dévoiler, de se mettre en position de faiblesse, et c’est pour cela que les control-freaks, les escrocs, les avides et tous ceux qui sont recherchés pas la police ne boivent jamais. Les gens cools et confiants n’ont aucune raison de craindre une petite perte de contrôle et peuvent même y prendre plaisir.

Une partie test de Artemis Odissey, la nouvelle version d’Ad Astra, à sortir l’à la fin de l’année. L’alcool pose quand même quelques problèmes avec les prototypes.

Je ne suis pas un ivrogne. Je bois un peu lors des repas, un peu plus dans les soirées jeux et les concerts. Je suis souvent un peu gai en fin de soirée, mais je finis rarement sous la table, essentiellement parce que ma très basse tension provoque des gueules de bois longues et pénibles. Enfin, si, il parait que j’ai récemment joué à Cartographers, je n’en ai aucun souvenir.
Un peu comme la musique, et bien plus que la lecture ou le jeu vidéo, le jeu de société est pour moi un loisir social, qui se marie fort bien avec une dose modérée d’alcool. Une soirée jeux chez moi, c’est un bon repas mijoté, car je suis bon cuisinier, quelques bières et quelques bonnes bouteilles de vin. Je n’ai plus l’âge de la vodka et du whisky, et je le regrette, et je ne m’occupe pas du dessert, qui n’est pas mon truc. Sans le repas, sans la bière, ou sans le vin, je ne sais pas si je continuerai à jouer autant, je préfèrerais sans doute parfois rester seul avec un bon livre.

Test de ce qui est un peu l’ancètre de Dreadful Circus.

Personne n’est obligé de boire. On peut ne pas aimer, ou ne pas pouvoir, et un de ces jours, je devrais sans doute arrêter, ou au moins ralentir. Ce n’est bon ni pour ma santé, ni pour les finances de la sécurité sociale, et je ne suis donc pas choqué le moins du monde de voir régulièrement les taxes sur l’alcool et le tabac augmenter. Je trouve en revanche la condamnation morale de l’ivresse, l’idée aujourd’hui dominante que ceux qui ne boivent pas et ne se droguent pas seraient moralement supérieurs aux autres n’en a pas moins dans son principe quelque chose de religieux qui me semble très inquiétant.

Alcool et tabac ! Nous sommes impurs !

Il y a sans doute un peu de ressentiment dans ma défense de l’alcool, alors même que je ne suis pas un si gros buveur. Les fumeurs subissent déjà depuis une vingtaine d’années une terrible pression sociale et c’est pour cela que, même si je ne fume pas moi-même, je me refuse à ce que les soirées jeux chez moi soient non fumeurs. On ne fume pas dans ma chambre, mais cela n’ira pas plus loin. La même pression sociale, fondée sur la même obsession de la pureté, vise aujourd’hui les buveurs d’alcool, y compris tous ceux, et ils sont l’immense majorité, qui boivent très modérément. Cela m’effraie – rien n’est politiquement plus dangereux que la fascination pour la pureté.

Test de Dreadful Circus, bientôt publié chez Portal. Ignacy ne boit pas, mais Merry boit pour deux.

Mon post était d’ailleurs aussi une réaction à quelqu’un, je ne sais plus qui, qui suggérait que l’alcool soit banni des salons ludiques, comme c’est déjà plus ou moins le cas aux États-Unis. Si on ne peut plus boire dans les soirées jeux, s’il n’y a plus de cocktails sur les stands des éditeurs lors des salons, j’irai avec moins de plaisir et, oui, j’aurai sans doute plus de mal à trouver les bons éditeurs. Et il y au moins un célèbre auteur de jeu, que tout le monde reconnaîtra, qui fait tous les salons avec sa bouteille de whisky dans son sac et qui risque aussi de laisser tomber.

Une partie test d’un jeu débile qui ne sera jamais publié.

Alors, bien sûr j’ai d’excellents amis qui ne boivent pas ou plus, pour diverses raisons, souvent médicales, et je retrouve parfois des bouteilles de coca dans mon frigo – mais cela signifie aussi que cela ne les gêne pas de jouer avec nous. Mais il y a une énorme différence entre la nécessaire prudence vis à vis de l’excès d’alcool ou de toute autre drogue, et une condamnation de principe, aussi immorale que moralisatrice.

OK, là on a peut-être un peu exagéré !

Playtesting Trollfest, to be published next year.

« Be wary of people who don’t drink, they have something to hide ». I thought I had coined this sentence, but I probably had heard it somewhere, since I’ve found out this week that it was a quote attributed, wrongly or rightly, to Baudelaire, Churchill, Stalin and Humphrey Bogart, as well as a Polish proverb. The same idea is in the latin proverb, In vino veritas. As often with popular wisdom, it’s a clever formula but there is also some truth to it.

I posted it last week on Facebook and Twitter, as a tongue in cheek business advice for game designers and, what I thought was a humorous and half good sense advice caused a real shitstorm of outraged reactions. The fact that these came exclusively from the US means, by the way, that I might be wrong in thinking we always vastly exaggerate cultural differences. Anyway, the sentence was distorted, in total bad faith, as if drinking meant getting drunk, to suggest I was urging everyone to get drunk, something I rarely do myself, or even that I was suggesting to discuss business while drunk and trying to weaken the people I was doing business with. At game fairs, I avoid the parties where there is too much alcohol, and usually no gaming, I‘ve probably never had a business discussion while really drunk, and ask my publishers, I’m definitely not the most difficult guy to discuss with when it comes to contracts. An interesting point is that while all the vehement and sometimes delirious critics I received were public, mostly on twitter, almost all of the many people who expressed their support all did it by private message – I let you realize what it means about the reality of constructive debate and free speech. Anyway, it was really painful, but at least I had fun afterwards looking for playtesting pictures with wine bottles on my phone – and it wasn’t that hard.

Playtesting a game I’m not supposed to talk yet, to be published next year.

I’ve been in the boardgame business for forty years, and I’ve had very few bad experiences with publishers, may be three or four. They were all by the same type of character, young guys who wanted to be and looked very businesslike, wearing white shirt, suit and necktie, no beard, no drugs, no alcohol – or may be just a bit of coke, the drug I most dislike. With some hindsight, I realize these guys were creepy from the beginning, and I should have been careful. Next time I’m asked to join a business meeting at Starbucks – I’m not joking, it happened – if it’s with that kind of guy, I’m just not going.

Playtesting Sophie and Anna’s Hipsters game (which, btw, is looking for a publisher).

What I appreciate in the gaming business is a certain lightness, informality, friendship, which is only possible with some level of trust and letting go, an « old hippie » feel. I’ve learned to be wary of people who look too clean, don’t smoke, don’t drink. I indeed often suspect they are afraid something they’d rather keep hidden might be revealed if they loose control of themselves. Refusing drunkenness (in the French meaning of ivresse, which means light drunkenness, like Germans, we have no word for complete drunkenness, only an adjective, saoul), it is refusing to reveal oneself, to place oneself in a weak position, and that’s why control-freaks, crooks, greedy people and people wanted by the police never drink. Cool and trustful people don’t mind being exposed a bit, and may even enjoy it.

Playtesting Artemis Odissey, the new version of Ad Astra, to be published at the end of the year. Alcohol can sometimes interefere with playtesting.

I’m definitely not a drunkard. I drink wine or beer with meals, a bit more during games nights and at concert. I’m often a bit light-headed and cheerful at the end of the night, but I don’t roll under the table, if only because I know my low blood pressure causes long and harmful hangovers. Well, yes, I’ve been told I recently played Cartographers and don’t remember anything of it.
Like music, and much more than reading or video games, I also view boardgaming a social activity, which goes very well with a moderate dose of alcohol. A gaming night at my home is a good meal, because I’m a good cook and love cooking, with a few bottles of beer or wine. I’m now too old for whisky and vodka, but I regret it, and I let other take care of dessert, which is not my thing. If I had to give up the beer and wine, I’m not sure I would keep on holding that many gaming nights, I’d likely often prefer to stay alone with a good book.

Playtesting Dreadful Circus, to be published soon by Portal. Ignacy doesn’t drink, but Merry drinks for two.

Noone is ever forced to drink. Some people don’t like it, or cannot for medical reason, and I bet one of these days I will have to stop, or at least to slow down. Nevertheless, the fashionable idea that people who don’t drink and don’t do any drug are morally superior to others is wrong and disturbing.
There is some resent in me defending alcohol while I don’t drink that much. I’ve witnessed, among other with my father, the terrible social pressure put since more or less twenty years on smokers and that’s why, even when I don’t smoke, I don’t want my home and my gaming nights to become no-smoking. My sleeping room is, it’s largely enough. The same social pressure, based on an obsession for purity, is now targeting all people who drink alcohol, even the large majority who drink carefully and moderately. I’m afraid, because nothing is politically more dangerous than the fascination for purity.

My favorite homemade Codenames variant. I’m not sure we could have had the idea without some wine first. There’s a kid but, look, but look, there’s also a bottle of sparkling water.


My post was indeed a reaction to someone, I don’t know whom, who suggested that alcohol should be banned from game fairs, as it is more or less the case in the US. If we cannot drink when playing at night, if there’s no more publishers cocktails, I would have much less fun attending game fairs, and, yes, I would have a harder time spotting the right publishers. And I know at least one famous game designer who always carries his bottle of whisky and might have a harder time than I.

Playtesting a stupid game which will never be published.

This being said, some of my best friends are teatotallers, for various reasons, taste or health problems, and I sometimes find the odd bottle of coke in my fridge – but this also means they don’t mind playing with us. But there’s a big difference between being careful of excess of alcohol, or of any drug, and a principled condemnation which is both immoral and moralizing.

See you next year in Etourvy !

La “théorie des jeux”
“Game Theory”

Deux idées fausses sur les jeux de société, et sur le jeu en général, souvent défendues par les mêmes personnes, dont bon nombre de joueurs et d’auteurs de jeux, me semblent revenir à la mode, et cela m’énerve un peu. Ces idées sont d’une part que les jeux auraient ou devraient nécessairement avoir une utilité socio-politique ou pédagogique, et d’autre part qu’ils auraient partie liée avec les mathématiques.

Je passerai rapidement sur le premier point, que j’ai souvent développé ici. Je suis sans doute plus politique, et parle plus souvent de politique, que la plupart des auteurs de jeux. Mais lorsque je joue, ce n’est pas pour comprendre ou transformer le monde, c’est pour m’en échapper quelque temps, comme lorsque je lis un roman ou vais à un concert, et pour prendre du plaisir avec des amis avec qui je n’ai pas nécessairement envie de parler de politique. Un jeu avec un message, c’est comme un roman avec un message – parfois ça marche, surtout quand il y a un peu d’humour pour faire passer, mais la plupart du temps c’est assez lourdingue.

Je voudrais parler un peu plus aujourd’hui de la théorie selon laquelle les jeux relèveraient de l’analyse mathématique, théorie qui sans doute est à la fois vraie et fausse.

Le monde réel a très certainement une structure rationnelle. Les jeux étant des petits mondes infiniment plus simples que la réalité, ils en ont une aussi, plus simple et donc plus compréhensible. Il reste que, dans l’état actuel de nos connaissances, cette structure n’est parfaitement réductible à un modèle mathématique que pour un petit nombre de jeux, essentiellement ceux fondés sur la stratégie ou les probabilités. Avec les jeux de rôles, les jeux d’ambiance, les jeux de mots ou de lettres, et même dans une moindre mesure les jeux de bluff, cela ne fonctionne pas vraiment. Du coup, les théoriciens du jeu mathématique oublient ces catégories, ou les disqualifient comme n’étant pas vraiment des jeux, ce qui va clairement à l’encontre de l’expérience quotidienne des joueurs. Nombre de jeux sont plein de chiffres, sur les cartes ou sur les dés, mais beaucoup n’en ont aucun. Il n’y en a pas, par exemple, sur les cartes des Loups Garous ou de Just One. Et même dans les jeux les plus formalisés, Azul ou The Crew par exemple, le modèle mathématique est bien incapable de saisir ce qui fait que l’on a affaire à un jeu et non à un problème de maths, et que l’on en tire donc un plaisir totalement différent.

J’en veux un peu aux mathématiciens qui, dans les années quarante, ont baptisé « théorie des jeux » un ensemble de modèles mathématiques qui, s’ils peuvent s’appliquer à certains jeux, s’appliquent tout aussi bien à de nombreux domaines de la politique, de l’économie ou de la physique. Je suis prof de sociologie et d’économie en lycée. Chaque fois que je dis que je crée des jeux, l’administration me parle de jeux pédagogiques, auxquels je suis hostile qui de toute façon sont presque toujours à la fois de mauvais jeux et de très mauvais outils pédagogiques. Les profs de maths, eux, me branchent sur la théorie des jeux et je dois leur expliquer que c’est un domaine auquel je m’intéresse un peu, mais qui n’a pas de lien particulier avec le jeu et devrait sans doute s’appeler « théorie des choix rationnels en environnement incertain », ou quelque chose comme ça, même si c’est un peu plus long. Et les environnements incertains, ce n’est pas ce qui manque en ce moment, et pas seulement dans les jeux.

J’ai parfois utilisé la théorie des jeux dans mes créations. Terra est bâti sur le paradoxe du passager clandestin, Dolorès sur le dilemme du prisonnier, mais ces outils servent autant, voire plus, dans bien d’autres domaines qui n’ont rien à voir avec le jeu. J’ai parfois besoin de faire un peu de probabilités ou de dénombrement pour équilibrer un jeu de cartes ou de dés, mais jamais rien qui aille au delà des programmes de maths de lycée. Et puis si j’utilise un peu de maths, j’utilise aussi un peu de linguistique, un peu d’histoire, un peu d’imagination, un peu de tout en fait. De ce point de vue, concevoir un jeu, et même un jeu plein de dés, de jetons et de cartes numérotées, s’apparente bien plus à la rédaction d’un article qu’à la résolution d’un problème de maths.

Il y a certes des maths dans les jeux, mais il n’y en a proportionnellement pas beaucoup plus que dans la vraie vie. Il y a certes des maths dans les jeux, mais il y aussi plein d’autres choses qui ne peuvent pas s’y ramener. Il y a des auteurs de jeux qui sont au départ des scientifiques, comme Bruno Cathala, il y en a d’autres comme moi qui sont des littéraires. Vouloir ramener le jeu aux mathématiques, c’est se méprendre sur le jeu, qui est moins rationnel qu’on ne le croit, et peut-être aussi sur la réalité, qui est plus rationnelle qu’on ne le croit.


Two misconceptions about boardgames, and about games in general, are often stated by the same people, among which many gamers and some game designers. They seem to be back in fashion, and I don’t like it. The first one is that games should have a socio-political impact, or at least some pedagogical utility. The second is that games are mostly about maths.

I won’t be long on the first point, I’ve already written about it a few times here. I’m probably more political, and write more about politics, than most game designers. When I play, however, it is not to change the world, it is not even to understand it, it is to escape from it for a while, like when I read a book or go to a concert, and to have fun with friends with whom I don’t necessarily want to discuss politics. Games with a message are like novels with a message, they sometimes work, especially when there’s some humor to sweeten the pill, but most times they feel just heavy and boring.

Today’s topic is more the idea that games are a matter of mathematics, a theory which is both true and false.

The real world certainly has some rational structure. Games being smaller and simpler worlds, they also have one, and one that is much easier to observe and understand. The problem is that this structure can be reduced to a mathematical model only in some very specific cases, mostly game of pure strategy and games based on probabilities. It can’t be done with role playing games, larps, party games, word games and even bluffing games. As a result, mathematicians disqualify them as « not really games », which clearly goes against every gamer’s daily experience. Many games have numbers on dice or cards, but many also don’t. There’s not a single number on the cards of Werewolves or Just One. Even with extremely formalized games, such as Azul or The Crew, the mathematical model cannot grasp what makes them games and not math problems, and why the pleasure we get from them is completely different.

I resent mathematicians who, in the forties, decided to call « game theory » a corpus of mathematical models which can be applied to some games, but also to a bunch of other domains, such as politics, economics or physics. I’m teaching sociology and economics in high school. Every time I tell I’m designing boardgames, the school management asks me about games as teaching tools, which are usually not really games and terrible teaching tools. Math teachers then tell me about « game theory » and I have to explain that while I’m quite interested in it, it doesn’t have any specific relations with actual games. This theory should probably have been called « theory of rational choices in an uncertain environment », or something like this, even when it’s a bit longer. And uncertain environments are everywhere these days.

I’ve sometimes used game theory in my designs. Terra is built on the free rider paradox, H.M.S Dolores on the prisoner’s dilemma, but these theoretical tools can be used as well in many situations which have nothing to do with gaming. I sometimes use some maths to balance a game, usually costing and probabilities, but never needed anything above high school level. And I also use some linguistics, history, imagination, a bit of everything. Designing a game, even a game using dice, chips or numbered cards, feels more like writing a dissertation than like solving a math problem.

There are some maths in games, but the proportion is probably only slightly higher than in real life. There are some maths in games, but there are also tons of things which cannot be reduced to maths. Some game designers are math heads, like Bruno Cathala, some have a literary background, like me. Reducing games to maths is wrong about games, which are less rational than we think, and may be also wrong about reality, which is more rational than we think.

Streamlining

Lorsque, au début années quatre-vingt-dix, sont arrivés en force les jeux de société « à l’allemande », l’un des points qui les différenciait de ce que l’on pourrait appeler la première vague des jeux contemporains, essentiellement anglo-saxonne et très ancrée dans la simulation, était une relative simplicité et un côté à demi abstrait. La fraicheur des Colons de Catan par rapport aux nombreux jeux de développement, souvent spatial, des années quatre vingt, ou même dix ans plus tard des Aventuriers du Rail par rapport aux jeux de train à l’américaine, venait d’une certaine légèreté de leurs règles. Les auteurs avaient enfin appris à se retenir, à ne pas ajouter au jeu tout ce qui leur passait par la tête, à ne rajouter une carte, un effet, une règle que si cela apportait quelque chose de plus au plaisir et à la tension du jeu sans pour autant trop compliquer les choses.

Cette époque là est loin d’être terminée, et de nombreux auteurs, dont je suis, font toujours attention à ne pas compliquer inutilement les choses. Deux raisons font cependant que l’on recommence à voir apparaître de très bons jeux qui ont un peu trop de règles, parfois qualifiés par les américains de « surdéveloppés » (overdevelopped), mais qui sont parfois aussi « underdevelopped » tant le développement et la mise au point d’un jeu consiste souvent à enlever tout ce qui ne sert pas à grand-chose.

Je n’ai pas joué à tellement de nouveaux jeux ces deux derniers mois, mais il en est deux que j’ai beaucoup apprécié mais qui me semblent souffrir de ce problème. Je suis convaincu que ces deux excellents jeux auraient été encore meilleurs avec quelques éléments en moins.
Le premier est The Artemis Project, De Daryl Chow et Daniel Rocchi, un jeu de placement d’ouvrier assez classique, mais très fluide et très agréable à jouer, qui mériterait le même succès qu’Architects of the West Kingdom. Il y a juste un truc qui ne sert à rien, ou en tout cas qui est démesurément esuré complexe par rapport à son intérêt ludique, les micro-pouvoirs des colons placés au camp de base. Ils se ressemblent tous, et le jeu est beaucoup plus fluide sans – mais bon, ce n’est pas trop grave, on les oublie vite.
Le second est Unicorn Fever, de Lorenzo Silva et Lorenzo Tucci Sorentino. C’est un jeu de course et de paris, un genre que j’apprécie, superbement édité et construit autour de mécanismes originaux et astucieux. Le problème est que sur un mécanisme très sympathique ont été ajoutées de trop nombreuses cartes, contrat, magie et licorne, aux effets intéressants mais microscopiques, trop nombreux et souvent un peu complexes.

The Artemis Project et Unicorn Fever restent deux excellents jeux que je recommande vivement, mais je suis convaincu qu’ils auraient pu être meilleurs, et rencontrer un bien plus large public, avec quelques trucs en moins. Il y a dix ans, ils seraient sans doute sortis sans éléments superflus et règles inutiles.

L’une des explications de cette évolution, assez évidente, tient à Kickstarter. Ces deux jeux, je crois, ont été comme bien d’autres publiés grâce au financement participatif. Or la logique de Kickstarter et de ses « stretch goals » conduit à toujours promettre d’ajouter aux règles et au matériel du jeu des “trucs en plus” si un certain niveau de financement est atteint, alors que le véritable développement d’un jeu consiste souvent, à l’inverse, à jouer suffisamment pour voir ce que l’on peut enlever sans appauvrir le jeu. Comme il est bien difficile de promettre de supprimer des règles ou du matériel si la souscription remporte un certain succès, je pense que les éditeurs utilisant kickstarter devraient se contenter de promettre du matériel de meilleure qualité, mais éviter de promettre des cartes ou des règles en plus – après tout, si ces cartes et ces règles étaient vraiment intéressants, ils seraient déjà dans le jeu de base.

Kickstarter ne suffit cependant pas à tout expliquer, car cette tendance se retrouve aussi, certes plus rarement, dans des jeux qui sont passés d’emblée par les circuits commerciaux traditionnels. Je vais prendre en exemple, là encore, un jeu que j’apprécie beaucoup, Mysterium, le premier à être parvenu à ajouter un élément narratif au principe de Dixit. Lorsqu’un éditeur français a adapté pour le monde entier un jeu qui n’était jusque là sorti qu’en Ukraine et en Pologne, il y a fait quelques modifications, dont la principale fut d’ajouter une système de score individuel qui ne sert absolument à rien et alourdit sensiblement le jeu. L’éditeur a peut-être réalisé son erreur après coup puisque Mysterium Park, qui sort ces jours-ci et que je n’ai pas encore vu, semble être une version allégée et donc mieux développée de Mysterium. Enfin, j’espère qu’ils ne sont pas allés trop loin dans la direction opposée, c’est aussi un piège.

Il y a donc une autre explication, plus générale, qui tient à l’évolution du public des joueurs et, surtout, de l’entourage des auteurs et des éditeurs. Lorsque le jeu de société était encore un loisir culturel assez marginal, les tests et la mise au point du jeu se faisaient, par la force des choses, avec des gens qui n’étaient pas des spécialistes, qui ne connaissaient pas tout, la famille ou les amis de l’auteur, ou des joueurs venus du jeu de rôle, alors plus populaire. Ce public tendait à aller doit au but, à favoriser les systèmes les plus simples. Aujourd’hui, tout ce travail de développement se fait de plus en plus avec des joueurs expérimentés, parfois des professionnels ou des semi-professionnels, voire avec d’autres auteurs, donc avec un public que ne gêne pas vraiment une complexité dont il n’a souvent même pas conscience, et qui peut même à l’occasion suggérer tel ou tel ajout.
Il y a de la place sur le marché pour des jeux complexes, et pour d’autres qui le sont moins, mais j’aimerais que les auteurs et les éditeurs, et surtout ceux qui passent par kickstarter, réalisent que la meilleure version d’un jeu est rarement la plus riche et la plus sophistiquée. Le principe même du jeu est d’être plus simple que la réalité, et si développer un jeu, c’est parfois y ajouter des éléments, c’est parfois aussi en enlever. Les anglo-saxons ont un verbe très imagé qui exprime parfaitement cette idée, to streamline, qui comme souvent n’a pas vraiment d’équivalent français.



When « german style” boardgames arrived in the early nineties, their main difference with the first wave of modern boardgames, American style games heavy on simulation, was their relative simplicity and abstractness. What made Settlers of Catan fresh when compared with older development games, usually in space, and what a few years later made Ticket to Ride more exciting than US train games, was their relatively light rules. For the first time, game designers were not let loose, and considered adding a card, a rule, an effect, only when it really added more to the gaming pleasure than to the game’s complexity.

It’s still mostly true and most game designers, including me, are still very careful not to make things unnecessarily complex. Unfortunately, there are also more and more good games which are sometimes called « overdevelopped » but which are often, in face, « underdeveloped », since developing a game is mostly streamlining it, keeping everything useful but removing all the unnecessary stuff.

I didn’t play that many new games these last months, but there are two I really enjoyed, but which I also think could have been even better with some elements removed.

The first one is Daryl Chow’s & Daniel Rocchi’s The Artemis Project, a relatively classic, fluid and very enjoyable worker placement, which deserves to get the same success as, say, Architects of the West Kingdom. There’s just one thing in the game which is supererogatory, the micro-abilities of workers placed in the base camp. They feel similar one with another, and don’t add any real interest to the game. the game is more fluid without, and as a result we forget them when playing – so why put them in the rules ?
The second game is Lorenzo Silva and Lorenzo Tucci Sorentino’s Unicorn Fever. It’s a betting race game, a style I like and which deserves a better recognition, gorgeously published and based on a few clever systems. The problem is that on a really exciting basis have been added layers of unnecessary card effects, contract cards, magic cards, unicorn cards, which makes for too many interesting but microscopic effects.

Both The Artemis Project and Unicorn Fever are already outstanding games, but I’m convinced they could have been even better, and find more players, with a few rules and elements removed. Ten years ago, they would probably have been published without them.

One of the reasons for this is, obviously, Kickstarter. These two games have both been published through crowdfunding. Unfortunately, the logic of Kickstarter’s stretch goals is to always promise more rules and more components once a given funding level has been reached, when a game’s real development often consists in playing and playing gaian to check what can be removed without weakening the game. Since it’s probably counter-intuitive to promise the removal of elements if a game is successful, may be publishers of modern games, and especially eurogames, should only promise better components, but not extra rules and stuff, as stretch goals. After all, if these extra elements were that good, they would already be in the basic game.

Kickstarter is not the only reason. This trend also affects, though to a lesser extent, games published through traditional distribution channels. A good example is a game I really enjoy, Mysterium, which manages to add real storytelling to the Dixit system. When a French publisher decided to adapt for the whole world a game which was so far available only in Ukraine and Poland, they made a few changes, the most notable one being to add a convoluted and totally unnecessary individual scoring system, which slows the game without adding any interest. They realized their error later, and it seems that the new Mysterium Park, to be released in the coming weeks, is a streamlined and better developed version of the game. I’ve not seen it yet, and I hope it didn’t go too far in the opposite direction, it can also happen.

There’s another and more global explanation. When games was still a relatively marginal cultural activity, play testing and developing games was made by and with people who were not real specialists, who didn’t know everything – mostly the designer’s friends or family, or people coming from role playing games. These people tended to go straight to the point and to favor relatively simple systems. Nowadays, this is made with « experienced gamers », sometimes pro or semi-pro gamers, or even fellow game designers. The problem with geeks is that they are not really troubled by complexity in games, they don’t even notice it any more, and some relish in suggesting this or that addition.
The market is now big enough to accommodate various game styles, some complex and some less, but it seems to me that many designers, developers and publishers, and especially those who go through kickstarter, are forgetting that the best version of a game is not necessarily the one with the most stuff in it. The very point of playing games is to enter a world which is much simpler than reality, and developing a game means sometimes adding stuff, sometimes removing stuff – it’s streamlining, an english verb I like a lot because it has has no equivalent in French.

Quelques nouvelles
Some news

Quelques uns se sont inquiétés que je n’aie pas mis ce site à jour depuis bien longtemps. Je les rassure, je vais très bien, je fais attention, je reste chez moi, et je ne suis pas malade. Quelques amis le sont.

Si je n’ai rien posté ici depuis longtemps c’est parce que j’ai mis le jeu et le monde ludique un peu de côté. Je n’apprécie pas trop le jeu en ligne et, malheureusement, je ne pense pas qu’il convienne bien à mes créations, tant j’apprécie de plus en plus les jeux om l’on doit regarder ses adversaires dans les yeux.

Du coup, comme beaucoup je crois, je me suis mis à écrire. J’ai repris ma thèse d’histoire sur les licornes, vieille de presque vingt-cinq ans. Mon idée l’originelle était de tailler dans le gras, de mettre un peu à jour ici ou là, et d’en faire un joli livre moins académique, mais néanmoins sérieux et documenté, à mi-chemin entre essai et livre d’art.
J’ai rapidement découvert à quel point l’accès aux sources était devenu plus facile. Des manuscrits médiévaux dont je n’étais pas parvenu à obtenir des photos, des revues victoriennes que je voulais feuilleter mais qui n’étaient visibles qu’à Oxford, voire à Bombay, tout cela était désormais accessible en ligne d’un simple clic. Du coup, j’ai repris les recherches et ai passé des journées entières sur les sites de la BN, de la Bodléienne et de la British Library, et en même temps que je supprimais les passages redondants et ennuyeux, j’en ajoutais de nouveau sur des sujets que je n’avais que peu ou mal exploré. Je suis encore assez loin d’avoir fini, mais je commence à en voir le bout.

Côté jeux, donc, pas grand chose. Une mauvaise nouvelle, un grand éditeur que j’aime beaucoup a annulé une grande partie de ses sorties prévues, et a renoncé à publier un de mes jeux, peut-être ma création préférée, pour lequel nous avions signé il y a presque deux ans. Tout s’est passé de manière très sympathique, et j’ai conservé une avance tout à fait correcte, mais j’ai imprimé quelques prototypes et cherche maintenant un nouvel éditeur. C’est un jeu d’enchères et de bluff assez méchant, aux mécanismes extrêmement originaux, pour 4 à 8 joueurs et avec pas mal de matériel. Je l’ai déjà proposé à trois ou quatre éditeurs avec lesquels j’ai vraiment envie de travailler, mais s’ils répondent non, je prospecterai les autres. SI vous êtes éventuellement intéressé, envoyez-moi un mail.

Sinon, la raison pour laquelle j’écris ce post, et la raison pour laquelle il y tout en haut une bannière de Citadelles, c’est qu’Asmodée vient de mettre en ligne une version light de Citadelles, avec juste les neuf personnages de base et une sélection de quartiers spéciaux, à télécharger et à jouer chez vous avant, éventuellement, de décider d’acheter la boite. C’est disponible dans plein de langues, ici.


I didn’t update this website for quite long, and got a few worried emails. Be reassured, I’m well, I’m cautious, I stay home and I’m not ill. A few of my friends are.

The reason I didn’t post anything here for quite long is that I’ve set games aside for a few weeks. I don’t like online gaming that much and, unfirtunately, I’m afraid my creations are not the kind of game one can easily playtest without looking fellow players directly in the eyes.

Like many people I know, I started writing. I went back to my twenty-five years old PhD thesis about unicorns. The original idea was to remove some of the academic fat, update a bit, and make something lighter, half essay, half art book. I soon found out that research is now much easier than in the nineties. Medieval manuscripts which I could not see, and not even get a picture of, are now viewable online, as well as victorian magazines which could only be read in Oxford, if not in Bombay. As reasult, I dove back into research and spent whole days on the webistes of the French National Library, the British Library, the Bodleian and a few other ones. And while I indeed removed a few boring or redundant pages, I also added several lighter ones on topics I had not or very superficacilly considered. I’m starting to see the end of it, but it’s far from finished yet.

Nothing new with games, except a bad news. A major publisher I really liked trimmed down its program and cancelled a game of mine, may be my favorite design ever, for which we had signed two years ago. Everything went smoothly, and I keep a confortable advance, but I printed a few new prototypes and I’m now looking for a new publisher. It’s a four to eight players auction and bluffing game, with extremely original game systems. I’ve already contacted for publishers I really like and I really would like to work with, but if they decline the offer, I will look elsewhere. So, if you may be interested, drop me a mail.

Last with the reason why there’s a Citadels banner at the top of this post. Asmodee just put online, in several languages, a trimmed down print-and-play version of Citadels, with one set of characters and a selection of buildings. You can download it here, print it, play it, and may be later buy the boxed game.

Une modeste année ludique
A Modest Gaming Year

2019 a été pour moi une année relativement modeste, avec seulement trois jeux publiés. Le Petit Poucet, avec Anja Wrede, sera le tout dernier de la belle série des Contes et Jeux, chez Purple Brain. Tonari, joliment édité par IDW, est une remise au goût du jour d’une vieille idée d’Alex Randolph. Animocrazy est une nouvelle version de Democrazy, publié par un éditeur de Hong Kong, Jolly Thinkers, dans une édition bilingue anglais-chinois  Si les trois ont eu de bonnes critiques, je n’ai pas l’impression qu’ils soient de grands succès commerciaux.

Si tout se passe comme prévu, 2020 devrait être bien plus riche en nouveautés, avec une petite dizaine de jeux dans les tuyaux, même s’il est probable que quelques uns finiront, comme toujours, par prendre un peu de retard. 

Les premiers arrivés seront tous de petits jeux de cartes, mais dans des styles bien différents. Dans Vintage, illustré par Pilgrim Hogdson et publié chez Matagot, les joueurs collectionnent, et à l’occasion volent, des objets des années 50, 60 et 70. Dans Poisons, conçu avec Chris Darsaklis, illustré par Marion Arbona et publié chez Ankama, les joueurs sont des nobles attablés à un banquet et désireux de boire le plus possible sans se faire empoisonner. Dans Stolen Paintings, chez Gryphon Games, ils sont voleurs d’œuvre d’arts ou détectives tentant de les retrouver. Dans Gold River, version revisitée de La Fièvre de l’Or, ce sont des chercheurs d’or durant la ruée vers l’ouest. Dans Vabanque, un très vieux jeu conçu avec Leo Colovini qui n’avait jusqu’ici été publié qu’en allemand et en japonais, ils jouent, bluffent et trichent un peu au casino. Dans Reigns – The Council, avec Hervé Marly, l’un d’entre eux est le roi, les autres sont des courtisans s’efforçant, comme dans le jeu sur téléphone, d’influencer les décisions. Maracas, avec le même Hervé Marly, est un jeu qui se joue avec une maracas – vous devriez deviner aisément qui est l’éditeur en regardant la photo.

Je n’ose plus donner de date pour Ménestrels, conçu avec Sandra Pietrini et joliment illustré par David Cochard, dont, après quelques années de retard, j’attendais la sortie en 2019. L’éditeur rencontre quelques difficultés, mais j’espère que le jeu finira par arriver – et si ce n’est pas le cas, on lui cherchera un nouvel éditeur.

La fin de l’année, si tout va bien, devrait voir arriver des projets plus ambitieux et plus inhabituels, et même une ou deux grosses boites de jeu comme je n’en ai plus publié depuis quelques temps, avec des vampires, des nains et des trolls, de l’or, des pierres précieuses et du métal. Mais ça, je vous en parlerai plus tard.

 

J’espère que, dans un marché un peu encombré, mes nouvelles créations vont se vendre un peu car, confronté à l’immense gâchis (pour parler poliment) de la réforme du lycée, j’envisage  de plus en plus sérieusement, et un peu lâchement, de déserter l’éducation nationale. Si j’ai commencé l’enseignement un peu par hasard, c’est devenu une passion, mais cela ne peut en rester une que si je peux faire mon métier de prof honnêtement, c’est à dire enseigner des programmes qui ont du sens, dans des conditions correctes, et avec un minimum de liberté pédagogique. Tout cela ne va clairement plus être possible dans le cadre de la nouvelle organisation du lycée et du baccalauréat, qui brise en outre les solidarités entre enseignants et entre élèves auxquelles j’étais très attaché. Face à une réforme qui est au mieux un mélange absurde d’incompétence, d’improvisation et d’autoritarisme, au pire une stratégie délibérée d’humiliation et de précarisation subjective des enseignants, des élèves et des personnels de direction, beaucoup de profs sont désespérés et rêvent de s’en aller. Je suis l’un des rares à pouvoir se le permettre.

Abandonner l’enseignement impliquerait aussi de ne plus me consacrer qu’au jeu. Financièrement, ce ne devrait pas être un problème à court terme, même si je continue à penser que le marché du jeu a connu, ces dernières années, une croissance sinon artificielle, du moins trop rapide pour être durable. Entre la surproduction et la concurrence accrue, qu’elle soit en boutique et sur kickstarter, et des modes dans lesquelles je ne me reconnais pas toujours, je ne suis cependant pas certain d’être très à l’aise si j’essaie de m’impliquer plus avant dans le monde de l’édition… mais qui sait ! L’éducation m’apportait jusqu’ici un certain confort moral, le sentiment de faire un boulot qui a du sens, un boulot socialement utile, quand la caractéristique fondamentale du jeu, et celle qui fait tout son charme, est qu’il ne sert absolument à rien – mais il est vrai que c’est justement la perte programmée de ce sens qui me fait songer à quitter l’enseignement.

À propos des modes et tendances qui m’énervent un peu…. Je ne suis pas résolument hostile à Kickstarter, je suis même plutôt bon client et pense que cela va rester, mais je n’aime pas, quand l’un de mes jeux s’y retrouve, devoir faire la promotion de la campagne sur twitter et Facebook de manière un peu trop appuyée. Les jeux hybrides me semblent plus souvent le cul entre deux chaises que le meilleur des deux mondes, même si cela va peut-être s’arranger. Alors même que, dans les années quatre-vingt, j’avais bien aimé les livres dont vous êtes le héros, les Escape game en boîte (et ceux en vrai aussi) me font plus l’effet de casse-tête que de jeux de société. Les jeux Legacy demandent bien trop de temps et de régularité pour que j’y joue, bien trop de temps et de travail pour que j’essaie d’en concevoir. Pour compenser cela, Horrified et Pandemic – Fall of Rome m’ont un peu réconcilié avec les jeux coopératifs.

Si je râle un peu contre quelques modes, je constate cependant qu’il n’y a jamais eu autant non seulement de nouveaux jeux, mais surtout de bons voire d’excellents jeux publiés. Voici donc un petit choix parmi mes découvertes de cette année – mais il y a sans doute des jeux tout aussi bons, voire meilleurs, parmi tous ceux auxquels je n’ai pas joué.

Mr Face de Jun Sasaki et Selfie Safari de David Cicurel sont deux petits jeux d’ambiance sur les visages, aussi idiots que rigolos, et qui marchent toujours. Le second est d’ailleurs un jeu hybride, chaque joueur ayant besoin d’un téléphone, ce qui montre que je n’y suis pas totalement réfractaire. De la cafetière viennent deux autres petits jeux d’ambiance rigolos, Super Cats et Ninja Academy, j’ai même remporté un petit concours où il fallait imaginer une carte d’extension pour ce dernier. La même équipe, ou à peu près, a conçu le plus sérieux mais encore assez rapide Draftosaurus. Oriflamme, de Adrien et Axel Hesling, a tout d’un jeu de Bruno Faidutti, avec ses cartes tantôt cachées, tantôt visibles, et qui parfois se déplacent.  Die Quacksalber von Quedlinburg, de Wolfgang Warsch – Les Charlatans de Beaucastel en français – est un excellent jeu familial à l’allemande, qui mêle agréablement chance, prise de risque et planification – pour les pros, c’est du « bag building ». Flick of Faith, de Paweł Stobiecki, Jan Truchanowicz and Łukasz Włodarczyk, est un adorable jeu de pichenettes et de majorité avec votes et pouvoirs spéciaux, mélange improbable mais léger et très réussi. Scorpius Freighter, de Mathew Dunstan et David Short, est un jeu de pick-up and deliver particulièrement chafouin, pour utiliser un adjectif cher à l’autre Bruno, et malheureusement passé totalement inaperçu. Il fallait un jeu japonais dans la liste, c’est Master of Respect, de Kentaro Yazawa, un très dynamique et très mignon jeu de gestion d’une école d’arts martiaux – pourquoi pas ! Hadara, de Benjamin Schwer, est tellement fluide, bien conçu et bien édité qu’il m’a réconcilié avec un genre que je n’appréciais plus guère, les jeux de gestion de ressources allemands un peu froids et abstraits. Res Arcana, de Tom Lehmann, m’a quant à lui réconcilié avec les jeux de cartes à combinaisons tarabiscotées, même s’il reste un peu trop technique pour mon goût. Dans la même catégorie, mais bien plus légers quand même, j’ai aussi beaucoup aimé Abyss Conspiracy, de Bruno Cathala et Charles Chevallier, même si je n’en comprends ni le thème, ni le graphisme, ainsi que Nine, de Gary Kim. Horrified, de Prospero Hall, très américain, un peu baroque et pas trop au sérieux, est un jeu de coopération très agréable, même pour ceux qui, comme moi, n’apprécient pas trop le genre. Je ne pratique pas non plus beaucoup les jeux à deux, mais j’ai vraiment adoré Nagaraja, de Bruno Cathala et Théo Rivière, beaucoup plus agressif qu’il n’en a l’air.

La fréquentation de ce blog baissait depuis quelques années, et était passé en 2018 sous les 300 visiteurs par jour. En 2019, avec une actualité personnelle pourtant moins fournie, les visites sont redevenues plus nombreuses, ce qui m’encourage à continuer à écrire ici. Le nouvel article le plus visité a été celui sur la scène ludique iranienne, Jouer à Téhéran. Viennent ensuite un article déjà ancien, Décoloniser Catan, puis la présentation de mon jeu Kamasutra – mais dans ce dernier cas, je soupçonne des moteurs de recherche facétieux.

Ceci était la première et la dernière fois que je formatais et postais un article de blog entièrement sur mon ipad. C’est sûrement plein de fautes, et j’espère que c’est lisible sur un ordinateur….


2019 has been a modestly productive year for me, with only three games published. Lost in the Woods, designed with Anja Wrede, is the very last in the Purple Brain’s Tales and Games series. Tonari, gorgeously published by IDW, develops an older Alex Randolph’s design. Animocrazy is new version of Democrazy, in a bilingual Chinese / English edition by Hong Kong publisher Jolly Thinkers. All three got good reviews, but I don’t think they’ve been real hits so far.

If everything works as scheduled, I should have many more new designs in 2020, about ten, even when, as usual, a few ones will certainly be delayed. First will come several light games, in very different styles. In Vintage, published by Matagot with art by Pilgrim Hogdson, players sell, collect and occasionally steal vintage items from the 50s, 60s and 70s. In Poisons, designed with Chris Darsaklis, illustrated by Marion Arbona, and published by Ankama, they are nobles at a banquet, trying to drink as much as possible while avoiding getting poisoned. In Stolen Paintings, published by Gryphon Games, they are art thieves or detectives trying to find the stolen paintings. In Gold River, a modernized version of Boomtown published by The Lumberjacks, they are gold diggers during the gold rush. In Vabanque, an old co-design with Leo Colovini which had so far been published only in German and Japanese, they’re bluffing their way to riches in Casinos – unfortunately, I’m afraid the new version will be only in French ! In Reigns – The Council, with Hervé Marly, one of them is the king and the other ones are courtiers and advisors trying to influence his decisions, just like in the phone game. Maracas, designed with Hervé Marly, is a game played with a (special) Maracas. You should guess who the publisher is from looking at the picture.

 

I won’t give any more publishing deadline for Minstrels, designed with Sandra Pietrini and gorgeously illustrated by David Cochard. It has already been delayed a few times, but I really expected it to be published in 2019. The publisher has some problems, but I still hope the game will be there soon. If it really doesn’t work, we’ll look for another publisher.

I ought to have more ambitious designs, some of them in big boxes, at the end of the year. Big boxes with vampires, dwarves and trolls, with gems, gold and metal. More about it in a few months.

 

I really hope that, in a an already overcrowded market, some of my new games will sell well because I’m seriously, and a bit cowardly, considering quitting my daily job, as an economics and sociology teacher. The French high school reform which started to be implemented this year is absolutely catastrophic. Many French high school teachers would like to quit, I happen to be among the few ones who can afford it.  More details about it in the French text, I don’t think my english speaking readers will be much interested in this.

Of course, quitting teaching would mean devoting all of my working time to boardgames. Financially, I can afford it, at least in the short term, even when I still think the boardgame market growth these last years has been if not artificial, at least too fast to be sustainable much longer. Overproduction leads to increased competition, both in shops and on kickstarter, and while I like competition in gams, I don’t like it in real life. There are also a few recent trends I don’t necessarily like. That’s why I’m not sure I would feel at ease if I were to invest more time and energy in the game publishing business… but who knows ! Teaching is providing me with moral comfort, with the knowledge that I’m doing a meaningful and useful job, while the very essence of games, and what makes their charm, is that they are totally devoid of meaning or utility.

Here are some of the recent trends I’m wary of. I don’t really dislike Kickstarter. I think it’s here to stay, and I’m even a compulsive pledger, but I dislike having to support a campaign for my own games, posting too often and too aggressively on Twitter and Facebook. I think hybrid games usualy don’t bring the best of both worlds but fall between two stools – though I have hopes this will slowly improve. In the eighties, I really enjoyed reading choose your own adventure books, but I’m now bored by most « escape rooms in a box » – and in fact by most escape rooms, which feel more like puzzle than like games. Legacy games require too much time, dedication and regularity to play, too much time, dedication and work to design. At least, this year, the excellent Horrified and Pandemic – Fall of Rome made me reconsider my old hostility to cooperative games.

OK, I play the old boomer and rants against some trends, but I’m also impressed by the number not only opf games, but of outstanding games published now. Here comes a short list of my 2019 discoveries, but there are probably even better games among the hundred ones I’ve not played.

Jun Sasaki’s Mr Face and David Cicurel’s Selfie Safari are two fun party game about faces, fun and stupid, which work with everyone. The latter is a hybrid game, since every player needs their phone, which proves I’m not totally hostile to the genre. The coffee machine team has designed two other fun light party games, Super Cats and Ninja Academy – I even won an expansion card design contest for the latter. They also designed the more serious, though still fast paced, Draftosaurus. Adrien and Axel Hesling’s Oriflamme feels very much like one of my own designs, with its face up and face down cards – no wonder I enjoyed it a lot. Wolfgang Warsch’s The Quacks from Quedlinburg is your typical middle weight German family game, but it’s a really good one with the right mix of luck, programming and risk taking – it’s what pros call a « bag building » game, as if one could build a bag. Flick of Faith, by Paweł Stobiecki, Jan Truchanowicz and Łukasz Włodarczyk, is a really fun and light flicking / majority games with special powers and even some voting, on a fun and provocative theme, rival religions. Matthew Dunstan & David Short’s Scorpius Freighter an intricate pick-up and deliver game about space smugglers – which might explain why it went largely under radar. I had to put a Japanese game in this list, it’s Master of Respect, by Kentaro Yazawa, in which players are rival old masters of martial arts trying to form the best students – why not… Benjamin Schwer’s Hadara is a heavy German resource management game, a genre I’m supposed to be tired of, but it’s so fluid, well designed and well published that I really enjoyed playing it – even when I still have no idea what its theme is. Tom Lehman’s Res Arcana reconciled me with combo card games, even when it’s still a bit too technical for me. I’m more likely to play lighter games such as Bruno Cathala and Charles Chevallier’s Abyss Conspiracy – even when I don’t understand its art and setting – or Gary Kim’s Nine. Horrified, by Propspero Hall, is an american style game, slightly baroque and not too serious, extremely enjoyable, even by one who usually doesn’t care for cooperative gaming. I also don’t play many two player games, but I really enjoyed Nagaraja, by Bruno Cathala and Theo Rivière, which is much more interactive than it first looks.

This blog’s visiting figures were declining for a few years, and went for the first time under 300 visitors daily in 2018. In 2019, even though I had fewer new games, it started to go up again, which means it still makes sense to post long articles here. My most visited blogpost was Boardgaming in Tehran. The next ones are older stuff, first my long essay about Postcolonial Catan, then the presentation of my Kamasutra game. I suspect this last one is due to mischievous search engines.

This was the first and last time I entirely wrote, formatted and posted a blogpost entirely from my iPad. I’ll never do it again.

Indiecade-Europe, jeux video et jeux de société
Indiecade-Europe, video games and boardgames

Comme la moitié du monde ludique, je rentre du salon d’Essen, en Allemagne. La semaine a été longue et fatigante. Comme j’ai plein d’autres trucs à faire pour mes deux boulots et ma famille, je ne vais sans doute pas faire dede compte-rendu sur mon blog, ou en tout cas pas tout de suite. De toute façon, il y en aura bientôt plein sur le web, et, tout au long du salon, j’ai posté des photos et des commentaires idiots sur Facebook. Par contre, je vais vous servir un petit récit du salon Indiecade Europe, qui se tenait à Paris le week-end précédent, commentaire que j’ai rédigé dans le train qui m’emmenait dans la Ruhr.

Mon rapport aux jeux videos (avec ou sans s, il paraît qu’il y a débat) est paradoxal. Je considère que l’on a tort d’opposer jeux sur table et jeux sur écran, qui sont de proches cousins, et ne cesse de le répéter, comme par exemple ici. C’est cependant un point de vue très théorique, car suis aussi l’un des auteurs de jeux de société qui pratique le moins le jeu sur écran. Pas par méfiance ou hostilité, juste parce que les jeux videos se pratiquent encore le plus souvent en solitaire, même si cela change un peu, et que, seul, je préfère ouvrir un livre. Je ne suis donc l’actualité du jeu sur ordinateur ou sur mobile que très vaguement et avec une certaine distance. Mais bon, je commence à être connu, je ne suis pas hostile, et je viens même avec mon ami Hervé Marly de signer la déclinaison en jeu de cartes de Reigns, un jeu sur téléphone très rigolo. Du coup, j’ai été invité mi octobre à Indiecade Europe, salon de jeu vidéo indépendant (c’est à dire loin des gros éditeurs) modeste mais assez branché, voire un peu bobo.

J’y donné une très brève conférence lors de laquelle, fort de ma récente expérience avec Reigns, j’ai discuté des adaptations de jeux videos en jeux de société, et vice versa.
Cela se passait à la Bnf, mais c’était très américain dans l’esprit et dans la forme. La première question, typiquement américaine, que l’on m’a posé avant que je ne monte sur scène a d’ailleurs porté sur la manière correcte de prononcer mon nom. Ma réponse habituelle à cette question est « pensez-vous que je sois assez puéril pour y attacher de l’importance? ». Je réagis un peu violemment, car cette question sous-entend que l’identité de chacun dépendrait avant tout de ses origines, même lointaines, sans toujours bien réaliser qu’outre-Atlantique, c’est presque devenu une formule de politesse incontournable.

J’avais vingt minutes pour parler, format un peu court et, là aussi, très américain. Tout se faisait en anglais. Cela me handicape un peu car jeu suis plus à l’aise en français, surtout à l’oral. Cela me réjouit néanmoins, tant je suis convaincu que les multiples langues nationales, qui ne servent plus à grand chose, doivent être abordées comme un jeu intellectuel amusant et non comme une part fondamentale de chacun d’entre nous. Et puis, il y a quelque chose de délicieusement pervers à causer en anglais dans un temple de la « culture française ».

Mes quelques amis dans le monde du jeu video travaillant plutôt dans les gros studios, Blizzard ou Ubisoft, je connais assez mal le monde des éditeurs et auteurs indépendants. Les quelques jeux, souvent assez expérimentaux, que j’ai pu observer ou auxquels j’ai très rapidement joué à Indiecade m’ont surtout impressionné par leur côté très poétique, voire parfois littéraire, sans pour autant qu’ils en deviennent trop prétentieux. J’ai joué à quelques trucs, un peu au hasard, mais vous aurez un bien meilleur aperçu des meilleurs jeux présentés en lisant cet article du Monde, ou sur le site d’Indiecade.

En observant les créateurs qui présentaient leurs jeux, et le public des visiteurs, j’ai remarqué quelque chose d’assez curieux. Dans le monde du jeu de société, le public des joueurs s’est très largement féminisé ces dernières années, mais les créateurs sont encore majoritairement des hommes, même si cela a commencé à changer. Il m’a semblé que c’était l’inverse dans le jeu video, avec des femmes proportionnellement bien plus nombreuses parmi les auteurs que parmi les joueurs. Il y a sûrement une explication, mais je ne la connais pas. On m’a assuré que cela était en partie dû au fait que les participants à Indiecade étaient de petits éditeurs indépendants et que les grands studios étaient plus masculins, mais dans le monde du jeu de société , même les jeunes auteurs et les petits éditeurs restent très majoritairement des hommes.

Ma causerie portait sur les adaptations de jeux vidéos en jeux de société, et de jeux de société en jeux vidéos. J’y constatais que les adaptations de jeux de société sur ordinateur ou tablette sont généralement de simples implémentations, des portages de jeux de société à succès, ajoutant tout au plus la possibilité de jouer contre la machine. En revanche, les jeux « sur table » inspirés de jeux videos sont eux, le plus souvent, très différents des jeux sur support informatique qui les ont inspirés.


Ticket to Ride sur iPad

La raison principale est simplement technique. Les jeux de société modernes, qu’il s’agisse des jeux de combat ou d’exploration « à l’américaine » ou des jeux de gestion « à l’allemande » ont des éléments assez simples, en nombre limité, qu’il est aisé de représenter sur un écran. On joue donc toujours au même jeu, même si un matériel différent peut générer des ambiances différentes. Certains jeux videos semblent même parfois des adaptations de jeux de société, et notamment de jeux de cartes, qui n’ont jamais existé physiquement – avec parfois quand même, comme dans Hearthstone, des petits trucs rigolos en plus qu’on ne peut pas faire avec du carton – c’est d’ailleurs ce qui fait la supériorité de Hearthstone sur l’adaptation informatique brute de Magic the Gathering.

Les jeux de société dans lesquels tout ne se joue pas à coup de cartes, de dés et de pions, ceux où psychologie, interaction, bluff ou dextérité prennent le dessus, ne sont tout simplement pas adaptés sur écran, où ils perdraient beaucoup de leur intérêt. Du coup, on n’essaie même pas de les y adapter – imaginez jouer à Jenga contre un ordinateur. C’est le cas de la plupart de mes créations, et notamment des plus connues comme Citadelles ou Mascarade, qui perdent beaucoup si on ne peut pas regarder ses adversaires dans les yeux.


Mechs & Minions, le jeu de plateau officiel de League of Legends.

À l’inverse, il est presque toujours impossible de transposer un jeu video à l’identique pour y jouer sur une table, avec des cartes, des dés et des pions, et ce tout simplement parce que les créateurs du jeu original n’ont aucunement pris en compte les limitations du monde physique, ou même les ont délibérément ignorées, voire moquées. La machine gère sans problème des arborescences d’une complexité infinie, des caractéristiques et variations innombrables et parfois cachées aux joueurs, et des centaines de milliers de joueurs – ou un seul, ce qui est possible autour d’une table mais pas très drôle. Faute de pouvoir transposer cela à l’identique dans un jeu de cartes, ou de plateau, on n’a guère le choix qu’entre simplifier à l’extrême, au risque de décevoir les habitués du jeu informatique, et s’en inspirer très librement pour concevoir quelque chose de différent, un « petit » jeu qui soit plus fidèle à l’esprit et à l’esthétique de l’original qu’à sa lettre. C’est ce que Hervé et moi avons fait avec Reigns. C’est aussi le choix de l’auteur du jeu de société Minecraft, qui était, la semaine suivante, très joué au salon d’Essen.

 
Minecraft & Angry Birds en jeu de société

Outre les très nombreux jeux videos, quelques jeux de société aux composants plus classiques étaient également présentés sur ce petit salon, des jeux de société conçus par des personnes issues du jeu video et donc de cette culture ludique légèrement différente de celle que j’ai l’habitude de côtoyer. Des jeux, là encore, assez poétiques. J’avais vu des photos de Shasn et m’inquiétais un peu que ce jeu ne ressemble un peu trop à l’un de mes prototypes; je suis rassuré, il n’en est vraiment rien. J’ai beaucoup aimé Kroma, du moins dans sa version à deux joueurs, et Inhuman Condition, un jeu inspiré de Blade Runner dans lequel un joueur doit déterminer, en lui posant des questions, si l’autre est un robot.

On m’avait demandé de donner, durant la cérémonie finale, le prix attribué à l’un de ces jeux « analogiques » – analogique est ici un néologisme signifiant non informatique. Je ne sais pas s’il est habituel de faire décerner un prix par quelqu’un qui n’était pas dans le jury, mais c’est un peu bizarre. En lisant le thème et la description du jeu, la création et la mort d’un langage, j’étais même un peu réticent, car je ne crois pas à l’invention du langage, et tient pour dangereusement réactionnaire la thèse à la mode (sauf chez les linguistes, très divisés) qui voudrait que les structures et le vocabulaire de notre langue déterminent notre manière de penser (j’ai déjà un peu abordé cette question ici). Je n’ai même rien contre la mort des langages, et suis convaincu que le monde se porterait mieux si nous parlions tous en anglais. Un début de partie, et une brève discussion avec l’un des auteurs du jeu m’ont heureusement rassuré. Dialect est un jeu de rôle, plus qu’un jeu de cartes, qui décrit un langage souple qui évolue au fil des interventions des joueurs.

Ceci dit, j’aurais bien sûr donné le prix même si le jeu avait été basé sur des thèses auxquelles je suis hostile, car on peut construire de très bons jeux, tout comme on peut écrire de très bons livres, sur de très mauvaises idées. Et puis, je pense aussi qu’il ne faut pas trop croire aux impacts sociaux et intellectuels du jeu, mais sur ce dernier point, je me demande si le monde du jeu video ne se fait pas encore plus d’illusions que celui du jeu de société.

La fin de la journée était aussi américaine que son début – we are awesome.

La semaine suivante, c’était le traditionnel et très gros salon du bon vieux jeu de société d’Essen. Au milieu des innombrables nouveautés – 1200, paraît-il – il y avait, comme chaque année, deux ou trois stands qui présentaient en ayant l’air d’y croire l’innovation géniale, la console de jeu de société, la table interactive, le bidule révolutionnaire qui va enfin nous donner le meilleur des deux mondes, nous permettre de joueur à un jeu video sur une table ou à un jeu de société avec toutes les animations en trois dimensions possibles et imaginables. Mes deux boissons préférées sont sans doute le whisky et le jus de pomme, mais ils m’apportent des plaisirs différents et je n’ai pas non plus envie de les mélanger.


Like half of the gaming world, I’m back from the Essen game fair, in Germany. It was a long and tiring week. I’ll be very busy in the coming days with my two jobs and my family, and I’ll probably not write an Essen report, or not at once. Anyway, there will soon be many other reports on the web, and I’ve posted several random notes and ramblings on Facebook. I am only posting here a short report of the Indiecade-Europe video game convention, which took place in Paris a few days before Essen, a report I mostly wrote in the train between Paris and Essen.

I have a paradoxical relation with video games. I always say that opposing boardgames and video-games is wrong, that they are close cousins and there’s little difference between playing on a screen and on a table – in this older post, for example. This is, however, a very theoretical position, because I’m probably one of the boardgame designers who plays video-games the least. Not because of wariness or hostility, but simply because video games are still often played alone, even when it’s starting to change, and when I’m alone I usually prefer to open a book. I only follow very vaguely, and with only an intellectual interest, what’s happening in the computer and mobile phone gaming world. Anyway, I’m now a well known boardgame designer, I’m not hostile to video games, and I’ve even just designed, with my friend Hervé Marly, the card game declination of Reigns, a light and fun mobile phone game. This is the reason why I was invited to appear at Indiecade-Europe, a modest but slightly highbrow, or at least hipster, indie video-game convention – indie meaning independent from the big publishers.

In the light of my recent experience with Reigns, I gave a short talk about the way video games are adapted into boardgames, and boardgames into video-games.
Though it took place in the French national library, Indiecade felt extremely American. The first question I was asked was typically American – how my family name is supposed to be pronounced. My usual answer is « do you think I’m childish enough to care? ». It might sound a bit harsh, but I really hate this question which hints that one’s identity depends first and foremost one one’s origins, and sometimes very distant origins, and I tend to forget that for Americans, it has become a kind of formal salutation.

I had only twenty minutes to talk, which i also a very American format, and of course in English. I’m much more at ease in French, especially orally, but I actually like speaking in English, even though, or may be because, I can’t be as subtle and accurate as in French. And anyway, I’m convinced that our many national languages are of little practical use, and should also be considered a fun intellectual game, and not a core part of our deep identity. For this reason, there was something deliciously perverse in talking in English in the French National Library, usually a temple of « French culture and language ».

I have a few friends working in video games, but mostly with big companies, Blizzard or Ubisoft, and I don’t know much about indie games designers and publishers. The few and often quite experimental games I’ve seen at Indiecade were very poetic, if not literary, but not – ire not too much – pretentious. I played a few ones, more or less at random, but you’ll get a more comprehensive report in this article (in French) in the french newspaper Le Monde, or at the Indiecade website (in English).

Observing the crowd, both visitors and game designers, I noticed something strange. In the boardgaming world, the proportion of women players has largely increased these last years, but most designers are still men, even though it has started to change. It seems to be the reverse with video-games. Most visitors were men, but the proportion of women among designers was much higher than for boardgames. I could not think of an explanation. I’ve been told this was partly due to the fact that the exhibitors at Indiecade were young independent designers, and that the people working in big studios were mostly male, but in the boardgaming world, even small publishers and young designers are still mostly males.

My talk dealt with adapting video games into boardgames and boardgames into video-games. I was observing, and trying to explain, that boardgames adaptations on computers or mobile devices are usually straightforward implementations of successful boardgames with no real change in the game systems, the main additional feature being the possibility to play against the machine. Conversely, table games based on video games are usually very different from the original.


Ticket to Ride on an iPad

Of course, the main reason is plain technical. Most modern boardgames, be they American style conquest or exploration games or euro style management games, have a limited number of elements, like dice, cards and tokens, which are very easily represented on a screen. We still play the same game, even when the computer can sometimes make it feel different, and often faster. Some video games even feel like computer implementations of boardgames that never existed, sometimes with the small fun extra features which one could not have with cards. That’s why Hearthstone is a better game than the brute computer version of Magic the Gathering.


Of course, there are table games which are played more with psychology, bluff, dexterity or interaction, but these are simply not brought to the computer world, where they would probably lose most of their fun and interest. There’s no point in playing Jenga against a computer. It’s the same with most of my own designs – Citadels or Mascarade lose most of their interest if one cannot look straight into the eyes of their opponent.


Mechs & Minions, the official League of legends boardgame

Conversely, most computer games cannot be simply brought to the table, with just board, cards, dice and pawns, because the original designers ignored, or sometimes even mocked, the physical world limitations. A computer can deal with near-infinite tree structures, innumerable characteristics and information, game elements hidden from the players, and even sometimes hundreds of thousand gamers – or only one, which is sometimes possible around a table but not really fun. The choice is then between simplifying to the extreme, which can make the table disappointing for computer game players, or designing something different, freely inspired by the video game but more true to its theme and feel than to its systems. The latter is what Hervé and I did with Reigns. It’s also what was made in the just published adaptation of Minecraft, which was, the next week, one of the hits of the Essen boardgame fair.

 
Minecraft & Angry Birds as boardgames

Aside from the many video games, there were also a few boardgames presented at this convention, boardgames designed by people coming from the video game world and therefore from a gaming culture very slightly different from the one I am used to. Some of these games also feel a bit poetic, more about the experience than about the game system themselves. I had seen pictures of Shasn and was a bit concerned it would be similar to one of my prototypes, but they actually have absolutely nothing in common. I really liked Kroma, or at least its two player version, and Inhuman Condition, a game inspired by the Blade Runner movie, in which a player must find out, through questions, if the other one is a robot.

I had been asked if I could, during the final ceremony, give the analog game award to the winner. Analog is a neologism for « non computer ». I don’t know if having an award given by someone who was not in the jury is something usual, but it certainly feels a bit weird. I was even a bit reluctant at first, after the game had been described to me as dealing with the invention and death of a language – I dont believe in the invention of language but in its evolution. I think the fashionable idea, which seems to be shared by everyone except many linguists, that language is a given and that its structures, rules and vocabulary determine the way we think is not only wrong but also dangerously reactionary (I’ve already discussed this a bit here). I’ve even nothing against the death of languages, and am convinced the game would be a better place if we all swithched to English. After having seen the game played, and having discussed with designers, I was reassured – they were Chomskyan enough for me. More than a card game, Dialect is a kind of role playing game about a flexible language which evolves with the players’ interactions.

I would probably have given the award even if the game had been about theories I dislike, because one can build great games, like one can write great books, using the worse ideas. And anyway, I also think one should not overestimate the social and intellectual impact of games. I’m afraid that, on this last point, the video game world seems to be even more delusional than the boardgame industry.

The day ended like it had started, the american way – we are all awesome.

The following week, It was the good old Essen boardgame fair. There were numerous new games shown, around 1200, and there was also, like every year, two or three booths showing the genius innovation, the boardgame console, the interactive table, the magic gizmo which will inevitable bring the best of both world and allow us to play a video game on a table or a table game with all the possible 3D animations. I still don’t believe in it. My favorite drinks are apple juice and whisky, I don’t necessarily want to mix them.

Pirates, Voleurs et Copieurs
Pirates, Thieves and Copiers

(Ceci est une version sensiblement développée d’un article que j’avais publié il y a quelques années sous le titre “Plagiats, Copies, Influences”.)

Je me serais bien passé d’écrire cet article.
Le marché du jeu de société a connu depuis une vingtaine d’années une croissance impressionnante. Les joueurs, passionnés ou amateurs, sont de plus en plus nombreux, et par conséquent les auteurs, les éditeurs gros et petits, et même aujourd’hui les critiques et journalistes ludiques, faisant craindre parfois surproduction ou perte d’âme. D’abord européen et américain, le monde du jeu s’est largement mondialisé,et si la croissance ralentit, c’est en partie parce que les terres à conquérir se font rares. Du coup, nous voyons arriver des pratiques déjà assez connues dans le jeu video mais dont je n’aurais jamais pensé qu’elles pourraient affecter le milieu du jeu en carton – éditions pirates, copies, plagiats.

Les Pirates

La première, et peut-être la plus surprenante, de ces pratiques est celle d’éditions pirates de jeux à succès comme, par exemple, Les Aventuriers du Rail, Catan, Les Loups Garous, Azul, même Terraforming Mars. Mon Citadelles y a échappé pour l’instant.

Lorsque ces éditions pirates sont d’abord apparues, il s’agissait de traductions et productions locales pour les marchés des pays émergents. Extérieurement, ces éditions pirates ressemblent aux originaux, jusqu’au logo de l’éditeur, mais les règles sont écrites dans un alphabet exotique et certains éléments, notamment les cartes à jouer, sont souvent de moins bonne qualité, imprimées à partir de scans sur un papier plus fin. Il se disait néanmoins il y a une dizaine d’années que si certaines copies chinoises étaient vraiment de bonne qualité, c’était parce qu’elles étaient produites à la nuit tombée dans les mêmes usines chinoises que les originaux – ce que l’on appelle la “troisième équipe”.


Éditions iraniennes.

J’ai vu beaucoup de telles copies en Pologne dans les années quatre-vingt, mais aussi cette année lors de mon voyage en Iran. Sans aller jusqu’à les approuver, je les comprends, car il serait bien souvent impossible de vendre les jeux à un prix abordable pour les marchés locaux avec les royalties et le niveau de qualité demandées par les grands éditeurs européens et américains.

Lorsque les marchés émergents finissent par émerger, ces productions un peu cheap laissent généralement la place à des éditions parfaitement légales, de meilleure qualité, avec souvent le même éditeur et le même réseau de distribution. Un éditeur américain m’a récemment assuré être très content qu’une édition pirate d’un de ses jeux soit disponible partout en Iran, car son jeu sera ainsi déjà connu lorsque le marché s’ouvrira.


Original – à gauche – et copie – à droite, à moins que ce ne soit l’inverse.

Beaucoup plus récemment sont apparues de nouvelles éditions pirates, en anglais le plus souvent, réalisées de la même manière mais visant cette fois les marchés occidentaux, et notamment américain. L’acheteur de Catan ou 7 Wonders sur Amazon pense, en toute bonne foi, avoir commandé l’édition originale du jeu, qu’il aurait pourtant dû s’étonner d’avoir trouvé à un tel prix. Des tarifs postaux datant des années cinquante, originellement destinés à encourager les exportations des pays en développement, font qu’il est bien moins cher d’expédier un colis de Chine ou d’Indonésie vers les Etats-Unis que l’inverse. Les pirates en ont profité pour conquérir de nouveaux marchés, où ils concurrencent cette fois directement les éditeurs légitimes. Pour les auteurs, ce sont des ventes et des droits d’auteur en moins. Pour les éditeurs, c’est à la fois une perte de revenu et de réputation, car l’acheteur ne sait généralement pas qu’il a acquis une édition pirate et impute logiquement la mauvaise qualité de l’impression ou des éléments de jeu à l’éditeur.

Les dirigeants d’Asmodée États-Unis détaillent les conséquences pour eux de cette multiplication “faux” jeux dans cette interview. Je serais curieux de savoir quel est le jeu dont ils estiment que 70% des ventes étaient des faux – 7 Wonders ? Pandemic ? Scott Gaeta, le fondateur et patron de Renegade, un éditeur plus modeste, en parle également sur son blog.

Les curieux pourront feuilleter, sur le Boardgamegeek, une liste, très incomplète, de 22 jeux dont il existe de telles contrefaçons. J’ai eu un peu de mal à la trouver, parce que quand on cherche une liste sur le BGG en mettant “pirate” comme mot clef, on en trouve vraiment beaucoup. Ils pourront aussi aussi voir une comparaison pièce par pièce des éléments de l’original et de la copie de Pandémie Legacy, dont la qualité est impressionante.

Les plagiaires

J’étais souvent en Pologne à la fin des années quatre-vingt, et je me souviens y avoir acheté quelques jeux imprimés sur du mauvais papier qui n’étaient que des copies de jeux américains parus quelques années plus tôt. Je dois toujours avoir quelque part des exemplaires de Ratuj Swoje Miasto et Labirynt Smierci.

A la fin des années 2000, un éditeur brésilien, Grow, a publié Risco Total. Les joueurs y jouaient des plongeurs à la recherche de trésors engloutis, mais les mécanismes du jeu étaient très exactement ceux de Diamant / Incan Gold, le jeu que j’ai conçu avec Alan Moon. Bien qu’un peu plus subtil, le cas n’était en fait pas bien différent des éditions pirates dans les pays émergents dont j’ai parlé plus haut. Notre éditeur a contacté l’éditeur brésilien et, après des discussions assez rapides, Grow est devenu l’éditeur parfaitement légal d’Incan Gold au Brésil.

D’autres cas similaires n’ont malheureusement pas connu le même dénouement. Le plus intéressant, parce qu’il est l’un des très rares cas à être allé devant les tribunaux, est Legends of the Three Kingdoms, publié par l’éditeur chinois Ziko. L’univers est différent, l’Extrème Orient au lieu du Far West, mais les mécanismes du jeu en font une copie fidèle de Bang!, d’Emiliano Sciarra. Le jeu s’est installé en Chine, et il en existe même maintenant une version en anglais, vendue parfaitement légalement aux Etats-Unis, malgré une plainte de l’éditeur italien Da Vinci Games – on touche ici au problème du copyright sur les jeux, et de la nature du droit d’auteur, sur lequel je reviendrai à la fin de cet article.

Un autre exemple édifiant nous vient de Russie. Lorsque l’éditeur Zvezda perdit la licence du génial Hey, That’s my Fish!, il décida…. de continuer à le produire, en l’attribuant à auteur inconnu et en ajoutant une petite règle sans intérêt aucun, un requin au déplacement aléatoire perdu au milieu de la banquise et des pingouins.



Deux jeux, l’un américain et vaguement religieux, l’autre chinois, qui ressemblent vraiment beaucoup aux Aventuriers du Rail. Et la version iranienne des aventuriers du rail, qui s’appelle Ticket to Ride et a un train sur la boite, même s’il s’agit en principe de cars, car il n’y a pas beaucoup de voies ferrées en Iran.


Docteur Eureka de Roberto Fraga et une édition pirate.

Nul besoin d’être russe ou chinois pour plagier des jeux à succès, les occidentaux se débrouillent très bien tout seuls. Flying Tiger, une chaine de magasin danoise aux prétentions (ou au look) vaguement écolo ou éthiques, vend de fidèles copies d’une vingtaine de jeux grand public à succès, comme Jungle Speed, Wet Head ou Penguin Trap – ils ne sont pas les seuls, mais ils sont les seuls à procéder de manière aussi systématique. D’autres font de même, prenant toujours bien soin de modifier un peu les graphismes. Ils ont pourtant déjà pas mal de possibilités avec les jeux traditionnels. Pour les nôtres, ce serait quand même poli d’attendre soixante-dix ans après notre décés.


Zombie Dice et sa copie conforme, le jeu des gilets jaunes….

Les bonnes causes semblent parfois justifier beaucoup de légèreté, puisque l’on peut trouver sur des dites de financement participatif un Qui-Est-Ce féministe, un Time’s Up féministe, un Taboo féministe. Ce ne sont pas nécessairement de mauvaises idées (enfin, je pense que le Taboo est une mauvaise idée, mais les deux autres doivent bien fonctionner) mais j’ai la très nette impression qu’il est plus question ici de business que de féminisme. Si quelqu’un veut utiliser un de mes jeux pour une cause, quelle qu’elle soit, j’accepterai ou pas, en demandant des sous ou pas, en fonction de la personne et de la cause, mais je m’attends quand même à ce que l’on me demande mon avis.

Jun Sasaki, sympathique auteur et éditeur japonais, à la tête de Oink Games, n’a pas de chance.
Werewords, qui a quand même été finaliste du Spiel des Jahres, est-il un plagiat de son Insider ? Cela peut se discuter, puisque les avis sont partagés parmi ceux qui ont joué aux deux, mais le moins que l’on puisse dire est que la ressemblance est troublante.
Sunken Sailor, dont on vient d’apprendre qu’il va être distribué en Allemagne par Asmodée, est-il un plagiat de son A Fake Artist Goes to New-York – cela semble une évidence. Que s’est-il passé ? Soit les gens d’Asmodée Allemagne ne connaissaient pas A Fake Artist, soit ils ont pris délibérément une licence d’un plagiat évident. La première hypothèse semblant un peu moins improbable, on peut espérer qu’ils vont tenter de rattraper le coup. Je parle beaucoup des éditeurs, mais les distributeurs aussi ont une responsabilité quand ils acceptent, et c’est assez fréquent, d’ajouter à leur catalogue des jeux qui ne devraient pas y être.

C’est le cas, par exemple, avec les lamentables Blanc Manger Coco et Limite Limite, parmi les meilleures ventes de jeux de société en France, qui sont des plagiats éhontés de Cards Against Humanity. Cela marche si bien pour eux que l’éditeur de Blanc Manger Coco vient de remettre ça avec Pavlova Coco, copie de Joking Hazard. Les pirates ayant pris soin à chaque fois de changer le titre, le graphisme et les images, ils sont en mesure sinon de gagner un procès, du moins de le faire traîner assez longtemps pour que des américains ne viennent pas s’embêter avec la justice française. Au moins l’éditeur américain de Crabs Adjust Humidity, des cartes supplémentaires pours CaH, affiche-t-il clairement la couleur – du coup, j’en ai acheté quelques recharges pour remplir ma big black box.
Alors, bien sûr, on peut se demander si Cards Against Humanity n’est pas lui même une copie de Apples to Apples… Cela peut se discuter, selon que l’on pense ou non que le passage au “trash” change profondément la nature du jeu. Au fait, c’est de Cards Against Humanity qu’il faudrait faire une version féministe.

Sur le boardgamegeek se trouve une liste très incomplète de jeux qui ressemblent vraiment beaucoup à des jeux plus anciens.

Un cas amusant est celui d’Overturn – Rising Sands qui n’a sans doute jamais existé, pas même à l’état de protoype. De ce jeu n’ont été montrées que des simulations en 3D, reprenant tous les codes des jeux de miniatures à succès sur kickstarter. La campagne de financement a été suspendue après qu’il ait été constaté que des pages entières de règles étaient reprises de Massive Darkness et que les modèles de figurines étaient également des copies. Du coup, je ne sais pas bien s’il s’agissait vraiment d’éditer un jeu, ou, plus vraisemblablement, de partir avec la caisse après le succès du kickstarter.

Les voleurs d’idées

La grande peur des jeunes auteurs est de se voir voler leur idée par un éditeur auquel ils auraient présenté leur prototype. Le cas est rarissime, car l’éditeur qui procèderait ainsi peut être sûr qu’on ne lui présentera plus grand chose et se condamne à disparaître. C’est pourtant ce qui est en train d’arriver à Wonderdice qui prétend éditer, après quelques changements cosmétiques, le jeu Nostromo, dont il avait gardé assez longtemps le prototype qui lui avait été présenté par François Bachelard. Le jeu ne sortira sans doute jamais, mais l’auteur n’en a pas moins été volé et mis dans l’impossibilité de valoriser son idée et son travail.

Fort heureusement, de tels cas sont rarissimes – je n’en connais pas d’autres. La meilleure protection pour l’auteur n’est pas de garder son projet secret mais au contraire de le faire tourner, sur les salons, dans les bars à jeu, de façon à ce que, comme un jeu publié, il soit reconnu sans ambiguïté si d’aventure quelqu’un s’avisait d’en voler l’idée.

Les auteurs

S’il faut toujours se méfier des jeux qui, comme Sunken Sailor, n’ont pas de nom d’auteur visible, les auteurs n’en sont pas pour autant toujours irréprochables.

Je suis l’un de ces pervers qui lisent avec soin préfaces et avant-propos. J’y ai déjà rencontré plusieurs fois l’idée que le premier texte d’un auteur était un plagiat plus ou moins conscient, le style personnel et l’originalité n’étant arrivés que plus tard, avec la culture et l’expérience, après quelques tâtonnements. Je crois que Flaubert, entre autres, avait dit cela, mais la dernière fois que je l’ai lu, c’est dans une préface de Neil Gaiman à l’un de ses recueils de nouvelles; il s’y prenait lui-même en exemple.
C’est aussi vrai de beaucoup d’auteurs de jeu. Baston, mon premier jeu publié, en 1984, était très largement inspiré d’un jeu américain, Swashbuckler, auquel Pierre Cléquin et moi avions beaucoup joué. L’explication, la même que Neil Gaiman donne pour les écrivains, est assez simple – nous ne pratiquions qu’une dizaine de jeux, Swashbuckler, Cosmic Encounter, Amoeba Wars, Le Lièvre et la Tortue, Scotland Yard, Quirks, Darkover, Battlecars et quelques autres, et n’avions ni assez de culture ludique, ni assez de recul, ni assez de confiance en nous pour faire vraiment du neuf. C’est venu assez vite ensuite et Tempête sur l’Échiquier, notre deuxième création, était déjà plus originale. Si ce « plagiat originel » n’a pas disparu, il est sans doute moins fréquent chez les jeunes auteurs d’aujourd’hui qui ont déjà joué à quelques dizaines, parfois quelques centaines de jeux, et se sont donc constitué la culture nécessaire à la création, celle qui permet non plus de reprendre une recette, mais de mélanger et d’assaisonner à sa sauce.

 

La question de l’originalité, de la limite entre le plagiat honteux et l’inspiration modeste, se pose pourtant de plus en plus dans un monde du jeu foisonnant, où des milliers de jeux de société sont publiés chaque année et où il n’est plus possible de tout connaître, de tout suivre. De rares auteurs, comme Reiner Knizia, font le choix de la création sous bulle, tentant d’ignorer ce que font les autres afin de ne pas être influencés. D’autres plus nombreux sont comme moi trop joueurs ou trop curieux et s’efforcent de suivre plus ou moins l’actualité ludique. Je ne peux plus tout savoir comme il y a vingt ans mais je joue sur les salons, je joue dans des cafés jeux, je joue avec des amis, j’achète de nombreuses nouveautés. Je pledge pas mal de petits jeux sur Kickstarter et suis sans doute l’un des meilleurs clients de Philibert. Il m’arrive même de lire des règles de jeu, un peu pour le plaisir, un peu comme documentation, sans jamais vraiment jouer. Mes créations sont sous influence, et je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. Un auteur de jeu, comme un écrivain, comme un musicien, comme un peintre, ne vit jamais en vase clos. Les influences sont le bouillon de culture d’où naissent les créations nouvelles, par améliorations, par mélange, par fertilisation croisée. J’abordais déjà cette question dans un vieil article.

Du coup, les limites sont floues entre l’influence légitime, voire l’hommage, et le plagiat. Faute de contrôle aux frontières, il est de la responsabilité de l’auteur de faire preuve d’honnêteté et, surtout, de bon sens. C’est moi seul qui ai décidé que Chawai, bien qu’inspiré par Stupide Vautour, était un jeu original dont je suis le seul auteur, tandis que Tonari n’était qu’un développement du Veleno d’Alex Randolph. Je raconte tout cela plus en détail dans l’article que j’ai consacré à ce dernier jeu.

L’auteur doit aussi éviter de se plagier lui-même en plaçant chez des éditeurs différents des jeux qui se ressemblent un peu trop – l’exemple auquel je pense ayant finalement été réglé à l’ambiable et de manière assez élégante, je ne le citerai pas ici.

Avec la croissance du marché et le foisonnement de nouveautés, un autre problème se pose, celui de la coïncidence, des idées qui sont « dans l’air ». Je pensais avoir inventé un chouette petit jeu abstrait, une sorte de morpion hexagonal avec un nombre de pièces limité. Un de mes amis, plus versé que moi en abstractions stratégiques, m’a fait remarquer que ce jeu était quasiment identique à Six, de Steffen Mühlhäuser, et je l’ai donc mis de côté. Lorsque, quelques années plus tard, Steffen est devenu l’éditeur de mon Soluna, je lui ai raconté cet épisode et il m’a appris qu’un troisième auteur italien, dont j’ai oublié le nom, avait aussi inventé de son côté le même jeu. Plus récemment, j’ai conçu un petit Roll and Write sur la base de pentominos. Le premier éditeur à qui je l’ai présenté m’a montré Second Chance, de Uwe Rosenberg, qui venait tout juste de sortir. Ce jeu était très proche du mien, jusqu’au détail qui tue, le point central devant être recouvert par la première pièce. J’aurais pu essayer de développer mon jeu dans une direction un peu différente, mais ce n’était pas évident en partant d’un principe aussi simple, et j’ai préféré laisser tomber. J’aurais très bien pu tomber sur un éditeur ne connaissant pas Second Chance, signer un contrat, et commencer à préparer l’édition. C’est peut-être ce qui est arrivé pour Werewords et Insider, de Jun Sasaki, mais je ne pense vraiment pas que ce soit aussi le cas pour Sunken Sailor et son Fake Artist.

Les juristes

Il arrive qu’un auteur de jeu innove avec un mécanisme entièrement nouveau, Richard Garfield avec les cartes à collectionner, Donald Vaccarino avec le deckbuilding, et régulièrement se pose la question de la protection juridique. Légalement, une mécanique de jeu n’est pas une invention technique, et n’est donc pas brevetable. C’est certainement mieux ainsi, puisque bien des jeux de cartes à collectionner sont sortis depuis Magic the Gathering, bien des jeux de Deck Building depuis Dominion. Je suis très heureux, comme joueur, d’avoir pu pratiquer Thunderstone, Trains, Clank ou El Dorado. Aucun d’entre eux n’existerait sans doute si Dominion n’était passé par là, mais aucun d’entre eux n’est un plagiat du jeu de Donald Vaccarino. Je n’ai pas encore conçu de deckbuilding, mais j’en ferai peut-être un un jour. J’ai, un peu de la même manière, emprunté le mécanisme central de choix des personnages dans Citadelles à Verräter, un excellent petit jeu de cartes de Marcel-André Casasola-Merkle, aujourd’hui un peu oublié.
Imagine-t-on que l’auteur du premier roman policier – Wilkie Collins avec The Moonstone, en 1868 – ait pu breveter le genre et interdire à d’autres auteurs de suivre son exemple avec d’autres intrigues, et ce jusqu’à 70 ans après son décès ? Protéger légalement une simple mécanique ludique comme j’ai vu certains le suggérer, risquerait surtout de corseter la création.

Je n’ai, de ma vie entière, jamais eu affaire avec la justice, jamais eu de procès avec qui que ce soit. Rapidement dégoûté de mes études de droit, arrêtées à la licence (ou à la maîtrise, je ne sais plus bien), car je ne supportais pas le formalisme délirant dans lequel baigne un monde juridique qui devrait au contraire être lisible pour être accessible à tous, il y a peu de perspectives qui me révulsent autant que de me trouver devant un tribunal, même dans mon bon droit et avec toute ma bonne conscience. Plus encore qu’en musique ou en littérature, ce ne devrait pas être à la justice, dont la compétence n’est bien souvent que juridique, de décider ce qui peut être copié et ce qui ne doit pas l’être, de trancher entre l’influence légitime et le plagiat honteux.

Je répète souvent que je souhaite que le monde du jeu de société, mais aussi celui du jeu video, soit autant que possible assimilé à celui du livre. Nous sommes en train d’y parvenir en France en matière de droits d’auteur, de régime fiscal ou de sécurité sociale, et c’est tant mieux, mais cela pose quelques problèmes en matière de protection juridique. Un jeu, ce n’est pas simplement la règle comme texte littéraire et les illustrations, seuls éléments très clairement protégés par le droit d’auteur. C’est une œuvre complexe qui, en l’état actuel du droit, peut être plagiée en en changeant le thème ou les dessins et en réécrivant un peu la règle. Le site Plagiarism Today, consacré aux problèmes de plagiat dans des domaines différents, a consacré aux jeux de société un article qui explique cela plus en détail. Du coup, dans l’affaire Three Kingdoms vs Bang!, un juge français n’aurait sans doute pas conclu différemment de ses confrères américains. Le plagiat doit en effet être démontré à un juge qui, s’il a sûrement déjà lu des livres et écouté de la musique, n’a pas de véritable idée de ce qu’est un jeu de société aujourd’hui. En France et sans doute dans la plupart des pays occidentaux (peut-être pas en Allemagne), les tribunaux, s’ils ont la compétence juridique, n’ont pas encore la compétence culturelle qui leur permettrait de juger de nos problèmes avec bon sens. Ça viendra, si le jeu de société continue à gagner des adeptes, mais il faudra encore attendre quelques années.

Je pense donc que c’est aux auteurs et aux éditeurs, chacun dans son coin et si nécessaire tous ensemble, de faire preuve de bon sens, et de faire en sorte que le milieu ludique, même s’il s’y brasse de plus en plus d’argent, reste ce qu’il a toujours été, sympathique et décontracté. Il y a eu des problèmes, il y en aura encore, mais on peut en parler. Que les éditeurs se regroupent, en France dans l’Union des Éditeurs de Jeux de société, que les auteurs en fassent autant dans la Société des Auteurs de Jeux, ne peut qu’y participer. Nous devons aussi faire tout ce qui est possible pour mettre en avant et renforcer le caractère culturel du jeu de société (et du jeu video). Quand, et cela finira par arriver, un juge se demandera si un jeu est une œuvre de culture ou juste un appareil muni d’un mode d’emploi, il regardera si nos contrats ressemblent à ceux du livre (nous faisons tout pour que ce soit le cas), si nos règles sont écrites en bon français, si nous parlons entre nous d’auteurs et de droits d’auteurs ou de designers et de royalties, etc… Les joueurs aussi peuvent aider.

Je n’ai que mépris pour les gens qui se demandent sans cesse si ce qu’ils envisagent de faire est légal. S’ils se posent une telle question, c’est qu’ils savent déjà que ce n’est pas correct, et ce devrait être assez pour les retenir. Faute d’une protection légale qui pourrait faire plus de mal que de bien, il faut au monde du jeu une morale collective – faite d’honnêteté et d’intelligence, de bon sens et de fair-play, ce qui n’a pas toujours grand chose à voir avec la légalité.

 


This is a longer version of an article I wrote a few years ago, under the title “copies, plagiaries, influences”

I wish I had no reason to write this article..

Even when their growth has stalled these last months, the boardgame market and industry have grown at a fantastic rate these last twenty years. There are more and more gamers, both casual and dedicated, more and more game designers, small and big game publishers, and even now professional journalists and reviewers, to the point that some are afraid of overproduction and loss of charm and soul. First European and American, the gaming world has become globalized, and one of the reason growth is slowing is that there are fewer new areas to conquer. As a result, bad practices which were already frequent in the video game industry but had so far been avoided in boardgames are more and more frequent – pirate editions, copies, plagiaries…

Pirates

First and most surprising are the pirate editions of successful games like Ticket to Ride Catan, Werewolves, Azul, even Terraforming Mars. As far as I know, Citadels has not been affected yet.

When these counterfeit editions first appeared, they were translations local produced for emerging markets. They look like the original edition, even most times with the publisher’s logo, the only difference being the exotic language and sometimes alphabet, and most times the cheaper components and bad card stock quality. Most of these editions are made from scans of the original versions, but I remember hearing, about ten years ago, that the reason some Chinese copies were of really good quality was that they were printed at night in the same factories which produced the official versions in daylight – this process even has a name, third shift manufacturing.


Iranian unauthorized editions

I’ve seen dozens of such pirate versions in Poland in the late eighties, but also more recently in Iran. I won’t go as far as approving them, but at least I understand them, since it would be impossible to sell games on the local market for the price and with the production quality asked for by big European and American publishers. When emerging markets finally emerge, and they most usually do, these cheap copies are usually replace with perfectly legitimate versions of the same game, often with the same publisher and the same distribution channel. An american publisher even told me he was glad there was a pirate edition of one of his most popular games in Iran, since this will make easier for him to get in the market when it will open.


Legit – left – and counterfeit – right, or may be it’s the reverse.

More recently, there appeared English language counterfeited games, produced in the same way but sold online in the west, mostly in the US. The gamer who buys a copy of Catan or 7 Wonders on Amazon honestly thinks he has ordered the original edition, even when the low price should have triggered an alarm. International postal rates are much lower from China or Indonesia to US than the other way, due to rules which were decided in the fifties to foster export from developing countries. Pirates make use of this to conquer new markets and, this time, compete with the legal publishers. For designers, it means fewer revenues. For publishers, it means a loss in sales and revenues, but also in reputation since the buyer usually doesn’t know he has a pirate copy and blame the original publisher for the bad quality of the components.

The Asmodee North America executives discuss the effects it has on their business in  this interview. I’d be curious to know which game had 70% counterfeited sales in the US last year – 7 Wonders ? Pandemic ? The founder of Renegade, Scott Gaeta, a smaller publisher which also has been affected, discusses it in this blogpost.

On the boardgamegeek, there’s a list, largely incomplete, of games which have been counterfeiteded. Finding it was difficult, because when one searches for a geeklist with the keyword “pirates”, there are many answers. There are also on the web a few comparisons between original and counterfeit, for example here for Pandemic – Legacy. the quality of the copy is impressive.

Copiers

In the late eighties, I often visited Poland and bought there games which were only very cheap editions of American ones, mostly from SPI. I must still have somewhere Ratuj Swoje Miasto and Labirynt Smierci.

In the late 2000, a Brazilian publisher, Grow, published Risco Total, which later became Tensao Total. Players are divers looking for lost treasures in sunken ships, but the game rules are the exact same as in Diamant / Incan Gold, the game I’ve designed with Alan R. Moon. It’s slightly more subtle, but not very different from the pirate editions in emerging countries I’ve described here over. Our publisher contacted the Brazilian one and, after relatively fast discussions, Grow became the official publisher of Incan Gold in Brazil.

Unfortunately, other similar cases didn’t end that well. The most interesting, because it’s one of the very few cases which were settled by court, is Legends of the Three Kingdoms, published by the Chinese publisher Ziko. The setting has over from the Far West to the Far East, but the game systems are the exact same as that of Emiliano Sciarra’s Bang!. The game became a staple in China, and there is even now an English translation of it sold in the US, despite a complaint by the original publisher, Da Vinci games. The problem here is the nature of the copyright on games, more about this at the end of this blogpost.

Another strange example from Russia. When the publisher Zvezda lost he license for the fabulous Hey, That’s my Fish!  la licence du génial Hey, That’s my Fish, they decided… to keep on producing and selling it, changing the author’s name for that of an unknown designer and adding a minuscule and uninteresting rule, a shark moving randomly and stealing a few fishes from the penguins.



Two games, an American one, vaguely religiously themed, and a Chinese one, which look very much like Ticket to Ride but are not 100% the same. And an iranian version of Ticket to Ride on an iranian map – there’s almost no trains there, so it’s about buses, but there’s still a train on the cover. It’s the price of success.


Roberto Fraga’s Doctor Eureka and a Chinese (or Russian) pirate edition.

No need to be Chinese or Russian to be counterfeiter – westerners manage to it as well. Flying Tiger, a Danish variety store chain with vaguely ethic and/or green claims (or at least look) shamelessly sells copies of dozens of mass-market boardgames such as Jungle Speed, Wet Head or Penguin Trap, with only minor changes in graphics. They are not the only one to do it, but they are the most systematic in it. As if they had not enough matter with traditional public domain games… For ours, I think it would be polite to wait until 70 years after our death.


Zombie Dice and a complete rip-off, the Yellow Vests dice game.

Good causes can be an excuse for very lightweight behavior. You can find on various crowdfunding sites a feminist Guess Who?, a feminist Time’s Up and a feminist Taboo, These are not necessarily bad ideas (well, I think Taboo is, the two other can work really well) but I suspect it is more about business than feminism. If someone wants to use a game of mine for a cause, I might accept or not, asking for money or not, depending on the cause and the person, but at least I expect to be asked.

Jun Sasaki, a nice Japanese designer, is also the head of a nice small but successful publishing company, Oink games. And has some bad luck. The question whether Werewords, which was one of the finalist of this year’s Spiel des Jahres, is a plagiary of his Insider can be discussed, but at least the similarities are disturbing. There’s no discussion about Sunken Sailor, which apparently will be distributed in Germany by no less than Asmodee, and is an obvious rip-off of his A Fake Artist Goes to New-York. Either the german Asmodee team didn’t know A Fake Artist, either they deliberately acquired the license of a plagiarism. The former sounds a bit less unlikely, so I hope they’ll make things right. I told mostly of publishers, but distributors also have a responsibility when they add to their catalog games which should not be there.

That’s the case with Blanc Manger Coco and Limite Limite, French language shameless rip-off of Cards Against Humanity, and among the best card game sales in France. It works so well for these pirates that they are now copying another game, Joking Hazard, renamed Pavlova Coco. Since the thieves took the minimal pain to change the game’s name and title, and to rewrite the rules, they might win if attacked in court, or at least make it last long enough to discourage an american publisher to deal with the French court system. At least the publisher of Crabs Adjust Humidity, extra cards deck for Cards Against Humanity, is clear about what he’s doing – this might be why I bought a few of his decks to add to my big black box. And, by the way, if a game calls for a feminist version, it’s Cards Against Humanity.

Here’s a very incomplete geeklist of games which look very much like other ones.

Overturn – Rising Sands is an interesting case. The game probably never existed, even only as a prototype. All we have seen is 3D renderings of a heavy miniature game like many of last year’s hits on kickstarter. The crowdfunding campaign has been suspended when it appeared that whole pages of the rules were directly copie from Massive Darkness, and that the miniature models posted were also copies from various sources. I suspect this was not a plagiary but a sham, and that the so called publisher intended to take the kickstarter money and run.

Thieves

Wannabe game designers are often afraid to have a publisher steal their great idea after having had a look at the prototype. This almost never happens, because a publisher doing this would probably not be shown any more games and would soon disappear. That’s what will probably happen with Wonderdice. After having considered publishing a prototype they had been shown by François Bachelard, they made minor changes and decided it was their own game and they could publish it without giving anything to the original designer. The game, Nostromo, will probably never hit the shelves, but its designer has been stolen, and cannot really submit his game to anyone else.

Luckily, such cases are extremely rare – it’s actually the only one I know of. The best protection for a game designer is usually not to keep their prototype secret, it’s on the opposite to show it at game fairs, to play it in game cafés, so that if anyone had the idea to steal and copy it, it would be immediately recognized, like with a published game.

Game designers

f course, one should be wary of any which, like Sunken Sailor, doesn’t sport any author’s name. This doesn’t mean the designer’s name on the box is always a proof of originality.

I’m one of these pervert readers who carefully read forewords and prefaces. I’ve met there a few times the idea that a writer’s first book is often a more or less conscious plagiarism, and that personal style and originality came later, with culture, experience and some trial and error. I think Flaubert wrote this, but the last time I read it was in a foreword by Neil Gaiman, who was taking himself as an example. It’s probably also true of many boardgames designers. Baston, my first boardgame, published in 1984, was largely inspired by an older US game, Swashbuckler, which Pierre Cléquin and I used to play a lot. The reason was exactly the same Neil Gaiman gives for writers – we knew less than a dozen modern games, namely Swashbuckler, Cosmic Encounter, Amoeba Wars, Hare and Tortoise, Scotland Yard, Quirks, Darkover, Battlecars, and didn’t have the gaming culture, the perspective and the self-confidence required to make something really new. It came later, and our second design, Knightmare Chess, was far more original. This « original plagiary » is now less frequent among young designers now because the boar gaming world has exploded, and young gamers have now played dozens, and sometimes hundreds, of different games before they try to design their own. Like a cook, they know enough to make their own mix, their own recipe, rather than apply the ones they’ve seen or read.

 

The board gaming world and market is growing fast. Thousands of new games are published every year, and it’s not possible anymore to know everything, to follow everything. This makes the difference between shameful plagiarism and respectful inspiration ever more difficult to define. A few designers, like Reiner Knizia, try to isolate themselves in a bubble, not to look at what else is published, in order to curtail influences. More, like me, are too curious, or enjoy gaming too much, and still try to follow what they can of the gaming scene news. I play games at game fairs and in game cafés, I play games with friends, I buy many new games and I pledge, mostly lighter stuff, on Kickstarter. I sometimes even read game rules without actually playing, half for fun and half for documentation. My designs are under influence, and I want it that way. A game designer is first and foremost an author. Like a novelist, a musician, a painter, a game author doesn’t live in a bubble. Influences are the breeding ground from which new designs can grow, through improvement, mixes and cross-fertilizations. I already discussed this in an old blogpost.

As a result, the frontiers between legitimate influence, or even tribute, and plagiary are blurred. There’s no border control. Everything relies on he designers honesty and, even more, common sense. I decided that Chawaï, though clearly inspired by Raj, is an original game of which I was the sole author, while Tonari is only a development of Alex Randolph’s Veleno. I tell more about this in my design diary of Tonari. 


Designers must also be wary of givong to two different publishers nearly identical games. I have an example, but since this was finbally settled in a rather elegant way, I won’t give it here.

With the rapid growth of the boardgames business, another issue is now frequently arising, that of coincidence, of ideas « in the air ». I once thought I had invented a clever small abstract game, a kind of hexagonal five in a row with a limited number of pieces. A friend of mine, who knew more about abstract games, told me this game was nearly identical to Steffen Mühlhaüser’s Six, so I put it aside. When, a few years later, Steffen became the publisher of my Soluna, I told him this story and he said me that a third designer, an Italian whose name I have forgotten, also had the same idea. More recently, I designed a light pentomino based Roll and Write. The first publisher to which I pitched it showed me Uwe Rosenberg’s Second Chance, which they had just received. This game was extremely similar with mine, up to the first round rule stating that the first shape must cover the central point of the grid. I could have tried to develop my game in a different direction, but it was difficult starting from such a simple and basic idea, so I decided to quit. I can perfectly imagine having found a publisher who didn’t know about Second Chance, and having my game go into the publishing pipe – may be that’s what happened with Werewords and Jun Sasaki’s Insider, but certainly not with Sunken Sailor and his Fake Artist. And anyway, it would have been a problem.

Lawyers

A game designer sometimes comes up with a brand new mechanical idea. That’s what happened when Richard Garfield imagined collectible card games, or more recently when Donald Vaccarino invented deckbuilding. Regularly, gamers wonder about the possibility and the desirability of legal protection. Legally, a game system is not a technical invention and cannot be patented, so the only protection is the game copyright. It’s probably better this way. Many CCGs have been published since Magic the Gathering. Many deckbuilding card games have been published since Dominion, and as a gamer I’m really glad that I was able to play Thunderstone, Trains, Clank or El Dorado. None of these games would have existed without Dominion, but none of them is a copy of it. I’ve not made a deck building game yet, but I might do one day. In a similar way, I borrowed the core character selection system of Citadels from a nice little card game by Marcel-André Casasola Merkle, Verräter, which by the way is unjustly forgotten.
 Wilkie Collins’ The Moonstone, in 1868, was he first whodunnit novel. If he had been allowed to patent the idea, no other whodunnit would have been published for twenty years, or even in France until seventy years after his death….. A legal protection of game mechanisms would only constrain and slow creation.

In my whole life, I’ve never dealt once with judges and courts. I was soon disgusted after starting law school and left after three or four years because I could not accept the absurd formalism which underlies the whole judiciary system. I believe that, on the exact reverse, it should be, if not casual, at least clear and straightforward so that it could be used by everyone. Few perspectives sicken me as much as facing a court, even for the best and most legitimate reasons. Anyway, even more than with music or literature, it’s probably better not to ask judges, whose competence is only legal, to decide what, in games, is legitimate influence and what is shameful plagiarism.

I often say that games, meaning both boardgames and videogames, should be considered like books, and game designers like novelists. There’s some progress in France, with royalties, taxes and social security. Things are more complex, however, when dealing with intellectual property and copyright. A game is not just a set of written rules and some graphics, . A game is a complex cultural item which, as law stands now, can probably be plagiarized with changing the theme or the graphics and rewriting the rules. Plagiarism Today, a website dealing with plagiarism in different domains, has an interesting article about boardgames in which this issue is discussed. In the Three Kingdoms vs Bang! affair, a French judge would probably have concluded like the American one. It’s hard to prove the plagiary to someone who has cFrance, like in most western countries (except may be Germany), judges have judiciary competence but not the technical competence require to deal with boardgames. May be in a few years, if games keep on getting more popular…

That’s why I think it’s better if game designers and publishers, everyone by itself and on occasions all together, rely on common sense so that the board gaming world stays what it has been so far, a nice, decent and casual place. There has been problems, there are still problems, I talked of a few ones in his article, but we can talk about it. Publishers and designers unions – we have both in France, the UEJ and SAJ – can help. We should also make all we can to emphasize the cultural, even literary, aspect of boardgames and video games. When, and this will happen, judges will have to decide if a game is more like a book or like a machine with an instruction booklet, they will look at our publishing contracts, at the correctness of the language used in the rules, at the words we – publishers, designers but also games – use when discussing our business and hobby.

I deeply despise people who always wonder whether what they are doing is legal or not. If they ask themselves this question, it usually means that they already know it’s not morally correct, which ought to be a sufficient enough reason to hold them back. Bringing more law and formalism into board game creation is probably a false good idea. We just need to keep what we mostly have, a collective ethos made of honesty and intelligence – and this has often little to do with the law.

Des visages, des figures
Faces of people

Il y a quelques semaines, j’ai lu sur twitter un tweet de l’auteur de jeux video pour mobiles, Arnold Rauers. Il y expliquait pourquoi, même si cela pouvait sembler un peu bizarre et prétentieux, il avait décidé de mettre sa photo sur son site web, sur ses jeux, un peu partout. Non par prétention ou désir d’être reconnu dans la rue, mais pour rappeler que les jeux sont faits par des gens, sont plus des créations artistiques ou littéraires que des objets techniques.
J’ai répondu que je devrais faire de même, puis ça m’est un peu sorti de la tête. Je viens d’y repenser, mais dans le thème WordPress que j’utilise, ce n’est pas si simple. La bannière en haut de page présente, aléatoirement, l’un de mes jeux récemment publiés, et je ne voulais pas la remplacer. Du coup, j’ai mis une petite image dans la colonne de droite, juste au dessus des liens. Pour l’instant, c’est mon portrait dans Reigns – The Council, mais je le changerai de temps à autre. C’est discret, mais c’est là.
C’est la même démarche que celle qui me fait protester chaque fois que quelqu’un prétend écrire un “test” de jeu et non une critique, ou présente un jeu avec le nom de l’éditeur et non celui de l’auteur. Nous savons que nous sommes des auteurs, mais si nous voulons être reconnus comme tels, il faut le rappeler de temps à autre, jusqu’à ce que ça rentre ! C’est aussi pour cela que, chaque fois qu’on me le propose, j’accepte d’être caricaturé dans mes jeux. Il m’est même arrivé une ou deux fois de le suggérer.
J’invite donc tous les auteurs de jeux à faire de même – mais en fait, je viens de regarder quelques sites webs, beaucoup m’avaient devancé.

A few weeks ago, I’ve read a tweet by Arnold Rauers, a mobile video game designer, in which he explained why he had just added a portrait of himself on his website and in all his games, even when it feels a bit awkward, if not pretentious. It’s to push the idea that games are made by real people, are more literary or artistic creations than technical objects.
I answered that I should do the same, and I forgot about it. I just rememebered it, but found no really good way to do it within my wordpress theme. I only have one head banner, which randomly displays one of my recently published game, and I didn’t want to change this. So I added a small picture in the right column, just above the links. At the moment, it’s my portrait in Reigns, The Council, but I’ll probably change it from time time. It’s discreet, but it’s there.
For the same reason, I systematically protest every time a French game reviewer uses the word “test” instead of review (you don’t have this problem in English), or every time a game is presented with naming the publisher and not the designer. For the same reason also, every time a publisher asks me if I want to be caricatured on a game card, I always accept – I even suggested it once or twice.
I urge all game designers to do the same. Wel, I just checked a few websites and noticed that many have already done it.