La licorne, c’est bon, mangez-en !

Lorsque, le 1er avril 2012, les très sérieux conservateurs des manuscrits de la British Library ont publié des images d’une recette de licorne dans un livre de cuisine médiéval, beaucoup s’y sont laissés prendre.

Jamais les bestiaires médiévaux ne laissent entendre que la licorne pourrait être chassée pour sa viande. Tout au plus lit-on dans l’une des versions de la Lettre au Prêtre Jean que, parmi les nombreuses bêtes qui vivent dans le désert autour de « Babilone la déserte », se trouvent des cerfs et porcs rouges comme le sang et des « unicornes ki sont boin à menghier[1] ». Lorsque, à la Renaissance, la licorne devient une blanche et fine bête, et un symbole de pureté, l’idée devient carrément de mauvais goût.

Heureusement, quelques auteurs ne craignent pas le mauvais goût. Le Morgante Maggiore de Luigi Pulci, parodie de chanson de geste écrite au XVe siècle, est un peu l’équivalent italien, en vers, des aventures de Pantagruel. Les deux héros de ce poème burlesque, après avoir mis le feu à une auberge et s’être enfuis sur le chameau de l’aubergiste, rencontrent à l’orée d’une forêt de Terre Sainte une licorne qui trempait prudemment sa corne dans un ruisseau avant de boire. Ils la tuent, la font rôtir au bord du chemin et s’en régalent avant de s’endormir pour une bonne sieste. Les héros du Morgante Maggiore, aussi portés sur la nourriture que Pantagruel, cuisinent également au fil de leurs aventures exotiques d’autres échantillons de la faune locale, éléphant, basilisc et crocodile.

La recette de licorne de la British Library.

C’est peut-être ce qui a donné à des conservateurs taquins l’idée de publier le 1er avril 2012, sur le très sérieux site des manuscrits de la British Library, quelques images d’une recette de licorne grillée trouvée dans un livre de cuisine médiévale, le add ms 142012 – ce qui fait beaucoup. Bien des chasseurs de licorne en ligne s’y sont laissés prendre, et l’on retrouve parfois encore ces images sur des sites internet qui se veulent très sérieux.

Le père jésuite Jérôme Lobo, au début du XVIIe siècle, après avoir décrit les petites licornes brunes à corne blanche d’Éthiopie, confirme ce que disait déjà la lettre du Prêtre-Jean, « les gens les plus barbares du monde sont les peuples de ces pays ; ils mangent de la chair de ces bêtes comme de toutes les autres[2]». Deux siècles plus tard, le major Latter précise de même, à propos de l’antilope unicorne du Tibet, qu’elle « était très sauvage et rarement capturée vivante, bien qu’elle soit fréquemment tuée pour sa viande[3]». La licorne de ces voyageurs étant un animal comme les autres, il n’y a rien d’étonnant à ce « détail qui ne s’invente pas » qui donne à leurs récits ue couleur locale.

Les textes des bestiaires arabes comme celui de Zakaria Al Qazwini, qui décrit trois variétés de licornes, Karkadann, Shadavar et Harish, ne précisent jamais si leur viande peut être consommée, peut-être parce que la réponse est évidente. Shadavar et Karkadann étant féroces et carnivores, ils sont haram sans même qu’il soit besoin de regarder leurs caractéristiques physiques. Pas de problèmes en revanche pour consommer du harish, très proche de la licorne européenne, décrit comme une sorte de chèvre ou d’antilope, donc vraisemblablement herbivore, ruminant et à sabots fendus. Encore que… on peut penser que les licornes observées en 1503 à La Mecque par le voyageur italien Ludovico Barthema étaient des harish, or il les décrit comme ayant des sabots de chèvre, fendus, aux pattes avant et des sabots chevalins, massifs, aux pattes arrière. Là, ça se complique sérieusement.

Aucune version du Deutéronome en hébreu, grec ou latin ne prend clairement position sur le statut rituel de la licorne. Je n’ai trouvé que deux traductions en langue vulgaire, l’une en français en 1587 et l’autre en gallois en 1588, qui la citent nommément, parmi les animaux purs. Encore faut-il avoir tué la bête dans les règles, ce qui a peu de chances d’être le cas si l’on en croit les illustrations des bestiaires, où la licorne est transpercée mais jamais égorgée.

Les peintures ou gravures montrant Noé sacrifiant les animaux après le déluge sont plus rares que celles de l’embarquement ou du débarquement de l’arche mais l’une d’entre elles, que l’on trouve dans quelques bibles et commentaires du XVIe siècle, montre clairement une licorne promise au sacrifice.

Le débat avait de toute façon peu d’intérêt pratique, du moins en Europe où l’on ne croise pas de licornes tous les jours. Même le marrane Laurent Catelan, auteur d’une très détaillée Histoire de la nature, chasse, propriétez, vertus et usages de la lycorne, et dont nous savons, par les notes de voyage de l’étudiant bâlois Félix Platter, que la famille respectait scrupuleusement les interdits alimentaires, ne semble pas s’être demandé si la viande de licorne pouvait être considérée comme casher. 

Tout devient possible aujourd’hui puisque l’on peut acheter, sinon dans nos supermarchés, du moins en ligne, des boites de viande de licorne. Dans le film Jojo Rabbit, le héros rêve que son ami imaginaire Hitler se fait servir à dîner une tête de licorne, qui n’est pas sans rappeler celle qui figurait sur une de mes cartes noires lorsque, il y a bien longtemps, je jouais à Magic the Gathering. Le gag fonctionne aussi bien qu’à l’époque de Luigi Pulci, preuve que l’image de la licorne n’a pas tellement changé.

S’est ajoutée à cela ces dernières années une mode de l’ « unicorn food », des gâteaux, des desserts, parfois des boissons, bleus, roses, mauves et arcs-en-ciel, sans doute terriblement sucrés. La référence n’est plus la même, on ne mange pas de licorne, on mange des trucs aux couleurs de la licorne, peut-être même des trucs que les licornes pourraient manger, même si ce n’est pas très bon pour la ligne. Je ne suis pas très dessert, je n’aime pas les sucreries, je n’ai pas essayé…

Côté boisson, la licorne semble avoir une certaine affinité d’une part avec les smoothies et capuccinos, qui relèvent alors de l’unicorn food, d’autre part avec la bière, car une bonne bière doit être préparée avec de l’eau pure. La première marque de bière japonaise est la kirin, même si cette bestiole n’est pas vraiment une licorne ; en France la brasserie de Saverne s’est, depuis quelques années, rebaptisée la licorne, animal qui figure sur les armoiries de la ville.


[1] Bibliothèque Nationale, ms fr 9644, cité in Œuvres complètes de Rutebeuf, Paris, 1839, tome II, p.465.
[2] Jérôme Lobo, Relation de l’Empire des Abyssins, in Melchisédech Thévenot, Relations de divers voyages curieux, Paris, 1672, tome IV.
[3] The Asiatic Journal, décembre 1820.

Licorne ou blanche biche

Les légendes médiévales sur la blanche biche ou le cerf blanc ne les confondent jamais avec la licorne, mais celle-ci a quand même quelques caractéristiques des cervidés.

Dans les chasses fantastiques des légendes d’Europe, comme la chasse-galerie ou la mesnie-hellequin, c’est souvent une albe bête qui mène la chevauchée, mais elle est cerf ou biche, jamais licorne. Dans Erec et Enide, c’est le cerf blanc que chasse le roi Arthur. La licorne, absente des contes populaires, n’a jamais été confondue ni avec la blanche biche qui se change parfois en femme la nuit venue, ni avec le cerf blanc que les chasseurs poursuivent en vain. Sa silhouette, ses mœurs, sa symbolique, l’apparentent néanmoins de plus en plus, à la fin du Moyen Âge, à un cervidé.

Saint Gilles vivait dans la forêt, avec pour seule compagne une biche. Un jour, un chasseur poursuivit la biche et la tua d’une flèche au moment même où elle se réfugiait dans les bras de l’ermite, qui fut blessé à la main. Le chasseur s’excusa, fit construire un monastère en pénitence, et tout est bien qui finit bien, sauf pour la biche. Pour illustrer ce récit, les enlumineurs s’inspirèrent parfois du modèle de la licorne réfugiée dans le giron d’une jeune vierge.

Au Haut Moyen Âge, la chasse la plus noble et courageuse, était celle de l’ours, décrite comme un combat. L’ours n’a jamais entretenu avec la licorne de relations particulières, si ce n’est peut-être comme un rival puisqu’il était également censé être attiré par les jeunes filles. À la fin du Moyen Âge, l’ours a perdu de son prestige, et la chasse la plus élégante devient la course, et tout particulièrement celle du cerf. Les poursuivants de la licorne sont rarement à cheval, mais les chasses mystiques de la fin du Moyen Âge ressemblent plus à des chasses à courre qu’aux scènes de capture des bestiaires. La bête n’est plus irrésistiblement attirée par l’odeur d’une jeune vierge auprès de laquelle des traqueurs s’étaient embusqués, elle est poursuivie par un veneur soufflant du cor et menant ses chiens, et semble se réfugier dans les bras protecteurs de la belle dame.

La bête qui court dans la forêt n’est plus ni le chevreau des bestiaires, ni le lourd monoceros au mugissement horrible. Quand elle tente de semer ses poursuivants, cette fine cavale aux sabots fendus bondit avec la légèreté d’une biche. Si la vierge disparait, et c’est bien sûr le cas dans les manuscrits juifs, il ne reste qu’une chasse à courre, comme celle au cerf ou au sanglier.

Au musée des Cloisters de New York, se trouve une série de tapisseries, moins connue,  contemporaine de celle de la chasse à la licorne, la chasse au cerf fragile.  La mise en scène y fait penser aux chasses mystiques à la licorne, mais la signification allégorique est toute autre. Le cerf est ici l’homme poursuivi tout au long de sa vie par ses démons. Sur la tapisserie du Met, mais ce n’est pas toujours le cas, les chasseurs sont des femmes. Elles ont pour nom vanité, vieillesse, ignorance et leurs chiens sont envie, peur, hâte et outrecuidance. Les parisiens peuvent admirer une autre chasse au cerf fragile au Musée de la Chasse et de la Nature. Si la série de la Chasse à la licorne est unique, bien des châteaux d’Europe ont, accrochées sur leurs murs, des scènes similaires de chasse au cerf fragile et humain, de vaine chasse au cerf blanc que nul ne rattrape jamais, ou tout simplement chasse au cerf, loisir ostentatoire des nobles et des puissants.

À partir du XVIe siècle, les descriptions que font des licornes les rares voyageurs à pouvoir en observer en Inde ou en Éthiopie les assimilent de moins en moins à des bœufs, des chevaux ou des rhinocéros, et de plus en plus à des antilopes – autant dire à des biches. Certes, les explorateurs et quelques savants persistent à assurer que la licorne vit en Inde et es desertz, mais lissiers et peintres la dessinent désormais dans des paysages de forêts européennes, côtoyant tantôt de jeunes vierges habillées en dame de cour, tantôt des cerfs, des biches, des ours, des loups et des sylvains.

Les mœurs des saxons. Même s’il vit dans le coin, je ne pense pas que l’homme en manteau rouge soit le père Noël.
Jean Mansel, La Fleur des Histoires, 1454. Bibliothèque Nationale, ms fr 5008, fol 133r

Une licorne, et plusieurs cerfs ou rennes unicornes, ou unibois, apparaissent ainsi dans la forêt scandinave d’une superbe miniature du XVe siècle, peut-être la première représentation d’un sauna nordique. Sur un jeu de cartes allemand imprimé vers 1450, constitué de cinq familles de dix cartes, oiseaux, fleurs, lions et ours, cerfs, hommes sauvages, l’unique licorne figure sur le deux de cerfs.

Une très belle image illustrant les poèmes alchimiques de Lambsprinck, d’abord sur les manuscrits puis sur les éditions imprimées, représente un cerf et une licorne dans une épaisse forêt. Son sens originel était purement symbolique, mais une gravure d’une édition du XVIIe siècle a été si fréquemment reprise dans de nombreux ouvrages qu’elle a sans doute contribué à faire de la licorne une sorte de biche, un animal rare mais bien de chez nous.

La licorne qui, au XVIIIe siècle, disparaît des traités de zoologie et des récits de voyage n’est déjà plus tout à fait celle du Moyen Âge. Lorsqu’elle réapparait au XIXe siècle, c’est une antilope unicorne que les explorateurs britanniques partent chasser en vain dans les colonies de la couronne, et c’est une blanche biche unicorne que les romantiques réinventent en créature féérique, sylvestre et presque nordique.

Dans la Cosmographia Universalis de Sébastien Munster, en 1552, cette curieuse gravure illustre le chapitre sur les animaux de Franconie, c’est à dire du nord de la Bavière, région que le cosmographe suisse devait pourtant bien connaître. C’est effectivement un coin à licornes, mais uniquement héraldiques.

Unicorn and the White Doe

” Alone
Through forests evergreen,
By legend known,
By no eye seen,
Unmated,
Unbailed,
Untrembling between
The shifting shadows,
The sudden echoes.
Deathless I go
Unheard, unseen,”
Says the White Doe.

Unicorn with bursting heart
Breath of love hath drawn
On his desolate crags apart
At rumour of dawn ;

Has volleyed forth his pride
Twenty thousand years mute.
Tossed his horn from side to side.
Lunged with his foot

” Like a storm of sand I run
Breaking the desert’s boundaries,
I go in hiding from the sun
In thick shade of trees.

Straight was the track I took
Across the plains, but here with briar
And mire the tangled alleys crook,
Baulking desire.

And there, what glinted white ?
(A bough still shakes.)
What was it darted from my sight
Through the forest brakes ?

Where are you fled from me ?
I pursue, you fade ;
I run, you hide from me
In the dark glade.

Towering straight the trees grow,
The grass grows thick.
Where you are I do not know,
You fly so quick.”

” Seek me not here
Lodged among mortal deer, “
Says the White Doe ; “
” Keeping one place
Held by the ties of Space,”
Says the White Doe.
” I
Equally
In air
Above your bare
Hill crest, your basalt lair,
Mirage-reflected drink
At the clear pool’s brink ;
With tigers at play
In the glare of day
Blithely I stray;
Under shadow of myrtle
With Phoenix and his Turtle
For all time true ;
With Gryphons at grass
Under the Upas,
Sipping warm dew
That falls hourly new;
I, unattainable
Complete, incomprehensible,
No mate for you.

In sun’s beam
Or star-gleam,
No mate for you,
No mate for you,”
Says the White Doe.

Robert Graves, Unicorn and the White Doe, 1921

Banc de l’église Saint-Joseph de Saarbrücken, 1912.

La dernière licorne du charmant roman de Peter S. Beagle est aussi une biche. « Elle ne ressemblait pas du tout à un cheval unicorne comme on représente souvent les licornes. Elle était plus menue, avec des pieds fourchus. Elle avait cette grâce ancestrale et sauvage que les chevaux n’ont jamais eue, qu’on trouve chez le daim en une pâle et timide imitation et chez les chèvres dans leur simulacre de danse. Son cou, long et mince, faisait paraître sa tête plus petite qu’elle n’était. Sa crinière descendait presque jusqu’au bas de son dos et était aussi douce que le duvet du pissenlit et aussi fine qu’un cirrhe. La longue corne au-dessus de ses yeux brillait et scintillait sous l’effet de sa propre lumière de coquillage, même au plus profond de la nuit. C’est avec elle qu’elle avait tué des dragons, guéri un roi dont la blessure empoisonnée ne voulait pas se refermer et fait tomber des noisettes pour des oursons. ».

Schmendrick le magicien et la dernière licorne.

Une aventure dans le Népaul

Récit de Guy d’Armen  paru dans L’Intrépide, 7 décembre 1930

Je venais de passer trois années à Pondichéry, commença Jacques Hardant. J’occupais là les fonctions de consul il y a une vingtaine d’années. J’avais droit à un congé de six mois comme il est d’usage, mais je ne tenais nullement à le passer tout entier en France. L’Inde avait en effet pour moi des charmes incomparables et je voulais profiter de ma liberté pour visiter le Népaul que je ne connaissais pas encore. À cette époque, le résident était M. Smith, un aimable gentleman que j’avais connu sur un paquebot et qui m’avait invité plusieurs fois à venir le voir. Je l’informai de ma visite par télégramme et, deux jours après, j’arrivais au palais d’été de la résidence qui se trouve dans la vallée de l’Arroun. Curieux pays que celui qu’arrose l’Arroun. Il y a là des couches de sel autour desquelles se rassemblent les ruminants de toutes sortes.
Je pensai tout de suite qu’il serait possible de satisfaire mes goûts de chasseur. Aussi ce fut une des premières questions que je posai à mon hôte.
– Vous pourrez chasser à peu près tous les fauves connus, me dit Smith. Vous trouverez même des antilopes qui passent pour légendaires.
– Comment, légendaires ? interrogeai-je.
– Mais oui, vous rencontrerez des licornes.
J’avoue que cette assertion m’étonna fort. Je connaissais la forme attribuée par la légende aux licornes, mais je ne pensais pas que l’animal pût exister réellement. Mon étonnement amusa fort mon hôte.
-Vous avez pu remarquer, me dit-il, qu’on voit souvent des sculptures représentant cet animal dans tous les temples bouddhiques. Si vous allez dans la vallée supérieure de l ‘Arroun, vous y verrez des indigènes qui vous parleront de la licorne, qu’ils appellent tchirou. C’est une antilope de couleur rougeâtre à la partie supérieure et blanche à la partie inférieure.. Elle possède une corne noire longue et pointue plantée au milieu du front ; en outre, deux touffes de crin sortent du côté extérieur de chaque narine. Le poil est dur et paraît creux comme celui de tous les animaux qui habitent au nord de l’Himalaya. Je crois, d’ailleurs qu’on trouve la licorne ailleurs que dans le Népaul, puisque des voyageurs ont signalé son existence dans la Haute-Nubie et dans l’Afrique centrale. En tout cas, si celle bête n’a pas la férocité que lui attribuent les Arabes, elle est dangereuse quand elle est blessée. Vous pourrez la chasser si vous voulez, mais – soyez prudent. D’abord, elle est extrêmement farouche et s’enfuit au moindre bruit; ensuite, elle résiste très courageusement.

Cette chasse me tentait. Je savais fort bien que l’existence de la licorne était niée par pas mal de naturalistes français et il me plaisait assez de leur prouver qu’ils étaient dans l’erreur.
Je déjeunai donc de fort bon appétit et je me mis en route. Je m’engageai d’abord dans un labyrinthe allant tantôt à droite, tantôt à gauche. Parfois, j’étais obligé de revenir sur mes pas pour éviter des gouffres ou contourner des pics qui me paraissaient inaccessibles. Mais je trouvai bientôt l’Arroun dont les bords m’offraient un chemin très praticable. La végétation était d’ailleurs absolument différente de celle qu’on rencontre dans le Népaul en général ; il y avait surtout des pins de toutes tailles comme on en trouve dans les contreforts de l’Himalaya. En hiver, il m’eût été impossible de circuler dans cette région par suite de la chute des neiges, mais nous étions au cœur de l’été, de sorte que je n’avais rien à craindre des avalanches. Je trouvai bientôt un petit plateau où s’élevait un obo, sorte de monument bouddhique en pierres amoncelées surmontées de banderoles et d’ossements. Je jugeai que c’était un excellent poste pour me mettre à l’affût. Il y avait, en effet, à une trentaine de mètres de moi, des couches de sel gemme, et Smith m’avait dit que les tchirous avaient l’habitude de se rassembler autour de ces couches pour lécher le sel. Je me dissimulai donc sons la voûte de l’obo et j’attendis. Il vint de multiples animaux qui léchèrent consciencieusement le sel, mais je ne tirai point. J’étais décidé en effet à ne faire parler la poudre que lorsque je verrais une licorne.
Au bout de deux heures d’attente, je vis un premier animal qui qui me parut répondre au signalement donné par le résident. Il était bien de couleur rougeâtre et il possédait une longue corne pointue au milieu du front. J’observai que cette corne avait trois légères courbures et un certain nombre d’anneaux circulaires à la base. Tout cela concordait bien avec les sculptures que j’avais eu l’occasion de voir dans les temples bouddhiques. Je restai un instant à contempler cet animal qui léchait le sel. Il fut d’ailleurs rejoint par un autre de même apparence mais un peu plus petit. Je pensai aussitôt que c’était la femelle. Les deux animaux paraissaient lécher le sel gemme avec une visible satisfaction. Je retenais ma respiration pour ne pas les effrayer ; je me rendis d’ailleurs bientôt compte que ma présence n’avait pas été soupçonnée.
Avec des précautions infinies, je passai le canon de ma carabine entre deux pierres et je visai longuement l’une des licornes. J’avais des chevrotines et ne doutai pas un seul instant que l’animal ne fût foudroyé.

Je pressai la détente et une détonation, longuement répercutée par les échos environnants, retentit. L’animal roula par terre pendant que son compagnon s’enfuyait à une vitesse prodigieuse. Je n’avais pas songé à doubler pour tuer ce dernier. Tout à la joie de ce que je croyais une réussite inespérée, je courus vers  ma victime qui se débattait par terre.
Au moment où j’arrivai, la licorne se dressa avec une incroyable souplesse : elle était moins gravement atteinte que je n’aurai cru. Elle me présenta sa longue corne pointue avec la même attitude que les chèvres sauvages. Mais je puis assurer qu’il semblait y avoir singulièrement plus d’énergie dans le geste de la licorne. Aussi je n’hésitai pas : je brandis ma carabine et j’en assenai un coup violent qui manqua malheureusement sa destination. La licorne avait en effet fait un bond de côté et la crosse de ma carabine était entrée en contact avec le sol. Il y eut ·un craquement sec et je constatai avec dépit que la crosse venait de se briser : ma carabine de Purdey­O’Moore, à laquelle je tenais tant, était maintenant hors d’état de me servir.
Je n’avais plus que mon poignard qui, fort heureusement, n’avait pas quitté ma ceinture.
Alors s’engagea le duel le plus singulier que l’imagination humaine puisse concevoir. Nous luttions à armes égales, moi avec mon poignard, et la licorne avec sa longue corne pointue, mais l’animal était, malgré sa blessure, singulièrement plus agile que moi. La bête cherchait manifestement à m’atteindre à la poitrine et elle faisait des bonds désordonnés dans ·ce but. J’esquivai de mon mieux ces attaques, tantôt en sautant brusquement de côté, tantôt en parant avec mon poignard. Deux ou trois fois la pointe de mon arme avait rencontré le crâne dur de la licorne, mais sans autre résultat que de l’exaspérer davantage. Je vis que, dans cette lutte, je finirais par avoir le dessous. Alors, je battis en retraite dans la direction de l’obo tout en me garant des coups de corne. Je réussis ma manœuvre au bout de quelques minutes non sans avoir été atteint au côté droit. Tout en me défendant, j’amoncelais devant moi une certaine quantité de pierres que je poussais avec mon pied chaque fois que j’en avais le loisir. Je pus ainsi boucher l’entrée de la voûte de l’obo. Certes, je n’avais pas bouché cette entrée complètement, mais il y avait suffisamment de pierres pour gêner les attaques de l’animal. Je me trouvais dans une meilleure position que précédemment, mais le tchirou continuait ses attaques de plus belle. Je l’avais cependant atteint légèrement au défaut de l’épaule et cette blessure l’avait rendu prudent.
Tout à coup, je poussai une exclamation de terreur. Le second tchirou arrivait à toute allure pour porter secours à son compagnon. Je pensai qu’il avait dû s’enfuir à peu de distance et revenir quand il avait entendu les cris de l’autre licorne. Cette fois, ma situation devenait singulièrement plus défavorable. Le nouveau venu pouvait en effet m’attaquer par une autre issue que celle de l ‘entrée. Il y avait derrière moi une seconde petite passe un peu plus étroite que la première, par laquelle mon nouvel ennemi pouvait s’introduire. Il n’y manqua d’ailleurs pas. Affolé, je pris des pierres et je commençai un bombardement en règle. Je réussis à obtenir un certain répit que je mis à profit pour examiner rapidement les moyens que j’avais de m’en tirer. Les deux licornes ne paraissaient nullement décidées à s’enfuir. Je compris alors l’origine de leur réputation de courage. Ces deux maudits animaux se jetaient avec une furie extraordinaire dans ma direction chaque fois qu’ils estimaient avoir quelque chance de m’atteindre. Je constatai avec dépit que le jet de pierres ne produisait aucun résultat, car les deux tchirous évitaient avec adresse mes lourds projectiles. Je crois que j’eus l’impression à ce moment que je ne m’en tirerais pas sans une blessure sérieuse. Au moment où je m’y attendais le moins, l’un des tchirous sauta avec agilité sur le rebord du mur en pierres sèches et bondit sur moi. J’eus la sensation d’un coup de poignard et je m’évanouis …

Quand je me réveillai, j’étais couché dans une chambre de la résidence. Je vis tout de suite le visage angoissé de Smith et celui du médecin .
– Il l’a échappé belle, dit ce dernier … Pas de fièvre, c’est la preuve que notre sérum antitétanique a fait son effet.
Je devinai alors qu’on m’avait fait une piqûre de sérum à cause de la blessure faite par la corne. Je sentais, d’ailleurs, une affreuse brûlure au côté droit. Je me rappelais confusément ce qui m’était arrivé.
Le lendemain, quand.je fus un peu mieux, j’interrogeai mon hôte pour savoir les conditions dans lesquelles on m’avait découvert.
– Lorsque vint la nuit, me dit le résident, je commençai à être inquiet car je savais que vous deviez rentrer avant le crépuscule en raison des dangers qu’offre la circulation dans ‘obscurité. Je me suis tout d’abord dit que vous aviez dû rouler dans un gouffre comme il en existe tout le long de la vallée de l’Arroun. Cette hypothèse était plausible, car cet accident est arrivé plusieurs fois à des imprudents que la chasse avait entraînés. Je me mis donc en route avec une escorte composée d’une trentaine de Gourkas bien armés. Nous avions ensuite convenu d’emmener un certain nombre de chiens du pays doués d’un flair remarquable. Cette précaution était absolument indispensable pour orienter nos recherches. Nous savions fort bien quel chemin vous aviez suivi, tout au moins au début. Les chiens pouvaient donc sentir votre trace et nous guider dans la mesure de leurs moyens. D’autre part, je n’ignorais pas que vous aviez l’intention de chasser des licornes. Cela m’indiquait que vous aviez dû vraisemblablement prendre un poste d’affût à proximité d’un endroit où il existait du sel gemme apparent. Je dois vous dire que nous passâmes d’abord un certain temps dans une première région de la vallée où il existait précisément des couches de sel gemme. Les chiens furetèrent partout, mais ils ne trouvèrent rien . Nous trouvâmes alors une autre trace que les chiens suivirent avec insistance. Tout à coup, un de mes Gourkas s’écria : ” Voilà des traces de sang !”. Je m ‘approchai et je vis qu’effectivement il y avait une large tramée de sang près d’une muraille de sel gemme. Je pensai aussitôt que nous étions sur la bonne piste. Quelques instants après, en effet, les chiens poussèrent des aboiements lugubres . Mon cœur se serra à la pensée que nous allions peut-être vous découvrir là sans vie. Vous étiez étendu à l’intérieur d’un obo dont les pierres avaient été remuées. Il y avait même des pierres que vous avez dû lancer.
Je racontai à mon ami ce qui m’était arrivé et le furieux combat que j’avais dû soutenir contre les deux licornes déchainées.
– C’est bien ce que j’ai pensé, me dit le résident. Quand je me suis penché sur vous, j’ai vu que vous aviez une blessure profonde dans le côté droit. Je n’ai pas douté un seul instant que vous n’ayez été chargé par une licorne. D’autant plus que, quelques instants plus tard, nous avons découvert votre carabine dont la crosse était brisée. Dès lors, le drame se reconstituait aisément. Aussi, je pensai que la première chose à faire était de vous faire faire une piqûre antitétanique dès votre arrivée ici. Vous êtes heureusement hors de danger maintenant.

En 1949, c’est encore dans l’Himalaya que Donald et ses neveux partent chercher la licorne.
Carl Barks, Trail of the Unicorn, 1949.

Se déguiser en licorne.

Depuis le Moyen Âge, on déguise les chevaux et on se déguise en licorne, mais cela n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui.

Les costumes de licorne, pour les hommes comme pour les animaux, ne sont pas une invention récente. Les chevaux de la Renaissance étaient parfois armés d’une corne factice, à l’occasion d’une fête, mais aussi pour prendre part aux solennelles entrées royales. Lorsque Jacques de Lalaing arriva à la fête de la toison d’or, à Gand, en 1445, « son cheval estoit couvert de drap damas gris, broudé de gros estocz jectans flamme de feu, et de sa lettre, qui fut un K, qui est une lettre hors du nombre des aultres. Et après luy venoient quatre chevaulx couverts de velours noir chargé d’orfavrerie dorée et blanche, moult richement ; et avoient lesditz chevaulx champfrains d’argent, dont yssoit une longue corne tenant au front, à manière de licorne, et furent icelles tortivées d’or et d’argent[1] ».

Francesco Primaticcio, dit Le Primatice, artiste multicarte à la cour de François Ier, a croqué un costume de mascarade. L’actrice, car cela semble être une femme, montait un cheval – une licorne – de bois. Les jambes qui apparaissent sur le côté sont factices, celles de la dame étant cachées par le caparaçon. Peut-être le personnage était-il destiné à faire une entrée soudaine et inattendue lors d’une fête ou d’un banquet, tout comme au cours du mariage de Charles le Téméraire et de Marguerite d’York, en 1468, «entra dedans ladicte salle une licorgne grande et bien artificiellement faicte sur laquelle seoit ung lupart (léopard) tenant à une pate banerolle de mondit seigneur, et à lautre une marguerite de laquelle devant la table il fist à icelui seigneur présent[2]».

Lors du banquet qui suivit l’entrée de François Ier à Paris, en 1515, un entremets, qui, comme son nom l’indique, est originellement un petit spectacle donné entre deux plats, présenta « une belle licorne allant boire à la fontaine, laquelle une jeune pucelle prist, la menant en lesse et la présenta à la table dudict seigneur[3]». Le repas se déroulant à l’intérieur, cette licorne n’était sans doute pas un cheval, ce pouvait être une chèvre, c’était plus probablement un acteur.

Au mariage de sa sœur Lucrèce, Cesare Borgia, qui n’incarnait pas mieux qu’elle la chasteté et l’innocence, apparut portant un masque de licorne[4]. Il a certainement dansé à un moment ou à un autre avec Giulia Farnese. L’épisode est repris dans la série Borgia – non, ce n’est pas la même que la série les Borgias dont je parle dans le chapitre de mon livre consacré à la belle Giulia – mais on ignore si le masque de Cesare était aussi impressionnant.

On croise des licornes au théâtre, plus souvent dans des ballets. Inspiré par la tapisserie et par le roman, La Dame à la licorne de Jean Cocteau, en 1953, met en scène le face-à-face entre la force du chevalier au lion, et la pureté de la dame à la licorne. La force triomphe, la dame perd sa virginité, le miroir est terni, la licorne se laisse dépérir, le chevalier abandonne la dame qui reste seule et meurt. Les costumes dessinés par Cocteau sont d’une sobriété qui tranche avec les couleurs vives des licornes qui dansent dans les soirées d’aujourd’hui.

Rien n’est plus facile de nos jours que de se déguiser en licorne.  Amazon propose plusieurs centaines de costumes, dans des esprits variés. Pour les enfants, il y a les modèles « carapaçon », sur le même principe que celui du Primatice, et les modèles « princesse », tous deux clairement destinés aux petites filles. Pour les adultes, il y a le style rigolo et le style sexy. Pour les grands comme les petits, venus du Japon, il y a les modèles pyjamas, ou kigurumi, et ce sont eux qui se vendent le mieux, au point que l’on en croise parfois dans les festivals ou dans certaines rues de Paris. Les plus fauchés ou paresseux peuvent se contenter du serre-tête, supportant juste une corne blanche, dorée ou arc-en-ciel.

Les bouées licornes que l’on voit l’été à la plage, et parfois paraît-il sur des pistes de danse, sont un peu des costumes aussi. Leurs couleurs sont les mêmes que celles des peluches, blanc, avec souvent pas mal de rose, un peu de bleu ou de doré, et parfois la queue ou la crinière multicolore. La corne est le plus souvent argentée ou dorée.

Des banquets du Moyen-Age au ballet de Jean Cocteau, les costumes de licorne relevaient de la mise en scène de la pureté. Les déguisements d’aujourd’hui, que l’on croise aussi bien aux anniversaires de petites filles qu’à la gay pride ou à Burning Man, sont plus colorés, plus légers. Se déguiser en licorne, c’est toujours rêver, mais c’est devenu une rêverie plus légère, moins sérieuse.


[1] Mémoires d’Olivier de la Marche, maître d’hôtel et capitaine des gardes de Charles le Téméraire, Paris, 1888 (1474), tome 2, p.101.
[2]   Olivier de la Marche, Description inédite des fêtes célébrées à Bruges en 1468 à l’occasion du mariage du duc Charles le Téméraire avec Marguerite d’York, Dijon, 1877, cité in Bengt Dahlbæck, La Tradition médiévale dans les fêtes françaises de la Renaissance, in Les Fêtes de la Renaissance, Paris, 1956.
[3] Lise Roy & William Kemp, « France qui son cœur lui présente », les relations de l’entrée de François Ier à Paris en 1515, 2014.
[4] L’épisode est cité dans la biographie de Cesare Borgia par Sarah Bradford, mais j’ignore sa source première.

Le renne à trois bois

Jules César avait décrit, dans la Guerre des gaules, un cerf ayant une corne au milieu du front. S’agissait-il d’un cerf unicorne, ou d’un cerf portant un troisième bois entre les deux autres ?

Le froid était terrible. Le sabot du cheval faisait crier le givre. Les cent-treize rangifères, les alses et les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L’âpreté des bois et des montagnes était affreuse. Il n’y avait à l’horizon que deux ou trois rochers d’une hauteur immense autour desquels volaient les mouettes et les stercoraires, et à travers d’horribles verdures noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons d’écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap Nord.
Qu’était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la terre?


— Victor Hugo, Le Rhin, 1842

Dans son histoire naturelle, Pline l’ancien avait décrit un quadrupède à tête de cerf ayant une corne au milieu du front. Il lui avait donné le nom monoceros, unicorne en grec. Quelques enlumineurs médiévaux étourdis ou peu versés en grec ont imaginé et dessiné l’animal avec deux bois de cerf encadrant une longue corne de licorne. Graecum est, non legitur – c’est du grec, cela ne se lit pas – disait-on parfois dans les ateliers de copistes.

Dans la Guerre des Gaules, Jules César n’emploie en revanche pas le mot licorne – unicornis ou monoceros – quand il assure qu’« Il y a (dans les forêts de Germanie), un bœuf ayant l’allure d’un cerf qui porte au milieu du front une corne plus haute et plus droite que toutes les autres cornes de nous connues[1] ». Tout comme pour le bouc de la vision de Daniel, le texte est donc ambigu et l’on peut imaginer l’animal unicorne ou, puisqu’il avait l’allure d’un cerf, portant trois bois, deux très classiquement positionnés à gauche et à droite, sur le dessus de la tête,et un troisième central – voire deux bois de cerfs et une corne de licorne.

Astérix et le griffon.

César n’était pas homme à se laisser aller au merveilleux, ses descriptions sont habituellement exactes, et l’on peut penser qu’il a vu, et décrit de manière imprécise, un renne ou un élan, animal qui pouvait alors se trouver dans ces régions.

Un renne dont il n’est pas très aisé de compter les bois…
Photo Alexandre Buisse, Wikimedia Commons

À la Renaissance, ce texte fut parfois cité pour défendre l’existence d’une très hypothétique licorne hercynienne, voire pour affirmer que l’on croisait aussi bien des licornes que des rhinocéros dans les forêts d’Europe centrale, comme l’assure en 1552 le médecin anglais Edward Wotton dans son De differentiis animalium. La distinction que fait le français contemporain entre les bois ou cors caducs et les cornes persistantes n’existe pas en latin, et n’était pas systématique en français médiéval, ce qui facilitait la confusion.

Le passage de la guerre des Gaules a aussi été utilisé pour décrire des animaux tricornes censés vivre en Europe du Nord. Dès le XIIIe siècle Albert le Grand, dans son traité De Animalibus, distingue ainsi soigneusement dans la faune scandinave le ramifer bicorne et le rangifer tricorne. C’est bien sûr dans les deux cas de notre renne qu’il s’agit, mais d’un renne encore mal connu et mal décrit.

Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, 1497.
Bibliothèque nationale, FOL-S-545

L’autorité du Grand Albert n’étant guère contestée, on retrouve dès lors des rangifers à trois bois, rangifères en français, dans toute la littérature consacrée au Septentrion, et dans quelques bestiaires d’Europe du nord. Celui de Thomas de Cantimpré, le De natura rerum, précise cependant que si le rangifère a trois bois, deux d’entre eux sont plus longs que le troisième. Sur un très beau manuscrit conservé à la bibliothèque de Valenciennes, sa ramure semble faite de quatre bois ; quelques pages plus loin, le tragelaphus, nom aujourd’hui donné à une antilope, est représenté avec pas moins de cinq cornes, mais le texte dit juste qu’il a « des cornes », sans en préciser le nombre.

Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrionalis, 1555.

Olaus Magnus publia en 1555 une volumineuse Historia de Gentibus Septentrionalibus (Histoire des gens du Nord). Ce texte assez réaliste est parfois considéré comme un précurseur de l’ethnographie moderne. L’ancien archevêque d’Uppsala exilé à Rome, qui connaissait son sujet, n’y écrit nulle part que le renne porte trois bois, mais c’est ainsi que le graveur l’a représenté sur toutes les illustrations d’un ouvrage qui fut un grand succès d’édition.

À la même époque, Conrad Gesner, dans son traité De Quadrupedibus Viviparis nuance quelque peu, précisant que «le rangifère a habituellement trois cornes, mais il arrive que certains individus n’en aient que deux… Deux de ses cornes, au même emplacement que les cornes du cerf, sont plus grandes que la troisième[2]

Conrad Gesner, Historiæ Animalium, Zurich, 1551.

Contrairement à la licorne, le rangifère ne vivait pas dans des régions lointaines ; la Scandinavie était mieux connue que l’Inde et l’Éthiopie. L’animal n’avait rien de sauvage ou d’indomptable, et les gravures le montrent fréquemment monté par des chasseurs, tirant un traineau ou trait par une fermière.

En 1614, dans son Histoire de la lycorne, l’apothicaire Laurent Catelan fait du rangifère un unicorne, écrivant que  «Thevet en sa cosmographie récite qu’en Finlande il y a une sorte de rangifère demi-cerf et demi-cheval qui est pareillement unicorne et qui est une bête forte et grandement puissante, d’où vient qu’on l’emploie à l’attelage des chariots et des charrettes[3]» . Sa source était inexacte, et de cette erreur naquit le rarissime rangifère unicorne, que l’on retrouve dans quelques traités de médecine écrits par des lecteurs du pharmacien montpelliérain ; si Thevet parlait certes du rangifère à deux reprises dans sa cosmographie universelle, l’animal était pour lui, comme pour tous les cosmographes et naturalistes du XVIe siècle «une bête portant trois rameaux de cornes[4].» 

En 1650 encore, dans son Historia Naturalis de Quadrupedibus, le polonais Jon Jonston tourne autour du pot pour décrire la ramure du rangifer, faite de trois bois, ou peut-être deux, ou peut-être trois dont un plus court que les autres. L’illustrateur, inspiré par les gravures d’Antonio Tempesta, ne se posait pas tant de questions et dessina un superbe renne triplement armé.

On comprit progressivement au XVIIe siècle que le ramifère, bicorne, et le rangifère, tricorne, n’étaient qu’un seul et même animal, le renne, dont les premiers andouillers, longs et aplatis, avaient pu passer aux yeux d’un observateur inattentif pour un troisième bois. Linné disposait donc de deux noms possibles pour l’espèce renne ; il choisit curieusement celui de rangifer, et non de ramifer.

S’il faut en croire l’atlas du pilote malouin Guillaume le Testu, des rangifères tricornes vivent également au Mexique.
Cosmographie universelle, selon les navigateurs tant anciens que modernes, par Guillaume Le Testu, pillotte en la mer du Ponent, de la ville francoyse de Grâce, 1555.
Bibliothèque Nationale, Service historique de la défense, Vincennes, D.1.Z14, fol 54v

[1]  Est bos cervi figura, cujus a media fronte inter aures unum cornu existit, excelsius magisque directum his quæ nobis nota sunt cornibus. De Bello Gallico, VI, 26.
[2] Conrad Gesner, Historia Animalium, de Quadrupedibus Viviparis, Francfort,1603 (1551), p.839.
[3] Laurent Catelan, Histoire de la Nature, chasse, proprietez, vertus et usages de la licorne, Montpellier 1624, p.9.
[4] André Thevet, Cosmographie universelle, Paris, 1575, liv.V, cap.5.

Antonio Tempesta

Une dizaine des planches du Recueil des Animaux les plus curieux du monde du graveur florentin Antonio Tempesta représentent des quadrupèdes plus ou moins apparentés aux licornes.

Après une première carrière de peintre baroque et maniériste, dont il reste des fresques au Vatican et dans des palais romains comme la villa Farnese où il avait sans doute déjà peint quelques licornes, le florentin Antonio Tempesta (1555-1630), parfois appelé Il Tempestino se reconvertit dans la gravure. Prolifique et doué pour la mise en scène, il est surtout connu pour les quarante-six gravures accompagnant le Traité des Instruments de martyre et des divers modes de supplice employés par les païens contre les chrétiens, du père Antonio Gallonio, qui fut un considérable succès d’édition, allez savoir pourquoi.

Moins originale, la Nova Raccolta de li animali piu curiosi del mondo est un recueil de 200 gravures d’animaux plus ou moins exotiques, sans commentaires, publié en 1620. Une dizaine d’entre eux s’apparentent, de près ou de loin, à la licorne. Les gravures d’Antonio Tempesta furent souvent copiées, et ces animaux illustrent, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, de nombreux traités de zoologie.

Notez, en arrière-plan, une autre licorne à la silhouette équine et aux sabots fourchus, assoupie dans le giron d’une jeune vierge. Alicorno en italien, cet animal s’appelle pourtant Renocerons en latin.
Seules ses larges pattes, peut-être inspirée des descriptions classiques parlant de licornes aux pieds d’éléphant, différencient cette licorne de la précédente. À gauche, une jeune vierge sert encore d’appât pour la capturer. C’est toujours un alicorno, mais celui-ci, comme le suivant d’ailleurs, est plutôt un monocerons.
Ces licornes sont les seules dont la corne ressemble à une défense de narval, mais elles semblent néanmoins vivre dans les pays chauds, avec les lions.
L’âne ou onagre (âne sauvage) unicorne des Indes vient des descriptions antiques de Ctésias de Cnide et Elien de Préneste.
Ce loup de mer hilare, aux très larges pattes et à la figure porcine, ne ressemble à rien de connu, mais c’est bien une licorne. On voit d’ailleurs en arrière-plan un de ses congénères tremper la pointe de sa corne dans les eaux fétides, et en faire fuir un serpent et ce qui semble bien être un petit dragon.
Le capricorne de mer, aux pattes arrière palmées, se nourrit de poissons. La source, directe ou indirecte, est en certainement le Camphur décrit par André Thevet dans sa Cosmographie Universelle.
Ceci est un orignal, mais il a quand même un petit côté licorne.
Le Rangifer était un renne à trois bois censé vivre en Scandinavie.
C’est sans doute par erreur que cette créature est baptisée monocerons et alicorno, puisqu’elle a clairement deux cornes. Il s’agit d’un éale, dont les cornes sont orientables à souhait, ce qui est très pratique en combat. Décrit par Pline dans son Histoire Naturelle, l’éale est sans doute à l’origine, comme la licorne, une déformation du rhinocéros, mais il a eu moins de succès. Dommage, l’idée était amusante.
Antonio Tempesta ne confond pas la licorne avec le rhinocéros, représenté cuirassé sur le modèle alors classique d’Albrecht Dürer.

Ces images très réalistes, dans lesquelles l’animal solitaire, de profil, se détache sur un fond vierge ou un discret paysage, sont bien éloignées des complexes mises en scène où saint Georges terrasse le dragon, où Alexandre s’envole dans une nacelle portée par des griffons. Les licornes apparaissent donc à l’observateur, même si cela n’est pas affirmé par le graveur, comme figurées « d’après nature ». La gravure en taille douce, qui se développe à la fin du XVIe siècle, ne fait que renforcer cette impression d’exactitude. Lorsque ces animaux si précisément représentés se voient de plus attribuer un savant nom latin, Unicornu jubatus, Onager indicus ou Lupus marinus, tout incite le lecteur, même en l’absence de texte, à croire en leur réalité.

Cette autre gravure d’Antonio Tempesta, représentant la licorne faisant fuir les serpents en trempant sa corne dans les eaux impures, illustre la devise Non par la force, mais par la vertu.

Antonio Tempesta n’avait cependant pas sur les animaux, et sur les animaux unicornes, d’opinions très tranchées. Sur une gravure un peu touffue montrant Dieu créant les animaux, il n’a représenté aucune des licornes de son recueil, mais a dessiné une girafe unicorne alors que toutes celles de son recueil sont bicornes.

En 1657, un siècle après l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner, parut l’Historia Naturalis de Quadrupedibus du savant polonais Jon Jonston. Bien plus succinct que Gesner, Jonston ne laisse à la licorne que deux pages assez brèves, consacrées pour moitié aux cornes de licornes des cours et des églises d’Europe, pour moitié aux descriptions de deux quadrupèdes unicornes, le Monoceros ou Cartazon et l’âne cornu des Indes. Comme son confrère suisse un siècle plus tôt, le naturaliste polonais contourne pourtant encore soigneusement la question de l’existence réelle de l’animal, tout ce qu’il dit étant une citation d’auteurs antérieurs, principalement Élien de Préneste pour les sources antiques et Ludovico Barthema pour les « modernes ». Il n’affirme donc ni que la licorne existe, ni qu’elle n’existe pas, ni même qu’il doute de son existence. Il reste que, quels qu’aient été ses doutes, et bien qu’il ne cite dans son texte que deux espèces de quadrupèdes unicornes, Jonston a publié ou laissé publier, en annexe de son ouvrage, huit représentations de licornes d’allures très scientifiques, chacune dotée d’un nom savant en latin et en allemand, et clairement inspirées du recueil d’Antonio Tempesta paru trente ans plus tôt. On peut aussi découvrir en feuilletant l’ouvrage trois dragons, un manticore et un griffon, mais de ces créatures essentiellement décoratives, dont les images sont aussi empruntées au recueil de Tempesta, il n’est même pas question dans le texte.

L’existence d’une dizaine de quadrupèdes unicornes a conduit les érudits de la Renaissance, dont beaucoup étaient fascinés par l’étymologie et la question du « vrai nom » des choses à se demander auquel d’entre eux pouvait être attribué le « beau nom de licorne ». Si cette question peut nous sembler aujourd’hui un peu bizarre, elle relève au fond de la même démarche que celle des naïfs qui, de nos jours, se croient ou se disent de gauche mais consacrent toute leur énergie non à transformer les réalités sociales mais à changer les mots utilisés pour les décrire. S’il y a une leçon à retenir des délires étymologiques de la Renaissance, c’est que si les mots permettent des jeux intellectuels amusants, ils n’ont, au fond, guère d’importance.

Jérôme Bosch

Au début du XVIe siècle, pas moins de huit animaux unicornes, six quadrupèdes et deux créatures aquatiques, apparaissent sur le fameux triptyque de Jérôme Bosch, Le Jardin des délices.

Vous pouvez essayer de les retrouver avant de lire la suite !
(vous verrez mieux les détails en allant sur Wikipedia, pour voir l’image en très haute résolution)

Et donc, voici les licornes :

Sur l’aile gauche, Le Paradis terrestre, une fine cavale blanche boit l’eau du fleuve paradisiaque en y trempant la pointe de sa corne élégamment spiralée, conformément à l’allégorie de la purification des eaux. A ses côtés, un étrange cerf porte un unique bois au milieu du front. Biche, cerf, singe ou éléphant, les animaux qui les accompagnent n’ont rien de fantastique. Sur cette même aile, une licorne noire sort la tête de l’eau, mais cette créature à corps de poisson, à une date où le narval n’était guère connu en Europe, doit être vue comme l’un des fruits de l’imagination fertile du peintre. Elle porte, malgré sa couleur et son habitat marin, la classique barbichette.

Sur le panneau central, Avant le déluge, en haut à gauche, un grand poisson pique de sa très longue corne ce qui est sans doute un fruit, peut-être une myrtille.

Cinq quadrupèdes unicornes, au moins, participent à la farandole autour du bassin. Une blanche licorne à la silhouette de biche arbore une fine et longue corne spiralée. Un cheval à la robe immaculée monté par un homme nu, a, comme quelques autres des animaux de cette inquiétante ronde, une  corne curieusement ramifiée ; nulle part ailleurs on ne trouve de licorne ainsi armée, et c’est bien ici, comme pour la licorne de mer de l’aile gauche, l’imagination foisonnante de Jérôme Bosch qui explique cette étonnante caractéristique. Un autre cheval, un alezan très fin, est armé d’un unique bois de cerf. Enfin, côte à côte, marchent une panthère à tête de chat et à la fine corne incurvée, et un animal inclassable, au poil fourni jusque sur sa corne.

Le peintre fit preuve, en dessinant ces huit créatures, de son imagination habituelle, mais il ne s’en inspira pas moins de la licorne telle que les lettrés d’alors se la représentaient. La belle cavale qui, sur le panneau du paradis terrestre, trempe le bout de sa corne dans la rivière a ainsi la couleur blanche, la silhouette équine, les sabots fendus et la corne spiralée de la licorne archétypale. De même, si le noir unicorne aquatique du paradis terrestre est une création de Bosch, il n’en a pas moins la tête mi-équine, mi caprine, la petite barbiche et la longue corne torsadée caractéristiques des licornes terrestres. La biche unicorne du panneau central est là encore assez proche de certaines représentations de l’époque, et s’il n’y avait leurs étranges cornes ramifiées, poilues ou divisées, les autres unicornes de ce tableau ne seraient que de très ordinaires licornes.

On note cependant, mais peut-être ai-je mal regardé, l’absence de démons unicornes sur le panneau de droite, l’enfer.

Détail du panneau central d’un autre triptyque de Jérôme Bosch, les Saints Ermites, au palais des doges de Venise.
Jérôme Bosch a peint deux triptyques sur le thème du Jugement Dernier. Sur le panneau de gauche de celui qui se trouve au musée Groeninge de Bruges, un homme nu chevauche une licorne des plus classiques, excepté pour sa couleur rouge.
Je n’ai pas trouvé de diable unicorne chez Jérôme Bosch, mais peut-être n’ai-je pas assez bien cherché. Celui-ci a été peint par son contemporain Hans Memling, sur le triptyque du Jugement Dernier, qui se trouve au musée de Gdansk, en Pologne.

Où peut-on voir des licornes ?

Les chasseurs de licorne, tant ceux qui travaillaient en bibliothèque que ceux qui traquaient l’animal sur le terrain, l’ont aperçu sur tous les continents. Il est donc possible de dresser une carte de son habitat, et même de s’intéresser à ses migrations.

On distingue, en étudiant l’habitat attribué à diverses époques à la licorne, une constante et un mouvement. D’une part, l’unicorne fut toujours associée à deux régions, dont la localisation et les frontières sont il est vrai restées longtemps assez floues, l’Inde et l’Éthiopie. Un incunable  tout imprégné encore de pensée médiévale assure que « Éthiope est une région qui est située vers la partie de midi, où il y a multitude de bêtes venimeuses comme serpents, basilics, grands dragons et aspics, et il y a des licornes et de bêtes cruelles à si grand abondance qu’il semble que ce soient fourmis qui saillent d’une fourmilière tant y en a ». Quelques feuillets plus loin, nous apprenons que « en Inde sont licornes, éléphants et dragons en grand multitude et que autrefois on. En voit tant en une journée qu’on ne les peut nombrer[1] ». 

Cette première cosmographie est encore riche de merveilles, fontaines miraculeuses et peuples monstrueux, auxquelles les savants de la Renaissance refuseraient bientôt de croire, mais la licorne survécut tant aux savants qu’aux dragons. En cela, elle ressemble au griffon dont les aires, faute d’une trop hypothétique Hyperborée, furent reléguées dans les montagnes de l’Inde et du Caucase.

Sur cette miniature de la fin du XVe siècle, la création est organisée géographiquement. Les animaux d’Occident émergent d’un feuillage touffu, ceux d’Orient, éléphant et licorne, d’une forêt plus aérée.
Bibliothèque de l’Arsenal, ms 662 Res

L’habitat de la licorne, comme celui des Amazones auxquelles on peut s’étonner qu’elle n’ait jamais été associée, fut aussi sans cesse repoussé aux bornes de l’univers connu, pour en marquer la limite. Quand les côtes de l’Afrique furent explorées puis colonisées, la bête s’enfuit vers l’intérieur des terres. Quand les blancs commencèrent à manquer sur les cartes de l’Ancien Monde, elle franchit les océans pour réapparaître sur les terres nouvellement découvertes, ou sur d’’autres qui ne le seraient jamais. Il et donc tentant de dresser une carte de ces voyages.

Jusqu’au XVIIe siècle, les témoignages concernant l’Éthiopie sont les plus fréquents, les plus remarqués étant ceux de Luigi Barthema et du père Jérôme Lobo, mais quelques voyageurs ont aussi pu observer l’animal en Inde. Bien que visiblement de la même espèce, les unicornes du nouveau monde sont plus septentrionales, présentes essentiellement au Canada.

En 1516, sur un portulan de Vesconte Maggiolo, les côtes de l’Amérique sont assez bien dessinées, mais, faute sans doute de témoignage suffisamment solide, le cartographe ne s’est pas encore risqué à dessiner les occupants de ce continent encore mystérieux. L’Afrique et l’Asie, mieux connues, sont peuplées de chameaux, lions, éléphants, licornes et dragons.

La mappemonde de Petrus Plancius, en 1594, fut la première à exploiter les quatre coins du cadre rectangulaire pour y montrer les peuples et la faune des différentes régions du monde, procédé qui allait être repris par de nombreux cartographes. Les créatures merveilleuses y sont peu nombreuses. En terre australe, baptisée Magallanica, un petit dragon et un grand oiseau inidentifiable observent une nombreuse troupe d’aborigènes chargeant à dos d’éléphant. En Asie, un oiseau de paradis, dénué de pattes puisqu’il ne se pose jamais à terre, survole une scène de bataille tandis qu’une licorne trempe la pointe de sa corne dans les eaux d’un fleuve.  Cette carte fut un considérable succès de librairie, et toutes les grandes bibliothèques d’Europe en ont un exemplaire. Quelques-uns sont de simples gravures en noir et blanc, mais la plupart des acheteurs ont opté pour l’édition de luxe, coloriée à la main. Comme il était de coutume, les peintres  palliaient un peu à l’ennui et personnalisaient chaque copie en changeant un peu les couleurs. Crocodile et oiseau de paradis prennent toutes les teintes de l’arc en ciel, rhinocéros, girafe et éléphant passent par diverses nuances de blanc, de beige et de gris, mais les licornes sont, sur la douzaine d’exemplaires que j’ai pu consulter en ligne, invariablement blanches, ou tout au plus gris pâle.

Il faut des circonstances exceptionnelles, comme un hiver très dur, pour que des licornes fassent leur apparition en Europe. En Mars 1635, la gazette de Théophraste Renaudot rapporte de Silésie que « le froid est si grand en ce pays… que les loups affamés courent ici autour à vingtaines, ce qui fait qu’on n’ose cheminer qu’en troupes et en armes. Plusieurs assurent aussi avoir vu un animal tel qu’on dépeint la licorne, dans la grande forêt de Prinkenau[2] ».

La licorne, bien sûr, se rencontre dans les pays imaginaires et souvent parodiques. Le roi Arthur en a ramenée une de l’Île du nain géant dans le Chevalier au Papegau, Amadis de Gaule en a vu dans l’Île Ferme. Dans un passage moqueur de The Obstinate Lady, Aston Cockayne, en 1657, décrit ainsi le fabuleux royaume des Antipodes :

I will give you the situation of the country. Some of the ancient geographers, as Heliodorus, Amadis de Gaul and Palmerin d’Oliva, affirm it to lie a thousand Italian miles from Istmos at Corinth; but some modern writers as Don Quixote, Parismus, Montelion and Merlin say it is a peninsula in Arabia Felix, where the Phenix is. But learned Hollingshed affirms, the South indiaes are separated from Armenia by the Calydonian forest, from Asia minor by the Venetian Gulf and from China by a great brick wall. There, instead of cherry-stones, children play with pearls. And, for glass, the windows are of broad diamonds. Hunters have no horns but the unicorns.

Le Siècle des Lumières ne s’intéresse guère à la licorne, et les voyageurs d’alors ont peu vu un animal auquel ils ne croyaient guère, peut-être parce qu’ils ne le cherchaient pas. Au XIXe siècle, entre romantisme et orientalisme, les rapports redeviennent nombreux, quoique toujours de seconde main. La licorne des Indes s’est réfugiée sur les contreforts de l’Himalaya ; sa cousine africaine, presque éteinte en Abyssinie, survit au sud du continent, ou du moins dans l’imaginaire des Boers.

Ces licornes, qui n’ont plus rien de commun avec le lourdingue rhinocéros, s’apparentent plutôt à la légère antilope. En 1863 encore, George Percy Badger, le traducteur anglais des voyages de Luigi Barthema, affirme croire à l’existence de la licorne, « dans les régions inexplorées de l’Afrique centrale ou dans les montagnes du Thibet ». Et lorsque la très sérieuse Revue Britannique doit constater, en 1827, que les rumeurs de la présence de licornes au Tibet sont vraisemblablement infondées, elle en conclut que cet animal ne peut habiter que « dans l’imagination des poètes et des romanciers » ou… « dans l’Océanie, dont la zoologie n’est pas encore entièrement connue[3]».


[1] C’est le secret de l’histoire naturelle, contenant les merveilles et choses mémorables du monde, slnd, ch XVII, fol 19, Bibliothèque Nationale, Rés. S 741. Une autre édition tout aussi rare se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, 8° S 8627.
[2] La Gazette, Nouvelles ordinaires du troisiesme mars 1635.
[3] Revue Britannique, 1827, t.XIII, p.372.

La girafe et le bison unicornes

Sur les fresques et tapisseries de la Renaissance, la girafe, que l’on connaissait mal, est parfois représentée avec une corne unique. Dans les ouvrages d’histoire naturelle, c’est parfois le bison, pourtant plus proche.

L’un des tweets les plus partagés durant l’année 2018 demandait « comment se fait-il que les girafes soient réelles et pas les licornes. Le plus plausible est-il un cheval avec une corne ou un chameau-léopard-souris avec un cou de 12 mètres ? ». Son auteur, Kyle Brown, n’était pas le premier à faire cette remarque.

Lorsque les savants de la Renaissance firent un premier tri dans la vaste ménagerie du bestiaire médiéval, griffons et sirènes furent assez vite éliminés. D’autres créatures qu’ils n’avaient pu observer, mais qui semblaient relativement plausibles, ne restèrent dans leurs ouvrages qu’au bénéfice du doute. Parmi elles la licorne, mais aussi la girafe au trop long cou, que les bestiaires appelaient caméléopard et dont certains assuraient qu’elle était issue du croisement entre un chameau et un léopard (lui-même issu du croisement entre un lion et un pard, mais c’est une autre histoire). La fine licorne apparaissait moins extraordinaire et donc plus probable que la ridicule girafe ou le cauchemardesque rhinocéros.

Les cas de la girafe et du rhinocéros furent cependant vite réglés, les témoignages de voyageurs s’avérant bien plus nombreux et concordants que pour la licorne, et les premiers spécimens débarquant en Europe. On vit une girafe à Rome en 1486, offerte à Laurent de Médicis par le sultan d’Égypte, et un rhino à Lisbonne en 1515, dont je parle en détail dans mon livre, car c’était pour beaucoup une licorne.

La girafe de l’Historia animalium de Conrad Gesner, en 1551.

La girafe restait cependant assez mal connue. Celle représentée dans l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner, en 1551, a de vraies cornes, et non les protubérances couvertes de poils du véritable animal. Certains artistes de la Renaissance l’ont même dessinée unicorne. Contrairement à la licorne, la girafe unicorne ne se rencontre pas isolée, mais au sein de vastes fresques du monde animal, la création du monde, Adam nommant les animaux, l’embarquement dans l’Arche, où elle voisine parfois avec une plus classique licorne. Elle ne côtoie en revanche jamais de girafe normalement bicorne, ce qui confirme bien qu’il y a là une inexactitude dans la figuration de l’animal générique, et non une variété de girafe unicorne tenue pour distincte.

Cette erreur a été commise par Raphaël dans la série de fresques du Vatican représentant la Création du Monde. Très connue dès le XVIe siècle, fréquemment reproduite en gravures, la fresque de Raphaël a inspiré d’autres artistes qui répétèrent cette erreur. Parmi eux, les tisserands flamands qui réalisèrent pour le roi de Pologne Sigismond la série de tapisseries animalières qui décorent encore aujourd’hui le palais du Wawel, à Varsovie. Sur ces plus de quarante tentures, on voit, outre quelques classiques et blanches licornes, une demi-douzaine de girafes, toutes unicornes. L’une est, avec un lynx, la vedette d’une tapisserie que des catalogues hésitants appellent tantôt Le lynx et la girafe, tantôt Le lynx et la licorne. Les autres apparaissent à l’arrière-plan de plusieurs scènes. Ici, une licorne s’apprête à tremper la pointe de sa corne dans un lac infesté de serpents, là, des griffons combattent des panthères.

Quelques girafes unicornes se promènent aussi, bien plus discrètes que les licornes du premier plan, sur une autre série de violentes tapisseries animalières, celles qui qui ornent les murs du palais Borromée à Isola Bella, sur le lac Majeur.
Alors que je faisais des recherches pour ce livre, j’ai vu passer sur internet la photographie d’une tapisserie, certes de moins bonne facture, mais du même style et de la même période, sur laquelle on voit en premier plan une girafe unicorne, et au second plan une scène classique de chasse à la licorne à l’aide d’une jeune vierge. N’en ayant jamais entendu parler auparavant, j’ai partagé la photographie sur les réseaux sociaux en demandant si quelqu’un savait où se trouvait cette tenture. J’ai très rapidement été contacté par son propriétaire anglais, désireux de savoir si je voulais l’acheter. La toile était bien trop grande pour mon appartement parisien, et sans doute trop chère pour mon budget.

Adam nommant les animaux (désolé, je n’ai pas de meilleure image).
Florence, Galleria dell’Academia

Les girafes les plus étonnantes sont néanmoins celles qui, sur la tapisserie d’Adam nommant les animaux de Florence, défilent en couple devant le premier homme. Le front de la femelle est armé d’une petite corne spiralée à la manière de celle des licornes, tandis que le mâle arbore un très modeste bois de cerf. La girafe y est donc un peu biche et un peu licorne, mais ne se confond avec aucun de ces animaux qui participent tous également au défilé. 

Un animal unicorne n’avait, pour les hommes de la Renaissance, rien d’inconcevable ni même de réellement remarquable. Ceux qui ont dessiné ces girafes avaient une certaine connaissance de l’animal, de son long cou, de sa robe tachetée, mais ils n’avaient certainement rien lu d’une corne unique sur laquelle nul n’avait jamais rien écrit. Cela ne les empêcha nullement d’imaginer unicorne le mystérieux camelopardal ou caméléopard – notre girafe.

Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme, XIVe siècle.
Bibliothèque de Leiden, ms BPL 14A, fol 55v.

Dans la Guerre des Gaules, Jules César décrit l’urus, dont le nom a donné auroch mais qui était peut-être un bison. Ce bœuf sauvage de la forêt hercynienne se capture en le faisant tomber des fosses couvertes de branchages. Même si César ne le précise pas, ses cornes, qui sont des vaisseaux à boire recherchés, sont de l’avis général au nombre de deux. Sur un manuscrit du XIVe siècle du bestiaire flamand de Jacob van Maerlant, Der naturen Bloeme, le puissant animal est cependant représente avec une unique et impressionnante corne.
À la Renaissance, bison d’Europe ou auroch, la distinction entre les deux espèces n’étant pas toujours évidente, sont parfois imaginés avec une corne unique, comme sur l’atlas Vallard, un luxueux ensemble de cartes du milieu du XVIe siècle, voire confondu avec le rhinocéros – si du moins on interprète ainsi l’affirmation du savant anglais Edward Wotton, selon laquelle on croise des rhinocéros dans les forêts d’Europe centrale[1]. En 1587, le médecin italien Antonio Anguisciola classe aussi le bison parmi les quadrupèdes unicornes[2]. Pour la plupart des auteurs cependant, et pour le célèbre et plus volumineux qu’on ne le pense dictionnaire d’Ambrosio Calepino, les spécimens unicornes sont relativement rares[3]. L’existence de bisons unicornes est encore confirmée au XVIIe siècle dans une savante dissertation, de Basilisco, unicornu, phoenice, Behemoth, Leviathan, dracone, araneo, tarantula et ave paradisi, publiée en 1669 par Georg Kaspar Kirchmaier, qui vivait pourtant en Saxe, pas trop loin des coins à bisons. Pour Conrad Gesner, citant un témoin oculaire de ses amis, ce sont les chamois des tatras, au sud de la Pologne, qui sont souvent unicornes.

Une corne unique n’étant pas pour les hommes du Moyen Âge quelque chose de vraiment étonnant, des enlumineurs en ont parfois armé le front d’autres créatures. Le bonnacon est un quadrupède du bestiaire médiéval dont la seule originalité est habituellement qu’il pète des flammes empoisonnées. Sur un manuscrit anglais du XIIIe siècle, le ms Royal 12 F XIII de la British Library, cet animal habituellement bicorne est aussi dessiné avec une seule corne, et mais c’est là, je crois, un cas unique. Sur un rouleau de prières anglais du XVe siècle, c’est le griffon.

Dans le monde arabe, c’est le tigre qui a parfois une corne, là encore sans que les manuscrits ne disent quoi que ce soit à ce sujet. Sur une copie du Livre des Merveilles, le fauve arbore au sommet de la tête un appendice dont on ne sait trop si c’est une corne ou un toupet de poils, montrant sans doute une confusion entre panthère et rhinocéros. Sur un manuscrit de l’Historia Plantarum, encyclopédie médicale traduite de l’arabe, qui se trouve à Rome à la bibliothèque Casanatense, la panthère a pris son allure occidentale, robe claire et taches multicolores, mais elle est armée d’une une corne blanche, de longueur modeste mais spiralée comme celle d’une licorne.

[1] Edward Wotton, De differentiis animalium, Paris, 1552, lib V, fol 75r.
[2] Antonio Anguisciola, Compendium Simplicium et Compositorum Medicamentorum, Piacenza, 1587, p.175.
Christophore Hartknoch, Alt und neues Preussen oder preussischen Historien, Francfort, 1684, pp.211-213.
[3] Thomas Bartholin, De Unicornu Observationes Novæ, Padoue, 1645, p.109.

Une licorne au long cou sur un manuscrit persan du XVIIe siècle.
Manchester University, Persian ms 3, fol 254r

Licornes de la lune et des étoiles

Faute de trouver des licornes sur notre bonne vieille terre, certains sont allés les chercher dans le ciel, où une constellation de la licorne rejoignit, au XVIIe siècle, les figures plus connues que sont le Sagittaire ou le Capricorne. Au XIXe siècle, c’est sur la lune que l’on a voulu voir des licornes.

Le capricorne, et plus rarement le bélier, avaient déjà parfois, depuis le Moyen Âge, des allures de licorne. Quelques graveurs de la Renaissance ont représenté la vierge zodiacale accompagnée d’une licorne. Ces unicornes n’étaient cependant là que par accident, et ce n’est qu’au XVIIe siècle que la licorne, ou plus précisément le monoceros, prend formellement place sur les cartes du ciel.

Le cartographe et astronome Petrus Plancius (1552-1622), suite aux observations des navigateurs hollandais, entreprit en effet de compléter la cartographie céleste. Il définit et donna des noms bien européens aux constellations australes, et ajouta en outre aux cartes célestes quelques figures difficilement visibles, faites d’étoiles lointaines et un peu floues. Certaines ont été oubliées, d’autres sont restées, comme le Monoceros. Située juste en dessous de Canis Minor, cette licorne se retrouve, sur bien des atlas, à porter sur son dos un petit chien ; c’est assez mignon.

En 1908, William Butler Yeats avait le grade de Monoceros de Astris dans la société secrète de la Golden Dawn, mettait des licornes et des étoiles sur ses ex libris, et publia une pièce intitulée La Licorne des étoiles. Les seules licornes que l’on y croise, nombreuses et violentes, sont dans les rêves de pureté et de destruction de l’un des personnages, Martin.

Il n’était de toute façon pas besoin de monter jusqu’aux étoiles pour trouver des licornes. Les deux voyageurs qui, au XVIIe siècle, avaient foulé le sol lunaire,  Domingo Gonsales[1] et Savinien de Cyrano de Bergerac[2], y avaient observé bien des curiosités, mais nul quadrupède unicorne. Deux siècles plus tard, les progrès de l’imagerie scientifique allaient permettre de les découvrir.

Le New York Sun, un quotidien à sensation américain, publia au mois d’août 1835 une série de lettres d’Andrew Grant, secrétaire de Sir John Herschel, l’un des astronomes les plus connus de l’époque. Depuis l’Afrique du Sud, où les savants venaient d’installer le plus puissant télescope jamais construit, il y décrivait les merveilles que les dernières inventions techniques avaient permis d’observer sur la surface de notre satellite. On y voyait des montagnes de cristal, des fleuves, des lacs, des forêts, et bien évidemment plusieurs espèces d’oiseaux et de mammifères. Des castors marchaient sur leurs pattes arrières en portant leurs petits dans les bras, des cerfs blancs à corne noire et des licornes galopaient sous les palmiers. La licorne de lune « est de couleur bleu métallique, de la taille d’une chèvre, avec une petite barbichette et une corne légèrement inclinée vers l’avant. Seul le mâle est armé d’une corne ; la femelle n’en a pas mais sa queue est plus longue. Ces animaux vivent en troupeau sur les coteaux escarpés en bordure de la forêt. Ces licornes ont l’élégance et la rapidité de l’antilope, galopant à grande vitesse et sautent comme de jeunes agneaux[3]». Ces licornes de lune tenaient, par leur barbichette, de la créature légendaire, mais aussi, par leur allure d’antilope, de l’animal unicorne que certains cherchaient alors en Afrique ou en Asie. La couleur bleue métallique était une innovation intéressante, le détail qui ne s’invente pas. Les créatures sélénites les plus fantastiques et les plus discutées dans la presse étaient néanmoins des hommes de petite taille, dotés d’une fine fourrure, d’ailes de chauve-souris et d’une libido débordante et volontiers aérienne. Civilisés, ils vivaient en communauté hiérarchisées et bâtissaient des temples coniques.

Ces articles connurent un immense succès populaire, faisant doubler durablement le tirage du New York Sun, et ce même après que, en septembre, la rédaction eut reconnu que tout cela n’était qu’un canular.

Andrew Grant n’existait pas. Découvrant ces articles avec plusieurs mois de retard, à son retour d’Afrique du Sud, le tout à fait réel astronome Sir John Herschel prit l’affaire avec un flegme très britannique mais dut, jusqu’à la fin de ses jours, répéter régulièrement lors de ses conférences que, non, il n’avait pas vu de licornes et d’hommes chauve-souris s’ébattre sur la lune.

Les articles du New York Sun signalaient également la présence sur la lune de petits bisons, sans préciser qu’ils étaient unicornes, mais c’est ainsi que les imagina l’artiste italien qui réalisa en 1836, après que le canular avait été éventé, une série d’illustrations de toutes ces découvertes. Il dessina des licornes non pas bleu acier mais rousses, ainsi que l’on imaginait alors les antilopes unicornes d’Afrique du Sud.

Les astronautes qui, un siècle et demi plus tard, ont posé le pied sur notre satellite n’ont rien vu – ou alors on nous cache quelque chose, ou ils n’y sont pas vraiment allé, ou les deux. D’ailleurs, vous avez sûrement remarqué qu’il y a trois lunes sur le blason de la Dame à la licorne, et que les licornes d’Éthiopie vivaient dans les montagnes de la lune – qui n’existent pas vraiment non plus, mais c’est une autre histoire.


[1] Francis Godwin, The Man in the Moone, 1638.
[2] Savinien de Cyrano de Bergerac, Histoire comique des états et empires de la lune, 1657.
[3] The New York Sun, 26 août 1835.