Théologie naturelle et zoologie sacrée

Wolfgang Frantze, Samuel Bochart et Johan-Jakob Scheuchzer s’efforçaient de concilier les découvertes archéologiques et scientifiques de leur temps et le texte biblique. Puisqu’il y avait des licornes dans la Bible, il devait y en avoir dans le monde.

La création d’Ève, gravure ornant la dernière page de l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner. Bibliothèque universitaire de Strasbourg

Les auteurs des premiers traités de zoologie des XVIe et XVIIe siècle, les Gesner ou Aldrovandi, faisaient certes grand cas des sources bibliques, mais elles n’étaient pas leur sujet principal. Il nous faut donc glisser quelques mots d’une école un peu particulière de l’histoire naturelle naissante, la zoologie sacrée, l’une des branches de la théologie naturelle, qui cherchait dans la Bible la vérité de toute la création, et dans la création le reflet de toute la Bible.

Wolfgang Frantze, Animalium Historia Sacra, 1654

La première édition de l’Animalium Historia Sacra du théologien allemand Wolgrang Frantze est parue en 1613. L’auteur de ce long traité, fréquemment réédité et traduit en anglais en 1670 sous le titre The History of Brutes, est très embêté par le reem (רְאֵם) hébreu, que la bible des Septante avait traduit par monoceros, et la Vulgate tantôt par unicornis, tantôt par rhinoceros. Tandis que les autres entrées de la partie consacrée aux quadrupèdes sont chacune consacrée à un animal – l’éléphant, le chameau, le lion, etc. – un même chapitre de quelques pages traite de rhinocerote et monocerote. Son contenu est assez déroutant, le théologien ne parvenant pas à décider clairement si les deux animaux sont identiques, puisqu’ils portent le même nom dans la Bible, ou s’ils sont différents, puisqu’ils n’ont pas vraiment la même silhouette et que certains rhinocéros ont deux cornes.

Adam nommant les animaux, Frontispice du Hierozoicon, traité sur les animaux de la Bible, dans les œuvres complètes de Samuel Bochart, 1692.

Samuel Bochart (1599-1667), théologien protestant de Caen, lisait et peut-être parlait français, anglais, latin, grec, hébreu, arabe, italien, allemand, flamand, espagnol, copte, égyptien, guèze (ancien éthiopien), chaldéen, syriaque et persan, et passait à raison pour l’un des plus grands érudits de son temps. S’il maîtrisait bien des langues orientales, il n’avait cependant guère voyagé qu’en Angleterre et en Suède. Ses deux œuvres majeures, Geographia Sacra seu Phaleg et Canaan et Hierozoicon sive de animalibus Scripturæ, qui traitent respectivement de la géographie biblique et des animaux dans l’Écriture sainte, sont donc le produit de recherches effectuées exclusivement en bibliothèque et dont les conclusions sont parfois déroutantes.

Une page des longues et très érudites considérations de Samuel Bochart sur les quadrupèdes unicornes. Je n’ai même pas essayé de lire, j’ai fait totalement confiance à mes prédécesseurs.
Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de animalibus Scripturae, 1665

Bochart s’était fait prêter par le cardinal Mazarin, à qui on l’avait offert et qui ne savait trop qu’en faire, un manuscrit du livre des animaux d’Al Damiri ; ce manuscrit ne fut jamais rendu, puisqu’il est aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Caen. Sa lecture, ainsi que celle d’autres textes zoologiques arabes auxquels l’érudit eut accès dans la bibliothèque de la reine Christine de Suède, le convainquirent qu’il y avait, de son temps, de nombreuses antilopes unicornes au Moyen-Orient[1]. L’animal étant appelé rim par l’encyclopédiste arabe, il l’identifia au reem biblique et, dans la foulée, à l’oryx unicorne rapidement décrit par Aristote et à au harish d’autres textes arabes. Le reem biblique n’était ainsi plus un rhinocéros mais une antilope unicorne, autant dire de nouveau la licorne des fables. Preuve de l’intérêt porté par le monde savant à la question de la licorne, les deux seules gravures qui illustrent l’épais Hierozoicon, texte difficilement lisible tant il jongle à loisir entre les langues et les alphabets, représentent un groupe d’oryx unicornes au bord d’une rivière, et un crâne de narval. Une seule des antilopes licornes, sans doute le seul mâle de la scène, porte une barbiche.

L’oryx unicorne d’Afrique, Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de Animalibus Scripturæ, vol.1, p.956, Londres, 1663.

Dans les années qui suivirent, quelques voyageurs qui maîtrisaient sans doute moins le persan et l’arabe classiques mais connaissaient mieux les gazelles reprirent Bochart en signalant que les antilopes unicornes n’étaient pas si fréquentes que cela en Terre Sainte, mais leur opinion ne pesait guère face à l’autorité du grand savant, de la Bible, d’Aristote et des auteurs classiques arabes.

La Physique sacrée ou histoire naturelle de Bible de Johann-Jakob Scheuchzer, parue en 1732, est un peu la version grand public de l’œuvre de Samuel Bochart. Elle marque à la fois l’apogée et la fin de la théologie naturelle, tentative désespérée et hallucinée de concilier la science moderne et les textes bibliques. Illustrés de plus de sept-cent gravures de Johann Melchior Füssli, les huit tomes de la Physica Sacra furent publiés d’emblée en latin, français et allemand, et bénéficièrent d’un tirage suffisant puisqu’il soit encore possible aujourd’hui d’en trouver sur internet des exemplaires complets à un prix presque abordable ; je me suis contenté d’acheter l’une des gravures, qui reprend la scène des licornes au bord du ruisseau du Hierozoicon.


Le plan de ce traité de sciences naturelles est celui de l’Ancien Testament. Plantes, animaux et roches y sont ainsi décrits au gré de digressions sur le texte biblique, dans ce qui peut nous sembler un grand désordre mais n’est au fond guère plus absurde que l’ordre alphabétique – et de toute façon, il y a un index. Scheuchzer, qui discute du reem hébreu au chapitre XXIII du livre des Nombres avance les deux hypothèses de l’oryx unicorne et de l’identité de la licorne avec le rhinocéros. Le passage est illustré de deux gravures présentant les deux animaux, les oryx de Bochart et le rhinocéros de Dürer.

Scheuchzer s’intéressait aussi aux licornes fossiles, et le musée des sciences de la terre de Cambridge vient de retrouver un tronçon de défense de mammouth qu’il avait envoyé au docteur anglais John Woodward, dont les collections ont donné naissance au musée. Le fragment était encore étiqueté unicornu fossile Canstadiense – licorne fossile de Constance.

Dans un autre ouvrage, Ouresiphoites Helveticus, en 1702, Scheuchzer décrit une région qu’il connaît bien mieux, la Suisse, et met le promeneur en garde contre les dragons.

Même si la croyance en la réalité de la licorne s’était estompée au XVIIe siècle, le texte biblique restait donc un puissant argument en sa faveur. Si des auteurs savants continuaient à débattre longuement, citations bibliques, grecques et arabes à l’appui, de son identité avec l’oryx ou le rhinocéros, d’autres étaient cependant moins curieux, comme Bossuet qui écrivait dans son commentaire du psaume XXII : « À l’égard de la licorne, je n’ai pas besoin de rechercher curieusement quel animal c’est, et il me suffit qu’il en soit souvent parlé dans les Psaumes mêmes, comme d’un animal cruel et furieux.[2] »


[1] Pierre Ageron, Dans le cabinet de travail du pasteur Samuel Bochart, l’érudit et ses sources arabes, in Érudition et cultures savantes, 2019.
[2] Jacques-Bénigne Bossuet, Explication de la prophétie d’Isaïe, 1704, p.149.

Une licorne à la cour du roi Arthur

La licorne était un animal de l’Orient, du bout du monde. Alexandre pouvait en avoir vu en Perse ou en Inde, mais il eut semblé curieux qu’Arthur et ses chevaliers en croisassent une en forêt de Brocéliande

Enluminure marginale d’un Lancelot en français du XIVe siècle. Il n’y a bien sûr pas de licorne dans le texte.
Oxford, Bodleian Library, ms Ashmole 828, fol 7v

Nulle licorne ne pointe ne serait-ce qu’un petit bout de corne dans les textes de Geoffroy de Monmouth ou de Chrétien de Troyes. Il faut bien chercher pour trouver quelques licornes, au rôle mineur, dans les romans médiévaux.

Un dragon dans la marge d’un manuscrit du roman de Tristan.
Bibliothèque Nationale, ms fr 334, fol 72r

Il est un animal qu’on appelle licorne. cet animal tient en une telle estime la pureté des vierges qu’il dort dans leur giron.Pour apaiser les maux du roi, nous procurâmes le cœur de cet animal. Nous prîmes l’escarboucle sur l’os du front de l’animal, qui croît sous sa corne. Nous passâmes la pierre sur la blessure et l’enfonçâmes au plus profond. La blessure demeura entachée de pus.
[…]
Mon parfait époux était, je le dis pour vrai, une licorne en matière de loyauté. Les jeunes filles ont bien sujet de plaindre cet animal, c’est à cause de sa pureté qu’on l’abat.

Wolfram von Eschenbach, Parzival, circa 1205 [1]

Le premier texte arthurien dans lequel il est fait mention de licornes est, au début du XIIIe siècle, le Parzival de Wolfram von Eschenbach. Pour tenter de guérir Anfortas, le roi pêcheur, blessé dans ses parties viriles par une lance empoisonnée, bien des remèdes lui sont administrés en vain, des herbes venues du paradis terrestre, le rameau que la Sybille a donné à Énée, le sang que le pélican fait boire à ses petits. Le dernier antidote est préparé avec le cœur d’une licorne et l’escarboucle cachée à la base de sa corne ; cela suppose de capturer et tuer l’animal, mais l’auteur nous épargne le récit de la chasse et de la mise à mort. Ce remède échoue comme les précédents car Dieu ne veut pas que le roi guérisse[2]. Wolfram von Eschenbach connaissait la manière de capturer une licorne, à laquelle il est fait allusion un peu plus haut dans le texte, et écrit du duc de Logres Cidegast, époux de la belle Orgeluse (orgueilleuse), qu’il est fidèle comme une licorne, mais le poète chevalier semble avoir ignoré les propriétés alexitères de la corne de l’albe bête, à laquelle il préfère le cœur.

Alixandre combat des dragons qui avoient une émeraude enmy le front.
Le Livre et vraie Histoire du bon roi Alixandre, circa 1425.
British Library, ms 20 b xx, fol 73

Sans doute Eschenbach avait-il lu le Livre des subtilités d’Hildegarde de Bingen dans lequel il est dit qu’une pierre précieuse est logée à la base de la corne de la licorne. Corne et gemme faisaient cependant trop double emploi pour que le thème puisse s’imposer et, dans les légendes médiévales, escarboucles, rubis, émeraudes et autres pierres magiques et merveilleuses sont plutôt associées aux dragons, notamment à la vouivre bipède, et parfois aux crapauds. Je n’ai pu trouver aucune image de l’escarboucle de la licorne.

Faute de roi Arthur chassant la licorne, en voici un chassant, en vain car on ne le prend jamais, l’un de ses lointains cousins, le cerf blanc. Le cerf, surtout blanc, a une très fort symbolique christique.
Chrétien de Troyes, Erec et Enide, XIIIe siècle.
Bibliothèque nationale, ms fr 24403, fol 119r

Dans Peredur, fils d’Efrawg, un roman en Gallois du XIIIe siècle, la sombre damoiselle, vaguement sorcière, demande au héros amoureux de lui rapporter la tête d’un cerf unicorne qui terrorise la région[3]. La scène est peut-être inspirée d’un épisode similaire de Perceval, dans lequel le cerf est plus classiquement bicorne.

L’ermite Nascien à l’île Tornéant, Miniature du maître d’Adélaïde de Savoie, Lancelot-Graal, XVe siècle. Deux licornes sont représentées parmi les animaux sauvages.
Bibliothèque Nationale, ms fr 96 fol 23v

La licorne du très bref roman anglais de Sir Isumbras, écrit aux alentours de 1300, apparait aussi d’abord comme un monstre féroce et sauvage, avant de changer de rôle et de sauver rien de moins que le héros et peut-être la chrétienté. Sur la route de la Terre Sainte, la femme du héros est capturée par un Sultan, sa fortune volée par un griffon, et ses trois fils enlevés par un lion, un léopard et une licorne. Sir Isumbras retrouve d’abord son épouse, devient sultan à la place du sultan et tente de convertir le pays au christianisme. Une partie de son armée se révolte alors mais, lorsque la bataille semble mal tourner, ses trois fils disparus arrivent, montés sur le lion, le léopard et la licorne, pour sauver la victoire.

Deux siècles plus tard, une licorne joue un rôle plus important et plus actif dans un roman arthurien peu connu, et un peu parodique, Le Chevalier au papegau, ainsi nommé car le jeune Arthur, qui n’est pas encore Roi, s’y promène avec sur l’épaule un perroquet couard, qui parfois fait passer des messages à ses chevaliers et à sa bien-aimée, la Dame aux cheveux blonds. Après bien des aventures, Arthur décide de rentrer dans son royaume par la mer, mais échoue sur une île où il fait la connaissance d’un nain et de son fils, le géant sans nom, qu’une licorne sauvage a recueillis et nourris de son lait. Il faut dire que la bête, qui était « aussi grande comme ung grand cheval et avoit une corne enmy le front aussi tranchant comme nul rasoir du monde », « avoit grans mamelles, XIIII, dont la maindre estoit aussi grant  comme la mamelle d’une vasche[4] ». C’est d’ailleurs parce qu’il a tété, tout petit, du lait de licorne, « meilleur lait et le plus doulx que oncques eusse mengé », que le fils du nain est devenu géant. Tout le monde s’entend plutôt bien, et la compagnie embarque ensuite pour la Bretagne, la licorne parvenant à surmonter sa peur de la mer. Sans aller trop loin dans l’interprétation, on peut être surpris de voir ici en figure maternelle, façon louve allaitant Romulus et Remus, une licorne qui a habituellement, dans la littérature médiévale, des caractéristiques très masculines.

La chanson de Gaufrey n’appartient pas au cycle arthurien mais à celui, tout aussi riche, de Charlemagne. La licorne médiévale n’est pas toujours positive, et c’est le frère félon du héros, Grifon, qui a pour monture un cheval qui :

L’un costé avoit taint aussi comme arrement[5],
Et l’autre resembloit coton , tant estoit blanc;
Une petite corne avoit u front devant.
Le cheval Cornuet l’apeloient la gent[6].

Quelques montures unicornes qui ne font que passer apparaissent à l’occasion dans Amadis de Gaule, très long roman espagnol du début du XVIe siècle, montures de fée comme Urcande la décogneüe qui protège le héros, ou de reine comme Zahara de Sarmarte. Affrontant en tournoi Lisvart de Grèce, Zahara chargea sur sa licorne et les deux combattant tombèrent à terre « si mal à propos pour Lisvart qu’une partie de la corne de la licorne luy demeura rompue dans le muscle de la cuisse gauche, dont il sentit trèsgrand douleur[7] ». 

Dans un autre roman de chevalerie de la Renaissance, la Chronique de Gérard d’Euphrate, le héros « se trouva  au bord d’un torrent impétueux, sur lequel on avait jeté un pont étroit. Un géant se présente pour en défendre le passage ; Gérard s’élance sur lui, et du premier coup de lance le précipite dans les eaux. Il passe le pont, mais aussitôt il est obligé de livrer un nouveau combat à un chevalier monté sur un char traîné par deux licornes. Ces dangereux animaux portaient chacun au milieu du front une corne longue de six pieds, dont ils se servaient comme d’une lance pour empêcher qu’on n’approchât de leur maître, qui au moyen de cette défense restait hors de portée des armes de son adversaire, tandis que d’un long et terrible trident, il lui était possible de l’atteindre. Gérard lutta longtemps contre ce formidable ennemi, et ne put en venir à bout qu’en abattant avec sa bonne épée les deux défenses des licornes. Aussitôt, l’assaillant perdit courage et prit la fuite[8] ». On peut regretter que la scène du chevalier au trident sur un char tiré par deux licornes n’ait pas eu l’honneur d’une gravure dans ce texte pourtant assez abondamment illustré, publié en 1549.

La vie de Merlin, ses prophéties et leur interprétation, 1641.
Derrière un Merlin imberbe quelques animaux, dont deux bébés dragons qui jouent et une licorne.

Et je crois que bien que c’est tout. Bref, alors que nous imaginons aujourd’hui volontiers une licorne vaguement celtique, gaélique ou nordique tenant compagnie aux fées dans les bois entourant Camelot, il faut pour trouver quelques licornes dans le cycle arthurien chercher dans des manuscrits peu connus et sans grand intérêt, ou dans des imitations et réécritures récentes. Dans Morgus ou la tour sans huis, un faux et médiocre roman arthurien prétendument « extrait d’un manuscrit rare des monumens de la première chevalerie » et publié à la fin du XVIIIe siècle, c’est dans le « château de la licorne », construit par son père « contre les incursions des Danois » que le chevalier Morgus, « guerrier discourtois qui ne croyoit point à l’honneur des dames » et ne rêve que « de se venger des chevaliers de la table ronde » séquestre la belle Carly, gardée par un nain hideux « venu d’Yspahan ou de Babylone »[9]. Entre 1900 et 1910, l’américain Howard Pyle, auteur prolifique de littérature pour la jeunesse, s’attaqua à l’univers de la Table Ronde. Fidèle au récit médiéval, il ne trouva pas la moindre licorne à mettre dans son texte, mais en dessina quand même une, très héraldique, dont on ne sait bien si elle est dans le rêve de Sir Geraint ou sur la tenture qui pend derrière son lit.

Howard Pyle, The Story of the Grail and the Passing of King Arthur, 1910.

The Once and Future King est une réécriture moderne, subtile et drôle, du cycle arthurien. T.H. White, qui avait par ailleurs publié une traduction d’un bestiaire latin du XIIIe siècle et maîtrisait donc le sujet, y conte que Morgause prenait prétexte d’infructueuses chasses à la licorne, dans lesquelles elle jouait le rôle assez peu crédible de la jeune vierge, pour séduire ses chevaliers. Lorsque ses enfants Gareth, Gauvain et Agravain tentèrent eux aussi d’organiser une chasse, en utilisant une de leurs servantes comme appât, ils capturèrent, puis tuèrent par inadvertance, une licorne, mais ils tuèrent aussi la magie de l’histoire.


[1] Wolfram von Eschenbach, Parzival,482-483,, éd. D. Buschinger et Jean-Marc Pastré
[2] Wolfram von Eschenbach, Parzival und Titurel, livre IX, cité in Jean-Marc Pastré, Grâl et médecine chez Wolfram von Eschenbach, in Le Cuer au Moyen-Âge, PUF, 2014.
[3] Brianna Daigneault, The Unicorn in Peredur, 2016.
[4] Le Conte de Papegau, édité par Hélène Charpentier , 2004, p.236 sq.
[5] Encre
[6] Antoine Rivet de la Grange, Histoire littéraire de la France, 1873, p.202
[7] Le huitiesme livre d’Amadis de Gaule, mis en françoys par le Seigneur des Essars Nicolas de Herberay, Paris, 1555, p.137.
[8] Ancienne chronique de Gérard d’Euphrate, duc de Bourgogne, Paris, 1783 (1549), p. 363 sq.
[9] Bibliothèque universelle des romans, 1879.

Les licornes de Paris

Du musée de Cluny à l’atelier de Gustave Moreau, en passant par le Louvre, de Saint-Étienne du Mont à Saint-Jean de Montmartre en passant par Notre Dame, un petit tour des licornes à voir à Paris.

Imaginez des nuées d’oiseaux multicolores nichées parmi les gargouilles de Notre-Dame ; imaginez que, sur les Champs-Élysées, le feuillage des arbres diffuse à la nuit une douce lumière mordorée ; imaginez des sirènes dans la Seine ; imaginez une ondine pour chaque fontaine, une dryade pour chaque square ; imaginez des saules rieurs qui s’esclaffent ; imaginez des chats ailés, un rien pédants, discutant philosophie ; imaginez le bois de Vincennes peuplé de farfadets sous les dolmens ; imaginez, au comptoir des bistrots, des gnomes en bras de chemise, la casquette de guingois et le mégot sur l’oreille ; imaginez la tour Eiffel bâtie dans un bois blanc qui chante à la lune ; imaginez de minuscules dragons bigarrés chassant les insectes au ras des pelouses du Luxembourg et happant au vol les cristaux de soufre que leur jettent les enfants ; imaginez des chênes centenaires, et sages, et bavards ; imaginez une licorne dans le parc des Buttes-Chaumont.

— Pierre Pevel, Le Paris des Merveilles.

Les blanches licornes des six tapisseries de millefleurs rouges ne sont pas seules au musée de Cluny. Sur la toute dernière des douze tentures de la vie de Saint Étienne, une licorne est au premier rang des animaux sauvages veillant le corps du martyr. Une aquamanile allemande du XIVe siècle, en alliage de cuivre et forme de licorne, attire l’œil dans l’une des premières salles. Une vierge passe une corde au cou d’une licorne sur un petit retable italien en verre églomisé, c’est à dire peint à la feuille d’or, de la fin du Moyen Âge.

Même si l’objet n’est plus si rare, il faut bien sûr citer aussi la corne de licorne, ou plutôt la défense de narval, probablement celle qui, jusqu’à la révolution, se trouvait dans le trésor des rois de France à l’abbaye de Saint Denis. Elle fut longtemps exposée avec les tapisseries de la Dame à la licorne, puis dans les thermes romains. À en croire le site du musée, elle ne serait plus visible aujourd’hui, ce qui me surprend un peu et qui serait dommage – à vérifier à la réouverture du musée, début 2022.

L’arche de Noé
Vitrail de l’église Saint-Étienne du Mont, à Paris, XVIe-XIXe siècle.

Tout près de là, sur les vitraux de l’église Saint-Étienne du Mont, derrière le Panthéon, la licorne ne fait pas partie du petit groupe de bêtes sauvages réunis autour du corps du martyr, mais elle est présente dans l’Arche de Noé ; pour l’admirer, il vous faudra demander à accéder à la chapelle de la Communion, en arrière de l’église elle-même, ce qui ne pose habituellement aucun problème.

Redescendez ensuite vers Saint-Germain, entrez dans « l’hôtel », 13 rue des Beaux-Arts, et regardez en l’air, vous aurez une petite idée de ce que c’est qu’être une licorne. 

Paolo Uccello, détail de La bataille de San Romano, la contre-attaque de Michelotto da Cotignola, circa 1455.

Curieusement, le musée du Louvre est relativement pauvre en licornes, du moins en licornes de premier plan. Je n’y connais qu’un seul tableau avec une licorne, et elle y est assez discrète, sur l’étendard du condottiere Micheletto da Cotignola, durant la dernière scène de la bataille de San Romano – cet étendard n’apparaît ni sur la première scène, qui se trouve à Londres à la National Gallery, ni sur la deuxième à Florence, à la Galerie des Offices.

Une vaste série d’objets – assiettes, coupes, plaquettes, revers de miroirs – en porcelaine émaillée des XVIe et XVIIe siècles sont exposés dans le département des objets d’art. Leurs couleurs vives, leurs reliefs arrondis, choquent le goût d’aujourd’hui, et le visiteur plus soucieux de plaisir esthétique que d’histoire ne daigne pas toujours leur accorder un regard. Qui le fait constatera cependant que les scènes de l’embarquement dans l’arche ou d’Orphée charmant les animaux y sont fréquemment représentées et que, seule de toutes les créatures issues de l’imaginaire antique ou médiéval, la licorne y figure régulièrement.

La belle médaille de Pisanello en l’honneur de Cécila Gonzaga est aussi au Louvre, mais quand j’y suis passé, c’était son avers, sans licorne, qui était visible. Je ne crois pas non plus que soit exposé le curieux dessin de léonard de Vinci, l’Allégorie au miroir solaire – allégorie d’on ne sait pas trop quoi d’ailleurs, les deux hypothèses qui tiennent la corde étant la transmutation alchimique (comme d’habitude) et la sodomie (c’est plus original). Vous risquez de ne pas voir la licorne sur la tapisserie flamande de La Chasse à l’éléphant, regardez bien, à l’arrière-plan, à gauche.

Les licornes du Louvre les plus connues, les seules dont vous avez peut-être un jour entendu parler, sont des sculptures. Les plus anciennes sont une fine statuette de l’âge du fer, trouvée en Iran, représentant un quadrupède unicorne portant deux vases sur son dos, et un sceau de Bactriane où l’on voit, si l’on en croit la notice, « la déesse de l’eau assise sur un lion a tête de serpent-dragon unicorne ». La bête unicorne fait face au griffon sur la plaque d’ivoire sculptée dite « du paradis terrestre », qui date sans doute du IXe siècle.

Plus récente, sur le tombeau sculpté de Renée d’Orléans-Longueville, morte en 1515 à l’âge de sept ans, une petite licorne de marbre portant les armes familiales symbolise la pureté de la jeune fille. D’autres licornes héraldiques ornent les côtés de l’enfeu.

Dans le Marais, Le Musée de la chasse et de la nature, à Paris, est un lieu curieux, tout à la fois musée des plus classiques et réflexion ironique sur les pratiques muséographiques. La salle consacrée à la licorne se présente comme un cabinet de curiosités, où l’on trouve corne, mais aussi fumées (crottes), empreintes et statuettes de licorne, ainsi que quelques autres classiques des chambres des merveilles, bezoard et mandragore. Le musée est actuellement fermé pour rénovations, j’espère que cette salle particulièrement intrigante sera toujours là à sa réouverture, mais je n’en sais rien – j’ai essayé de les contacter par mail et par messenger, ils ne m’ont jamais répondu. Si par malheur la défense de narval de Cluny n’est vraiment plus visible, il y en a une autre là-bas.

Le cabinet de la licorne au Musée de la chasse et de la nature, à Paris.
Chez un antiquaire parisien. C’est un peu cher pour moi, mais si cela vous intéresse, écrivez-moi, je vous donne l’adresse.

Les chimères unicornes de Notre Dame dessinées par Viollet-le-Duc ? J’ai cru comprendre qu’elles n’avaient pas été trop abimées par l’incendie, j’irai voir quand on le pourra. Pour plus de détails, il vous faudra acheter mon livre, ou tout un chapitre est consacré au bestiaire de pierre.

Une photo des années 1880, peu après la restauration de la cathédrale. Chimères et gargouilles de Notre Dame, insensibles au feu comme il convient à des créatures diaboliques, ont presque toutes survécu à l’incendie d’avril 2019.
Cornell University Library, collection Andrew Dickson White.

Bien des licornes héraldiques passent et rampent sur les frontons et les salons des immeubles parisiens. Je n’en citerai qu’un, l’hôtel Lambert, sur l’Île Saint-Louis. Le salon des bains était décoré de fresques marines sur lesquelles apparaissait le capricorne unicorne, licorne marinée en langue héraldique, du blason des Lambert de Thorigny. Ce salon a été détruit par un incendie en 2013, mais il reste, sur le fronton de l’immeuble, le blason des Czartoryski, qui avaient acheté l’hôtel au XIXe siècle, supporté lui par deux licornes issantes, dont on ne voit que la tête et les membres antérieurs, et que l’on peut donc aussi imaginer marinées.

Bien loin de tout cela, derrière l’église de la Trinité, la maison de famille qui servait d’atelier à Gustave Moreau est sans doute mon musée parisien préféré. Les licornes y sont partout sur les tableaux éponymes, mais aussi sur toutes les versions du Poète persan et sur bien des dessins et études que vous pouvez feuilleter dans de longs tiroirs, plus ou moins bien classés par périodes et par thèmes.

Quelques pas de plus vers le Nord et vous arriverez à l’Église Saint-Jean de Montmartre, la première église en béton armé de France, construite dans les années 1900. Ses vitraux, dessinés par Jac Galland, sont bien plus récents que ceux de Saint-Étienne du Mont, et la représentation d’un cavalier de l’apocalypse aux côtés d’une blanche cavale à la corne dorée assez peu académique, mais impressionnante.

Le cavalier de l’apocalypse, vitrail de l’église Saint-Jean de Montmartre.

Les parisiens ont donc quelques licornes mais, surtout, ils croient aux licornes, du moins ils y croyaient à la veille de la révolution, à en croire Louis Sébastien Mercier dans son célèbre Tableau de Paris : « J’ai vu d’honnêtes bourgeois, d’ailleurs instruits des pièces de théâtre et bons Raciniens, qui d’après les estampes et les statues croyaient fermement à l’existence des sirènes, des sphinx, des licornes et du phénix ; ils me disaient “nous avons vu dans un cabinet des cornes de licornes”. Il a fallu leur apprendre que c’était la dépouille d’un poisson de mer; et c’est ainsi qu’il faut aux Parisiens, non leur donner de l’esprit, mais leur désenseigner la sottise, comme dit Montaigne ».

La licorne parmi les animaux

La licorne était l’une des bêtes sauvages vivant dans l’Orient lointain, où elle côtoyait le lion, l’éléphant, la panthère, le griffon. Elle est dans le texte de tous les bestiaires, et dans les illustrations de beaucoup.

Barthélémy l'Anglais
Barthélémy l’Anglais, Livre des Propriétés des choses, circa 1410. Aux animaux bien de chez nous, l’enlumineur Évrard d’Espinques a ajouté quelques créatures exotiques, le lion, le dragon, la licorne. Cette dernière est représentée parmi les animaux sauvages, qui sont à droite et en arrière-plan. Bibliothèque Nationale, ms fr 9140, fol 327r

Si la licorne est devenue une créature de légendes, c’est à tort que nous lui croyons parfois une origine mythologique. Pour les lettrés du Moyen Âge, il existait, quelque part en Orient, un quadrupède unicorne, mais ce n’était que l’une des nombreuses créatures merveilleuses des contrées lointaines qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion d’observer, au même titre que le tigre ou la girafe. Lions et guépards assez fréquents dans les ménageries des puissants, parfois même intégrés aux équipages de chasse, étaient mieux connus ; le singe était presque en Europe un animal familier.

(Dans le livre, vous aurez tous les détails sur les licornes d’Inde, d’Égypte, et d’Éthiopie, sur celles du jardin d’Eden qui se situait aussi par là bas, et même sur celles, moins connues, d’Amérique du Nord.

Les bestiaires médiévaux reprennent la liste d’animaux du Physiologus, y ajoutant d’autres créatures, de plus en plus nombreuses, voire des pierres ou des plantes. Voici les 38 articles du premier bestiaire en langue vulgaire, celui de Philippe de Thaon, au début du XIIe siècle: lion, licorne, panthère, dorcon (chèvre sauvage), hydre, crocodile, cerf, antilope, fourmi, centaure, castor, hyène, belette, autruche, salamandre, sirène, éléphant, mandragore, vipère, sarce, hérisson, goupil, onagre, singe, baleine, perdrix, aigle, pluvier, phénix, pélican, colombe, tourterelle, huppe, ibis, foulque, chouette, aimant, autres pierres.

Le Liber Subtilitatum de Divinis Creaturis, attribué à sainte Hildegarde de Bingen, est plus riche, décrivant 36 poissons, 72 oiseaux, 45 bêtes sauvages et 8 reptiles, sans compter les pierres et plantes. Le Bestiaire rimé de Guillaume le Clerc de Normandie développe avec une ampleur et une poésie jusque-là inconnues les métaphores chrétiennes. Dans le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival, l’allégorie chrétienne s’efface devant la rhétorique de l’amour courtois. Souvent écrits en langue vulgaire, ces traités ne sont pas des ouvrages savants ou religieux, mais ils s’adressaient à un public cultivé. Leurs références antiques ou orientales sont bien éloignées des traditions populaires orales, sur lesquelles nous en savons peu. Les contes de nos campagnes, dont sont issus les garous et autres farfadets, absents de l’univers des bestiaires, semblent avoir ignoré la licorne. Tout au plus devine-t-on quelques liens, ténus et peut-être récents, entre l’unicorne des traditions lettrées et la blanche biche des contes et chansons populaires.

Le cinquième des quinze signe de l’Apocalypse : les arbres et les plantes suintent du sang, à la consternation des animaux.
Et le quint signe si sera
Plaint de tristece et de dolour
Ces bestes mues crieront
Mercie à Dieu, leur creatour
Leur teste en haut leveront
Molt haurons angoisse et tristours

Le Livre de la vigne nostre Seigneur, XVe siècle.
Oxford, Bodleian Library, ms Douce 134, fol 43v

Rédacteurs et copistes des bestiaires se souciaient peu de savoir à quoi ressemblait la bête unicorne, et, si la tradition enseigne comment la capturer, nul ne s’est jamais préoccupé d’organiser une chasse. Au lecteur, il suffisait de savoir qu’elle était attirée par les jeunes vierges. C’était là sa nature, tout à la fois sa spécificité et sa raison d’être, et cette nature avait pour fonction première de permettre une représentation des mystères chrétiens. Il en allait de même de toutes les créatures du bestiaire médiéval, ce qui explique que, jusqu’au quatorzième siècle, les lettrés se soient peu préoccupés d’ajouter à ce corpus les animaux d’Europe qu’ils connaissaient bien, comme le lapin ou le loup, ou d’en ôter ceux qu’ils n’avaient jamais vus, comme la licorne, le dragon ou le phénix. La question de l’existence de la licorne ne se posait pas vraiment, et eût sans doute été jugée incongrue.

Le cor de Savernake, au British Museum. Le cor lui même date du XIIe siècle, le placage d’argent représentant des scènes de chasse du XIVe..

Le Livre des propriétés des choses du frère franciscain Barthélémy l’Anglais est considéré comme la première encyclopédie médiévale. De nouveaux animaux, mieux connus, intègrent son bestiaire, mais aucun n’en sort. Sur les nombreux manuscrits, puis sur les premiers livres imprimés, une grande image en demi ou pleine page ouvre généralement le XVIIIe livre, des proprietez des bestes. La licorne, le lion, le cerf et le cheval sont presque toujours présents à l’appel.

Je treuve en une fiction
Que sire Noble le lion
Fut Jadis si sires des bestes,
Que en tous cas les trouvoit prestes
De faire son commandement,
Et vivoit on si largement
A sa court de son vray demaine,
Que tousjours la trouvissiez plaine
D’alans, de cerfs, de lévriers,
De chevaulx et de bons coursiers,
De panthères et d’unicornes
De sangliers, si que leurs cornes
N’osassent lever a ce temps
Ne faire noise ne contens.
Brebis, vaches, moutons ne tors,
Chievres ne beufs, asnes ne pors,
Loups ne renars ne li tessons (blaireaux),
Lièvres, connins (lapins) ne hérissons
Ne nulle autre commune beste
N’eust osé lever la teste
Contre le dict du souverain,

— Eustache Deschamps, Traité du mauvais gouvernement de ce royaume…,1395

Barthélémy l’Anglais, Le livre des propriétés des choses, XIVe siècle.
Outre la licorne, remarquez le dragon et la sirène.
Bibliothèque municipale de Reims, ms 993, fol 254v.

À la Renaissance, les érudits font un premier tri dans le bestiaire médiéval, s’interrogent sur la réalité des animaux, terme qui remplace celui de bêtes, et leurs caractéristiques physiques. Leur caractère merveilleux, c’est-à-dire leur non-conformité aux modèles animaux habituels, entraîne l’élimination du centaure et du griffon hybride, des trop humaines sirènes, des humains déformés blemmyes et monopodes, des harpies cauchemardesques et de l’unique et flamboyant Phénix. Les satyres furent parfois assimilés aux singes. Le dragon et son petit cousin le basilisc, qui n’étaient après tout que des lézards ailés, résistèrent quelques temps, et la licorne un peu plus longtemps encore. Si l’on renonçait au triste conte rapportant sa capture par une vierge traîtresse, et on l’abandonna comme on abandonnait légendes de l’ours qui lèche ses petits pour leur donner forme ou du pélican qui nourrit ses oisillons de son sang, elle n’avait plus rien d’extraordinaire, excepté que ceux qui en parlaient ne l’avaient jamais vue. Nul, en Europe du moins, n’avait non plus jamais vu de girafe ou d’autruche.

La licorne est, de toutes les créatures imaginaires du bestiaire, celle qui passa le plus aisément dans le nouveau corpus des sciences de la nature. Le retour aux classiques, notamment Aristote dont l’oryx était une sorte d’antilope unicorne, et les multiples récits de voyageurs, comme Ludovico Barthema de retour de La Mecque, aidaient à y voir un animal comme les autres, quoique plus rare que beaucoup d’autres. Elle figura donc, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, dans des recueils de figures animales et des représentations peintes ou sculptées de la nature d’où griffons et même dragons, disparaissaient peu à peu.

Le paradis enrousé d’eau de grace, in Les Chants royaux de la conception couronnée de Rouen, XVIe siècle.
Remarquez le singe qui mange une pomme, signe que toute cette histoire va sans doute mal tourner.
Bibliothèque nationale, ms fr 1537, fol 87r

La licorne, les saints et Orphée

Bien des saints ermites, manquant de compagnie, ont tenté d’évangéliser les animaux sauvages. Orphée se contentait de jouer de la lyre pour les charmer. Et toujours, la licorne était là, souvent au premier rang, comme devant Adam.

Sainte Flore prêchant les animaux sauvages, XVe siècle.
Heidelberg, Universitätsbibliothek, ms bav pal lat 1726, fol 49r.

Le statut ontologique de l’animal, plus qu’une chose et moins qu’un homme, était aussi ambigu à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance qu’il l’est aujourd’hui. D’un côté, la théologie chrétienne fondée sur le texte de la Genèse distinguait soigneusement l’homme et les bêtes, et soumettait celles-ci à celui-là, comme illustré par les nombreuses représentations d’Adam, fier et debout, nommant les animaux. Parallèlement, un autre courant de pensée qui trouvait son origine chez Aristote et dans les légendes d’Europe du Nord,  insistait sur la continuité entre l’homme et les créatures vivantes et se glissait aussi parfois dans les récits chrétiens.

La vie et le martyre de saint Blaise, Heures de Louise de Savoie, circa 1450.
En haut à gauche, les animaux, au premier rang desquels la blanche licorne, s’assemblent à l’entrée de la caverne du saint pour qu’il les nourrisse et soigne ceux d’entre eux qui sont malades.
Bibliothèque Nationale, ms latin 9473, fol 176v.

Le modèle iconographique de Dieu créant les animaux, puis d’Adam les nommant, a été appliqué à d’autres scènes chrétiennes, mais non bibliques, faisant intervenir des bêtes sauvages mais pacifiées. Elles protègent Sainte Marie d’Égypte dans le désert, veillent sereinement le corps du premier martyr Saint Étienne, et surtout écoutent avec passion Saint Jean-Baptiste, Saint Blaise, Saint Roch, Saint Mammès de Césarée, Sainte Flore et quelques autres leur prêcher l’Évangile, qui dans le désert, qui dans la forêt.

La prédication aux bêtes sauvages, qui les rapproche de l’homme, est un classique de l’hagiographie légendaire médiévale. Sur les miniatures, le lion, le cerf et la licorne, les plus christiques des animaux, sont souvent au premier rang, donnant à la scène un caractère allégorique qui atténue ce qu’il pouvait y avoir de théologiquement problématique à trop assimiler l’animal à l’homme. Si Saint François d’Assise, patron des animaux, n’a pas été représenté avec une licorne, c’est parce qu’il parlait surtout aux oiseaux et est sans doute venu trop tard dans une Italie où les quadrupèdes unicornes étaient rares.


Les Métamorphoses d’Ovide sont un long poème latin, suite de récits allant de la création du monde à l’époque d’Auguste, dans un univers mythologique gréco-latin, donc païen. Nul, bien sûr, n’y est jamais changé en licorne. Rédigées au début du XIVe siècle, Les Métamorphoses d’Ovide moralisées en reprennent la structure dans un contexte plus chrétien et furent un des textes les plus recopiés, et les plus enluminés, de la fin du Moyen Âge.

Cette miniature d’un manuscrit de la fin du XIVe siècle illustre bien le mic mac théologique des Métamorphoses moralisées. À gauche, Dieu crée le monde à partir du chaos. À droite, Prométhée insuffle le feu de la vie dans l’homme. La licorne et ses potes, au milieu, ne savent plus très bien à qui se vouer.
Bibliothèque de Lyon, ms 742 B, fol 4r.

Après son retour des enfers, le poète Orphée, triste et vieux, mène une vie solitaire que seule la musique égaie parfois. Le chant de sa lyre est si beau qu’il captive même les bêtes féroces, qui se réunissent en paix autour de l’artiste. Dieu créait les animaux, Adam les nommait, Saint Jean-Baptiste et quelques autres leur prêchaient l’Évangile, Orphée les charme, mais la composition scénique reste la même, un personnage central entouré d’animaux calmes et attentifs. Revenu des enfers, Orphée devient dans l’Ovide moralisé médiéval une figure christique, et la blanche licorne conserve donc sa place, souvent au premier rang des auditeurs[1].

Plus loin sur le même manuscrit, Orphée charme les animaux.
Bibliothèque de Lyon, ms 742B, fol 167r.

Lorsque, à la Renaissance, l’Ovide moralisé est délaissé pour laisser la place aux Métamorphoses redécouvertes, le modèle iconographique reste inchangé. Comme dans les images de la Genèse, dragons et griffons se font rares puis disparaissent, mais la licorne garde sa place.

Orphée charmant les animaux resta, jusqu’au XVIIIe siècle, un exercice quasi-obligé du répertoire des peintres et graveurs, peut-être parce que, les thèmes chrétiens passant de mode, c’était la seule scène classique et profane à la disposition d’artistes qui devaient montrer, comme c’est encore le cas aujourd’hui, qu’ils pouvaient représenter avec réalisme toute la nature morte et surtout vivante.

Chaque musée européen a depuis, sur ses murs ou dans sa réserve, au moins un tableau, une gravure, une médaille représentant l’aède jouant de la lyre dans la forêt, parfois devant la bouche fumante des enfers, pour un auditoire bestial et attentif. Les deux frères flamands Jacob et Rolandt Savery, ont bien dû peindre cette scène une trentaine de fois, et la licorne est toujours là. Elle est là aussi, tout comme le griffon, dans le poème de Tristan l’Hermite, L’Orphée, en 1641 :

Là se viennent coucher en diverse posture
Cent animaux divers de forme & de nature :
La frauduleuse Hyène, & de qui la beauté
Sous un port innocent cache sa cruauté.
Le Cheval glorieux, simbole de la guerre,
Le Linx aux yeux perceants, dont l’eau se change en pierre.
L’Escurieu sautelant qui n’a point de repos,
La Marmote assoupie et le Singe dispos.
Le Castor y fait voir sa longue pane rousse,
Le Por espic ses trais dont luy-mesme est la trouse.
Le Tigre y met au jour son beau gris argenté
Qu’avec art la nature a si bien moucheté.
[…]
Là, se vient présenter la Martre Zibeline,
Là, se laisse ravir la pure et blanche Hermine.
Le chat que al Lybie enfante en ses ardeurs,
Y fait profusion de ses bonnes odeurs:
Le Grifon de son or, & l’aimable Licorne.
Y donne pour tribut sa précieuse corne.

Plus près de nous Gustave Moreau, puis Reiner Maria Rilke, puis Jean Cocteau, ont peint, écrit, monté ou filmé Orphée et les licornes, mais séparément, comme s’ils relevaient de la même esthétique, mais pas, finalement, de la même histoire.

  et chacun de vous se retourne sur son Eurydice de fumée
 qui du regard même se brouille évanouissante sans surseoir
 ne reste que la licorne du soir fouillant dans le tuf du soir
 et son gros œil d’escarboucle tourne câlin de gêne embrumée
  
 ― Jacques Roubaud, ∈ 

[1] Julia Drobinsky, Le cycle d’Orphée dans l’Ovide moralisé de Rouen, et Stefania Cerrito, L’Ovide moralisé à l’aube de la Renaissance,  in Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2015.

Les sylvains, les licornes et les chevaliers noirs

Les miniatures d’un livre d’heures de la fin du XVe siècle apportent sur la vie des hommes sauvages, et leurs relations avec les licornes, un éclairage presque ethnographique.

Je pensais avoir quasiment terminé d’écrire ce livre lorsque j’ai découvert un manuscrit à côté duquel j’étais passé jusqu’ici, les Vanderbilt Hours. Copié à Bourges à la toute fin du XVe siècle, ce livre d’heures en français a été illustré par deux enlumineurs, Jean de Montluçon et son fils Jacquelin. Il est aujourd’hui dans les collections de la bibliothèque Beinecke de l’université de Yale, aux États-Unis.

Dans les bandeaux inférieurs de presque tous les folios sont dessinées des scènes de la vie très mouvementée d’un peuple d’hommes des forêts, barbus et trappus, le corps couvert de poils blancs ou bruns à l’exception du visage et des genoux. L’ensemble des miniatures forme non pas un récit linéaire, mais comme une série d’instantanés de la vie de cette tribu sylvestre, dans lesquels on devine une critique pleine d’humour mais assez féroce de la société chevaleresque.

Faute de texte, puisque tout cela illustre un livre d’heures, nous n’avons que les images pour tenter de comprendre la vie des sylvains et la place qu’y tiennent les licornes. Je vais sûrement dire quelques bêtises, mais l’historien a déjà sur l’ethnologue ou le journaliste l’énorme avantage que son sujet d’études ne risque pas de venir lui faire remarquer qu’il écrit n’importe quoi ; cet avantage est encore plus manifeste lorsqu’il travaille sur une peuplade imaginaire.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 51v-52r, Vanderbilt Hours

Beaucoup de représentations d’hommes sauvages à la fin du Moyen Âge montrent, par inversion parodique, une société dominée par les femmes. La tribu représentée ici soit, par exception, plutôt patriarcale, ou que les femmes y soient peu nombreuses puisqu’elles apparaissent rarement sur les miniatures, qui il est vrai mettent en scène de très nombreux combats.

Sur près de la moitié des pages du manuscrit, les sylvains affrontent les créatures féroces qui infestent la région, dragons bipèdes ou quadrupèdes, lions, ours, éléphants, chameaux et porcs épics géants. Les blanches licornes, sans doute herbivores comme les cerfs, ne semblent pas leurs ennemies et ne sont jamais agressives.

Une guerre oppose les hommes de la forêt à une troupe de chevaliers protégés par des armures noires. S’il arrive que les sylvains se battent entre eux, ils se défendent surtout contre les envahisseurs. Ces derniers sont le plus souvent sur des chevaux à la robe sombre, tandis que les hommes sauvages montent des ours, des chameaux, parfois même des dragons… ou des licornes. Tout nus et sauvages qu’ils soient, les indigènes ne sont en rien des primitifs et savent manœuvrer des navires à voiles, utiliser des bombardes contre les fortifications, et même danser au son de la harpe.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 26v, Vanderbilt Hours

Ici, un sylvain monté sur une licorne tente d’en capturer une autre, montrant que si l’animal est bien sauvage, il peut être maîtrisé et apprivoisé. On remarque que la licorne chassée a une silhouette plutôt caprine, et des sabots fendus, tandis que celle qui la poursuit, d’allure plus équine, a des sabots pleins. Peut-être s’agit-il de deux espèces différentes ?

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 15v, Vanderbilt Hours

Un homme sauvage aux épais poils bruns chevauche une licorne équine couverte d’un caparaçon de brocart rouge, dont on devine qu’il a dû être volé aux  envahisseurs. Le sylvain semble jouer au chevalier, et peut-être se moque-t-il des étrangers vêtus de métal noir, qui dans l’ensemble n’ont pas le beau rôle sur cette série de miniatures postcoloniales avant l’heure. Peut-être les Montluçon père et fils avaient-ils lu Tacite décrivant la résistance des Pictes et des Germains à l’invasion romaine.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 75r, Vanderbilt Hours

Une femme sauvage, montée en amazone sur une licorne à la démarche tranquille, mène par une laisse un cheval noir et un envahisseur récemment capturé. On devine que le prisonnier doit se sentir un peu humilié sous son épaisse armure. 

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 86r, Vanderbilt Hours

Découvrant qu’il y avait des licornes dans la région, les chevaliers noirs ont décidé eux aussi d’en capturer une. Ils ont donc installé une jeune vierge dans un lieu discret, et se sont postés aux alentours. C’est lorsque la licorne s’est approché que les sylvains, dissimulés dans les fourrés, ont pris les chasseurs à revers et se sont emparé de l’animal et de la demoiselle. Un chevalier a été tué, ou au moins laissé nu dans la forêt, puisque l’un des hommes sauvages a rapporté son épée, qui semble un peu trop grande pour lui, et revêtu son tabard bleu.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 82v, Vanderbilt Hours

J’avoue ne pas savoir trop qui dire de cette dernière peinture. La licorne et le cerf ont une forte symbolique christique, mais c’est moins le cas de l’ours, et les yeux de la fontaine regardent la scène un peu bizarrement. Si l’écu de tanné aux quatre étoiles d’or, le seul qui apparaisse sur tout le manuscrit, indique le propriétaire originel du livre d’heures, l’image est peut-être une sorte de rébus qui pourrait aider à retrouver son nom.

Bibliothèque de Grenoble, ms 1011, fol 41r

Cette miniature provient d’un autre livre d’heure illustré par les mêmes enlumineurs, jean et Jacquelin de Montluçon, et présentant aussi, quoi que de manière beaucoup moins scénarisée, la vie des hommes sauvages. À défaut de licorne, j’y ai trouvé cet espèce de griffon sans ailes et unicorne.

Copiées et illustrées à la fin des années 1490, les Heures Vanderbilt sont plus ou moins contemporaines de la découverte du nouveau monde. La première lettre de Christophe Colomb dans laquelle il décrit ses rencontres avec des Indiens, était traduite et publiée en latin dans toute l’Europe dès 1493. Chacun savait qu’il y avait en Inde des licornes et des dragons, et les Indiens du Nouveau Monde furent d’emblée assimilés aux hommes sauvages de l’imaginaire médiéval. Peut-on donc voir dans les illustrations de ce livre d’heures une allusion à la conquête de l’Amérique, qui ne commençait qu’à peine ?
Ce n’est pas absolument impossible, mais cela semble quand même un peu tôt, et donc improbable. Le thème de l’affrontement entre hommes sauvages et chevaliers apparait d’ailleurs sur des tapisseries dès les années 1400. S’il y a dans les curieuses images de ce manuscrit une critique de la colonisation, c’est plus vraisemblablement de celle, un peu abstraite, des sylvains vivant dans les profondeurs des forêts d’Europe.

Licorne et homme sauvage
Cette scène bizarre, dans laquelle une licorne pointe sa corne vers la plante du pied d’un homme sauvage, apparait sur plusieurs manuscrits du XVe siècle. Il s’agit peut-être d’une fable ou légende qui, faute d’être passée dans la tradition écrite, a été oubliée.
Yale, Beinecke Library, ms 1216, fol 41r