➕ Les séries jaunes, la licorne au naturel

Sur les tentures naturalistes du roi de Pologne Sigismond, aujourd’hui à Cracovie, et celles de la famille Borromée à Isola Bella, la licorne n’est qu’un animal sauvage parmi d’autres, mais elle reste plus souvent qu’à son tour au centre de la scène.

Les tentures rouges de la dame à la licorne étaient héraldiques, peut-être vaguement symboliques. Les toiles vertes de la chasse à la licorne étaient allégoriques et surchargées de références chrétiennes. Un demi-siècle plus tard, sur les tapisseries de Flandre qui s’exportent alors dans toute l’Europe, la licorne, qui est désormais plus un animal qu’un symbole, semble dessinée d’après nature. Elle reste cependant plus souvent qu’à son tour au centre de la scène, et les récits traditionnels à son sujet ne sont pas oubliés[1].

Tout au long des années 1550, le duc de Lituanie et roi de Pologne Sigismond II fit réaliser en Flandre, pour son palais de Cracovie où elles se trouvent encore aujourd’hui, la plus impressionnante collection de tapisseries en Europe, plus d’une centaine de pièces de grande taille. On y trouve des tentures héraldiques, mais les plus belles pièces sont des récits de l’Ancien testament, l’histoire d’Adam et Eve, celle de Noé, la construction de la tour de Babel, et surtout des verdures, tapisseries naturalistes mettant en scène une faune sauvage et souvent exotique dans des paysages réalistes et foisonnants bien différents des millefleurs bien rangés de la fin du Moyen Âge.

L’embarquement dans l’Arche. Palais du Wawel, Cracovie.

Un tel programme iconographique, la plus importante série de tapisseries jamais réalisée en Europe, fut une aubaine pour les ateliers de Bruxelles, où furent sans doute tissées la plupart des toiles. Plusieurs peintres dessinèrent les cartons, plusieurs ateliers se partagèrent le tissage, et tous n’avaient peut-être pas la même idée de la zoologie biblique. La licorne est ainsi absente des six toiles contant l’histoire d’Adam et Eve, et notamment de la scène de la Création, mais elle aurait peut-être été là si, comme dans une série réalisée à la même époque et dans les mêmes ateliers pour les Medici, l’épisode d’Adam nommant les animaux avait été inscrite au programme. Elle ne rate pas l’embarquement dans l’Arche, mais ne semble plus être là à l’arrivée ; on pourrait s’en inquiéter, mais peut-être est-elle cachée par quelque autre et plus gros animal, éléphant ou dragon.
Les luxueuses tentures bibliques de Sigismond lancèrent une mode : jusqu’à la fin du XVIIe siècle, les séries de la Création, et plus encore de l’histoire de Noé, furent recopiées, souvent un peu modifiées, et le récit parfois enrichi de nouveaux épisodes. La licorne, et souvent aussi sa cousine la girafe unicorne, se glissèrent alors à l’occasion dans la foule des animaux[2].

Faute peut-être de pouvoir entretenir, comme le faisait à Prague l’empereur Rudolf, une véritable ménagerie exotique, Sigismond fit surtout réaliser de très nombreuses tapisseries animalières. Du coup, il avait des licornes, et même une famille de dragons, ce que le Habsbourg n’avait pas. Il reste une quarantaine de ces tentures, aux teintes jaunes, beiges et vert pâle, où se côtoient les créatures de l’ancien et du nouveau monde, et quelques-unes qui ne sont finalement d’aucun.

L’ambiance est naturaliste, presque réaliste, mais plusieurs thématiques proviennent directement du bestiaire médiéval. Sur une toile, la panthère combat son vieil ennemi le dragon. Sur une autre, la licorne trempe sa corne dans les eaux d’une rivière, faisant fuir un serpent à la gueule inquiétante. L’autre ennemi des serpents, le cerf, lui fait face et se prépare peut-être à dévorer le reptile. L’image du couple du cerf et de la licorne fait aussi penser aux poèmes alchimiques de Lambspring dont le plus ancien manuscrit date de 1556. Enfin, on voit derrière la licorne un autre animal très présent dans les verdures du Wawel, la girafe unicorne. Elle est au centre d’une autre tenture, baptisée selon les catalogues le lynx et la licorne ou le lynx et la girafe. Elle apparaît également en arrière-plan du combat de la panthère et du dragon. Deux girafes dont l’une, sans doute le mâle, est armée d’un bois de cerf, se promènent tranquillement dans la forêt sur une petite tapisserie verticale.

L’histoire des tapisseries de combats d’animaux – pugnæ ferarum – qui décorent aujourd’hui le palais des Borromée, sur une île du lac majeur, est moins bien connue. Le dessin ressemble à celui des verdures du Wawel, jusqu’aux petites girafes unicornes en arrière-plan, mais les scènes sont dans l’ensemble plus violentes, et bordées de cartouches portant des citations bibliques. On a cru un temps que ces toiles provenaient également de la collection du roi Sigismond[3] ; on pense aujourd’hui, sur la foi d’inventaires, qu’elles ont été réalisées pour un ecclésiastique, sans doute le cardinal de Guise, dans les années 1560,  avant de passer dans la famille Mazarin. Les Borromée, qui ont une licorne sur leur blason, en auraient fait l’acquisition au XVIIe siècle pour décorer leur palais nouvellement construit sur Isola Bella. Quoi qu’il en fut, ces tapisseries proviennent vraisemblablement des mêmes ateliers bruxellois que beaucoup de celles de Cracovie.

Sur la plus grande et la plus impressionnante des tentures, une licorne est attaquée par quatre fauves. La bête, aussi musclée que ses agresseurs, se défend avec acharnement et transperce de sa corne la patte d’une panthère. Dans le cartouche inférieur, un emblème original présente une licorne pointant sa corne vers le sol, entourée d’un lion et d’autres animaux, accompagnée de la devise Durum aliena vivere ope – il est dur de dépendre des autres pour sa survie. On devine que, gênée par sa longue corne, la licorne a besoin d’autrui pour se nourrir. Dans le cartouche supérieur, une citation de l’Ecclésiaste rappelle que Dieu a donné pouvoir à l’homme sur toutes les bêtes qui nagent, marchent et volent.

Sur une autre toile, une licorne s’apprête à transpercer de sa corne un lion réfugié dans un arbre. La scène rappelle celle de l’unicorne plantant sa corne dans un tronc d’arbre, mais c’est ici le lion qui est piégé. Au premier plan, une famille de singes s’enfuit, la mère portant, comme dans les illustrations du bestiaire, un petit dans ses bras et l’autre sur son dos. Dans le cartouche, un passage du psaume 22, Sauve moi de la colère du lion et des cornes de la licorne, incite à voir dans les deux combattants des représentations des destructrices passions humaines. À l’arrière-plan pourtant, au cœur de la forêt, les animaux, parmi lesquels une girafe unicorne, attendent qu’une autre licorne trempe sa corne dans les eaux de la rivière pour boire, donnant de la bête une image plus positive, et montrent qu’il ne faut pas chercher à être trop précis dans les lectures allégoriques.

Les licornes de ces scènes naturalistes ne sont plus, comme un demi-siècle auparavant dans les tentures de la Chasse et de la Dame à la licorne, des images ou des symboles. Ce sont des bêtes parmi d’autres, sauvages, exotiques, parfois féroces, mais comme dans les traités de zoologie de Conrad Gesner, rédigés à la même époque, les récits issus du bestiaire et des traditions médiévales n’ont pas totalement disparu.


[1] Ce chapitre doit beaucoup à la thèse de Carmen Cramer Niekrasz, Woven Theaters of Nature: Flemish Tapestry and Natural History, 1550-1600, 2007.
[2] Magdalena Piwocka, The Story of Noah and The Story of Babel from the Tapestry Collection of Sigismund Augustus, in Folia Historiae Artium, 2015.
[3] Marcel Roethlisberger, La tenture de la licorne dans la collection Borromée, 1957.

📖 Au pays de tapisserie : Millefleurs et feuilles de choux

Je ne parle guère dans mon livre que des deux séries de tapisseries à la licorne les plus connues, celles de Cluny et des Cloisters. Il y en a bien d’autres.

Sur la célèbre tapisserie de Bayeux, brodée à la fin du XIe siècle donc près de quatre siècles avant que ne soient tissées les riches tentures du début de la Renaissance, apparaissaient déjà une licorne, peut-être deux, trois au grand maximum, dans la bordure inférieure de la toile. L’une est attaquée par des chiens, l’autre poursuivie par tout un équipage de chasse. Elles ne pèsent cependant guère en comparaison des dizaines de dragons et, plus encore, de griffons qui meublent les marges du récit. La licorne est d’ailleurs absente de la scène, représentée au tout début de l’histoire, dans laquelle Adam nomme les animaux. Au XIe siècle, lorsque cette broderie a été réalisée, la licorne était tenue pour un animal réel, mais sans importance particulière et vraisemblablement pas présent en Angleterre.

Les images officielles de la blanche bête sur les deux séries de tapisseries les plus connues, la Dame à la licorne et la Chasse à la licorne, se détachent sur un charmant fond rouge ou vert de petites fleurs, de plantes sylvestres, de fruits des bois et d’herbes sauvages, ce que l’on appelle un millefleurs. Si les compositions en sont hiératiques et peu réalistes, les plantes sont souvent représentées avec soin, aussi reconnaissables que les animaux, et de très sérieux ouvrages les ont cataloguées[1].

Dans le monde germanique, les chasses mystiques à la licorne, allégories de l’Annonciation, peuvent être peintes, sculptées mais aussi parfois brodées ou tissées, sur fond de millefleurs, sur la tenture ornant le devant de l’autel, l’antependium.

Et le monde est pareil à l’ancienne forêt
Cette tapisserie à verdure banales
Où dorment la licorne et le chardonneret

— Louis Aragon, Brocéliande, 1942.

Dans la première moitié du XVIe siècle, les millefleurs passent de mode et laissent place à un décor qui a moins bien vieilli, et que les historiens de l’art ont assez à propos baptisé feuilles de choux – ou aristoloche, une plante qui sonne un peu plus savant mais qui a le même aspect. Les licornes, et plus souvent encore les griffons, y abandonnent leurs poses hiératiques pour s’ébattre plus librement, et parfois combattre, dans des paysages ocres ou vert pâle.

Les licornes sur feuilles de choux sont sans doute plus nombreuses que celles sur millefleurs, mais elles sont quand même moins à leur avantage. Surtout, nous n’avons aucune série complète dont la belle cavale blanche soit l’héroïne. Elle n’y est le plus souvent qu’un animal parmi d’autres, auprès du cerf, du lion, de la girafe et du griffon. Si les scènes de chasse restent fréquentes, un nouveau thème apparaît sur les tapisseries vers le milieu du XVIe siècle, les pugnæ ferarum, les combats de bêtes sauvages et exotiques, qui sont une bonne occasion de mettre en scène la licorne. La blanche bête affronte le plus souvent l’un de ses ennemis dans les récits médiévaux, le lion, comme sur les luxueuses tapisseries du palais Borromée à Isola Bella, dont il sera question dans un autre post. L’autre adversaire traditionnel de la licorne, l’éléphant, fait quant à lui face à un nouveau venu, le rhinocéros

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n’en vaut la peine, mais c’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse. J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer. Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions.
Que de choses ces graves personnages auraient à dire s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée! De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins !

— Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1834

Déjà, parmi les tapisseries aux millefleurs, se sont glissées quelques simples broderies. C’est moins précieux, c’est moins impressionnant, c’est moins souvent exposé dans les musées, mais les licornes y sont un peu les mêmes que sur les tapisseries.

Je cite dans mon livre le catalogue d’une vente aux enchères, en 1904. Une tapisserie y représente l’équipage du roi Charles VII rencontrant, dans la forêt du Mans, de nombreux animaux parmi lesquels une licorne et plusieurs lions. S’il n’est pas impossible que cette toile ait disparu, il est plus probable qu’elle décore discrètement quelque château ou hôtel particulier. Je suis preneur de toute information à ce sujet.

Dans Le maître de forges, son plus grand succès, le romancier populaire Georges Ohnet décrit une série de tapisseries représentant l’histoire de Renaud et Armide dans la Jérusalem libérée de Torquato Tasso :

Les lampes éclairaient doucement les vieilles tapisseries dont les murs étaient recouverts. C’était l’admirable série des amours de Renaud et d’Armide. Sous une tente de pourpre et d’or, le chevalier, couché aux pieds de l’enchanteresse, souriait en levant d’un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin, les deux chevaliers libérateurs traversaient la forêt enchantée, écartant à l’aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Armide, debout sur son char traîné par des licornes blanches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois.

— Georges Ohnet, Le Maître de Forges, 1882

Cette série de tapisseries est sans doute une invention du prolixe romancier, mais si elle existe dans quelque château, le char d’Armide traîné par des licornes blanches ressemble sans doute à celui que l’on voit sur ce dessin du XVIIe siècle.

Giacinto Gimignani, Le Char d’Armide, XVIIe siècle. Galerie Albertina, Vienne

Les licornes apparaissent régulièrement sur les nombreuses tapisseries représentant des scènes de la Genèse, la création des animaux, Adam nommant les animaux, l’embarquement et le débarquement de l’arche de Noé. Je ne vais pas vous remettre les images ici, elles sont déjà pour certaines dans les posts consacrés à l’iconographie biblique, et seront bientôt pour d’autres dans celui qui traitera des tapisseries du roi de Pologne Sigismond II, que j’ai soigneusement évité d’utiliser pour illustrer cet article.

La licorne étant absente des récits antiques, il était en revanche plus difficile de la caser sur les nombreuses séries de tapisseries illustrant l’histoire romaine. Quand on la croise, elle est purement décorative. Sur une riche tapisserie flamande du XVIe siècle représentant les ruines romaines du Colosseum, elle apparaît dans les marges, un animal sauvage parmi d’autres. C’est sans doute le cas sur d’autres tapisseries, sans que cela soit précisé dans les catalogues et donc sans que j’aie beaucoup de chances de la trouver.

[1] Voir par exemple, pour les tapisseries des Cloisters, Margaret Freeman, The Unicorn Tapestries, 1976.

📖 La corne plantée dans l’arbre

e la lettre du Prêtre Jean aux contes de Grimm, l’histoire de la licorne trop sûre d’elle coincée après avoir planté sa longue corne dans un arbre a connu bien des variantes. En voici deux dont, faute de place, je n’ai pas pu parler dans mon livre – et quelques images.

L’histoire devait être assez populaire dans les années 1600. Elle apparait non seulement chez Shakespeare, mais également en 1590 dans le long poème d’Edmund Spenser, The Faerie Queen :

“…Like as a Lion, whose imperial Power
A proud rebellious Unicorn defies,
T’ avoid the rash Assault and wrathful Stower
Of his fierce Foe, him to a Tree applies,
And when him running in full Course he spies,
He slips aside; the whiles that furious Beast
His precious Horn, sought of his Enemies,
Strikes in the Stock, ne thence can be releast,
But to the mighty Victor yields a bounteous Feast.…”

George Chapman, un dramaturge contemporain et proche de Shakespeare, rapporte dès 1603 dans Bussy d’Ambois une version bien différente, où la licorne s’en sort mieux :

I once did see
In my young travels through Armenia
An angrie unicorn in his full carier
Charge with too swift a foot a Jeweller
That watcht him for the Treasure of his browe;
And ere he could get shelter of a tree,
Naile him with his rich Antler to the Earth.

On remarque dans ce dernier passage plusieurs détails uniques et intéressants. Ce texte est le seul à situer la licorne en Arménie, et le lion y devient un bijoutier, ce qui préfigure le conte des frères Grimm. D’autre part, le nom anglais  Antler désigne, en principe, les bois du cerf, ce qui donne de la licorne une image assez particulière. Enfin, la licorne prend le joailler de vitesse et parvient à le clouer au sol, ce qui est pourtant plus aisé avec une corne qu’avec un andouiller, juste avant qu’il ne se soit réfugié derrière l’arbre.

Au tournant du XXe siècle, les contes de Grimm sont très populaires. Dans les nombreuses éditions illustrées, la licorne y est blanche, chevaline, mais bien plus trappue et violente que lorsqu’elle accompagne une jeune vierge.

Caricature antibritannique dans un journal allemand, Kladderadatsch, en 1899, pendant la guerre des Boers. C’est aussi le temps où l’on croyait plus ou moins à la présence de licornes en Afrique du Sud.

📖 Le bestiaire de bois

Quelques autres licornes sculptées dans le bois, le plus souvent des églises. Pour l’explication de ce qu’est une miséricorde, il vous faudra aller voir mon livre !

C’est en Angleterre que les miséricordes, et donc les miséricordes à la licorne, sont les plus nombreuses. Lorsqu’un chevalier transperce de sa lance une licorne réfugiée dans le giron d’une jeune vierge, d’autres scènes du bestiaire médiéval sont présentes sur les stalles voisines.

Des licornes, parfois plus ou moins héraldiques, décorent aussi quelques accoudoirs ou le dos des bancs et des stalles des églises médiévales. Attention cependant à ne pas confondre celles qui sont réellement médiévales et celles, aussi nombreuses, qui ont été restaurées et parfois ajoutées à la fin du XIXe siècle.

  • Banc d'église, Sefton, Lancashire.

Les poutres sculptées sont une tradition plus récente, et qui ne semble guère avoir pris en dehors de la Bretagne. Sur les sablières, longues poutres qui supportent la charpente, les licornes prennent part à de longs et parfois étranges défilés, souvent sculptés, parfois peints.

Toutes ces poutres ont été sculptées en Bretagne, entre 1500 et 1550. On n’en regrette que plus que le bâtiment du XIIIe siècle de la Maison des Templiers de Metz, dans lequel se trouvaient plusieurs poutres médiévales où étaient peints des défilés d’animaux faisant penser au roman de Renart, ait été détruit au début du XXe siècle. Sur le dessin qu’en fit dans les années 1830 un érudit local, M. de Saulcy, un érudit local au XIXe siècle apparait en effet une licorne debout sur ses pattes arrière et portant un mystérieux paquet.

Mémoires de l’académie de Metz, 1834-1835.

Toutes les licornes de bois ne se trouvent bien sûr pas dans les églises, en voici quelques unes décorant des lieux profanes, même si la dernière a un thème religieux.

Dans un parc de Nijni Novgorod….

📖 Fables et contes

Un peu comme pour les bestiaires, j’avais beaucoup d’images qui n’ont bien sûr pas toutes trouvé place dans mon livre. Voici donc quelques miniatures, et de nombreuses gravures, ou apparait la licorne.

Les recueils manuscrits de Dialogues des créatures sont parfois, à la fin du Moyen Âge, enrichis de miniatures qui développent des scènes différentes de celles des bestiaires. Leur succèdent dès la fin du XVe siècle des compilations imprimées de fables d’Esope, dont bien peu remontent effectivement au fabuliste grec, qui sont systématiquement accompagnées de nombreuses gravures. La licorne y est parfois moquée pour son orgueil ou sa suffisance, comme dans les fables La licorne et le corbeau ou La licorne, le léopard et le dragon – pour en connaître le récit et la morale, il vous faudra aller voir mon livre.

Parfois, sans être citée dans le texte, elle apparaît simplement dans la foule des animaux qui suivent celui qui, déjà, en est devenu le roi, le lion. Elle se moque aussi, comme tout le monde, de la guenon qui présente son nouveau-né à Jupiter comme le plus beau bébé du monde.

Elle prend part à la guerre entre les quadrupèdes et les oiseaux, comme la précédente une véritable fable d’Ésope présente dans de nombreux recueils. Le personnage principal en est la chauve-souris qui ne veut pas prendre parti et finit par être rejetée par tous. Il est bien sûr totalement anachronique d’y voir une allégorie de la bisexualité, mais c’est quand même tentant. Sur quelques gravures apparaît le griffon, qui semble s’être posé moins de questions identitaires et avoir rapidement choisi le camp des oiseaux.

La licorne et la huppe, qui apparaît dans quelques recueils de vraies et fausses fables d’Esope à la fin du XVIIe siècle, est une fable moderne, contemporaine de celles de La Fontaine.

Fables d’Esope avec les figures de Sadeler,1689.

Au XIXe siècle, les légendes populaires reviennent à la mode. Suivant l’exemple des frères Grimm, des auteurs de toute l’Europe publient des recueils dans lesquels il n’est pas toujours possible de faire la part de la tradition orale, de l’embellissement et, parfois, de l’invention. Les fables  prennent du volume et deviennent contes. La licorne plante sa corne dans un arbre dans Le Vaillant petit tailleur, elle ne parvient pas à monter dans l’Arche dans un conte juif[1], un ours dont la corne unique cache une escarboucle apparaît dans un conte islandais[2], un quadrupède à longues pattes et longue corne rode dans les lochs de l’île de Skye[3], mais il est difficile de dater des récits dont nous n’avons souvent pas de trace écrite avant l’époque romantique. Dans les années 1900, certains auteurs se font même une spécialité d’en créer de nouveaux, dont l’action se situe toujours dans le même Moyen Âge intemporel et légèrement féérique. Ces contes reconstruits, trop beaux, trop naïfs et trop gentils pour être vrais, ont pour la plupart été vite oubliés. Un exemple parmi des dizaines, dans le magazine anglais The Strand,  le même qui publiait les aventures de Sherlock Holmes, parut en 1895 un conte de E.P. Larken intitulé la licorne. On y retrouve un topos classique des contes de fées, les trois frères (ou les trois sœurs) dont le benjamin, plus honnête et courageux, réussit là où ses brutaux ainés ont échoué. Laissé pour mort par ses frères Fritz et Franz, Hans, avec l’aide de la licorne, trouve la fontaine enchantée dont l’eau transforme ce qu’elle touche en or et, bien sûr, épouse la princesse.


[1] Gertrude Landa, Jewish Fairy Tales and Legends, 1919.
[2] Jón Árnason, Íslenzkar þjóðsögur og ævintýri, 1864.
[3] John Gregorson Campbell, Superstitions of the Highlands & Islands of Scotland, Glasgow, 1900, p.217.

📖 Licornes ailées

Je suis spécialiste de la licorne. J’en connais quelques autres, ainsi que des experts en sirènes et gargouilles. Il y a sans doute, même si je n’ai jamais croisé son chemin, au moins un érudit qui connait toute l’histoire de Pégase et des chevaux ailés et qui, s’il lit un jour mon livre, risque d’être déçu.

Je suis en effet passé un peu vite sur les chevaux ailés et cornus d’Éthiopie, dont j’ai fait à tort une invention de la fin du Moyen Âge. Ils proviennent, comme le monoceros et beaucoup de créatures des bestiaires tardifs, de l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien. Au livre 8, quelques lignes au-dessus du passage sur les bœufs unicornes et tricornes, le naturaliste assure que « L’Éthiopie produit des lynx en grand nombre, des sphinx au poil roux, avec deux mamelles à la poitrine, et beaucoup d’autres animaux monstrueux, des chevaux ailés armés de cornes qu’on appelle pégases ». Pline devient plus prudent au livre X, où il écrit « Je regarde comme fabuleux les pégases, oiseaux à tête de cheval, et les griffons au bec crochu et aux longues oreilles, attribués les uns à la Scythie, les autres à l’Éthiopie ». C’est bien sûr le premier passage qui est repris dans quelques bestiaires encyclopédiques tardo-médiévaux, comme le De natura rerum de Thomas de Cantimpré ou le Der Naturen Bloeme de Jacob van Maerlant, qui situent donc ces pégases à cornes, comme parfois l’unicorne ou le monoceros, en Éthiopie.

Il reste que le texte de Pline est clair, ces chevaux ailés sont armés de cornes, cornibus armatos, au pluriel donc. Les enlumineurs leur ont toujours attribué au moins deux cornes, les plus généreux allant parfois jusqu’à cinq ou six. Ces armes sont souvent courtes et recourbées comme celles des taureaux, ou semblables à des bois de cerfs, le latin cornu désignant aussi bien les cornes des bovins et caprins que les bois des cervidés.

Ces pégases exotiques et cornus ne sont pas confondus avec le Pégase mythologique dont ils partagent le nom, cheval ailé qui n’a donc pas de corne. C’est en vain que l’on cherche une licorne ailée dans les miniatures illustrant les bestiaires, ou un pégase unicorne sur les pages décorées des nombreux manuscrits des Métamorphoses d’Ovide.

Les très rares licornes ailées des manuscrits, gravures, médailles et tapisseries de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance n’ont aucun lien avec les Pégases d’Ethiopie et sont des délires isolés, des créatures solitaires qui n’ont pas eu de descendance. Même en héraldique, où tous les animaux pouvaient à l’occasion se voir pousser des ailes, cela arrive moins souvent à la licorne qu’au cerf ou même au sanglier.

➕ Voisins de bestiaire

Où nous découvrons quelques compagnons de bestiaire de la licorne, certains connus comme le dragon, la baleine, la sirène ou l’éléphant, d’autres moins comme le bonnacon, la calandre ou le manticore.

Avant d’aller plus loin avec la licorne médiévale, faisons un peu connaissance avec son entourage, ceux que l’on pourrait appeler ses voisins ou compagnons de bestiaire. Retrouvons certains d’entre eux dans le bestiaire d’Anne Walshe conservé sous la côte GKS 1633 à la bibliothèque royale de Copenhague qui, par chance, vient d’en rendre publiques de très bonnes images.
Avec cent-vingt-trois entrées, ce manuscrit en latin sans doute copié en Angleterre au XIVe siècle, est relativement riche. Il décrit notamment le griffon, absent de beaucoup d’autres textes. Sans cadres décorés, sans feuille ou poudre d’or, ses miniatures ne sont pas les plus impressionnantes. Ce sont de simples dessins en ligne noire rapidement coloriés, mais leur style un peu gamin et leur humour n’a pas vieilli.
On ignore si ce manuscrit d’assez petit format, une vingtaine de centimètres de haut pour une douzaine de large, était d’emblée destiné à des enfants, ce qui en ferait un cas unique et expliquerait le style particulier des illustrations, ou si ce sont ces dessins qui en ont fait un support d’enseignement. Toujours est-il que le livre a appartenu à Anne Walshe, une jeune fille de la bonne société anglaise du XVe siècle, qui y apprenait la lecture et le latin. La jeune élève a laissé ici et là dans les marges du manuscrit des doodles et des essais d’écriture et de signature. Elle a aussi enrichi quelques miniatures, ajoutant des canines au loup et peut-être à la licorne.

Adam nommant les animaux


Bref, avec de jolis dessins, une histoire amusante, des scans de qualité et toutes les créatures merveilleuses dont je pouvais avoir envie de parler, le bestiaire d’Anne Walshe est exactement ce qu’il faut pour présenter quelques-uns – pas tous – des collègues de la licorne.
Si vous voulez en savoir plus sur toutes les étonnantes créatures du bestiaire médiéval, je vous conseille une promenade sur le site encyclopédique, en anglais, de David Badke, The Medieval Bestiary.

La licorne

Une licorne a l’air un peu carnassier.

Le monoceros

Et un monoceros qui n’a pas l’air plus sympathique.

Le Bonnacon

Le bonnacon est un taureau d‘Inde dont les cornes recourbées vers l’arrière sont inoffensives. Heureusement, il dispose d’autres armes, puisqu’il rejette des excréments fumants et empoisonnés.

Le dragon, les colombes et le péridexion.

La colombe, qui comme la licorne peut représenter l’Esprit Saint, est un oiseau des plus sympathiques, ami avec tout le monde. Le dragon aussi aime les colombes, mais plutôt au déjeuner. Fort heureusement, les colombes savent que le dragon ne supporte pas l’odeur du fruit du péridexion, et vont se réfugier sur les branches de cet arbre.

La baleine

La baleine est un poisson si gros que les marins la prennent pour une île, accostent et débarquent. Quand ils allument du feu, le gros poisson se rend compte de leur présence et plonge brutalement. D’autres bestiaires montrent les flammes, la baleine qui plonge et les marins qui tentent d’échapper à la noyade.

L’éale et le loup

L’eale est armé de deux cornes mobiles, qu’il peut bouger à loisir dans toutes les directions, ce qui le rend particulièrement dangereux. Sur d’autres manuscrits, elles sont droites et spiralées comme des cornes de licorne.
Si un loup voit un homme avant que l’homme ne voie le loup, l’homme devient muet. Les poils de sa queue servent à préparer des philtres d’amour.

Le griffon

Tout sauvage et rapace qu’il soit, le griffon qui garde les mines d’or et peut emporter un bœuf dans ses serres, est présenté dans les bestiaires sous un angle plutôt positif, car il symbolise la double nature humaine et divine du Christ.

L’autruche

L’autruche, oiseau qui ne peut pas voler, se nourrit de fer et abandonne ses œufs dans le sable, les laissant éclore seuls.

Le crocodile

Le crocodile pleure après avoir dévoré un homme, mais ses larmes sont de crocodile. Son plus féroce ennemi est l’hydre. Lorsqu’il croit l’avaler, celle-ci, comme on le voit ici, s’échappe en le dévorant de l’intérieur.

L’éléphant

En Inde et en Perse, les armées sont accompagnées de tours de combat attachées sur le dos des éléphants. L’éléphant, sentimental et un peu naïf, est l’animal dont l’intellect est le plus proche de celui de l’homme. Il n’a de relations sexuelles qu’une fois par an, après avoir mangé la racine de mandragore. N’ayant pas d’articulation au genou, il dort debout, appuyé à un arbre. Licorne et dragon sont des ennemis de l’éléphant.

Le pélican

Les jeunes pélicans d’Égypte, lorsqu’ils grandissent, attaquent leurs parents à coups de bec. Le père se défend et les tue. Désespérée, après trois jours (tout se passe toujours après trois jours dans les bestiaires), la mère s’ouvre le ventre et laisse son sang couler sur les petits, ce qui les fait revivre. Je vous épargne l’évidente allégorie chrétienne. Les pélicans se nourrissent essentiellement de crocodiles.

Le renard

Dans de nombreux bestiaires, mais pas dans celui d’Anne Walshe, la fiche du renard est juste après ou juste avant celle de la licorne. Le renard, à la symbolique très négative, est en effet lui aussi une anti-licorne, puisqu’il piège ses proies en s’allongeant sur le dos et en faisant le mort jusqu’à ce qu’un oiseau curieux vienne se poser sur son ventre. Sur beaucoup de bestiaires, le renard est représenté allongé sur le dos ; ici, il vient de se relever.

La salamandre

La salamandre a le corps si froid qu’elle peut vivre dans les flammes, et éteindre n’importe quel incendie. Son poison est si puissant que si elle monte dans un arbre, ses fruits en deviennent mortels. De même, si elle entre dans un fleuve, ses eaux en sont empoisonnées.

Le Phénix

Il n’existe qu’un seul Phénix au monde, qui vit en Arabie. Lorsqu’il atteint l’âge de cinq cents ans, il monte sur un bûcher de bois et d’épices qu’il a lui-même bâti, frappe de son bec sur une pierre pour l’enflammer et bat des ailes pour entretenir le feu. Un nouveau phénix renait ensuite des cendres.

Le perroquet et le calandre.

Quand un perroquet têtu refuse d’apprendre de nouveaux mots, il faut lui taper sur le crâne avec une barre de fer pour le motiver. Les perroquets qui ont trois griffes à chaque patte sont de bonne composition, mais ceux qui en ont six peuvent être méchants. Celui d’Anne Walshe est donc un gentil.
Le calandre a des pouvoirs de guérison. S’il regarde un malade dans les yeux, il absorbe le mal par son regard et l’homme guérira. S’il refuse de le regarder, l’homme meurt rapidement.

Le manticore

Le manticore a un corps de lion, une tête humaine, trois rangées de dents et une queue de scorpion. Il peut sauter à une grande distance, et sa voix ressemble à la musique d’une flute de Pan.

La guenon

La guenon donne toujours naissance à des jumeaux. Elle porte dans ses bras celui qu’elle aime bien, tandis que celui qu’elle n’aime pas s’accroche dans son dos. Lorsqu’elle est poursuivie par des chasseurs, pour courir plus vite, elle laisse tomber son favori, qui est capturé, tandis que son frère mal aimé, toujours accroché au dos de sa mère, parvient à leur échapper.

Le martin pécheur

Le martin-pêcheur pond ses œufs sur le rivage. Tout le temps de leur incubation, la mer reste calme. Les pêcheurs sont donc très attentifs et attendent de le voir déposer ses œufs pour partir en mer.

La cannelle provient de l’écorce du cannelier, et en particulier des branches supérieures, difficiles à atteindre. La technique la plus efficace est de repérer un nid de cannomologus, fait de morceaux d‘écorce, et de le faire tomber.

Le castor

L’homme chasse le castor pour ses testicules, très utiles en médecine. Lorsque le castor voit qu’il va être rattrapé, il s’arrache donc les testicules avec les dents et les lance vers le chasseur, qui n’a alors plus de raison de continuer la chasse. Si, plus tard, le même castor est de nouveau poursuivi, il se retourne vers le chasseur pour lui montrer qu’il n’a plus de testicules.

Le tigre

Le tigre, dont le nom signifie flèche en perse, est très rapide, tout comme le cours du fleuve homonyme. Les chasseurs enlèvent les jeunes tigres, qui peuvent être apprivoisés. Le tigre les rattraperait aisément si les chasseurs ne laissaient derrière eux un miroir. Le tigre qui voir son reflet dans le miroir pense que c’est son petit ; le temps qu’il prenne conscience de sa méprise, le chasseur est déjà loin. Sur la plupart des bestiaires enluminés, c’est la scène du tigre se regardant dans le miroir et non, comme ici, celle du chasseur s’enfuyant avec le chaton, qui est représentée.

La panthère et le dragon

La belle panthère multicolore attire les autres animaux, qui se rassemblent autour d’elle pour échapper au féroce dragon. Ce dernier est en effet le seul à ne pas apprécier sa bonne odeur. La scène rappelle celle de la licorne trempant sa corne dans l’eau empoisonnée pour que les animaux puissent boire, et la panthère donc aussi un animal christique. Ici, le dragon se réfugie dans une grotte pour échapper à l’odeur désagréable de la panthère.

L’antilope

L’antilope est, comme la licorne, un animal sauvage et rapide. Fort heureusement, cet herbivore coince parfois ses cornes en forme de scie dans les bosquets dont il se nourrit, et les chasseurs en profitent alors pour le tuer.

Le chien

Le chien reconnaît immanquablement l’assassin de son maître.

Sirène

Il y a deux sirènes dans le bestiaire d’Anne Walshe, l’une classée parmi les oiseaux et l’autre parmi les poissons.

Le chameau

Il n’y a rien de très intéressant dans le bestiaire sur le chameau, si ce n’est qu’il peut stocker de l’eau dans sa bosse et passer plusieurs jours sans boire, ce que vous saviez déjà. Je vous ai surtout mis l’image ici à cause de la bosse, qui n’est pas exactement comme nous la connaissons aujourd’hui. Il y avait quelques chameaux en Europe, ramenés par des voyageurs, et d’autres représentations sont bien plus réalistes.

L’aigle

Lorsque l’aigle devient vieux, sa vue baisse et ses ailes perdent de leur vigueur. Il vole alors vers le soleil et le fixe du regard. La chaleur élimine la buée qui obscurcissait sa vue, et brûle ses vieilles ailes. L’aigle redescend ensuite vers la terre et plonge trois fois dans la mer, retrouvant vue et vigueur.

L’oiseau de paradis

L’oiseau de Paradis, qui n’a pas de pattes, vole durant toute sa vie, même dans son sommeil, et ne se pose jamais à terre.

Le cockatrice
Le basilisc

Attention à ne pas confondre le cockatrice, en haut, et le basilisc, en bas. Le premier est issu d’un œuf de poule couvé par un serpent ou un crapaud, le second d’un œuf de reptile couvé par un oiseau. Le seul ennemi du basilisc est la belette, insensible au poison mortel qu’il distille par son seul regard.

La vipère

Cette scène impressionante illustre la reproduction de la vipère. La femelle tranche puis avale la tête du mâle qui, dans les intestins, donne naissance aux petits serpenteaux. Ceux-ci se fraient ensuite un chemin vers le monde extérieur en dévorant le corps de leur mère de l’intérieur. La reproduction de la vipère nécessite donc la mort du père, puis de la mère.

De nombreux bestiaires, comme celui d’Anne Walshe, consacrent de nombreuses pages aux diverses espèces de serpents, avec ou sans pattes, avec ou sans ailes, à une ou deux têtes.

📖 Vers le pays des fées

C’est à la fin du XIXe siècle, dans la peinture et la poésie symboliste, que la licorne, animal exotique des déserts d’Orient devint ce qu’elle est restée depuis, une créature presque mythologique des forêts nordiques. Voici quelques poèmes et tableaux qui témoignent de cette dernière métamorphose.

Gustave Moreau, La licorne, circa 1885. Collection privée.

Pour Fernand Gregh, alors critique littéraire au Figaro, le genre manquait de finesse et de légèreté. Il n’avait pas complètement tort, mais cela n’en a pas moins un certain charme.

La poésie des symbolistes a exprimé des rêves abscons et froids, et non la vie. Ils ont créé tout un décor de glaives, d’urnes, de cyprès, de chimères et de licornes qui s’en va déjà rejoindre au magasin des accessoires surannés le décor romantique, les nacelles, les écharpes, les gondoles, les seins brunis et les saules, les cimeterres et les dagues qui en 1850 avaient déjà cessé de plaire.

— Fernand Gregh, Le Figaro, 1902

Arnold Böcklin, Sanctuaire gardé par une licorne, 1871. Schackgalerie, Munich

Et la belle s’endormit.

La belle, dont le sort fut de dormir cent ans
Au jardin du manoir et dans le vaste songe
Où le cri né des clairons sacrés se prolonge
Pour sonner son sommeil jusqu’à l’aube des Temps 

La belle pour l’éveil victorieux d’antans
Que son intacte chair proclamera mensonge
A chargé de joyaux sa main qui git et plonge
En un flot de crinière où les doigts sont latents.

Et tandis que des toits, des tours et des tourelles
Les colombes ont pris essor et qu’infidèles
Les Paons mystérieux ont fui vers la forêt

Couchée auprès de la Dormeuse, la Licorne
Attends l’heure et là-bas guette si reparaît
L’annonciateur vol blanchir l’aurore morne

Et le chevalier ne vint pas.

Les paons bleus l’ont cherché dans la forêt. Nul soir
N’a rougi son cimier d’ailes et de chimère ;
Les Colombes blanches dont l’aurore est la mère
Ont vu la tour déserte et vide le manoir

Et les Aïeux, dès jadis morts, n’eurent pas d’hoir
Avide d’aventure étrange et de mystère
Nul héros à venir, pour l’honneur de la terre,
Vaincre d’un baiser le magique sommeil noir.

L’endormie à jamais étale ses mains pâles
Où verdit une mort annulaire d’opales ;
Et la princesse va mourir s’il ne vient pas.

Plus n’a souci, Nul, de dissoudre un sortilège,
Et la licorne hennit rauque au ciel lilas
Ou frissonne une odeur de mort, d’ombre et de neige

Et la belle mourut.

La licorne ruée en fuite hume et croise
Les vents qui du midi remontent vers le nord,
Et sa crinière éparse ruisselle et se tord
Que nattait de rubis la Princesse danoise

Loin des glaciers et des neiges roses que boise
La verdure des pins où gronde comme un cor
L’écho du marteau lourd des Nains qui, forgeurs d’or,
Façonnent le hanap où l’on boit la cervoise

La Princesse aux doux yeux de lac, d’astre et de mers,
Est morte, et la Bête fabuleuse à travers
Les gels glauques, la nuit vaste, l’aurore morne,

Folle d’avoir flairé les mains froides de mort,
Se cabre, fonce et heurte et coupe de sa corne
Les vents qui du midi remontent vers le nord

— Henri de Régnier, Motifs de légende et de mélancolie, 1890.

John Duncan, The Riders of the Sidhe, 1911. MacManus Gallery, Dundee.

Rêve-nous tes palais, tes jardins, tes fontaines
Et tes terrasses d’or où bat la mer du soir
Et ta forêt magique où dans la nuit tu mènes
La Licorne d’argent, la Guivre et le Faon noir.

— Henri de Régnier, La Vigile des Grèves, in Poèmes anciens et romanesques, 1890

Gustave Moreau, Les licornes, 1885. Musée Gustave Moreau, Paris.

Ton amour est profond comme la forêt morne
Malgré ses roses et ton rire et tes oiseaux
Et la traîne de tes robes où la licorne
Écrasait des rubis au bris de ses sabots.

— Henri de Régnier, La Vigile des Grèves, in Poèmes anciens et romanesques, 1890

Gustave Moreau, La licorne, circa 1885. Musée Gustave Moreau, Paris

Et l’arbre a refermé son écorce fendue
Silencieusement sur la Dryade nue,
Prisonnière à jamais du tronc qui la retient,
Et, merveilleux combat héraldique et païen,
On ne reverra plus se heurter sous les branches
Le Centaure au poil rouge et la Licorne blanche.

— Henri de Régnier, La forêt, in Poèmes anciens et romanesques, 1890

Arnold Böcklin, Silence, 1885. Musée de Poznan.

Dormez, Princesses au manoir, nul cor, ô Mortes, 
N’éveillera vos rêves et nul glaive clair 
Ne heurtera de son pommeau vos hautes portes 
Où le béryl magique incruste son éclair. 

Le vent de la Mer vaste a déchiré les voiles 
Des nefs que l’albe aurore égara vers la nuit, 
Et l’essieu s’est brisé dans l’ombre sans étoiles; 
La licorne vers la forêt, d’un bond, a fui!

— Henri de Régnier, Motifs de légende et de mélancolie, 1890.

Ce petit tableau de 1885 se trouve, depuis qu’il a été vendu à Drouot en 1914, dans une collection privée parisienne. Je n’en ai pas trouvé de photographie en couleur.

De la mer propagée en lueurs de miroir
A l’horizon surgit en courbure de dôme
Un ciel d’azur profond et doux comme l’espoir.

Un vent marin chargé d’effluves que l’arôme
Des algues satura de parfums inconnus
Souffle sur les Jardins de l’étrange royaume

Où la pose hiératique des Dieux nus
Tressaille sous le poids des offrandes dont s’orne
Le marbre enguirlandé des torses ingénus,

Quand l’appel guttural henni par la Licorne
Frappant du pied le sol où réside un trésor
Vibre aux pointes des caps aigus comme sa corne.

— Henri de Régnier, Jouvence, in Episodes, sites et sonnets, 1891

John Duncan, Les licornes, 1933. Université d’Edinburgh.

Resplendissante, au pied du mont mystérieux ,
La troupe formidable et blonde des guerrières
Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la ténébreuse vallée
Sous les casques de bronze et les boucliers ronds ,
Vêtus de fer et d’or par de bons forgerons ,
Tous les héros, épris de gloire inviolée .

Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,
Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées ,
Ils venaient au galop des licornes cabrées :
« Nous verrons votre face, exécrables semeurs

Des désirs, des baisers et des larmes humaines ;
Ô voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,
Nos bras étoufferont votre souffle vivant
Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.

Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez :
Votre rire cruel insulte à nos misères.
Ô vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,
Ô loups, nous forcerons vos repaires cachés ! »

Tous se riaient : là-haut, sous les sombres ramures,
Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.
Mais brandis par les mains des guerrières, toujours
Des javelots stridents vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs
Des dragons enflammés, des hydres et des stryges
Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.
Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs

Se tournaient vers les seins des prêtresses complices
Qui méprisant leurs cris et leurs râles derniers,
Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers
Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.

— Pierre Quillard, Le bois sacré,1897

Gravure de H.J. Ford illustrant l’Orlando Furioso de l’Arioste.
Andrew Lang, The Red Book of Romance, 1905.

La Bête monstrueuse et le bon Chevalier
Ont lutté tout le jour : le dragon mort distille
Un suprême venin sur le sable infertile,
Et le triomphateur entre dans le hallier.

Il va, les yeux hagards d’un songe familier:
Là-bas, le palais d’or miraculeux rutile
Et la Princesse rêve, en sa grâce inutile,
À l’amant inconnu qui la doit éveiller.

Mais lorsque le vainqueur de l’hydre et des licornes
Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes,
La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d’Avril

Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre,
L’angoisse de l’amour mordit son cœur viril
Et sa chair de héros trembla sous son armure.

— Pierre Quillard, La peur d’aimer, 1897

Armand Point, Dame à la licorne, 1898. Collection privée.

Pour un tableau d’Armand Point.

Lumineuse en sa robe où l’aurore a tremblé,
La Reine veut dompter, par le don du miracle,
La Licorne qui broute un tendre brin de blé,
Puis piaffe dans les fleurs, et s’ébroue et renâcle.

Malgré les jeux du paon qui s’éploie, ocellé,
Elle le mène au lieu désigné par l’oracle,
Où la femme, ayant lu dans le livre scellé,
Doit surprendre le Mal et détruire l’Obstacle.

Et lorsqu’au soir du monde où Jésus vaincra Pan,
La Licorne, dont l’œil luira du feu de l’âme,
Aura sous ses sabots écrasé le serpent,

La Voyante suivra la double croix de flamme
Qu’ouvrent au ciel l’essor et le glaive brandis
De l’Ange qui défend le prochain paradis.

Stuart Merrill, La princesse et la licorne, 1902

Gustave Moreau, Les licornes, croquis.

Elle était toute vêtue d’un brocart semé de feuilles de tremble, et, svelte et droite comme un lis, montait à cru une licorne, une élégante et fabuleuse bête de rêve au poil luisant comme du métal. La dame à la licorne portait sur ses cheveux noirs un casque d’or surmonté d’une petite couronne et, tel un chevalier, tenait une lance en arrêt. Elle barra le passage au jeune sire et, tandis qu’elle le menaçait de sa lance, elle démentait sa mauvaise intention d’un sourire et désignait du doigt à Bertram une énorme rose rouge saignant à sa ceinture ; mais lui n’avait que son idée de meurtre en tête ; il écartait du revers de l’épée la lance en fin acier de la belle guerrière et passait outre. La belle dame lui fouetta au passage la figure avec la rose de son gorgerin, mais c’est une rose sèche qui s’effeuilla et le jeune homme, s’étant retourné surpris, ne vit plus qu’une vieille femme qui fuyait au galop sur un âne.

— Jean Lorrain, Princesses d’ivoire et d’ivresse, 1902.

Armand Point, La Princesse et la licorne, 1889. Collection privée.
Armand Point, Dame à la licorne, 1896

L’une n’avait-elle pas péri, la première, à cause de sa robe blanche comme la neige que foulent, de leurs sabots de cristal, sur les tapisseries des chambres, des licornes qui marchent à travers des jardins, boivent à des vasques de jaspe, et s’agenouillent, sous des architectures, devant des Dames allégoriques de Sagesses et de Vertus ? L’autre ne mourut-elle pas parce que sa robe était bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, tandis que le vêtement de la plus jeune qui mourut aussi, douce et presque sans pleurer, imitait la teinte même de ces petites coquilles mauves qu’on trouve, sur le sable gris des grèves, là-bas, près de la Mer.

— Henri de Régnier, Le sixième mariage de Barbe Bleue, 1894

Arthur Bowen Davies, Unicorns (Legend – Sea – Calm), 1906. Metropolitan Museum, New York

Les nains forgeaient au soir pour le héros futur.
L’enclume sous leurs coups sonnait dans la clairière,
Et l’étincelle chue au choc du marteau dur
Posait son escarboucle aux tentures de lierre.

Les nains forgeaient, avec l’épée aux quillons d’or,
La targe d’airain noir où s’acharnait la guivre,
Le casque où le griffon tentait un vain essor
Et le cor triomphal ouvert en fleur de cuivre.

Les Kobolds martelaient et les licornes blanches
Éblouissant la nuit de soudaines clartés,
De leur corne trouaient le rideau vert des branches
Et frissonnaient au bruit des marteaux enchantés.

Mais quand les nains sentant se clore leur attente
Haussèrent vers le ciel le fer qui resplendit
Les licornes vers eux hennirent d’épouvante.
Et lointain, dans la brume, un cheval répondit.

— Léon Vérane, Les licornes, 1911

Louis Bombled, Vikings, circa 1900.

La licorne était bien sûr aussi à sa place dans le château de contes de fée de Neuschwanstein, terminé à la fin des années 1880. Elle y est cependant bien moins présente que le cygne, animal héraldique de Louis II de Bavière

Château de Neuschwanstein, salle des chanteurs.

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Conférence : Où peut-on voir des licornes

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Pour la promotion de mon livre, et aussi pour m’amuser, j’ai préparé un cycle de quatre conférences :

• À quoi ressemble une licorne ?
Où peut-on voir des licornes ?
• La licorne et les animaux.
• La vie sexuelle des licornes.

Explorateurs et aventuriers de tous poils ont vu des licornes un peu partout, et même ailleurs. Quant aux cartographes, leurs opinions sont parfois surprenantes….. Dans la deuxième de ces conférences, où peut-on voir des licornes ?, je vous expliquerai donc où vous devez passer vos prochaines vacances si vous voulez avoir la chance d’apercevoir une licorne, ou même, comme sur l’image ci-dessus, un troupeau de licornes.

Cela se passera au même endroit que ma première conférence, au Dernier bar avant la fin du monde, avenue Victoria, métro Chatelet, à Paris, le mardi 28 juin à 19h.

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Vous pouvez acheter mon livre en librairie, ou le commander sur Amazon, à la Fnac, ou mieux encore chez l’éditeur, Ynnis Editions.

➕ L’atelier des singes, des lapins et des licornes

Il suffit que je m’absente une semaine pour que la bodléienne mette en ligne deux petits psautiers flamands, dont je connaissais l’existence mais dont je n’avais jusqu’ici vu que d’assez mauvaises images. C’est une occasion de revenir sur les licornes, et leurs amis les singes, dans les marges des manuscrits médiévaux.

Dans les premières années du XIVe siècle, en Flandre, sans doute à Gand, un atelier d’enlumineurs cultivés et pleins d’humour a illustré plusieurs manuscrits, parmi lesquels deux petits psautiers jumeaux d’une dizaine de centimètres de haut, aujourd’hui à la bibliothèque bodléienne d’Oxford (ms Douce 5 et ms Douce 6), un livre d’heures d’un format plus classique qui se trouve lui à Cambridge, au Trinity College (ms Wren B 11 22), et sans doute un psautier et livre d’heures aujourd’hui au musée Walters, à Baltimore (ms W 82). Sur les pages de ces volumes, et sans doute sur celles des autres manuscrits non encore numérisés mis en image par la même équipe – je sais qu’il y en a au moins un à la bibliothèque royale de Copenhague – les très nombreux singes, lapins et surtout licornes semblent avoir été comme la marque de l’atelier.

Les licornes y ont une silhouette caprine, mais le plus souvent sans barbichette. Leurs robes prennent toutes les nuances de gris. Coloriées à la peinture d’or, leurs cornes longues et brillantes aident à les repérer. Quelques unes cependant ont, au lieu d’une corne longue et pointue, un unique bois de cerf.

L’épisode classique de la capture de la licorne, emprunté au bestiaire médiéval, apparait à trois reprises sur ces manuscrits. L’une des scènes est assez classique, même si le chasseur armé d’un arc renvoie plus à l’amour courtois qu’aux allégories religieuses. Sur une autre, le chasseur est bien armé d’une lance mais il est à cheval, ce qui est inhabituel. La troisième est parodique : la jeune vierge se fait belle devant son miroir, mais derrière elle c’est un lièvre qui se déguise en licorne, tandis que madame lièvre va se cacher derrière un arbre pour regarder la scène. Dans l’une des rares autres scènes du bestiaire représentée dans ces trois volumes, la licorne est l’un des animaux charmés et protégés par la bonne odeur de la panthère.

Ces licornes grises sont des bêtes sauvages, rapides, parfois agressives, qui courent dans les marges tantôt poursuivant un cerf ou un lapin, tantôt traquées par des chiens. Leurs relations avec d’autres animaux, les lions et surtout les singes, sont plus amicales. Les singes, comme souvent dans les enluminures médiévales, sont comme des hommes auxquels manqueraient la grâce divine, joueurs toujours, parfois violents ou obscènes. Lorsqu’ils côtoient les licornes, leurs jeux peuvent prendre un tour assez ambigu.

Aux classiques licornes quadrupèdes qui courent dans les marges, il faut ajouter, plus nombreuses encore, des centaines de fins de lignes enluminées, longs corps reptiliens, plus rarement pisciformes, dont la tête humaine ou animale qui émerge du texte est souvent armée d’une très longue corne.

Le psautier et livre d’heures du musée Walters a probablement été décoré dans le même atelier. Toutes les pages ne sont pas illustrées, les images que j’en ai trouvées sont plus anciennes et moins jolies, mais singes, licornes et lapins sont sont toujours nombreux, dans un style qui rappelle celui des manuscrits précédents.