IAs, illustration et création de jeux de société
AIs, boardgame illustration and boardgame design

Ces dernières semaines, l’un des sujets les plus discutés dans le cadre de mes deux métiers, l’enseignement et le jeu, a été l’émergence, certes attendue mais plus précoce et plus rapide que prévue, des intelligences artificielles. S’ils peuvent encore plus ou moins repérer les devoirs rédigés par ChatGPT, les profs devinent que cela ne va pas durer et qu’il va falloir adapter d’abord nos procédés d’évaluation pour contrer les tricheurs, et assez rapidement le contenu des enseignements pour le rendre plus utile dans un monde ou les capacités de synthèse et de réflexion des machines sont en passe de dépasser les nôtres – en gros, moins de maths, de langues, de littérature et d’économie, et plus de bricolage, de mécanique, de cuisine et de couture. Côté jeu, ce sont surtout les illustrateurs qui s’inquiètent de perdre leur boulot, remplacés par Midjourney et ses potes, mais je pense que les auteurs de jeux comme moi devraient aussi commencer à se poser des questions. Ce blog étant plus destiné aux joueurs qu’à mes élèves et collègues enseignants, c’est de l’impact des IAs sur le monde du jeu, et des réactions possibles, que je vais surtout discuter ici.

L’arrivée brutale sur le web – enfin, sur Discord – de Midjourney, il y a un peu plus d’un mois, a suscité, dans l’ordre, la curiosité, la surprise, l’émerveillement puis l’inquiétude et, parfois, la révolte. Pour analyser correctement les impacts possibles d’une telle technologie, il faut certes certes être un peu sociologue et historien, ce que je suis, mais surtout spécialiste du cerveau de l’homme et de celui des ordinateurs, domaines où je suis totalement incompétent. Malgré ou à cause de cette double incompétence, il me semble pourtant que les commentaires lus ici et là proviennent soit d’artistes qui ne réalisent pas vraiment ce que font les ordinateurs, voire le disqualifient par principe, soit de geeks qui ne voient que la performance technique de ces logiciels, effectivement impressionante, en ignorant plus ou moins délibérément les dimensions sociales et humaines.

Sci Fi boardgame cover, by Midjourney

Tout le monde, donc tous les auteurs de jeu, tous les illustrateurs, tous les éditeurs, a fait joujou avec Midjourney, parfois aussi avec Stable Diffusion. Ces outils sont d’une puissance effrayante, du moins pour qui parvient à les apprivoiser car je semble être assez mauvais à ce petit jeu, qui demande peut-être un apprentissage pour lequel je ne suis guère motivé. Les éditeurs se sont pris à rêver de jeux aux illustrations vite faites et quasi-gratuites, les auteurs à de jolis prototypes et les dessinateurs ont commencé à cauchemarder. L’inquiétude est particulièrement forte chez les illustrateurs de jeux car l’un des principaux arguments imaginés par les artistes qui veulent se rassurer est que les images artificielles seraient destinées à rester sans âme, sans émotion, sans intention. Ces caractéristiques essentielles dans bien des domaines n’ont en effet jamais été exigées dans le jeu de société, où l’art ne cherche qu’à être illustratif.

Je crains malheureusement que même cet argument soit un peu vain, et que tous les artistes graphiques soient à relativement court terme menacés, pour beaucoup dans leur métier, pour tous dans la manière dont ils l’exercent. La question est en effet moins de savoir jusqu’où l’ordinateur peut imiter l’humain, que de savoir dans quelle mesure nous fonctionnons différemment des intelligences artificielles, nous sommes capables de faire des choses qui leur resteront étrangères. Comme je l’ai dit, je ne suis spécialiste ni du cerveau humain, ni du raisonnement des machines, mais je ne suis pas sûr que la différence soit si grande et que les émotions les plus subtiles restent longtemps hors de portée des logiciels de dessin – quiconque a regardé un coucher de soleil sur une plage sait qu’il n’est nul besoin de ressentir une émotion pour la transmettre. Côté texte, ChatGTP commence à faire de l’humour, même s’il manque encore de subtilité dans ce domaine.

Quoi qu’il en soit, même si les illustrateurs de jeux ne sont sans doute pas les seuls menacés, ils sont parmi les premiers sur la liste. La réaction néo-luddiste à laquelle on assiste sur les réseaux sociaux, les artistes demandant aux éditeurs de les rejoindre dans un refus d’avoir recours à des IAs « malhonnêtes » parce qu’elles travailleraient à partir d’une base de données d’œuvres existantes et pour beaucoup juridiquement protégées, me semble mal fondée, vaine, et sans doute contreproductive. Mal fondée parce que, du moins pour la plupart d’entre eux, les artistes humains ne fonctionnent pas différemment, s’inspirant de tout ce qu’ils ont vu, voire étudié, et ne font pas toujours plus original que les IAs. Vaine parce que si, à qualité équivalente, l’art artificiel est moins cher que l’art humain, il finira nécessairement par emporter la plus grande part du marché, les créateurs humains ne jouant plus qu’un rôle marginal, comme cela a été le cas dans le textile. Les artistes, j’en connais aussi, qui s’interrogent sur leur future complémentarité avec l’ordinateur, ou sur les marchés de niche qui resteront protégés, auront plus de chances de s’en sortir. Si les tisserands ont quasiment disparu, les traducteurs sont toujours là, certes moins nombreux qu’il y a quinze ans, et travaillent avec les machines car personne ne paie plus cher pour avoir une traduction authentique intégralement faite à la main. Et ne me dites pas que la traduction est une tâche purement technique, elle est bien souvent aussi littéraire que la simple écriture.

L’arrivée de Midjourney et ChatGPT m’a pris, comme tout le monde ou presque, par surprise. Bien peu semblent avoir anticipé le pourtant inévitable progrès des IA, et leur capacité à faire des tâches créatives de plus en plus complexes. À ce rythme, je ne serais pas étonné que, d’ici quelques années, voire seulement quelques mois, Midjourney nous peigne des Picasso et des Rembrandt de bonne tenue, et ChatGPT écrive des inédits de Shakespeare et de Dostoievski parfaitement crédibles. Ces IA sont pour l’instant spécialisées, mais les prochaines générations seront polyvalentes, et donc capables de s’attaquer aux domaines des touche-à-tout créatifs que sont, par exemple, les auteurs de jeu. J’espère avoir tort, mais si je devais parier sur quand les IAs seront capables de concevoir entièrement un jeu de société qui soutienne la comparaison avec ceux des auteurs professionnels comme moi, je dirais, au doigt mouillé, d’ici 1 ou 2 ans. Les machines seront aussi bientôt capables d’écrire un article comme celui-ci, plus fouillé, avec plus de références et moins de fautes de frappe.

Nous avons longtemps cru le travail artistique et intellectuel protégé d’un progrès technique qui n’aurait affecté que les tâches manuelles et répétitives. Dans le futur rêvé de mon enfance, celui des trente glorieuses, les robots construisaient les bâtiments, travaillaient en usine à la chaîne, s’occupaient parfois du nettoyage, mais il ne serait venu à l’idée de personne qu’ils peindraient bientôt des tableaux et écriraient des poèmes. C’est  l’inverse qui se produit, et comme ce que l’on ne sait pas ou mal automatiser est aussi ce qui reste le plus cher, nous pourrions aller vers un monde où les plombiers, les livreurs et les femmes de ménage seront mieux payés que les artistes et les ingénieurs – ou à tout le moins aussi bien, ce qui ne serait pas nécessairement un mal. Malheureusement, la logique du capitalisme fait que l’alignement a plus de chances de se faire vers le bas. Il va falloir s’adapter – avec mes deux mains gauches, je suis mal barré.

En contrepoint à ces inquiétudes, on croise parfois aussi sur les réseaux sociaux, en particulier dans les milieux geeks, une vision plus optimiste de l’avenir que nous préparent les machines. Les intelligences artificielles seront peut-être capables de résoudre les problèmes écologiques et sociaux générés par l’intelligence, et surtout la connerie, humaine, mais ces problèmes ont peu à voir avec l’art. Si les robots s’occupent du travail manuel, et les ordinateurs du travail intellectuel, cela nous laisserait aussi plus de temps pour le sexe, la drogue, le rock’n roll et les jeux de société. Depuis Aristote impressionné par les progrès de l’agriculture antique, cette prédiction a déjà été faite quelques dizaines de fois, ce qui la rend peu crédible. Surtout, c’est négliger que les activités intellectuelles créatives, qu’il s’agisse de musique, de peinture, d’écriture ou de création de jeux, sont rarement vécues comme des travaux pénibles. La véritable peur des artistes n’est pas de perdre leurs droits d’auteur, c’est de perdre leur plaisir d’auteur. Si recourir aux machines pour échapper à des tâches pénibles est une bonne chose que nous semblons avoir plus de mal que prévu à faire, les voir prendre en charge les activités créatives en est une autre, plus problématique. Je n’irai pas plus loin ici sur les conséquences sociales de ces évolutions, qui dépendront grandement du contexte politique, lequel ne me semble pas nécessairement des plus favorables aux travailleurs.

J’espère un peu me tromper en estimant que les intelligences artificielles vont bientôt, au moins dans les domaines artistiques, produire des résultats aussi créatifs que ceux des artistes de chair et d’os, et indifférenciables de ces derniers. Quand bien même je me tromperais, je suis néanmoins convaincu que vouloir arrêter les IAs, ou se réfugier dans un petit monde où l’on ferait comme si elles n’existaient pas, est totalement vain – sans doute l’adjectif que j’ai le plus utilisé dans cet article – et ne bénéficiera donc à personne.

Comme tous les journalistes ayant récemment écrit sur les IAs, j’ai demandé son opinion à ChatGPT, mais contrairement à la plupart, j’ai choisi d’attendre d’avoir terminé de rédiger la mienne. Sa première réponse lorsque je lui demandé « quels seront les effets des IAs sur la création et l’illustration de jeux de société? » était centrée sur le contenu des jeux, point intéressant mais que je n’ai pas vraiment abordé dans mon article. Je je lui ai donc ensuite demandé « quels seront les effets des IAs sur le travail et l’emploi des auteurs et des illustrateurs de jeux de société ? ».  Ses prévisions, que voici, sont plus mesurées que les miennes, ce qui est logique puisqu’elles sont fondées sur une sorte de moyenne des opinions exprimées jusqu’à la fin 2021 sur le sujet – mais l’ordinateur nous conseille quand même d’être formés et préparés !

Il est difficile de prédire exactement comment l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pourrait affecter le travail et l’emploi des auteurs et illustrateurs de jeux de société. Cependant, il est possible que l’IA puisse être utilisée pour automatiser certaines tâches de création de jeux de société, comme la génération de concepts de jeu ou la création d’illustrations de base. Cela pourrait entraîner une réduction de la demande de travailleurs humains pour ces tâches précises, mais il est important de noter que l’IA ne peut pas remplacer complètement l’ingéniosité et la créativité humaines.
Il est possible que l’IA puisse également être utilisée pour améliorer le travail des auteurs et illustrateurs en leur fournissant des outils et des ressources pour faciliter leur travail. Par exemple, l’IA pourrait être utilisée pour générer des idées de jeux ou pour aider à la création de illustrations de haute qualité.
Il est important de noter que, comme pour tous les domaines professionnels, l’utilisation de l’IA dans la création de jeux de société pourrait entraîner des changements dans les emplois et les carrières des auteurs et illustrateurs. Il est important de continuer à surveiller de près l’évolution de l’utilisation de l’IA dans ce domaine et de s’assurer que les travailleurs concernés sont formés et préparés à ces changements potentiels


These last weeks, one of the hottest discussion topics at my two jobs, teaching and game designing, has been the much faster than expected emergence of artificial intelligence. Teachers still can more or less spot the student assignments made with ChatGPT, but we know it won’t last. We will have first, and very fast, to adapt the way we evaluate the students performances to prevent cheating. Then we must think of a new curriculum which will be more useful in a world where machines’ synthesis and reflexion abilities outsmart ours – probably less maths, languages, literature and economics and more handiwork, mechanics, cooking and sewing. In the boardgaming business, illustrators are already afraid of losing their jobs to Midjourney and its pals, but I think boardgame designers like me should also start to consider the future differently. Since this blog is more often read by boardgamers than by my students and fellow teachers, I will mostly discuss below the possible effects of the new AIs on the boardgaming world, and our possible reactions. 

The sudden arrival of Midjourney on the web – well, on Discord – , more or less a month ago, has generated first curiosity, then surprise, wonder, concern and, sometimes, revolt. To correctly analyze the possible effects of such a technology, one should of course be a bit of a historian and sociologist, which I am, but also a specialist in neuroscience and computer science, two domains in which I am largely incompetent.  Despite, or because of, this double ineptitude, it seems to me that most of the comments I’ve read these last weeks  come from artists who don’t really understand what computers are doing, or disqualify it on principle, or from geeks who see only the impressive technical performance and ignore, more or less deliberately, its human and social implications.

Fantasy family boardgame cover, by Midjourney

Everyone, including every boardgame designer, every boardgame illustrator, every boardgame publisher, has started toying with Midjourney, sometimes with Stable Diffusion. These tools are indeed impressively powerful, at least for those who easily learn how to use them, because I seem to be very bad at prompting and didn’t get anything really convincing. Anyway, publishers started to dream of nearly free and always delivered in time illustrations, designers of nice-looking prototypes, and illustrators got nightmares.

Game illustrators are among the most concerned because the main wishful thinking argument imagined by artists trying to reassure themselves is that artificial images are and will stay soulless, unable to convey intention or emotion. All this has never been required in boardgame art, which is usually purely illustrative. 
I’m afraid that even this argument is vain, and most graphic artists are threatened in a relatively short term, if not in their very job, at least in the way they do it. The question is not how far computers can imitate men, it is whether our brains work really differently from theirs, whether we will keep being able to do things that will stay alien to them. As I have said, I’m not a specialist of human or computer brains and reasoning, but I’m not sure differences are that deep, and I’m not sure conveying subtle emotions will long stay out of graphic AI’s range. Anyone who ever looked at a sunset on the beach knows that one doesn’t need to feel an emotion to convey it. ChatGPT, the text generating AI, is starting to show some humor, even if it’s not very subtle yet.  

Anyway, even if boardgame illustrators are not the only one whose jobs are at stake, they are on the frontline. The reaction of most of my artist friends on social networks has been to ask publishers to restrain from using « dishonnest » AIs who use existing and often legally protected works in their database. This neo-luddism is ill-founded, vain and may be even counter-productive. It is ill founded because, for most of them, human artists don’t work very differently; they get their inspiration from existing art that they have seen and even sometimes studied, and never create in a cultural limbo. It is vain because, if artificial art is as good and cheaper than human one, it will inevitably get the biggest market share, as it happened despite Ludd in the textile industry. Other artists who are wondering about their future complementarity with AIs, or trying to find niche markets that will remain protected, have better odds of getting by. Weavers have almost disappeared, translators are still there, though fewer than fifteen years ago, and work with computers because no one is going to pay a higher price for an authentic hand made translation.  

The emergence of Midjourney and ChatGPT took nearly everyone by surprise. We didn’t foresee the inevitable progress of AIs and, most of all, their ability to do ever more complex creative works. At this pace, I won’t be surprise if in a few years, if not a few months, Midjourney paints rather good Picassos and Rembrandts while ChatGPT writes perfectly credible Shakespeare plays and Dostoievsky novels. Online AIs are so far specialized, but the next generation will be more versatile and able to deal with the work of creative dabblers such as, for example, game designers. I hope I’m wrong, but my bet is that in one or two years such AIs will be able to design a complete boardgame as good as those created by a professional designer like me. Soon they will also be able to write an article like this one, with more references and examples, better spelling and better grammar. 

We have long believed that artistic and intellectual jobs would never be threatened by technical progress and automatization, which could only replacing mundane manual tasks. In my youth, in the sixties, we were dreaming of a world in which robots would construct buildings, work at assembly lines, sometimes clean houses, but no one imagined they would someday draw paintings and write poetry. The reverse is happening, and since what we cannot have machines do for you is usually what’s well paid, we might be entering a world in which plumbers, delivery drivers and housemaids will be better paid than artists and engineers – or at least paid the same, not necessarily a bad thing. Unfortunately, due to the capitalist inner logic, downward changes are more likely than upward ones. Intellectuals will have to adapt; with two left hands, I’ve a feeling I’m not gonna make it.

Contrasting with these worries, one can also read here and there on social networks, especially from hardcore geeks, a more optimistic take on our future life with the machines. Artificial intelligences might be able to solve social and ecological problems created by human intelligences, and even more by human stupidity, but these have little to do with art and creation. If robots take care of manual labor and computers of intellectual tasks, this should leave us more time for sex, drugs, rock’n roll and boardgames. Since Aristotle, who was impressed by the technical progress in ancient agriculture, this prediction has been made several dozens of time, and there’s no reason to believe it will be more accurate this time. This also neglects a very important point : unlike most of the physical tasks executed by machines and robots, creative and intellectual activities are mostly pleasurable. The real issue for most artists is not author’s rights, it’s author’s fun. Having machines taking over mundane and painful tasks can be a good thing, but seems to be more difficult than we expected. Having them take over creative activities is another one, more problematic. I won’t go further about the social impact of these changes. It will strongly depend on the political context, which doesn’t seem to be very favorable to workers, even intellectual ones.

As I said above, I don’t know much about neuroscience or computer science. I might be wrong, and I hope I’m wrong, in thinking that artificial intelligence will soon do creative works as good as that of flesh and blood humans, and impossible to differentiate from it. Even if I’m wrong, however, I’m sure that trying to stop AIs, or to take refuge in a small world from which they are banned, won’t profit anyone. « Vain » is probably the adjective I’ve used the most frequently in this blogpost.

Like all the journalists who recently wrote about AIs, I have asked ChatGPT for its opinion. When asked « what will be the effects of AIs on the design and illustration of boardgames », its answer was mostly dealing with the content of games, an interesting point but not the one I have discussed here. I rewrote my question as « what will be the effects of AIs on the work and jobs of boardgame designers and illustrators? ». His predictions are less violent than mine, which didn’t surprise me since they are based on the average opinion on the issue expressed until the end of 2021. It nevertheless advises us to be « trained and prepared ».  

It is difficult to predict exactly how the use of artificial intelligence (AI) will impact the work and jobs of board game designers and illustrators. However, it is possible that AI could be used to automate certain tasks related to board game creation, such as generating game concepts or creating basic illustrations. This could lead to a reduced demand for human workers for these specific tasks, but it is important to note that AI cannot completely replace human ingenuity and creativity.
It is possible that AI could also be used to enhance the work of board game designers and illustrators by providing them with tools and resources to facilitate their work. For example, AI could be used to generate game ideas or help create high-quality illustrations.
It is important to note that, as with all professions, the use of AI in board game creation may lead to changes in the jobs and careers of designers and illustrators. It is important to continue to closely monitor the evolution of AI in this field and ensure that affected workers are trained and prepared for these potential changes.

Pas d’excuses !
No excuses !

Les commentaires, un peu moqueurs mais polis et nuancés, que j’avais posté sur les réseaux sociaux sous le programme d’un colloque sur « la médiation par le jeu » dans lequel il était question de « jeu pédagogique », du jeu comme « outil d’inclusion et de sensibilisation », de « compétences transversales » et d’ « apprentissage au sens large », ont enclenché une discussion intéressante avec certains des participants. Ils m’ont aussi valu, sur twitter et en message personnel, quelques réactions très violentes, voire insultantes. Je voudrais donc expliquer encore une fois pourquoi j’ai décidé, depuis quelques années, de ne plus laisser passer les discours fumeux et faussement modernes sur l’utilité sociale ou pédagogique du jeu.

J’ai eu une éducation mi-chrétienne mi-marxiste, dans laquelle le jeu, la musique ou les romans étaient assez mal vus parce que, bon, quand même, il faudrait penser à préparer sérieusement la révolution. Hors du monde et délibérément simple, le jeu m’est apparu à l’adolescence non comme une rupture ou une échappatoire mais comme un moyen de décompresser, de faire avec la complexité du monde. Le jeu, en effet, et c’est peut-être la meilleure définition que l’on puisse en donner, est le contraire du réel – fermé, simple, compréhensible, sérieux même.

Je suis donc passionné de jeux depuis une quarantaine d’années, professionnel du jeu depuis une vingtaine. Cela fait quarante ans que l’on ne cesse de me demander de me justifier d’avoir une passion, puis un métier, aussi peu utiles, aussi dénués de sens. Nul n’exige pourtant d’excuses des passionnés ou des professionnels de littérature, de peinture, de danse, de musique ou de cuisine.
Il est légitime de débattre dans des colloques des plus sérieux de styles littéraires, picturaux ou musicaux – ok, peut-être pas culinaires. Dès qu’il s’agit de jeux, la seule question dont pseudo-universitaires, spécialistes autoproclamés et « entrepreneurs sociaux » dont les dents rayent le parquet acceptent de discuter est « à quoi ça sert? », comme s’il fallait absolument que cela serve à quelque chose.

On m’a parfois reproché de ne guère participer à ces débats, ne serait-ce que pour apporter la contradiction. Le problème est que, tant que cela reste la seule discussion que l’on peut sérieusement avoir sur le jeu, y participer revient déjà à accepter que le joueur et plus encore l’auteur de jeu aient à se justifier. On ne demande pas aux amateurs de littérature pourquoi ils lisent. On n’exige pas des romanciers que leurs textes permettent d’apprendre l’orthographe et la grammaire, ni même l’histoire ou la sociologie ; on accepte très bien que, indépendamment du fait que ce soit le cas ou non, ils n’en aient pour la plupart rien à foutre.
Oui, un jeu peut aussi parfois, comme à peu près toutes nos activités quotidiennes, nous faire incidemment apprendre ou prendre conscience de quelque chose. Non, ce n’est jamais l’essentiel et ce n’est pas la raison pour laquelle on joue, ou pour laquelle on crée des jeux – du moins de bons jeux.
Et surtout non, désolé, moi non plus je n’en ai rien à foutre, et je ne ferai rien pour que mes jeux rentrent dans ce genre de cases. Cela fait quarante ans que je résiste aux médiateurs, pédagogues et pontifiants ludiques de tous poils. Je me suis les tapés dans les années quatre-vingt-dix en version émulation, simulation et jeux pédagogiques, je me les tape aujourd’hui en version serious games et jeux coopératifs. Leur discours, qui se prétend toujours nouveau – ils disent sans doute innovant – n’a pourtant pas changé d’un poil en quarante ans. Moi, j’ai appris à me méfier. Je ne suis d’ailleurs pas le seul, il suffit pour s’en assurer d’aller voir le nombre d’auteurs de jeux, certains très connus, qui ont “liké” mon post moqueur sur Facebook.

Si cet utilitarisme n’était qu’une erreur d’analyse, ce ne serait pas bien grave, on pourrait quand même en discuter tranquillement. Le problème est que, ses partisans se sentant pousser des ailes, il tend aujourd’hui à devenir prescriptif. Les auteurs comme moi devraient se soumettre, et justifier de l’utilité sociale de toutes leurs créations. Du coup, les jeux coopératifs, c’est bien parce que cela apprendrait la coopération, mais les Loups Garous ou Citadelles, c’est mal parce que l’on y dénonce, on y vole et on y tue. Ce truisme néglige un point essentiel, qui est que les joueurs, dans leur immense majorité, ne sont pas complètement cons. Ils font parfaitement la différence entre le jeu et la réalité, et c’est même précisément pour cela qu’ils jouent.
J’ai longuement développé ce thème dans un autre article il y a cinq ans, tous collabos ; les exemples sont un peu datés, mais mon raisonnement est toujours valable. Je suis juste un peu plus énervé aujourd’hui, un peu parce que j’ai vieilli, un peu parce que le discours utilitariste sur le jeu me semble chaque jour plus envahissant.

Au fait, je suis auteur de jeux de société mais aussi toujours prof de lycée à mi-temps, plus par plaisir que par nécessité, et parce que j’ai été bien élevé et crois encore que c’est bien d’avoir un boulot socialement utile. Quand j’enseigne, je peux m’amuser mais je ne joue pas – j’enseigne. Quand je joue, je peux être sérieux, mais je n’enseigne pas – je joue. Le mélange prôné par des gens qui ne sont le plus souvent ni enseignants, ni joueurs donne généralement de pseudos jeux ennuyeux et des pédagogies lentes, verbeuses et inefficaces.

Bref, jouer ne sert sans doute à rien, si ce n’est à ne servir à rien, et c’est très bien comme cela. Je n’ai pas plus à m’en justifier que de lire des romans ou d’écouter de la musique.


(Caveat : What I am writing below applies to the French speaking gaming world. I don’t know to what extent it is also true of the English speaking one).

I’ve recently posted on social networks, in French, a few ironic but polite and nuanced comments under the program of symposium about “mediation through games”, in which were supposed to be discussed “pedagogical games”, “games as tools for inclusion and sensibilization”, “transversal abilities” and “learning in a broader sense” (my English rendering of this pseudo-academic language probably doesn’t sound as ridiculous as the French original). As a result, I had an interesting discussion on facebook with some of the attendees, but I also got, on Twitter and via personal message, violent and even insulting reactions. I therefore want to explain why I have decided, for a few years now, to protest the fashionable, verbose and falsely modern discourse about the social and pedagogical use of games.

I’ve had a half-Christian, half-marxist upbringing, in which games, music or novels were frowned upon because, after all, we should be working more seriously on preparing revolution. As a late teenager, I discovered in games not a break-up or a way out   but a way to ease the pressure, to make do with the complexity of the real world. Games, unlike reality, are closed, simple, understandable, mostly serious.

For forty years now, I have a passion for games. For twenty years, designing them is my main job. For forty years I am permanently asked to atone, or at least to justify myself for such a socially pointless activity. No one, however, asked for excuses from passionate or even professionals in literature, painting, dance, music or cooking.
It is perfectly  legitimate to discuss in serious symposiums about literary, pictorial or musical styles and art – OK, may be not so much with cooking. But when it’s about game, the only legitimate question put forward by pseudo-academics, self-proclaimed specialists and overambitious social entrepreneurs is “what’s the social utility of games”, as if they needed one.

I’ve sometimes been criticized for not taking part in these discussions, if only to bring some contradiction. The problem is that, as long as it is the only question ever seriously asked about games, taking part in the debate already means that one accepts the idea that games need justification, or at least atonement. No one ever asks novelists to discuss if their novels can be used for teaching grammar and vocabulary, or even only history or sociology ; we all know that, no matter the answer, most of them don’t give a fuck.
Yes, of course, like most of our daily activities, games can incidentally teach us or make us realize something. No, it’s never essential, and it’s not the reason people play or design games – or at least good games.
And most of all, no, sorry, I don’t give a fuck. I’ve been resisting this discourse for forty years, and I won’t help forcing my games into its absurd categories. I’ve heard verbose speeches about emulation, simulation and pedagogical games in the nineties, I hear the same speeches today about serious or cooperative games. This humiliating discourse always claims to be new – it rather says innovative – but it didn’t change in forty years. I’ve changed – I’ve learned to be wary. I’m not only one, as you can see in checking the game designers, some of them quite well known, who have liked my original post on Facebook.

This utilitarianism would not be a real problem if it were only a harmless opinion open to discussion. The problem is that it is more and more becoming prescriptive. Game designers like me should now submit and justify of the social utility of every one of their creations – something, once more, no one ever asks of cooks, musicians or novelists. For this naïve doxa, cooperative games are good because they teach cooperation, Werewolves or Citadels are bad because they teach denunciation, theft and murder. This truism forgets just one little thing, that the vast majority of gamers are not utterly stupid, know perfectly well the difference between games and reality, and are playing games just for this reason.
I wrote much more extensively about this five years ago in another article, collaborators. The examples might be a bit old, but I still hold with my reasoning. I just feel more angry now, may be because I’m getting older, but more likely because the utilitarianist discourse about games seems to be everyday more intrusive and prescriptive.

As an aside, I’m a boardgame designer, but I also kept a part time job as a high school teacher. I don’t really need it, but I enjoy teaching and, well, I still believe it’s important to have some socially useful activity, and designing games doesn’t really qualify. When I teach, I have fun, but I’m not playing games – I’m just teaching. When I play games, I don’t learn or teach, I play games. Mixing games and pedagogy, as often suggested by people who are usually neither gamers nor teachers, usually only generates boring pseudo-games and slow, verbose and inefficient teaching.  

Anyway, there’s no point in gaming – except may be in the fact that there’s no point. So what ? I won’t apologize for it, no more than I will for reading books or listening to music.

Une modeste année ludique
A Modest Gaming Year

2019 a été pour moi une année relativement modeste, avec seulement trois jeux publiés. Le Petit Poucet, avec Anja Wrede, sera le tout dernier de la belle série des Contes et Jeux, chez Purple Brain. Tonari, joliment édité par IDW, est une remise au goût du jour d’une vieille idée d’Alex Randolph. Animocrazy est une nouvelle version de Democrazy, publié par un éditeur de Hong Kong, Jolly Thinkers, dans une édition bilingue anglais-chinois  Si les trois ont eu de bonnes critiques, je n’ai pas l’impression qu’ils soient de grands succès commerciaux.

Si tout se passe comme prévu, 2020 devrait être bien plus riche en nouveautés, avec une petite dizaine de jeux dans les tuyaux, même s’il est probable que quelques uns finiront, comme toujours, par prendre un peu de retard. 

Les premiers arrivés seront tous de petits jeux de cartes, mais dans des styles bien différents. Dans Vintage, illustré par Pilgrim Hogdson et publié chez Matagot, les joueurs collectionnent, et à l’occasion volent, des objets des années 50, 60 et 70. Dans Poisons, conçu avec Chris Darsaklis, illustré par Marion Arbona et publié chez Ankama, les joueurs sont des nobles attablés à un banquet et désireux de boire le plus possible sans se faire empoisonner. Dans Stolen Paintings, chez Gryphon Games, ils sont voleurs d’œuvre d’arts ou détectives tentant de les retrouver. Dans Gold River, version revisitée de La Fièvre de l’Or, ce sont des chercheurs d’or durant la ruée vers l’ouest. Dans Vabanque, un très vieux jeu conçu avec Leo Colovini qui n’avait jusqu’ici été publié qu’en allemand et en japonais, ils jouent, bluffent et trichent un peu au casino. Dans Reigns – The Council, avec Hervé Marly, l’un d’entre eux est le roi, les autres sont des courtisans s’efforçant, comme dans le jeu sur téléphone, d’influencer les décisions. Maracas, avec le même Hervé Marly, est un jeu qui se joue avec une maracas – vous devriez deviner aisément qui est l’éditeur en regardant la photo.

Je n’ose plus donner de date pour Ménestrels, conçu avec Sandra Pietrini et joliment illustré par David Cochard, dont, après quelques années de retard, j’attendais la sortie en 2019. L’éditeur rencontre quelques difficultés, mais j’espère que le jeu finira par arriver – et si ce n’est pas le cas, on lui cherchera un nouvel éditeur.

La fin de l’année, si tout va bien, devrait voir arriver des projets plus ambitieux et plus inhabituels, et même une ou deux grosses boites de jeu comme je n’en ai plus publié depuis quelques temps, avec des vampires, des nains et des trolls, de l’or, des pierres précieuses et du métal. Mais ça, je vous en parlerai plus tard.

 

J’espère que, dans un marché un peu encombré, mes nouvelles créations vont se vendre un peu car, confronté à l’immense gâchis (pour parler poliment) de la réforme du lycée, j’envisage  de plus en plus sérieusement, et un peu lâchement, de déserter l’éducation nationale. Si j’ai commencé l’enseignement un peu par hasard, c’est devenu une passion, mais cela ne peut en rester une que si je peux faire mon métier de prof honnêtement, c’est à dire enseigner des programmes qui ont du sens, dans des conditions correctes, et avec un minimum de liberté pédagogique. Tout cela ne va clairement plus être possible dans le cadre de la nouvelle organisation du lycée et du baccalauréat, qui brise en outre les solidarités entre enseignants et entre élèves auxquelles j’étais très attaché. Face à une réforme qui est au mieux un mélange absurde d’incompétence, d’improvisation et d’autoritarisme, au pire une stratégie délibérée d’humiliation et de précarisation subjective des enseignants, des élèves et des personnels de direction, beaucoup de profs sont désespérés et rêvent de s’en aller. Je suis l’un des rares à pouvoir se le permettre.

Abandonner l’enseignement impliquerait aussi de ne plus me consacrer qu’au jeu. Financièrement, ce ne devrait pas être un problème à court terme, même si je continue à penser que le marché du jeu a connu, ces dernières années, une croissance sinon artificielle, du moins trop rapide pour être durable. Entre la surproduction et la concurrence accrue, qu’elle soit en boutique et sur kickstarter, et des modes dans lesquelles je ne me reconnais pas toujours, je ne suis cependant pas certain d’être très à l’aise si j’essaie de m’impliquer plus avant dans le monde de l’édition… mais qui sait ! L’éducation m’apportait jusqu’ici un certain confort moral, le sentiment de faire un boulot qui a du sens, un boulot socialement utile, quand la caractéristique fondamentale du jeu, et celle qui fait tout son charme, est qu’il ne sert absolument à rien – mais il est vrai que c’est justement la perte programmée de ce sens qui me fait songer à quitter l’enseignement.

À propos des modes et tendances qui m’énervent un peu…. Je ne suis pas résolument hostile à Kickstarter, je suis même plutôt bon client et pense que cela va rester, mais je n’aime pas, quand l’un de mes jeux s’y retrouve, devoir faire la promotion de la campagne sur twitter et Facebook de manière un peu trop appuyée. Les jeux hybrides me semblent plus souvent le cul entre deux chaises que le meilleur des deux mondes, même si cela va peut-être s’arranger. Alors même que, dans les années quatre-vingt, j’avais bien aimé les livres dont vous êtes le héros, les Escape game en boîte (et ceux en vrai aussi) me font plus l’effet de casse-tête que de jeux de société. Les jeux Legacy demandent bien trop de temps et de régularité pour que j’y joue, bien trop de temps et de travail pour que j’essaie d’en concevoir. Pour compenser cela, Horrified et Pandemic – Fall of Rome m’ont un peu réconcilié avec les jeux coopératifs.

Si je râle un peu contre quelques modes, je constate cependant qu’il n’y a jamais eu autant non seulement de nouveaux jeux, mais surtout de bons voire d’excellents jeux publiés. Voici donc un petit choix parmi mes découvertes de cette année – mais il y a sans doute des jeux tout aussi bons, voire meilleurs, parmi tous ceux auxquels je n’ai pas joué.

Mr Face de Jun Sasaki et Selfie Safari de David Cicurel sont deux petits jeux d’ambiance sur les visages, aussi idiots que rigolos, et qui marchent toujours. Le second est d’ailleurs un jeu hybride, chaque joueur ayant besoin d’un téléphone, ce qui montre que je n’y suis pas totalement réfractaire. De la cafetière viennent deux autres petits jeux d’ambiance rigolos, Super Cats et Ninja Academy, j’ai même remporté un petit concours où il fallait imaginer une carte d’extension pour ce dernier. La même équipe, ou à peu près, a conçu le plus sérieux mais encore assez rapide Draftosaurus. Oriflamme, de Adrien et Axel Hesling, a tout d’un jeu de Bruno Faidutti, avec ses cartes tantôt cachées, tantôt visibles, et qui parfois se déplacent.  Die Quacksalber von Quedlinburg, de Wolfgang Warsch – Les Charlatans de Beaucastel en français – est un excellent jeu familial à l’allemande, qui mêle agréablement chance, prise de risque et planification – pour les pros, c’est du « bag building ». Flick of Faith, de Paweł Stobiecki, Jan Truchanowicz and Łukasz Włodarczyk, est un adorable jeu de pichenettes et de majorité avec votes et pouvoirs spéciaux, mélange improbable mais léger et très réussi. Scorpius Freighter, de Mathew Dunstan et David Short, est un jeu de pick-up and deliver particulièrement chafouin, pour utiliser un adjectif cher à l’autre Bruno, et malheureusement passé totalement inaperçu. Il fallait un jeu japonais dans la liste, c’est Master of Respect, de Kentaro Yazawa, un très dynamique et très mignon jeu de gestion d’une école d’arts martiaux – pourquoi pas ! Hadara, de Benjamin Schwer, est tellement fluide, bien conçu et bien édité qu’il m’a réconcilié avec un genre que je n’appréciais plus guère, les jeux de gestion de ressources allemands un peu froids et abstraits. Res Arcana, de Tom Lehmann, m’a quant à lui réconcilié avec les jeux de cartes à combinaisons tarabiscotées, même s’il reste un peu trop technique pour mon goût. Dans la même catégorie, mais bien plus légers quand même, j’ai aussi beaucoup aimé Abyss Conspiracy, de Bruno Cathala et Charles Chevallier, même si je n’en comprends ni le thème, ni le graphisme, ainsi que Nine, de Gary Kim. Horrified, de Prospero Hall, très américain, un peu baroque et pas trop au sérieux, est un jeu de coopération très agréable, même pour ceux qui, comme moi, n’apprécient pas trop le genre. Je ne pratique pas non plus beaucoup les jeux à deux, mais j’ai vraiment adoré Nagaraja, de Bruno Cathala et Théo Rivière, beaucoup plus agressif qu’il n’en a l’air.

La fréquentation de ce blog baissait depuis quelques années, et était passé en 2018 sous les 300 visiteurs par jour. En 2019, avec une actualité personnelle pourtant moins fournie, les visites sont redevenues plus nombreuses, ce qui m’encourage à continuer à écrire ici. Le nouvel article le plus visité a été celui sur la scène ludique iranienne, Jouer à Téhéran. Viennent ensuite un article déjà ancien, Décoloniser Catan, puis la présentation de mon jeu Kamasutra – mais dans ce dernier cas, je soupçonne des moteurs de recherche facétieux.

Ceci était la première et la dernière fois que je formatais et postais un article de blog entièrement sur mon ipad. C’est sûrement plein de fautes, et j’espère que c’est lisible sur un ordinateur….


2019 has been a modestly productive year for me, with only three games published. Lost in the Woods, designed with Anja Wrede, is the very last in the Purple Brain’s Tales and Games series. Tonari, gorgeously published by IDW, develops an older Alex Randolph’s design. Animocrazy is new version of Democrazy, in a bilingual Chinese / English edition by Hong Kong publisher Jolly Thinkers. All three got good reviews, but I don’t think they’ve been real hits so far.

If everything works as scheduled, I should have many more new designs in 2020, about ten, even when, as usual, a few ones will certainly be delayed. First will come several light games, in very different styles. In Vintage, published by Matagot with art by Pilgrim Hogdson, players sell, collect and occasionally steal vintage items from the 50s, 60s and 70s. In Poisons, designed with Chris Darsaklis, illustrated by Marion Arbona, and published by Ankama, they are nobles at a banquet, trying to drink as much as possible while avoiding getting poisoned. In Stolen Paintings, published by Gryphon Games, they are art thieves or detectives trying to find the stolen paintings. In Gold River, a modernized version of Boomtown published by The Lumberjacks, they are gold diggers during the gold rush. In Vabanque, an old co-design with Leo Colovini which had so far been published only in German and Japanese, they’re bluffing their way to riches in Casinos – unfortunately, I’m afraid the new version will be only in French ! In Reigns – The Council, with Hervé Marly, one of them is the king and the other ones are courtiers and advisors trying to influence his decisions, just like in the phone game. Maracas, designed with Hervé Marly, is a game played with a (special) Maracas. You should guess who the publisher is from looking at the picture.

 

I won’t give any more publishing deadline for Minstrels, designed with Sandra Pietrini and gorgeously illustrated by David Cochard. It has already been delayed a few times, but I really expected it to be published in 2019. The publisher has some problems, but I still hope the game will be there soon. If it really doesn’t work, we’ll look for another publisher.

I ought to have more ambitious designs, some of them in big boxes, at the end of the year. Big boxes with vampires, dwarves and trolls, with gems, gold and metal. More about it in a few months.

 

I really hope that, in a an already overcrowded market, some of my new games will sell well because I’m seriously, and a bit cowardly, considering quitting my daily job, as an economics and sociology teacher. The French high school reform which started to be implemented this year is absolutely catastrophic. Many French high school teachers would like to quit, I happen to be among the few ones who can afford it.  More details about it in the French text, I don’t think my english speaking readers will be much interested in this.

Of course, quitting teaching would mean devoting all of my working time to boardgames. Financially, I can afford it, at least in the short term, even when I still think the boardgame market growth these last years has been if not artificial, at least too fast to be sustainable much longer. Overproduction leads to increased competition, both in shops and on kickstarter, and while I like competition in gams, I don’t like it in real life. There are also a few recent trends I don’t necessarily like. That’s why I’m not sure I would feel at ease if I were to invest more time and energy in the game publishing business… but who knows ! Teaching is providing me with moral comfort, with the knowledge that I’m doing a meaningful and useful job, while the very essence of games, and what makes their charm, is that they are totally devoid of meaning or utility.

Here are some of the recent trends I’m wary of. I don’t really dislike Kickstarter. I think it’s here to stay, and I’m even a compulsive pledger, but I dislike having to support a campaign for my own games, posting too often and too aggressively on Twitter and Facebook. I think hybrid games usualy don’t bring the best of both worlds but fall between two stools – though I have hopes this will slowly improve. In the eighties, I really enjoyed reading choose your own adventure books, but I’m now bored by most « escape rooms in a box » – and in fact by most escape rooms, which feel more like puzzle than like games. Legacy games require too much time, dedication and regularity to play, too much time, dedication and work to design. At least, this year, the excellent Horrified and Pandemic – Fall of Rome made me reconsider my old hostility to cooperative games.

OK, I play the old boomer and rants against some trends, but I’m also impressed by the number not only opf games, but of outstanding games published now. Here comes a short list of my 2019 discoveries, but there are probably even better games among the hundred ones I’ve not played.

Jun Sasaki’s Mr Face and David Cicurel’s Selfie Safari are two fun party game about faces, fun and stupid, which work with everyone. The latter is a hybrid game, since every player needs their phone, which proves I’m not totally hostile to the genre. The coffee machine team has designed two other fun light party games, Super Cats and Ninja Academy – I even won an expansion card design contest for the latter. They also designed the more serious, though still fast paced, Draftosaurus. Adrien and Axel Hesling’s Oriflamme feels very much like one of my own designs, with its face up and face down cards – no wonder I enjoyed it a lot. Wolfgang Warsch’s The Quacks from Quedlinburg is your typical middle weight German family game, but it’s a really good one with the right mix of luck, programming and risk taking – it’s what pros call a « bag building » game, as if one could build a bag. Flick of Faith, by Paweł Stobiecki, Jan Truchanowicz and Łukasz Włodarczyk, is a really fun and light flicking / majority games with special powers and even some voting, on a fun and provocative theme, rival religions. Matthew Dunstan & David Short’s Scorpius Freighter an intricate pick-up and deliver game about space smugglers – which might explain why it went largely under radar. I had to put a Japanese game in this list, it’s Master of Respect, by Kentaro Yazawa, in which players are rival old masters of martial arts trying to form the best students – why not… Benjamin Schwer’s Hadara is a heavy German resource management game, a genre I’m supposed to be tired of, but it’s so fluid, well designed and well published that I really enjoyed playing it – even when I still have no idea what its theme is. Tom Lehman’s Res Arcana reconciled me with combo card games, even when it’s still a bit too technical for me. I’m more likely to play lighter games such as Bruno Cathala and Charles Chevallier’s Abyss Conspiracy – even when I don’t understand its art and setting – or Gary Kim’s Nine. Horrified, by Propspero Hall, is an american style game, slightly baroque and not too serious, extremely enjoyable, even by one who usually doesn’t care for cooperative gaming. I also don’t play many two player games, but I really enjoyed Nagaraja, by Bruno Cathala and Theo Rivière, which is much more interactive than it first looks.

This blog’s visiting figures were declining for a few years, and went for the first time under 300 visitors daily in 2018. In 2019, even though I had fewer new games, it started to go up again, which means it still makes sense to post long articles here. My most visited blogpost was Boardgaming in Tehran. The next ones are older stuff, first my long essay about Postcolonial Catan, then the presentation of my Kamasutra game. I suspect this last one is due to mischievous search engines.

This was the first and last time I entirely wrote, formatted and posted a blogpost entirely from my iPad. I’ll never do it again.

Quelques réflexions sur la réforme du lycée (sorry, French only)

Si le complotisme consiste à attribuer à certains des intentions machiavéliques bien différentes de celles qu’ils professent et que tout le monde leur reconnaît, l’analyse de la réforme du lycée mise en place par monsieur Blanquer que je vais proposer ici, et que je crois n’avoir encore lue nulle part, relève indiscutablement d’un complotisme que j’ai généralement plutôt tendance à moquer.
Des collègues enseignants avec qui j’en ai discuté trouvent ma théorie un peu délirante. Certains assurent que la réforme qui partait d’une bonne intention – casser les filières du lycée général – est simplement bâclée et mal fichue, et que les choses finiront par s’arranger. D’autres pensent que le seul objectif est de faire des économies en supprimant progressivement le bac et en cassant les classes pour mettre systématiquement tous les profs devant des groupes de 35 élèves. Ils ont peut-être raison.

Pourtant, plus je vois les choses se mettre en place dans les lycées, plus je vois le sabotage délibéré du bac par le ministère, plus me vient à l’esprit une hypothèse plus machiavélique. J’espère avoir tort.

Depuis mai 68, les réformes successives de l’enseignement ont presque toujours contribué à le rendre plus démocratique, moins inégalitaire. Si ces évolutions ont certes toujours été, comme l’ont montré Bourdieu et Passeron, en partie hypocrites et illusoires, elles étaient aussi en partie réelles – disons moitié-moitié. Les lycées dans lesquels j’ai enseigné ces dernières années ont encore un fonctionnement culturellement biaisé en faveur des fils de bourgeois – et surtout de profs – mais les progrès n’en sont pas moins immenses si je les compare au lycée où j’ai étudié dans les années soixante-dix.
Ce souci de démocratisation, y compris sous des gouvernements de droite, était lié à une analyse de la croissance économique héritée des trente glorieuses. Le progrès social et technique allait augmenter sensiblement le niveau de qualification nécessaire pour occuper les emplois disponibles. Il fallait donc former le plus de jeunes possible, et les former le plus possible. L’augmentation prévisible du vivier de bons emplois, combinée à l’avantage que continuait à apporter la culture classique, devait assurer que la « montée en gamme » des meilleurs fils d’ouvriers ne se fasse pas aux dépens des fils de bourgeois, et même que la (relative) méritocratie contribue à la paix sociale.

Cela n’a marché qu’un temps. Le premier signe indiquant que le système ne fonctionnait plus très bien a été ce que l’on a appelé le « paradoxe d’Anderson », le fait qu’un nombre de plus en plus important de jeunes, après avoir réussi leurs études et obtenu un niveau de diplôme supérieur à celui de leurs parents, se retrouvent néanmoins à occuper des positions sociales équivalentes, voire moins favorables. Puis est arrivé le déclassement de quelques enfants de bourgeois, et c’est sans doute là que nos dirigeants ont paniqué. La première défense a alors été le truisme selon lequel le bac n’est plus ce qu’il était, le niveau baisse, etc.

Le système éducatif a trop bien joué son rôle. La qualification des emplois a bien augmenté, mais la qualification des jeunes arrivant sur le marché du travail a augmenté encore plus vite, créant inévitablement des frustrations. Le problème n’est pas spécifique à la France, il se pose de manière similaire en Italie, par exemple, et même dans des pays moins riches comme l’Algérie. Il est moins grave chez nos voisins allemands dont le système éducatif est très différent.

C’est dans ce contexte qu’il faudrait comprendre la réforme du lycée. D’une certaine manière, monsieur Blanquer ne reproche pas à l’enseignement secondaire de mal fonctionner, il lui reproche de trop bien fonctionner.

L’économie française n’a finalement besoin que d’un certain nombre de personnel qualifié, et beaucoup pensent que ce nombre n’augmentera plus comme il l’a fait dans les trente glorieuses. Certains analystes pensent même que le progrès technique, après avoir bénéficié aux emplois qualifiés, commence à les concurrencer et que les emplois de demain seront surtout créés dans les services uberisés.

Dans ces conditions, nos gouvernants ne voient plus l’intérêt d’un enseignement cherchant tout à la fois à apporter le plus de formation possible à tous et à sélectionner les meilleurs. Apporter le plus de formation à tous ne serait plus économiquement rentable et risquerait même de créer des aigris, des frustrés, ce qui serait dangereux. Chercher à sélectionner les meilleurs alors que les bonnes places ont cessé de se multiplier risquerait de concurrencer leurs chères têtes blondes.

Du coup, il faudrait aussi discrètement que possible revenir sur la démocratisation, pourtant inachevée, de l’enseignement. Et c’est peut-être là l’explication d’une réforme du lycée qui, en supprimant de fait le bac national, remplacé par la combinaison contrôle continu – parcoursup, va avant tout renforcer les inégalités déjà fortes entre les lycées, les villes, les régions.

Cette analyse est peut-être un peu tarabiscotée. Il se peut très bien que monsieur Blanquer ait juste improvisé une réforme mal foutue pour laisser son nom dans l’histoire ou faire quelques économies. Et il est vrai que, comme le disait Michel Rocard, l’hypothèse de la connerie est toujours plus plausible que celle du complot, la connerie étant largement plus répandue.

Tristes programmes
Sad curriculums

Je viens, enfin, de finaliser quelque chose que j’aurais dû faire depuis bien longtemps, mon inscription au système de sécurité sociale des auteurs, l’Agessa. Jusqu’ici, je ne m’en étais guère préoccupé. Je payais mes cotisation sociales, mais n’avais pas vraiment besoin d’en faire plus, bénéficiant de l’assurance maladie comme enseignant.
Du coup, je me pose un peu la question d’arrêter l’enseignement. C’est un métier épuisant, mais qui me donne le sentiment d’avoir une utilité sociale, ce qui n’est pas tout à fait le cas quand je m’amuse à créer des jeux, et qui m’apporte une ouverture sur le monde que je ne trouverai jamais dans le monde ludique. Certes, le jeu me permet de voyager et de voir des auteurs, des éditeurs, des joueurs du monde entier, mais ce sont malgré tout des gens qui se ressemblent et qui me ressemblent, qui ont un peu les mêmes passions, les mêmes références culturelles, le même âge. Rien de tel avec l’enseignement où les élèves comme les profs sont bien différents les uns des autres.

Et puis, et c’est sans doute l’essentiel, j’aime enseigner – du moins tant que ce que j’enseigne a un sens, un intérêt pour moi et une utilité pour les élèves. Et je ne suis pas sûr du tout que cela puisse encore être le cas avec les nouveaux programmes d’économie et de sociologie, que je devrais en principe commencer à appliquer l’an prochain, et qui sont à la fois une catastrophe pédagogique et une escroquerie scientifique.

Ces programmes sont une catastrophe pédagogique parce qu’ils proposent une vision purement mathématique et désincarnée de l’économie et de la société, partant de modèles (par ailleurs très discutables) au lieu de partir des réalités que, bien souvent, les élèves ne connaissent pas vraiment. On nous propose un enseignement cul par dessus tête, dans lequel les élèves devront étudier la forme des courbes de coût marginal (ce qui nécessite des outils mathématiques qu’ils ne maîtrisent pas) avant de s’interroger sur le chômage, les inégalités ou le rôle de l’état – un peu comme si les profs de maths s’interdisaient d’aborder les quatre opérations avant d’avoir terminé la théorie des nombres. Et qu’on ne vienne pas me reprocher de mépriser les modèles – je suis auteur de jeu, je crée des modèles tous les jours, je sais à quoi cela sert, et pourquoi il faut s’en méfier.

Une pédagogie intelligente fait réfléchir les élèves en partant du réel et de sa complexité. On peut discuter du rapprochement entre économie et sociologie au lycée – personnellement, j’aurais plutôt fait un bloc histoire, sociologie, littérature et un autre économie- géographie – mais ce rapprochement éco-socio avait jusqu’ici pour grande qualité de permettre de partir des objets sociaux contemporains , par exemple l’emploi, la consommation, les problèmes écologiques, et de les étudier sous des approches différentes et complémentaires. On apprenait ainsi aux élèves à porter des regards multiples et distanciés sur un même objet. Tout cela disparait, on étudiera des problèmes abstraits en économie, et des thématiques sans risques en sociologie, en évitant soigneusement de croiser les regards, car cela pourrait laisser croire aux élèves (devenus de bêtes apprenants) que nous vivons dans une société complexe et qu’ils ont les capacités pour et le droit de réfléchir.

Ces programmes sont une escroquerie scientifique parce qu’ils évacuent délibérément la pluralité des analyses et des approches. Ainsi, par exemple, le programme de seconde n’envisage plus le chômage que sous un angle unique, son lien avec le manque de qualification de la main d’œuvre. Trente-cinq ans d’enseignement m’ont au moins appris une chose, c’est qu’il ne faut pas prendre les élèves pour des cons (individuellement, on a parfois raison, mais collectivement, on a toujours tort). C’est bien les prendre pour des cons qu’imaginer qu’on va les convaincre ainsi qu’ils auront un bon boulot bien payé s’ils travaillent sagement à l’école.
De même, la sociologie devient purement individualiste, qu’elle soit abstraite ou statistique, évacuant toute analyse en termes de groupes sociaux, alors que les deux approches étaient jusqu’ici présentés concurremment. C’est là encore prendre les élèves pour des imbéciles que penser qu’on leur fera ainsi croire qu’il n’y a plus de classes sociales.

Je pourrais continuer longtemps… Cette dérive était déjà un peu à l’œuvre dans les programmes précédents, qui datent de 2012 (voici ce que j’en disais à l’époque), mais les profs étaient heureusement parvenus à contourner un peu leur logique pour redonner du sens et de l’intérêt à cet enseignement. Avec la nouvelle version 2019, cela va devenir encore plus difficile, d’autant plus que la nouvelle organisation du bac limite fortement la liberté pédagogique des enseignants.

Du coup, je commence sérieusement à me demander si cela vaut la peine de continuer à faire un boulot qui est en train de perdre son sens, et ce pour des raisons minables. Cette catastrophe n’est en effet même pas l’aboutissement d’un vaste complot pour inculquer une vision « moderne » de l’économie et de la société à nos chères têtes blondes. C’est juste le résultat d’une convergence de hasard entre une poignée de patrons un peu allumés qui s’imaginent à tort que nous enseignons la lutte des classes à nos élèves, quelques universitaires qui ne pensent qu’à valoriser leurs travaux personnels, et une minuscule coterie de profs dont le gourou s’imagine encore être de gauche (ils se reconnaitront tous s’ils lisent ce texte). Il suffit malheureusement de si peu pour saborder un enseignement qui a fait la preuve de son utilité.


I finally managed to finalize the paperwork to be entitled to the French writers and authors social security system. Though I made sure I always paid my premiums, I didn’t bother with getting any benefits so far because I already get them as a teacher.
Anyway, I can now more comfortably think of quitting teaching. It’s a terribly exhausting job, but it gave me so far a feeling of social usefulness thatI don’t really get when I have fun designing games. It also gave me opportunities to meet really varied people, something which rarely happens in the board gaming world. Sure, I travel and meet gamers, game publishers and game designers all around the world, but these people are all more or less alike, and more or less like me; they have the same hobbies, the same interests, the same cultural references.  Teachers and students are a much more eclectic bunch .
The real point, however, is that I really enjoy teaching – as long as what I teach makes some sense, has some meaning to me and some usefulness for my students. I’m not sure this can still be the case with the new official economics and sociology curriculums (or should I write curricula?) which I’m supposed to teach next year. These curriculums are pedagogically catastrophic and scientifically dishonest.

They are pedagogically catastrophic because they teach a completely mathematical and dehumanized vision of economics and social science. They start from abstract (and questionable) models and not from the social realities which students more or less know. We are supposed to study the shapes of marginal cost curves (with students who lack the necessary maths) before even discussing unemployment, income inequality or state intervention. This is placing the cart before the horse, as if math teachers refused to use the four arithmetic operations until they have studied number theory in depth. And please don’t tell me I despise models, I’m a boardgames designer, I design models every day, I know what they are useful for but also why we should be wary of them.

Good pedagogy starts from reality and acknowledges its complexity. One can discuss the way subjects are regrouped in French schools – economics with sociology, history with geography, literature with French language – and I would probably have preferred other pairings. Anyway, the main point of the economics / sociology pairing was to study social realities, such as employment, consumption or ecological issues, from different and distanced points of view. We won’t be able to do this any more, since we will have to study abstract models in economics, and harmless risk-free topics in sociology. Everything is made to forbid any interdisciplinary view which could suggest that we live in a complex society and that students are allowed to think by themselves.

These curriculums are scientifically dishonest because they Ignore the scientific debate and the plurality of analysis. Fr example, unemployment is now only studied in its relation with qualification. I’ve been teaching for 35 years now, and I’ve learned it’s always a mistake to take students for fools – some individuals might be fools, but they’re never as a group. They know quite well it’s more complex, and taking them for fools won’t convince them to study harder at school in order to get a well paid job.
Similarly, sociology is becoming purely individualistic, any approach in terms of social groups having been carefully removed from the curriculum. Once more, we are really taking students for fools if we think this will convince them there are no more social classesin our wonderful modern world.

I could go on for pages. This trend was already present in the last version of the programs, which were written in 2012. Luckily, teachers have managed to circumvent some of the issues in order to bring back meaning and interest to their lectures. This will become much harder with the 2019 curiculum, especially when the new baccalaureat schedule also reduces pedagogical freedom.

I am therefore starting to wonder if I should quit a job which will lost most of its meaning, and all this for extremely petty reasons. This disaster is not even the result of a capitalist or libertarian conspiracy to inculcate a bright « modern » vision of economics to our children. It’s just the result of a random convergence between a few disconnected industry bosses who honestly think we are teaching class struggle, a few academic dons who only think of pushing their own fields of study, and a tiny teachers clique whose guru honestly think he is still a liberal. I bet they will all recognize themselves if they happen to read this text. Unfortunately, it seems this unlikely alliance is enough to dismantle the social science teaching in French high schools.

 

La réforme du lycée et du bac

Ma brève analyse à chaud de la réforme du bac et du lycée – sans rentrer dans le détail des disciplines, et donc de celles que j’enseigne.

Je ne suis pas vent debout contre cette réforme, parce qu’elle s’attaque à de vrais problèmes. En même temps, comme dirait Macron, certains des remèdes proposés risquent d’être pire que le mal. Il faut être très prudent et tout dépendra de la manière concrète dont tout cela sera mis en place dans les lycées.

Je suis d’accord avec une partie du diagnostic de Blanquer. Le bac est devenu une usine à gaz, avec d’innombrables épreuves dont les plus importantes sont tellement balisées que l’on finit par noter les élèves plus sur le respect des consignes que sur leur travail, et plus sur leur travail que sur leurs capacités. Les lycées généraux sont aussi devenus des structures rigides, les filières subtilement différenciées s’étant peu à peu transformées en filières bêtement hiérarchisées.

Les solutions qui sont proposées à ces deux problèmes sont de rendre la structure plus souple et moins formelle, et le bac plus léger. En principe, je serais plutôt pour. Le problème est que plus le fonctionnement du lycée est souple, plus les choix sont nombreux, plus on est dans l’informel, plus on donne un avantage énorme à ceux qui maîtrisent (ou dont les parents maîtrisent) le système. On revient un peu à l’ancien lycée d’avant les filières, plus secret et plus inégalitaire. Je crains – sans en être tout à fait certain – que le fameux grand oral n’aille dans le même sens, valorisant uniquement ceux chez qui on parle comme à l’école.

J’ai aussi une deuxième raison de me méfier du grand oral, qui me semble aller avec la tendance actuelle au retour de l’éloquence, que je trouve très inquiétante. L’éloquence, ce n’est pas la force de conviction, c’est l’esbroufe et l’élégance, deux des composantes de base de tous les totalitarismes. Je préfère des élèves qui apprennent à réfléchir à des élèves qui apprennent à avoir l’air.

Le contrôle continu tel qu’il doit être organisé dans les établissements présente le risque de faire apparaître des “bacs de bons lycées” et des “bacs de mauvais lycées”. Là encore, cela dépendra de la manière dont tout cela est géré et encadré. J’ajoute qu’avoir des petits examens tout le temps risque d’encourager encore plus au bachotage, qui est déjà un problème.

Après, il y a le problème des équilibres disciplinaires. Je ne souhaite pas rentrer ici dans les détails de nos rivalités picrocholines, mais je crains que la disparition des filières ne renforce la concurrence entre disciplines, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose.

Bref, je veux bien prendre le risque, mais si les choix sont clairement expliqués à tous, si les classes ne sont pas construites comme autrefois autour d’options socialement discriminantes, etc… Cela dépendra un peu des consignes du ministère, et sans doute aussi de la politique de chaque lycée.

Une longue interview
A long interview

Emmanuel Converset, de Jeux Viens à Vous, a entamé une longue série d’interviews de quelques “acteurs du milieu” du jeu de société, qui sont régulièrement publiées sur Tric Trac. Mon interview m’ayant valu pas mal de réactions, généralement positives, j’ai décidé de la publier également en anglais. Malheureusement, si mon anglais est à peu près suffisant pour écrire des règles de jeux, il m’a semblé qu’il n’avait pas  la finesse nécessaire pour aborder des questions plus subtiles. Je suis donc extrêmement reconnaissant à Thomas Gallecier, le frenchie de l’équipe de Windrider / Fantasy Flight, qui a bien voulu relire et corriger abondamment le texte anglais. Du coup, j’en ai profité aussi pour corriger aussi quelques fautes dans la version originale française, et réécrire une ou deux phrase, avant de la republier ici. Il faut dire que si Tric Trac est très bien pour l’actualité, il est devenu à peu près impossible d’y retrouver les articles vieux de plus de deux ou trois semaines.

Bruno grand shaman

Bruno Faidutti, Auriez-vous la gentillesse de vous présenter?
50 ans et des poussières, parisien, auteur de jeux, encore vaguement historien, plus vaguement encore économiste, et très vaguement marxiste.

Cela représente quoi pour vous de jouer?
Jouer, c’est d’abord sortir un peu d’une réalité qui me dépasse. L’archétype du jeu, le jeu absolu, c’est le jeu de rôle – faire comme si le monde était autre chose que ce qu’il est, que je sais qu’il est, et auquel je ne comprends goutte. Le jeu, c’est faire comme si l’on savait qui l’on est, ce que l’on veut, quel est notre but, quels sont les adversaires, les moyens à notre disposition, les règles, ce qui détermine qui a gagné, qui a perdu. Le jeu, c’est simple, tandis que la vie, c’est compliqué. Jouer, c’est donc, pendant quelques minutes ou quelques heures, faire comme si tout était simple, tout en sachant que, en fait, ça reste compliqué.
Face à la complexité du monde, face à l’immense bordel créé par la contingence, nous avons fondamentalement deux réponses possibles. L’une est le jeu – faire comme si tout était simple en sachant et en disant que ça reste compliqué. L’autre est la religion – faire comme si tout était simple. Le jeu, c’est plus classe, c’est plus honnête, et ça fait quand même un peu réfléchir.
Ceci dit, je suis un peu bourré quand j’écris cette réponse, et elle ne sera peut-être pas très claire pour ceux qui ont moins bu.

Votre réponse, me donne l’impression d’une vision du jeu très “enfantine”, dans le bon sens du terme, c’est à dire sans artifice, le jeu pour le jeu.
Je ne dirais pas « le jeu pour le jeu », ce qui serait une manière de ne rien dire, mais le jeu par opposition au réel. Comme l’a écrit Freud, le contraire du jeu n’est pas le sérieux, c’est le réel.
Ceci dit, la relation entre l’enfance et le jeu est intéressante, car les enfants jouent généralement plus que les adultes, ou en tout cas que la plupart des adultes. Les enfants sont perdus dans un monde qui les dépasse, et pour un enfant être perpétuellement en prise avec le réel doit être insupportable. Le jeu est donc un moyen à la fois d’apprivoiser le réel en le simplifiant consciemment, et de s’en échapper un peu. Les adultes sont tout aussi perdus dans un monde qui les dépasse tout autant, mais ils ont à leur disposition d’autres outils intellectuels pour convaincre, et se convaincre, qu’ils ont compris.
Donc, oui, d’une certaine manière, les joueurs sont un peu de grands enfants en ce sens qu’ils refusent la facilité consistant à faire semblant de ne pas faire semblant. Car si jouer, c’est un peu faire semblant, ne pas jouer, c’est prendre la vie pour un jeu et faire semblant de ne pas faire semblant.

Pourtant vous avez une réflexion ludique importante, de manière écrite, réfléchie, qui me semble même, et sans vouloir vous flatter, essentielle, alors que l’impression que j’ai, c’est que le monde du jeu, de par son essor important ces dernières années peut être, est dans l’immédiateté, le jugement hâtif, la vie d’un jeu va se jouer très rapidement. Des modes se forment (jeux coopératifs…) Pensez-vous être singulier dans le monde du jeu ? Pensez-vous que les réflexions réfléchies, vont se développer dans les futures années ?
Pour discuter fréquemment avec d’autres auteurs de jeu, je peux vous assurer que je suis loin d’être le seul à tenter d’avoir une réflexion d’ensemble sur le sens du jeu et de la création ludique. Je pourrais citer une bonne dizaine de noms. Le fait que je sois l’un des rares à tenter assez systématiquement de mettre ma réflexion par écrit, et plus ou moins le seul à le faire en français, ne signifie absolument pas que les autres auteurs de jeux ne se posent pas de question – ils s’en posent, croyez-moi, et plus ou moins les mêmes.
Que le monde du jeu de société aille très vite, de plus en plus vite, trop vite peut-être pour un quinquagénaire, c’est une évidence. Cela peut obliger à penser différement, à se remettre en question plus souvent, mais cela n’interdit en rien la prise de recul et la réflexion. Regardez ce qui se passe dans le jeu video – tout y va encore plus vite que chez nous, et la littérature critique, sociologique, politique voire philosophique est foisonnante.
Je suis convaincu que la réflexion sur le jeu de société va s’approfondir, et que le jeu de société va aussi être de mieux en mieux pris en compte dans les analyses générales du jeu et son rapport au réel, réflexion qui aujourd’hui se limite trop souvent à l’univers informatique, voire à une partie de ce dernier. Mais cela se fera certainement en anglais.

Vous avez une réflexion profonde sur le monde ludique et le métier d’auteur, mais tout en pensant que le jeu n’est seulement que pour s’amuser, en créant plus particulièrement des très bons jeux d’ambiance
Je ne pense pas que le jeu soit fait pour s’amuser. Les échecs sont un excellent jeu, on n’y joue pas « pour le fun » ; on y est même souvent plus sérieux que dans la vraie vie. Je ne pense pas non plus que l’on joue pour s’amuser à mon jeu le plus connu, Citadelles, qui repose plus sur la tension suscitée par le bluff que sur la rigolade.
Il est en vrai que j’aime bien rire, et que ces derniers temps j’ai essayé de faire des jeux plus légers.  Disons que le rire est l’une des émotions déconnectées du réel que j’essaie de susciter par le jeu, mais ce n’est pas la seule.
Quant au métier d’auteur, c’est aussi un paradoxe. Je pourrais sans difficulté être un auteur de jeu à part entière, à plein temps, mais j’ai choisi de continuer à enseigner. Quand on me demande mon métier, je réponds tantôt prof, tantôt auteur de jeux. Je crois que je n’arriverais pas à me regarder dans la glace si mon activité professionnelle n’avait pas une utilité sociale évidente. Je ne suis peut-être pas moi-même entièrement convaincu par mes propres arguments sur la fonction sociale du jeu.
Pourtant, je me retrouve souvent l’un des premiers à défendre les auteurs de jeux, par exemple lors du récent débat sur l’utilisation désobligeante parce que techniciste du terme « test » pour désigner des critiques de jeux. J’ai été aussi l’un des premiers à organiser des rencontres d’auteurs de jeux, il y a plus de vingt ans mais elles sont aujourd’hui légion. D’autres auteurs, comme Antoine Bauza avec sa cafetière, prennent aussi des initiatives qui sont plus dans l’air du temps. Peut-être aussi est-ce parce que je suis un grand ancien, qui n’a plus grand chose à prouver, qui a des droits d’auteur qui tombent assez régulièrement, et qui peut plus facilement se permettre de rembarrer les éditeurs (c’est rare) ou les sites webs (c’est assez fréquent) qui traitent les auteurs avec légèreté ou mépris.

Vous avez une vision forte du monde actuel, dans votre article sur les jeux coopératifs, vous dites ceci : « le capitalisme moderne n’est pas seulement l’univers de la concurrence, c’est au moins autant celui de la connivence – des arrangements, de la combinazione diraient nos amis italiens, pas toujours non-violents. D’ailleurs, les grandes entreprises qui emploient le jeu lors de leurs formations internes utilisent essentiellement les jeux coopératifs, pour encourager le “travail d’équipe” très productif, les “synergies”, voire des foutaises comme la « culture d’entreprise », et je ne pense pas qu’elles nourriraient si volontiers un serpent en leur sein. »
Vous travaillez en tant que professeur dans le secteur public
Que représente pour vous le secteur public ? Une utilité sociale comme vous le dites dans votre réponse précédente ?Opposez-vous secteur privé/secteur public ? Comment vous sentez vous dans une société qui se privatise de plus en plus ?
Là, on quitte vraiment le domaine du jeu – et si je pense qu’il est utile de faire une analyse politique du jeu, je prends toujours bien soin de ne pas faire de jeux politiques, de jeux de simulation, de « jeux à thèse », qui sont presque toujours, pour des raisons évidentes, de mauvais jeux.
L’enseignement est un boulot difficile et épuisant, mais être prof dans le secteur public m’apporte une sorte de « confort moral » auquel il m’est difficile de renoncer, parce que l’utilité sociale de l’enseignement est immédiate, évidente et indiscutable, et aussi parce que travailler dans le secteur public, c’est travailler pour l’intérêt général, et non pas pour son intérêt particulier (que je ne méprise pas pour autant).
Je suis très choqué par le discours, de plus en plus répandu, qui fait des fonctionnaires des espèces de profiteurs fainéants qui s’engraisseraient sur les impôts excessifs payés par le secteur privé où se trouveraient le seul vrai travail et la seule vraie création de richesse. Je crée bien plus de richesse, et en étant beaucoup moins bien payé, quand je prépare et donne des cours que quand je crée et vends des jeux. La majorité des enseignants que je connais ont d’ailleurs choisi ce boulot difficile par passion ou par conviction, et le font avec dévouement.

« Par ailleurs, si je suis bien d’accord pour dire que l’on ne bâtira sans doute pas un monde meilleur à coups de fusils d’assaut et d’épées à deux mains, cela ne signifie pas que nous vivions d’ores et déjà chez les bisounours. Pour changer le monde, et le rendre plus gentil, il faut parfois se révolter, se battre, argumenter, convaincre, ruser, voire tricher. »
Que représente l’action se battre pour vous dans le monde où nous vivons ?
La non-violence est une idée qui m’a toujours posé problème. Je ne suis pas non-violent par principe. Je suis historien de formation, plus ou moins marxiste et plus ou moins structuraliste, et je sais bien que si, à tel ou tel moment, il n’y avait pas eu de révolution, ou de résistance, nous vivrions dans un monde moins sympathique, moins vivant et moins vivable. Disons que, politiquement, je pense qu’il faut faire sans la violence tant que cela est possible, mais qu’il faut accepter que ce ne soit pas toujours possible. D’un autre côté, je suis clairement non violent par tempérament, par style de vie. Je déteste me battre, et ne serais sans doute pas capable de le faire même si j’estimais cela justifié.
Je n’ai en revanche aucun problème à jouer à des jeux aux thèmes violents, et même à des jeux de guerre. J’ai fait de nombreuses parties d’Axis and Allies ou de Mémoire 44 avec des joueurs qui sont tout aussi gauchistes et gentils que moi. Il ne faut quand même jamais oublier qu’un jeu n’est qu’un jeu. Pourtant, je ne me sens pas vraiment capable de concevoir un vrai jeu de guerre réaliste, Quelque chose bloque. J’ai fait des jeux au thème violent, comme Baston ou La Vallée des Mammouths, mais l’humour était toujours là pour désamorcer un peu la dureté du thème

Pour faire un lien entre la violence et les jeux coopératifs, ces derniers n’émergent-t-ils pas également du fait de la féminisation de la société et donc du monde du jeu ?Les femmes n’aimant pas ou peu la confrontation directe dans les jeuxPensez-vous que le monde du jeu va évoluer par cette arrivée en force des femmes ?
Sur le premier point, il est clair que l’univers du jeu se féminise très rapidement – les femmes sont de plus en plus nombreuses parmi les joueurs, les illustrateurs et, même si cela intervient avec un petit décalage dans le temps, les auteurs. Je m’en réjouis.
En revanche, je ne suis pas d’accord avec l’idée que les femmes aiment moins la confrontation directe dans le jeu, et donc que la mode des jeux de coopération serait liée à la féminisation du monde ludique. Cela me semble relever d’un a priori un peu sexiste qui ne correspond heureusement pas à la réalité. Autour de moi, je n’ai pas du tout l’impression que les joueuses soient moins attirées par les jeux de compétition et de baston, je ne pense même pas qu’il y ait une sensibilité spécifique des femmes en matière de jeu. C’est d’ailleurs tant mieux si cela montre que notre société est parfois moins sexiste qu’on ne le croit.
On a déjà assez râlé, et avec raison, contre les stéréotypes sexistes véhiculés par les jouets pour enfants, ce n’est pas pour maintenant être tout aussi sexiste dans les jeux pour adultes et faire de gentils jeux de coopération en rose et blanc pour les filles et les pédés et de vrais jeux de baston en noir et rouge pour les vrais mecs.
Parmi les nombreuses évolutions actuelles du monde du jeu, la seule qui soit peut-être liée à la féminisation du milieu est la représentation plus fréquente et moins caricaturale des femmes dans les illustrations des jeux – mais le refus de la caricature peut aussi être un problème, avec tout ce qu’il suppose de paternaliste.
Me considérant comme féministe (ce avec quoi tout le monde n’est pas d’accord), et m’intéressant beaucoup au discours féministe, j’ai écrit il y a deux ou trois ans toute une série d’articles sur la place des femmes dans le monde du jeu, et pour l’essentiel mon analyse reste la même.
Vous pouvez lire tout cela ici.

Dans votre article sur les jeux coopératifs, le jeu en entreprise vous semblait pernicieux, l’est-t-il de toutes les manières ou y aurait-t-il une forme qui vous semblerait louable ? Diplomatie, un jeu fort violent psychologiquement, en tant qu’outil de l’amélioration de la cohésion d’équipe, ne pourrait-t-il pas montrer une certaine réalité de la violence et des concessions qu’il faut savoir faire au sein d’un groupe afin de coexister ?
Pensez-vous qu’un jeu comme celui-ci (ou le poker également) améliore la maitrise de soi, ses talents de négociateur, sa communication ?
Peut-être, mais je trouve extrêmement triste de voir des gens jouer pour apprendre quelque chose, pour améliorer telle ou telle « compétence ». Cela me fait un peu l’effet de quelqu’un qui lirait Flaubert ou Stendhal pour apprendre la grammaire, ou même le style.
Alors, bien sûr, on peut « améliorer ses compétences » (expression que je trouve sinistre par ce qu’elle suggère sur le but de la vie) en jouant, en lisant, en se promenant, en discutant avec des copains, en trainant sur internet…. Mais toutes ces choses-là, on peut aussi les faire pour des buts plus marrants et/ou plus honorables. Chacun fait bien ce qu’il veut de mes jeux, mais quelque part, lorsqu’on les utilise comme « outil pédagogique », je ressens cela un peu comme une insulte – et pourtant, je suis prof.

Et vous Bruno Faidutti, que vous a apporté le jeu au fil de toutes ces années ?
Alors là, vaste question. La possibilité de créer sans trop me fatiguer, de nombreux amis, de quoi vivre confortablement. En contrepartie, cela m’a pris du temps que j’aurais pu consacrer à d’autres choses. Mais, bon, c’est un peu comme cela avec toutes les passions.
J’insisterai sur les amis, parce que, même s’il y a deux ou trois personnes que je ne peux pas encadrer, j’ai quand même croisé presque toujours dans le monde ludique des gens ouverts, sympathiques, amusants et dignes de confiance. Si je compare mes deux univers professionnels, l’enseignement et le jeu, je dirais que le monde du jeu est globalement plus sympathique, mais que le monde enseignant a pour lui d’être plus varié.

Le métier de professeur renvoie à des codes très particuliers, une image sérieuse.À l’inverse le monde du jeu renvoie l’image de gens sympathiques, relâchés voire parfois “nonchalants”
. Êtes-vous d’accord avec cela et si oui, comment vivez-vous ces deux extrêmes ?
Une fois de plus, je ne suis pas du tout d’accord ! Le monde de l’enseignement, comme je le disais précédemment, est surtout extrêmement divers. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’autres métiers où se côtoient des gens aussi différents par leur âge, leurs motivations, leurs origines, leurs parcours, leurs centres d’intérêts, leurs opinions, et bien évidemment leur degré de sérieux. Dans beaucoup de métiers, les gens se ressemblent, soit qu’ils soient là pour les mêmes raisons (c’est un peu le cas dans le jeu), soit qu’ils aient été contraints de rentrer dans un moule. L’enseignement, de ce point de vue, fait relativement exception, et il y a donc des gens très, voire trop, sérieux, et d’autres qui le sont moins. Ceci dit, c’est un métier difficile, où la relation avec les élèves fait que l’on ne peut se permettre une seconde d’inattention, et cela incite en effet peu à la nonchalance.
Le monde du jeu, à l’inverse, est particulièrement homogène. C’est un univers très masculin (même si cela change un peu), entre trente-cinq et cinquante ans, où tout le monde a plus ou moins les mêmes références culturelles vaguement geek. Bref, un univers où, bien que plus vieux que la moyenne, je suis tout à fait à ma place. Il est évident que je ne peux que trouver agréable un monde où l’on trouve essentiellement des gens « comme moi », mais c’est aussi un milieu assez clos, qui peut donner l’impression de tourner en rond.
Le monde du jeu est très sympathique. Cependant, comme tous ceux qui parviennent à faire de leur passion un métier, les auteurs et les éditeurs de jeux, moi le premier, sont des gens qui se prennent un peu au sérieux et qu’il ne me viendrait pas à l’idée de qualifier de nonchalants. Les auteurs de jeux – là encore, moi le premier – ne sont en revanche pas des bourreaux de travail. La création ludique est quand même une activité qui ne demande pas d’efforts réguliers et soutenus, que l’on peut faire à son rythme et quand on le souhaite, mais cela n’empêche pas du tout de la prendre au sérieux.
J’ai parfois l’impression de faire tout à la fois un métier de dingue – prof – et un métier non pas de fumiste mais de paresseux – auteur de jeux.

Est-ce que votre métier de professeur a influencé/aidé votre vie d’auteur et si oui comment ?
 À l’inverse, votre vie d’auteur a-t-elle eu des répercussions sur votre vie de professeur ? Avez-vous une anecdote à nous raconter ?
Je prends bien soin de ne pas mélanger mes deux casquettes, si je peux me permettre cette métaphore un peu osée. Je peux prendre le monde du jeu, l’histoire du jeu ou l’économie du jeu en exemple dans mes cours, mais je n’utilise pas les jeux pédagogiques, auxquels je suis plutôt hostile. Il m’est arrivé d’animer des clubs de jeux dans des lycées, mais j’ai toujours pris bien soin d’être clair sur le fait qu’il n’y avait aucun objectif pédagogique – si ce n’est peut-être de faire comprendre que le jeu n’a rien à voir avec la pédagogie. Symétriquement, je n’ai jamais fait de jeu à thème sérieusement historique ou économique. Profs et auteurs de jeux sont deux métiers que j’aime, mais je pense qu’ils gagnent tous deux à ne pas être confondus.
Sur les effets pervers des jeux pédagogiques, je vous renvoie à ce que j’ai écrit il y a quelques années, mon point de vue n’ayant guère changé.

Il y a mille nouveaux jeux par an, comment voyez-vous le renouvellement et la répétition qui s’est peut-être mise en place chez certains éditeurs ?
Jusqu’ici, tout va bien….
Autrement dit, pour l’instant, le nombre de joueurs et leur consommation de jeux augmente plus ou moins à la même vitesse que le nombre d’auteurs, d’éditeurs et de jeux publiés. Je ne sais pas combien de temps cela peut encore durer, Vous m’auriez posé la question il y a cinq ans, je vus aurais dit que ça allait péter dans un ou deux ans. Cela ne s’est pas encore produit, et je ne me risque donc plus à faire des pronostics.
Le jeu en général, et le jeu de société en particulier, est à la mode. Il est évident que le boulot d’auteur de jeu demandant un peu d’imagination et de culture mais assez peu de travail, et celui d’éditeur de jeux assez peu de fonds initiaux, tous les passionnés essaient de se lancer. Pour l’instant, on tient à peu près le coup, mais un jour ou l’autre la bulle explosera, comme cela est arrivé dans des domaines similaires ; par exemple la bande dessinée.
Ceci dit, je ne parlerais pas de répétition. Je trouve qu’il y a encore pas mal de variété dans le jeu de société, qu’auteurs et éditeurs parviennent à se renouveler et à innover. Les jeux qui sortent aujourd’hui sont différents et sans doute meilleurs que ceux d’il y a vingt ans – mais ils sont quand même, sans doute, trop nombreux pour la rentabilité à long terme du secteur.

Justement par rapport y a ving ans comment trouvez-vous le monde du jeu ? Roberto Fraga me disait vous avoir rencontré à l’époque, que c’était un réel microcosme.En 1995, nous étions, nous joueurs des extraterrestres aux yeux du grand public. Comment vous sentez vous, dans ce milieu qui grandit chaque jour, avec l’arrivée de jeunes plus commerciaux parfois, des codes qui ne sont peut-être plus ceux que vous avez connu.
Cela reste un assez petit milieu, ou du moins j’essaie de faire un peu comme si. Les gens avec qui je joue aujourd’hui, ceux qui essaient mes prototypes, sont pour la plupart des gens que je connais depuis une vingtaine d’années, qui gravitaient autour de Ludodélire dans les années 80, ou avec qui je faisais du GN dans les années 90. Après, quand je vois la foule sur les salons, le nombre d’auteurs présentant leurs jeux au off de Cannes, je suis un peu effrayé.
Donc, oui, le jeu s’est répandu, s’est démocratisé aussi. J’y ai beaucoup gagné, en vendant des centaines de milliers de boites de Citadelles, mais l’ambiance a changé, et les gens ont un peu changé aussi. Pourtant, on reste quand même, comme l’édition littéraire, un milieu de passionnés. Beaucoup de gens en vivent et veulent en vivre bien, mais même chez les très gros, même chez Hasbro ou Ravensburger – et maintenant Asmodée – on ne croise guère que des joueurs, des gens aiment le jeu et ont une vraie culture ludique, ce qui est déjà pas mal par rapport à d’autres “business”.
Le paradoxe est peut-être que les vrais requins, qui souvent ne font pas long feu tant ils sont maladroits, on les croise plutôt dans des toutes petites boites. Ce sont des margoulins qui sont rentrés parce qu’ils ont vu de la lumière, ou des louveteaux à peine sortis d’école de commerce, persuadés qu’ils vont conquérir le monde en éliminant les vieux dinosaures qui n’ont rien compris à rien.
Le milieu que j’ai le plus de mal à comprendre est sans doute celui des sites webs consacrés aux jeux. Il me semble – j’ai peut-être tort – que les sommes en jeu dans le « web ludique » sont faibles par rapport à celles de l’édition, mais les rivalités et les méthodes employées, avec les sites concurrents mais parfois aussi avec les auteurs et les éditeurs, sont d’une violence que l’on ne rencontre jamais dans les relations entre éditeurs, ou pourtant tout le monde ne s’apprécie pas nécessairement. Certains affectent même un certain mépris des auteurs – je repense à l’insistance à présenter les critiques de jeu comme des “tests” de produits – qui est peut-être dû à une certaine jalousie. Entre auteurs, c’est toujours très bon enfant, en partie parce que l’on reste quand même assez peu nombreux.

Sans rentrer dans les détails de certains conflits que vous avez pu avoir avec un webmaster, j’ai l’impression (peut-être à tort) que c’est quelque chose qui vous a beaucoup touché, et que vous êtes, Bruno Faidutti, un homme avec un caractère bien trempé mais aussi avec une grande sensibilité, toujours respectueux de vos interlocuteurs et terriblement passionné par ce milieu que vous avez vu grandir. Vous êtes-vous parfois senti dépossédé de ce milieu par des nouveaux arrivants ?
Si ce n’était qu’avec un webmaster. J’ai quand même réussi à me fâcher avec les boss des deux principaux sites qui parlent de jeux de société en France, à chaque fois pour des raisons de principe sur lesquelles je ne pouvais moralement pas céder. Ça ne facilite certainement pas la promotion de mes jeux. À l’inverse, si j’ai pu avoir, et à plusieurs reprises, des désaccords avec des éditeurs, parfois pour des enjeux importants en terme d’argent ou d’édition d’un jeu, au bout du compte on arrive toujours à s’entendre, entre gens de bonne compagnie et qui aiment ce qu’ils font.
Je n’ai donc, à ma connaissance, aucun ennemi chez les éditeurs, qui me voient en général comme quelqu’un de plutôt cool et arrangeant, mais j’en ai de féroces dans le « web ludique », où l’on me tient souvent pour quelqu’un de prétentieux. J’ai d’ailleurs quelques idées sur les raisons qui font que les critiques ludiques et les webmasters sont plus agressifs et parfois méprisants envers les auteurs que ne le sont les éditeurs et les joueurs, mais ce serait très long à expliquer et me ferait encore plus d’ennemis.
Pour me sentir dépossédé du milieu, il aurait fallu d’abord que je m’en sente possesseur, ce qui n’a bien sûr jamais été le cas. Il est bien évident que j’étais un acteur plus important quand, dans les années 90, ce monde était encore tout petit. Il a grandi, pas moi, et je suis donc plus perdu dans la foule, mais cela ne me gêne en rien. Au contraire, je me réjouis qu’il y ait plus d’auteurs, plus de joueurs, plus de jeux qui sortent.
Je suis régulièrement contacté par de jeunes auteurs, qui me demandent des conseils et parfois me proposent des collaborations. J’essaie de répondre aux demandes de conseils, et j’accepte parfois – pas toujours car je n’ai pas le temps – les propositions de collaboration. Je ne pense pas être très original sur ce point. D’autres auteurs « bien installés », comme Bruno Cathala ou Antoine Bauza, sont très ouverts, et peut-être d’un abord plus facile que moi. ils ne comptent pas vraiment le temps qu’ils consacrent aux jeunes auteurs qui leur demandent conseil. Donc, non, je ne me sens absolument pas dépossédé par les « nouveaux arrivants », mais je pense avoir encore des jeux à faire et des choses à dire sur le jeu

Comment décriez-vous justement les collaborations que vous avez entre une petite maison d’édition comme In Ludo Veritas et d’autres plus importantes, le travail reste le même ? Prenez-vous le même plaisir ? Avantage ? Inconvénients ?
Le travail lui-même n’est pas si différent. Les petites maisons d’édition impliquent peut-être un peu plus les auteurs, notamment dans les choix graphiques, mais ce n’est pas une règle absolue. Un gros éditeur comme Fantasy Flight Games discute tous les choix d’édition avec les auteurs, et écoute leurs arguments, même s’il prend toujours seul la décision finale. On pourrait s’imaginer que les relations sont plus « business – business »  avec les gros et plus personnelles avec les petits, mais ce n’est pas toujours le cas.
Il y a quelques avantages à travailler avec un gros éditeur. Si le jeu marche, cela rapporte plus d’argent. S’il ne marche pas, l’auteur se sent moins responsable. Létheia, qui a publié mon Speed Dating, est une toute petite boite, d’une personne et demi. La responsable était sympathique, je croyais au jeu, et Nathalie Grandperrin et moi avons signé chez elle alors que nous aurions pu attendre un peu et faire le tour des gros éditeurs. Speed Dating n’a pas bien marché, et je me suis toujours senti un peu responsable de la déception de Stéphanie et des difficultés de sa boite. Heureusement pour elle, Wink s’est ensuite mieux vendu. Quand un jeu ne marche pas chez un gros éditeur, je le regrette un peu, mais je sais que ce n’est pas ça qui risque de mettre la boite en difficulté.

Vous avez collaboré avec de nombreux auteurs depuis ces nombreuses années, créé de nombreux jeux. Est-ce que vous éprouvez à certains moments le besoin viscéral de créer, est-ce que vous considérez que votre vision d’auteur de jeu soit essentiel au monde ludique d’aujourd’hui ? Sans que cela s’apparente évidemment à du narcissisme.
Besoin de créer, c’est beaucoup dire. Plaisir, quand ça marche, certainement.
J’ai parfois l’impression que je suis plus utile au monde ludique aujourd’hui comme « dinosaure avec un peu de recul », par mes articles de fond et par mes analyses, que par mes créations. C’est d’ailleurs logique. Avec plus de jeux qui sortent, avec des auteurs de plus en plus jeunes et à la culture ludique de plus en plus vaste, mes créations ne sont plus qu’une goutte d’eau dans l’océan. En revanche, je suis l’un des rares auteurs francophones à poster régulièrement des analyses construites de fond sur la création ludique – même si bien d’autres en font et les gardent pour les discussions d’après boire ou d’après jouer. Cela ne me rapporte rien, ça a même plutôt tendance à me faire des ennemis, mais ça m’amuse, je peux me le permettre plus facilement que d’autres, et je pense que ça peut être utile.
Quant aux collaborations, c’est un peu un cercle vertueux – les auteurs voient que j’en ai fait plein, savent que j’y suis ouvert, donc quand ils ont besoin d’un regard extérieur sur un jeu prometteur auquel il manque quelque chose, c’est souvent moi qui suis contacté. Parfois aussi, ça marche en sens inverse, c’est moi qui suis coincé sur un projet auquel je crois et qui cherche quelqu’un pour le débloquer.
Je ne pense pas être narcissique. Un peu prétentieux, peut-être, mais je n’aime pas vraiment les gens modestes, ils sont ennuyeux et j’ai toujours l’impression qu’ils se sous-estiment. Si mon métier de prof, et les milliers d’élèves que j’ai côtoyé en trente ans, m’ont appris quelque chose, c’est que les jeunes sont généralement bien plus intelligents qu’ils ne le croient eux-mêmes, et je pense qu’il en est de même pour les adultes.

En tant qu’élève, comme je l’espère pour tout le monde, j’ai été touché, influencé, par quelques professeurs m’ayant réellement touché dans ma vision de l’art, de la société, de ma vision du monde. Le métier d’enseignant est particulièrement difficile, pensez-vous d’ailleurs qu’il le soit de plus en plus ? Comment un professeur doit s’y prendre selon vous pour réellement toucher un élève et lui apporter plus qu’un apport « officiel » ? À l’inverse, Avez-vous été vous en tant qu’enseignant, influencé par un ou des élèves au cours de votre carrière ?
C’est un métier épuisant, parce que l’on a affaire à des jeunes plein de vie, qui savent moins de choses mais réfléchissent et réagissent plus vite que nous, qui sont souvent plus sensibles que les adultes, et parce que l’on est toujours dans une position très ambigüe et déséquilibrée, à la fois dans la confiance et dans l’affrontement. C’est vrai que l’on fait peu d’heures de boulot, mais en cours on ne peut pas se permettre dix secondes d’inattention.
Je ne peux pas dire comment un professeur « doit » s’y prendre, parce que je pense vraiment que c’est un métier qui ne s’apprend pas, et qu’il n’y pas de recette qui convienne à tous les profs, ni d’ailleurs à toutes les classes. Il y a d’excellents profs très classiques et un peu bourrus, et d’excellents profs plus cool et proches des élèves, et des mauvais aussi dans les deux catégories. On peut surtout être un bon prof pour certains élèves et pas pour d’autres.
C’est d’ailleurs un problème depuis une vingtaine d’années, et l’invasion des discours pédagogiques souvent un peu fumeux dans l’éducation nationale, qui consistent généralement à vouloir imposer à tous les profs et tous les élèves des méthodes qui ont bien marché pour certains profs et certains élèves. Mais bon, il faut bien que les inspecteurs et les IUFM justifient leur fonction, et ils ne le peuvent guère qu’en prétendant qu’il y a des recettes et qu’ils peuvent nous les apporter.
Bien sûr, il y a des élèves qui m’ont marqué, mais j’ai souvent plus le sentiment d’une relation avec la classe, avec un groupe, autant qu’avec des individus. Et j’essaie de faire en sorte que cela reste ainsi.

Avez-vous envie de nous parler d’une œuvre (jeu, musique, littérature…) ou d’un artiste, qui mériterait à vos yeux d’être connu ou de l’être encore plus selon vous ?
Alors là, il y en aurait beaucoup…
Côté jeu, Ave Cesar, sans doute le meilleur jeu de course jamais publié, méchant à souhait. Malheureusement, les parcours de la réédition chez Edge étaient moins intéressants que ceux de l’original chez Ravensburger.
Côté bouquin, je suis toujours surpris que David Foster Wallace, reconnu par tous aux États-Unis comme l’un des très grands romanciers des vingt dernières années, reste relativement méconnu en France.
Côté musique, j’avoue être un peu moins à jour, mais j’ai envie de dire du bien des Dakh Daughters, sans bien savoir si elles relèvent de la musique ou du théâtre.

Que pensez-vous des jeux s’intéressant à des sujets graves : Abolition, Ecologie, Maladie…  On ne fait absolument pas attention à la mort dans Pandémie, cela reste des cubes à gérer.  Cela se passe également dans les jeux de guerre par exemple. Aucun jeu sur la vieillesse, la dépendance s’installant avec sa venue
Est-ce vraiment adapté pour un jeu, ou bien le côté ludique empêchera toujours de se confronter de manière absolu au sujet?
Que pensez-vous des jeux comme Les Poilus, par exemple ?
J’aime beaucoup Les Poilus, mais je pense que son attrait vient en partie de sa singularité. Son sujet, en outre, n’est pas vraiment plus “sérieux” que celui d’un wargame sur la même période. C’est simplement son approche qui est plus humaine et plus triste – au sens où l’on dit qu’un film ou un roman est triste.
Votre question renvoie à trois évolutions souvent liées mais néanmoins distinctes :
• des jeux coopératifs
• des jeux narratifs
• des jeux sérieux et empathiques
Les Poilus est coopératif et empathique mais pas très narratif. Zombicide est coopératif et narratif mais pas très sérieux. Pandémie veut appartenir aux trois catégories mais, comme vous le faites remarquer, échoue à susciter l’empathie. Time Stories est toujours narratif, et le reste dépend un peu du scénario. Le narrativisme n’est pas une nouveauté, c’est presque un retour à ce qui se faisait dans le jeu américain des années quatre-vingt, avant la mode des jeux à l’Allemande. Les autres tendances sont plus récentes, et je ne sais pas bien ce qui va rester.
Je ne crois pas vraiment, en tout cas, à des jeux de société conviviaux sur la vieillesse, la dépendance, l’écologie ou ce genre de thème. On joue quand même pour s’évader et s’amuser entre amis, ce qui interdit les thèmes trop sérieux et les univers trop réalistes. Le jeu video, qui peut souvent être joué en solitaire et procure une expérience plus proche de la lecture ou du cinéma, est sans doute un média plus adapté à ce genre de choses.

Pourriez- vous me citer selon vous 5 jeux piliers de l’histoire du jeu de société que chaque joueur devrait avoir essayé afin de comprendre l’histoire du jeu et le pourquoi de certaines tendances actuelles ?Pas forcément les 5 meilleurs jeux du monde du jeu, cela serait subjectif d’ailleurs, mais ceux ayant réellement apporté une pierre à l’édifice.
Sacrée question…
Voici cinq jeux de différentes époques qui me semblent tous avoir été des précurseurs de tendances différentes.
• Le plus ancien est le Pit, disponible aujourd’hui dans une très belle édition avec des vaches chez Repos Prod. Les joueurs d’aujourd’hui ignorent que ce jeu de cartes frénétique, que ne renierait pas un Roberto Fraga, a plus d’un siècle. Imaginé par Harry Gavitt, qui travaillait à la bourse aux céréales de Chicago et cherchait à reproduire la frénésie des échanges boursiers à la corbeille, il a été publié en 1903.
• Le Cluedo, créé par Anthony Pratt, date des années quarante. C’est sans doute le plus intéressant des trois « grands classiques » présents dans toutes les familles de l’après-guerre, les deux autres étant le Monopoly et le Risk. C’est surtout le premier jeu de société moderne dont le but n’est ni d’arriver le premier au but, ni de gagner le plus d’argent, ni de massacrer ses adversaires.
• Moins connu, je citerai Rome et Carthage, également connu sous le nom de Méditerranée, de Jean-René Vernes, paru en 1955. C’est le premier jeu de guerre moderne, avec des alliances, avec un système de combat bien plus subtil que les lancers de dés du Risk, avec une utilisation très astucieuse des cartes à jouer.
• En 1977, Cosmic Encounter, de Bill Eberle, Jack Kittredge, Bill Norton et Peter Olotka, réinventait le jeu de société en mélangeant tout et en le mettant cul par-dessus tête. C’est un jeu indescriptible, punk et psychédélique à la fois, dans lequel on trouve déjà presque tout ce qui fera les jeux de société modernes, du moins ceux de l’école américaine. C’est encore ma boite à outils.
• J’aurais pu citer, en 1993, Magic The Gathering mais, comme Richard Garfield le rappelle régulièrement, son jeu doit énormément à Cosmic Encounter et je ne le classerai donc pas parmi les précurseurs. Les Colons de Catan, parus en 1995, ne sont peut-être pas le premier jeu « à l’allemande », mais ils sont celui qui véritablement lancé cette tendance de jeux non violents, un peu abstraits, un peu distanciés. Et cela reste un sacré bon jeu.
Pour les années 2000, je pourrais citer des dizaines de noms, parmi lesquels mon Citadelles, mais nous n’avons sans doute pas encore assez de recul pour déterminer ce qui a été réellement le plus influent. Et puis, le monde du jeu a connu un tel développement que, alors que je peux me vanter d’avoir une connaissance relativement encyclopédique du monde du jeu jusqu’à il y a une quinzaine d’années, j’en suis très loin pour les publications plus récentes.

Les Colons de Catane, est souvent méprisé par les joueurs aguerris, alors qu’effectivement c’est également à mes yeux un bon jeu, comment expliquez-vous cela ? Trop simpliste pour les joueurs ayant connus Agricola, TTA etc… ? Le mépris du hasard par certains joueurs ?
Il n’est pas du tout méprisé par mon entourage, ni semble-t-il par le public puisqu’il se vend encore très bien. Ceci dit, il y a deux choses qui jouent contre ce type de jeu « intermédiaire » dans le petit monde des connaisseurs, des joueurs « purs et durs ».
D’une part, il est assez naturel lorsque l’on s’intéresse de près à un domaine, et lorsque l’on commence à bien le connaître, d’aller vers des choses de plus en plus sophistiquées, de plus en plus complexes, de plus en plus ambitieuses, de plus en plus stratégiques. C’est normal. C’est juste un peu dommage que des joueurs qui pratiquent aujourd’hui des monstres comme Agricola, TTA, Mombasa ou Time Stories aient oublié que, à une certaine époque, ils ont adoré Carcassonne (que je n’ai jamais trop apprécié) ou Les Colons de Catan (que j’aime toujours autant), et se permettent de prendre de haut ceux qui les apprécient aujourd’hui.
Il y a une espèce de snobisme à jouer à un jeu plus tarabiscoté et avec moins de hasard que celui du voisin. Je ne pense pas que jouer à un jeu plus complexe et plus stratégique prouve que l’on est plus intelligent, mais je suis certain que penser cela prouve que l’on est un peu con.

Dans la conférence gesticulée, Pourquoi je ne serai jamais Luis Fernandez, Anthony Pouliquen explique que le sport (pas en tant qu’activités physiques mais en tant qu’objet de compétition) s’est développé en parallèle au capitalisme, afin d’imposer un mode de pensée comportant dix perdants pour un gagnant. Que pensez-vous de cela ? Vous qui privilégiez le jeu pour le jeu, préférez-vous que les personnes jouent sans compter les points ou cela semble indispensable pour certains jeux ?
Je ne connais pas ce texte, mais je ne vois pas les choses ainsi. N’étant ni anthropologue, ni psychologue, je dis peut-être des bêtises, mais j’aurais plutôt tendance à penser que l’esprit de compétition est dans la nature humaine, un truc qui nous vient de la préhistoire, la lutte pour la vie, tout ça, et que le jeu en général (et donc le jeu sportif en particulier) est, dans des sociétés modernes plus pacifiques, un moyen de le sublimer et donc de le neutraliser. Le sport de compétition est d’ailleurs bien antérieur au capitalisme – pensez aux tournois médiévaux, voire aux jeux olympiques.
Je pense que « jouer pour gagner » est non seulement souhaitable, mais même indispensable pour que la quasi-totalité des jeux fonctionnent, y compris les jeux de coopération. Je mettrais juste une légère nuance pour les jeux de rôle lorsqu’ils sont plus théâtre que jeu. Jouer, c’est respecter les règles du jeu, et la première de ces règles est que chacun doit chercher à gagner. Après, on peut faire ça de manière plus ou moins concentrée, plus ou moins sérieuse, plus ou moins décontractée, mais on doit rester dans le jeu. Si quelqu’un ne cherche pas à gagner, il sort du jeu et, la plupart du temps, l’empêche de fonctionner pour les autres joueurs. Celui qui prend le jeu trop au sérieux, qui confond le jeu et la vraie vie, ce n’est pas celui qui compte les points, c’est celui qui se refuse à le faire.
Montaigne disait que l’important n’est pas la prise, mais la chasse. Mais sans gibier, il n’y a pas de chasse.

Et vous, Bruno Faidutti, quel est votre gibier dans la vie ?
Justement, je n’en sais trop rien, et c’est pour cela que j’apprécie les jeux.

Nous arrivons malheureusement à la fin de cette interview, si vous prenez en compte, votre vie d’enseignant, d’auteur, d’homme plus généralement, êtes-vous heureux Bruno Faidutti ?
Je ne me pose pas vraiment la question en ces termes. Serein, sans doute.


Bruno shaman

Emmanuel Converset, from Jeux Viens à Vous, has started a long series of interviews of figures from the French boardgaming world. They are regularly published on the Tric Trac website. My interview stirred up many reactions, mostly positive, and I decided to publish it here in English. Unfortunately, while my English is good enough for writing clear game rules, it’s too rough to discuss precisely more subtle matters. Many thanks to Thomas Gallecier, the French guy at Windrider / fantasy Flight Games, for prroreading and sometimes rewriting my translation.

Bruno Faidutti, can you introduce yourself?
I’m in my fifties, I live in Paris, I’m a game designer, a bit of a historian, a tiny bit of an economist, and a teeny tiny bit of a Marxist.

What does gaming mean to you?
To me, gaming means escaping from an overwhelming reality. The archetypal, ultimate game is the Role-playing game, in which you pretend that the world is something else than what it really is, different than what you know, a world you don’t understand. Playing a game is acting as if we knew who we are, what we want, what our goal in life is, who our enemies are, what means we have available, and what the rules which decides who wins and who loses are. Games are simple and closed, while life is complicated and open to the infinite. To play a game is to act as if things were simple for a few minutes or a few hours, while still knowing that things are complex.
Faced with the overwhelming complexity of the world, with the mess caused by universal contingency, one has two possible reactions. One is to play games; to pretend that things are simple while knowing, and saying, that they are complex. The other is to become religious, to pretend that things are simple. In my opinion, games are more sophisticated, honest, and give you more food for thought.
Anyway, I’m a bit drunk as I type this answer, and it might not be very clear once sober people finally read it.

Your answer sounds like you have a very “childish” vision of games—childish in a good way: natural, playing for the sake of playing, just for fun.
I would not say “playing for the sake of playing”, which doesn’t mean much, but playing in opposition to reality. As Freud wrote, “the opposite of play/game is not what is serious but what is real”—he must have written it in German which, like French, uses the same word for play and game.
Anyway, the relation between youth and games is very interesting. Children play more games than adults, or at least more than most adults. The permanence and complexity of the real world must be absolutely overwhelming for kids. Therefore, playing games is a way to make do with reality by consciously simplifying it and escaping from it for a while. Adults are as much lost as children in this world, but they’ve learned a lot of intellectual tricks to convince themselves and others that they understand it.
This means that, yes, in a way, gamers are behaving like children, meaning that they refuse to take the easy way out: to pretend not to pretend. If playing is pretending, then refusing to play is mistaking life for a game and pretend that we don’t pretend.

On the other hand, you write a lot about games in a very thoughtful way, which seems to stand in contrast with the usual immediacy of the board gaming world. The board game market has exploded, the life span of a board game has become very short, and there are trends and fads, such as cooperative games at the moment. Do you think you have a singular place in the board gaming world? Do you think there will be deeper reflections about games in the coming years?
I regularly talk to other board game designers, and I can assure you that I’m far from being the only one who tries to form a few theories about gaming and game design. I could list a dozen names. It just so happens that I’m one of the few board game designers to regularly write my thoughts down, and more or less the only one to do it in French. It doesn’t mean that other board game designers are not asking themselves questions—they are, believe me, and more or less the same questions.
The board gaming world is moving faster and faster, too fast probably for a fifty-something like me. It forces its actors to think differently, to question themselves regularly, but it doesn’t prevent them from stepping back and think. Look at what’s happening with video games—things are moving even faster, and there is a very rich critical, sociological, political, and even philosophical discourse about them.
In the future, I’m convinced that there will be more and more intellectual and critical studies about board games, and that board games will be less and less left out in the global conversation about the relationship between games and reality. Indeed, most of the discussion nowadays is about video games, or even about a portion of them. But this will certainly happen in English.

You do some serious thinking about the gaming world and board game design, but you also think that games are made to have fun, and you’ve made some great party games. Is there a paradox here?
I don’t think that games are played for fun. Chess is a great game, and no one ever plays chess for fun. I hope for them that great chess players are less serious in real life than when they are playing. I also think that people play my best-selling game, Citadels, not for fun but for the serious tension generated by bluffing.
On the other hand, I obviously like to have fun and these past few years I’ve tried to design lighter games. Let’s say that fun is one of the emotions I sometimes try to generate in a game, but it’s far from being the only one.
As for designing games seriously, there’s also a paradox here. I make enough money from games, and could easily quit my day job, but I’ve decided to keep teaching in high school. When I’m asked what my job is, I can answer either teacher or game designer. I’m probably afraid that I would not be able to look at myself in a mirror if my only professional activity had no obvious social utility—which may prove that I’m not really convinced by my own arguments on the social necessity of gaming.
On the other hand, I’m often one of the first board game designers to be vocal when we need to be defended. For example in recent discussions on French board gaming websites on the use of “test” or “review” when discussing board games. I’ve also been one of the first ones to organize friendly board game designers meetings, twenty years ago. There are so many now… Other designers, such as Antoine Bauza with his “cafetière” are now taking initiatives that are more in keeping with the times. Of course, I’m settled, I have little to prove anymore, I get regular and comfortable royalties, so it might be easier for me to get vocal when publishers (it’s rare) or websites (it’s more common, at least in France) ignore designers or treat them with contempt.

You have a very political view of today’s world. In an article about cooperative games, you wrote this: “Contemporary capitalism is not only fueled by competition, it is also a world of cartels, collusion and connivance—combinazione, to use the Italian word—not always associated with non-violence. Global corporations make heavy use of cooperative gaming, though they prefer to call it collaborative, to promote “team spirit” and enforce “corporate culture” and similar bullshit. I don’t think they would nourish a snake in their bosom.”
You work as a teacher in a public high school. What does it mean for you to be a civil servant? Is it mostly about social utility? Do you oppose public and private sector? How do you feel in a society where more and more things are getting privatized?
OK, we’re not talking about games anymore. While I think it is important to consider the politics of gaming, I don’t design political games, simulation games, serious games, or games with any kind of explicit message, if only because those are usually very bad games.
Teaching is a hard and exhausting job, but being a teacher in a public school gives me a moral comfort that I’m not ready to give up. Unlike that of games, the social utility of schools is obvious and unquestionable, and working for the state means working for the public’s general interest and not for one’s own private interests—which I don’t despise either.
I’m deeply shocked by the more and more prevalent discourse that suggests that civil servants are some kind of lazy leeches sponging off the excessive taxes paid by the private sector, and that only the private sector generates true wealth through real hard work. I generate much more wealth, while being far less well paid, when I prepare and give lectures than when I design board games. Most of the teachers I know have chosen this hard job as a calling or by moral conviction, and they do it with great dedication. 

“I agree that chainsaws, semi-automatic rifles and two-handed swords are not the best fitted tools to build a better tomorrow, but that doesn’t mean that we’re living in the best possible world. Besides, making the world cuter and nicer might require revolt, some fighting, debates, cunning, schemes and maybe some cheating.”
What does fighting mean to you in today’s world?
I’ve always felt questioned by non-violence. I’m not ideologically non-violent. I’ve studied history, I’m more or less Marxist and structuralist, and I know quite well that, if it weren’t for the occasional revolution or resistance, we would be living in far worse and less lively world. Let’s say that, politically, I stand for avoiding violence as far and as long as it’s possible, while accepting that it might sometimes be necessary. On the other hand, I definitely have a non-violent character. I hate physical violence, and I’m not sure I would be able to use it even if I thought it was justified and necessary.
Surprisingly, I have absolutely no problem playing games with violent settings, and even war games. I’ve played dozens of games of Axis and Allies and Memoir 44 with friends who are as liberal, leftist and pacifist as I am. We should never forget that a game is just a game. On the other hand, I don’t think I could design a realistic war game. I have a kind of mental block. Long ago, I’ve designed games in violent settings, like Baston or Valley of the Mammoths, but there was always some humor in it to defuse the violence.

Regarding violence in games, do you think there’s a link between the cooperative game craze and the feminization of the gaming world? Since women often dislike direct confrontation in games, do you think that the massive influx of women will change the board game market?
The fast feminization of the board gaming world is obvious. There are more and more women among gamers, illustrators, and even now after some delay, game designers.
On the other hand, I don’t think that women are more averse than men to direct confrontation in games, and therefore I don’t think there’s a causal link between the cooperative games trend and the increased female participation in the hobby. That idea sounds a bit sexist, and I don’t think it reflects my experience. Among my gamer friends, I don’t notice that women are less attracted to competitive or violent games than men. I don’t even think there’s a specific female sensibility when it comes to games. It’s a good thing if it means our society is sometimes less sexist than we think it is.
We’ve rightly mocked the gender stereotypes in children toys, so let’s not do the same with adult games by  designing white and pink cooperative games for girls (and gays) and black and red war games for true men.
The only change that is probably linked to the feminization of our hobby is the representation of women in games. There are more women on game boxes and cards, and they are becoming less stereotyped. Of course, this raises other issues, because it’s also very patronizing to refrain oneself from caricaturing.
I consider myself a feminist, though everyone doesn’t agree on that. A few years ago, I’ve written a series of blogposts about women and games. My opinion on these issues didn’t change much, and you can still read these articles here.

In an article, you heavily criticized the use of cooperative games in a corporate setting. Don’t you think they can be useful? Don’t you think that an extremely psychological game like Diplomacy—used as a team-building tool—could help expose the underlying violence and the need for concessions for a group to survive? Similarly, don’t you think that playing poker could improve someone’s self-control and negotiation skills?
Well, all this might be true, but it’s a bit sad to see people play in order to learn something, or to improve their “skills” or “abilities”. I would compare this to reading Jane Austen to improve your grammar, or Shakespeare to improve your oratory skills. I’m not saying it can’t work, but it’s depressing.
Of course, you can “improve your skills” (an expression which conveys very sad ideas about one’s goal in life) by playing games, reading, hanging out with friends, or by browsing the web, but all these things can also be done for more fun and honorable motives. People can use my games in any way they want, but when they are used as a “pedagogical tool”, I resent it—even if I’m also a teacher.

What did gaming bring you, personally, during all these years?
What a question! I would say: the opportunity to become a creator without too much hard work, many friends, and enough money to live comfortably. Of course, I spent a lot of time on games, time I could have spent on something else, but it’s the same with every job, hobby or passion.
I’d like to insist on the friends I made because even if there are two or three people I strongly dislike, almost everybody I’ve met in the gaming world has been nice, open minded, fun and trustful. If I try to compare my two working environments, I can say that people are usually nicer in gaming, but also that people are more diverse in education.

Teachers have a very serious image, whereas people often imagine game designers as fun and cool people. Is it so? And if it is, how do you manage these two opposite worlds.
Once more, I mostly disagree. As I have already said, teachers are very diverse. I don’t think there are many other jobs with so many different kinds of people, people of different generations, different career paths, different interests, different opinions, different cultural backgrounds, and of course different seriousness levels. In most jobs, people are very similar, either because they are here for the same reasons—it’s mostly the case in the gaming business—or because they had to fit in the same mold. Education is an exception, and some teachers are extremely serious and others much less. That being said, it’s a difficult job, and you have to be constantly alert in your relationship to students, which doesn’t encourage nonchalance.
On the other hand, the gaming world is very homogenous. It’s mostly made of males (although this is starting to change), all between thirty and fifty, with more or less the same vaguely geeky cultural background. Even if I’m a bit older than most, I fit in perfectly. Of course, it feels nice and cozy to be in a world where everyone is more or less like me, but sometimes I feel like it’s going in circles.
Board game designers and publishers are nice people but, like all people who have managed to make a living off their hobby, they take it very seriously and are not always “fun and cool”. What is true is that board game designers, starting with me, are not hard workers, and might even be a bit lazy. Designing games doesn’t require much actual work, and can be done at your own pace—but this doesn’t prevent people from taking it seriously.

Did your job as a teacher impact your game designs, and how? Conversely, did your designer life impact your teaching life? Any fun anecdotes about how these two worlds collide?
I always try to keep my two jobs separate. I can use the gaming business, or the history of games, as examples, but I don’t use games as a pedagogical tool. I’m even rather wary of serious games and educational games. I have organized gaming clubs in schools a few times in the past, but I always stressed the fact that there was no pedagogical objective. Conversely, I have never designed a game with a serious historical or social theme—Terra being the only exception. I enjoy my two jobs, but I think they are better kept apart.
As for the perversity of serious games and educational games, I have already written about it here.  

A thousand new games are published every year. Do you think it’s still possible for designers to innovate, and for publishers to take chances?
So far, so good
So far, the number of gamers and games they purchase has increased at more or less the same rate as the number of designers, publishers and game published. I don’t know how long it can last, probably not very long. When I was asked the same question five or six years ago, I answered that it will last two more years. I was wrong, so I won’t attempt to make a new prediction.
Games in general, and specifically board games, are trendy. Since designing games requires some culture and imagination but no hard work, and publishing board games relatively little money, lots of hobbyists want to give it a try. So far, many have succeeded and the market has dealt with it, but one day or another the bubble will burst as it has happened in other domains, such as the comic book industry.
I don’t think designers and publishers are repeating themselves. There is more diversity than ever in board games. The games published now are more varied and largely better than the ones that were published twenty years ago, but there are nevertheless probably too many games for the market to stay profitable.

How does the current board gaming world compare with what it was twenty years ago? Roberto Fraga told me that he met you in what was a real microcosm. Gamers were still seen as people from another planet. How do you position yourself in this ever-growing market, with the growing number of young and business-oriented people, and the arrival of very different codes?
It is still a relatively small world, or at least I try to convince myself it is. The people who playtest my prototypes are mostly old friends, people who gravitated around Ludodelire in the 80s, with whom I played LARPs in the nineties. Of course, I’m a bit overwhelmed when I see the crowd at Gen Con, or the hundreds of wannabe designers eagerly showing their prototypes at the Cannes game fair.
There has been a democratization of board gaming. I am grateful for it and the hundreds of thousands of copies sold. It triggered some changes in the mood and the people working with games. Like book publishing however, it’s still largely driven by enthusiasm. Many people make a living off it, and try to make it well, but even at really big publishing companies, like Hasbro, Ravensburger, or now Asmodee, nearly everybody is passionate about games and has a true gaming culture. This means a lot, when compared with most other businesses.
The paradox might be that the true bad guys are sometimes with smaller companies. There are some mediocre swindlers who learned about the hobby and thought they could make a profit, or wannabe sharks fresh out of business school who think they will conquer the world and easily get rid of old obsolete dinosaurs. They are so clumsy and out of place that they usually don’t last very long.
The part of the gaming world I have trouble understanding is the website crowd, and specifically the French one. It seems to me—I may be wrong—that the stakes are lower than in publishing, but the means used to deal with other websites, and sometimes with publishers and game designers, are more aggressive than anything I’ve ever seen between publishers, even when they are not all in best terms. Between board game designers, we are still very few and there is no competition, so relations are really cool and friendly.

I don’t want to go into the details of the troubles you’ve had with the webmaster of a French board game website, but I have the feeling that you have been deeply affected. You seem to have a strong character, but also passion and sensibility. Did you ever feel “dispossessed” of the gaming world by new comers?
It’s not only one webmaster. I quarreled with the two webmasters of the two big French board gaming websites, both times on matters of principle on which I could not back off morally. It certainly doesn’t help promoting my games in France. On the other hand, while I have occasionally disagreed with publishers, usually not about money but about publishing issues, we have always ended up finding a gentlemen agreement, because we all like what we are doing and want to do it the best way possible.
I don’t think I have a single enemy among publishers. They usually like me, and see me as a cool and not too demanding guy. On the other hand, I have several enemies in the board gaming web, people who see me as vain and conceited. I actually have some ideas on why reviewers and webmasters can be more aggressive and even scornful with designers than publishers or gamers, but explaining it would take much time and would probably make me more enemies.
As for feeling “dispossessed”, I never felt I possessed anything to begin with. Obviously, I had a bigger role in the hobby in the nineties, when the hobby was smaller. It grew, I didn’t, and now I am a bit more lost in the crowd, but I don’t really care. On the opposite, I enjoy the fact that there are more designers, more gamers, and more new games.
Young designers regularly reach out to me to ask for my advice and sometimes to offer me to collaborate on a design. I try to give advice when I can and sometimes—not that often because I don’t have much time—accept their offers for collaboration. I don’t think I’m the first one to do this. Others well-established game designers, such as Antoine Bauza or Bruno Cathala, are as open as I am, and may be less intimidating. They don’t reckon the time they spent helping young designers. At the end of the day, I don’t feel dispossessed of anything, but I think I might still have a few things to do or say about board games.

Is working with small companies, such as In Ludo Veritas (publisher of 3 Monkeys), different from working with bigger ones like Asmodee. Is it the same job? What are the pros and cons of each?
The work is not that different. Small companies sometimes have the designer more involved in the development and graphic choices, but it’s not always the case. A big publisher like Fantasy Flight Games always discusses the development and publishing decisions with the designer, and listens to their arguments even when they take the final decision. You could also imagine that things are more business-oriented with big publishers, but it’s not always the case.
The main pros of working with a big publisher is that if the game sells well, it can sell very well and bring lots of money. Also, if it doesn’t sell that well, the designer doesn’t feel responsible. Letheia, who published my party game Speed dating (still looking for an English publisher, by the way) is a one-person-and-a-half company. The boss, Stéphanie, was nice and enthusiastic, I believed the game would sell, so Nathalie Grandperrin and I signed with her at once although we could have waited a few months to show our game to bigger companies. Speed Dating didn’t sell well, and I’ve felt responsible for the troubles of Stéphanie’s company. Luckily, she then published Wink, which sold much better. When one my games published by a big company doesn’t sell, I regret it a bit, but I know it cannot put the company in real troubles.

You have dozens of games published, often co-designed with other designers. Do you feel a need or an urge to create, and do you think your vision and your idea of game design is something important today? Is there something narcissistic in this?
I don’t think I feel an urge to create, but I certainly feel a great satisfaction when a design works.
However, I sometimes think that my role in the gaming world is more and more that of a “dinosaur with some hindsight” trying to analyze and sometimes theorize what I am witnessing, and not just a role of designer of new games. This is not surprising. With more and more games being published, with more and more young designers with a vast gaming culture, my creations, which were essential in the late nineties, are now little more than a drop in the ocean. On the other hand, I am one of the few designers who also regularly publishes his reflections on game design. Many other have similar reflections, but keep them for after game or after drink discussions. I don’t make any money with it, and it mostly makes me a few enemies, but I have fun doing it, I can afford it, and I think it might be useful.
As for working with other designers, it’s a virtuous circle. Designers know that I’ve co-designed many games and that I’m open to the idea. When they need an external look at a promising game that is lacking something, I am probably the first designer they contact. It can also be the other way, when I’m stuck on a game idea I believe in and think that this is a game for X or Y.
I don’t think I’m narcissistic. I’m probably a bit pretentious, but I don’t really like modest people. I find them boring, and lacking something. The main lesson I’ve learned from having been a teacher for thirty years is that teenagers are usually much more clever than they think they are, and I don’t think it’s very different with adults.

Like most people I think, some of my teachers deeply influenced my ideas of what life, art or society is. Teacher is a really hard job, do you think it’s becoming harder? How do you think a teacher can manage to bring more to his students than just the official curriculum? As a student, have you been influenced by some of your students?
It’s a tiring and difficult job because we work with lively students who know less than we do but can think, analyze, and react much faster, and who are also much more sensitive, and because the relation with students is always ambiguous and unbalanced, between trust and confrontation. We don’t work that many hours, but we can’t lose our attention for a second.
I don’t know what a teacher “should” do because I really believe it’s a job that can’t be taught, and there’s no magic formula working with all students and all teachers. There are some very good classical, serious, and gruff teachers, and there are very good cool and friendly ones. There are also bad teachers in both categories. Most of all, one can be a good teacher for some students and a bad one for others.
One of the problems with education these last twenty years is that we are force-fed nebulous pedagogical theories that usually try to impose methods on all teacher and all students that happened to work with some teachers and some students. Well, one of the ways the teaching bureaucracy can justify its existence is by pretending they have something to tell us.
Of course, I remember some students, but usually it’s more a collective relation with the class group. And I prefer it this way.

Is there any cultural work, be it game, music or literature, or any creator you think deserves to be better known?
There are many, so I’ll choose only one in each category.
In games: Ave Caesar. It’s probably the best and the nastiest racing game ever designed, even if the tracks in the reprint are less interesting than those in the original Ravensburger edition.
With novels, I’m always surprised that David Foster Wallace, who is recognized as one of the most important recent writers in the USA, is still largely unknown in France.
I’m less interested in music, but I’ll take the opportunity to say that I really like the Dakh Daughters, even when I don’t really know if it’s music or theater.

What about serious game themes, such as slavery, ecology, illness, old age…? Players don’t really care about death in Pandemic, it’s just about wooden cubes. It’s the same with war games.
Can such serious themes be adapted into games, or do you think games need to be fun and superficial? What about games like The Grizzled, for example?
I really like The Grizzled, but I think its success is in part due to its singularity. Its setting is also not more serious than that of a WW1 war game. The difference is in the thematic approach, more compassionate and sad, which is closer to a war novel than a war movie.
Your question is in fact about three trends that are certainly linked but are nevertheless distinct:
• cooperative games
• narrative games
• serious and empathic games
The Grizzled is cooperative and empathic, but not really narrative. Zombicide is cooperative and narrative, but absolutely not serious. Pandemic tries to be all of this, but as you noted in your question, fails to suggest empathy. T.I.M.E. Stories is narrative, and everything else depends on the scenario. Narrativism is nothing really new. It was the way many American board games worked in the eighties, before the German games took over. The other trends are newer, and I really don’t know what will stay.
Anyway, I don’t believe in pleasant family board games about old age, dependency, ecology or those kinds of themes. We play to get out of the complex and often sad reality, and to have fun with friends, so sad and realistic settings are out of the question for most game nights. It’s probably different with video games, which can provide an experience more akin to reading a novel or watching a movie.

Can you give me five major games in the history of board games, five games that everyone should have played once if one wants to understand the evolution of gaming and the recent trends? Not necessarily your five favorite games, but five games that made history.
Here are five games that, I think, have been the precursors of different modern trends.
The oldest one is Pit, of which there is now a really nice edition from Repos Prod, with cows. Most players don’t know that this very modern game, which could have been designed by Roberto Fraga, is more than a century old. It was first published in 1903, and was designed by Harry Gavitt, who wanted to recreate the hectic feel of the Chicago Stock Exchange, where he worked.
Clue was designed by Anthony Pratt and published in the forties. It’s the most interesting of the three classic games that have been played by all the families in the sixties and seventies, the other two being Monopoly and Risk. It’s also the first major modern big board game whose goal is neither to win a race, nor to make the most money, nor to annihilate one’s opponents.
Mediterranean, by Jean-René Vernhes, published in 1955 is not as well known, but is an important step in the history of board game design. It’s the first modern game of war, with alliances, with a combat system that much more subtle than the dice in Risk, and with a very innovative use of playing cards.
In 1977, with Cosmic Encounter, Bill Eberle, Jack Kittredge, Bill Norton and Peter Olotka, really reinvented board game design. It’s an incredible mish mash, both punk and psychedelic, which has been the toolbox of many board game designers of today, including me.
I could have listed Magic the Gathering, published in 1993, but Richard Garfield regularly states that it was heavily inspired by Cosmic Encounter, so it’s not really a precursor. Settlers of Catan, published in 1995, might not be the first German “Eurogame”, but it was the first one to hit the mass market. It started a long trend of non-violent, slightly abstract and relatively distanced games. And it’s still a really good game.
In the last fifteen years, I could name a dozen, including my own Citadels, but it’s probably too early to know what had a lasting influence. Also, while I have a more or less encyclopedic knowledge of what happened earlier, it’s not the case about the last fifteen years, during which things have become really hectic.

I agree with you that Settlers of Catan is a great game, but it’s often despised by hardcore gamers. How do you explain this? Is it too light for people who play Agricola, Through the Ages and other heavy stuff? Has the contempt for randomness grown among dedicated gamers?
It’s certainly not despised by my friends, and me or by the average player since it still sells very well. That being said, it’s true that the little world of specialist, dedicated hardcore gamers has a problem with this kind of mid-weight game.
I think it’s a natural trend for someone who gets more involved into the hobby to look for more complex, more sophisticated, more ambitious and more strategic stuff. It’s perfectly normal. It’s a shame however that many players who now play stuff like Agricola, Mombasa, Through the Ages or T.I.M.E. Stories seem to have forgotten that, a few years ago, they were enjoying Carcassonne (which I’ve never liked that much) or Settlers of Catan (which I still like a lot), and patronize those who play them now.
Playing more convoluted and less random games than the “mass market” games has become snobbery. I don’t think that playing a more complex and strategic game proves that you’re more intelligent, but I’m sure that thinking it does proves that you’re stupid. 

In his conference titled “Why I will never be Luis Fernandez”, Anthony Pouliquen explains that the invention of sports, not as a physical activity but as competition, is linked to the growth of capitalism, and that its function is to impose the idea that there must be ten losers for every winner. Do you agree? Since you promote “games for fun”, do you think it’s better not to use a scoring system, or do you think there are games with which it’s not possible?
I don’t know this text, but I mostly disagree. I’m neither an anthropologist nor a psychologist, so I may be wrong, but it seems to me that competition is in the human nature, something that comes from prehistoric times, fighting for survival and all that stuff. If I’m right, gaming—including competitive sports—is a way to sublimate and neutralize this violence in more peaceful modern societies. Competitive sports are much older than capitalism – think of medieval tournaments, or even the Olympic games.
As for playing to win, I think it’s not only better, it’s even absolutely necessary to use points in order for most games to work, including cooperative games. The main exception is the most theatrical forms of roleplaying. A game has to be played according to its rules, and the first rule of most games is that every player is trying to win. They can try more or less seriously, with more or less dedication, but they must stay in the game and aim to win. If someone doesn’t try to win, they leave the game and, most times, remove its interest for the other players. The people who take games too seriously, who don’t see the difference between games and life, are not those who keep the score but those who refuse to do it.
Montaigne wrote that the point of hunting is not the prey but the hunt. But where there’s no prey, there’s no hunt.

And you, Bruno Faidutti, what is your goal in life?
I don’t know, and it may be why I like games.

This is the end of this interview. As a teacher, a game designer, and as a man, are you happy?
Well, I don’t really see things that way. Let’s say I’m serene.

Le niveau monte

C’est un billet d’humeur que j’avais posté sur Facebook, il y a quelques jours, la veille des oraux du bac.  Je ne m’attendais absolument pas à ce qu’il fasse à ce point parler de lui, repris des centaines de fois, cité dans des journaux et à la radio. C’est sans doute le signe qu’il visait juste. Du coup, quelques amis qui ne sont pas sur facebook (si, si, il y en a) me demandent le texte complet de mon petit coup de gueule. Le voici :

Je viens de corriger le bac, et je suis énervé. Je suis énervé par le discours obligé, que l’on lit dans tous les journaux, sur tous les sites web : le bac est donné, soldé, le niveau baisse, les jeunes sont incultes et ne foutent rien, etc….
Certes, les quatre cinquièmes d’une génération arrivent aujourd’hui au bac contre moins de la moitié quand j’ai passé le mien, dans les années soixante-dix. Ce qui a changé, ce n’est pas le niveau du bac qui a baissé (ou pas beaucoup, et seulement dans les disciplines littéraires, et pour de bonnes raisons qui mériteraient un post entier). Ce qui a changé, c’est le niveau des élèves qui a augmenté, et là encore pour de bonnes raisons.

Ils sont plus cultivés car ils ne sont pas coincés comme nous l’étions devant une télé à deux ou trois chaines, ils n’ont pas le choix en librairie qu’entre Pif gadget et Picsou Magazine, ils ne perdent pas chaque jour deux heures dans des bus bringuebalants ou sur de vieux vélos rouillés pour aller au lycée, ils peuvent compléter leurs cours en trainant sur internet, où ils apprennent au passage un peu d’anglais.

Ils bossent plus car ils ont la trouille, car ils savent qu’il ne leur sera pas facile de trouver un boulot, car on ne peut plus acheter d’éther dans les pharmacies, car il n’y a plus de trichlo ni dans les drogueries ni dans l’eau écarlate, et car on ne laisse même plus les mineurs se saouler le samedi soir.

Si je mets de meilleures notes aujourd’hui que lorsque j’ai corrigé le bac pour la première fois, il y a une trentaine d’années, ce n’est pas parce que je suis blasé, ou parce qu’une inspection démagogique m’y force, c’est parce que les copies sont meilleures. Les élèves que j’ai devant moi aujourd’hui ont des connaissances largement équivalentes, une ouverture sur le monde et des capacités d’analyse bien supérieures, à celles de ceux que j’ai côtoyés comme élève dans les années soixante-dix – même si j’admets qu’ils ont plus de mal avec la grammaire. Et ce n’est pas vrai seulement du bon lycée bourgeois du XVIème arrondissement où j’enseigne aujourd’hui, c’était déjà vrai du petit lycée de Tarascon où j’étais encore il y a deux ans.

Tout cela, j’ai l’impression que les quadragénaires et quinquagénaires ne s’en rendent pas compte. C’était leur enfance, donc tout était mieux avant. Certains ont simplement oublié leurs faiblesses, d’autres en rajoutent dans un discours hypocrite – mais pas vraiment nouveau – qui sert avant tout à discréditer politiquement la jeunesse.

Voila, c’était mon coup de gueule avant d’aller faire passer les oraux.

(Sorry, no English translation this time, but believe me, it’s a very French discussion)

L’école et l’Europe
Europe at school

Il n’y a pas plus européen, pro-européen, pan-européen que moi, même si ce n’est pas avec le même enthousiasme qu’il y a une vingtaine d’années – peut-être parce que j’aimerais une Europe des lumières et pas une Europe des nations. Les lumières, c’est joli et sympa; les nations, c’est moche, bête et méchant.
Je devrais être rassuré en feuilletant les programmes et les manuels scolaires de lycée, très favorables à l’idée européenne, mais je suis effaré – surtout lorsque je dois les utiliser. En économie, histoire, géographie, sociologie, l’Europe est abordée sans cesse, les mêmes fausses évidences rabâchées d’année en année, avec une finesse digne de la propagande stalinienne. Ce bourrage de crane, dont les élèves ne sont pas dupes, ne peut à terme que les dégoûter d’une idée européenne qui, me semble-t-il, serait encore en mesure de supporter l’intelligence, la réflexion, la subtilité et pourquoi pas la discussion.
Ceux qui définissent les programmes scolaires, ceux qui rédigent les manuels, oublient une règle d’or de l’enseignement – il ne faut jamais prendre les élèves pour des cons. Ils le sont parfois, mais c’est loin d’être une règle générale.


No one feels more european, pro-european, even pan-european than me, even when I might be less enthusiastic than twenty years ago – may be because I’d rather have the Europe of the enlightenment than the Europe of Nations. Light is nice and cute, nations are ugly, dumb and nasty.
I should feel reassured when browsing school curricula and schoolbooks, all very pro-european, but I’m aghast. In economics, history, geography, sociology, Europe comes back almost every year, in every syllabus, as an evidence that should not be discussed, like historical materialism in stalinist schoolbooks. Students are not fooled by this cramming, whose most likely effect will be to put them off all things european. It’s shame, because I’m sure European ideas can still stand thought, subtlety and even discussion.
Those who write curricula and schoolbooks forget a golden rule of teaching – never talk to students like they’re dumb. They might be, sometimes, but it’s far from being a general rule.

Jeu et éducation
Games and education

Ce texte sera publié dans les actes du colloque “Jouer ou Apprendre ?”, qui s’est tenu au mois de mai à Chamonix. Mon intervention ayant été improvisée à partir de notes succinctes, ce texte en est une reconstruction a posteriori, qui s’éloigne sans doute parfois de ce qui a été effectivement dit – ou de ce que d’autres s’en rappellent. Je m’en excuse par avance.

Historien, professeur d’économie et de sociologie en lycée, je suis aussi auteur de nombreux jeux de société, mais j’ai toujours pris grand soin de maintenir entre ces deux activités une frontière relativement étanche, de garder deux casquettes.
Mes élèves savent que je suis joueur, et auteur de jeux. Dans mes cours d’économie, je cite souvent comme exemple le marché du jeu, et les éditeurs de jeux de société, que je connais bien. Ils sont de bonnes illustrations des problèmes de saisonnalité, des calculs de coûts de production, des réflexions sur l’externalisation.
Je suis convaincu que l’histoire du jeu, encore très marginale, pourrait être plus développée – mes premiers travaux universitaires traitaient d’ailleurs de l’évolution des règles du jeu d’échecs, et – ce qui était encore plus amusant – des théories sur l’origine de ce jeu, au Moyen-Âge et à la Renaissance.
Le jeu est aussi un thème intéressant, souvent abordé bien qu’il ne soit pas en tant que tel dans les programmes, dans l’enseignement de la philosophie. Pascal, dont je reparlerai, passe très bien dans les classes de terminale.
Les enseignants de mathématique abordent certes ce qu’ils appellent la théorie des jeux, mais c’est en fait la théorie des choix, des décisions, de beaucoup  de choses qui sont loin d’être toujours des jeux.

Le jeu a bonne presse aujourd’hui, en particulier dans l’éducation. Les «serious games» – un pléonasme déguisé en oxymore car le jeu est toujours pratiqué avec sérieux – sont de tous les doctes stages pédagogiques, même si – heureusement peut-être – bien peu d’enseignants ont vraiment les moyens de les utiliser.

Si le jeu comme thème ne me pose aucun problème, le jeu comme outil d’enseignement au lycée me semble en effet plus problématique. Mon point de vue serait sans doute différent si j’enseignais dans le primaire, où le jeu peut faire gagner du temps, ou à l’université, où des savoirs plus pointus, plus formalisés et mieux maîtrisés peuvent rendre le jeu plus utile. Le jeu pédagogique me pose problème pour trois raisons. D’abord, il remet en cause la nature même du jeu, qui doit rester un divertissement. Ensuite, il tend à renforcer la tendance au formalisme de l’enseignement actuel, en particulier en France. Enfin, il implique une telle perte de temps qu’il peut remettre en cause la fonction essentielle de l’enseignement, apprendre à penser, à comprendre, à réfléchir, à prendre du recul.

1) Le jeu comme divertissement pascalien

Le jeu comme divertissement (Pascal) comme anxiolytique de plus en plus nécessaire dans une société de plus en plus complexe (Durkheim), doit pour remplir son rôle rester vain, rester à l’écart du monde réel.
Si je suis joueur, c’est parce que je me pose des questions à côté du jeu, des questions sur le monde, le reste du temps. J’ai donc besoin d’une frontière claire entre ce qui relève du jeu et ce qui relève du monde réel – qui n’est pas seulement le travail. Je crois que nous avons tous besoin de cette limite.
Les élèves sont bien conscients de cette distinction, et se méfient avec raison des jeux pédagogiques. Quand on leur dit “on va jouer pour apprendre”, ils sentent l’arnaque. Ils savent bien qu’on leur dit qu’on va jouer, mais qu’en fait on est toujours là pour apprendre, pour travailler, que ce n’est pas du jeu. Ils ont donc une réaction de rejet face à ce qu’ils perçoivent – largement à raison – comme une tricherie.

Le jeu pédagogique dévalorise l’enseignement – on a honte d’enseigner, il faut déguiser l’enseignement en jeu – et dévalorise également le jeu – qui n’est plus qu’un vague modèle à l’honnêteté douteuse.

2) La stratégie contre la critique

Les partisans de l’utilisation systématique des jeux dans l’enseignement insistent sur le fait qu’ils forment à la réflexion stratégique et analytique. C’est une évidence, non seulement pour les jeux de stratégie, mais aussi pour la plupart des jeux de société modernes qui appartiennent à ce que l’on appelait autrefois les jeux «de hasard raisonné», c’est à dire calculable, analysable. Et c’est peut-être cela le problème.
Les jeux qu’il est possible de mettre en place pour enseigner l’économie ou la sociologie sont le plus souvent inspirés de modèles théoriques, abstraits, presque mathématiques, donc d’une vision très spécifique, et rarement neutre, des réalités sociales. On sait pourtant que ces modèles ont fait des dégâts considérables, car on a souvent essayé de plier la réalité pour la conformer au modèle, ce qui est l’exact inverse de la démarche scientifique des physiciens et mathématiciens.

La tendance actuelle dans l’enseignement est à favoriser la transmission des connaissances et la réflexion analytique, en évacuant systématiquement les dimensions humaines et sociales, et tout ce qui pourrait ressembler à un débat critique ou une question existentielle.
L’importance excessive donnée aux enseignements scientifiques, et le caractère de plus en plus technique et de moins en moins théorique des programmes de mathématique, les évolutions de l’enseignement de la littérature, réduit de plus en plus à un dépeçage grammatical et rhétorique de textes dont le fond et le contexte n’importent plus, les lamentables nouveaux programmes et nouvelles épreuves de sciences économiques et sociales, qui évacuent tout débat et présentent économie et sociologie sous un angle purement technique, en sont d’édifiantes illustrations. Or c’est précisément le même objectif que vise le jeu pédagogique – formaliser à l’extrême les contenus, réduire la réalité à des systèmes clos, et inviter à appliquer des règles et des mécanismes sans s’interroger ni sur leur pertinence ni sur leur raison d’être. Pour se reposer d’un monde complexe et angoissant, pour se divertir, c’est très bien. Pour transmettre des connaissances et des expériences sur le monde réel, cela peut être dramatique.

Un minimum d’organisation et de rigueur est sans doute nécessaire à l’efficacité de l’enseignement. J’accepte que l’on ait des salles numérotées, des classes numérotées, que l’on fasse l’appel, que la cloche sonne à heure fixe, même si j’ai parfois l’impression d’être dans une caserne ou un couvent plus que dans une école. J’accepte que l’on ait des devoirs, des examens, des notes – tout un attirail formel directement inspiré du jeu. J’accepte tout cela, avec quelques regrets, parce que je sais qu’il serait difficile de fonctionner autrement – surtout «à moyens constants» ;-). Je ne pense pas qu’il soit souhaitable d’aller plus loin.

L’école doit permettre aux élèves de prendre les connaissances, de s’en saisir et d’en faire ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent. C’est ce que permet la discussion, le débat, et surtout la recherche et la réflexion personnelles, qui restent possibles dans un cours relativement informel. Cela devient plus difficile quand les cours doivent suivre des powerpoint soigneusement préparés, qui aident certes le professeur à apporter efficacement les contenus mais le brident quand il faut s’en éloigner.
Cela devient impossible quand l’enseignement se fait par un jeu dont, par définition – parce que c’est l’essence même du jeu – on ne peut sortir. À la limite, des jeux de société très simples, ou des jeux de communication permettant d’expliquer un mécanisme peuvent être utiles, s’ils sont suivis d’une critique, d’un commentaire de ces mécanismes. Les jeux plus complexes, et notamment les «serious games» informatiques qui demandent un investissement fort et durable du joueur, et s’efforcent de dissimuler leurs mécanismes, de ne pas révéler leurs règles, non seulement n’aident pas à comprendre le monde mais contribuent à en donner une image systématique et biaisée.

Si le jeu n’est généralement pas un bon outil pédagogique, les techniques de “game design” peuvent en revanche en être un. Concevoir un jeu, construire le modèle, amène en effet à réfléchir sur les contenus. Un parallèle intéressant peut être fait avec l’enseignement de la littérature. Aux États-Unis, l’accent est mis sur le “creative writing”, qui a presque disparu de l’enseignement littéraire français, devenu pour partie académique (grands classiques), pour partie ludique (chasse aux figures de rhétorique). Le système américain, à la fois plus amusant et moins ludique, s’avère bien plus efficace, y compris pour apprendre à apprécier les classiques.

3) Perte de temps et d’efficacité

Mettre en place, concevoir un jeu demande énormément de temps et de travail. Les programmes de lycée s’alourdissent – en partie parce que l’on ne veut pas qu’il soit possible d’approfondir, en partie parce que l’on ne veut pas que les professeurs – et surtout les élèves – aient le temps de réfléchir à la pertinence des enseignements.
Le jeu aggrave cela, en ajoutant au temps nécessaire à l’apprentissage des contenus celui requis par l’apprentissage et l’utilisation des règles.

Le système scolaire français, en particulier au lycée, n’encourage pas l’autonomie des élèves. Les outils informatiques, et en particulier internet, sont fabuleux pour cela quand les élèves se les approprient, les utilisent chacun à sa façon pour de la recherche, ou simplement de la découverte. Les TPE (travaux personnels encadrés) en lycée, l’une des rares innovations pédagogiques intelligentes et réussies de ces dernières années, permettent cela, mais restent trop marginaux. L’autonomie permise par le jeu est à l’inverse ne fausse autonomie, une autonomie encadrée, une liberté régulée, une arnaque. À la limite, l’enseignement a plus besoin de jouets, et l’ordinateur en est un, que de jeux.

Conclusion

Enseignement plus ludique, oui, si cela veut dire enseignement plus désordonné, plus ouvert, plus improvisé, plus pluraliste – mais c’est le contraire du jeu, c’est la dérégulation, la responsabilisation des élèves dans le monde réel.
Enseignement plus ludique, non, si cela veut dire ajouter encore des règles arbitraires, des modèles abstraits, des systèmes de scores à un système qui souffre déjà d’un formalisme excessif.

L’adjectif ludique veut dire une chose et son contraire – qui impose des règles et relève du jeu et de l’ordre, qui affranchit des règles et relève de la fête et du désordre. Je pense que l’enseignement aujourd’hui souffre d’un excès de règles, et qu’il a grand besoin d’un peu de désordre.

Mes jeux visent à divertir, pas à enseigner. Il se trouve que l’on peut y calculer (Diamant), y collaborer (Novembre Rouge), ou même y mentir (Mascarade), mais ils ne cherchent pas à enseigner le calcul, la coopération ou le mensonge – ils ne veulent que divertir. La seule exception est sans doute Terra, le seul de mes jeux qui ait clairement une vocation pédagogique (et politique). C’était pour la bonne cause, le développement durable, tout ça, je ne pouvais pas refuser. C’est le jeu qui m’a valu le plus d’invitations à faire des conférences ou à parler du jeu, ce n’est pas celui qui s’est le mieux vendu, et je ne pense pas que ç’ait été le plus utile.


This text will be published in the acts of the symposium on “Gaming or Learning” which took place in Chamonix, last May. My speech was mostly improvised, based on short and succinct notes. This text is therefore a reconstruction written a few weeks later. I apologize if it differs here or there from what I have effectively said, or from what other people might remember.

I have a PhD in history and teach social sciences in a French high school, and I am also a prolific boardgame designer, but so far I always managed to keep these two activities apart.
My students know quite well that I am a gamer and a game designer. When teaching economics, i often use as examples the boardgame market and the boatdgame publishers, which I know quite well. They are good examples to explain the business cycles and seasonality, the production costs issues, and the outsourcing debate.

I’m convinced that the history of games, and of gaming, which is so far almost non-existent in academic studies, could be much more developed. My masters dissertation dealt with the way the rules of chess and, which was more fun, the theories about its origins evolved in the Middle-Ages and the Renaissance.
Game and play are also an interesting topic for philosophy lectures – a specificity of French High schools. Game in itself is not part of the programs, but Blaise Pascal, whom we will meet again later, is one of the authors most regularly studied.
Math teachers are theoretically the only ones to tell specifically about games, but their so called game theory is badly named because it tells of all kinds of strategic decisions, and not specifically of games.  

 Games are very popular among education theorists and bureaucrats. The so-called “serious games” (a pleonasm disguised as an oxymoron, since every game has to be played seriously) are discussed at length in all kinds of boring pedagogic meetings, even when very few of the teachers attending have the technical means to use them in their class – well, may be it’s better so.

Games as an academic topic is not a problem, and should be encouraged. Games as an educational tool are more problematic. I might have a different point of view if I were teaching younger children, with whom games can help save time, or at the university, where a deeper, better mastered and more formalized knowledge can more honestly be implemented in a game.
I have three main issues with educational games. First, it questions the very essence of gaming, which must be a diversion from real life. Second, it accentuates the actual trend to excessive formalism in school curricula and technics, especially strong in France. Third, it takes so much time that it challenges what ought to be the main goal of education, teaching to think, to understand, to question and to discuss everything.

1) Game as a diversion

Games are foremost a diversion from the real world, and for this reason a powerful anxiolytic (Pascal), something which becomes more and more necessary when the society becomes more and more complex and intricate (Durkheim). Games can fulfill these basic social function only if they are pointless, disconnected from the real world.
I’m a gamer because, in the rest of my life (when I’m not playing), i ask myself questions about the real world. I need a clear boundary between what is real and what is not, what is pointless and what is not, what is game and what is reality – and reality is not only work. I think we all need this boundary.
Students are highly conscious of this difference, and are wary of educational games. When a teacher says that they will play to learn, they know perfectly well it’s a scam, and react accordingly. They know that the real objective is still to work and learn, that it’s not really a game but just a means, and they take the teachers and the school for what they are – cheaters.

Educational games discredit education – it feels like teaching is shameful and has to de disguised as a game. They also discredit games, which become just vague and dishonest mathematical systems or social engineering tools.

2) Strategic or critical analysis

The core argument of the supporters of systematically using games in education is that games effectively teach strategic and analytical thinking. This is obviously true, not only of the so-called strategy games, but also of most modern board games, who belong to a category which was called in old French – I don’t know if there’s a similar expression in English – games of “reckonable randomness”. But this might also be the problem.
Games that can be used to teach economics or sociology are usually based on abstract, almost mathematical, models and therefore on a very specific, and usually very oriented, conception of the social world. Both in economics and sociology, mathematical models have already done much harm, especially when politicians try to adapt the reality to their theoretical model, when well-thought scientific process is the exact opposite.
The actual trend in French school curricula and teaching methods is to focus both on transmitting first basic and then encyclopedic knowledge, and on strategic and then analytical analysis, while carefully removing or hiding anything that could look like an open question or a possible debate.

The growing emphasis is on hard science, mostly mathematics, and the new maths curricula have much more technics and less theory. The way we teach French literature has become a stupid game of looking for grammatical forms and figures of rhetoric, never caring what the text is really about – and don’t even think of social or historical context. The new programs in Sociology and Economics, which I’m supposed to teach, are designed to avoid anything that could lead to discussion, and describe economics and sociology as abstract, almost scientific, technics and systems. Educational games do the same, they lead to excessive formalization, they describe reality as a closed system, and they teach to apply rules and mechanisms without ever discussing their accuracy or their social function. It’s OK when it’s just a game, just a few hours of diversion from a complex and anguishing real world.  It’s terrible if it’s supposed to describe the real world and teach some knowledge of it.

Some structure and rigor is necessary in education. I can do with numbered rooms, numbered student groups, roll calls, bell ringing every hour, even when it sometimes feel more like barrack or monastery than school. I can do with tests, exams and scores, which are directly inspired by games. I can do with all this because I know it would be hard to work otherwise – especially with no more funds. I can do with all this, but I don’t think we need more.

School is a place where students ought to learn stuff, make it their and do what they want and can with it. It’s possible with discussion, research, debate, personal thinking, all things which are easy in the relatively casual setting of traditional lectures. It becomes difficult when lectures have to follow incredibly detailed programs or carefully prepared powerpoints, which can help the teacher transmit predefinite knowledge, but prevent him from doing anything else.
This becomes almost impossible when teaching is made through a game from which – that’s the very essence of a game – it’s impossible to get out. Very simple boardgames or communication games allowing to explain a simple mechanism can be useful if the game is followed by some comments on its mechanisms and the underlying ideology. More complex games, and especially computerized “serious games” which often require a deep and long term investment by the player and try to hide their rules for more “realism” don’t help to understand the real world, and often even give of it a systematic and often dishonest image. If you want students to think out of the box, better not give them a box.

If games are rarely a good educative tool, game design can be. Designing a game requires to build the mathematical model behind it, and therefore to think of what theories are embedded in the model. We can build an interesting parallel with the teaching of writing and literature. In the US, the focus is on creative writing, something which has almost disappeared from French schools, replaced by an indigestible mix or rhetorics and old French classics, of pointless grammatical games and boring academics. The US system is certainly more efficient – even for learning to read and apperciate classics..

3) Loss of time and efficiency

Designing and finalizing a game, especially one with some educational pretense, requires much time. The school curricula are becoming every year longer and heavier – in part because governments don’t want teachers, and worst of all students, to have enough free time to think by themselves and discuss one with another the stuff they are learning.
Games make things even worse, because the time to learn the rules is taken from the time to learn the curricula.

The French school system, especially at high school level, rarely fosters autonomy. Computers are a great thing in school because, once the students master them – and they usually do already -, they can use them in different ways, research, exploration or more traditional written work. A student using a computer has some real autonomy, a student playing a game doesn’t, because he is far too enclosed in a very narrow frame by very precise rules. Schools need more toys – the computer is one – not more games.

Conclusion

We need a more playful school, not a more gamey one. Education would be better, more efficient, if it were more open-minded, pluralistic, chaotic, improvised – exactly the opposite of what structured games can – and probably will – provide. We need a school that makes students more conscious and responsible in the real world, not better at strategic thinking. School need less rules and less test scores, not more.

My games are designed to divert, to bring fun or intellectual challenge, but not to teach anything. Of course, one can learn some maths, especially divisions and prime numbers, playing Incan Gold, one can learn collaboration and the danger of alcohol playing Red November, one can learn to lie playing Mascarade, but that’s not the point, that’s not the goal of the game.

Terra is the only exception, the only deliberately pedagogic (and political) game I ever designed. It was for a good cause, sustainable development and all that stuff, so I could hardly decline to do it. It’s the game that granted me the most invitations to symposiums and conferences – but it didn’t sell that good, and I don’t think it was the most useful.