Indiecade-Europe, jeux video et jeux de société
Indiecade-Europe, video games and boardgames

Comme la moitié du monde ludique, je rentre du salon d’Essen, en Allemagne. La semaine a été longue et fatigante. Comme j’ai plein d’autres trucs à faire pour mes deux boulots et ma famille, je ne vais sans doute pas faire dede compte-rendu sur mon blog, ou en tout cas pas tout de suite. De toute façon, il y en aura bientôt plein sur le web, et, tout au long du salon, j’ai posté des photos et des commentaires idiots sur Facebook. Par contre, je vais vous servir un petit récit du salon Indiecade Europe, qui se tenait à Paris le week-end précédent, commentaire que j’ai rédigé dans le train qui m’emmenait dans la Ruhr.

Mon rapport aux jeux videos (avec ou sans s, il paraît qu’il y a débat) est paradoxal. Je considère que l’on a tort d’opposer jeux sur table et jeux sur écran, qui sont de proches cousins, et ne cesse de le répéter, comme par exemple ici. C’est cependant un point de vue très théorique, car suis aussi l’un des auteurs de jeux de société qui pratique le moins le jeu sur écran. Pas par méfiance ou hostilité, juste parce que les jeux videos se pratiquent encore le plus souvent en solitaire, même si cela change un peu, et que, seul, je préfère ouvrir un livre. Je ne suis donc l’actualité du jeu sur ordinateur ou sur mobile que très vaguement et avec une certaine distance. Mais bon, je commence à être connu, je ne suis pas hostile, et je viens même avec mon ami Hervé Marly de signer la déclinaison en jeu de cartes de Reigns, un jeu sur téléphone très rigolo. Du coup, j’ai été invité mi octobre à Indiecade Europe, salon de jeu vidéo indépendant (c’est à dire loin des gros éditeurs) modeste mais assez branché, voire un peu bobo.

J’y donné une très brève conférence lors de laquelle, fort de ma récente expérience avec Reigns, j’ai discuté des adaptations de jeux videos en jeux de société, et vice versa.
Cela se passait à la Bnf, mais c’était très américain dans l’esprit et dans la forme. La première question, typiquement américaine, que l’on m’a posé avant que je ne monte sur scène a d’ailleurs porté sur la manière correcte de prononcer mon nom. Ma réponse habituelle à cette question est « pensez-vous que je sois assez puéril pour y attacher de l’importance? ». Je réagis un peu violemment, car cette question sous-entend que l’identité de chacun dépendrait avant tout de ses origines, même lointaines, sans toujours bien réaliser qu’outre-Atlantique, c’est presque devenu une formule de politesse incontournable.

J’avais vingt minutes pour parler, format un peu court et, là aussi, très américain. Tout se faisait en anglais. Cela me handicape un peu car jeu suis plus à l’aise en français, surtout à l’oral. Cela me réjouit néanmoins, tant je suis convaincu que les multiples langues nationales, qui ne servent plus à grand chose, doivent être abordées comme un jeu intellectuel amusant et non comme une part fondamentale de chacun d’entre nous. Et puis, il y a quelque chose de délicieusement pervers à causer en anglais dans un temple de la « culture française ».

Mes quelques amis dans le monde du jeu video travaillant plutôt dans les gros studios, Blizzard ou Ubisoft, je connais assez mal le monde des éditeurs et auteurs indépendants. Les quelques jeux, souvent assez expérimentaux, que j’ai pu observer ou auxquels j’ai très rapidement joué à Indiecade m’ont surtout impressionné par leur côté très poétique, voire parfois littéraire, sans pour autant qu’ils en deviennent trop prétentieux. J’ai joué à quelques trucs, un peu au hasard, mais vous aurez un bien meilleur aperçu des meilleurs jeux présentés en lisant cet article du Monde, ou sur le site d’Indiecade.

En observant les créateurs qui présentaient leurs jeux, et le public des visiteurs, j’ai remarqué quelque chose d’assez curieux. Dans le monde du jeu de société, le public des joueurs s’est très largement féminisé ces dernières années, mais les créateurs sont encore majoritairement des hommes, même si cela a commencé à changer. Il m’a semblé que c’était l’inverse dans le jeu video, avec des femmes proportionnellement bien plus nombreuses parmi les auteurs que parmi les joueurs. Il y a sûrement une explication, mais je ne la connais pas. On m’a assuré que cela était en partie dû au fait que les participants à Indiecade étaient de petits éditeurs indépendants et que les grands studios étaient plus masculins, mais dans le monde du jeu de société , même les jeunes auteurs et les petits éditeurs restent très majoritairement des hommes.

Ma causerie portait sur les adaptations de jeux vidéos en jeux de société, et de jeux de société en jeux vidéos. J’y constatais que les adaptations de jeux de société sur ordinateur ou tablette sont généralement de simples implémentations, des portages de jeux de société à succès, ajoutant tout au plus la possibilité de jouer contre la machine. En revanche, les jeux « sur table » inspirés de jeux videos sont eux, le plus souvent, très différents des jeux sur support informatique qui les ont inspirés.


Ticket to Ride sur iPad

La raison principale est simplement technique. Les jeux de société modernes, qu’il s’agisse des jeux de combat ou d’exploration « à l’américaine » ou des jeux de gestion « à l’allemande » ont des éléments assez simples, en nombre limité, qu’il est aisé de représenter sur un écran. On joue donc toujours au même jeu, même si un matériel différent peut générer des ambiances différentes. Certains jeux videos semblent même parfois des adaptations de jeux de société, et notamment de jeux de cartes, qui n’ont jamais existé physiquement – avec parfois quand même, comme dans Hearthstone, des petits trucs rigolos en plus qu’on ne peut pas faire avec du carton – c’est d’ailleurs ce qui fait la supériorité de Hearthstone sur l’adaptation informatique brute de Magic the Gathering.

Les jeux de société dans lesquels tout ne se joue pas à coup de cartes, de dés et de pions, ceux où psychologie, interaction, bluff ou dextérité prennent le dessus, ne sont tout simplement pas adaptés sur écran, où ils perdraient beaucoup de leur intérêt. Du coup, on n’essaie même pas de les y adapter – imaginez jouer à Jenga contre un ordinateur. C’est le cas de la plupart de mes créations, et notamment des plus connues comme Citadelles ou Mascarade, qui perdent beaucoup si on ne peut pas regarder ses adversaires dans les yeux.


Mechs & Minions, le jeu de plateau officiel de League of Legends.

À l’inverse, il est presque toujours impossible de transposer un jeu video à l’identique pour y jouer sur une table, avec des cartes, des dés et des pions, et ce tout simplement parce que les créateurs du jeu original n’ont aucunement pris en compte les limitations du monde physique, ou même les ont délibérément ignorées, voire moquées. La machine gère sans problème des arborescences d’une complexité infinie, des caractéristiques et variations innombrables et parfois cachées aux joueurs, et des centaines de milliers de joueurs – ou un seul, ce qui est possible autour d’une table mais pas très drôle. Faute de pouvoir transposer cela à l’identique dans un jeu de cartes, ou de plateau, on n’a guère le choix qu’entre simplifier à l’extrême, au risque de décevoir les habitués du jeu informatique, et s’en inspirer très librement pour concevoir quelque chose de différent, un « petit » jeu qui soit plus fidèle à l’esprit et à l’esthétique de l’original qu’à sa lettre. C’est ce que Hervé et moi avons fait avec Reigns. C’est aussi le choix de l’auteur du jeu de société Minecraft, qui était, la semaine suivante, très joué au salon d’Essen.

 
Minecraft & Angry Birds en jeu de société

Outre les très nombreux jeux videos, quelques jeux de société aux composants plus classiques étaient également présentés sur ce petit salon, des jeux de société conçus par des personnes issues du jeu video et donc de cette culture ludique légèrement différente de celle que j’ai l’habitude de côtoyer. Des jeux, là encore, assez poétiques. J’avais vu des photos de Shasn et m’inquiétais un peu que ce jeu ne ressemble un peu trop à l’un de mes prototypes; je suis rassuré, il n’en est vraiment rien. J’ai beaucoup aimé Kroma, du moins dans sa version à deux joueurs, et Inhuman Condition, un jeu inspiré de Blade Runner dans lequel un joueur doit déterminer, en lui posant des questions, si l’autre est un robot.

On m’avait demandé de donner, durant la cérémonie finale, le prix attribué à l’un de ces jeux « analogiques » – analogique est ici un néologisme signifiant non informatique. Je ne sais pas s’il est habituel de faire décerner un prix par quelqu’un qui n’était pas dans le jury, mais c’est un peu bizarre. En lisant le thème et la description du jeu, la création et la mort d’un langage, j’étais même un peu réticent, car je ne crois pas à l’invention du langage, et tient pour dangereusement réactionnaire la thèse à la mode (sauf chez les linguistes, très divisés) qui voudrait que les structures et le vocabulaire de notre langue déterminent notre manière de penser (j’ai déjà un peu abordé cette question ici). Je n’ai même rien contre la mort des langages, et suis convaincu que le monde se porterait mieux si nous parlions tous en anglais. Un début de partie, et une brève discussion avec l’un des auteurs du jeu m’ont heureusement rassuré. Dialect est un jeu de rôle, plus qu’un jeu de cartes, qui décrit un langage souple qui évolue au fil des interventions des joueurs.

Ceci dit, j’aurais bien sûr donné le prix même si le jeu avait été basé sur des thèses auxquelles je suis hostile, car on peut construire de très bons jeux, tout comme on peut écrire de très bons livres, sur de très mauvaises idées. Et puis, je pense aussi qu’il ne faut pas trop croire aux impacts sociaux et intellectuels du jeu, mais sur ce dernier point, je me demande si le monde du jeu video ne se fait pas encore plus d’illusions que celui du jeu de société.

La fin de la journée était aussi américaine que son début – we are awesome.

La semaine suivante, c’était le traditionnel et très gros salon du bon vieux jeu de société d’Essen. Au milieu des innombrables nouveautés – 1200, paraît-il – il y avait, comme chaque année, deux ou trois stands qui présentaient en ayant l’air d’y croire l’innovation géniale, la console de jeu de société, la table interactive, le bidule révolutionnaire qui va enfin nous donner le meilleur des deux mondes, nous permettre de joueur à un jeu video sur une table ou à un jeu de société avec toutes les animations en trois dimensions possibles et imaginables. Mes deux boissons préférées sont sans doute le whisky et le jus de pomme, mais ils m’apportent des plaisirs différents et je n’ai pas non plus envie de les mélanger.


Like half of the gaming world, I’m back from the Essen game fair, in Germany. It was a long and tiring week. I’ll be very busy in the coming days with my two jobs and my family, and I’ll probably not write an Essen report, or not at once. Anyway, there will soon be many other reports on the web, and I’ve posted several random notes and ramblings on Facebook. I am only posting here a short report of the Indiecade-Europe video game convention, which took place in Paris a few days before Essen, a report I mostly wrote in the train between Paris and Essen.

I have a paradoxical relation with video games. I always say that opposing boardgames and video-games is wrong, that they are close cousins and there’s little difference between playing on a screen and on a table – in this older post, for example. This is, however, a very theoretical position, because I’m probably one of the boardgame designers who plays video-games the least. Not because of wariness or hostility, but simply because video games are still often played alone, even when it’s starting to change, and when I’m alone I usually prefer to open a book. I only follow very vaguely, and with only an intellectual interest, what’s happening in the computer and mobile phone gaming world. Anyway, I’m now a well known boardgame designer, I’m not hostile to video games, and I’ve even just designed, with my friend Hervé Marly, the card game declination of Reigns, a light and fun mobile phone game. This is the reason why I was invited to appear at Indiecade-Europe, a modest but slightly highbrow, or at least hipster, indie video-game convention – indie meaning independent from the big publishers.

In the light of my recent experience with Reigns, I gave a short talk about the way video games are adapted into boardgames, and boardgames into video-games.
Though it took place in the French national library, Indiecade felt extremely American. The first question I was asked was typically American – how my family name is supposed to be pronounced. My usual answer is « do you think I’m childish enough to care? ». It might sound a bit harsh, but I really hate this question which hints that one’s identity depends first and foremost one one’s origins, and sometimes very distant origins, and I tend to forget that for Americans, it has become a kind of formal salutation.

I had only twenty minutes to talk, which i also a very American format, and of course in English. I’m much more at ease in French, especially orally, but I actually like speaking in English, even though, or may be because, I can’t be as subtle and accurate as in French. And anyway, I’m convinced that our many national languages are of little practical use, and should also be considered a fun intellectual game, and not a core part of our deep identity. For this reason, there was something deliciously perverse in talking in English in the French National Library, usually a temple of « French culture and language ».

I have a few friends working in video games, but mostly with big companies, Blizzard or Ubisoft, and I don’t know much about indie games designers and publishers. The few and often quite experimental games I’ve seen at Indiecade were very poetic, if not literary, but not – ire not too much – pretentious. I played a few ones, more or less at random, but you’ll get a more comprehensive report in this article (in French) in the french newspaper Le Monde, or at the Indiecade website (in English).

Observing the crowd, both visitors and game designers, I noticed something strange. In the boardgaming world, the proportion of women players has largely increased these last years, but most designers are still men, even though it has started to change. It seems to be the reverse with video-games. Most visitors were men, but the proportion of women among designers was much higher than for boardgames. I could not think of an explanation. I’ve been told this was partly due to the fact that the exhibitors at Indiecade were young independent designers, and that the people working in big studios were mostly male, but in the boardgaming world, even small publishers and young designers are still mostly males.

My talk dealt with adapting video games into boardgames and boardgames into video-games. I was observing, and trying to explain, that boardgames adaptations on computers or mobile devices are usually straightforward implementations of successful boardgames with no real change in the game systems, the main additional feature being the possibility to play against the machine. Conversely, table games based on video games are usually very different from the original.


Ticket to Ride on an iPad

Of course, the main reason is plain technical. Most modern boardgames, be they American style conquest or exploration games or euro style management games, have a limited number of elements, like dice, cards and tokens, which are very easily represented on a screen. We still play the same game, even when the computer can sometimes make it feel different, and often faster. Some video games even feel like computer implementations of boardgames that never existed, sometimes with the small fun extra features which one could not have with cards. That’s why Hearthstone is a better game than the brute computer version of Magic the Gathering.


Of course, there are table games which are played more with psychology, bluff, dexterity or interaction, but these are simply not brought to the computer world, where they would probably lose most of their fun and interest. There’s no point in playing Jenga against a computer. It’s the same with most of my own designs – Citadels or Mascarade lose most of their interest if one cannot look straight into the eyes of their opponent.


Mechs & Minions, the official League of legends boardgame

Conversely, most computer games cannot be simply brought to the table, with just board, cards, dice and pawns, because the original designers ignored, or sometimes even mocked, the physical world limitations. A computer can deal with near-infinite tree structures, innumerable characteristics and information, game elements hidden from the players, and even sometimes hundreds of thousand gamers – or only one, which is sometimes possible around a table but not really fun. The choice is then between simplifying to the extreme, which can make the table disappointing for computer game players, or designing something different, freely inspired by the video game but more true to its theme and feel than to its systems. The latter is what Hervé and I did with Reigns. It’s also what was made in the just published adaptation of Minecraft, which was, the next week, one of the hits of the Essen boardgame fair.

 
Minecraft & Angry Birds as boardgames

Aside from the many video games, there were also a few boardgames presented at this convention, boardgames designed by people coming from the video game world and therefore from a gaming culture very slightly different from the one I am used to. Some of these games also feel a bit poetic, more about the experience than about the game system themselves. I had seen pictures of Shasn and was a bit concerned it would be similar to one of my prototypes, but they actually have absolutely nothing in common. I really liked Kroma, or at least its two player version, and Inhuman Condition, a game inspired by the Blade Runner movie, in which a player must find out, through questions, if the other one is a robot.

I had been asked if I could, during the final ceremony, give the analog game award to the winner. Analog is a neologism for « non computer ». I don’t know if having an award given by someone who was not in the jury is something usual, but it certainly feels a bit weird. I was even a bit reluctant at first, after the game had been described to me as dealing with the invention and death of a language – I dont believe in the invention of language but in its evolution. I think the fashionable idea, which seems to be shared by everyone except many linguists, that language is a given and that its structures, rules and vocabulary determine the way we think is not only wrong but also dangerously reactionary (I’ve already discussed this a bit here). I’ve even nothing against the death of languages, and am convinced the game would be a better place if we all swithched to English. After having seen the game played, and having discussed with designers, I was reassured – they were Chomskyan enough for me. More than a card game, Dialect is a kind of role playing game about a flexible language which evolves with the players’ interactions.

I would probably have given the award even if the game had been about theories I dislike, because one can build great games, like one can write great books, using the worse ideas. And anyway, I also think one should not overestimate the social and intellectual impact of games. I’m afraid that, on this last point, the video game world seems to be even more delusional than the boardgame industry.

The day ended like it had started, the american way – we are all awesome.

The following week, It was the good old Essen boardgame fair. There were numerous new games shown, around 1200, and there was also, like every year, two or three booths showing the genius innovation, the boardgame console, the interactive table, the magic gizmo which will inevitable bring the best of both world and allow us to play a video game on a table or a table game with all the possible 3D animations. I still don’t believe in it. My favorite drinks are apple juice and whisky, I don’t necessarily want to mix them.

Jouer à Téhéran
Boardgaming in Tehran


Des joueurs iraniens jouant à Dej, la version locale de Citadelles, dans un café jeu de Téhéran
Iranian gamers playing Dej, the local edition of Citadels, in a Tehran game café

Je rentre d’une semaine à Téhéran, à l’invitation de mon éditeur local, Houpaa. Le voyage a été intéressant et instructif.

There are ways…

L’Iran est un pays qui intrigue, et que l’on imagine plutôt fermé et traditionnel. Je n’y suis resté qu’une semaine, je ne suis pas vraiment sorti de Téhéran, mes impressions doivent sans doute beaucoup au petit groupe que j’ai fréquenté, des jeunes intellectuels de la capitale, mais je l’ai trouvé à l’inverse moderne, ouvert et accueillant.
Téhéran est une ville monstre, 15 millions d’habitants répartis sur 20 kilomètres de long, les pauvres au sud, les classes moyennes au centre, les riches au nord, sur les collines. Les larges avenues sont perpétuellement embouteillées et, sous un soleil de plomb, la conduite s’y apparente à un jeu video violent dans lequel on ne sait jamais vraiment qui est allié ou ennemi.


La vue depuis ma chanbre d’hôtel  /  View from my hotel room

La vie sociale m’y a rappelé l’Europe de l’Est peu avant la chute du communisme. Le totalitarisme soft y tourne parfois à l’absurde, le boardgamegeek étant bloqué mais pas le site du New York Times. Le régime religieux n’a guère de problèmes avec l’incroyance de la jeunesse et accepte clairement de ne pas être pris très au sérieux dans la vie quotidienne, mais pas d’être ouvertement contesté. On vit moins dans l’hypocrisie que dans la distanciation, avec humour et légèreté. Pas d’alcool mais « there are ways », ways que je n’ai cependant pas cherché à explorer car je m’étais dit qu’une semaine sèche me ferait du bien. Pas d’accès à Facebook ou Twitter mais « there are ways », et on m’aurait peut-être répondu la même chose si j’avais parlé de Tinder. Les femmes vivent le foulard obligatoire comme une humiliation, mais « there are ways » pour respecter la règle tout en s’en moquant.


Téhéran la nuit – la place Tajrish, dans le nord de la ville
Tehran by night, Tajrish square, in the nothern part of the city

Si le pouvoir religieux n’est clairement pas très populaire parmi les quelques personnes avec qui j’ai pu discuter, Donald Trump l’est moins encore et personne ne comprend la logique de sanctions économiques qui, par réflexe obsidional, ne peuvent que renforcer le régime qu’elles sont censées combattre.
Malgré la situation un peu particulière de l’Iran sur la scène internationale, Téhéran fait tout pour être une ville « normale » et animée. J’étais en Iran dans une période de relative tension avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais je n’en aurais rien su si je n’avais pas, de retour le soir à mon hôtel, parcouru rapidement les sites du Monde et du New York Times. Personne n’y semble vraiment croire à la possibilité d’une guerre. Les iraniens que j’ai rencontrés sont certains que leur gouvernement bluffe, et pensent qu’il en va de même pour Donald Trump, ce dont j’aimerais être aussi sûr.


Le bazar de Tajrish   /   Tajrish bazar

Jouer en Iran

L’Iran est le seul pays du Moyen-Orient dans lequel s’est développé un véritable intérêt pour les jeux de société modernes, et même une petite scène ludique, avec des joueurs, des auteurs, des éditeurs, des sites web comme Roomizgames, des blogs, des podcasts. Rien de tel dans les pays arabes, ni même en Turquie, ou en tout cas à une échelle bien moindre. J’ai toute une séries d’idées pour expliquer cela, mobilisant culture, histoire et géopolitique, mais pas vraiment le temps de les détailler ici.

L’effondrement récent du rial iranien fait que les ventes de jeux importés sont assez modestes, limitées à la bourgeoisie des grandes villes – j’ai quand même vu dans une boutique une boite de Scythe pour un prix représentant environ les deux-tiers du salaire moyen. On trouve en revanche, pour dix ou vingt fois moins cher que les jeux en anglais importés, quelques créations d’auteurs iraniens et des éditions locales de jeux occidentaux. Ces versions en persan sont certes encore parfois des copies non autorisées, mais le phénomène est en perte de vitesse. Selon un schéma que l’on a déjà vu dans d’autres pays émergents, les éditeurs iraniens cherchent de plus en plus à travailler légalement et à s’intégrer au petit monde ludique mondial. Reste bien sûr le cas des américains qui ne peuvent vendre de licence à des iraniens et risquent donc d’être copiés un peu plus longtemps que les autres. Outre les jeux de stratégie abstraits, dont la gamme Gigamic largement disponible ici, les jeux de bluff ou d’identité secrètes sont les plus populaires. Dej, édition locale et tout à fait autorisée de de mon Citadelles, magnifiquement illustrée par Hassan Nozadian, vient d’être retiré à 5000 exemplaires après qu’un premier tirage de 8000 a été rapidement vendu, des chiffres dont se satisferaient bien des éditeurs français.


Café board was my operation center in Tehran.
Le café board était mon quartier général à Téhéran.

Il y a surtout, dans les grandes villes, une centaine de café jeux, qui font aussi boutique. Le public y est jeune, mixte et éduqué, passablement occidentalisé – j’ai croisé quelques belles silhouettes de hipsters – et l’ambiance est la même que dans les cafés jeux de Paris ou de Tokyo (quelques adresses à Téhéran ici). On y joue toute la journée, on y sert du thé et du café et, surtout, les délicieux sirops glacés plein de graines bizarres que l’on boit partout ici. J’ai passé une après-midi dans le plus ancien d’entre eux, le Café Board, où les joueurs jouaient à Wingspan, Splendor, Cash’n’Guns, Chinatown, Dixit, Codenames ou bien sûr Dej. J’en ai profité pour faire tourner quelques uns de mes prototypes.


Le pot de sortie de Korobar, avec toute l’équipe de Houpaa
Presenting Korobar, with the whole Hoopa team

Houpaa, ou Hoopa, la société d’Alireza Lolagar, qui m’avait invité, est le principal éditeur de jeux de société iranien. Houpaa publie de la littérature pour enfants, des jeux familiaux, et s’est lancé avec Dej dans les jeu de société plus adultes. Mon passage à Téhéran a été l’occasion pour Houpaa de présenter sa dernière nouveauté, Korobar, la traduction de mon Venture Angels. J’ai passé pas mal de temps dans leurs bureaux du centre-ville, montrant quelques uns de mes prototypes ou jeux récemment publiés.

Un autre éditeur, Roomiz games, publie dans quelques semaines une version couleur locale de l’un de mes jeux de cartes préférés, Condottiere, de Dominique Ehrhard.

Créations locales

Dorehami games, publie bientôt un jeu d’identités secrètes assez original, Deux Khans. Reality game, publie Zaar, un ambitieux jeu d’horreur basé sur des légendes locales avec démons, exorcismes et tout ça. Tous deux partageront avec Houpaa un stand iranien au prochain salon d’Essen.
(Note: Twitter, Facebook et Telegram étant plus ou moins bloqués ici, Instagram sert à tout. C’est pour cela que je mets beaucoup de liens instagram)


J’essaie le prototype d’un auteur iranien chez Houpa games.
Playing an Iranian designer’s prototype at Hoopa.

Le petit monde du jeu de société iranien, une demi-douzaine d’éditeurs, une vingtaine d’auteurs et quelques illustrateurs, compte bien en effet ne pas se limiter à produire pour le marché local. De premières créations originales, dont m’a-t-il semblé pas mal de jeux à identités secrètes, ont été publiées en Iran. Rien ne s’oppose à ce qu’elles parviennent en Europe, et j’espère que rien ne s’opposera bientôt à ce qu’elles atteignent les États-Unis.
Tous ici m’ont tous cité les exemples du Japon et de la Corée du sud qui, partis de presque rien, sont devenus en quelques années tout à la fois des marchés importants et des lieux de création ludique originale.


Zaar

Toute la journée du samedi, j’ai animé un atelier de création avec une vingtaine de jeunes auteurs iraniens, talentueux, passionnés, et très curieux d’apprendre quelques « trucs » d’un vieil auteur comme moi. C’est un exercice auquel je me suis déjà livré quelques fois en Europe, et ce n’était en rien différent ici.


Un chat sauvage de Téhéran  /  Tehran wild cat

Le rêve de beaucoup est de placer un jeu en occident, et certains envisagent même le voyage à Essen. Pour avoir plus de chances de se faire remarquer des éditeurs européens, je suggérai de jouer l’exotisme et de partir d’un thème typiquement persan. Je proposai les chats, qui me semblent être les véritables maîtres de Téhéran, et m’attendais un peu aux tapis, d’autant que j’avais déjà quelques jours auparavant joué à un prototype sur ce thème.

 

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Game design report, in persian   /   L’atelier de création ludique, en persan

Je me suis retrouvé avec, sur les six jeux proposés, deux sur le thème du Taarof, les règles de politesse iraniennes, qui valent bien les japonaises. Le jeu qui m’a semblé le plus original et le plus intéressant, mais qui était loin d’être abouti, porte sur le Qanât, ancien système d’irrigation amenant l’eau souterraine dans les villages, qui a donné le français canal.


Game design workshop

Il y avait là des auteurs talentueux, qui ont la même culture ludique que ceux que j’ai pu croiser lors d’ateliers similaires en Europe. Après l’Europe de l’Est, puis le Japon, puis la Corée, puis peut-être la Chine, je ne serais donc guère étonné que les iraniens ne soient, dans les années qui viennent, les prochains à apporter un peu d’air frais, pourtant bien rare à Téhéran, dans la création ludique. Ce qu’il manque sans doute en Iran, c’est une convention de jeu de société, un salon, qui pourrait être un moyen de faire découvrir la scène ludique locale aux acteurs étrangers.

Je termine ce compte rendu dans l’aéroport d’Istanbul, en attendant ma correspondance pour Paris. Je reviens d’un pays sympathique, accueillant, mais surtout, contrairement à ce que l’on imagine souvent en occident, d’un pays moderne et « normal ». Je l’ai déjà dit au début de cet article, mais je le répète ici parce que c’est le message que tous les iraniens que j’ai croisés m’ont demandé de faire passer. C’est vrai en matière de jeu, mais c’est surtout vrai en général.


Un café jeu à Téhéran   / A boardgame café in Tehran

I’m just back from one week in Tehran, where I was invited by my local publisher, Houpaa games. It was an interesting and enlightening travel.

There are ways…

Iran is an intriguing country. The idea most western people have of it is of a traditional, closed and rather restrained society. I stayed there only one week, I didn’t really leave Tehran, and my impressions of Iran are certainly informed by the people I was hanging out with, young intellectuals from the capital. These are strong caveats, but Teheran gave me the opposite impression, that of a modern, hospitable and very open city.
Teheran is a monstrous city, 15 millions inhabitants, the poor ones in the south, the middle class in the center, the rich in the north, on the hills. Despite large avenues, traffic jams never really recede and, under a blazing sun, driving feels like a violent video game where one never knows who is friend or foe.


Tehran by night : Street food    / Téhéran la nuit : street food

In some ways, the social life reminded me of Eastern Europe a few years before the fall of the Berlin Wall. Totalitarianism has become soft and feels a bit absurd  – the boardgamegeek website is blocked but the New York Times isn’t. The religious regime has no real problem with young people not being religious at all and not following the rules in their daily life, as long as it can keep up appearances and there’s no open contestation. The result is not hypocrisy but light hearted, often humorous, distanciation. There’s no alcohol but “there are ways”, ways I didn’t take the time to explore because I decided a dry week could do me good. There’s no Facebook or Twitter but “there are ways”, and I wonder if I would have had the same answer about Tinder. Women resent the compulsory scarf, but “there are ways” to simultaneously respect the rules and mock them.


Tehran parks are really enjoyable. I forgot to take a picture of old men playing dominoes.
Les parcs de Téhéran sont très agréables. J’ai oublié de prendre une photo de petits vieux jouant aux dominos.

While the religious regime is clearly unpopular among the educated people I spoke with, Donald Trump is even more since no one here understands the logic of economic sanctions which generate an obsidional reflex and thus foster the regime they are supposed to fight.
Despite the very specific situation of Iran on the international scene, Tehran tries very hard, and quite successfully, to be a normal and lively city. I was there in a time of great tension with the US and Great-Britain, but I would not have noticed it if I had not, when back at my hotel at night, browsed the Le Monde and New-York Times websites. No one there seems to believe in a war. The Iranians I talked with are certain their government is bluffing and think it’s the same with Donald Trump – I wish I was as confident.


Tajrish bazar

Boardgaming in Iran

Iran is the only country in the Middle-East where modern boardgames got a real following. There’s even a small but striving gaming scene, with players but also designers, publishers, websites like Roomizgames, blogs and podcasts. There’s nothing like this in the Arab world, or even in Turkey. I’m thinking of a few explanations using culture, history and geopolitics, but I don’t have the time to develop them here.

Due to the recent fall of the Iranian rial, imported games are unaffordable for anyone except the big cities bourgeoisie – but I checked in a shop a copy of Scythe, at a price of two-thirds of the average monthly wages. There are, however, a few games by Iranian designers and several localizations of western games. These persian language versions are sometimes unauthorized copies, but this is less and less the case. Just as it happened before in a few other emerging countries, Iranian publishers are more and more trying to do things legally and to enter the  global boardgaming world. Of course, US publishers, who are forbidden to license their games in Iran, might keep getting copied a bit longer.

 

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Korobar presentation and signing in a Teheran game shop
Séance de dédicaces dans une boutique de Téhéran pour la sortie de Korobar

Aside from abstract two players games, like the Gigamic line which can be found everywhere, bluffing and hidden identity games are clearly the most popular. Dej, the perfectly legal and authorized persian version of my Citadels has quickly sold a first 8.000 copies print run, and a second print run of 5000 copies just hit the shelves. I know many western publishers who would be happy with such numbers.


With Hassan Nozadian, left, illustrator of Dej, and Alireza Lolagar, right, the publisher.
Avec Hassan Nozadian, illustrateur de Dej, et Alireza Lolagar, l’éditeur.

Last but not least, there are about 100 boardgame cafés, usually also selling games, in the big cities of Iran (a dozen adresses in Tehran). The regulars are mostly young and educated people of both sexes, many of them quite westernized. I spotted a few true hipster silhouettes, and the mood is not different from that of boardgame cafés in Paris or Tokyo. People play all day long, drinking tea, coffee and strange syrups full of strange seeds. I’ve spent a full afternoon in the oldest one, the Café Board. Gamers were playing Wingspan, Splendor, Cash & Guns, Chinatown, Dixit, Codenames and, of course, Dej. I seized the opportunity to playtest a few of my prototypes.

I was invited by Houpaa, or Hoopa, the biggest Iranian game publisher, and its head Alireza Lolagar. Houpaa publishes mostly children books and family games, and Dej was their first try at more adult games. My stay in Tehran gave an opportunity to launch Korobar, the persian translation of my Venture Angels. I spent some time in their offices, in the center of Tehran, where I pitched them some of my last prototypes and games recently published in Europe. Another publisher, Roomiz games, will soon publish a “local style” version of one of my favorite card games, Dominique Ehrhard’s Condottiere.


Rakab, la version persane de Condottiere / Rakab, persian take on Condottiere

Iranian design

Another Iranian publisher, Dorehami games, showed me an interesting and original hidden identity game, Two Khans. Another one, Reality Game, publishes Zaar, an ambitious locally designed persian horror game based on old persian legends about demons and exorcism, with impressive components. They will share with Houpaa an iranian booth at the next Essen fair.
(Note: Twitter, Facebook and Telegram being more or less blocked here, Instagram is used for everything. this is why I post so many instagram links)


Zaar

The very small Iranian boardgaming world, five or six publishers, a two dozen game designers and a few illustrators, now aims at more than the local market. Several Iranian designed games have already been published there, many of them hidden identity games. There’s no reason why they could not arrive in Europe, but reaching the United States might prove difficult (hint for my American friends : if you want to help, just get rid of Trump in 2020). People here regularly told me they wanted to emulate Japan and South Korea which, in a few years, have become both major markets and major sources for boardgames.

Trois jeux d’identités secrètes originaux.    /    Three original secret identity games

On Saturday, I held a game design workshop with two dozens of young Iranian designers. They are talented, passionate, and eager to learn some tricks from a seasoned game designer. I had already held similar workshops in Europe and it was in no way different.


Tehran wild cat   /  Un chat sauvage de Téhéran

Their dream is to get a game published in the west, and some of them are considering a trip to Essen. In order to be noticed by European publishers, I suggested they play the exotic card and I told them to start from a typically persian theme. I suggested cats, which I suspect are the true masters of Tehran, and was expecting carpets, since I had already been shown a persian carpets prototype. I got two games about Taarof, the persian politeness rules, which seem to be as sophisticated as the japanese ones. The most exciting project, ambitious but unfinished at the end of the day, was one about Qanat, the old irrigation system bringing water from underground wells, which gave the English word Canal.


Game design workshop – the Qanat team / L’atelier de création, avec l’équipe “Qanat”

There were really talented designers there, with the same gaming culture as the ones I’ve met at similar meetings in Europe. After eastern Europeans, Japanese, Koreans, now may be Chinese, I would not be surprised if Iranians were the next ones to bring some fresh air in the boardgaming world – even when fresh air is quite rare in Teheran. What’s lacking also in Iran is a game convention, even modest in the beginning. It could be a way to show the Iranian boardgame scene to foreign designers and publishers.

I’m finishing to write this report in the Istanbul airport, waiting for my connecting flight to Paris. I’m back from a nice and hospitable country but, most of all, from a modern and “normal” country. I’ve already said this at the beginning of this post, but I repeat it here because many in the west don’t know this, and because it’s the message all the Iranians I’ve talked with have asked me to repeat again and again. It’s true with boardgames, but it’s also true in general.


Playing Dej with the Houpa team. / Une partie de Dej avec l’équipe de Houpaa

Les Grands Enfants
Adult Kids


Avec Charles Chevallier, Ewa Szarzynski et Juan Rodriguez, devant l’exposition sur Les Poilus, pas vraiment un jeu pour enfants.

À Paris, place de la République, le kiosque à jeux rouge de l’R de jeu, installé depuis cinq ou six ans, fait désormais partie du décor. J’y étais dimanche dernier, avec quelques autres auteurs, pour un petit festival du jeu. Les municipales approchant, quelques conseillers municipaux sont aussi passé. Cela était d’autant plus légitime que la place de la République, le kiosque et les animations qui s’y déroulent doivent beaucoup à la ville de Paris, et illustrent trois des réussites de l’équipe municipale actuelle, le recul de l’automobile, l’ouverture culturelle et le rééquilibrage entre l’est et l’ouest de la capitale. Ils l’ont fait savoir sur Twitter, ce qui est de bonne guerre, ou de bonne campagne électorale, mais avec une maladresse qui illustre malheureusement la persistance de quelques idées reçues sur le jeu et les joueurs.

S’il s’était agi d’un festival de littérature, de cinéma, de musique, ces élus se seraient-ils ainsi réjouis que l’on en fasse tant pour les enfants ? Auraient-ils pensé qu’un adulte qui lit un livre, regarde un film, écoute un morceau de musique ne peut être qu’un parent accompagnant ainsi ses enfants?

J’ai coutume de protester, de manière assez systématique et prévisible, chaque fois que je lis ou entends que le jeu est une activité pour enfants. Les adultes ont toujours joué, en particulier aux jeux de stratégie et aux jeux d’argent, sans même parler des sports. Ils jouent sans doute plus que jamais aujourd’hui.
Les jeux de rôles et les jeux vidéo ont fait passer l’idée qu’il n’y avait rien d’inquiétant ni de régressif dans le fait qu’un adulte joue et aime jouer. Si la mode en a moins duré, le poker et les jeux de cartes à collectionner y ont aussi contribué. Si n’ai jamais beaucoup pratiqué les jeux vidéo, je suis passé par le jeu de rôle, le poker et Magic, et cela se ressent dans les jeux que je crée aujourd’hui. La plupart de mes créations sont « tous publics », c’est à dire destinées aussi bien aux jeunes qu’aux vieux, et quelques unes, comme Kamasutra, sont même franchement adultes.

C’est un bel argumentaire, que je ressors assez régulièrement, mais il reste que, même si l’écart a sensiblement diminué et diminue encore, les enfants jouent quand même plus que les adultes. Surtout, tous les enfants jouent, mais seulement une partie des adultes, ce qui conduit à s’interroger sur les raisons pour lesquelles on joue et, surtout, on arrête de jouer.

L’explication habituelle de l’appétence des enfants pour le jeu est que ce serait une technique d’apprentissage, une sorte de modélisation très simplifiée du réel pour en comprendre les tenants et les aboutissants. C’est la base des théories de Piaget, et c’est sans doute un peu vrai, mais je ne pense que cette explication soit suffisante. Beaucoup de jeux d’enfant ne sont en rien des simulations, et beaucoup de petits vieux jouent encore au scrabble, au bridge ou à la pétanque.
Face à la complexité du monde, le jeu me semble moins une technique d’apprentissage qu’un anxiolytique. On ne renonce pas à la lucidité mais, pour se reposer un peu et éviter que notre modeste intellect ne parte en vrille, on entre dans une parenthèse, on fait pour quelque temps comme si les choses étaient plus simples, comme si le monde avait des causes et des règles, comme si la vie avait un sens et un but.
Il est bien évident que les plus jeunes, qui viennent de débarquer, sont les plus paumés face à un monde assez bizarre et incohérent. Ils expérimentent, ils analysent, ils essaient de comprendre d’abord comment ça marche, puis se demandent éventuellement vaguement pourquoi et vers où. Et comme on devient vite dingue à tourner en rond dans le noir – in girum imus nocte et consumimur igni – ils s’arrêtent de temps en temps pour jouer, c’est à dire pour expérimenter tout ce que le monde réel n’est pas, un univers limité, aux règles simple et au but défini. Le jeu est alors tout à la fois un repli et un repos avant de repartir à la découverte du monde, toujours un peu vaine, tout à la fois excitante et désespérée.

Et puis un jour, en grandissant, certains jouent moins, voire cessent complètement. Si c’est cela devenir adulte, comme on l’entend parfois, c’est un peu triste. Ceux qui continuent, les grands enfants, sont ceux qui, comme moi, n’ont toujours pas bien compris ce que c’est que la vie, à quoi ça sert, d’où l’on vient ni où l’on va, et ont décidé de faire avec, parce que si c’est angoissant, c’est aussi intéressant et parfois rigolo. Et quand l’angoisse prend le dessus, on joue pour calmer notre esprit un peu fatigué en lui donnant, pour quelques heures, un monde clos aux règles simples et arbitraires.

On peut considérer le nombre croisant de joueurs parmi les adultes comme un effet annexe du « désenchantement du monde ». Cessent en effet de jouer en vieillissant ceux qui capitulent devant la complexité, ceux qui croient ou font comme s’ils croyaient savoir comment ça marche, qui nous sommes, d’où nous venons, où nous allons et sur quelle étagère. Faisant comme si la vie elle-même était un jeu, avec un but et des règles, ils n’ont ps besoin de joueur. C’est pour cela que les joueurs sont peu nombreux parmi ceux qui adhèrent à des idéologies totalitaires, et en particulier aux religions. Les croyants sont très rares dans le petit monde du jeu, et les quelques uns que l’on y croise, les Guillaume Chifoumi ou Tom Vasel, sont sans doute moins sûrs d’eux qu’ils ne veulent bien le laisser paraître. Les croyants, les vrais, me font un peu l’impression de joueurs de jeux de rôles se prenant un peu trop au sérieux, au point parfois d’oublier qu’ils jouent.

Si je jouais relativement peu dans mon enfance, moins sans doute que la plupart des enfants de mon âge, c’est parce que j’ai eu une éducation chrétienne, marxiste et tiers-mondiste – dans les années soixante, tout cela se mélangeait plus facilement qu’aujourd’hui. Le monde était une chose sérieuse, avec de vrais problèmes, et il n’y avait donc ni temps, ni énergie physique ou intellectuelle disponible pour le jeu.

Or il me semble paradoxalement aujourd’hui que c’est parce que le monde est une chose sérieuse et complexe, parce que nous sommes assez mal barrés, que le jeu est une soupape de sécurité intellectuelle et psychologique absolument nécessaire. Oui, les joueurs sont de grands enfants, parce qu’ils ne font pas semblant de savoir dans quel monde ils vivent, et parce qu’ils ont recours au jeu pour assouvir un besoin, sans doute naturel, de règle et de simplicité.

Le jeu est peut-être alors un complémentaire du rêve. Les rêves partent dans tous les sens, tout y est possible, notre esprit s’y donne libre cours. Dans le jeu, à l’inverse, bien peu de choses sont possibles, mais on sait très bien lesquelles et on sait pourquoi. Après un monde réel dans lequel on ne sait pas très bien ce qui est possible et on ne sait absolument pas pourquoi, rêve et jeu sont, chacun à sa manière, des formes de repos pour l’esprit. Pour le dire autrement, si réel est fait de règles incompréhensibles, rêve et jeu sont deux contraires du réel, le premier par l’absence de règles, le second par ses règles claires et honnêtes.

Je n’ai longtemps cherché à faire que des jeux destinés à des joueurs comme moi, c’est à dire des adultes ne prenant pas le jeu trop au sérieux. Il m’est arrivé, par accident, de participer à des projets qui se sont finalement avérés être de très bons jeux pour les plus jeunes, comme Toc Toc Toc! ou Diamant, mais ce n’était jamais l’intention de départ. Ce n’est que récemment, quand la création de jeu est réellement devenue pour moi un métier, et un peu grâce à ma rencontre avec Anja Wrede, que je me suis intéressé aux jeux destinés aux plus jeunes. Avec Anja, nous avons conçu Fearz! et Junggle, passés relativement inaperçus, et plus récemment le Petit Poucet, qui semble remporter plus de succès ainsi qu’un autre qui devrait paraître l’an prochain.

Il reste que je suis toujours un peu mal à l’aise avec les jeux pour enfants, sans doute parce que je ne parviens pas à imaginer un jeu auquel je n’aurais pas personnellement de plaisir à jouer. Du coup, mes rares jeux enfants sont en fait des jeux « tous publics », des jeux auxquels on peut et je peux vraiment jouer avec des enfants, c’est à dire chercher à gagner, et qui reposent donc sur des capacités sur lesquelles l’âge influe peu, comme la mémoire ou la reconnaissance tactile.



With Charles Chevallier, Ewa Szarzynski and Juan Rodriguez at the “Grizzled” exhibition, place de la République. Not really a kids game.

For five or six years now, Place de la République, in Paris, there is a red kiosk where people can, most week-ends, borrow games to be played on the spot. I was there last Sunday, with a few other game designers, for a small game fair. With the mayoral elections due next year, a few city councillors happened to pass by and published some photos and comments on twitter. This was fair electoral game, especially since the new Place de la République, the red kiosk, and the other various animations held there are paid by the city, and illustrate three of the mani successes of the mayoral team, the lower place held by cars, a certain cultural openness and a better balance between the eastern and western parts of the city. Their tweets, however, were a bit clumsy and show an enduring and common misconception about gaming and gamers.

Dominique Versini :
How nice to see the game festival place de la république, and the happiness of the small and big ones. paris is a city friendly with children.
Patrick Bloche :
Place de la république, under a nice parisian sun, the game festival is once more a success. the affluence shows the place gained by gaming in public places in Paris, and gathers children, teenagers, young people and their parents.

If it were a literature, cinema or music event, would they have rejoiced like this that there was so much done for children ? Would they have thought and told that an adult can only read a book, watch a movie or listen to music when and because he is accompanying a child?

I know I am predictable on this issue. I protest every time I read or hear somewhere that gaming is just for kids. Adults have always played games, notably but not only strategy games, gambling games and sport games. They probably play more than ever now.
Role playing games and video games have made adult gaming popular and socially acceptable. The Poker and collectable card games craze, even when they didn’t last as long, also helped. I never played much video games, b ut I’ve been though RPGs, LARPs, poker and MtG, and this certainly shows in my designs. I try to design games for everyone, meaning for younger and older gamers, and a few of my designs, such as Kamasutra, are even clearly adult oriented.

Nevertheless, even when there are more and more adult gamers, children still play more often than adults. Even more, all children play games, while only some of the adults do. This, of course, might help understand what gaming means and why we play games.

The usual psychological explanation of kids appetence for games considers games as learning tool, a simplification and modeling which helps understand the real world. It’s the basis of Piaget’s theories. It might be partially true, but it cannot explain all kids games, many of which are not simulations in any way, and completely fails at explaining why many adults still play, and why even older people often play Scrabble, whist or boule.

My view is that games are less a learning tool than an anxyolitic, a conscious and temporary withdrawal from a complex and mysterious reality. The gamer doesn’t give up lucidity, but he takes some rest and to prevent his thought to get amok he makes, for a while, as if the world had rules and causes, as if life had an obvious meaning.
Young kids just went into this world and are probably even more lost than we are in this zany and in consistent world, They experiment, they analyse, they try to understand vaguely how it works, or for the most ambitious ones why and towards what. And since one inevitably becomes crazy when turning in circles in the dark – in girum imus nocte et consumimur igni – they take a few breaks to play games, meaning to experiment what reality isn’t, a closed system with simple rules and a clear goal. Gaming is both a rest and a temporary withdrawal before getting back into the vain, exciting and desperate exploration of the world.

Then they grow old. They play more rarely, some even completely stop playing. If this is becoming an adult, it’s a bit sad. Those who keep playing games, like I do, are indeed old kids – they still have no serious idea what life means, where we’re coming from, where we are and where we’re going to, but they have decided to make do with it because while it’s nerve-racking it’sd also interesting and even sometimes fun. When our nerves can’t stand it any more, we calm our weary mind with a few games, a few hours in a closed world of arbitrary rules.

The growing proportion of adult gamers might therefore be a paradoxical side-effect of the « disenchantment with the world ». Those who stop playing are giving up. They believe, or they fake believing, that they know who we are, where we are and all that stuff. Since they treat life as a game, with a clear goal and strict rules, they don’t need games any more. That’s why there are very few gamers among religious and ideological people – and I’m ready to bet that the one or two religious people active in the boardgaming world, such as Tom Vasel and Guillaume Chifoumi, are not as confident as they want to look. True believers often look like RPG gamers taking their role a bit too seriously – and sometimes not even knowing they are gaming.

I didn’t play that much as a kid, much less than most kids of my age, the reason being that I had a christian, marxist and Third-Worldist upbringing – in the sixties, all this could easily go together. I was told that the world being a serious thing with serious problems, there was no time to play, and that waste of physical or intellectual energy was not acceptable.

Paradoxically, I now think that it is because the world is complex and plagues by serious issues, because we’re in a real mess, that gaming is more than ever a necessary intellectual and psychological safety valve; Yes, gamers are old kids, because they don’t give up faced with a messy world, because they don’t do as if they knew what all this is about

Games and dreams complement one another. Dreams feel like having no rules or boundaries, everything is possible. Games are closed systems of strict rules, in which very few things are possible, but we know which ones and why. Faced with a real world in which we don’t really know what’s possible and we don’t have the slightest idea why, dreams and games are two opposite ways to put our brain to a rest. To put it otherwise, if reality is made of mysterious and probably meaningless rules, dreams and games are both opposites of reality, the former because it has no rules, the latter because it has clear and honest ones.

For long, I only tried to design games for people like me, meaning for adults who don’t want to take games too seriously. I sometimes incidentally took part in projects which ended as interesting kids gams, such as Diamant / Incan Gold, but this was never on purpose. Recently, thanks to my friend Anja Wrede, I became slightly more interested in kids games. Together, we designed Fearz and Junggle, which both went largely unnoticed, and more recently Lost in the Woods, which seems to be more successful. We have another children game coming out next year.
Despite this, I still feel a bit uneasy working on children game, probably because I can’t imagine a game I would not have fun playing. As a result, my few children games are not really children games but rather games for everyone, games I can play and every adult can really play with children, meaning play to win, which means they must rely on abilities which are not much affected by age, such as memory or tactile recognition.

Etourvy 2019

Les rencontres ludopathiques

Cela fait maintenant 25 ans que, chaque printemps ou presque, j’organise à Etourvy, entre Champagne et Bourgogne, ma petite convention ludique personnelle, les rencontres ludopathiques. Ce qui était à l’origine une rencontre entre amis autour de l’équipe de Ludodélire est peu à peu devenu une petite convention ludique un peu à part, sur invitations, réunissant de vieux amis, des petites personnalités du monde du jeu, et souvent leurs familles. Quelque part entre salon professionnel et vacances entre amis, c’est un événement sui generis qui a maintenant pris son rythme de croisière.

On me demande régulièrement pourquoi je consacre tant de temps à l’organisation de ces rencontres, d’autant que j’y ai moins le temps de faire tourner mes ébauches de jeux et de les présenter à des éditeurs que des auteurs comme Antoine, Bruno, Théo, Ludo et quelques autres. La première raison est bien sûr que cela m’amuse, et que j’apprécie d’être, pour une petite semaine, au centre de l’attention générale. Une autre raison est sans doute que, même si j’aimerais avoir plus l’occasion de faire jouer mes prototypes, cela me permet quand même d’entretenir pas mal de contacts, et de faire un peu ma promotion personnelle. Et puis, c’est toujours agréable aussi de faire plaisir aux amis. J’ajoute que l’organisation étant désormais bien rodée, cela me demande finalement assez peu de travail, moins en tout cas que, par exemple, le corsaire ludique de Roberto Fraga.

J’étais un peu malade les premiers jours, mais tout s’est néanmoins déroulé comme prévu, sur un week-end sérieusement prolongé puisqu’il a commencé pour quelques-uns dès le lundi 29 avril au soir, et pour la plupart mardi ou mercredi. Nous étions 140 participants cette année, venus du monde entier mais tous logés dans une dizaine de gites au milieu de nulle part, à Etourvy et dans les villages voisins – Mélisey, Quincerot et Trichey.

Je remercie bien sûr les éditeurs qui avaient fait le voyage,en espérant que je n’oublie personne:
Abacus
Asmodée
Blackrock
Blue Orange
Catch’up Games
Days of Wonder
Djeco
Don’t Panic Games
Forgenext
Grrre games
Heidelbär
Hobbyworld
Iello
Libellud
Lui-même
Matagot
Oink Games
Pixie Games
Purple Brain
Ravensburger
Rebel
Repos Prod
Sand Castle Games
Space Cowboys
Surfin’ Meeple
Taiwan Boardgame Design
Van Ryder Games

et ceux qui n’ont pas pu venir mais nous ont envoyé des jeux pour la table de prix:
Cryptozoic
Fantasy Flight Games
Gigamic
Kolossal Games
North Star Games
Z-Man Games

Je ne fais pas la liste des auteurs, parce qu’il y a plein de gens qui le sont plus ou moins, qui sont là pour s’amuser mais ont quand même un petit proto qui traine, et tout ça. Je vais quand même citer les illustrateurs, ou plutôt les illustratrices, parce qu’elles étaient moins nombreuses – Maeva Kosmic et Christine Deschamps, des habituées, ainsi que Christine Alcouffe.

Je remercie tous ceux qui ont aidé à l’organisation, l’équipe ludique, ceux qui m’ont accompagné lundi, ceux qui sont allé faire des courses, ceux qui sont allé chercher ou ramener des joueurs à la gare de Tonnerre – en particulier Didier qui a dû se lever tôt dimanche pour que les russes de Hobbyworld ne ratent pas leur train. Je remercie Camille qui, les pieds solidement ancrés au sol, s’est occupée des bières. Je remercie aussi toute l’équipe du foyer rural d’Etourvy, côté bureaux et côté cuisine.

Il y a « encore » des services publics – pour combien de temps ?

Un énorme remerciement surtout aux pompiers et aux urgences de l’hôpital de Tonnerre. Lorsque Manu a commencé à se sentir mal vendredi soir, j’ai fait le 15 et suis tombé sur les urgences de l’Aube, département où se trouve Etourvy. J’ai expliqué à mon interlocuteur que nous étions, à Etourvy, entre Chaource et Tonnerre. Sa réaction a alors été « C’est au milieu de nulle part, ça ! Vous êtes plus près de Tonnerre, mais je ne sais même pas s’il y a encore des urgences à Tonnerre ». Il y en avait, il les a contactées. Elles étaient là vingt minutes plus tard et ont examiné puis emporté Manu. Tout s’est bien passé, et rapidement terminé.
Il reste que le mot qui fait peur, c’est « encore ». On ne se demande pas s’il y a des urgences à Tonnerre, on se demande s’il y a « encore » des urgences à Tonnerre. On peut imaginer que des services publics disparaissent, cela parait presque naturel, on n’imagine plus qu’il puisse s’en créer. Cela en dit beaucoup sur le système politique dans lequel nous vivons, et sur le fait que nous avons intégré comme presque naturelle une évolution qui ne l’est absolument pas.
Ce qu’avait Manu n’était pas bien grave, il s’en serait sorti sans problèmes s’il avait fallu aller à Troyes ou à Auxerre et n’aurait juste pas été de retour à quatre heures du matin. Dans une situation plus grave, cela aurait pu faire une sacrée différence, et j’espère donc qu’il y aura « encore » des urgences à Tonnerre l’an prochain. Du coup, je vais faire grève ce jeudi pour la défense du service public.

Le soleil et la neige

Je sais que beaucoup de joueurs regardent chaque année les photos des rencontres ludopathiques avec curiosité. Elles seront sans doute moins impressionnantes cette année que l’an dernier, car la météo n’a pas été vraiment avec nous. Nous avons eu beau temps mercredi, mais tout le monde n’était pas encore là, et un peu de soleil vendredi après-midi, bien qu’il ait fait un peu frais. Il a plu toute la journée de jeudi, et il a même neigé un peu samedi. Les sportifs de service, Liesbeth Bos et Bruno (l’autre) ont quand même trouvé le temps de faire quelques escapades en vélo.

Les jeux idiots en dans la pelouse ont donc été moins nombreux qu’à l’habitude. Concours de tir à la sarbacane, Twister géant (dont j’ai une idée pour améliorer les règles l’an prochain), Brouhaha mais surtout, une fois de plus, une étonnante invention de Laurent Escoffier, The Walking Mind, dont je vous laisse deviner les règles en regardant photos et videos. Oui, je sais, ça a l’air un peu bizarre.

Le temps se prêtait plutôt mieux aux activités d’intérieur, et deux murder parties, ou petits GNs, étaient organisées cette année. Sébastien avait préparé un scénario très provincial, Tonton Cristobal est revenu, joué le vendredi après-midi, qui a remporté un grand succès et sera certainement remonté, à Etourvy ou ailleurs. Le samedi, Isabelle a fait jouer un grand classique, Dieu est Mort, aux quelques personnes qui ne connaissaient pas ce petit chef-d’œuvre signé Croc – qui était d’ailleurs là un peu plus longtemps que d’habitude.

Didier a remporté le traditionnel tournoi de poker.

Bière et cocktails

Grande innovation, nous avions à l’initiative de Camille des tireuses servant les excellentes bières d’une brasserie locale, Thibord, à Palis. C’était très agréable, et nous a évité de trimbaler des tombereaux de bouteilles vides tous les soirs.

Autre innovation côté boisson, le cocktail mystère, préparé par la joyeuse Équipe Ludique, dont les activités semblent démarrer sur les chapeaux de roue. Pour ceux qui n’ont pas tout noté, les ingrédients à trouver étaient :

Mercredi soir :
– Tequila
– Aperol
– Jus de Goyave
– Sirop de Fraise
– Citron
Cocktail enfants:
– Jus de Poire
– Jus de citron vert
– Sirop de Myrtille

Jeudi soir :
– Calvados
– Jus d’Orange
– Crème de Mûre
– Martini Rouge
– Citron Vert
Cocktail enfants:
– Eau de Coco
– Jus d’ananas
– Jus d’orange

Vendredi soir:
– Rhum Ambré
– Café
– Amaretto
– Sirop de Canne
– Crème fleurette
Cocktail enfants:
– Jus de Pomme
– Limonade
– Sirop de Framboise

Samedi soir (de l’avis général le meilleur cocktail):
– Tequila
– Rhum Ambré
– Ginger Beer
– Sirop de Framboise
– Citron Vert
Cocktail enfants:
– Jus d’orange
– Schweppes
– Sirop de fraise

C’était une excellente idée, et l’on remettra certainement cela l’an prochain.

J’ajoute que Krzysztof avait apporté de Pologne une bouteille de ma vodka préférée, la Jarzebiak, qui a malheureusement été entièrement bue avant que j’ai pu y toucher. J’attends que les coupables se dénoncent et m’en dégottent une autre bouteille pour l’an prochain.

Petites nouvelles du monde du jeu

Des auteurs, des éditeurs, des illustrateurs, quelques agents ou distributeurs, et beaucoup de joueurs. Immanquablement, on a parlé du petit monde du jeu, des gros qui grossissent et de ceux qui maigrissent, de ceux qui se marient et de ceux qui se séparent, et des plans à trois ou plus qui compliquent un peu tout. Dans tous les cas, il y a du mouvement, beaucoup de mouvement, au point que certains ne savent plus très bien où ils sont. Oui, je sais, cela doit avoir l’air un peu mystérieux, mais je ne peux ou ne veux pas trop entrer dans les détails, ‘autant que j’ignore sans doute les détails les plus importants.

Et puis, on a quand même surtout joué, et parlé des jeux, en particulier de ceux qui viennent de ou qui vont sortir. Trop occupé à courir en tous sens, à gérer mes 140 invités et ma dizaine de gites, je n’ai, comme d’habitude, pas tellement joué, et joué à surtout à des jeux assez brefs. En revanche, j’ai pas mal traîné entre les tables, discuté avec les joueurs, demandé ce qu’ils pensaient de telle ou telle nouveauté.

Quelques grosses boites magnifiquement illustrées soigneusement éditées, qui avaient déjà fait un peu de buzz, étaient très attendues. Quelques joueurs particulièrement consciencieux m’avaient demandé si on pourrait y jouer à Etourvy. Elles semblent toutes être tombées un peu à plat. Je ne vais pas donner leurs noms ici, mais les joueurs les plus au fait de l’actualité les reconnaîtront sans difficulté sur les photos.
Les parutions de plus en plus nombreuses, notamment en ce qui concerne les gros jeux qui durent quelques heures, ont peut-être rendu le public plus exigeant, et surtout le public assez technique et informé que l’on peut croiser à Etourvy. Cela ne suffit pourtant pas à expliquer cette relative désaffection. Il me semble que nous avons peut-être là un effet pervers de la floraison récente de jeux très ambitieux vendus essentiellement, mais pas seulement, sur Kickstarter. Sur kickstarter, en effet, on n’achète pas vraiment un jeu, on achète une promesse de jeu. Du coup, le vendeur soigne plus le plumage que le ramage (comment vais-je traduire ça en anglais?). Les nouveautés sont superbement illustrées, et grouillent d’idées fort bien mises en avant, mais il leur manque parfois une dernière phase de développement, celle qui consiste à revenir à l’essentiel, à supprimer tout ce qui est lourd ou simplement inutile. Sur kickstarter, plus donne toujours l’impression d’être mieux, et cela déteint sur les gros jeux publiés de manière plus classique, qui sont promus à l’avance comme s’ils ne devaient pas rester bien longtemps sur le marché. Beaucoup de ces jeux auraient eu besoin non pas de trois ou quatre extensions, mais bien d’une “flexion” – mais voila, enlever tout ce qui encombre et ne sert à rien, ce n’est pas un stretch goal aussi sexy que douze figurines et leurs règles spéciales.

Du coup, les jeux les plus joués à Etourvy, ceux qui ont « fait le buzz » ont été ceux qui ont échappé à cette tendance, des trucs plus modestes et plus rapides. Le succès de la semaine est incontestablement Res Arcana, de Tom Lehmann, parce que c’est un excellent jeu poids moyen qui prend la tête (donc pas trop mon style), mais aussi parce que Cyrille en faisait la promotion avec sourire et constance. Beaucoup de jeux assez rapides comme Farben, Tokyo Highway, Dany ou Draftosaurus, n’ont cessé de tourner sur les tables – même s’il y a encore eu quelques cinglés pour enchaîner les Terraforming Mars jusqu’à 7 heures du matin.
Il n’y a pas que les nouveautés à Etourvy. J’apporte toujours 1000 ou 2000 jeux plus anciens, pris un peu au hasard dans ma collection. Chaque année, un ou deux d’entre eux ressortent sans que l’on sache trop pourquoi et tout le monde se met à y jouer. Cette année, ce furent Linko et Fantasy Realms.

Bien sûr, avec beaucoup d’auteurs présents, et quelques éditeurs, la moitié des tables étaient souvent occupées par des jeux qui n’existent pas ou pas encore, et dont je ne sais guère que ce à quoi ils ressemblent sur les photos. Il y a les brouillons que l’on essaie d’améliorer, et les vrais protos que l’on essaie de placer. J’en avais apporté une dizaine, mais je n’en ai vraiment fait tourner que quatre, Trollfest et Vintage qui cherchent des éditeurs, ainsi que Lifestyles et Reigns qui en ont trouvé. Je n’ai pas de photo des parties de Vintage et Reigns, si quelqu’un en a pris…..

Voila, je crois que j’ai dit l’essentiel, mais si vous pensez que j’ai oublié un truc qui mérite d’être dit, signalez-le en commentaire ou envoyez-moi un mail, je corrigerai.

Et à l’année prochaine.


The ludopathic gathering

For 25 years now, more or less every spring, I hold in Etourvy, between Champagne and Bourgogne, my own boardgame convention, the ludopathic gathering. It was originally a small friendly meeting of about thirty people more or less involved with one of my first publishers, Ludodélire. 25 years later, it is an international event, invitation only, in which I try to mix old and new friends with people from the boardgaming world, often with their families.

I’m often asked why I spent so much time and energy in preparing this gathering, almost all by myself. The fact is that I’m so busy dealing with daily organizational stuff that I much fewer time to discuss business and pitch my prototypes than other designers such as Antoine, Bruno, Ludo, Théo and a others. Of course, the first reason is that I have fun with it, and that I enjoy being, if only for one week, the focus of everyone’s attention. Another reason is that, while I would like to have more time to playtest and show my game prototypes, it nevertheless helps me keeping in contact with the boardgaming world, and it is a kind of self promotion. It’s fun for everyone, it’s also fun for me, even when it’s tiring. Also, after 25 years, the organization has become very smooth and almost automatic, requiring much less work than, for example, Roberto Fraga’s Corsaire Ludique.

I had caught a cold and was a bit ill in the first days, but then everything got back in order. It was a very long week-end, which started for a few one of us on Monday night, and for most attendees on Tuesday or Wednesday. There were 140 people accommodated in a dozen different places in Etourvy, right in the middle of nowhere, and in the nearby villages, Mélisey, Quincerot and Trichey

Many thanks to all the publishers who took part, that is – I hope I don’t forget anyone :
Abacus
Asmodee
Blackrock
Blue Orange
Catch’up Games
Days of Wonder
Djeco
Don’t Panic Games
Forgenext
Grrre games
Heidelbär
Hobbyworld
Iello
Libellud
Lui-même
Matagot
Oink Games
Pixie Games
Purple Brain
Ravensburger
Rebel
Repos Prod
Sand Castle Games
Space Cowboys
Surfin’ Meeple
Taiwan Boardgame Design
Van Ryder Games

And the ones who could not join but sent us games for the prize table:
Cryptozoic
Fantasy Flight Games
Gigamic
Kolossal Games
North Star Games
Z-Man Games

I won’t make a list of game designers, because many attending gamers were mostly here to play and have fun, but are also wannabee designers with one or two prototypes up their sleeve. I will, on the other isde, list the game artists, because there were only three, two regulars, Maeva Kosmic and Christine Deschamps, and a newcomer, Christine Alcouffe.

Many thanks to all those who helped me with all the practical stuff, the Équipe Ludique, those who helped me with the shopping, those who went to the Tonnerre station to catch people or drive them back, and especially Didier who woke up early on Sunday so that the Russians could get their train, and then their plane. Many thanks also to Camille who, feet solidly on the ground, took care of the beer. Many thanks, of course, to the whole team of the Etourvy city, both in the office and in the kitchen.

There’s “still” a public health service – for how long ?

Many thanks also to the emergency services at the Tonnerre hospital. When Manu started feeling bad on Friday night, I called the emergency services and got someone in Troyes. I explained that we were in Etourvy, between Tonnerre and Chaource. The officer’s answer was “Wow, that’s in the middle of nowhere. I’m not even sure there’s still an emergency ward in Tonnerre”.  Well, there was one, he called it, and twenty minutes later they were here, they examined Manu and they left with him. Everything went well, and he was back in the middle of the night.
The frightening word, however, is “still”. The question is not whether there is an emergency ward in Tonnerre, it is whether there is “still” an emergency ward in Tonnerre. We can imagine old public services closing and disappearing, we cannot imagine new ones opening. The fact that such a problematic trend feels normal, almost natural, tells a lot about the political system we are living in.
Anyway, Manu’s problems were benign, and it would not have been dramatic if he had to go to Troyes or Auxerre. The only difference is that he would not have been back at 4 am. In more dramatic cases, however, the extra distance could have made a difference. I hope there will “still” be an emergency ward in Tonnerre next year. This decided me to go on strike next Thursday for the defense of public services?

Sun and Snow

I know that, every year, hundreds of gamers browse the photos from the ludopathic gathering. They are probably less impressive this year than last one, because we were not very lucky with the weather. Wednesday was really nice, but only half of the attendees were there. We had some sun on Friday afternoon, but it was cold. Thursday was rainy, and we even had some snow on Saturday afternoon. Despite this, the two sport addicts, Bruno Cathala and Liesbeth Bos, managed to go for a few bike rides in the countryside.  

There were fewer big outside games than last year. We had a blowpipe contest, a giant twister (but I must improve the rules for next year) and the usual. Like last years, Laurent Escoffier came with a really innovative idea – the Walking Mind. I let you look at the pictures and videos and guess the rules.

The rainy weather, on the other hand, was not a problem for inside games. On Friday afternoon, Sébastien had organized a small parochial larp, Uncle Cristobal is back (from America, of course). It was a hit and will certainly be played again, in Etourvy or somewhere else. On Saturday, isabelle held a classical Murder Party scenario, God is Dead. The author, Croc, was also here.  Didier won the traditional poker tournament.

Beer and cocktails

There was much innovation this year with the drinks. Thanks to and cocktails Camille, we had draft beer on tap, made by a local brwer, the brasserie Thibord. It was really good, and it was a relief not have hundreds of empty bottles to remove every night.

Also, the Équipe Ludique prepared every night two mystery cocktails, one for adults and one for kids. Tracking the ingredients was really difficult. For those who didn’t keep track, the ingredient were:

Wednesday night :
– Tequila
– Aperol
– Guava juice
– Strawberry sirup
– Lemon
Kids cocktail:
– Pear Juice
– Lime
– Blueberry syrup

Thursday soir :
– Calvados
– Orange juice
– Blackberry cream
– Red Martini
– Lime
Kids cocktail:
– Coconut milk
– Pineapple juice
– Orange juice      

Friday night:
– Amber rhum
– Coffee
– Amaretto
– Sugar cane syrup
– Cream
Kids cocktail:
– Apple Juice
– Lemonade
– Raspberry Syrup

Saturday night (the best cocktail imho):
– Tequila
– Amber rhum
– Ginger Beer
– Raspberry syrup
– Lime
Kids cocktail:
– Orange Juice
– Schweppes
– Strawberry syrup

It made for a great team game, and we will do it again next year.

Also, Krzysztof had brought from Poland a bottle of my favorite vodka, Jarzebiak. Unfortunately, it was drunk before I could even touch it. I hope the culprits will confess and manage to get another bottle next year.

Some news from the gaming world

There were designers, publishers, artists, a few agents or distributors, and dozens of players. Of course, we discussed what’s happening in the boardgaming world. Who is getting fatter, who is getting thinner. Who is getting married, who is getting separated, who is involved in some strange threesome. Anyway, things are moving in many directions, and a few people don’t even really know where they are. Yes, I know, this must sound a bit mysterious, but I can’t or don’t want to go into details – and anyway, I ignore most details

Miost of the time, however, we played and then discussed games, either the games just published or the ones soon to be. Too busy running around managing my 140 attendees and ten gites, I didn’t play that much and played only short games. On the other hand, I walked between the gaming tables, and often stopped by to ask players what they thought of this or that new game.

There were a few big box games, gorgeously illustrated and published, which had already made some buzz. Hardcore gamers were waiting for them, and had even asked me if they will be available to play in Etourvy. It looks like they all fell a bit flat. I won’t give their names here, but the most dedicated players will easily recognize them on the pictures.
With more and more games published every year, especially big games hours-long games, players might have become more demanding, and especially the informed players who attend my gathering. I think, however, that there’s more to it. I’m afraid we are witnessing a perverse effect of the recent wave of ambitious games sold mostly, but not only, on kickstarter. One doesn’t buy a game on kickstarter, one buys the promise of a game. As a result, the look and art of a game seems more critical to its success than its actual gameplay. New games have great art, nice components, lots of exciting design ideas, but they sometimes lack the last and most important part of development, the trimming down, the removal of everything heavy or unnecessary. On Kickstarter, more always seems to mean better, and this now also affects the heavy games published in a more traditional way, which are promoted as if they were intended to stay more than a few months on the market. Many of these games arrive at once with three or four expansions, when what they would have needed is a compression. The problem is that “let’s remove everything superfluous” is not a stretch goal as exciting as “let’s add a dozen miniatures and their special rules”.

As a result, the most played game in Etourvy, the games that “made the buzz” were those that are not affected by this trend, which means lighter, faster and less ambitious games. The main hit was undoubtedly Tom Lehmann’s Res Arcana, because it is a great middle weight brain burner game (which means not realy my kind of game), but also because Cyrille was promoting it in a constant and nice way. The other games which were always playing were even lighter, games like Farben, Tokyo Highway, Dany or Draftosaurus. There were a few mad players anle to play one Terraforming Mars after another until seven in the morning, but they were not that many.
Etourvy is not only new games. I always bring 1 or 2 thousand games more or less randomly taken from my library. Every year, one or two of these older games stand out for no obvious reason and are played by almost everyone. This year, these were Linko and fantasy Realms.

Of course, with so many game designers and publishers around, many tables were often playing non-existing games, of which I know nothing more than what can be seen on the photos. There are drafts we are working on and trying toimprove, and nice looking prototypes we are pitching to potential publishers. I had brought a dozen, but only played four, Trollfest and Vintage which are looking for publishers, Lifestalys and Reigns which have found one. I have no picture of Vintage and Reigns being played, but may-be someone took one.

I think that’s all. If you think I forgot something which deserves to be told, plese say it in the comments or email me.

And see you next year!

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Wroclaw, Cannes, Osaka

La vieille ville de Wroclaw – Wroclaw old center

Le dernier mois a été ludiquement très riche, ou très chargé, selon le point de vue. Il a commencé, du 8 au 10 février, par ma participation à Wroclaw, en Pologne, au sixième laboratoire ludique organisé par Krzysztof Szafranski et l’équipe de Rebel, éditeur et distributeur de jeux polonais (récemment racheté par Asmodée, mais ce n’est pas très original).

Je teste un prototype, avec Liesbeth Bos et Heiko Eller
Playtesting a prototype with Liesbeth Bos & Heiko Eller

Le principe de ce laboratoire créatif est original et très efficace. Des amateurs désireux de s’essayer la création ludique sont regroupés en équipes constituées de personnalités aussi différentes que possible. Pendant deux jours, ils ont à leur disposition des cartes, pions et dés en tout genre. Cornaquées par des professionnels du jeu, chaque équipe a deux jours pour concevoir un jeu de société complet sur un thème à demi imposé, afin de donner un point de départ et un cadre. Le tout était rythmé par des conférences sur divers aspects du processus de création et d’édition. Adam Kwapiński ne parlant pas trop vite, mes vieux souvenirs de polonais m’ont permis de plus ou moins suivre la sienne sur les liens entre thème et mécanique, et il a été assez surpris lorsque, le lendemain, je l’ai cité – en anglais – dans la mienne, sur l’écriture des règles.


Je prêche la bonne parole – Preaching…

J’avais déjà assisté à ce genre d’atelier, mais sur des durées beaucoup plus brèves, généralement une demi-journée, insuffisantes pour réaliser un prototype réellement jouable. Ici, en deux jours, en prenant plus de temps, et en faisant intervenir de nombreux conseillers tournant de table en table, la plupart des groupes sont parvenus à créer des jeux intéressants et originaux. À l’issue du week-end, le troisième jour, un jury jouait à tout cela et désignait la meilleure création – un jeu sur la tour de Babel qui n’était pas mon favori, ce qui montre bien que beaucoup des créations de ce week-end étaient vraiment intéressantes. Heiko Eller, de Heidelbär, qui ne fait rien comme tout le monde puisqu’il vient de quitter le giron d’Asmodée, est reparti avec un ou deux prototypes que nous verrons peut-être édités l’an prochain. Avant de partir, il m’a aussi fait jouer à deux de ses prochaines nouveautés, toutes deux excellentes et dérivées de Runes, le bizarre jeux de lettres publié il y a trente ans par Eon.


La peinture de mes boites à proto sèche
The black paint on my prototype boxes is drying

Deux semaines plus tard, c’était le festival des jeux de Cannes. En une décennie, grâce à Nadine Seul qui s’en allait cette année, le salon cannois s’est internationalisé et est devenu l’un des rendez-vous majeurs du monde du jeu de société. Signe qui ne trompe,pas, le Boardgamegeek y a maintenant son stand et filme en permanence, comme à Essen ou à la Gen Con, et on y parle désormais autant anglais que français.


Le Petit Poucet – Lost in the Woods

J’y avais un peu moins d’actualité que les années précédentes. Ma seule véritable nouveauté était Le Petit Poucet, imaginé en collaboration avec Anja Wrede et illustré par Frédéric Pillot, et publié par Purple Brain (récemment racheté par Asmodée, mais ce n’est même plus la peine de préciser) dans la très belle gamme Contes et Jeux. Mon camp de base était cette année chez Sweet Games, qui présentait un prototype presque final de Ménestrels, qui devrait arriver en boutique d’ici un ou deux mois. Inspiré par la thèse de mon amie Sandra Pietrini sur les artistes itinérants au Moyen-Âge, ce jeu de cartes magnifiquement illustré par David Cochard semble avoir été très apprécié. Il a surtout suscité pas mal de curiosité quand je l’ai présenté au Boardgamegeek, ce qui devrait peut-être aider à trouver un éditeur pour une version en anglais.


Trois jolies boites de Ménestrels chez Sweet Games
Three boxes of Minstrels at Sweet Games

Peu de nouveautés, donc peu de séances de dédicaces, et pas mal de rendez-vous avec des éditeurs, chez Repos, les Space Cowboys, Blue Orange ou Ankama pour parler des projets en cours, chez bien d’autres pour présenter mes dernières créations, dont deux ou trois ont semblé éveiller un certain intérêt.

La surprise du salon a quand même été d’apprendre par un tiers, tout à fait par hasard, que Gigamic (récemment racheté par…. tiens, non, pas par Asmodée) allait bientôt sortir une version française de Greedy Kingdoms, le petit jeu de cartes pour deux joueurs que j’ai conçu avec Hayato Kisaragi et qui a été publié l’an dernier aux États-Unis chez AEG. Personne n’avait pensé à me prévenir…


J’adore ce gratte ciel fusée, à côté du game market d’Osaka
I really like this rocket skyscraper next to the Osaka game market

Transition parfaite avec la troisième étape de ce mois ludique, le Game Market d’Osaka, où je me rendais pour la deuxième année consécutive. Écrasé sous une étonnante architecture de béton qui était ultramoderne il y a une quarantaine d’années, c’est un petit salon sympathique à l’image de la scène ludique japonaise, faite de quelques éditeurs poids-moyen et, surtout, d’un grand nombre de petits indépendants et de petits jeux de cartes publiés à compte d’auteur, dont les meilleurs sont ensuite repris par de gros éditeurs européens ou américains.

Cette année, beaucoup de jeux de bluff ou d’ambiance assez rigolos, mais souvent avec du texte, ce qui les rend peu praticables pour un gaijin comme moi – on peut citer l’étonnant Mr Face, de Jun Sasaki, chez Oink games, dont j’attends avec impatience la très prochaine sortie en anglais.


Mr Face, by Jun Sasaki

Du côté des petits jeux de cartes malins, une spécialité locale, j’ai entendu beaucoup de bien de Kobe, de Takumi Ueda, dont toutes les boites étaient malheureusement vendues lorsque j’ai voulu m’en procurer une. Dommage, cela m’aurait fait un souvenir marrant, d’autant que j’avais fait la veille une escapade à Kobe, la plus occidentale, en version un peu kitsch, des villes japonaises. J’essaierai de m’en procurer une boite autrement, sans doute en passant par Nicegameshop. J’ai quand même rapporté une petite dizaine de petits jeux de cartes, glanés un peu au hasard, on verra bien…


Une vue de Kobe depuis l’arrière pays.
Kobe viewed from the mountain

Ce salon fut aussi l’occasion de discuter de la prochaine réédition en version japonisante d’un de mes très anciens jeux, mais je n’ai pas encore le droit d’en dire plus.

Je termine ce petit compte rendu dans l’aéroport d’Osaka… et demain je reprends les cours au lycée. Il faudrait que je pense à me reposer un de ces jours.

 


 

I had a very rich and busy, but also very tiring, gaming month. It started with the sixth gaming laboratory organized from February 8 to 10 in Wroclaw, Poland, by Krzysztof Szafranski and Rebel, one of the main Polish game publisher and distributor, recently taken over by Asmodee – nothing original, I know.
The gaming laboratory idea is original and very efficient. Wannabe game designers are grouped in teams of five or six people as different as possible and given access to a bunch of cards, tokens, dice and other game pieces. Supervised by seasoned designers or developers, teams are given a loose theme as a kind of frame and starting point, and have two full days to design a playable boardgame. Several conferences gave some rhythm to the event. Adam Kwapinski speaks relatively slowly, which helped me follow his talk in Polish about theme and mechanism, and he was really surprised when, the next day, I quoted him in mine, in English, about writing rules.


On teste une création du laboratoire avec Liesbeth Bos et Heiko Eller
Playtesting one of the laboratorium creations, with Liesbeth Bos and Heiko Eller

I had already taken part in this kind of event, but always with much shorter timespan, usually three or four hours, which is not enough to design a fully playable prototype. With two full days, and several professional advisers going from table to table, most teams managed to design really good and original games. On the third day, the jury played full games of everything and voted for the best design – a game about the Babel tower. It was not my favorite, but the choice was difficult between many really interesting designs. Heiko Heller, from Heidelbär, dislikes following suit – he is leaving Asmodee. He left Woclaw with one or two prototypes which he might publish next year. Before leaving, he made play two of his upcoming games – I remember only the name of the first one, Wordsmith. Both are excellent, and both are evolutions of Runes, the zany word game published thirty years ago by Eon.


Mes prototypes prêts à partir pour Cannes
Prototypes ready for Cannes

Two weeks later, I was in Cannes for the festival des jeux. In ten years, thanks to Nadine Seul who is retiring this year, the Cannes game fair has become one of the world’s main boardgame event. The boardgamegeek now has a booth and broadcasts live as it does in Essen or at Gen Con, and people speak English as often as French.
I had fewer new stuff than these last years.


Je devrais faire attention, je vais me faire bouffer.
I should be more careful, someone is going to eat me soon.

My only really new game on the show was Lost in the Woods, co-designed with Anja Wrede, illustrated by Frédéric Pillot and published by Purple Brain (recently take over by, guess who ? Yes, Asmodee) in their cute Games and Tales line. My base camp this year was at Sweet Games, where my upcoming card game Ménestrels was demoed. This game was inspired by my friend’s Sandra Pietrini’s PhD about traveling artists in the Middle Ages, and is gorgeously illustrated by my friend David Cochard. It was very well received, and raised some curiosity from the BGG team when I pitched it to them, which might help us in finding a publisher interested in doing it in English.


A game of Minstrels
Une partie de Ménestrels

Few new games, therefore few demoes and signings and more time to meet publishers. I discussed upcoming games of mine with the Space Cowboys, with Repos prod, with Blue Orange and with Ankama, and pitched prototypes to them and a few others.
The big surprise was to learn incidentally, by a third party, that Gigamic (who has just been taken over by…. no, not Asmodee this time) was to publish very soon a French version of Greedy Kingdoms, the two player bluffing game I designed with Hayato Kisaragi and which was published last year by AEG. It looks like no-one thought of informing me.

Japan was the third stage of this busy gaming month. Like last year, I went to the Osaka game market. Pressed under an impressive concrete architecture which probably looked modern forty years ago, the game market is a nice little game fair which conveys a good feel of the Japanese boardgaming scene, made of a few mid-weight publishers and dozens, if not hundreds, of very small independent publishers and self-published card games, of which the best ones are usually later taken over by big European of US publishers.

This year, there were many fun bluffing and party games. Most of them were language dependent though, making them impossible to play for a gaijin like me. Among them was Jun Sasaki’s Mr Face, at Oink games, which should soon get an English language print run. Japanese local gaming specialty is small and light card games. I was told the best one this year was Takumi Ueda’s Kobe, but unfortunately it was already sold out when I finally found the publisher’s booth. It’s a shame, since it would have been a cute souvenir, especially after having spent the day before in Kobe, the most western style, may be even “occidentalist kitsch” of Japanese cities.

I’ll try to get a copy in some other way, may be through nicegameshop. Anyway, I nevertheless bring back a dozen small card games, bought more or less at random, we’ll see if something stands out. I also took the opportunity to discuss the upcoming “Japanese style” revamping of one of my older games, but I can’t say more about it yet.


Au Japon pour trois jours, je n’avais qu’une petite valise et n’ai donc rapporté que quelques jeux, tous dans des petites boites.
I was in Japan for three days only, so I brought back only a few games, and only small boxes.

I’m now writing this report in the Osaka airport… back to work at school tomorrow. May be I should take some rest.

Mon programme pour le Festival des jeux de Cannes
My Cannes game fair schedule

Comme chaque année, je serai du 22 au 24 février au festival des jeux de Cannes, pour présenter mes dernières nouveautés, pour rencontrer des éditeurs, et de manière générale pour croiser tout le petit monde du jeu.

Mon emploi du temps n’est pas entièrement bouclé, mais je peux quand même déjà donner quelques pistes à ceux qui me cherchent.


Les prototypes sont prêts.

Le vendredi, vous pourrez me croiser de 12h à 13h sur le stand des éditions Lui-Même, éditeur de Dolorès, qui n’est plus vraiment une nouveauté mais que j’ai toujours plaisir à faire tourner, et Philippe est un vieil ami. Un peu plus tard, de 14h à 15h, je serai chez Matagot, l’éditeur de Dragons.

 

Le samedi, je serai de 10h à midi à l’assemblée générale de la Société des Auteurs de Jeux. L’après-midi, de 15h à 17h, je serai sur le stand de Sweet Games pour présenter Ménestrels, un tout nouveau jeu de cartes conçu avec mon amie Sandra Pietrini et illustré par mon ami David Cochard. Ménestrels ne sera pas en vente sur le salon, mais devrait arriver dans les semaines qui viennent, et il y a de fortes chances que le stand de Sweet Games soit un peu mon camp de base sur ce salon – à moins que ce ne soit celui de Repos Production, ou de Matagot, ou des Space Cowboys, selon qu’il y a ou non des bières et de profonds fauteuils.

Le dimanche, c’est chez Purple Brain / Space Cowboys, éditeur du Petit Poucet, conçu avec mon amie Anja Wrede et illustré par Frédéric Pillot, que vous pourrez me trouver entre 12h et 14h.

Je ne suis pas sûr d’avoir l’occasion de passer au “off” où se retrouvent pas mal d’auteurs et d’éditeurs, mais je sais que Raphaël Bernardi y fera tourner Vabanque, qu’il compte rééditer en français cette année.


Nadine Seul

Nadine Seul, qui était responsable du festival, prend sa retraite cette année, et je serai bien sûr à son pot de départ. On verra l’an prochain si le festival des jeux, qui est devenu en quelques années un événement international majeur, parvient à continuer sans elle…


Like every year, I’l be at the Cannes Game Festival, February 22-24, to demo and promote my last games, to pitch new designs to publishers, and more generally to meet the small boardgaming world. My schedule is not entirely finalized, but I can already tell where you will be able to meet me.


Prototypes are ready.

On Friday, I’ll be from noon to 1pm at Lui-Même, the publisher of Dolorès. I know, it’s not really a new game, but I always enjoy showing it, and Philippe is an old friend. Later, from 2 to 3 pm, I’ll be at Matagot demoing Dragons.

On Saturday morning, I’ll be at the general assembly of the French game designers union. I’ll spend most of the afternoon, from 3 to 5 pm, at Sweet Games, demoing Menestrels (Minstrels), a card game designed with my friend Sandra Pietrini and gorgeously illustrated by David Cochard. Ménestrels won’t be on sale at the fair, but will be available – in French only so far – a few weeks later. Chances are the Sweet Games booth will be my base camp for most of the fair – unless I opt for Repos, or Matagot, or Space Cowboys. It will depend where there is beer and deep armchairs.

On Sunday, I’ll be from noon to 2 pm at Purple Brain / space Cowboys demoing Lost in the Woods, a cute  game designed with my friend Anja Wrede and illustrated by Frédéric Pillot.


Nadine Seul

Nadine Seul, who was in charge of organizing the Cannes game fair, is retiring this year. Of course, I’ll be at her farewell drink. We’ll see next year if what has, in a few years, become a major international boardgame event,  can go on without her.

Une semaine à Essen
One week in Essen

Fatigué mais content, je reviens juste du salon du jeu de société d’Essen, en Allemagne, qui cette année avait encore eu la bonne idée de se dérouler pendant les vacances scolaires.


Mise en place des stands, tout le monde bosse.

Il y a chaque jour un train direct de Paris à Essen, pour un trajet de presque 5 heures. Cela laisse du temps pour sommeiller ou pour lire. Cette année, j’avais donc emporté un épais et sérieux volume, Europe’s India, de Sanjay Subrahmanyam, dont la lecture s’est avérée particulièrement appropriée.


Greedy Kingdoms

J’ai croisé, lors de mes recherches sur les licornes dans les textes de la Renaissance, beaucoup des premiers voyageurs européens en Orient, et notamment en Inde. J’en ai gardé une fascination non pour l’exotique mais pour l’exotisme, pour le regard étonné ou fantasmé de l’Occident sur l’Orient. Là où aussi bien Edward Said que ses contempteurs construisent des modèles, au premier rang desquels le paradigme orientaliste, cherchent des réponses, Sanjay Subrahmanyam, qui prend bien soin de ne guère utiliser le terme « orientalisme » reste près des sources et pose, avec pas mal d’humour, bien des questions. Son long dernier chapitre, India’s Europe, renverse les perspectives – tout comme le fait Greedy Kingdoms, le jeu de Hayato Kisaragi que j’ai retravaillé et qui était présenté sur le salon, et dont les illustrations montrent un Moyen-Âge européen tel qu’on l’imagine au Japon, amusant mélange sartorial et architectural. Du coup, je me suis un peu amusé à chercher d’autres exemples d’ « occidentalisme » sur les stands des éditeurs asiatiques et j’en ai trouvé suffisamment pour envisager de mettre un peu à jour, un de ces jours, mon petit essai sur l’exotisme ludique – en me demandant par exemple pourquoi l’archétype de l’exotisme européen semble être l’Allemagne pour les Japonais et l’Italie pour les Chinois.


Venture Angels avec l’équipe de Mandoo Games. Qu’est-ce que je suis grand !

J’ai donc beaucoup traîné dans le hall 4, clairement le plus « exotique », où se trouvaient la plupart des éditeurs taiwanais, coréens, indonésiens ou japonais. Si la plupart des stands chinois restaient ceux d’imprimeurs et de fabricants, quelques uns se lançaient aussi dans l’édition. J’ai aussi croisé dans les allées des éditeurs ou distributeurs malais, brésiliens, argentins, indiens, iraniens, thais et même, comble de l’exotisme, islandais. Ils étaient en exploration. L’an prochain, certains auront sans doute un stand et l’on commencera à voir arriver les auteurs, comme cela s’est passé pour les japonais et coréens.

Dej avec l’éditeur, Alireza, à droite, et un joueur heureux et persophone.

La globalisation du marché du jeu de société est donc en marche. J’avais un jeu qui sortait chez un éditeur coréen, Venture Angels, très vite épuisé sur le salon, et un autre chez un iranien, la version couleur locale de Citadelles, et deux rendez-vous pour discuter de futurs projets chez des japonais. Dans les paris sur la prochaine acquisition d’Asmodée, Russie et Corée avaient la côte la plus élevée. Et j’ai terminé le salon dimanche soir en signant un contrat pour ma première collaboration avec le jeune auteur coréen Yohan Goh.


Dragons avec le petit et sympathique distributeur allemand, Boardgamebox.

Entre séances de dédicaces de Dragons, Fist of Dragonstones, Venture Angels ou Greedy Kingdoms, discussion de projets déjà en route et présentation de prototypes aux éditeurs, j’avais un emploi du temps assez chargé. Un rendez-vous toutes les heures, parfois même le vendredi toutes les demi-heures, alors même qu’il fallait dix bonnes minutes pour aller d’un bout à l’autre du salon. Dimanche, une solide gueule de bois a encore compliqué les choses. Le stand de Matagot, l’éditeur de Dragons, me servait de base tactique, et celui de Iello tout proche, avec ses profonds fauteuils blancs, de zone de repos.


Le Petit Poucet présenté chez Asmodée. Je ne sais même pas où il était exactement, je ne l’ai pas vu.

J’avais dans mes valises quelques prototypes, dont certains ont suscité quelque intérêt, sans que je sache encore si cela débouchera sur un contrat. En fait, tous les éditeurs ou presque voulaient le même jeu, un party game rigolo et pas très politiquement correct. Yohan et moi avons finalement choisi celui qui semblait avoir les meilleures idées pour l’édition, a suggéré une nouvelle règle bien rigolote à laquelle nous n’avions pas pensé, et a proposé de signer le soir même. Je dois encore des excuses à l’équipe de Hobbyworld, à qui j’avais plus ou moins promis ce jeu lorsqu’ils y avaient joué à Moscou, mais ils ont bien compris pourquoi nous avons fait un autre choix.


Signature du contrat d’édition de Lifestyles, avec un éditeur qui préfère rester anonyme. C’est dimanche soir, nous sommes tous passés à l’eau minérale.

D’autres auteurs, comme Brett Gilbert et Arve Fühler, ont tweeté ou m’ont rapporté avoir aussi eu des propositions de contrat à signer sur place, ce qui n’est pas habituel. Après la globalisation, la deuxième nouveauté de ce salon est peut-être l’accélération. Il sort de plus en plus de jeux, et de plus en plus vite, comme si nul ne voulait prendre le risque de se faire doubler.
On peut y voir un indice de plus de ce que nous sommes dans une bulle, ce qui était sans doute la question la plus discutée du salon. Ceux qui, comme moi, le pensent depuis un certain temps mettaient en avant l’incroyable nombre de nouveautés présentées sur le salon, près de 1500, la floraison de petits éditeurs venus de nulle part profitant des nouvelles facilités de production que ce soit en petite ou en grande série, le désir de tous les joueurs de devenir auteur ou éditeur, l’idée que la popularité actuelle du jeu de société relève d’une mode passagère, et les premiers signes de retournement constatés, par exemple, sur Kickstarter. Ceux qui pensent que nos jeux ont encore de beaux jours devant eux insistaient sur la globalisation, les nouveaux marchés, les mécanismes innovants, la synthèse réel-virtuel, et l’idée que la popularité du jeu a des causes sociales sérieuses et durables. Qui vivra verra…

Bien sûr, vous attendez que je vous dise quel était le jeu qui faisait le buzz. Avec tant de monde, tant de jeux, tant de réseaux et de microcosmes, il est de plus en plus rare qu’un jeu unique emporte tout sur son passage et soit la grande vedette du salon. Je pourrais citer ceux dont j’ai souvent entendu dire du bien autour de moi, Treasure Island, Wangdo, Everdell, Detective Club, Orbis, Senators, Western Legends ou Cosmic Factory, ceux du classement Fairplay, qui place en tête Belratti, City of Rome, Lift Off, Coimbra et Neom, ou ceux du Geekbuzz de Boardgamegeek, Azul – Stained Glass of Sintra, Teotihuacan, Everdell, Coimbra, Chronicles of Crime, Blackout – Hong Kong. Comme vous le voyez, des listes bien différentes qui montrent que s’il y avait de l’avis général plein de bons voire très bons jeux, aucun n’a été la grande vedette du salon. Cela devient habituel, et c’est sans doute tant mieux.

Comme chaque année, il y a des gens qui étaient sans doute là et que je n’ai pas vus de la semaine et que je salue ici. Il y en a d’autres que je croisais partout, comme Martin Wallace, Stephen Buonocore, Ludovic Maublanc ou Liesbeth Bos. À l’année prochaine.


I’m just back from the Essen boardgame fair, in Germany. For the second consécutive year, it was taking place during my school holidays, which is very convenient. It was great, but I feel completely exhausted.


Setting up booth. Everybody is busy. No freeloader.

There is one direct train from Paris to Essen every day. The trip lasts 5 hours, which is largely enough to sleep a bit and read a lot. This year, I had brought a heavy and serious essay, Europe’s India, by Sanjay Subrahmanyam, and it was a very appropriate choice.
I first met the old travel accounts by westerners who had been, or said they had been, in India when working on my PhD about unicorns in Renaissance and early modern writings. Since then, I’ve been fascinated not by the exotic by exoticism, by the fascinated and often fantasized perception of the far East in the old Europe. Both Edward Said and his main critics build models, starting with the orientalist paradigm, look for answers and explanations. Sanjay Subrahmanyam makes little use of the word orientalism, stays close to the written sources and ask interesting and sometimes humorous questions.


Greedy Kingdoms

His long last chapter on India’s Europe reverts the usual perspective – exactly like what I have experienced in Greedy Kingdoms, the game by Hayato Kisaragi which I have reworked a bit and whose new edition was shown on the fair, and whose art show medieval Europe as imagined by Japanese culture, a cute and fun sartorial and architectural mix, if not mess. Encouraged by this, I had a bit of fun looking for other « occidentalist » games on the both of the asian publishers, and I found enough stuff to consider updating, one of these days, my long article about exoticism in boardgames. I’m wondering why, for example, the archetypal exotic Europe seems to be  Germany for the Japanese and Italy for the Chinese.


Venture Angels with the Mandoo Games team. Look how tall I am!

I wandered in hall 4, the most exotic one, with all the Taiwanese, Korean, Indonesian and Japanese publishers. Most Chinese booths were still that of printing factories, but some of them were having a try at publishing. I also met in the alleys publishers or distributors from Malaysia, Brasil, Argentina, India, Iran, Thailand and even Iceland, which in a way was the most exotic. I bet next year some of them will have a booth, and designers will follow, as it happened with Japan and Korea.

Dej with the publisher, Alireza, on the right, and a happy persian speaking gamer.

The boardgame market and business is getting global. I had a new game, Venture Angels, at a Korean publisher, which was very soon out of stock, and another one, a localized version of Citadels, at an Iranian one, and I had meeting to discuss future games to be published in Japan. People were betting on Asmodee’s next acquisitions, and the odds seem to favor Russia and Korea. I ended the fair on Sunday night with signing a contract for y first co-design with the young Korean designer Yohan Goh.


Playing Dragons at the small and nice German distributor, Boardgamebox.

I had a busy schedule made of signings of Fist of Dragonstones, Dragons, Greedy Kingdoms and Venture Angels, pitching game ideas to publishers, and discussing future games already in the pipe. This means one appointment every hour, sometimes even every half an hour, especially on Friday, when one needs ten long minutes to walk from one hall to another. On Sunday, a solid and lasting hangover made things even more difficult. I used the Matagot booth, in, hall 3, as a home base and the Iello one, with its deep and large white armchairs, as a resting place.


Lost in the Woods somewhere in the Asmodee pro zone…. I didn’t even see it!

I had brought a few prototypes to show to publishers, and several of them raised some interest, though I’m not sure yet this will end with a publishing contract. In fact, almost all publishers wanted the same game, a fun and not so politically correct party game. Yohan and I finally chose the one who had the best publishing ideas, suggested a new and really fun rule, and proposed that we signed on the spot. I still owe some apologies to the Hobbyworld team, since I had more or less promised them this game when we met in Moscow. I think they understood why we finally made another choice.


Signing of the Lifestyles contract with a publisher who prefers so far to stay anonymous. it was on Sunday night, so we were all drinking only sparkling water.

Other designers, such as Brett Gilbert and Arve Fühler, have twitted or have told me they also got offers to sing a publishing contract on the spot. After globalization, the second novelty of this fair might be acceleration. There are more and more games, and they are published faster and faster, as if no-one wanted to take the risk of being overtaken.
This might be one more sign that we are in a bubble, probably the most discussed topic in Essen. Those who, like me, are afraid of this for a while point at the absurd number of new games published in Essen, almost 1500, at the burgeoning of new small publishers coming out of nowhere thanks to the new opportunities to do the small and large print runs, at the unrealistic number of gamers wanting to become designers or publishers, at the first signs of a turnaround on Kickstarter, and basically argue that the popularity of boardgames might be a passing fad. Those who think there’s still room for growth insist on globalization and new markets, on innovating game systems, on the perpective of real/virtual hybrid games, and argue that there are serious social and lasting reasons for people wanting to play more than ever. Let’s live and see…

Of course, you want me to tell what were the best new games on the fair. With so many people, so many games, so many networks and microcosms, no single game can become the one uncontested star. I can just list the games I have heard praised by my friends, Treasure Island, Wangdo, Everdell, Orbis, Detective Club, Senators, Western Legends and Cosmic Factory,  those in the Fairplay ranking, Belratti, City of Rome, Lift Off, Coimbra and Neom, or those in the Boardgamegeek’s Geekbuzz, Azul – Stained Glass of Sintra, Teotihuacan, Everdell, Coimbra, Chronicles of Crime, Blackout – Hong Kong. These very different lists show that while everybody agreed it was a great year with great games, none of them was the undisputed star of the show.

Like every year, there are a few good friends who were probably there and whom I never met – sorry for this, and hello. There are a few other ones whose paths crossed mine all the time, such as Martin Wallace, Stephen Buonocore, Ludovic Maublanc or Liesbeth Bos…. See you next year.

Un week-end Moscou
A week-end in Moscow

J’étais le week-end dernier à Moscou, invité par Hobbyworld, qui publie Citadelles en Russie, à l’occasion de l’édition 2018 de Igrokon, le principal salon ludique russe. J’ai donc passé là bas trois journées bien remplies, aux côté de deux jeunes auteurs hollandais, Willem et Wouten van Strien, et chaperonné par la charmante, cultivée et très efficace Julia Klokova.

Les locaux de Hobbyworld

Le vendredi débuté très professionnellement dans les locaux de Hobbyworld. Installés dans un ancien entrepot textile, ils ne sont pas sans rappeler ceux d’Ankama, à Roubaix, même s’ils ne sont pas tout à fait aussi bien rangés. L’équipe est jeune, sympathique, diverse et j’ai été impressionné par leur professionnalisme et par leur catalogue, composé pour une grande partie de licences de jeux américains, français ou allemands, mais aussi de plus en plus de créations ou d’éditions locales, comme le montrent les principales nouveautés mises en avant à Igrokon. Outre l’édition « de luxe » de Citadelles, avec tous les nouveaux personnages, on y trouve une nouvelle version sur le thème du voyage dans le temps du toujours drôle Spyfall, d’Alexandr Ushan, et deux vrais nouveaux jeux, Sunflower Valley, un roll and write de mes deux compagnons hollandais (et que Gigamic devrait bientôt publier en français) et Architectura, un jeu de cartes de Pavel Atamanchuk – j’ai assisté à une fin de partie en anglais, et ça avait l’air très malin.
J’avais apporté quelques prototypes, privilégiant les petites boites ne prenant pas trop de place dans la valise. Deux au moins, Lifestyles et Vintage, m’ont semblé être appréciés. Si cela se passe comme l’an dernier après mon voyage en Corée, j’aurai donc peut-être bientôt un jeu dont l’éditeur princeps sera russe….


L’étang des Patriarches, avec les frères Van Strien et une partie de l’équipe de Hobby World.

Nous avons ensuite profité du temps splendide, ou du réchauffement climatique, pour faire un peu de tourisme. Après le très classique tour de la Place Rouge et du Kremlin, qui ressemblent assez aux cartes postales, j’ai, par amusement plus que par fétichisme, traîné mes comparses hollandais et une partie de l’équipe de Hobbyworld à l’Étang des Patriarches, là où débute l’action du Maître et Marguerite. C’est devenu un coin très bobo, où je n’ai croisé ni chat, ni diable.


Gostiny Dvor

Le salon Igrokon, samedi et dimanche, se déroulait à Gostiny Dvor, un large hall néoclassique situé en plein centre ville, à deux pas du Kremlin. Les visiteurs étaient nombreux mais la dimension du bâtiment fait que l’on ne s’y sentait vraiment pas à l’étroit.


 Quelques doutes sur l’efficacité des portiques de sécurité…

Le public mêlant geeks et familles, l’ambiance bon enfant, les jeux pratiqués, les costumes fantastiques, médiévaux et japonisants, rien ne m’a semblé très différent des salons ludiques auxquels j’ai participé en Europe occidentale ou aux États- Unis— si ce n’est peut-être le petit nombre d’étrangers. Je crois bien que les frères van Strien et moi-même, tous invités par Hobbyworld, étions les seuls occidentaux coté jeux de société. Il y en avait peut-être aussi quelques uns côté cosplay, l’autre moitié du salon, mais je n’en suis même pas certain.


Avec les auteurs de Sunflower Valley

De même, on ne voyait sur les stands que quelques jeux avec des règles en anglais, et derrière les stands bien peu d’anglophones pour m’expliquer les publications russes. Faute de pouvoir vraiment me faire présenter les nouveautés et créations locales, j’ai donc essayé sans grand succès de deviner leurs règles. Je me suis aussi amusé à repérer quelques jeux que j’apprécie vraiment, qui sont un peu oubliés chez nous et qui semblent être devenus des classiques en Russie – c’est le cas de Quartermaster General, qui était joué un peu partout, et de deux perles plus anciennes, Elfenland et Vive Le Roi, dont je ne crois plus qu’ils soient disponibles en France.


Quartermaster General

Il n’y a pas, ou pas encore, de carte de Russie pour les Aventuriers du Rail,. Du coup, les joueurs russes jouent sur les cartes d’Europe, des États-Unis ou de Scandinavie. De même, alors que la Russie comme puissance coloniale n’a jamais vraiment traversé les mers, les Colons de Catan se jouent aussi ici sur une île. Je ne fais guère de jeux à thème historique, mais il me semble que la rivalité anglo-russe en Asie centrale au XIXème siècle ferait un excellent thème pour un jeu de bluff à deux joueurs – ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le “grand jeu”.

Peu nombreux, les étrangers n’en étaient que plus demandés. Moi qui n’ai vraiment jamais compris le sens et l’intérêt des autographes, je n’ai sans doute jamais signé autant de boites de Citadelles (et dans une moindre mesure de Raptor). J’ai aussi donné pas mal d’interviews à des blogueurs et journalistes russes.

Il est assez amusant d’essayer de comparer mes expériences récentes de salons russes et japonais. Le milieu du jeu japonais m’avait semblé à la fois très ouvert et assez différent de ce que je connaissais en occident. À l’inverse, le monde ludique russe semble plus isolé, mais pourtant assez similaire à celui de l’Europe occidentale ou des États-Unis. Mais bon, je parle après juste quelques jours de visite et quelques heures de discussion – et il en faudra beaucoup plus pour me faire croire au déterminisme culturel.



With my chaperone, Julia

I was last week in Moscow, invited by the Russian publisher of Citadels, Hobbyworld, to visit the main Russian game convention, Igrokon. I spent there three busy days, accompanied by two young dutch designers, Willem and Wouten van Strien, and chaperoned by the charming, cultured and terribly efficient Julia Klokova.


Hobbyworld offices

Friday started by a very professional visit of Hobbyworld’s offices. The place is a former textile warehouse and looks a bit hipstery, very much like the Ankama offices in Roubaix. The publishing and commercial team is young, nice and diverse. I was impressed by the width and richness of their catalogue, still mostly made of licences of French, german or US games, but also including more and more local designs and editions, as can be seen from the new stuff they were presenting at Igrokon. There was of course the new « big box » edition of Citadels, but also a new « time travel » version of Alexandr Ushan’s Spyfall, a favorite of mine, and two true new games, Sunflower Valley, a roll and write designed by my two dutch companions (soon to be published in the US by Ultra Pro) and Architectura, a nice looking card game by Pavel Atamanchuk – I witnessed an end game on an english language version and it looked really clever.
I bought a few prototypes, mostly small boxes which could fit in my suitcase. I think they really liked two of them, Lifestyles and Vintage. May be, like it happened last year after my Korean trip, I’l soon have a game with a princeps edition in Russian.


At Patriarchs Pond

We then enjoyed the really nice weather – or may be it was just global warming – to make some tourism. We first made the standard Red Square and Kremlin tour, which looks a lot like on postcards. Then, part fetish and part harmless fun, I dragged my dutch companions and some of the Hobbyworld team to the Patriarch’s Pond, where the action of Master and Margarita starts. It’s now a very hipster place, and there was neither cat nor devil there.


The Great Hall of Gostiny Dvor

the Igrokon convention took place on Saturday and Sunday at Gostiny Dor, a huge neoclassical hall in the city centre, near from the Kremlin. There were many attendees, but the venue is so large that it never felt really crowded.

The attendance, part families and part geeks, the casual mood, the games played, the impressive fantasy, medieval or japanime costumes, all this looked very much like the European or American conventions I’ve attended so far – with one exception, the small number of non Russian gamers. I think the van Strien brothers and I, invited by Hobbyworld, were the only western guys in the boardgames part of the fair. There might have been a few other ones in the cosplay areas, but I’m not even sure.


Sunflower Valley – If I were a sheep, I’d be careful.

Similarly, most of the games on display had only Russian rules, and there were not that many English speaking people to explain their rules. I sometimes tried to guess, probably incorrectly, and had some fun noticing a few good old western games I really like which are forgotten here and seem to have become classics in Russia – Quartermaster General, which was played everywhere, and two great oldies, Elfenland and King Me!, of which I’m not even sure they are still available in France or the US.

There’s no – or not yet – Russian map for ticket to Ride, so players here are using the Europe, the US and sometimes the Scandinavia ones. Similarly, while Russia as a colonial power almost didn’t travelled much by sea, Settlers of Catan is played here on the same island map as everywhere. Thinking of colonialism, I’m not into historical game design, but I think the England / Russia rivalry over Central Asia in the XIXth century could be a great setting for a two player bluffing game – it was not called the “great game” for no reason..

Of course, the few foreigners were much in demand. Even when I have never really understood the point of signings and autographs, I always do them wholeheartedly, and I’ve probably never signed so many copies of Citadels (and to a lesser extent of Raptor). I also gave several interviews to Russian journalists or bloggers.


With the winners of the Citadels tournament. Yes, only guys, but the far attendance was more balanced.

I can’t help trying to compare my recent experiences of game fairs in Japan and in Russia. The Japanese boardgames scene felt very open and cosmopolite, but nevertheless very different from the western ones. Conversely, the Russian boardgaming world, though clearly more secluded, doesn’t feel very different from the West European or American one. Of course, this is just a feeling after a few days there, and a few hours of discussion, and it would need much more than that to make me believe in cultural determinism.


Japanese game fairs have people dressed as cats, Russian ones have real cats. Guess what’s best!

Etourvy 2018

Profitant d’une configuration exceptionnelle de jours fériés, j’ai cette année organisé les rencontres ludopathiques un peu plus tardivement que d’habitude, du 7 au 13 mai. Je ne suis pas sûr que l’on puisse encore parler de week-end pour un événement commençant le lundi soir. Comme chaque année depuis plus de vingt ans, le petit village d’Étourvy, 170 habitants entre Champagne et Bourgogne, est devenu pour quelques jours la petite capitale du monde ludique. Il y avait là une trentaine d’auteurs, connus ou moins connus, une vingtaine d’éditeurs et beaucoup de mes amis joueurs de Paris et d’ailleurs. L’ouverture d’un nouveau gîte dans le village avait permis d’accueillir quelques nouvelles têtes, dont beaucoup d’enfants, mais nous avons de toute évidence atteint la limite de capacité du site. Si j’invite des nouveaux l’an prochain, il faudra que je renonce à voir quelques anciens….

Un week-end de cinq jours, et une météo finalement plus favorable que prévu, ont permis à ces rencontres d’être particulièrement décontractées. Malgré les 140 personnes présentes vendredi et samedi, nous n’étions pas trop tassés, et chacun prenait le temps de jouer, causer, boire, se promener. Pour moi, comme pour l’équipe du gîte, le fait que les arrivées des participants soient étalées sur quatre jours a aussi rendu les choses plus faciles.

Business

On m’a fait remarquer qu’Étourvy devenait de plus en plus professionnel, que l’on y passait un peu moins de temps à jouer et un peu plus à discuter contrats, sorties et rumeurs. Il est vrai que si mes vieux amis joueurs sont toujours là, les nouveaux convives invités chaque année sont le plus souvent auteurs ou éditeurs – enfin, les éditeurs sont à la fois de plus en plus et de moins en moins nombreux, puisqu’entre le moment où je les invite et celui où ils viennent, il y en a toujours quelques uns qui deviennent des cowboys de l’espace ou sont rachetés par Asmodée. Cette relative professionnalisation des rencontres ludopathiques n’est pas une dérive, je l’ai voulue et provoquée, et je suis très satisfait qu’elle n’ait en rien affecté l’ambiance décontractée et bon enfant de ce long week-end. Je ne souhaite pas pour autant qu’Étourvy devienne un « salon professionnel » de plus, et vais donc m’efforcer de conserver un public varié, avec des joueurs occasionnels, des familles avec enfants, et en tous cas des gens que je connais et que j’aime bien.
On a beaucoup parlé d’Asmodée, du statut des auteurs de jeu, des jeux japonais, coopératifs, legacy, surproduits, kickstartés, redondants, inutiles…

Beaucoup de joueurs, donc, et beaucoup de jeux. Les tables de jeux se répartissaient à peu près à égalité entre jeux publiés et prototypes. Si j’en crois les retours des participants sur le groupe facebook, les révélations du week-end ont été Shadows in Amsterdam et Cursed Court.

Protos

Je ne sais pas trop ce que j’ai le droit de dire sur Shadows Amsterdam, qui devrait sortir bientôt chez Libellud, mais n’y ayant pas joué, je ne peux de toute façon pas révéler grand chose si ce n’est que c’est joli et coloré et que les joueurs avaient l’air de bien s’amuser. Je ne sais même pas de quoi cela parle, mais je pense qu’il y a des ombres et que ça se passe à Amsterdam.


Shadows in Amsterdam

Un autre prototype que j’ai beaucoup vu tourner était Alkemus (rebaptisé depuis Res Arcana), un gros jeu de cartes et de combos apporté par Cyrille Daujean, qui se lance dans l’édition de jeu. Preuve qu’il est bien intégré, il fait ça à la californienne et a imprimé des T-shirts bien avant d’avoir sorti son premier jeu. Il y avait aussi un truc avec des tuiles aux formes bizarres avec des dessins bizarres, dont je ne connais même pas le nom mais qui, je crois, devrait sortir chez Repos
Mes prototypes m’ont semblé aussi être appréciés, en particulier Maracas et Diamants dans la Mine. Tout le monde appelle ce dernier le jeu des coffres, ce qui semble indiquer que mon titre est vraiment mauvais.

Nouveautés

Du côté des nouveautés publiés, les trois grands succès furent clairement Cursed Court, Kikafé et The Mind. Je ne suis pas un grand fan de The Mind, dont je pense que l’on va vite se lasser, mais je dois reconnaître que c’est extrêmement original et excitant. J’ai vu des gens faire partie après partie dans un silence total en se regardant dans les yeux, jusqu’à je ne sais quel niveau. Kikafé, une sorte de 7 familles à l’envers, c’est rigolo et c’est plus mon truc.



Cursed Court

J’en veux un peu aux gens d’Atlas Games, qui avaient promis de m’envoyer quelques boites de Cursed Court et ne l’ont pas fait (ou pas à temps) mais cela ne m’a pas empêché de faire la promotion de ce jeu de paris que j’adore. Tout le monde, je crois, a apprécié, mais les nombreux auteurs présents ont tous fait la même petite remarque, le manque de progression d’une année sur l’autre. Ma proposition, que je n’ai pas encore essayé, serait de ne révéler aucune carte à la première saison de la première année, une carte à celle de la deuxième année, deux cartes à celle de la troisième année. Ainsi, avec un plus grand nombre de cartes en jeu, il y aurait un peu plus de points chaque année à répartir entre les joueurs, ce qui permettrait plus facilement aux joueurs distancés de se refaire. Une autre idée, que Martin Vidberg a eu en même temos que moi, serait de retirer un jeton à chaque pari réussi. Le fait que ce jeu ait été le plus apprécié du week-end malgré ses petits défauts évidents montre bien sa qualité et son originalité.



Azul

J’ai vu aussi beaucoup de parties d’Azur et de Dragon Castle, deux jeux un peu abstraits, un peu méchants et avec de jolies tuiles exotiques que les joueurs ont eu tendance à comparer. Il m’a semblé qu’une légère majorité préférait Azul, mais Dragon Castle avait ses défenseurs.
Parmi mes nouveautés à moi, c’est clairement Dragons qui a été le plus joué. On n’a pas sorti Kamasutra, sans doute parce que les enfants ont rapidement fait main basse sur le stock de ballons.
Côté gros jeux pour nos joueurs, les deux succès de la semaine furent clairement Terraforming Mars et Rising Sun. On voit bien plus Rising Sun sur les photos, mais c’est surtout parce qu’il est sacrément plus joli.
Sinon, il y avait les Roll and Write, plein de Roll & Write, ces jeux où l’on lance des dés dont chaque joueur reporte le résultat sur sa petite fiche à lui. Ils se ressemblent tous un peu, il y en a sans route déjà trop, et je n’ai pas eu l’impression que l’un d’entre eux se détache vraiment.

Événements et remerciements

Gérer presque entièrement une telle rencontre est assez fatigant, mais c’est aussi amusant, voire excitant. Si la comptabilité de tout cela reste très approximative, je pense, contrairement à l’an dernier, être rentré dans mes frais. En revanche, bien que n’ayant cessé cinq jours durant de courir en tous sens, j’ai pris trois kilos, ce qui montre sans doute les limites d’un régime alimentaire à base de bières et de Red Bull, et dans une moindre mesure d’andouillette et de Chaource. J’ai aussi pu constater que tout au long de la semaine, mon anglais devenait tout à la fois plus fluide et moins performant.



Photo Challenge

Un grand merci à tous ceux qui ont organisé des animations annexes particulièrement soignées. Hervé poursuit sa série d’escape rooms, René, dont il a fait jouer cette année les deuxième et troisième épisodes. Laurent animait des jeux d’extérieur artistiques et rigolos, Touche Finale, Photo Challenge et CAP Paintball. Frank a organisé le traditionnel tournoi de poker du samedi soir. J’aurais dû leur donner plein de bons points mais, pris dans le tourbillon, je n’y ai plus pensé. De mon côté, j’avais prévu l’habituel Brouhaha, une bataille de ballons au pied, et un Turtle Wushu par équipe.

Merci aussi à tous ceux qui m’ont aidé à descendre, transporter et finalement remonter dans mon 4ème étage sans ascenseur mes nombreux cartons de jeux.

Un grand merci à toute l’équipe du domaine Saint-Georges qui nous a une fois de plus accueilli avec une grande gentillesse et sans s’énerver, et félicitations à notre cuisinier qui a fort bien tiré son épingle du jeu en terminant troisième du tournoi de poker.

Merci aussi à tous mes sponsors, c’est à dire les éditeurs qui avaient envoyé des jeux pour la table de prix – et dites-moi vite si je vous ai oublié

Ankama
Asmodée
Bioviva
Blackrock Games
Blue Orange
Catch Up Games
Days of Wonder (avec plus d’extensions de  SmallWorld qu’il n’y avait de joueurs de SmallWorld. C’est peut-être une tactique commerciale pour que ceux qui repartent avec une extension gratuite achètent ensuite le jeu de base).
Don’t Panic Games
Drei Magier
Edge (que je soupçonne d’avoir par erreur envoyé deux fois le même colis)
Fantasy Flight Games
Forgenext
Gigamic
Hans im Glueck
Heidelbär (Heiko devait apporter des jeux mais est revenu malade du Tokyo Game Market, il les apportera l’an prochain).
Horrible Games
Iello
Kolossal games
Letheia
Libellud
Ludonaute
Mandoo Games
Matagot
Mesa Boardgames (enfin, je ne sais pas bien si le colis provenait de Mesa Boardgames ou d’Arcane Wonders)
North Star Games
Oink Games (Laura devait apporter des jeux mais est aussi tombée malade. Elle les apportera l’an prochain)
Philibert
Pixie Games
Portal Games
Purple Brain (enfin, Space Cowboys, quoi)
Ravensburger était là mais ils avaient oublié d’apporter des jeux 😉
Rebel
Repos Production
Schmidt
Serious Poulp (il y avait un 7ème Continent bien caché sur la table de prix, je ne sais pas qui l’a trouvé)
Space Cowboys
Superlude
Sweet Games
Z Man Games


This year’s ludopathic gathering took place a bit later than usually, May 7 to 13, in order to make the best use of an exceptional configuration of French public holidays. Calling it a week-end might now be a bit excessive for an event which started on Monday night. Anyway, like every year the small French village of Etourvy, 170 inhabitants, located between Champagne and Bourgogne has become for a few days the capital city of the board gaming world. There were about 30 game designers, some well known some not yet, 20 or so publishers, mostly but not only French, and many friends of mine from Paris and elsewhere. I could rent two more houses in the village this year, which allowed me to invite a few new faces, among which several kids. The accommodation limit of our dining and gaming hall is now clearly reached, so if I want invite new people next year I will have to give up seeing a few old ones.

Thanks to a five days week-and and a better weather than expected, the mood was really cool. Even with 140 people on Friday and Saturday, we were not really crammed and everyone took the time to casually talk, play, drink and walk around. for me, as for for the reception team, having people arriving slowly over a few days also made things much easier.

Business

Some friends noticed that Etourvy was becoming more and more a professional event, that people spent fewer times playing and more time discussing contracts, new games and various rumors. Indeed, while my old friends are still there, most of the new faces are game designers or publishers – well publishers are both more and less numerous, since between when the invitations and the events a few ones became space cowboys or were bought by Asmodee. This (relative) professionalisation of my event is not an unfortunate slide. I wanted and provoked it, while also trying to keep the event cool and relatively small, and I think I succeeded. I don’t want Etourvy to become one more professional convention, which is why I will keep a balanced attendance, with occasional gamers, families with kids, and most of all people I know and like.
Anyway, we talked a lot, about Asmodee, about game designers and their legal status, about games – japanese games, cooperative games, legacy games, overproduced games, kickstarter games, redundant games, unnecessary games…

Anyway, were there mostly for gaming, and we still mostly played. game tables were ore or less half published games and half prototypes. From the few reports I got, it seems that the most noticed games were Shadows in Amsterdam and Cursed Court.

Prototypes

I don’t know what I’m allowed to say about Shadows Amsterdam, a new game soon to be published by Libellud. Anyway, I didn’t play it so I can’t say much except that it’s brightly colored and that players seemed to have fun. I don’t even know what it is about, except that there are shadows and it probably takes place in Amsterdam.




The game of Chests and Boxes

Another prototype I saw played a lot was Alkemus, (now renamed Res Arcana) a heavy looking card-combo game to be published by Cyrille Daujean, who is starting a game company next year. He does it the Californian way, and has printed T-shirts long before his first game is published. There was also a strange game with strangely shaped tiles printed with inconsistent pictures which, I think, is to be published by Repos. My own prototypes were also played a lot, especially Maracas and Diamonds in the Mine – which everybody is calling the Game of Chests, which probably means my name is bad.

New Stuff

Among the many newly published games, the most popular were undoubtedly Cursed Court, Whodidit and The Mind. I’m not really a fan of The Mind, and I think the twist will get old soon, but I must admit it’s extremely original and so far exciting. I’ve seen friends play game after game in total silence looking at each other in the eyes, up to the umpteenth level. Whodidit, a zany take on Happy families, is more my cup of tea.



Whodidit / Kikafé

I’m a bit angry at the Atlas Games. They had promised to send a few copies of Cursed Court to Etourvy and failed to do it – or failed to do it in time. this didn’t prevent my only cry to be played again and again all the week long, and everybody liked this tense betting game. Game designers, however, all made the same remark – the game lacks a progression from one year to the other. My proposal – untested so far – is to reveal no public card in the first season of the first year, one in the first season of the second year, and one in the first season of the third year. more cards in game means slightly more points to score and might make catching up more likely. Another solution could be to lose one chip for every successful bid. Anyway, despite its obvious little problems, this was the most discussed and the most liked game of this weekend.


Dragon Castle

Among my own new games, Dragons was certainly the most played. We didn’t play Kamasutra this year, may be because the kids soon took control of the stock of rubber balloons.  I also say many games of Azul and Dragon Castle, two games which scratch the same itch. They are half abstract, relatively aggressive, and have nice looking exotic tiles. The majority was probably with Azul, but Dragon Castle had its supporters.
The most played really heavy games were Terraforming Mars and Rising Sun. Rising Sun shows more on pictures, but that’s only because it looks so much nicer.
There were also dozens of new Roll & Write games, games in which dies are rolled for all players and each players writes their result on their own small grid. They all feel very similar, there are probably already too many of them, and none seemed to really stand out.

Events and Thanks

Managing such an event is tiring, but it’s also fun and exciting. The books are extremely vague but I have the feeling that, unlike last year, I didn’t lose money on it. On the other hand, despite running back and forth the whole week long, I put on three kilograms, which probably shows the limits of a diet based on beer and Red Bull, and to a lesser extent on local cheese and beer sausage. I also noticed that my English gradually became both more fluid and less accurate.


Balloon wars

Many thanks to all those who organized fun and carefully planned side events. Hervé Marly is keeping up his escape room series, René, and played this year both the second and third episodes. Laurent Escoffier held fun artistic outside games, Final Touch, Photo Challenge and CAP Paintball. Frank organised the usual Saturday night poker tournament. As for me, I held three short outside games, the usual Brouhaha, a foot-balloon battle and a giant team Turtle Wushu.

Many thanks also to all the friends who helped me carry my game collection to Etourvy, and back to Paris – I live in a gift floor flat, with no elevator.
Many thanks to the whole team of the Domaine Saint-Georges who, like every year, dealt with us with great kindness and patience. And congrats to our cook, who ended third in the poker tournament.

Many thanks also to all my sponsors, meaning the publishers who had sent or brought games for the prize table.

Ankama
Asmodee
Bioviva
Blackrock Games
Blue Orange
Catch Up Games
Days of Wonder (they brought more Smallworld expansions that there were people owning Smallworld. May be it’s a sales trick).
Don’t Panic Games
Drei Magier
Edge (I suspect they mistakenly sent twice the exact same parcel of games)
Fantasy Flight Games
Forgenext
Gigamic
Hans im Glueck
Heidelbär (Heiko was supposed to bring games with him, but he want back ill from the Tokyo Game Market and couldn’t come. He’ll bring them next year).
Horrible Games
Iello
Kolossal games
Letheia
Libellud
Ludonaute
Mandoo Games
Matagot
Mesa Boardgames (well, I’m not sure the parcel was from Mesa Boardgames of Arcane Wonders)
North Star Games
Oink Games (Laura also was ill. She’ll bring her games next year as well)
Pixie Games
Portal Games
Purple Brain (well, one more Space Cowboy)
Ravensburger was here but they had forgotten to bring games with them 😉

Rebel
Repos Production
Schmidt
Serious Poulp (I had carefully hidden the 7th Continent copy behind other games, I don’t know who found it.)
Space Cowboys
Superlude
Sweet Games
Z Man Games

 


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Un faux et un vrai reportage
Practice coverage and true one

Bart est un ami, qui a fait des études pour devenir journaliste télé. En février 2014, dans le cadre de sa formation, il devait faire un reportage sur un personnage un peu original, et c’est moi qui m’y suis collé, d’abord au festival du jeu de Cannes, puis dans mon appartement parisien. Maintenant qu’il a son diplôme, on peut publier le reportage, que voici.
J’aurai juste un petit reproche à lui faire – il aime bien filmer en contre-plongée, et ça donne l’impression que j’ai du ventre – bon, j’en ai peut-être un peu, mais moins que ce que l’on pourrait croire en regardant ce petit reportage….

En février 2017, à l’occasion du même festival, un vrai journaliste est passé chez moi pour réaliser un peu le même reportage. Je suis cependant certain que lorsqu’il m’a demandé pourquoi j’étais encore prof, j’ai donné ma réponse habituelle, en deux parties. La seconde raison est donc que j’aime ce boulot, mais ça ne devait pas être dans la ligne éditoriale de M6.


Bart is a friend who finished in 2014 his studies to become a TV journalist. In Spring, for his final exam, he had to shoot a short coverage of some strange and interesting guy – and he chose me as his subject, filming me first at the Cannes game festival, then in my parisian apartment. Now that he got his degree, I can make it public – of course, it’s in French.
I have only one issue with this coverage – Bart likes low-angle shoot, and it makes me look more paunchy than I really am.

Three years later, in February 2017, a true journalist visited me before the Cannes festival to shoot more or less the same coverage. My only issue this time is that I’m quite sure that when he asked me why I’m still teaching, I had two answers. The second one was that I love my job, but it probably didn’t fit with the channel’s editorial policy.