La solitude christique de la licorne

Les couples de licornes sont rares dans l’iconographie du Moyen Âge et de la Renaissance, et on n’y trouve aucune famille avec enfants. C’est parce qu’elle représente le Christ que la licorne est, plus souvent que les autres animaux, dessinée solitaire.

Le Christ et la licorne au plafond de l’église de Skrøbelev, au Danemark, circa 1500.
Photo Roberto Fortuna.

Le volumineux traité du franciscain Jürgen Werinhard Einhorn est l’ouvrage de référence sur les représentations médiévales de la licorne. Les commentaires, qui montrent une impressionnante érudition, font une large place à la symbolique religieuse, et à la licorne comme image du Christ. C’est d’une phrase ouvrant le chapitre sur la licorne dans un manuscrit du Physiologus en latin, Sic est dominus noster Iesus Christus spiritalis unicornis – (Ceci est Notre Seigneur Jésus Christ, la licorne spirituelle), que le père Einhorn, dont c’est le vrai nom, a tiré le titre de son ouvrage, Spiritalis Unicornis.

Cette blanche licorne à la silhouette de chevreau, fidèle au modèle du Physiologus, a un petit air d’agneau pascal.
Barthélémy l’Anglais, Livre des propriétés des choses, XVe siècle.

L’un des grands soucis de ceux que l’on a appelé les Pères de l’Église, entre fin de l’Antiquité et début du Moyen Âge, fut de trouver dans l’Ancien Testament les présages du nouveau. Le monoceros des Septante, devenu l’unicorne ou rhinocéros de la Vulgate, était signalé pour sa force, et sa corne unique devint un symbole de l’unicité et de la puissance du Christ, voire même, chez Saint Jean Chrysostôme à la fin du IVe siècle, une image de la croix : « Jésus Christ combat ses adversaires avec sa croix comme une corne ; c’est dans cette corne que repose notre confiance[1] ». L’image ne prit cependant pas vraiment, et au Moyen Âge c’est le cerf qui, avec la légende Saint Hubert, devint crucifère, la croix brillant entre ses bois.

Nul, en principe, ne tenait la licorne pour unique, comme le phénix. Élien de Préneste, dans son traité de la nature des animaux,au début du IIIe siècle, assurait certes que le Cartazon des Indes vivait seul, à l’écart de ses congénères, mais cela implique qu’il avait des congénères. En outre, il devenait plus sociable durant la saison des amours et la jeunesse de ses petits, dont il prenait grand soin.

Le lion et la licorne, chacun avec un petit, sur un bas-relief lombard du VIIIe siècle. Oratoire de Sainte Marie, Cividale del Friuli, Italie.
Photo Wie-Wolf, Flickr.

Dans les récits médiévaux, comme dans les images peintes ou sculptées, la licorne était cependant l’image du Christ, que nul n’avait jamais représenté en famille, avec femme et enfants – avec ses potes à l’occasion, un soir de beuverie, mais c’est autre chose. Il est donc rare, sur les miniatures ou les tapisseries, de voir plusieurs licornes, excepté dans les scènes comme l’embarquement à bord de l’Arche où tous les animaux sont représentés en couple.

Dieu le père et le Christ représenté par une licorne.
Bas-relief roman de l’abbaye bénédictine de Holzkirchen, en Allemagne, XIIe siècle.
Photo Peter Ackermann, Flickr.

Sur les murs de l’église baroque de Holzkirchen, en Allemagne, un énigmatique bas-relief roman provient sans doute d’un ancien monastère bénédictin du XIIe siècle. Un vieil homme barbu qui change un peu des jeunes vierges y tient dans ses bras une licorne à la corne recourbée. C’est peut-être une représentation de Dieu le père et du Christ. L’image est inhabituelle, mais au XIIe siècle, quand elle fut sculptée, les allégories n’étaient pas harmonisées dans toute l’Europe comme elles le seraient à la fin du Moyen Âge.

Dans les illustrations des bestiaires, mais aussi souvent dans les marges des livres d’heures, bréviaires et psautiers de la fin du Moyen Âge, la chasse à la licorne est une représentation de la Passion du Christ. La licorne a la corne au flanc transpercé par les chasseurs, dont les gouttes de sang ressortent sur le poil blanc ou beige, ne peut bien sûr être que solitaire.

Adam nommant les animaux Florence, galleria dell’Academia

À Florence, à la Galleria dell’Academia, une longue tenture du XVIe siècle, aux tons passés, montre Adam nommant les animaux. Parmi des chefs d’œuvre bien plus connus, elle ne retient guère l’attention, ce qui explique sans doute que je n’ai pas réussi à m’en procurer une bonne photographie en couleur et doive me contenter d’une vieille reproduction en noir et blanc prise dans un catalogue de la fin du XIXe siècle. Les animaux défilent en rang devant Adam, la plupart en couple, mais il en est deux dont la solitude est clairement mise en scène, la licorne et l’éléphant. La blanche licorne, juste en dessous de Dieu le père, est ici une image christique, et ce d’autant plus que son rival le cerf est relégué assez loin derrière, accompagné de madame. Derrière la licorne-Christ, nouvel Adam, suit le couple royal du lion et de la lionne. L’éléphant, lui aussi solitaire, au troisième rang, est aussi un symbole christique, et, surtout une image sinon de chasteté, du moins de tempérance. Derrière l’éléphant, deux animaux beiges au long cou sont des girafes unicornes, variété spécifique aux tapisseries du XVIe siècle.

Le Paradis terrestre, un tableau de Hans Böckberger, au musée Calvet  d’Avignon, montre plusieurs épisodes de la création. Les animaux, même les dragons, y sont en couple, à l’exception de la licorne au premier plan, qui trempe la pointe de sa corne dans  une eau qui, pourtant, devait encore être pure. L’autre créature unique, à l’arrière-plan, n’est sans doute pas une hydre mais préfigure déjà la bête de l’apocalypse.

Sur les nombreuses peintures et gravures montrant l’embarquement dans l’Arche, les licornes sont le plus ouvent en couple, comme les autres animaux, et souvent dans les premiers rangs. En cherchant un peu pourtant, on trouve quelques images où l’animal est solitaire, au point que l’on ne sait pas bien ce qu’il va faire dans l’Arche. Lorsque le chaste éléphant est aussi seul, on se comment il s’est reproduit depuis.

Musée du Louvre, OA 3093.

Au musée du Louvre, une plaque émaillée du XVIe siècle représente la maison de la Vierge à Lorette. Un couple de lapins, un cerf et une biche, semblent poser pour la photo, tranquilles, dans le jardin. Au premier plan, une licorne solitaire est tout à la fois symbole de virginité et représentation du Christ.

Sur cette chasse mystique de l’église de Memmingen, en Allemagne, peinte vers 1500, le Christ chevauche la licorne. C’est cependant assez rare, et je ne connais qu’un autre exemple, sur une tapisserie d’un musée de Munich.
National Gallery of Art, Washington

C’est dans le monde germanique que les scènes de chasse à la licorne étaient, au XVe siècle, les plus populaires. Elles disparaissent bien sûr avec la réforme, mais la licorne n’en reste pas moins un symbole utilisé par les théologiens protestants comme catholiques.
Martin Luther, dans son sermon sur les brebis perdues, en 1532, assure ainsi que « Le Christ est comparable à une licorne, dont on prétend qu’elle ne peut être capturée vivante. On dit qu’on peut la poursuivre à en perdre haleine; elle peut être touchée, blessée et même tuée, mais on ne peut s’en emparer vivante [2]».

En 1618, le théologien jésuite Nicolas Caussin (1583-1651), confesseur de Louis XIII, dans son Polyhistor Symbolicus, cite la scène de la capture de la licorne par une vierge et celle de l’animal trempant sa corne dans un flot impur. Il exprime de forts doutes quant à la réalité de la première, «qui n’est mentionnée que par Albert le Grand», mais semble croire à la véracité de la seconde : «La corne de licorne est un remède contre tous les venins. De même, en Afrique, où, à cause de la multitude de serpents, les fleuves sont souvent infectés par la putréfaction de leur venin, le monocéros, par la vertu qui réside en sa corne, purifie merveilleusement les eaux… On applique [cette image] à juste titre au Christ baptisé qui, semblable au fils des licornes[3], a sanctifié le cours des eaux afin d’effacer la souillure de tous nos crimes[4] ».

C’est donc dans son passé chrétien, aujourd’hui un peu oublié, que la blanche bête a pris l’habitude et sans doute le goût de la solitude. La licorne qui donne son titre au roman éponyme d’Iris Murdoch est à la fois le personnage central, Hannah, solitaire et croyante, et le Christ. Dans les univers féériques et fantastiques contemporains, en peinture, en jeu ou en littérature, l’albe bête est aussi solitaire. Le plus grand succès de la littérature récente sur la licorne est le charmant petit roman de Peter S. Beagle, La dernière licorne, qui peut aussi être lu comme une allégorie chrétienne.


[1] Cité par Louis Charbonneau-Lassay, Le bestiaire du Christ, p.342. Je dis beaucoup de mal ailleurs du livre de Charbonneau-Lassay, mais sur la patristique, qui n’est pas vraiment mon fort, je lui fais toute confiance. Il ne devient délirant que quand il suppose que les hommes de la Renaissance et de l’époque moderne continuaient à raisonner ainsi, et ce sans doute parce que lui-même raisonnait ainsi.
[2] Martin Luther, Predigt vom verlorenen Schaf, 25 août 1532, in Schriften, éd. de Weimar, t.XXXVI, p.274.
[3] Allusion au Psaume 29:6, et disperget eas quasi vitulus Libani et Sarion quasi filius rinocerotis dans le texte de la Vulgate.
[4] Nicolas Caussin,  De Symbolica Ægyptiorum Sapientia. Polyhistor Symbolicus, Paris, 1618, pp.350-351. Le “fils des licornes” est une allusion

Le bestiaire de Bronze

Des quatre petits chapitres que j’avais écrit sur le bestiaire de pierre des gargouilles et chimères, le bestiaire de bois des miséricordes et des stalles, le bestiaire de craie des fresques décorant les églises d’Europe du Nord et le bestiaire de bronze des médailles de la Renaissance italiennes, les deux premiers sont restés dans mon futur livre, et les deux derniers vont se retrouver sur ce site. Sur les médailles de Sperandio ou Pisanello, la licorne illustre la pureté des dames, la foi des princes d’église, la force des condottieres.

La médaille, une pièce de métal sans valeur faciale et qui n’est donc pas destinée au commerce, apparaît à la fin du Moyen Âge. La grande époque en est la Renaissance italienne, avec des artistes comme Vittore Pisano, dit Pisanello (1397-1455), qui fixa les canons techniques et esthétiques du genre, et ses successeurs et imitateurs Sperandio Savelli, dit de Mantoue, ou Niccolo Fiorentino.

J’ai sûrement écrit ici et là dans ce livre que telle ou telle médaille avait été frappée à telle ou telle occasion; c’est une facilité de langage. En effet, alors que la plupart des monnaies d’Europe étaient frappées, les médailles de la Renaissance étaient le plus souvent coulées, c’est à dire réalisées en versant du métal fondu, le plus souvent du bronze, dans un moule réalisé à partir d’une sculpture de cire, de plâtre ou de bois. Cette technique connue de l’antiquité mais passée de mode au Moyen Âge explique les reliefs tout en rondeurs qui font le charme de ces disques de métal.

Les médailles des XVe et XVIe siècle sont un genre artistique créé de toutes pièces, et aux règles très précises. Une médaille est coulée – je ne sais pas combien de temps je vais faire attention à ne pas écrire frappée – en l’honneur d’une personnalité dont le portrait est à l’avers. Au revers figure une composition allégorique ou symbolique, souvent accompagnée d’une dédicace ou d’une citation en latin illustrant les qualités du dédicataire. C’est bien sûr là que posent sagement des licornes symboliques, dont le sens peut être assez différent selon que la médaille honore une noble dame, un prince d’église ou un condottiere.

Pour évoquer les qualités de Camilla Covella d’Aragon, épouse du condottiere Costanza I Forza, Sperandio Savelli de Mantoue (1425-1504) a coulé sur une médaille son image parmi des animaux symboliques. Elle apparaît de face, sur un trône mi-partie licorne, mi-partie chien ; un serpent enroulé autour de son bras gauche semble lui parler à l’oreille. La chasteté de la licorne, la fidélité du chien, la prudence du serpent sont les vertus de Camilla, et, comme l’indique la légende qui entoure le portrait, sic itur ad astra, c’est ainsi que l’on parvient au ciel.

On doit également à Sperandio de Mantoue cette médaille à l’effigie d’un poète inconnu, le docte Parupus. Une licorne pégase avait sans doute à l’époque plus de poésie qu’aujourd’hui, mais sa signification n’est pas évidente. La phrase latine sur le pourtour de la médaille, dont le sens est assez obscur, ne nous apprend guère plus.

Encore une autre médaille de Sperandio de Mantoue, à l’effigie du sénateur bolonais Andrea Bentivoglio. La licorne porte sur son dos ce qui semble être un coffre à trésor. La devise, Integritatis thesaurum peut se traduire par Trésor de pureté, voire de chasteté, mais la licorne à la corne dressée peut aussi sembler protéger les richesses de la famille du sénateur. Andrea Bentivoglio est mort en 1491, trop tôt pour constater l’inefficacité de cette protection, qui n’allait pas empêcher quelques années plus tard la conquête de Bologne par les troupes papales.

Le chasseur de licorne est un peu tenté de voir partout des sous-entendus érotiques, et dans toute licorne un phallus. C’est parfois pertinent, c’est souvent une erreur. Au revers d’une médaille de Pisanello coulée en 1447 en l’honneur de Cecilia Gonzaga, fille du marquis de Mantoue, la princesse est représentée les seins dénudés – enfin, un sein et demi –  au côté d’une licorne, sous un croissant de lune. Le geste par lequel elle saisit dans ses deux mains la corne d’une licorne particulièrement velue peut sembler équivoque. Cecilia est morte jeune, en odeur de sainteté et d’érudition, et le croissant de lune est un attribut de Diane, déesse antique de la chasteté. Sur son portrait à l’avers, les cheveux de la jeune fille sont remontés en un très sérieux chignon, et ses épaules sont couvertes. Il n’y a donc pas la moindre ambiguïté dans les intentions de Pisanello. C’est de cette médaille que s’inspira sans doute Jean Cocteau pour peindre la licorne sous la lune qui orne la grande salle de sa villa Santo-Sospir, et cette fois, l’ambiguïté ne fait aucun doute.

Le puissant Borso d’Este, marquis de Ferrare au milieu du XVIe siècle, apparaît sur plusieurs médailles. Au revers, on retrouve toujours son emblème, la licorne accroupie purifiant les eaux d’une fontaine ou d’une rivière de la pointe de sa corne, souvent devant un palmier. Sur cette médaille en plomb de Jacopo Lixignolo, vers 1460, la scène se déroule dans un paysage de montagne, ce qui est inhabituel et est peut-être lié à un épisode particulier de la vie du marquis.

Guglielmo Batonatti était probablement un chanoine de l’ordre hospitalier  des Antonins, dont la croix en Tau, ou croix de Saint Antoine, était le symbole.  On retrouve donc cette croix au revers de la médaille, au-dessus d’une licorne, symbole de l’humilité du Christ et peut-être clin d’œil à l’activité médicale de l’ordre. Cette médaille coulée vers 1485 est l’œuvre de Niccolo Fiorentino.

Niccolo Fiorentino a également dessiné cette médaille en l’honneur de Lodovica Tornabuoni, fille du riche marchand  Florentin Giovanni Tornabuoni. La scène représentée n’a pas de lien avec la fable de la licorne et du corbeau, qui n’était guère connue que dans le monde germanique. La licorne et la colombe font ici un peu doublon comme figures de chasteté et de pureté.

Celui-ci, vous l’avez reconnu à sa barbe taillée et son chapeau en feston. Il s’agit de François 1er, roi de France fasciné par l’art et la littérature italienne. Si l’on ignore par qui, à quelle date et à quelle occasion précise cette médaille italienne, ou à l’italienne, a été frappée coulée, la signification de la scène de la licorne purifiant les eaux, entourée de la devise Christianæ Reipublicæ Propugnatori (Je protège la communauté chrétienne) est évidente. François, pour une fois, n’est pas ici la salamandre qui se nourrit du bon feu et éteint le mauvais, mais la licorne qui éloigne le poison de l’hérésie protestante.

Sur cette médaille de Giovan Federico Bonzagni, en 1534, la  licorne purifiant les eaux est accompagnée de l’âne et du bœuf, et la scène entourée de la devise In virtuti tua servati sumus, Nous sommes sauvés par ta vertu. Ceux qui comptaient pour leur salut sur la vertu d’Alexandre Farnese, le pape Paul III, commanditaire des fresques de Perino del Vaga que nous avons vues dans un chapitre précédent et frère de Giulia dont nous parlerons bientôt, étaient pourtant assez mal barrés.

Cette médaille anonyme du milieu du XVIe siècle représente Cornelio Musso, frère mineur et évêque de Bitonto. Même si l’on peut s’interroger sur la compatibilité entre l’humilité franciscaine et la frappe de médaille à son effigie, la devise Sic virus a sacris, Comme le poison (qui s’éloigne) des lieux sacrés, semble convenir au personnage. La scène est, une fois encore, celle de la purification des eaux, et l’on distingue à l’arrière-plan le troupeau des brebis chrétiennes menées par leur berger-évêque.

Sur cette médaille en l’honneur de Gianbatista Orsini, frappée  coulée à Florence au tout début du XVIe siècle, la licorne trempe encore la pointe de sa corne dans une fontaine. La devise, experior – je teste, j’essaie, j’expérimente –  illustre la principale fonction des cornes de licorne pour la noblesse romaine d’alors, s’assurer  de l’absence de poison dans les mets qui étaient apportés sur la table des puissants.

Le style maniériste et passablement chargé du médailleur milanais Leone Leoni apparaît sur cette pièce d’argent coulée vers 1549 en l’honneur d’Antoine Perrenot de Granvelle, évêque d’Arras et conseiller de Charles Quint. La devise Caeteris aeque ac sibi, Pour les autres autant que pour soi-même, entoure la scène classique de licorne purifiant les eaux avant que les autres animaux, au premier rang desquels le lion, puissent boire.

Outre des médailles classiques en l’honneur des personnalités de l’époque, le médailleur de Vérone Moderno, au début du XVe siècle, réalisé une série de pièces à une face illustrant le mythe d’Orphée. Une licorne figure ici parmi les animaux sauvages charmés par le poète musicien. On peut bien sûr aussi trouver des licornes sur des séries du même type illustrant la Genèse.

À partir du XVIIe siècle, les licornes, comme les autres animaux apparaissant sur les médailles, perdent de leur valeur symbolique et ne sont plus guère que des figures héraldiques.  C’est le cas par exemple en 1613, sur cette médaille à l’effigie de la princesse Elizabeth Stuart frappée à l’occasion du mariage de la fille du roi d’Angleterre et d’Écosse avec l’électeur Palatin. Élizabeth, dont le père avait réalisé dix ans auparavant l’union dynastique anglo-écossaise,  est représentée au revers dans un char tiré par le lion d’Angleterre et la licorne d’Écosse. 

Les images, en deux dimensions,  des manuscrits et tableaux du Moyen Âge et de la Renaissance sont  aujourd’hui dans le domaine public. Pour les médailles, qui ne sont pas tout à fait en deux dimensions, il peut y avoir ambiguïté. Fort heureusement, les musées publics américains ont clairement fait savoir que leurs photos étaient utilisables librement. À l’exception de celles en l’honneur de Gianbatista Orsini, qui se trouve à New York au Metropolitan Museum, de celle d’Andrea Bentivoglio dans une collection privée, de celles d’Antoine Perrenot de Granvelle et d’Elizabeth Stuart au British Museum,  les médailles présentées ici proviennent de la même collection, celle de Samuel H. Kress, à la National Gallery of Art de Washington.

Arthur Conan Doyle, En jouant avec le feu,1894

Traduction de Louis Labat, 1911

Je ne prétends pas expliquer ce qui se passa, le 14 avril dernier, au n° 17 de Badderly Gardens. Traduite en noir sur du blanc, mon opinion paraîtrait, j’imagine, trop absurde, trop grossière pour mériter considération. Mais qu’il se soit passé quelque chose, et quelque chose de nature à marquer sur chacun de nous pour le reste de sa vie, c’est ce qu’établit avec toute la certitude possible l’unanimité de cinq témoignages. Je me bornerai à un compte-rendu très exact, qui sera soumis à John Moir, Harvey Deacon et Mrs Delamere, et ne recevra aucune publicité s’ils ne le confirment volontiers sur tous les points. Quant à Paul Le Duc, il faudra que je me passe de sa caution, car il semble avoir quitté l’Angleterre.
Ce fut John Moir, l’associé principal bien connu de la maison Moir, Moir et Sanderson, qui, dans le principe dirigea notre attention vers les questions d’occultisme. Comme il advient souvent chez des hommes d’affaires durs, et pratiques, il y avait dans sa nature un certain mysticisme, par quoi il avait incliné à l’examen, puis, éventuellement, à l’acceptation de ces déconcertants phénomènes qui, avec beaucoup d’impostures et beaucoup de niaiseries, se groupent sous la commune désignation d’occultisme. Ses recherches, entreprises en toute liberté d’esprit, avaient malheureusement versé dans le dogme, et il était devenu fanatique et tranchant autant que dévot peut l’être.
Il représentait dans notre petit cercle la catégorie d’hommes qui ont fait de ces singuliers phénomènes une nouvelle religion.
Nous avions pour médium sa sœur, Mrs. Delamere, la femme du sculpteur dont le nom est en train de se révéler. L’expérience nous avait démontré qu’en ces matières vouloir opérer sans médium était aussi vain que de vouloir, en astronomie, opérer sans télescope. D’autre part, nous repoussions tous avec horreur l’idée d’introduire parmi nous un médium à gages. Homme ou femme, ne se croirait-il pas tenu de nous en donner pour notre argent, et la tentation de fraude ne serait-elle pas trop forte ? Quel crédit mériteraient des phénomènes produits à raison d’une guinée par heure ? Fort heureusement, Moir avait découvert chez sa sœur une nature de médium ; c’est-à-dire qu’il la considérait comme une batterie de cette force magnétique animale qui est la seule forme d’énergie assez subtile pour que nous agissions sur elle du plan spirituel comme nous agissons du plan matériel. Il va de soi qu’en m’exprimant ainsi je n’entends pas faire une pétition de principe : j’indique simplement par quelle théorie nous expliquions nous-mêmes, à raison ou à tort, ce que nous voyions. La dame venait sans l’assentiment bien formel de son mari ; et quoiqu’elle ne manifestât jamais une très grande force psychique, nous en obtenions au moins ces phénomènes usuels de transmission de pensée si puérils et si mystérieux tout ensemble. Chaque dimanche soir, nous nous réunissions dans l’atelier d’Harvey Deacon, à Badderly Gardens, la maison qui fait le coin de Merton Park Road.
L’œuvre de Harvey Deacon, par la qualité d’imagination dont elle rendait témoignage, semblait trahir chez l’artiste la passion de l’outré et du sensationnel. À l’origine, un certain pittoresque l’avait attiré vers l’étude de l’occultisme ; mais son attention ne tarda pas à tomber en arrêt devant quelques-uns des phénomènes dont je parlais tout à l’heure, et il en vint rapidement à se convaincre que ce qu’il avait pris pour une amusette, pour un passe-temps d’après-dîner, constituait une réalité formidable. C’était un homme d’un cerveau remarquablement lucide et logique, un vrai petit-fils de son ancêtre, le célèbre professeur Scotch ; et il représentait, lui, dans notre groupe, l’élément critique, l’homme sans préjugés, préparé à suivre les faits aussi longtemps qu’il peut les voir, et ne laissant pas ses théories prendre l’avance sur ses données. Sa circonspection agaçait Moir autant, que Moir le divertissait par sa foi robuste ; mais, chacun à sa manière, ils apportaient l’un et l’autre dans la question une même ardeur.
Et moi ? Qui représentais-je, à vrai dire ? Non pas le dévot. Non pas la critique scientifique. Mais, plus justement, le dilettante. Préoccupé de toujours rester « dans le mouvement », je me félicitais de toute sensation nouvelle qui me fît sortir de moi-même. Sans disposition personnelle à l’enthousiasme, j’aime les enthousiastes. Les propos de Moir m’emplissaient d’un vague bien-être, comme si j’eusse senti par eux que nous tenions la clef des portes de la mort. L’atmosphère apaisante des séances, toutes lumières voilées, me causait un délice. J’y assistais parce que je m’y amusais.
Ce fut, comme je l’ai dit, le 14 avril dernier que survint l’événement très singulier qui m’occupe. En arrivant à l’atelier, j’y trouvai Mrs. Delamere, qui avait pris le thé dans l’après-midi avec Mrs. Harvey Deacon. Pas d’autre homme que Deacon lui-même, en compagnie de qui les deux dames examinaient un tableau commencé sur un chevalet. Je ne me pique pas de connaissances en art et n’ai jamais fait profession de comprendre ce que Harvey Deacon veut mettre dans ses peintures ; mais je voyais bien ce qu’il y avait d’ingéniosité inventive dans cette composition où entraient des fées, des animaux et des figures allégoriques de toutes sortes. Les dames se répandaient en louanges ; assurément, le tableau était d’une belle couleur.

— Qu’en pensez-vous, Markham ? me demanda le peintre.
— J’avoue que cela me dépasse, répliquai-je. Ces bêtes, qui sont-elles ?
— Des monstres mythiques, des créatures imaginaires, des emblèmes héraldiques, toute une espèce de cortège fantasque.
— Avec un cheval blanc en tête ?
— Ce n’est pas un cheval blanc, fit-il, d’un ton d’humeur qui me surprit, car il était gai d’ordinaire et se prenait rarement au sérieux.
— Qu’est-ce alors ?
— Comment voyez-vous là un cheval ? C’est une licorne ! Je vous ai parlé d’animaux héraldiques. Ne reconnaissez-vous pas celui-là ?
— Désolé, Deacon, répondis-je ; car il avait l’air vraiment contrarié.
Mais sa propre irritation le fit rire.
— Excusez-moi, Markham ! dit-il. Le fait est que je me suis donné un mal terrible pour cette bête. J’ai passé la journée à la peindre, à la repeindre, à essayer d’imaginer l’aspect que pourrait avoir une licorne vivante et bondissante. J’y suis arrivé à la fin comme je l’espérais. De sorte qu’en vous trompant vous m’avez touché au point sensible.
— Mais oui, naturellement, c’est une licorne ! m’écriai-je ; car je le sentais très affecté de mon incompréhension. Et voilà, parbleu, la corne ! Mais je n’avais encore vu cet animal que sur les armes royales et n’y avais jamais songé. Quant aux autres, ce sont, n’est-ce pas, des griffons, des basilics, des dragons de toute espèce ?
— Oui. Mais de ce côté-là pas de difficulté. Je n’ai eu d’ennui qu’avec la licorne. Allons, assez parlé de tout ça jusqu’à demain.
Il retourna la toile sur le chevalet, et nous causâmes d’autre chose.
Moir fut en retard ce soir-là. Quand il arriva, il amenait avec lui, à notre vive surprise, un Français, courtaud et robuste, qu’il nous présenta sous le nom de Monsieur Paul Le Duc. Je dis : « À notre vive surprise » ; car nous tenions pour principe que toute immixtion étrangère dans notre cercle spirituel en dérangeait les conditions et y introduisait un élément de doute. Nous savions pouvoir nous fier les uns aux autres ; mais la présence d’un intrus viciait les résultats de nos expériences. Cependant, Moir nous réconcilia très vite avec l’idée d’une innovation. M. Le Duc était un adepte réputé de l’occultisme, un voyant, un médium et un mystique. Il voyageait en Angleterre avec une lettre d’introduction que lui avait donnée pour Moir le président des Frères de la Rose-Croix de Paris. Et si Moir l’avait amené à notre petite séance, si nous devions nous sentir honorés de sa présence, quoi de plus naturel ?
C’était, je le répète, un homme petit et solide, avec une large figure lisse et glabre, n’ayant rien de remarquable que deux grands yeux clairs, en velours, qui regardaient vaguement et fixement devant eux. Bien habillé, au surplus, et de bonnes manières. Mrs. Deacon, qui avait des préventions contre nos recherches, quitta la chambre. Alors, nous fîmes une demi-obscurité, selon notre  habitude, et rapprochâmes nos sièges de la table d’acajou carrée qui occupait le centre de l’atelier. Bien que très réduite, la lumière restait suffisante pour nous permettre de nous voir distinctement les uns les autres. Je me souviens que même je pouvais observer les curieuses petites mains potelées que le Français étalait sur la table.— À la bonne heure ! dit-il. Voilà des années que je n’ai pris place à une table dans les mêmes conditions que ce soir. Cela m’amuse. Vous êtes médium, Madame ? Allez-vous jusqu’à la catalepsie ?
— Pas précisément, dit Mrs. Delamere. Mais j’ai toujours l’impression d’une très forte envie de dormir.
— C’est le premier stade. Abandonnez-vous entièrement, et la catalepsie arrive. Une fois la catalepsie arrivée, votre âme se précipite au dehors, tandis que du dehors se précipite en vous une autre âme, avec qui l’on entre ainsi en correspondance directe par la parole ou l’écriture. Vous remettez à autrui le gouvernement de votre machine. Hein ! qu’est-ce que des licornes peuvent avoir à faire ici ?
Harvey Deacon sursauta. Le Français bougeait lentement la tête, et ses yeux, autour de lui, scrutaient les ténèbres qui drapaient les murs.
— Drôle de chose ! fit-il, toujours des licornes ! Qui donc a pensé aussi fortement à un sujet aussi bizarre ?
— C’est merveilleux ! s’exclama Deacon. J’ai toute la journée essayé de peindre une licorne. Comment le savez-vous ?
— Vous avez pensé aux licornes dans cette chambre.
— En effet.
— Mais, cher monsieur, les pensées sont des choses. Quand vous imaginez une chose, vous en faites une. L’ignoriez-vous ? Je peux voir, moi, vos licornes, parce que ce n’est pas seulement avec les yeux que je peux les voir.
— Voulez-vous dire que rien qu’en y pensant je crée une chose qui n’a jamais eu d’existence ?
— Certainement. C’est le fait qui gît sous tous les autres faits. Et c’est la raison pourquoi une pensée de mal constitue un danger par elle-même.
— Vos licornes sont sur le plan astral, je suppose ? interrogea Moir.
— Tout cela, ce sont des mots, mes amis. Elles sont là… quelque part… ou partout. Moi-même, je ne saurais le dire : Je les vois. Je ne pourrais pas les toucher.
— Et vous ne pourriez pas nous les faire voir ?
— Ce serait les matérialiser. Tenez ! il y a une expérience à faire. Mais le pouvoir manque. Voyons un peu de quel pouvoir nous disposons. Nous agirons en conséquence. Me permettez-vous de vous placer à ma guise ?
— Vous en savez beaucoup plus long que nous sur ce chapitre, dit Harvey Deacon. Je vous donne pleine autorité.
— Les conditions peuvent n’être pas bonnes. Essayons nos moyens. Madame voudra bien garder sa place. Je me mettrai près d’elle. Monsieur que voici, à côté de moi. Monsieur Moir se mettra de l’autre côté de Madame, car il convient d’alterner les bruns et les blonds. Là. Et maintenant, avec votre permission, je vais éteindre toutes les lumières.
— Quel avantage y trouvez-vous ? demandai-je.
— La force que nous utilisons est une vibration de l’éther ; la lumière aussi en est une. Supprimons la lumière, et nous gardons pour nous tous les fils. Vous ne craignez pas le noir, Madame ? Quel plaisir qu’une pareille séance !
D’abord, l’obscurité parut absolue. Mais au bout de quelques minutes nos yeux s’y habituèrent, juste assez pour nous permettre de nous voir les uns les autres ; très confusément, certes, car je n’apercevais dans la chambre rien que le cercle immobile et sombre des figures. Tous, nous prenions la chose à cœur, beaucoup plus que jamais auparavant.
— Vous mettrez vos mains devant vous : il n’y a pas à craindre que nous nous touchions, étant si peu nombreux devant une table si grande. Vous, Madame, vous vous replierez sur vous-même. Si le sommeil vient, vous ne lutterez pas. Du silence, à présent. Et attendons.
Alors, en silence, nous attendîmes, fixant l’ombre devant nous. Une pendule faisait tic-tac dans le vestibule. Un chien, au loin, aboyait par intermittences. Une fois ou deux, un cab passa bruyamment dans la rue, et l’éclair de ses lanternes, par l’intervalle des rideaux, déchira gaiement l’opacité de nos ténèbres. J’éprouvais ces malaises physiques que m’avaient rendus familiers nos séances précédentes : froid dans les pieds, picotements dans les mains, chaleur dans les paumes, impression de courant d’air dans le dos. Il me venait aux avant-bras, et plus spécialement, me semblait-il, à l’avant-bras gauche, qui était le plus rapproché de notre visiteur, d’étranges petits élancements, dus sans doute à quelque trouble du système vasculaire, mais dignes néanmoins d’attention. En même temps, j’avais le sentiment d’une expectative presque douloureuse. Et le silence sévère gardé par mes compagnons me laissait deviner chez eux une tension nerveuse non moindre que la mienne. Tout d’un coup, il y eut, dans l’obscurité, un son bas et sifflant, la respiration mince et pressée d’une femme.
Puis, la respiration se fit encore plus pressée et plus mince, comme entre des dents serrées ; puis, elle s’arrêta, dans un grand soupir accompagné d’un sourd bruissement de robe.
— Qu’y a-t-il ? Est-ce que tout va bien ? demanda quelqu’un dans l’ombre.
— Oui, dit le Français, tout va bien. C’est Madame. Elle vient de tomber en catalepsie. Maintenant, Messieurs, si vous voulez bien vous tenir tranquilles, vous verrez, j’imagine, quelque chose qui vous intéressera.
Encore le tic-tac dans le vestibule. Encore la respiration du médium, plus profonde, à présent, et plus pleine. Encore, par instants, la lueur fugitive, et toujours plus agréable, des lanternes d’un hansom. Sur quel abîme nous jetions un pont ! D’un côté, le monde éternel, dont le voile se soulevait à demi ; de l’autre, les cabs de Londres I La table frémissait de pulsations puissantes. Sous nos doigts, elle se balançait avec certitude, en cadence, d’un mouvement facile, plongeant et creusant. Toute sa substance rendait de petits claquements secs, de petits craquements brusques, les crépitements d’un feu de file ou d’un feu de salve, les pétillements d’un fagot qu’on allume par une nuit glaciale.
— Il y a beaucoup de pouvoir, annonça le Français. Je le constate par la table.
J’avais cru d’abord à une illusion personnelle, mais tout le monde pouvait maintenant s’en apercevoir comme moi : une lumière phosphorescente, d’un gris jaunâtre — et je  devrais dire une vapeur lumineuse plutôt qu’une lumière — flottait au ras de la table. Elle roulait, s’enroulait, ondulait en plis d’une transparence blafarde, tournait en spirales comme une fumée. Je distinguais à sa lueur sinistre les doigts du Français, blancs et carrés du bout.
— Ça marche ! criait-il, c’est splendide !
— Appelons-nous l’alphabet ? demanda Moir.
— Mais non. Nous avons mieux à faire. C’est vraiment un jeu grossier que d’obliger la table à s’incliner pour chaque lettre. Avec un médium comme Madame, nous devons faire mieux.
— Oui, nous ferons mieux, prononça une voix.
— Qui est-ce ? Quelle est la personne qui a parlé ? Est-ce vous, Markham ?
— Pas le moins du monde.
— C’est Madame qui a parlé.
— Mais ce n’était pas sa voix.
— Est-ce vous, Mrs. Delamere ?
— Ce n’est pas le médium, mais c’est le pouvoir qui agit par l’organe du médium, intervint l’étrange, la profonde voix.
— Où est Mrs. Delamere ? J’espère que ceci ne peut pas avoir de fâcheuses conséquences pour elle ?
— Elle est heureuse sur un autre plan d’existence. Elle a pris ma place, comme j’ai pris la sienne.
— Qui êtes-vous ?
— Peu vous importe. Je suis quelqu’un qui a vécu comme vous, et qui est mort comme vous mourrez.
Nous entendîmes au dehors les roues d’un cab ; puis la voiture s’arrêta tout proche ; il y eut une discussion de pourboire, des grommellements de cocher. Le nuage gris-jaune continuait de tordre ses minces volutes sur la table. Sans briller nulle part, il luisait confusément dans la direction du médium. On eût dit qu’il s’agglomérait devant Mrs. Delamere. Une impression de peur et de froid me saisit au cœur. Il me sembla que nous approchions avec une légèreté cavalière le plus auguste des sacrements, cette communion avec la mort dont parlent les Pères de l’Église.
— Ne croyez-vous pas que nous allons trop loin ? m’écriai-je. Et ne serait-il pas temps de lever la séance ?
— Tous les pouvoirs sont faits pour qu’on en use, formula Harvey Deacon. Si nous pouvons continuer, nous le devons. Chaque nouveau progrès de la connaissance a passé d’abord pour illicite. Il est parfaitement légitime et convenable que nous cherchions à connaître la nature de la mort.
— Parfaitement légitime et convenable, dit la voix.
— Voyons, que pourrions-nous demander ? cria Moir, très excité. Une preuve ! Voulez-vous me donner une preuve de votre présence réelle ?
— Quelle preuve désirez-vous ?
— Eh bien ! par exemple… j’ai quelques pièces de monnaie dans ma poche. Voulez-vous me dire combien ?
— Nous revenons pour enseigner, non pour deviner de puériles énigmes.
— Attrapez, monsieur Moir ! dit le Français. L’esprit parle de bon sens.
— Ceci est une religion et non pas un jeu, reprit la voix, dure et froide.
— En effet, dit Moir ; c’est bien ainsi que je l’envisage. Désolé de vous avoir posé cette stupide question. Ne saurai-je pas qui vous êtes ?
— Que vous importe ?
— Êtes-vous esprit depuis longtemps ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ? — Nous ne calculons pas la durée comme vous. Nos conditions diffèrent.
— Êtes-vous heureux ?
— Oui.
— Vous ne voudriez pas revenir, à la vie ?
— Non. Non, certes.
— Avez-vous des occupations ?
— Comment, sans occupations, pourrions-nous être heureux ?
— Que faites-vous ?
— Je vous ai dit que nos conditions sont absolument différentes.
— Pouvez-vous nous donner une idée de vos travaux ?
— Nous travaillons pour notre propre perfectionnement et pour l’avancement des autres.
— Vous est-il agréable de venir ici ce soir ?
— J’y viens avec joie si, en y venant, je puis faire quelque bien.
— Faire le bien, c’est donc votre but ?
— C’est, sur chaque plan, le but de toute existence.
— Vous entendez, Markham ? Voilà qui répond à vos scrupules.
En effet, je ne gardais plus aucun doute ; je n’éprouvais plus que de l’intérêt.
— Dans votre vie, connaissez-vous la douleur ? demandai-je.
— Non. La douleur est chose corporelle.
— Mais l’affliction mentale ?
— Oui : l’on peut toujours être inquiet ou triste.
— Rencontrez-vous les amis que vous avez connus sur la terre ?
— Quelques-uns.
— Seulement quelques-uns ?
— Seulement les sympathiques.
— Les époux se retrouvent-ils ?
— Quand ils se sont vraiment aimés.
— Et dans le cas contraire ?
— Ils ne sont plus rien l’un pour l’autre.
— Il faut donc qu’il y ait affinité spirituelle ?
— Évidemment.
— Ce que nous faisons est-il bien ?
— Si vous le faites dans le bon esprit.
— Qu’entendez-vous par le mauvais esprit ?
— L’esprit de curiosité et de légèreté.
— Peut-il en résulter un mal ? 
— Un mal très sérieux.
— Quelle sorte de mal ?
— Vous pouvez déchaîner des forces sur lesquelles vous n’avez pas d’empire,
— Des forces mauvaises ?
— Des forces inéprouvées.
— Vous dites qu’elles sont dangereuses. Dangereuses pour le corps ou pour l’âme ?
— Quelquefois pour l’un et pour l’autre.
Il y eut un silence, et l’obscurité parut devenir plus épaisse, cependant que le brouillard gris-jaune nouait ses fumées par-dessus la table.
— Auriez-vous quelque question à poser, Moir ? demanda Deacon.
— Une seule. Est-ce que l’on prie dans votre monde ?
— On prie dans tous les mondes.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est reconnaître des forces extérieures à soi-même.
— À quelle religion appartenez-vous là-bas ?
— Nous différons dans nos religions, comme vous.
— Vous ne possédez pas la certitude ?
— Nous avons seulement la foi.
— Ces questions de religion, interrompit le Français, vous intéressent, vous autres Anglais, qui êtes un peuple grave. Pour nous, elles manquent, de gaîté. Il me semble qu’avec le pouvoir dont nous disposons, nous serions en mesure de tenter quelque grande expérience, de quoi causer ensuite.
— Il ne saurait, dit Moir, rien y avoir de plus intéressant que ce qui nous occupe.
— À merveille, si c’est votre-avis, acquiesça le Français, d’un ton aigre. Pour ma part, tout ceci me fait l’effet du rebattu ; et puisqu’une grande force nous est donnée ce soir, j’aimerais la mettre à l’épreuve. Si vous avez d’autres questions à poser, posez-les ; après quoi nous pourrons toujours essayer quelque chose.
Mais le charme était rompu. Nous posâmes en vain questions sur questions : le médium resta muet sur sa chaise. Seul, le bruit profond et régulier de sa respiration trahissait sa présence. Sur la table, la fumée ne cessait pas de tournoyer.
— Vous avez troublé l’harmonie : n’attendez plus de réponse.
L’ombre parut redoubler dans la chambre, avec le silence. Le même sentiment d’appréhension qui m’avait si lourdement oppressé au début de la séance me pesa de nouveau sur le cœur. Les cheveux me picotaient aux racines.
— Ça opère ! ça opère ! cria le Français.
Il se fit dans sa voix comme un déchirement ; et je compris que chez lui aussi toutes les cordes étaient tendues à rompre.
Le brouillard transparent s’écarta peu à peu de la table, se mit à flotter mollement autour de la pièce, alla s’amonceler dans le coin le plus reculé et le plus sombre, pour finir par s’y agréger en un corps brillant, en un étrange et mobile noyau de lumière, mais de lumière non éclairante, et doué d’un éclat propre sans faculté de rayonnement. Il avait passé du gris-jaune à un rouge sinistre. Puis, sur ce noyau, s’enroula une substance noirâtre et fuligineuse, qui s’épaissit, durcit, devint encore plus dense, encore plus noire. Puis, la lumière s’évanouit, absorbée par ce qui s’était formé autour d’elle.
— Partie !
— Silence ! Il y a quelque chose dans la chambre.
Dans le coin où avait paru la  lumière nous entendîmes quelque chose qui soufflait bruyamment et se démenait dans les ténèbres.
— Qu’y a-t-il ? Le Duc, qu’avez-vous fait ?
— Ça va. Rien à craindre.
La voix du Français vibrait d’émotion.
— Juste ciel, Moir ! Il y a un gros animal dans la chambre ! Là… tout près de ma chaise ! Éloignez-vous ! éloignez-vous !
C’était Deacon qui parlait. Puis vint le bruit d’un choc sur un corps dur. Et ensuite… ensuite… Mais comment dire ce qui arriva ensuite ?

Dimanche illustré, 1er novembre 1925


Quelque chose d’énorme se heurtait à nous dans le noir, se cabrait, piaffait, écrasait, bondissait, s’ébrouait. La table vola en éclats, et nous prîmes la fuite dans tous les sens. L’énorme chose grondait, nous bousculant, se ruant avec une force horrible d’un bout à l’autre de la chambre. Nous poussions tous des cris d’épouvante ; nous nous traînions sur nos mains, sur nos genoux, cherchant à nous dérober aux attaques. Je ne sais quoi se posa sur ma main droite, et mes os s’écrasèrent sous la pression.
— De la lumière ! de la lumière ! hurla quelqu’un.
— Moir, vous avez des allumettes… des allumettes !
— Je n’en ai pas une seule ! Deacon, où sont les allumettes ? Les allumettes, pour l’amour de Dieu !
— Je n’arrive pas à les trouver. Voyons, le Français, arrêtez cela !
— C’est au-dessus de mes moyens ! Oh ! mon Dieu ! je ne puis plus l’arrêter ! La porte… où est la porte ?
Ma main, par bonheur, en tâtonnant dans la nuit, trouva la poignée. La chose soufflante, ronflante, galopante, passa d’un bond devant moi et alla donner de la tête contre la cloison, qui rendit un bruit terrible. Je tournai la poignée, et, tous, nous fûmes dehors à la minute, la porte fermée derrière nous. À l’intérieur, il y eut un épouvantable fracas d’objets mis en pièces.

Arthur Conan Doyle, Du mystérieux au tragique, illustrations de Manuel Orazi, 1911.


— Qu’est-ce que cela ? Au nom du ciel, qu’est-ce ?
— Un cheval. Je l’ai vu quand la porte s’est ouverte. Mais Mrs. Delamere ?…
— Il faut aller la sauver. Venez, Markham, vite ! Plus nous tarderions, moins nous aurions de courage.
La porte ouverte, brusquement, nous nous précipitâmes. Nous trouvâmes Mrs. Delamere étendue sur le plancher, parmi les débris de sa chaise. Nous la relevâmes, l’emportâmes au plus vite, et, comme nous arrivions à la porte, je jetai derrière moi un regard à la dérobée. Deux étranges yeux dardaient sur nous leurs flammes. Des sabots claquèrent. Je n’eus que le temps de refermer la porte : un choc violent la fendit de haut en bas !
— Ça va passer au travers ! Ça passe !
Un autre choc, et, par la brèche de la porte, quelque chose se fit jour : une longue pointe blanche qui luisait sous la lumière de la lampe. Elle brilla un instant devant nous, puis, avec un bruit sec, elle disparut.
— Hâtez-vous ! hâtez-vous ! par ici ! ordonnait à grands cris Harvey Deacon. Emportez-la ! Par ici ! Vite !
Nous avions cherché asile dans la salle à manger et refermé la lourde porte de chêne. Nous étendîmes sur le sofa Mrs. Delamere sans connaissance. Pendant ce temps, Moir, le rude brasseur d’affaires, s’affaissait, évanoui, sur le tapis du foyer. Harvey Deacon, blanc comme un cadavre, avait des convulsions d’épileptique. Nous entendîmes se briser la porte de l’atelier ; d’un bout à l’autre du vestibule, ce furent des allées et venues reniflantes et trépignantes, qui emplirent la maison d’un furieux vacarme. Sa tête dans les mains, le Français sanglotait comme un enfant épouvanté.
— Que faire ? demandai-je, en le secouant durement par les épaules. Si nous prenions un fusil ?
— Non, non ! Le pouvoir va cesser. Cela va finir.
— Fou que vous êtes, vous risquiez de nous tuer avec vos infernales expériences !
— Je ne savais pas. Comment aurais-je prévu la terreur qui l’affole ? Vous en êtes cause. Vous l’avez frappé.
Tout d’un coup, Harvey Deacon sursauta :
— Dieu du ciel !
Un cri terrible avait fait retentir la maison.
— C’est ma femme ! Tant pis, je sors ! Dussé-je avoir affaire au diable !
Rouvrant la porte, il s’élança. À l’extrémité du couloir, en bas de l’escalier, Mrs. Deacon gisait, inanimée, terrassée par ce qu’elle avait vu. Nulle trace de rien d’autre.
Nous regardâmes autour de nous avec horreur. Partout l’immobilité, le silence. Je m’avançai lentement vers la porte de l’atelier, noire et béante, attendant à chaque instant d’en voir sortir quelque abominable forme. Rien ne venait. Un calme absolu régnait dans la pièce. Le regard tendu, le souffle au bout des lèvres, nous allâmes jusqu’au seuil et scrutâmes les ténèbres silencieuses. Elles n’étaient plus partout des ténèbres : un nuage lumineux, avec un centre incandescent, voltigeait dans un angle. Lentement, il diminua d’éclat et de consistance, devint de plus en plus mince, de plus en plus pâle ; puis la même obscurité profonde réenvahit l’atelier. À la minute même où tremblota le dernier rayon de la lueur sinistre, le Français poussa un cri de joie.
— À la bonne heure ! Personne de blessé. Rien que la porte brisée et les dames effrayées. Mais nous avons fait, mes amis, ce que personne n’avait jamais fait encore !
— Eh bien, dit Harvey Deacon, autant que je pourrai l’empêcher, cela ne se refera pas, je vous l’assure !
Et voilà ce qui advint, le 14 avril dernier, au n° 17 de Badderly Gardens. J’ai commencé par dire que cela me paraît trop grotesque pour que je réponde de ce qui vraiment se passa. Je donne mes impressions — ou plutôt nos impressions, puisqu’elles sont corroborées par Harvey Deacon et John Moir, — pour ce qu’elles valent. Libre à vous, s’il vous plaît, d’imaginer que nous fûmes victimes d’une extraordinaire et savante mystification ; ou de croire avec nous que nous subîmes une réelle et terrifiante épreuve. Peut-être encore mieux informé que nous en ces questions d’occultisme, aurez-vous à nous citer quelque chose d’analogue. En ce cas, une lettre adressée à M. William Markham, 146 M., l’Albany, nous aiderait à jeter un peu de lumière sur des faits encore très obscurs pour nous.

Saint Nicholas, vol.22, 1875

Sur les rives du lac de Constance

C’est en Bavière, en Suisse alémanique, dans le Tyrol, que sont apparues au XIIIe siècle les premières licornes héraldiques. Elles y restèrent longtemps plus nombreuses qu’ailleurs.

Pour trouver aisément des licornes dans l’héraldique médiévale, il faut consulter les armoriaux de la seule région d’Europe où l’unicorne fut dès le XIIIe siècle une figure héraldique assez usuelle, la Bavière, le Tyrol, la Suisse alémanique, le Trentin – en gros, un rayon d’une trentaine de lieues autour du lac de Constance, dans lequel nos blanches bêtes semblent avoir volontiers trempé la corne.

L’animal y est le plus souvent rampant, dressé sur ses pattes arrières, parfois passant, marchant trois pattes au sol. Lorsqu’il tire une longue langue rouge, il ne faut y voir nulle moquerie ou ironie ; cette attitude signifiait alors le courage et l’agressivité.

La licorne héraldique n’a pas de caractère particulièrement religieux et, sur un armorial imprimé des participants au concile de Constance, de 1414 à 1418, les bêtes, le plus souvent blanches mais parfois noires, sont moins fréquentes sur les écus des ecclésiastiques que sur ceux des laïcs[1].

J’ai feuilleté pas mal de recueils de blasons bavarois, cherchant une page avec au moins deux écus à la licorne qui ne soit pas la même que celle du beau livre sur la licorne de Michel Pastoureau et Élisabeth Delahaye, et n’y suis pas vraiment parvenu. Même en Bavière ou au Tyrol, les bêtes unicornes ne sont pas si nombreuses, apparaissant sur moins d’un blason sur cent. Les seules pages qui aient un peu d’allure que j’ai finalement trouvées se sont avérées n’être que des copies plus récentes du même manuscrit, l’armorial de Conrad Grünenberg.

Armorial de Conrad Grünenberg,circa 1490.
Munich, Bayerische Staatsbibliothek, ms cgm 145, p.315

Ce recueil, dont la plus ancienne copie date de 1483, présente plus de deux-mille armoiries sur près de quatre-cent pages. C’est ce que l’on appelle un armorial universel, recensant des blasons de toute la chrétienté, mais aussi de personnages historiques, mythologiques, bibliques, exotiques et souvent un peu tout cela à la fois. Il s’ouvre sur les armoiries de l’empereur germanique, mais on trouve dans les pages suivantes les armes des neuf preux, parmi lesquels César, Alexandre et le roi Arthur, et dans les pages suivantes celles de David, avec bien sûr une harpe, de Nabuchodonosor et du Prêtre Jean, pour se limiter à des personnages dont il a été question ici ou là dans ce livre. Une dizaine de pages sont consacrées aux écus d’autres monarques imaginaires d’Afrique, d’Inde ou de Perse ; bien que vivant en des temps où il y avait des licornes, ou dans des régions à licornes, aucun de ces personnages n’a la bête sur son écu. Quatre ou cinq princes d’Europe ou dignitaires d’Empire en ont une en cimier, mais aucun ne l’a dans le blason lui-même.

Plus on se rapproche de Constance, où vivait Conrad Grünenberg, plus l’armorial devient détaillé, présentant les écus de modestes barons et chevaliers du coin, et c’est là, dans les cent-cinquante dernières pages, que les licornes se font plus nombreuses, mais elles restent néanmoins plus rares que les lions et les griffons ou même les cygnes et les chèvres.

Toutes les illustrations de ce petit chapitre proviennent de ces armoriaux bavarois ou autrichiens de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe siècle, car ensuite, l’illustration héraldique décline ; les couleurs deviennent fades, les écus biscornus, les figures trop petites, et tout cela perd de son charme.

Jusqu’au début du XVIe siècle, la Suisse alémanique et la Bavière sont restées les régions où les licornes apparaissaient le plus fréquemment, non seulement sur les blasons, mais aussi sur les tapisseries, les coffrets de mariage, les carreaux de céramique des fours, les menues monnaies.

Aujourd’hui, elles n’y sont guère plus nombreuses que dans le reste de l’Europe, excepté peut-être lors des fêtes traditionnelles de quelques villages qui ont encore la blanche bête dans leurs armoiries. L’animal fétiche de ces régions est devenu l’ours, pourtant assez rare sur les anciens blasons du coin, bien qu’il figure à la façon d’une onomatopée sur celui du canton suisse de Berne. La bête cornue n’est pas totalement oubliée pour autant, et l’écrivain Martin Walser, dans les années soixante, a fait de l’animal éponyme, dans son roman La licorne,tout à la fois le symbole de la triste sexualité de son héros et celui de la petite bourgeoisie de Constance et de Munich.


[1] Ulrich von Richental, Hienach ist zu dem ersten verschriben wie die Cardinael und erczbischof fürsten und herren gen Costentz zu dem concilio einrittend, Augsburg, 1483.

On a oublié les licornes !

Noé a-t-il oublié la licorne ? A-t-il refusé de l’embarquer ? Ou est-ce elle qui, par fierté, n’est pas venue au rendez-vous ? Quoi qu’il en soit, si la licorne n’est pas montée dans l’Arche, plus jamais personne ne verra la mignonne, la jolie licorne.

Quand Dieu fit l’univers, il y eut sur la terre
des milliers d’animaux inconnus aujourd’hui,
mais la plus jolie dans ce vert paradis,
la plus drôle, la plus mignonne, c’était la licorne.

Y avait des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais la plus mignonne
de toutes les bêtes à cornes, c’était la licorne.

Quand il vit les pécheurs faire leurs premiers péchés,
Dieu se mit en colère et appela Noé:
mon bon vieux Noé, je vais noyer la terre,
construis-moi un grand bateau pour flotter sur l’eau.

Mets y des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles, et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais n’oublie pas
la mignonne, la jolie licorne.

Quand son bateau fut prêt à surmonter les flots,
Noé y fit monter les animaux deux par deux.
Déjà la pluie commençait à tomber
Et il cria seigneur, j’ai fait pour le mieux.

J’ai mis deux gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, Il ne manque personne,
à part les deux mignonnes, les deux jolies licornes.

Elles riaient les mignonnes et pataugeaient dans l’eau,
s’amusant comme des folles, sans voir que le bateau
emmené par Noé, les avait oubliées,
et depuis jamais personne n’a vu de licorne.

On voit des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais plus jamais personne
ne verra la mignonne, la jolie licorne !

Alors que les textes bibliques sont un peu oubliés, tous les enfants connaissent cette comptine, traduction d’une chanson que les Irish Rovers chantèrent pour la première fois en 1967. L’idée que la licorne n’aurait pas survécu au Déluge n’est cependant pas une invention des années soixante, elle est présente depuis longtemps dans l’imagination populaire, en particulier en Europe orientale.

Dans un conte russe, le fier animal, sûr de sa force, refuse de monter dans l’Arche comme tout le monde, préférant nager. La licorne nage quarante jours et quarante nuits, mais les oiseaux qui, fatigués, viennent prendre un peu de repos sur sa corne ne cessent de l’alourdir. Lorsque les eaux commencent à se retirer, un dernier oiseau, le grand aigle, se pose sur la pointe de la corne et, épuisée, la bête coule et se noie. Légère variante, dans un conte juif d’Europe de l’Est, c’est sa trop longue corne, signe d’orgueil, qui l’empêche de monter à bord, mais la suite reste identique.

Og et la licorne,
Gertrude Landa, Jewish fairy Tales, , 1919.

Johan Andreas Eisenmenger (1654-1704) était un curieux personnage. Cet intellectuel allemand, qui maitrisait parfaitement l’hébreu, l’arabe et l’araméen, envisageait de se convertir au judaïsme et s’installa en Hollande, où il étudia la littérature rabbinique avec des érudits locaux. Puis il se fâcha, on ne sait trop pourquoi, avec ses amis juifs et publia un volumineux ouvrage antisémite, Le judaïsme dévoilé (Entdecktes Judenthum), qui avait donc ceci d’original d’avoir été écrit par l’un des plus grands érudits talmudiques de l’époque. Les textes cités sont donc authentiques, et soigneusement traduits en allemand, mais leur sélection privilégie ce qui pouvait paraître absurde ou choquant pour les chrétiens d’alors, et leur interprétation est d’une totale mauvaise foi. Parmi les récits « absurdes », celui, emprunté au traité talmudique Zevachim, expliquant comment un géant et une licorne survécurent au déluge[1]. On le retrouve dans un recueil de contes traditionnels ashkénazes paru en anglais en 1919. The Giant of the Flood conte l’histoire d’Og, le seul des géants d’avant le déluge à lui avoir survécu. Pour avoir la vie sauve, Og promit de se soumettre aux hommes et amena à Noé un animal qui lui manquait, une gigantesque licorne que le patriarche avait pris pour une montagne. Trop grande pour monter à bord de l’arche, la licorne marchait aux côtés du navire, chevauchée par le géant, et tous deux reçurent pendant quarante jours leur nourriture de Noé par l’unique fenêtre de l’arche. La licorne survécut au déluge mais, solitaire, n’eut pas de descendance. Quant à Og, sa nature traîtresse finit par l’emporter, il s’allia bientôt aux ennemis d’Israël et fut tué par Moïse en personne[2].

Une autre légende juive veut que les licornes aient bien embarqué sur l’arche, mais n’aient pas débarqué. Noé, après avoir fait une grosse bêtise durant les quarante jours de confinement, aurait en effet dû sacrifier l’animal pour adoucir la colère divine. Ne me demandez pas les détails, je suis sûr d’avoir lu ça quelque part, mais je ne parviens pas à retrouver ma source ; si c’était vraiment obscène, comme le suggère Timothy Findley dans son curieux roman Not Wanted on the Voyage, je m’en souviendrais.

Alors, les licornes sont-elles finalement montées à bord avec les autres animaux ? Jusqu’au XVIIe siècle, la majorité des peintres qui ont représenté l’embarquement des animaux les y ont fait figurer – même si Michel Bussi, dans un thriller ésotérique aussi mal écrit que mal documenté, Tout ce qui est sur terre doit périr, affirme le contraire.

oé ayant construit son arche pour y abriter des représentants de tout le monde animal, il n’y avait pas vraiment de raison pour que les licornes restent à quai. Elles doivent même à leur symbolique christique de figurer plus souvent qu’à leur tour parmi la dizaine d’espèces représentées sur la passerelle d’embarquement, sur le pont, ou passant la tête par un hublot lorsque le miniaturiste n’a pas pris au pied de la lettre le verset de la Vulgate laissant entendre qu’il n’y aurait eu qu’une seule fenêtre.

L’embarquement

La vie à bord

Noé prenait soin des animaux et leur apportait, en descendant par un escalier, la nourriture qui était entreposée au niveau supérieur.. Il marchait parmi les guêpes, les dragons, les licornes et les éléphants qui, grâce à Dieu, ne lui faisaient aucun mal et attendaient tranquillement que vienne leur tour de recevoir à manger. La volonté divine était qu’il y eut la paix entre les animaux : le lion n’attaquait pas la licorne, ni le dragon l’éléphant, ni le faucon la colombe.

— Alonso Tostado, Commentaria in Genesim, circa 1440

L’arrivée sur le mon Ararat

Les licornes sont pourtant absentes de l’Ark Encounter, le musée créationniste ouvert en 2016 dans le Kentucky, où une plaque devant la cabine du rhinocéros explique que les références bibliques à la licorne s’expliquent par une confusion avec ce dernier, mais c’est certainement parce que les initiateurs de ce projet sont des hommes de peu de foi. S’ils avaient consulté les plans complets de l’arche, avec côtes, publiés en 1675 par le jésuite fou Athanase Kircher[3], le même qui inventa l’orgue à chats et publia plusieurs tomes de traductions de hiéroglyphes[4] plus d’un siècle avant Champollion, ils auraient bien vu qu’il y avait une cabine pour les licornes.

Quant à ce qu’il s’est passé ensuite, à bord du navire, puis lors du débarquement, je vous mets quelques images ici. Pour avoir le détail des événements, et le point de vue du père Kircher, il vous faudra lire mon livre !

Still, it was the unicorn that was the most distressing. That business depressed us for months. Of course, there were the usual sordid rumours — that Ham’s wife had been putting its horn to ignoble use — and the usual posthumous smear campaign by the authorities about the beast’s character; but this only sickened us the more. The unavoidable fact is that Noah was jealous. We all looked up to the unicorn, and he couldn’t stand it. Noah — what point is there in not telling you the truth? — was bad-tempered, smelly, unreliable, envious and cowardly. He wasn’t even a good sailor: when the seas were high he would retire to his cabin, throw himself down on his gopher-wood bed and leave it only to vomit out his stomach into his gopher-wood wash-basin; you could smell the effluvia a deck away. Whereas the unicorn was strong, honest, fearless, impeccably groomed, and a mariner who never knew a moment’s queasiness. Once, in a gale, Ham’s wife lost her footing near the rail and was about to go overboard. The unicorn — who had deck privileges as a result of popular lobbying — galloped across and stuck his horn through her trailing cloak, pinning it to the deck. Fine thanks he got for his valour; the Noahs had him casseroled one Embarkation Sunday. I can vouch for that. I spoke personally to the carrier-hawk who delivered a warm pot to Shem’s ark.

— Julian Barnes, A History of the World in 10 ½ chapters, 1989


[1] Johan-Andreas Eisenmenger, Entdeckes Judenthum, 1700, p.385 sq,
Traduction anglaise : Rabinnical literature, or the traditions of the Jews, Londres, 1748, p.79 sq.
[2] Gertrude Landa, Jewish Fairy Tales and Legends, 1919
[3] Athanasius Kircher, Arca Noe in tres libros digesta, Amsterdam, 1675.
[4] Malheureusement, c’est tout faux.

248ème conférence : de la licorne

Dans le Paris des années 1630, le Bureau d’Adresse, créé et animé par Théophraste Renaudot, était un véritable laboratoire d’innovations sociales. Nobles et roturiers y affichaient toutes sortes d’annonces, proposant qui un riche domaine seigneurial pour soixante mille livres, qui une place dans une voiture en partance pour l’Italie, qui plus modestement encore des cours du soir de latin ou un manteau d’occasion, pour quelques écus. Renaudot donnait des consultations médicales gratuites aux pauvres, et prêtait à faible intérêt, mais sur gages conséquents. 
Parmi les nombreuses activités de cet homme aux multiples facettes, il en est une que ses biographes ont souvent négligée : l’animation des conférences hebdomadaires du Bureau d’Adresse. Celles-ci se tinrent régulièrement du 22 août 1633 au 1er septembre 1642, tous les lundis après-midi, rue de la Calandre, en l’île de la Cité. Les thèmes abordés concernaient rarement la littérature, plus souvent la science, la médecine, la philosophie, et tout ce qui touche à « l’occulte ». Seuls étaient exclus les sujets religieux, et, en principe, ceux qui touchaient aux affaires de l’État. Le contenu des discussions était résumé de manière à pouvoir être présenté en quatre pages, sous la forme d’une grande feuille pliée en deux. Que la conférence sur la licorne, tenue en 1640, soit l’une des rares à avoir eu l’honneur d’une publication en huit pages montre bien la fascination qu’exerçait la bête de légende sur le public cultivé.
Si la rhétorique était à l’honneur aux conférences du Bureau d’Adresse, l’érudition ostentatoire, dernier privilège d’une université en pleine décadence, en était exclue. Les intervenants devaient défendre leur opinion avec clarté et brièveté, sans trop de latin, mais en apportant toutefois à un public difficile tous les éléments d’une controverse dans laquelle s’étaient investis des hommes parmi les plus savants du temps. Cet objectif était généralement atteint, et nous pouvons trouver dans ces huit pages presque tous les arguments régulièrement avancés pour défendre, ou pour nier, l’existence de la licorne, ainsi qu’une grande partie de ceux concernant les propriétés médicales de sa corne, le débat sur la réalité de l’animal n’étant jamais totalement distinct de celui sur l’usage de sa corne éponyme. Ce texte étant assez bref, le voici dans son intégralité :

Premier orateur :
Toute la terre étant pleine d’erreur, la médecine en a pris bonne part, et comme il n’y a rien de plus cher que la vie, les hommes se sont laissés aisément porter à croire l’effet des choses qui la devaient conserver et défendre des venins qui l’attaquent plus dangereusement qu’aucun autre ennemi. C’est pourquoi il ne se fait point en cet art de plus grandes impostures que sur le sujet des alexitères[1], telle qu’on a voulu rendre la Licorne. Mais je suis trompé si cette créance ne doit passer pour une des erreurs populaires.
La première raison se tire de la contrariété d’avis qui se trouve dans tous les auteurs. Philostrate en la vie d’Apollonius de Thiane dit que l’animal de ce nom est un âne qui se trouve dans les marais des Colques, ayant une seule corne au front, avec laquelle il se bat furieusement contre l’éléphant. Cardan après Pline dit que c’est un cheval, et c’est la forme sous laquelle on le peint le plus communément, ayant toutefois la tête d’un cerf, le poil d’une fouine, le col court, le crin petit, le pied fourchu, et qu’il naît dans les déserts d’Éthiopie parmi les serpents, au venin desquels résiste cette corne, qu’il dit être plantée au milieu de son front, et de trois coudées de haut, large à la base et finissant en pointe. Garcias ab Horto dit que c’est un animal amphibie qui naît bien en terre près le cap de Bonne Espérance, mais se plaît à la mer, qui a la tête et le crin de cheval, une corne de deux coudées de long, mais il est seul de tous les auteurs qui la dit mobile, et pencher à droite et à gauche, en haut et en bas. Ceux-ci assurent qu’elle ne se peut apprivoiser et Louis Vartoman dit en avoir vu deux enfermées dans des cages à la Mecque, qui avaient été envoyées à Sultan Soliman, lesquelles étaient privées. Presque tous l’estiment fort rare, et Marc Scherer, allemand renégat, depuis nommé Idaith Aga, ambassadeur du même Soliman près de l’empereur Maximilien, assure en avoir vu des troupeaux entiers dans l’Arabie déserte, et Paulus Venetus dit aussi qu’au Royaume de Basman, il y en a des troupeaux, et qu’ils sont presque aussi grands qu’éléphants, ayant les pieds de même qu’eux, le poil de chameau et la tête de sanglier, et qu’ils s’aiment dans la fange comme nos pourceaux. Les auteurs ne sont pas moins divers sur sa façon de vivre que l’on représente telle que cet animal ne pouvant paître à cause de sa corne, il ne vit que des rameaux et fruits d’arbre ou de la main des hommes, et surtout des belles filles dont ils se feignent être amoureux, ce que d’autres estiment fabuleux. Quelques-uns croient que cet animal a bien été, mais ne se trouve plus, étant péri dans le Déluge, et que ces cornes que l’on en trouve, la plupart en terre, se sont conservées depuis ce temps comme l’ivoire fossile et les autres parties des animaux qui se rencontrent sous terre par les diverses mutations de ces éléments. 
Et s’il se trouve de la variété en la description de cet animal, il n’y en a pas moins aux cornes que l’on veut nous faire passer pour être de licorne. Celle qu’on montre à Saint-Denis en France a environ sept pieds de haut, pèse treize livres quatre onces, et finit en pointe d’une base plus large en forme de vis, ou environnée d’une ligne spirale, étant de trois diverses façons, ce qui a fait soupçonner mal à propos qu’elle est artificielle. Toutefois elle ne se rapporte aucunement à celle dont parle Élien, de telle grosseur qu’on peut en faire des vases. Celle de Strasbourg a bien quelque conformité avec celle de Saint-Denis, mais celles de Venise diffèrent de toutes les deux, comme celle décrite par Albert le Grand est diverse de toutes. Car elle est, ce dit-il, solide comme celle du cerf, et de dix pieds de haut, et fort large en sa base. Les Suisses en ont aussi une, autrefois trouvée au rivage d’un fleuve près de Bruges, longue de deux coudées, jaunâtre en sa surface, blanche en dedans et odorante, même étant allumée. Celle qu’on garde à Rome n’a pas un pied de hauteur, de quoi le gardien rapporte la cause au fréquent usage auquel on l’a mise, se servant de sa raclure contre les poisons, et d’ailleurs est unie et luisante comme l’ivoire. Aldrovandus qui a compilé un traité fort ample de cette matière comme de tout ce qui concerne les autres animaux, dit en avoir vu une à Niclasbourg, si grande qu’elle ressemblait plutôt à un os de baleine qu’à une corne. Becanus médecin de la reine de Hongrie parle d’une qui était à Anvers de sept pieds de haut, tellement attachée au crâne de son animal qu’elle se courbait le long de l’épine du dos, et qu’il ne s’en pouvait servir à troubler l’eau pour l’empêcher d’être vénéneuse, comme disent les auteurs, non pas même à s’en défendre, qui est l’usage des cornes, sinon en se reployant le col et en amenant sa tête entre les jambes de devant, comme font les taureaux dans leurs combats. Elle était aussi de couleur blanche et toutefois Élien dit qu’elle doit être noire et Ctésias médecin du roi Artaxerces ne l’a représentée que d’une coudée de haut, mais de couleur de pourpre à sa pointe, et noire en sa partie inférieure. Laquelle variété a fait croire à certains que toutes ces cornes étaient de poissons ou monstres marins, n’y ayant aucun élément susceptible de plus de variété. A quoi doit se rapporter ce poisson qu’Albert le Grand appelle Monoceros, pour ce qu’il a une corne sur le front. L’opinion de ceux qui ont cru que la licorne était le rhinocéros étant la moins vraisemblable. Pline assure aussi après Ctésias qu’il se trouve des cornes seules en quelques bœufs des Indes, et qu’ils n’ont point aussi l’ongle divisé. Ce qu’Élien et Oppien rapportent de quelques taureaux d’Aonie, et César assure le même des bœufs de la forêt hercynienne. Louis Barthema dit avoir vu des vaches en Éthiopie qui n’ont qu’une corne. Bref, comme on demeure d’accord qu’il y a des animaux à une corne, ainsi est-il impossible de savoir quel est celui à qui l’Antiquité a donné ce nom par excellence, qui est la Licorne dont nous parlons.
Laquelle incertitude les rois et les républiques qui les ont témoignent bien. Car s’ils croyaient que ces cornes eussent les propriétés qu’on leur attribue, ils ne les laisseraient pas inutiles en leurs trésors, où elles ne servent que de montre et d’apparat, non plus que les autres ornements de leurs couronnes, mais ils s’en feraient faire des vases, et à force de s’en servir ne se trouveraient pas toutes entières comme sont la plupart. Vu qu’Élien, duquel semble avoir été tiré le témoignage de ses grandes vertus, dit que le venin que l’on boirait dans de tels vaisseaux ne serait point nuisible, portant avec soi l’antidote, et que si l’on avait même bu du poison auparavant il le ferait vomir. Toutefois il n’en parle que par ouï dire, et comme les grands menteurs s’ôtent toute créance, Philostrate y ajoute que les Indiens assurent que le jour qu’on aura bu dans un vaisseau fait de cette corne, non seulement on ne sera point malade tout ce jour-là, mais que celui qui sera blessé ne sentira point de douleur, et ne sera pas seulement garanti du poison pris par lui, mais pourra passer au travers du feu sans qu’il lui nuise. C’est pourquoi la chasse de cet animal, qu’il appelle âne sauvage, est permise à leur roi seulement. Ce qui fit répondre à Apollonius étant interrogé s’il croyait toutes ces vertus, qu’il y aviserait quand il aurait vu que les rois d’Inde qui s’en servent seraient immortels.
Ajoutez à cela qu’il n’est pas croyable que les Romains s’étant rendus tout le monde accessible par leurs armes, et l’un de leurs plus grands soins ayant été de réjouir leur peuple par des spectacles de bêtes les plus rares, n’eussent plutôt oublié de leur faire voir des licornes s’il y en eût eu, que tant d’autres jusqu’alors inouïes. 
Mais quand il y aurait une licorne, je n’estime pas que ses vertus fussent telles qu’on les décrit, n’étant appuyées d’aucune autorité, non seulement d’Hippocrate et de Galien, mais des auteurs anciens. Ce qui faisait dire au médecin du roi Charles IX qu’il eût ôté cette coutume de tremper dans la coupe du roi un morceau de cette corne, sinon qu’il profite de laisser quelque semblable opinion dans les esprits du vulgaire. Aussi les marques qu’on lui donne sont-elles de même nature que tout le reste, équivoques, incroyables et ridicules. Car ils veulent qu’on discerne les vraies cornes de licorne des supposées par les bouillons que la véritable excite en l’eau lorsqu’elle y est jetée, ce qui est toutefois commun à tous les corps poreux, tels que sont les os, notamment ceux qui sont passés par le feu, comme aussi la chaux, la brique et telles autres choses où il a laissé des cavités. D’autres en font le discernement, donnant de l’arsenic à un coq ou petit chien. Ils font avaler ensuite de la poudre de cette corne, qui doit non seulement les en garantir, mais presque les ressusciter étant morts et cependant tout ce qui s’en recueille est que l’on voit mourir plus tard les animaux qui ont pris cet antidote que les autres. Ce qu’étant supposé arrive de l’astriction que toute corne apporte à l’orifice de l’estomac et des autres vaisseaux, qui diffère l’exhalaison des esprits. L’épreuve de quelques empiriques est encore plus ridicule, lesquels se vantent qu’ayant décrit un cercle sur une table et mis au milieu un scorpion ou une araignée, jamais l’une ni l’autre ne peuvent sortir du cercle, et les tenant un quart d’heure à l’ombre de cette corne les y font mourir sans l’aide d’aucune autre chose. Ce qui n’est point ou doit venir d’ailleurs que de leur corne. Quelques-uns y ajoutent que cette corne même sue en présence du venin. Ce qui semble absurde, car en ce cas le contrepoison souffrirait du venin, qui serait par ce moyen le plus actif et par conséquent le plus fort.
Tant de contradictions, d’impossibilités et d’incertitudes me font conclure que ce conte de la licorne est une fiction pareille à celle de la fontaine de jouvence, et autres choses impossibles que l’esprit humain s’est proposées pour avoir de quoi contenter son imagination, bien qu’elles n’aient été ni ne puissent jamais être réduites en acte.

Second orateur :
La faiblesse de l’esprit humain étant telle qu’à peine connaît-il les plus proches objets de ses sens, et ne parvient jamais aux différences des choses, ce n’est pas de merveille s’il doute des plus éloignées telles que sont le Phénix, la Salamandre, le Basilic, la Licorne et autres choses de cette nature. Et si la vérité des choses était ébranlée par les fausses créances que d’autres en auraient eu, il n’y aurait point de médecins, pour ce qu’il s’y est trouvé souvent des ignorants ; point de droit, pour ce que beaucoup ne savent pas ; point de véritable Déluge, pour ce que les poètes ont feint celui de Deucalion et de Pirrha ; point de vraie religion, pour ce que les païens et tant d’autres en ont une fausse. Au contraire, disons que comme les romans de Charlemagne ont été bâtis sur la vérité de ses admirables exploits, ainsi est-il croyable que les merveilleux effets de la corne de licorne ont donné sujet à grands et petits d’en parler, et n’en sachant pas la vérité d’en feindre plus qu’il n’y en avait.
Encore que l’objection qu’on tire de la variété des descriptions de la licorne, et même de celle qui se rencontre en ses cornes, bien qu’on demeure d’accord que d’environ une vingtaine qui se trouve dans les trésors des princes et états de l’Europe, il n’y en ait pas deux entièrement semblables, ne soit pas concluante, puisque le même se pourrait dire de la plupart des autres animaux, lesquels selon la diversité des climats changent de couleur, et souvent de forme, et en un même lieu se trouvent différents selon leurs âges. Ainsi celui qui ne connaîtrait un barbet de manchon que par la description qu’on lui en aurait faite ne le croirait jamais être de même espèce qu’un matin ou qu’un dogue, et cependant l’un et l’autre est chien. L’erreur est aussi fort excusable aux auteurs qui ont traité de la licorne, tant pour ce que plusieurs d’entre eux, comme Aristote, ont pris le mot de Monoceros, qui est son nom grec comme celui d’Unicornis en latin pour un nom adjectif qu’ils ont attribué à toute sorte d’animaux qui n’ont qu’une corne, comme il s’en trouve plusieurs. Ainsi qu’ils ont appelé bicornes et tricornes tous ceux qui en portent deux ou trois, comme il s’en trouve de l’une et de l’autre sorte entre les animaux à quatre pieds, entre les volailles (tel qu’est cet insecte qu’on appelle cerf-volant et duquel on dit que la corne tenue en la main guérit la convulsion) et même entre les serpents, tel qu’est le céraste qui en a pris son nom, le cenchris et une sorte d’aspic. Quelques-uns ont aussi confondu le rhinocéros avec monocéros pour la conformité de leur cadence. 
Lequel rhinocéros les Romains ont eu en leurs spectacles et est décrit si furieux par Martial qu’il jetait un ours en l’air comme on ferait un ballon. Mais pour n’avoir point de témoignage qu’ils aient vu de licorne dans leurs amphithéâtres, il ne s’ensuit pas qu’il n’y en ait point eu, l’argument tiré de l’autorité négative n’étant point démonstratif. Et posé qu’il leur ait été inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il ne soit point en nature, non seulement pour ce qu’ils ne connaissaient pas la plus grande partie du monde, mais aussi parce qu’on représente cet animal si furieux qu’il ne peut être pris vif, notamment en son âge parfait, étant farouche même à ceux de son espèce de l’un et l’autre sexe, et seulement accostable au temps de leur accouplement ; lequel cessé ils retournent à leur première fureur et solitude. Car c’est ainsi que Philès après Élien en parle, disant que les brahmanes l’appellent Cartazonon, qu’il est de la grandeur d’un cheval, de crin et poil roux, très léger de tout le corps et surtout des jambes, bien que sans jointure, qu’il a la queue d’un sanglier, une corne entre les deux yeux, noire, rayée en limaçon, et finissant en pointe très aiguë, haute de deux coudées, qu’il a une voix rauque, est moins furieux aux autres bêtes qu’à celles de son espèce, avec lesquelles il combat incessamment, se poursuivant jusqu’à la mort, sinon lorsqu’ils sont en rut. Que le roi des Prasiens où il se chasse prend son plaisir à se voir entrebattre les faons de licorne car on n’en prit jamais, dit-il, de parvenus à leur âge de maturité. Il se trouve aussi de vieilles médailles qui représentent cet animal de la sorte, plongeant sa corne dans une pinte, lesquelles on estime être d’Alexandre le Grand. Æneas Sylvius, qui depuis fut pape, et Paulus Venetus, assurent qu’il se trouve des licornes entre les monts d’Inde et le Catay, et dans le royaume de Basman, encore que les marques attribuées à ce dernier conviennent plus au rhinocérot qu’à la licorne.
Mais cette autorité et toutes les susdites ne sont pas considérables à l’égard de celle de l’Ecriture Sainte, en laquelle il est dit, au Deutéronome 28 : “Ses cornes seront comme celles de la licorne”. Et David au Psaume 22 parle ainsi : “Délivrez moi Seigneur de la gueule des lions, et mon humilité des cornes des licornes”. Et au Psaume 29 : “Aimé, dit-il, comme le faon des licornes”. Et au Psaume 92 : “Ma corne sera exaltée comme la licorne”. Esaïe chap. 34 : “Les licornes seront avec eux, et les taureaux avec les puissants”. Et au chap. 39 : “Les licornes descendront comme des hommes preux”. Job en parle aussi au chapitre 29 de son livre. Ce que saint Jérôme interprète quelquefois le mot hébreu de Rheem, Rhinocéros, étant excusable, pour ce qu’en ce lieu-là il est parlé des cornes au pluriel, lesquelles attribuer à la licorne eût été impliquer contradiction. Joignez à ces autorités l’expérience et l’exemple de tant de rois et de républiques qui n’estimeraient pas leur trésor bien fourni s’il n’y avait de la corne de licorne.
La raison y est aussi, car la matière qui fait les dents, étant transférée à la génération des cornes, et par cette métastase ayant acquis comme une sublimation qui la purifie, il est certain que toutes ces cornes ont une vertu alexitère, par laquelle elles combattent les fièvres, guérissent le flux de ventre, tuent les vers et servent d’une infinité d’autres remèdes à l’homme. Cette vertu, déjà grande, lorsqu’elle vient à être unie et resserrée en un seul canal, comme il arrive en la licorne, se trouve donc grandement accrue. Joint que laissant la confusion avec laquelle la plupart des auteurs en ont écrit, pour ce qu’ils n’en avaient rien appris que par le bruit commun, qui est un maître fort incertain, et ce qu’en ont cru ceux qui n’en ont jamais vu que dans les tapisseries ou dans les livres. C’est par trop douter des forces de la nature animée et sensible que lui vouloir dénier la vertu qui se trouve dans les corps inanimés, tels que sont ces langues serpentines qui se trouvent dans les grottes de Malte, les terres scellées, et les minéraux tels que ceux qu’on appelle à ce sujet licorne minérale, non pour ce qu’elle provient des licornes enterrées du temps du Déluge, non plus que l’ivoire minéral de l’éléphant aussi enseveli sous la terre dès ce temps-là ou depuis, mais à cause de leur semblance, de leur vertu et propriétés et même de leur figure externe. Dont il se faut moins ébahir que de la diversité qui se rencontre aux individus de chacune espèce. Car les natures et les formes étant bornées, une chose se rencontre aisément ressembler à l’autre, ou par hasard, ou par un jeu de la nature, comme le vérifient tant de coquillages et autres parties des animaux et des plantes qui se rencontrent sous terre, et enfermés en des pierres, aussi se trouve-t-il tant de cet ivoire fossile qu’il n’est pas croyable qu’il se soit crû dans sa minière.
A cette vérité ne nuisent point les fourbes et les tromperies dont les imposteurs se servent à falsifier ces cornes de licorne, en prenant de l’ivoire, ou des cornes, ou même des os d’éléphant ou d’autres animaux gardés longtemps sous terre, où ils acquièrent plus de solidité et quelque transparence par le moyen du sel de la terre lequel s’y insinue comme il arrive à la porcelaine, que l’on y tient pour ce sujet un siècle entier, ni ce qu’il y a d’autres corps naturels ou artificiels qui bouillent dans l’eau, et même quelques pierres qui suent à l’approche du venin, ce qui procède de ce que le venin épaissit l’air qui s’attache au corps prochain qui est solide. La couleur n’y fait rien pareillement, vu que la suite des années l’a pu altérer. Joint que les anciens n’ont attribué cette noirceur qu’à la corne de l’âne indien et à celle du rhinocéros. Et quant à l’odeur qui se trouve en la corne de licorne qui est en Suisse, c’est un indice qu’elle est falsifiée, ou du genre des minérales, la composition des cornes étant trop ferme ou trop solide pour rien évaporer, et ceux qui les ont distillées par le feu ayant appris qu’elles abondent en un sel qui n’a point d’odeur, et en un soufre puant. Aussi doivent être les excréments de cet animal, comme est son poil et sa corne, de mauvaise odeur, si ce qu’on nous allègue est véritable qu’il s’apprivoise par les bonnes odeurs puisqu’il ne peut aimer les bonnes qu’en chassant les mauvaises dehors.
Bref il n’est pas croyable que Clément septième, Paul troisième et plusieurs autres eussent pris cet animal pour leurs armes s’il n’eut point été, et les papes ne manquent point tant d’hommes entendus que Jules troisième en eut acheté un fragment douze mille écus, duquel son médecin s’est servi utilement à la guérison des maladies qui avaient quelque chose de vénéneux. Car Marsile Ficin, Brassavole, Mathiole, Aloysius Mundela et plusieurs autres médecins les recommandent à ces maladies-là, particulièrement à la peste, à la morsure du chien enragé, aux vers, au mal caduc, et autres maladies extrêmes. Pour la fin j’estime que les effets qui dépendent des propriétés occultes, comme celui-ci, ne se doivent pas condamner témérairement, se souvenant que notre savoir est borné et partant qu’il faut déférer aux autorités, raisons et expériences qui établissent la corne de licorne et ses merveilleux effets, sauf à se garantir d’imposture. 

Le point pour ce jourd’huy : Lesquels sont les plus portés au vice, des savants ou des ignorants[2].

Quatrième Centurie des questions traités aux conférences du Bureau d’Adresse, Paris, 1641.


[1] contrepoisons
[2]C’est aussi une question intéressante.

Post coitum animal triste

Irrésistiblement attirée par les jeunes dames, et arborant une corne unique en plein front, la licorne ne semblait pas destinée à devenir un symbole de pureté et de chasteté. Elle ne l’a pas toujours été.

Livre d’heures, circa 1300.
Cambridge, Trinity College, ms B 11 22, fol 11r.

C’est une bête félonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu’elle a la tête comme un cerf, les pieds comme un éléphant, la queue comme un sanglier, et au front une corne aiguë, noire et longue de six ou sept pieds. Laquelle ordinairement lui pend en bas comme la crête d’un coq d’Inde[1]. Quand elle veut combattre ou autrement s’en aider, elle la lève raide et droite.
Une d’icelles je vis, accompagnée de divers animaux sauvages, avec sa corne émonder une fontaine. Là me dit Panurge que son courtaut ressemblait à cette unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu et propriété. Car ainsi comme elle purifiait l’eau des mares et fontaines d’ordure ou venin aucun qui y était, et ces animaux divers, en sûreté, venaient boire après elle, ainsi sûrement on pouvait après lui farfouiller sans danger de chancre, vérole, pisse-chaude, poulains grenés et tels autres menus suffraiges, car si aucun mal était au trou méphitique, il émondait tout avec sa corne nerveuse. – Quand, dit frère Jean, vous serez marié, nous ferons l’essai sur votre femme

— Rabelais, Le Cinquième livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, 1552

Toute corne est susceptible de symboliser la puissance virile, non seulement de par sa forme, mais également parce que, chez de nombreuses espèces, seul le mâle porte cornes ou bois ; que l’on pense seulement aux différents usages, en anglais, de l’adjectif horny. Une corne unique semblerait plus encore se prêter à une telle interprétation, même s’il semble bien que les licornes femelles aient été, selon la plupart des auteurs, armées de même manière que les mâles.

Sablière de l’église de Le Tréhou, circa 1600.
Photo Jean-Yves Cordier

Rabelais, dont je parle plus en détail dans mon livre car ce passage n’est pas le seul à mettre en scène la licorne, fut peut-être le plus direct, mais il ne fut ni le premier, ni le dernier à exploiter la dimension érotique latente de la licorne et de sa corne, d’ailleurs plus évidente dans la scène de sa capture avec l’aide d’une jeune vierge que dans celle de la purification des eaux. Dès le Moyen Âge, les enlumineurs avaient glissé dans leurs miniatures des clins d’œil d’une subtilité très variable.

Je me suis d’ailleurs livré à une petite expérience, faisant lire les récits de chasse à la licorne à des amis qui, n’étant pas de culture européenne, ne savaient rien de la symbolique associée à la blanche bête ; il ne leur est pas venu à l’idée que cet animal ait pu devenir un symbole de chasteté.

La Fior di Virtu fut l’un des ouvrages les plus populaires de l’Italie de la Renaissance ; on en connaît pas moins d’une cinquantaine d’éditions imprimées entre 1470 et 1500. Dans ce texte dont les premiers manuscrits datent du début du XIVe siècle, trente-cinq vices et vertus sont figurés par des animaux. C’est la tourterelle, et non la licorne, qui est image de chasteté, et le chameau figure de la tempérance. La licorne, à l’inverse, représente l’intempérance, comme on peut le lire dans l’une des premières traductions françaises : « Se peult approprier et ressembler le vice de intempérance à la licorne, qui est une beste laquelle prend si grand délectation à demourer et estre avecques les filles vierges que quand elle en voit quelqu’une, s’en va à elle et sendort en son giron[2] ». Elle s’endort, bien sûr, parce que post coitum animal triste.

Léonard de Vinci, qui avait lu la Fior di Virtu, note dans ses carnets que « La licorne, par intempérance et parce qu’elle ne sait pas réfréner son goût des jouvencelles, oublie sa férocité et sa sauvagerie. Mettant toute crainte de côté, elle va vers la jeune vierge assise et s’endort sur ses genoux. Ainsi les chasseurs s’emparent d’elle[3]». Léonard a dessiné à trois reprises dans ses carnets la dame et la licorne. Sur l’un de ces croquis, la licorne est tenue en laisse, ce qui nous renvoie aussi aux interprétations courtoises.

La Dame au bain, tableau de François Clouet peint en 1571, représente l’une des nombreuses maîtresses de Henri II, peut-être Diane de Poitiers. La licorne y est blanche et discrète, tissée sur un dossier de chaise à l’arrière-plan. Au centre du tableau, on ne voit pourtant qu’elle, et elle n’est certainement pas ici un symbole de chasteté.

La même idée apparait dans une fable italienne de la fin du XVIe siècle ou le loup se moque ainsi de la licorne : « Tu n’as aucun contrôle sur tes désirs. Alors même que la vitesse t’a sauvée[4] de la force des chasseurs, que tu es si loin qu’ils ne te voient même plus et n’espèrent plus te capturer ; tu vois une jeune vierge et le désir charnel te fait te précipiter dans ses bras et être capturée, incapable de combattre Oh, faiblesse de l’esprit ! Oh, ignorance animale ! Oh appétits mortels ! [5]». Le loup et la licorne est une histoire assez innocente, mais quelques autres des contes et fables du napolitain Girolamo Morlini, comme ceux de La femme dont l’amant est sodomisé par le mari  ou de La religieuse et la succube le sont moins, même en latin, et ont valu à son recueil de contes et nouvelles d’être mis à l’index ; la plupart des exemplaires ont fini brûlés, et il n’en reste que trois dans des bibliothèques.

Le char de Phyllis et Aristote.
Album de tournois et parades de Nuremberg, circa 1650.
Metropolitan Museum, New York

“I’m just going to feed Adolphe,” she said, pointing to a little reticule of buns that hung from her arm. Adolphe was her pet unicorn. “He is such a dear,” she continued; “milk-white all over excepting his black eyes, rose mouth and nostrils, and scarlet John.”

— Aubrey Beardsley, The Story of Venus and Tannhaüser.

Aubrey Beardsley, The Story of venus and Tannhaüser.
Illustration de Bertram R. Elliott,1927

[1] Dindon.
[2] Bibliothèque Nationale, ms fr 1877, fol 65r.
[3] Léonard de Vinci, Carnets, éd. MacCurdy, Gallimard, 1986, t.II, p.460.
[4] J’hésite à utiliser le féminin, mais bon, grammaticalement, c’est quand même une licorne.
[5] Girolamo Morlini, Novellæ, Fabulæ, Comediæ, 1855, p.200.

La corne du diable

Les diables peints ou sculptés ont le plus souvent deux cornes, dessinées à l’image de celles du bouc ou du taureau. Quelques démons n’en ont qu’une, et elle ressemble alors un peu, en plus court cependant, à celle de la licorne. Quand ils en ont trois ou plus, cela se complique.

Venues des satyres et faunes de l’antiquité, les cornes du malin sont habituellement deux, proches de celles du bouc, du taureau ou, comme dans un poème de Ronsard, l’Hymne des daimons, du chamois. Il en va de même de celles des dragons, qui sont aussi serpents, donc plus ou moins démons.

Cette corne n’est le plus souvent pas différente lorsqu’elle est unique. Les démons unicornes sont, comme les tricornes, minoritaires mais assez fréquents, surtout dans les foules de démons peuplant les enfers ou assistant au jugement dernier. Rares cependant sont ceux arborant une longue corne de licorne, et plus encore ceux portant des bois de cerf, autre animal christique.

Ni l’aspect, ni le sens de beaucoup de cornes uniques ne sont en effet différents de celles des cornes doubles. Elles illustrent le vice, sauvagerie, la « mauvaiseté » comme l’on disait alors, mais surtout la force physique et l’animalité des démons, qui ont, greffés sur leurs silhouettes humaines, bien des caractéristiques animales.

Lorsque la corne est incurvée vers l’avant et vers le bas, ce qui n’est jamais le cas dans la nature, comme si après s’être projetée vers le ciel elle allait retomber sur la terre, les créatures n’en ont l’air que plus chthoniennes et infernales. Albrecht Dürer a utilisé ce procédé sur des démons unicornes, mais aussi sur de plus classiques licornes, comme dans l’enlèvement de Proserpine, pour leur donner un aspect maléfique.

Parfois pourtant, la corne unique des démons est droite et spiralée comme celle de la licorne. Pour les artistes qui illustraient les manuscrits ou peignaient les murs des églises, la licorne était un animal exotique comme un autre, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils se soient inspirés, pour représenter d’autres cornes uniques du seul modèle qu’ils en avaient.

Même tournée en vis, la corne des créatures du mal n’est cependant pas tout à fait la longue et blanche ivoire de l’amie des jeunes vierges. Elle est noire, rouge ou verte plus souvent que blanche et, surtout, relativement courte, comme si  longueur et clarté donnaient à la défense de la licorne sinon une pureté, du moins une élégance qui serait déplacée sur le front d’un démon.

Un démon combattant utilise ses griffes, ou tient en main (ou patte) une pique, une faux ou une fourche. Si les démons bipèdes ont des cornes relativement courtes, et placées plus souvent sur le sommet du crâne que sur le front, c’est donc parce que, contrairement à la licorne, ils ne l’utilisaient pas comme arme. Du coup, il n’est pas toujours évident de distinguer, sur le chef des créatures du malin, une corne unique d’une crête, elle aussi signe d’animalité diabolique.

Si la majorité des créatures du malin sont bicornes, les unicornes, et même les tricornes, ne sont pas rares. Le Pèlerinage de la vie humaine et le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Diguleville ont certes moins bien vieilli que la Divine Comédie, mais ils furent presque aussi populaire et l’on en a de nombreux manuscrits enluminés. Sur l’un d’entre eux, le français 376 de la Bibliothèque Nationale, copié vers 1350, l’enlumineur a fait le choix, peut-être pour donner à son manuscrit un cachet particulier, de représenter la plupart de ses démons, et ils sont nombreux, avec une corne unique, brune et spiralée.

Le Livre de la vigne Notre Seigneur est un texte curieux, qui décrit de manière détaillée mais un peu désordonnée les événements précédant l’Apocalypse[1]. L’unique manuscrit conservé, copié vers 1450 et magnifiquement illustré, se trouve à Oxford, à la Bodléienne. La majorité des démons y sont armés de deux corne, mais ceux à une corne ne sont pas rares et leur corne, souvent de couleur verte, y est toujours spiralée.

Au XVe siècle, sur un très beau manuscrit des Miracles de Notre Dame décoré de miniatures flamandes en grisaille, démons et sorciers peuvent avoir une, deux ou trois cornes. Les démons unicornes, mais aussi les tricornes et même quelques bicornes, surtout lorsqu’ils portent leurs cornes l’une derrière l’autre, semblent armés de cornes de licornes, longues, droites, blanches et spiralées.

Une édition de 1481 de la Divine Comédie de Dante est illustrée de gravures peut-être copiées sur des dessins de Botticelli. On y entr’aperçoit, perdus dans la foule infernale, quelques diables unicornes. Quelques années plus tard, un riche italien, sans doute un Medicis, commanda à Botticelli des dessins pour un luxueux exemplaire manuscrit, resté inachevé ; seuls quelques dessins ont été encré et un seul a été colorié. Je n’y ai pas vu de démon unicorne, mais je n’ai pas consulté tous les feuillets, qui sont éparpillés entre plusieurs bibliothèques, et les dessins sont si foisonnants que j’ai fort bien pu passer à côté. La plupart des démons de cet enfer sont très classiquement armés de deux courtes cornes incurvées, parfois annelées comme celles d’un bouc, parfois lisses comme celles d’un taureau. Quelques diables cependant, qui semblent avoir un rang hiérarchique relativement élevé, sont tricornes. Ils portent tout à la fois deux cornes latérales courbes et lisses comme celles des taureaux et une corne centrale de licorne bien droite et spiralée.

Dans les univers fantastiques d’aujourd’hui, la corne unique de certaines créatures du mal n’a pas grand-chose à voir avec la longue corne de la licorne. Sur le front des diables et des démons, et même sur celui des quelques mauvaises licornes, elle est encore noire ou brune, courte, épaisse et recourbée comme une corne de bouc.

[1] Sur tous ces manuscrits, lire l’étude de Dagmar Eichberger, The Visions of Tondal and the depictions of hell and purgatory in XVth century manuscripts, 1992

Recettes d’apothicaires

L’abondante littérature médicale des XVIe et XVIIe siècles fait parfois grand cas de la corne de licorne, utilisée comme simple, c’est à dire seule, mais aussi mêlée à d’autres ingrédients bizarres dans des recettes de poudre, huile, élixir et autres préparations contre la peste et les venins. Cela marchait au moins aussi bien que la chloroquine ou l’ivermectine.

La corne de licorne, réduite en poudre, portée en amulettes ou même simplement en infusion, était l’un des simples les plus renommés, et les plus chers, de la pharmacopée de la Renaissance. Sur ce sujet, je vous renvoie à mon futur livre, ou à un traité un peu tardif et confus mais très amusant, l’Histoire de la nature, chasse, proprietez et usages de la lycorne de l’apothicaire montpelliérain Laurent Catelan, et bien sûr au Discours dans lequel le chirurgien Ambroise Paré s’attaque à l’usage médical de la corne de licorne mais aussi de la poudre de momie.

La poudre de licorne ou parfois « à son défaut de la corne de cerf prise dans les endroits les plus élevés[1] » entrait aussi dans de complexes préparations comme cet anti-épileptique : « Pour la faire, on prend de l’arrière-faix[2] d’une femme d’un tempérament sanguin, une once, après l’avoir fait sécher et l’avoir nettoyé de toutes ses membranes ; des racines de pivoine à fleurs blanches & de sa graine, une demi once ; de la raclure du crâne d’un homme mort de mort violente, de la raclure de corne de licorne, du pied d’élan, du gui de chêne, des racines de la valériane sauvage, & du vincetoxicum, trois dragmes ; des perles de corail rouge, de la pierre contra-yerva, du succin blanc & de l’ambre gris, deux gros. On fait du tout une poudre. Elle produit de très bons effets dans les accidents et dans la cure de l’épilepsie ; on la donne dans des eaux céphaliques depuis demi scrupule jusqu’à demie dragme[3]».  Un autre traité, quelques années plus tard, ajoute à la recette « des foies de vipères avec les cœurs » et « de la fiente de paon desséchée[4] ».

Bien sûr, la difficulté à se procurer de la véritable poudre de licorne encourageait toutes sortes de trafics, et certains traités de médecine mettent en garde contre les contrefaçons – « de la corne de licorne, il faut tascher d’avoir de la vraye[5]».

Voici une autre recette, d’une huile parfaite contre la peste & tout venin : « Pren de l’huille du plus vieil que tu pourras trouver, et le mets bouillir l’espace d’une heure & pour chaque livre dudit huille, mets y cinquante scorpions, ou autant plus que tu en pourras avoir, mets tout cecy en un pot à découvert, lequel tu mettras en un chaudron d’eau bouillante, tant que le tiers de l’huille ou un peu moins soit consommé. Puis ôte les scorpions, et coule l’huile par un canevas en un autre pot, ou phiole bien étoupée, laquelle tu mettras au soleil l’espace de deux ou trois mois, ou sur les cendres chaudes l’espace de deux ou trois jours. Mais avant que la mettre au soleil ou au feu, tu y adjouteras les choses suivantes, à sçavoir rhubarbe deux onces, licorne deux onces, triacle 1 once, eau de vie 3 onces. Et quand aucun se sentira entaché de la peste ou de quelque venin, tu l’oindras dudit huille vers la partie du cœur, et tous les jours[6]».

Comme le faisait remarquer un sceptique, « les remèdes couteux et rares sont du goût de quantité de médecins et de tous les apothicaires. Il ne manque plus à quelques-uns que d’ordonner les cendres du Phénix[7] ».

Les traités de médecine spagyrique, ou alchimique, ajoutaient à la complexité des recettes une petite dose de mystère :
« L’unicorne minéral est décrit par Mynsicthus qui le prépare avec l’huile du vitriol de Mars et de Venus , & du sel régénéré du même vitriol, ces deux corps formant l’unicorne minéral conjointement. L’arcane de vitriol & le Clyssus vitriolique sont les frères de l’unicorne minéral, puisqu’ils sont préparés chacun avec l’esprit de vitriol & le sel régénéré de vitriol. La vitriolisation de Vénus par Mars est inutile pour tirer le mercure philosophique double de Mynsicthus composé de deux substances, & qu’il appelle par cette raison Rebis, puisque l’esprit de vitriol de Van Helmont cy-dessus suffit. Le sel dernier de vitriol ou régénéré dans le colcothar, exposé à l’air, est d’une autre nature que celui qui se tire immédiatement de la teste morte du vitriol, & c’est ce sel régénéré ou dernier, non pas le sel commun de vitriol qu’il faut prendre pour la préparation de l’unicorne minéral, de l’arcane de vitriol , & du clyssus vitriolique[8] ».

Voici comment l’un des plus célèbres médecins alchimistes, par ailleurs poète et philosophe, Marsile Ficin, expliquait les propriétés de la corne de licorne :
« Toutefois nous ne disons pas que notre esprit soit préparé aux influences célestes seulement par les qualités des choses connues aux sens, mais encore beaucoup davantage par certaines propriétés du ciel, entées aux choses, et cachées à nos sens voire à grand peine connues à la raison. Car autant que telles propriétés et leurs effets ne peuvent consister de vertu élémentaire, il s’ensuit qu’elles procèdent singulièrement de la vie et de l’esprit du monde par les mêmes rayons des étoiles, et pourtant que l’esprit est beaucoup et bien touché et affecté par icelles, et grandement exposé aux célestes influences. En cette sorte l’Émeraude, l’Hyacinthe, le Saphir, le Rubis, la corne de l’unicorne et principalement la pierre que les Arabes appellent Bezaar, sont douées des secrètes propriétés des Grâces. Et pourtant non seulement étant prises par dedans, mais encore si elles touchent la chair, et qu’échauffées elles y découvrent leur vertu, et de là entent et insinuent une force céleste aux esprits, par laquelle ils se conservent et contregardent de la peste et des venins. Or que telles choses et semblables produisent leurs effets par la vertu céleste, cela en fait foi qu’étant prises en petit poids elles ne produisent pas action de petite importance[9]. »

Tous les médecins ne tenaient cependant pas la licorne en si haute estime. Beaucoup lui préféraient même des cornes d’un accès plus facile et d’un coût vraisemblablement plus modeste. Christofle Landré assure ainsi que « plutôt me reposerai sur la corne de cerf, ou de chèvre, que sur celle de licorne, car elles ont une force commune d’absterger et mondifier.[10]»

D’autres se méfiaient autant des chèvres et cerfs que des licornes, comme l’homme de lettres et médecin Guy Patin qui, dans les années 1630, « disoit à propos des cornes de cerfs & de licornes, que quelques empiriques font entrer dans la composition des remèdes, qu’il s’étonnoit comment ils n’y faisoient pas entrer les leurs propres, & que la faculté en ayant bonne provision, il y auroit de quoi guérir bien des malades, si tant est que les cornes qui font mal à la tête pussent faire du bien au corps[11] ».

William Hogarth, Marriage à la mode, troisième tableau, The Inspection, 1743.
La tache noire sur le cou du vicomte montre qu’il est atteint de syphilis, la corne de licorne accrochée au mur que le médecin français qu’il consulte est un charlatan.
National Gallery, Londres

[1] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.336
[2] Ensemble des trucs un peu visqueux qui restent après un accouchement.
[3] M. de Meuve, Dictionnaire pharmaceutique ou apparat de médecine, 1689, p.490.
[4] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.335
[5] André Caille & Jacques Dubois,  La pharmacopée qui est la manière de bien choisir et préparer les simples, 1580
[6] Les Secrets de reverend seigneur Alexis Piemontois, 1557, p.37.
[7] Pierre Belon du Mans, Observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, Paris, 1553.
[8] Traité du bon choix des médicamens de Daniel Ludovicus, commenté par Michel Ettmuller, Lyon, 1720, p.241
[9] Marsile Ficin, Les trois Livres de la vie, traduits en français par Guy Le Fèvre de la Boderie, 1586
[10] Christofle Landré, Oeccoïatrie, 1573
[11] L’esprit de Guy Patin tiré de ses conversations, 1709.

Haruki Murakami, La Fin des temps, 1985

Les licornes de La fin des temps, long roman onirique, cyberpunk et kafkaïen de Haruki Murakami, tiennent plus de la licorne occidentale que du kirin japonais. Et elles meurent.

Je ne savais pas trop comment illustrer ces extraits, voici donc une carte de mon jeu Trollfest, à paraître en 2022. Oui, je sais, ce n’est pas exactement le genre de musique qu’écoutent les personnages de Murakami, généralement férus, comme lui, de jazz et de classique.

Ce n’était qu’un crâne d’animal. Pas un très gros animal. La surface de l’os était toute desséchée comme s’il était longtemps resté exposé aux rayons du soleil, les couleurs fanées jusqu’à en avoir perdu leur teinte d’origine. Les longues mâchoires pointées vers l’avant étaient restées entrouvertes, comme si elles avaient été brusquement congelées juste au moment où elles cherchaient à dire quelque chose. Les petites orbites avaient perdu leur contenu quelque part en route et ouvraient leur néant sur la pièce qui s’étendait derrière.
Le crâne était léger, à un point presque irréel, ce qui concourait à lui donner une qualité quasi immatérielle. Il ne persistait rien là-dedans qui ait un quelconque rapport avec la vie. Toute chair, tout souvenir, toute tiédeur avaient quitté à jamais cet objet. Au milieu du front se trouvait une petite cavité rêche au toucher. Après avoir examiné ce creux un moment en y posant les doigts, j’en vins à supposer que c’était la trace d’une corne disparue.
— C’est le crâne d’une de ces licornes qu’on voit dans la ville, n’est-ce pas ? lui demandai-je.
Elle hocha la tête.
— C’est là que sont enfouis les vieux rêves, répondit-elle calmement.

[…]

— Je t’en prie. À propos, est-ce que je peux te demander encore quelque chose ?
— Encore quelque chose ?! fit-elle. Ça dépend de ce que c’est.
— Je voudrais que tu te renseignes sur les licornes.
— Les licornes ?! répéta-t-elle.
— Je ne peux pas te demander ça ?
Il y eut un silence prolongé. Je l’imaginais en train de se mordiller la lèvre inférieure.
— Qu’est-ce que tu veux savoir sur les licornes ?
— Tout.

[…]

— Le plus important, ce sont les yeux. En attaque comme en défense, les yeux servent de tour de contrôle. Il est donc logique que la corne pousse en contact étroit avec les yeux. Un bon exemple ? Les rhinocéros. Les rhinocéros sont fondamentalement des animaux à une corne, seulement ils sont affreusement myopes. Leur myopie est d’ailleurs liée au fait de n’avoir qu’une seule corne. Une infirmité, quoi. Mais ce qui fait que les rhinocéros se sont perpétués malgré ce défaut, c’est que ce sont des herbivores et qu’ils sont recouverts d’une dure carapace. Ce qui fait qu’ils n’ont pratiquement aucune nécessité de se défendre. En ce sens, on peut dire que, même morphologiquement, le rhinocéros ressemble de près au dinosaure à trois cornes. Mais la licorne, en tout cas d’après les dessins qu’on en a, n’entre certainement pas dans cette catégorie. Elle n’a pas de carapace, et elle est très… comment dire ?
— Vulnérable ?
— C’est ça. En ce qui concerne la défense, elle est sur le même plan que le cerf. Si en plus de ça elle est myope, c’est le coup de grâce. Même avec un odorat et une ouïe développés, si elle se trouve acculée, elle est fichue. Par conséquent, attaquer une licorne, c’est à peu près comme tirer sur un canard qui ne peut pas voler avec un fusil à plombs hautement efficace. Ensuite, un autre défaut d’avoir une seule corne, c’est que si elle est détériorée on est fichu. Autrement dit, c’est comme de traverser le Sahara sans pneu de secours, tu vois ce que je veux dire ?

[…]

— C’est un soldat de l’armée russe qui l’a découvert en creusant une tranchée sur le front ukrainien. Il a cru que c’était un crâne de vache ou de cerf, et l’a jeté dans un coin. Si cela s’était arrêté là, la chose aurait été enterrée au plus profond des ténèbres de l’histoire, mais, comme par hasard, le lieutenant qui commandait ce régiment était étudiant du collège de biologie de Saint-Pétersbourg. Il ramassa le crâne, l’emmena dans son baraquement et l’examina attentivement. Et là, il découvrit qu’il s’agissait du crâne d’un animal d’une espèce qu’il n’avait jamais vue auparavant. Il en informa immédiatement le professeur chargé de la chaire de biologie de l’université de Saint-Pétersbourg et attendit l’arrivée d’une équipe de recherche, mais celle-ci n’arriva jamais. Il faut savoir que la Russie de cette période était en pleine confusion, que ni vivres ni munitions ni médicaments ne parvenaient plus au front, que des grèves éclataient partout, bref, ce n’étaient pas les conditions idéales pour qu’une équipe de recherche parvienne jusqu’au front. Et même si par hasard ils y étaient arrivés, je pense qu’ils n’auraient pas eu le loisir de faire leurs recherches de terrain : l’armée russe était en pleine retraite, et la ligne de front avait reculé jusqu’à devenir zone d’occupation allemande.

[…]

— Alors donc, reprit-elle, ce professeur examina le crâne dans les moindres recoins et aboutit à la même conclusion que le jeune lieutenant dix-huit ans plus tôt – autrement dit, ce crâne ne correspondait à aucun animal existant actuellement. Sa configuration se rapprochait le plus de celle du cerf, et la morphologie de sa mâchoire permettait de le classer par analogie avec les ongulés herbivores mais il paraissait avoir des joues plus renflées qu’un cervidé. Cependant, ce qui le différenciait surtout d’un cervidé était la présence au milieu de son front d’une unique corne. Autrement dit, c’était une licorne.
— Ça veut dire qu’il y avait bien une corne ? Sur le crâne ?
— Oui, c’est ça, il y avait une corne. Évidemment pas une corne en parfait état, juste un reste de corne. Elle était longue de trois centimètres et avait été tranchée net, mais ce qu’il en restait laissait supposer qu’elle avait dû atteindre vingt centimètres de longueur et était toute droite, ressemblant un peu à une corne de gazelle – c’est ce qu’ils disent, hein. Le diamètre de la base était d’environ, euh… deux centimètres.
— Deux centimètres… répétai-je.
Le creux dans le crâne que le vieux m’avait offert faisait aussi exactement deux centimètres.

[…]

— Oui, un plateau circulaire entouré de murailles abruptes. Ces murailles se seraient peu à peu érodées au cours de quelques dizaines de milliers d’années, jusqu’à former une colline on ne peut plus anodine. Et c’est là qu’aurait habité en secret notre licorne, sans aucun ennemi naturel. Il y avait d’abondantes sources sur ce plateau, et une terre fertile, donc logiquement cette hypothèse se tient. Le professeur présenta alors à l’Académie des sciences soviétique une thèse en soixante-trois articles intitulée « Réflexion sur les systèmes biologiques du plateau de Bourtafil », agrémentée de preuves basées sur la géologie des lieux et sur les espèces d’animaux et de plantes, et accompagnée du fameux crâne. Tout ça se passait en août 1936.
— Il a dû se faire une mauvaise réputation avec ça.
— Exactement. Pratiquement personne ne le prit au sérieux. De plus, malheureusement, juste à cette époque, l’université de Moscou et celle de Leningrad rivalisaient entre elles pour le pouvoir de l’académie scientifique. Les opinions de Leningrad n’étaient pas en odeur de sainteté et ce genre de recherches méthodiques et probantes antidiscriminatoires recevaient un accueil extrêmement froid. Seulement personne ne pouvait ignorer l’existence de ce crâne de licorne. Toute hypothèse mise à part, demeurait l’existence indubitable de cet objet. Alors quelques spécialistes entreprirent de l’étudier pendant une année, au bout de laquelle ils se virent forcés de conclure qu’il ne s’agissait pas d’une contrefaçon, mais bel et bien du crâne d’un animal à corne unique. Finalement, le comité académique conclut qu’il s’agissait d’un crâne d’un animal atteint d’une difformité, sans rapport avec la chaîne de l’évolution, qui ne valait pas la peine de faire l’objet de recherches, et renvoya le crâne à l’université de Leningrad au professeur Perov. Et on n’en parla plus. Le professeur Perov quant à lui continua à attendre que le vent tourne et qu’arrive le moment où les résultats de ses recherches seraient enfin reconnus, mais ses derniers espoirs s’évanouirent en 1940 quand l’Allemagne et la Russie entrèrent en guerre. Finalement, il mourut dans le désespoir en 1943. Le crâne, lui, avait disparu en 1941 pendant le siège de Leningrad. De toute façon, l’université de Leningrad avait été entièrement détruite sous les bombardements tant allemands que russes et le crâne disparut tout à fait. Ainsi s’évanouissait l’unique preuve de l’existence de la licorne.

[…]

Par un sombre après-midi de novembre, nous partîmes après le repas en direction de l’étang du sud. Un peu avant l’étang, la rivière creusait dans le côté ouest de la colline du sud une vallée profonde, dont d’épais fourrés obstruaient l’accès. Il nous fallut donc arriver de l’est en contournant la colline du sud par l’arrière. Comme il avait plu dans la matinée, chacun de nos pas sur l’épaisse couche de feuilles mortes qui recouvrait le sol soulevait un suintement humide. À mi-chemin, nous croisâmes deux licornes qui arrivaient en sens inverse. Elles nous dépassèrent d’un air inexpressif, en balançant lentement de droite et de gauche leur cou doré.
— La nourriture se fait rare, dit-elle. L’hiver approche, les bêtes cherchent assidûment des baies. C’est pour ça qu’elles s’aventurent jusqu’ici. Normalement, on ne les voit jamais par ici.

[…]

Une fois l’automne disparu, le ciel s’installa dans un vide transitoire. Oui, un ciel vide étrangement silencieux, qui n’appartenait ni à l’automne ni à l’hiver. La fourrure dorée qui enveloppait les licornes perdit peu à peu son éclat, la blancheur comme décolorée de leur pelage, qui allait en augmentant, annonçait aux habitants de la ville l’arrivée imminente de l’hiver. 

[…]

Des ménagères, leur panier au bras, passèrent devant moi. Des poireaux ou des navets pointaient leur nez au-dessus des sacs de supermarché. Je me sentais un peu jaloux d’elles. On ne leur cassait pas leur frigo, on ne leur ouvrait pas le ventre au couteau, elles. Le monde tournait paisiblement, si on ne pensait qu’à la façon d’accommoder poireaux et navets, et aux notes des enfants. Elles n’avaient pas besoin non plus de se promener avec un crâne de licorne sous le bras, ni de se torturer les méninges avec des opérations complexes ou des codes secrets incompréhensibles. C’est ça, une vie normale.

[…]

Les bêtes avaient déjà perdu quelques-unes de leurs compagnes. Après la première vraie chute de neige, qui dura toute la nuit, on retrouva au matin les corps de quelques vieilles licornes, gisant sous cinq centimètres de neige à peine. Leur pelage doré faisait ressortir la blancheur hivernale du paysage. Perçant à travers un nuage déchiré, les rayons du soleil matinal lançaient un éclat vif sur ce paysage glacé. L’haleine du troupeau de plus de mille bêtes montait en tournoyant, toute blanche dans la lumière.

[…]

Quand le dernier écho du cor se fut noyé dans l’air, les bêtes se levèrent. Elles tendirent d’abord lentement les pattes avant, comme pour vérifier, puis redressèrent le tronc, enfin tendirent les pattes arrière. Elles donnèrent plusieurs coups de corne dans les airs et, en dernier, s’ébrouèrent pour faire tomber la neige amoncelée sur leurs dos, comme si elles venaient seulement de la remarquer. Puis elles se mirent en marche vers la porte.
Une fois qu’elles furent toutes passées de l’autre côté de la porte, je compris enfin ce qu’avait voulu me montrer le gardien. Plusieurs bêtes du troupeau, qui paraissaient endormies, étaient en fait mortes gelées dans la position du sommeil. Plutôt que mortes, elles paraissaient plongées dans une méditation profonde sur quelque importante question. Pour elles, pourtant, il n’existait plus de réponse. Nul filet d’haleine blanche ne montait de leurs bouches ni de leurs nez. Leurs corps avaient pour toujours mis un terme à leurs activités, leurs consciences s’étaient engouffrées dans les profondeurs des ténèbres.
Quand le reste du troupeau eut disparu en direction de la porte, ces quelques cadavres demeurèrent là, comme de petites bosses auxquelles la terre aurait donné naissance. Le linceul blanc de la neige enveloppait leurs corps. Seules leurs cornes fendaient encore l’espace avec une étrange vivacité. En passant auprès des cadavres, la plupart des survivants baissaient profondément la tête, ou frappaient légèrement des sabots sur le sol, pleurant ainsi la mort de leurs compagnes.
Je restai longtemps à contempler leurs cadavres immobiles. Je restai jusqu’à ce que le soleil matinal soit déjà haut dans le ciel, jusqu’à ce qu’il ait fait avancer l’ombre du mur, jusqu’à ce que sa chaleur commence à faire fondre tranquillement la neige sur la terre. J’attendais que leur mort fonde elle aussi au soleil du matin : les licornes n’avaient que l’apparence de la mort, elles allaient finir par se lever pour vaquer à leurs activités matinales, comme tous les jours.
Mais elles ne se relevèrent pas, et seule continua de briller, dans la lumière du soleil, leur fourrure dorée, mouillée de neige fondue. Les yeux commençaient à me faire mal

[…]

— Que vont devenir les cadavres ?
— Ils seront brûlés par le gardien, répondit le vieillard en réchauffant ses grandes mains sèches sur sa tasse de café. Bientôt cela va devenir la tâche principale du gardien. D’abord, il doit couper les têtes des bêtes mortes, enlever la cervelle et les yeux, les faire bouillir dans un grand chaudron pour en faire des crânes bien propres. Puis il empile ce qui reste des cadavres, les arrose d’huile de colza et y met le feu pour les brûler.
— Et ensuite on remplit ces crânes avec les vieux rêves, et on les aligne sur les étagères de la bibliothèque ? demandai-je, les yeux fermés. Mais pourquoi ? Pourquoi ces crânes ?

[…]

Quand vient l’après-midi, on voit s’élever la fumée grise du bûcher des licornes. Cela continue chaque jour, pendant tout l’hiver. La neige blanche, et la fumée grise…

[…]

Nous rencontrâmes aussi des licornes qui vagabondaient parmi les herbes sèches, à la recherche de nourriture. Elles étaient enveloppées d’une fourrure légèrement dorée tirant sur le blanc. Leurs poils étaient plus longs, leur fourrure plus épaisse qu’en automne, mais cela ne faisait qu’accentuer leur maigreur actuelle. Leurs omoplates se découpaient nettement au-dessus de leurs épaules, comme les ressorts d’un vieux canapé, la chair de leur museau pendait, toute flasque, leur donnant un air négligé. Leurs yeux avaient un éclat terne, les articulations de leurs pattes étaient gonflées comme des ballons. La seule chose inchangée était la corne blanche saillant sur leur front. Comme auparavant, elle pointait fièrement droit vers le ciel.
Par petits groupes de trois ou quatre, les licornes traversaient les bordures des champs, allant de buisson en buisson. Mais on ne voyait presque plus de baies sur les arbres ni de feuilles vertes comestibles. Il restait bien des fruits sur les branches les plus hautes, mais leur taille ne leur permettait pas de les atteindre, aussi cherchaient-elles en vain sur le sol, sous ces arbres, des fruits tombés à terre, ou bien elles levaient tristement la tête pour regarder les oiseaux picorer les fruits dans les arbres.

[…]

— Qu’est-ce que tu veux faire de ce crâne de licorne ? demanda-t-elle.
— Je te l’offre, dis-je. Tu peux le mettre quelque part pour décorer.
— Ça ferait bien sur la télé, tu crois ?