📖 Unicornis et Monoceros

Notre imaginaire ne connait aujourd’hui qu’une licorne, blanche, équine et fort sympathique. Les choses ont longtemps été plus compliquées. Les bestiaires médiévaux distinguaient le plus souvent au moins deux quadrupèdes unicornes, l’unicornis ou rhinoceros, ancêtre de notre licorne, et le monoceros, cousin de notre rhinocéros.

Au début du XIIIème siècle, Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d’Acre, distinguait déjà soigneusement le monoceros décrit par Pline du rinoceros attiré par les jeunes vierges: 

« D’autres animaux à une seule corne, que les Grecs appellent rhinocéros, portent au milieu du front cette corne très forte et longue de quatre pieds. Cette arme leur suffit pour éventrer un animal quelconque; ils en percent même un éléphant en le frappant aussi dans le ventre, et après l’avoir renversé, ils le tuent. Lorsqu’ils sont saisis par les chasseurs, ces animaux remplis d’orgueil meurent uniquement de colère. Il n’y a pas de chasseurs, si forts qu’ils soient, qui puissent s’en rendre maîtres. Pour y parvenir, ils présentent à leurs regards une jeune fille belle et bien parée; celle-ci ouvre son sein, et aussitôt oubliant toute sa férocité, l’animal vient se reposer sur le sein de la vierge, et est pris alors dans un état d’assoupissement.
Le monocéros ou licorne (unicornis) est une autre bête, espèce de monstre horrible, qui a un affreux mugissement, la tête à peu près semblable à celle d’un cerf, le corps d’un cheval, la queue du porc et les pieds de l’éléphant; il est armé au milieu du front d’une corne très pointue; pris, on peut bien le mettre à mort, mais il n’y a aucun moyen connu de le dompter.[1]»

Là encore, je ne pouvais pas mettre dans mon livre autant d’images que je l’aurais souhaité. Voici les représentations de ces deux animaux dans quelques bestiaires. Comme vous allez le voir, même si elle a un peu la même corne, ce n’est clairement pas la même bestiole.


Bien sûr, rien n’obligeait à s’arrêter à deux licornes. La corne unique étant une caractéristique relativement ordinaire des créatures exotiques, les bestiaires de la fin du Moyen-Âge n’hésitent pas à en distinguer trois ou quatre variétés. Voici d’ailleurs les distinctions que fait un bestiaire du XIVe siècle :

« La licorne est grant et grosse comme ung cheval, mais plus courtes jambes. Elle est de coulleur tanee. Il est troys maniérés de ces bestes cy nommées licornes. Aucunes ont corps de cheval et teste de cerf et queuhe de sanglier, et si ont cornes noires, plus brunes que les autres. Ceulx-ci ont la corne de deux couldees de long. Aucuns ne nomment pas ces licornes dont nous venons de parler licornes, mais monoteros ou monoceron. L’autre maniére de licornes est appeilee eglisseron, qui est à dire chievre cornue. Ceste-cy est grant et haulte comme ung grant cheval, et semblable à ung chevreul, et ha sa grant corne très aguhe. L’autre maniére de licorne est semblable à un beuf et tachee de taches blanches. Ceste-cy a sa corne entre noire et brune comme la première maniér de licornes dont nous avons parlé. Ceste-cy est furieuze comme ung thoreau, quant elle veoit son ennemy.»[2]

Les bestiaires arabes, turcs et persans distinguent aussi plusieurs quadrupèdes unicornes, et la structure du Livre des merveilles du monde de Zakaria al Qazwini, au XIIIe siècle, n’est pas bien différente de celle de son contemporain occidental, le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais. J’en parlerai dans mon prochain post.

[1] Jacques de Vitry, Histoire des Croisades (Historia Orientalis seu Hierosolymitana), in François Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1825, vol.22, pp.186-187.
[2] Le livre des proprietez des bestes qui ont magnitude, force et pouvoir en leur brutalitez, 1512, Bestiaire accompagnant un roman d’Alexandre, cité in Jules Berger de Xivrey, Traditions tératologiques, Paris, 1836.

➕ La licorne, une jolie voiture

C’est aussi parce qu’elle est rapide et élégante, sauvage et belle, que la licorne a donné son nom à une marque automobile française, disparue après la seconde guerre mondiale.

« Nous avons procédé à une enquête, nos lecteurs s’en souviennent, recherchant les causes de l’adoption par les industriels du cycle et de l’automobile de la marque de fabrique symbolisant leur firme.
Nous avons dit pourquoi un oiseau de mer avait été choisi par un constructeur de cycles. Nous avons poursuivi notre enquête en demandant à une des plus importantes maisons d’automobiles les motifs qui avaient présidé au choix de « La Licorne » pour symboliser la voiture que nous voyons aujourd’hui.
L’ancien champion cycliste Corre, célèbre par ses performances de Bordeaux-Paris et des 24 heures, avait créé une marque d’automobile portant son nom.
En 1907, un industriel, M. Lestienne, s’intéressa à cette affaire. Il voulut alors accoler au nom de Corre une épithète superlative synthétisant toutes les qualités de la voiture que cette nouvelle société allait lancer. M. Lestienne, ses fils et le directeur de la maison, M. Baudot, s’étaient réunis pour dénicher cette enseigne qui devrait un jour convier le monde.
Les uns proposaient « Le pur-sang », mais cette marque était déjà déposée; les autres optaient pour «  La Cavale » mais ce mot pouvait être interprété d’une manière argotique et prêter à équivoque. Les noms de «Centaure » et d’ « Hippogriffe » étaient mis en avant, mais à chacun on trouvait de valables objections. Les imaginations de ces messieurs vagabondaient vers de mythologiques pensées, sans trouver le nom précis.
Tout en cherchant, M. Lestienne jouait avec sa bague qu’il laissa tomber. M. Baudot se précipite pour la ramasser et avant de la remettre il la contemple sur toutes ses faces. C’est alors qu’il voit gravée sur le chaton une superbe licorne. Il propose de suite cette appellation pour la nouvelle firme, représentant les armes du président de leur conseil d’administration. M. Lestienne se défendit, mais les arguments des administrateurs l’emportèrent. En effet, la licorne, a dit Voltaire, représente force, puissance, finesse, simplicité et douceur [1]. Ce magique et fabuleux animal symbolisant toutes les qualités que les administrateurs désiraient donner à leur voiture, l’unanimité se fit sur ce nom; la marque était créée !
Depuis ce jour l’héraldique animal darde sans cesse sa pointe acérée vers la victoire. Corre-La Licorne est aujourd’hui dans l’esprit de tous; à tel point que bien des provinciaux ne connaissent M Baudot que sous le nom de Corre et n’appellent M. Lestienne que M. Licorne. »

— L’Auto – Vélo, 14 janvier 1926

[1] Allusion sans doute à cette phrase de La Princesse de Babylone : « C’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre.»

La Licorne se fit rapidement connaître par quelques succès dans des courses automobile, mais des choix industriels versatiles, hésitant comme la blanche bête entre robustesse et légèreté, entre force et vitesse, entre utilitaires et voitures de dames, entre sport et tourisme, l’empêchèrent de rencontrer un succès durable.

Déjà surtout connue pour ses grèves à répétition et ses patrons de chocs peu portés sur la négociation, La Licorne alourdit quelque peu son dossier durant l’occupation, quand elle fut rachetée par l’italien Bugatti et produisit des voitures électriques et des véhicules tout-terrain pour l’armée allemande. À la libération, le constructeur ne fit pas partie des entreprises choisies par l’état pour le plan de relance de l’industrie automobile.

La Licorne tenta sans grand succès de se reconvertir dans les camionnettes et dans les tracteurs ; même si l’on croise dans mon livre une ou deux licornes de labour, cela collait quand même moins avec l’image de la blanche bête. L’activité cessa en 1949, et les ateliers furent repris par d’autres constructeurs, Berliet puis Renault.

Les fauteuils licornes du designer Vladimir Kagan, très à la mode dans les années soixante, ont des teintes blanches ou beiges et surtout reposent sur un socle en V qui n’est  pas sans rappeler la corne de la licorne et donnent l’impression qu’ils sont prêts à décoller.

Vladimir Kagan, Fauteuil licorne.
Cleveland Art Museum.

Blanche, pure et surtout rapide, fendant l’air de corne effilée, tout semblait d’ailleurs prédestiner la licorne à devenir un avion ou, plus encore, une fusée. Pourtant, alors même que les licornes ailées se font nombreuses depuis une vingtaine d’années, cela n’a jamais été le cas, et les licornes, qui ne sont plus des voitures, sont surtout restées des bateaux. L’image médiévale et donc peu moderne de la bête, son glissement récent vers les univers ésotériques ou enfantins à l’opposé de la rigueur scientifique, ont sans doute découragé des ingénieurs un peu trop sérieux.

📖 Les cornes de Bucéphale

Où l’on découvre que Bucéphale, le cheval anthropophage d’Alexandre le Grand, était aussi un peu licorne.

Le Roman d’Alexandre, aujourd’hui un peu oublié, fut, au Moyen-Âge un véritable blockbuster multiculturel dont il existe des centaines de manuscrits, souvent luxueusement enluminés. Bucéphale y est souvent armé d’une corne, et parfois de deux, voire trois. Voici quelques manuscrits que vous pouvez feuilleter en ligne pour découvrir des images de Bucéphale en licorne, bicorne ou tricorne.

Sur les premiers manuscrits européens enluminés du Roman d’Alexandre, Bucéphale est parfois représenté tricorne – deux cornes latérales parce qu’il a, comme son nom l’indique, une tête de bœuf, auxquelles s’ajoute une corne centrale pour des raisons un peu plus compliquées que j’explique dans mon livre. C’est par exemple le cas sur le manuscrit Royal ms 20 a V de la British Library, sans doute copié dans le nord de la France au début du XIVe siècle. Les trois cornes de Bucéphale y sont spiralées à la manière des licornes.

Plus ou moins à la même date, un autre enlumineur a imaginé de donner à Bucéphale deux cornes latérales et bovines, pointées vers le haut, et une corne de licorne plus agressive, pointée vers l’avant. Ce manuscrit, le Su 20, se trouve à la Bibliothèque royale de Stockholm.

Plus modestement, d’autres artistes se contentent de donner à la monture du roi de Macédoine deux cornes. Cela n’en fait pas encore une licorne, mais ce n’est quand même plus vraiment un cheval comme les autres. C’est par exemple le cas dans le Harley ms 4979 de la British Library.

Un autre manuscrit, en latin, de l’Historia de preliis Alexandri Magni se trouve à la bibliothèque du Pays de Galles, à Aberystwyth, sous la cote Peniarth ms 481 D. Bucéphale y est encore bicorne et, curieusement, aucun licorne n’apparait sur les nombreuses enluminures naïves et colorées, pas même un petit dragon unicorne.

Sur un manuscrit en latin copié en Italie du Sud, le latin 8501 de la Bibliothèque nationale, aux illustrations de facture plus modeste, Bucéphale est unicorne, mais cela n’en fait pas une licorne. Cet élégant destrier n’a ni la longue corne, ni les pattes d’éléphant, ni la silhouette pataude des licornes d’Inde qu’il est bien sûr amené à affronter.

La monture d’Alexandre est parfois décrite comme ayant non seulement une corne de licorne, mais aussi une queue de paon. C’est le cas sur ce manuscrit en français du milieu du XVe siècle, le LDUT 456 de la bibliothèque du Petit Palais, à Paris.

Ce manuscrit est contemporain d’un épais recueil, également en français, qui se trouve à Londres, à la British Library, le Royal ms 15 e VI. Sur les 25 premières pages, abondamment illustrées de miniatures petites et très détaillées, se trouve un récit sensiblement plus bref des aventures d’Alexandre de Macédoine. Bucéphale, dont la robe grise blanchit sur les dernières images, peut-être un changement d’enlumineur, y est armé d’une toute petite corne que l’on devine parfois à peine.

Sur un autre manuscrit du XVe siècle, le français 1942 de la Bibliothèque nationale, Bucéphale a bien la tête de bœuf à laquelle il devrait son nom, mais il n’a qu’une seule corne. l’ensemble lui confère une silhouette assez particulière.

Sur le ms 651 de la bibliothèque du château de Chantilly, manuscrit en français de la fin du XVe siècle, le cheval carnivore a une robe gris fer et une courte corne spiralée.

Dans les versions russes du Roman d’Alexandre, Bucéphale est presque toujours représenté unicorne. Sur ce manuscrit du XVIIe siècle, le F.XVII.8 de la Bibliothèque Nationale de Russie, à Saint-Petersbourg, il est armé d’une longue corne dorée, et porte au côté une marque en forme de tête de taureau, autre explication de son nom de Bucéphale.

Sur un autre manuscrit russe datant également du début du XVIe siècle, le W A51 de la Chester Beatty Library, à Dublin, la corne de Bucéphale est moins impressionnante.

Il en va de même sur troisième manuscrit russe, aux dessins plus déliés, le F.XV.54, de nouveau à Saint Petersbourg, c’est quand même plus logique qu’à Dublin. Je pourrais continuer avec d’autres manuscrits russes, mais ils finissent par se ressembler tous un peu

Et pour terminer, quelques images en vrac. Beaucoup proviennent des nombreux manuscrits du Roman d’Alexandre qui ne sont pas entièrement numérisés ou qui sont peu illustrés. D’autres agrémentent des textes comme l’Histoire ancienne jusqu’à César, qui ne consacrent que quelques pages, et donc quelques images, au conquérant de l’Inde et de ses merveilles.

J’affirme un peu imprudemment dans mon livre ne pas avoir trouvé, parmi les assez nombreuses tapisseries illustrant l’histoire d’Alexandre, de Bucéphale unicorne. J’avais mal cherché, il y en a au moins une. Dans les collections du Petit Palais, mais elle n’est pas exposée, se trouve une tapisserie quelque peu confuse de la fin du XVe siècle illustrant la guerre entre le jeune Alexandre et le roi Nicolas d’Arménie. Le macédonien y chevauche un Bucéphale armé d’une courte corne noire et recourbée. Sur une tapisserie de la même époque, qui se trouve à Gènes à la Villa del Principe, Bucéphale arbore deux courtes cornes droites et spiralées [1].

Guillaume de la Perrière,
Le théâtre des bons engins, 1539.

[1] Collectif, L’Histoire d’Alexandre dans les tapisseries au XVe siècle, 2014.

➕ Pure licorne expellant tout venin

Un poème du début du XVIe siècle, donc contemporain des tapisseries du musée des Cloisters, contant une chasse à la licorne.

L’unique manuscrit de ce poème.
BNF, ms fr 2205, fol 39v.

Le grand veneur qui tout mal nous pourchasse,
Portant epieux agus et affilés,
Tant pourchassa par sa mortelle chasse, .
Qu’il print un cerf en ses lacz et filets
Lesquels avoit par grand despit fillés
Pour le surprendre au beau parc d’innocence.
Lors la licorne en forme et belle essence
Saillant en l’air comme royne des bestes,
Sans craindre envieux et canin,
Monstrer se vint au veneur à sept testes
Pure licorne expellant tout venin.

Chasse à la licorne dans la bordure de la tapisserie de Bayeux, circa 1080.

Le faulx veneur, cornant par fière audace,
Ses chiens mordants sur les champs arrangés,
L’espérant prendre en quelque infecte place,
Par la fureur de tels chiens enragés ;
Mais desconfits, las et decouragés,
Ne luy ont faict morseure ou violence,
Car le lyon de divine excellence
La nourrissoit d’herbes et fleurs célestes,
En la gardant par son plaisir benin,
Sans endurer leurs abboys et molestes
Pure licorne expellant tout venin.

Chasse à la licorne dans la marge d’un bréviaire du XIIIe siècle.
Bibliothèque de Cambrai, ms 103n fol 49r.

Sus elle estoit prévention de grace,
Portant les traits d’innocence empanés
Pour repeller la venéneuse trace
De ce chasseur et ses chiens obstinés,
Qui furent tous par elle exterminés
Sans lui avoir inféré quelque offense.
Sa dure corne eslevoit pour deffense,
Donnant support aux bestes trop subjectes
A ce veneur cauteleux et malin,
Qui ne print onc par ses dards ni sagettes
Pure licorne expellant tout venin.

Licornes attaquées par des chiens.
Chandelier de l’église Sainte Walburge de Zutphen, Pays Bas. XIVe siècle.

Ainsi saillit pardessus sa fallace
Et dards pointus d’archer mortel ferrez
Se recevant sur haultaine tarrasse
Sans estre prinse en ses lacz et ses rhetz
Lesquelz avoit fort tyssus et serrés
Pour lui tenir par sa fière insolence
Mais par doulceur et par benivolence
Rendre le vint entre les bras honnestes
De purité plaine d’amour divin
Qui la gardoit sans taches deshonnestes
Pure licorne expellant tout venin.

Dessin pour une tapisserie. La devise Venena Pello, je repousse le venin,est ici associée non à la scène de la licorne purifiant les eaux mais à une dame en hennin dans un enclos, allusion à la Vierge dans l’Hortus conclusus.
BNF, Res Pc-18-Fol.

Pour estre ès champs des bestes l’oultrepasse
Et conforter tous humains désolés,
Triomphamment seule eschappe et surpasse
Les lacz infects par icelle adnullés.
Donc ici bas nous sommes consolés
Par la licorne où gist toute affluence
D’immortel bien par céleste influence ;
Car par ses faicts et méritoires gestes
A conservé tout l’orgueil serpentin
En se monstrant par vertus manifestes
Pure licorne expellant tout venin.

Emblème du Condottiere Bartolomeo d’Alviano,
Paolo Giovio, Dialogue des devises d’armes et d’amour, 1561.

Veneur maudit, retourne à tes tempestes,
Va te plonger au gouffre sulphurin,
Puisque n’as prins, par tes cors et trompestes,
Pure licorne expellant tout venin.

— Palinod (poème marial) de Dom Nicolle Lescarre, circa 1520
BNF, ms fr 2205, fol 39v

La licorne purifiant les eaux, XVIe siècle.
Palazzo Giardino, Sabbioneta, Italie.

➕ Jean Duvet, La chasse royale à la licorne

Une série de six gravures de Jean Duvet, vers 1560, font un curieux récit de chasse à la licorne où s’entremêlent l’antiquité grecque, les légendes médiévales et les guerres de religion.

Je pensais d’abord ne citer ici que très incidemment la série de gravures sur cuivre en taille-douce du Langrois Jean Duvet, parfois appelé le Maître à la licorne, réalisées vers 1560. N’appréciant guère son style très particulier, à la fois naïf et surchargé, qui a la complexité de celui d’Albrecht Dürer sans jamais en avoir l’évidence, je n’avais jamais vraiment regardé de très près ces six images. Elles présentent un récit quelque peu alambiqué et inhabituel de la chasse à la licorne, mêlant références antiques, légendes médiévales et clins d’œil à l’actualité du temps. Bref, je n’aimais guère et n’y comprenais goutte.

La licorne purifie les eaux. Les animaux d’Europe, à gauche, et exotiques, à droite, représentent peut-être catholiques et protestants.
Les chasseurs présentent au roi er à Diane des fumées (crottes) de licorne. Je ne connais pas d’autre image de fumées de licorne.

Mais bon, plus ce projet de livre et de site a pris un tour encyclopédique, plus il était difficile de continuer à ignorer une série de gravures qui est l’un des deux seuls exemples iconographiques de chasse à la licorne soigneusement scénarisée, l’autre, plus ancien d’un demi-siècle, étant les sept tapisseries vertes du musée des Cloisters. Les deux récits ont quelques points communs : la licorne trempe sa corne dans les eaux où vont s’abreuver les autres animaux, se défend lorsqu’elle est attaquée, puis tombe dans le piège d’une jeune vierge. Rien ne suggère cependant que Jean Duvet ait pu connaître les tapisseries et s’en inspirer, et on ne retrouve pas dans les gravures, où la licorne n’est pas tuée, les allégories religieuses des tentures.

La licorne se défend, plus violemment encore que sur les tapisseries de La chasse à al licorne.
La capture de la licorne. Notez le gibet à l’arrière plan, c’est l’époque qui veut cela.

La licorne des gravures, dont on ne peut savoir si l’artiste l’imaginait blanche, n’est donc guère christique. Au corpus légendaire médiéval sur la bête s’ajoutent des références iconographiques à l’antiquité gréco-romaine. Les chasseurs, dont aucun ne peut être l’ange Gabriel, sont vêtus de toges ; Diane chasseresse est au côté du roi auquel ils présentent des fumées de licorne – les fumées du Christ, ce ne serait pas du meilleur goût. La licorne n’est d’ailleurs pas mise à mort, elle est capturée vivante à l’issue d’une chasse à courre, puis exhibée en triomphe sur un char tiré par des chiens, scène qui semble être un unicum. En arrière de la licorne chevauchée par un amour venu des triomphes de Pétrarque, le roi pose une couronne sur le chef de la jeune vierge, dont on ne sait pas bien si elle est aussi Diane chasseresse. Sur ce qui est sans doute la dernière gravure de la série, roi et reine reine tiennent tous deux par la bride une licorne enguirlandée. Saturée de symboles et de références, cette chasse à l’unicorne est moins naturaliste encore que celle des tapisseries, mais sa lecture allégorique est aussi embrouillée que la composition des gravures.

On a plus l’habitude de voir les licornes tirer les chars triomphaux. Ici, la licorne est montée sur le char, qui est tiré par des chiens.
La licorne est parée de luxueux bijoux pour le triomphe royal..

Nous sommes dans le contexte des guerres de religion et de l’affirmation de la puissance royale. Jean Duvet, ardent catholique, avait organisé la mise en scène de l’entrée à Langres d’Éléonore d’Autriche, épouse de François Ier, puis représenté plusieurs fois Henri II sur d’autres gravures. On peut donc légitimement penser que cette chasse à courre d’un animal plus noble encore que le cerf, se terminant en couronnement et en triomphe, est une mise en scène du rôle providentiel du roi de France. Cela expliquerait notamment la présence, inquiétante et inhabituelle, d’un gibet en arrière-plan de la capture de la licorne, qui figurerait le châtiment des hérétiques qui ne se soumettent pas, comme la licorne, à la puissance royalei[1].

Attribué à Luca Penni, Diane chasseresse dont le modèle est sans doute Diane de Poitiers, circa 1550. Musée du Louvre.

Si le roi représenté sur les gravures est Henri II, il est bien sûr tentant de voir dans la présence de Diane chasseresse une allusion à sa maîtresse Diane de Poitiers. Le procédé, qui n’est pas d’une grande finesse, a été utilisé sur plusieurs peintures par d’autres artistes[2].

Allégorie au miroir solaire, gravure attribuée à Jean Duvet, d’après un dessin de Léonard de Vinci.

L’œuvre la plus connue de Jean Duvet est sa série de vingt-huit gravures illustrant l’Apocalypse. Il a pourtant longtemps été appelé Le maître à la licorne alors que la bête n’apparait que sur les scènes de la chasse, et peut-être sur une gravure dont il n’est pas certain qu’elle doive lui être attribuée et qui reproduit l’Allégorie au miroir solaire de Léonard de Vinci,. Cette image, peut-être alchimique, montre un impressionnant combat entre une licorne, un dragon, un ours, un lion et une panthère.

Jean Duvet, La bête de l’apocalypse, à sept têtes et dix cornes – et donc, comme souvent, quelques têtes unicornes.

[1] Cette lecture des gravures est celle de Solène Prévost dans Au service de la monarchie et de la foi catholique, l’Histoire de la licorne de Jean Duvet, in Nouvelles de l’estampe, n°264, 2021.
[2] E. Jullien de la Boullaye, Étude sur la vie et l’ouvre de Jean Duvet, 1876.

📖 Quand Dieu créa la licorne

e chapitre est sans doute celui pour lequel je disposais du plus vaste choix d’images. Les licornes édéniques sont en effet nombreuses sur les miniatures des bibles médiévales, puis sur les gravures de celles de la Renaissance.

Toutes ces images du jardin d’Eden, la Création des animaux, la création d’Adam et Eve, leur mariage, la Tentation et la Chute, n’ont bien sûr pas pu trouver leur place dans le livre, et je vous en mets donc quelques autres ici.

Une erreur a pu se glisser ici ou là dans les intitulés des scènes, car il n’est pas toujours facile de distinguer les miniatures où Dieu crée les animaux de celles où Adam les nomme. L’autre étant à l’image de l’Un, à moins que ce ne soit l’inverse, il est inévitable qu’ils se ressemblent un peu. Tous les enlumineurs ne font pas le choix de représenter Dieu plus âgé, avec une longue barbe blanche.

La création et le jardin d’Eden, avec ou sans licorne, figurent aussi sur la première page de toutes sortes de manuscrits, des compilations comme l’Histoire ancienne jusqu’à César, qui mêle récit biblique et antiquité classique, des encyclopédies comme le Livre du trésor de Brunetto Latini, ou des textes antiques plus ou moins christianisés comme les Métamorphoses d’Ovide,.

Les mêmes scènes, les mêmes images, les mêmes licornes, se retrouvent bien sûr sur les gravures des premières bibles imprimées. Si les images ci-dessous sont moins nombreuses, c’est parce qu’elles proviennent des toutes premières bibles imprimées, avant 1520, dont les programmes iconographiques sont encore très proches de ceux des manuscrits.


Les choses changent un peu au XVIe siècle. Les techniques de gravure progressent, permettant de représenter des images plus complexes, et les troubles religieux ne sont pas favorables à la licorne qui ne disparait pas mais se se fait plus discrète, souvent à l’arrière plan. Tout cela est discuté dans un autre chapitre, qui lui n’est pas dans le livre mais sur ce blog, d’un jardin l’autre.

Au fait, voici un extrait de l’épisode des Simpsons dont je parle dans le livre, où la licorne Gary meurt d’épuisement après avoir creusé un tunnel pour permettre à Eve de retourner au jardin d’Eden.

➕ Mike Resnick, Sur la piste de la licorne, 1987

Extrait d’un petit livre plein d’humour dont je conseille vivement la lecture, mais qui semble épuisé en français. Contrairement à ce que laisse penser ce passage, la recherche de la licorne ne s’y déroule pas dans la savane, mais à Manhattan, où une licorne semble avoir été enlevée par le gobelin Mürgenstürm.

Traduction de Jean-Marc Chambon.

Traquer la licorne avec fusil et appareil photographique
Monographie par le colonel Winnifred Carruthers, publiée par le Club des Sports Sanguinaires, Soc. Anonyme

Lorsqu’elle arriva à moins de deux cents mètres d’un troupeau de licornes dans la Savane du sud, Rheela des Sept Étoiles prêta serment à Quatr Mane, Dieu de la Chasse, puis se para de l’amulette de Kobassen, s’assura qu’elle était toujours sous le vent du troupeau et amorça son approche appareil photo en main.
Mais Rheela des Sept Etoiles avait commis une erreur – une erreur due à la négligence – et trente secondes plus tard elle était morte, brutalement empalée par une corne de licorne mâle.

Hotack le Tueur de Bêtes, s’engagea avec prudence sur les contreforts de la Montagne de Celui qui n’a pas de Nom. C’était un traqueur doué, un chasseur ignorant la peur, et un fin tireur. Il choisit son trophée, réussit à s’approcher suffisamment de l’animal pour lancer sa massue. Elle s’envola leste­ment et sûrement vers sa cible.
Et pourtant, moins d’une minute plus tard, Hotack, la jambe grièvement blessée par un coup de corne, eut à peine la force se hisser dans un Arbre Arc-en-ciel voisin. Il avait lui aussi commis une erreur – une erreur due à l’ignorance.

Bort le Pur avait réussi son safari. Il avait ramené trois chimères, une gorgone, et un très beau couple de griffons. Tandis que ses trolls dépeçaient la gorgone, il repéra une licorne qui semblait avoir une corne d’une taille record et, arme au poing, se mit à sa poursuite. Le terrain changea pro­gressivement, et Bort se retrouva bientôt avec de l’herbe jus­qu’aux épaules. Sans se laisser démonter, il continua de suivre la piste de la licorne dans l’épaisse végétation.
Mais Bort le Pur, lui aussi, avait commis une erreur – une erreur due à la bêtise.

La négligence, l’ignorance, et la bêtise sont à l’origine de plus de morts parmi les chasseurs de licorne que toute autre combinaison de facteurs.
Prenez les exemples cités. Ces trois chasseurs – Rheela, Hotack, et Bort – étaient des experts en matière de safari. Ils étaient tous les trois habitués aux terrains et aux températures extrêmes ; ils ne se formalisaient pas lorsqu’ils trouvaient des insectes dans leur bière ou des fées dans leur tente ; ils savaient qu’ils s’attaquaient à une proie dangereuse et s’étaient munis de toutes les précautions avant de partir.
Et pourtant, deux sont morts et le troisième a été griève­ment blessé. Voyons de plus près les erreurs qu’ils ont commises et la leçon que l’on peut en tirer.

Rheela des Sept Etoiles avait pris en compte tout ce que son sorcier personnel avait pu lui raconter sur les licornes, elle avait acheté le meilleur équipement photographique, loué les services d’un guide local qui avait déjà participé à de nom­breuses chasses, et avait fait bénir son amulette de Kobassen par un sorcier local. Et pourtant, quand elle se fit charger, l’amulette ne lui servit à rien, car elle avait négligé d’identifier convenablement la licorne qu’elle avait en face d’elle – et comme je le fais souvent remarquer lors de mes conférences, l’amulette de Kobassen n’est efficace que sur l’espèce rare, voire quasiment disparue, de la licorne de Forêt. Contre la licorne de Savane du Sud, le seul fétiche efficace demeure le Talisman de Tricornis. Négligence.

Hotack le Tueur de Bêtes, en revanche, avait refusé toute protection surnaturelle. Selon lui, l’essence même du combat consistait à se mesurer physiquement à la proie choisie dans un corps à corps. Sa massue, un magnifique instrument de destruction finement équilibré, avait terrassé des simurghs, des humbabas, et même une redoutable hydre à laine. Il choi­sit de viser la tête, et la massue passa à un millimètre de l’endroit visé. Mais il n’avait pas tenu compte du phénoménal odorat de la licorne ni de la vitesse à laquelle ces bêtes har­gneuses peuvent se déplacer. Alertée par la présence de Hotack, la licorne tourna la tête vers son agresseur… et la massue meurtrière rebondit sur la corne sans causer le moindre mal. Si Hotack avait parlé à n’importe quel vieux chasseur de licornes, il aurait appris que les coups à la tête sont quasiment impossibles et aurait plutôt tenté un coup paralysant aux genoux. Ignorance.

Bort le Pur était conscient des avantages qu’il y avait à être vierge lorsque l’on traque une licorne sauvage ; il avait donc pratiqué l’abstinence depuis l’âge où il avait appris ce que cela signifiait. Et pourtant, il crut naïvement – parce que sa virgi­nité lui permettait d’approcher la licorne plus facilement que d’autres chasseurs – que l’animal demeurerait placide et n’es­saierait pas de se défendre. Il se mit donc à suivre un animal vicieux qui devait, par sa nature même, se laisser approcher, et il se retrouva dans des herbes hautes qui l’empêchèrent de manœuvrer correctement lorsque l’inévitable charge eut lieu. Bêtise.

Chaque année des centaines de chasseurs pleins d’espoir partent traquer la licorne, et chaque année, à quelques rares exceptions près, tous rentrent bredouilles – lorsqu’il rentrent entiers. Cependant, la licorne peut être traquée en toute sécurité et chassée avec succès, à condition toutefois que traqueurs et chasseurs prennent le temps d’étudier leur gibier.
Au bout du compte, la licorne est un animal relativement docile (sauf lorsqu’elle est enragée). C’est une créature qui a ses habitudes, et une fois ces habitudes bien assimilées par le photographe avide ou le chasseur de trophées, ramener cette photo ou cette corne n’est pas plus dangereux que, disons, tuer un Dragon à Huit Queues -et certainement plus facile que de capturer au lasso un Minotaure sauvage, sport qui fait aujourd’hui fureur dans la haute société des Plaines de Platine.

Néanmoins, avant de photographier ou de tuer une licorne, il faut d’abord la trouver -et le meilleur moyen de rentrer en contact avec un troupeau de licornes est de suivre une des familles de smerps qui suivent les courants migratoires du gros gibier. Les smerps n’ont évidemment pas d’ennemi naturel, à part peut-être les rafsheens et les zumakins, et se laisseront donc approcher d’assez près par un être humain (ou surnaturel).
Un mot d’avertissement concernant le smerp : avec ses longues oreilles plutôt mignonnes et son corps velu, il res­semble tout à fait à un gros lapin – mais appeler un smerp un lapin n’en fait pas un, et vous seriez mal avisé de sous-estimer la force de ces petits charognards. Bien qu’ils chassent généra­lement en meute de dix ou trente, j’ai vu plus d’une fois des smerps isolés, leur aura brillant d’un éclat sauvage, terrasser une licorne presque adulte. Les smerps ne sont pas très bons à manger, leur peau ne vaut pas grand-chose à cause de la difficulté qu’il y a à traiter et à tanner leur aura, et ils consti­tuent de piètres trophées, à moins d’en trouver un qui présente des oreilles exceptionnelles -en fait, en de nombreux endroits, ils sont encore considérés comme des nuisibles -, mais le chas­seur de licorne averti peut économiser beaucoup de temps en laissant simplement les smerps le guider jusqu’à sa proie.

Avec l’augmentation du braconnage, les légendaires trou­peaux de licornes d’un millier de têtes n’existent plus, et vous constaterez que de nos jours, le troupeau moyen n’est constitué que de cinquante à soixante-quinze têtes. L’époque où, à l’abri d’un affût offrant une totale sécurité, on pouvait photographier un interminable cortège de ces bêtes allant apaiser leur soif à un point d’eau est définitivement révolue – et je trouve tout bonnement scandaleux d’avoir à constater le nombre de licornes tuées uniquement pour vendre leur corne au marché noir. D’ailleurs, je trouve consternant que l’on puisse encore croire, à notre époque éclairée, que sa corne en poudre ait des vertus aphrodisiaques.
(En effet, comme tout mage pourrait vous le dire, il faut d’abord traiter la corne avec de l’essence de gracch puis la faire bouillir lentement dans une solution de sang de sphinx. Voilà un aphrodisiaque !)
Mais je m’éloigne du sujet.
La licorne, parce qu’elle choisit sa nourriture au gré de ses déplacements, sans discernement, se régalant aussi bien d’herbe, que de feuilles, de fruits, et au besoin, de petites fougères arborescentes, se trouve dans des habitats très variés ‘ souvent en compagnie de ruminants comme les centaures et les pégasus pégasi pégases.

Une fois que vous avez repéré un troupeau de licornes, il faut s’en approcher avec une extrême prudence. La licorne a peut-être mauvaise vue, et ses facultés auditives ne sont sans doute pas meilleures, mais elle possède un excellent odorat et un extraordinaire sens du grimsch, sur lequel on a déjà telle­ment écrit que je m’étendrai pas davantage sur le sujet.
Si vous faites un safari photo, je vous déconseille de tenter de vous approcher à moins de cent mètres, même d’une bête solitaire -à cause du grimsch dont je parlais -, et la plupart des photographes de ma connaissance ne jurent que par un objectif de 85/350 mm à focale automatique, à condition, toutefois, qu’il ait été béni par un Sorcier du Troisième Ordre. Si vous n’avez pas pris les photos escomptées avant la fin du jour, je vous recommande vivement de plier bagage et de revenir le lendemain. L’utilisation du flash est bien évidemment tou­jours possible, mais elle a tendance à attirer les golems et autres prédateurs nocturnes encore plus gênants.

Un dernier détail pour l’amateur de photos : pour des raisons que nos alchimistes n’ont pu élucider, aucune licorne n’a à ce jour réussi à être prise en photo sur un film à émulsion classique ; assurez-vous donc d’utiliser une marque courante de film sensible aux infrarouges. Il serait en effet dommage de passer des semaines en safari, d’avoir à payer un guide, un cuistot et des trolls pour ramener des plans de forêt censés n’être au départ que le décor de votre sujet initial.
En ce qui concerne la chasse de ces bêtes, il ne faut pas perdre de vue qu’elles seront toujours aussi près de vous que vous d’elles. C’est pour cette raison que, sans renier pour autant les sacrifices d’animaux, les amulettes, les talismans et les bénédictions de toutes sortes, je me sens personnellement plus à l’aise avec une 550 Nitro Express dans les mains. La puissance d’arrêt gui caractérise cette arme offre au chasseur un sentiment de sécurité non négligeable.

Bien évidemment, c’est une licorne mâle que vous voulez. Leur corne est plus impressionnante que celle des femelles – et lorsqu’elle atteint une dimension digne de constituer un trophée, l’animal est de toute manière trop vieux pour la reproduction.

Un coup à la tête, pour les raisons expliquées précédemment, n’est jamais un choix judicieux. Et, à moins que votre sorcier ne vous ait appris les Runes de Mahomet, ce qui vous permet d’approcher la bête d’assez près pour lui jeter du sel sur la queue, la clouant ainsi sur place, je vous conseillerais plutôt de viser au cœur (n’importe lequel fera l’affaire – mais si vous avez un fusil à double canon, vous pouvez toujours tirer dans les deux par mesure de sécurité).
Si vous avez la malchance de simplement blesser l’animal, celui-ci se dirigera aussitôt vers les arbres ou les herbes hautes, ce qui  constituera pour vous un énorme désavantage. Dans une telle situation, certains chasseurs restent en arrière et se contentent d’attendre que les smerps achève le travail – car après tout, ils dévorent rarement les cornes à moins d’être vraiment affamés -, mais ce n’est pas très sportif. Le chasseur honnête et loyal, conscient des règles implicites des sports sanguinaires, ira chercher lui-même la licorne.
L’astuce est bien sûr de l’attirer en terrain découvert. Une fois que la licorne a baissé la tête pour charger, elle est prati­quement aveugle; vous n’avez alors qu’à faire une passe de toréador pour l’éviter et à tenter un second coup – mais si vous êtes en possession des Runes de Mahomet, c’est le moment idéal pour lui jeter du sel sur la queue.

Si c’est la licorne qui impose les règles du jeu, l’affaire est beaucoup plus délicate. Elle reviendra sur ses pas, se couchera dans les hautes herbes à côté de ses traces et attendra que vous passiez à côté d’elle pour essayer de vous encorner dans le dos. C’est à ce moment-là que le chasseur doit rester très vigi­lant. Le meilleur signe à observer serait la présence de libellules cracheuses de feu. Ces petits insectes nocifs vivent souvent en symbiose avec les licornes, leur débarrassant les oreilles des parasites qui s’y trouvent, et leur présence signifie souvent que la licorne se trouve dans les parages. Cependant, un autre signe pouvant vous indiquer que votre proie n’est pas loin est la présence de harpies affamées virevoltant au-dessus de vous en attendant de fondre sur les restes de l’animal abattu pour s’en repaître. Mais bien entendu, le signe le plus fiable sera l’instant où vous entendrez un grognement de rage et vous retrouverez tout soudain face aux petits yeux injectés de sang d’une licorne mâle à moins de trois mètres de vous. C’est dans ces moments-là que l’on se sent vraiment vivre, surtout lorsque l’on s’avise que ce n’est pas là une situation nécessairement définitive.

Très bien. Admettons que vous avez réussi votre chasse. Que se passe-t-il alors ?
D’abord, vos trolls vont évidemment dépecer la bête en fai­sant très attention au retrait de la corne et à sa conservation. S’ils ont été bien formés, ils feront une descente de lit de sa peau, des cendriers avec les sabots, un collier avec les dents, une tapette à mouches avec la queue et une blague à tabac avec son scrotum. À mon avis, c’est là le minimum à en tir puisque c’est une façon de montrer aux défenseurs larmoyants de la licorne que celle-ci peut apporter au chasseur bien plus que le souvenir de quelques instants d’intense émotion et une corne pour trophée.

Pendant que j’en suis à ces énumérations, je me permettrai de vous dire que vous rateriez quelque chose si vous reveniez de votre safari sans avoir goûté, ne serait-ce qu’une fois, de la viande de licorne. Il n’y a rien de tel que de faire cuire une licorne sur un feu de camp pour terminer une chasse en beauté.(Et n’oubliez pas de laisser quelque chose pour les smerps, sinon ils pourraient bien décider que la viande de chasseur est aussi bonne que celle des licornes.)

Alors sortez ces talismans et ces amulettes, allez voir ces mages et ces sorciers, mettez ces appareils photo et ces fusils dans vos bagages … et bonne chasse !

➕ Les visions d’Anne-Catherine Emmerich

La religieuse mystique Anne-Catherine Emmerich a vu des licornes, auprès de la vierge, dans l’Arche de Noé, dans les ruines de Babylone et dans de hautes montagnes.

Au tout début du XIXe siècle, la merveilleuse licorne du Moyen Âge et de la Renaissance ne survit guère que dans des milieux confinés, à l’écart du monde moderne, les textes ésotériques ou les visions mystiques. Celles de la chanoinesse augustinienne Anne-Catherine Emmerich (1774-1824) ont été soigneusement notées et publiées, et sans doute quelque peu enjolivées, par le poète romantique allemand Clemens Brentano. Il eut été étonnant de ne pas croiser quelques licornes dans plus de quatre-mille pages de visions souvent bien allumées, mais leur intérêt est dans ce qu’elles semblent faire une étrange synthèse des légendes médiévales et de la connaissance moderne. Voici, parmi d’autres, trois extraits[1] :

Les bas-reliefs de Persépolis,
Carsten Niebuhr, Voyages en Arabie et en d’autres pays circomvoisins, 1776.

La vision du 17 décembre 1819 nous transporte en Chaldée, parmi les licornes sculptées sur les murs de Babylone, avant de nous ramener dans le jardin clos des chasses mystiques à la licorne :

Sur l’autre côté de la colonne était une figure d’animal avec une corne : c’était une licorne, et elle s’appelait Asphas ou Aspax. Elle combattait avec sa corne contre une méchante bête qui se trouvait sur le troisième côté. Celle-ci avait une tête de hibou avec un bec crochu, quatre pattes armées de griffes, deux ailes et une queue qui se terminait comme celle d’un scorpion. J’ai oublié son nom : d’ailleurs je ne retiens pas facilement ces noms étrangers. A l’angle de la colonne, au-dessus des deux bêtes qui combattaient, était une statue qui devait représenter la mère de tous les dieux. Son nom était comme Aloa ou Aloas ; on l’appelait aussi une grange pleine de blé, et il sortait de son corps une gerbe  d’épis. Sa tête était courbée en avant, car elle portait sur le cou un vase où il y avait du vin, ou dans lequel le vin devait venir. Ils avaient une doctrine qui disait : le blé doit devenir du pain, le raisin doit devenir du vin pour nourrir toutes choses.

Mais ce qui m’émerveilla le plus dans ce temple, ce fut un autel d’airain avec un petit jardin rond, recouvert d’un treillis d’or, et au-dessus duquel on voyait la figure d’une vierge. Au milieu se trouvait une fontaine composée de plusieurs bassins scellés l’un sur l’autre, et devant elle un cep de vigne vert avec un beau raisin rouge qui entrait dans un pressoir…

Passons rapidement sur la vision du 18 novembre 1820, bien mystique et donc difficilement compréhensible :

Je vis alors sortir du nombril d’Abraham un sarment de vigne gros et tortueux, sous lequel se tenait un méchant oiseau de proie, la tête redressée et le bec ouvert : c’était comme un aigle ou un hibou. Il semblait vouloir dévorer le fruit du cep de vigne. Au-dessus de cet oiseau était une licorne bondissante, qui dirigeait sa corne contre le cou de l’oiseau, comme pour défendre le cep de vigne. Au-dessus de la licorne, autour du cep, je vis trois cœurs, puis à droite, une branche de la vigne portant une grosse grappe de raisin, puis au haut du cep, un visage humain avec une couronne au-dessus de laquelle était un globe surmonté d’une croix.

La plus intéressante est la vision du 4 novembre 1823, peu avant la mort d’Anne-Catherine, dans laquelle on trouve tout à la fois les licornes de l’Arche de Noé, la purification des eaux, la jeune vierge, la corne aux propriétés merveilleuses, l’Incarnation et même les licornes fossiles, et peut-être déjà les hautes vallées du Tibet, même si l’Himalaya n’est pas trop un coin à prophètes, du moins chrétiens :

Les mammouths, ces animaux gigantesques, étaient connus avant le déluge : il en entra dans l’arche un couple très jeune. Ils étaient les derniers et se tenaient tout près de l’entrée. Aux époques de Nemrod, de Djemchid et de Sémiramis, j’en vis encore plusieurs : mais on leur faisait constamment la guerre et ils ont disparu. Les licornes n’ont pas disparu. Je connais une rondelle de la corne d’un de ces animaux qui est pour les bêtes malades ce que sont les objets consacrés et bénits pour les hommes.

Matthäus Merian, Icones biblicæ, 1630.
Je n’ai pas trouvé de représentation de l’Arche de Noé avec les mammouths, alors je vous mets celle-ci avec les éléphants de dos, et presque derniers. Remarquez le confortable château dans lequel vivaient jusque-là le patriarche et sa nombreuse famille, et les inconscients qui font la fête, sur la gauche.

J’ai souvent vu qu’il y a encore des licornes : mais elles vivent très éloignées des hommes dans les hautes vallées où je vois à l’horizon la montagne des prophètes. Elles sont à peu près de la taille d’un poulain, elles ont les jambes fines, peuvent gravir très haut et se tenir sur un petit espace en rassemblant leurs pieds. Elles rejettent leurs sabots comme des écorces ou des souliers, car j’ai vu de ces sabots semés par terre çà et là. Elles ont de longs poils tirant sur le jaune. Ces animaux deviennent très vieux. Ils ont sur le front leur unique corne : je vis qu’elle était longue d’une aune et recourbée en arrière par en haut. Ils déposent leur corne à certaines époques : elle est recherchée et gardée comme quelque chose de très précieux. Les licornes sont très craintives et on ne peut pas en approcher. Toutefois elles vivent en paix entre elles et avec les autres bêtes sauvages. Les mâles et les femelles vont à part et ne se réunissent qu’à certains temps. Elles sont chastes et n’ont pas beaucoup de petits. Elles sont très difficiles à voir et à prendre, car d’autres animaux vivent en avant des lieux qu’elles habitent. J’ai vu qu’elles ont un certain empire sur les bêtes les plus venimeuses et les plus horribles auxquelles elles inspirent un respect particulier. Les serpents et d’autres affreux animaux se roulent sur eux-mêmes et se mettent humblement sur le dos quand une licorne s’approche d’eux et souffle sur eux.

Non par la force mais par la vertu. Gravure d’Antonio Tempesta, circa 1600.

J’ai vu qu’elles ont une espèce d’alliance avec les animaux les plus dangereux et qu’ils se protègent mutuellement. Quand un danger menace la licorne, ces derniers répandent partout la frayeur et la licorne se retire derrière eux : mais elle les protège à son tour centre leurs ennemis, car tous se retirent effrayés devant la force secrète et merveilleuse de la licorne quand elle s’approche et souffle sur eux. Ce doit être un des plus purs parmi les animaux, car tous les autres lui témoignent un grand respect. Là où elle paît, là où elle va boire, tout ce qui est venimeux se retire. Il me semble qu’on voit en elle un symbole de sainteté quand on dit que la licorne ne pose sa tête que sur le sein d’une vierge pure. Cela signifie que la chair n’est sortie sainte et pure que du sein de la sainte Vierge Marie ; que la chair abâtardie est sortie d’elle régénérée, ou qu’en elle, pour la première fois, la chair est devenue pure, qu’en elle l’indomptable a été vaincu, qu’elle a dompté tout ce qui était sauvage ; qu’en elle l’humanité indomptée a été purifiée et vaincue ou que dans son sein le poison s’est retiré de la terre. J’ai vu ces animaux dans le paradis, mais beaucoup plus beaux. J’ai vu une fois de ces licornes attelées au char d’Élie lors de son apparition à un homme dont il est question dans l’Ancien Testament. J’ai vu les licornes au bord de torrents sauvages et impétueux, dans des vallées profondes, étroites, déchirées, où elles courent rapidement. J’ai vu aussi des endroits éloignés où beaucoup d’ossements de ces animaux gisaient entassés au bord de l’eau et sous la terre.

Livre d’heures de la famille Ango, 1514.
Des angelots jouent avec une licorne blanche, la Vierge Marie en chevauche une autre.
BNF, ms NAL 392, fol 46r

[1] Tous les passages des visions proviennent de la traduction par l’abbé de Cazalès, 1875.

➕ Licornes d’Écosse

C’est un lion qui rampe et rugit sur le blason écossais, et c’est un peu par hasard que la blanche licorne héraldique est devenue l’animal emblématique de l’Écosse.

Mercat Cross, Inverkeithing, Écosse.
Wikimedia Commons, photo Arcaist

La licorne blanche est l’animal emblématique de l’Écosse. On la croise partout, dans les Lowlands et les Highlands, sur les vitres et les enseignes des pubs. Elle trône au sommet des Mercat Cross, ces colonnes de pierre qui indiquent la place du marché, tenant entre ses pattes un écu portant non pas le blason écossais, mais le drapeau national, une croix de Saint-André sur champ d’azur. Sur le blason écossais rampe en effet un lion de gueules sur champ d’or, mais tout comme la licorne figure aujourd’hui l’Écosse et le dragon le pays de Galles, le lion est aujourd’hui au Royaume Uni l’emblème de l’Angleterre – qui a pourtant sur son blason traditionnel trois léopards d’or sur champ de gueules. Comment expliquer cette bizarrerie, cette schizophrénie symbolique ?

À la fin du Moyen Âge, les armes des royaumes et des grandes familles se sont enrichies de figures nouvelles, en support et en cimier. C’est à cette occasion que la licorne, jusque-là peu présente sur les anciens blasons, a réellement commencé sa carrière héraldique. Au XVe siècle, sous le règne de James II (1460-1488), deux licornes sont venu encadrer les armes écossaises, sans autre raison sans doute que le fait que l’animal était alors à la mode.

En 1480, au mariage parisien de la reine d’Écosse Marie Stuart avec le dauphin de France, le futur et éphémère roi François II, défilèrent en son honneur « douze belles licornes sur lesquelles estoient montez jeunes princes, tant richement vestuz et acoustrez que sembloit que le drap d’or et d’argent ne coustassent riens[1] ». Les belles cavales ainsi déguisées symbolisant d’une part le royaume de la jeune princesse, et d’autre part sa pureté et sa beauté, c’était assez bien trouvé. De 1484 à 1525, les rois d’Écosse frappèrent des pièces d’or appelées licorne, ornées d’une licorne accroupie (eh oui, en héraldique accroupi se dit accroupi, ça m’a surpris) accolée (ayant autour du cou) d’une couronne et tenant le blason écossais. Il y eut même des demi-licornes, sur lesquelles la bête est aussi entière que sur les licornes.

Voilà, ma foi ! des pièces de monnaie écossaises, anglaises et étrangères des XVe et XVIe siècles, et quelques-uns de ces articles rari et rariores, etiam rarissimi. Voici le bonnet de Jacques V ; la licorne de Jacques II ; le vieux teston d’or de la reine Marie, avec son effigie et celle du dauphin…
— Walter Scott, L’Antiquaire.

Tout cela n’aurait cependant pas suffi à faire de la licorne l’emblème de l’Écosse si, lors de l’union de 1603, le roi James (I ou VI, c’est compliqué) n’avait astucieusement décidé de faire supporter les armes du nouveau Royaume-Uni à dextre par un lion, qui s’occupait jusque-là des armes anglaises, et à sénestre par une licorne venue d’Écosse. Ainsi est née la tradition de représenter le Royaume Uni par un lion anglais et une licorne écossaise, et ce alors même que lion et licorne ne sont que des supports, donc des figures héraldiques secondaires et, en principe, de bien moindre importance que ce qui se trouve à l’intérieur de l’écu. Cela illustre bien la place de la licorne en héraldique, importante mais marginale, renaissante plus que médiévale.

Je pensais avoir terminé ce livre, et me trouvais un peu court sur les licornes d’Écosse, lorsque la British Library a très opportunément mis en ligne un très bel armorial écossais, le Harley ms 115, de la toute fin du XVIe siècle, peu avant l’union des deux royaumes d’Angleterre et d’Écosse. Aucune licorne n’y apparaît sur les écus d’une centaine de clans, mais on en compte une dizaine en support ou en cimier, dont quelques-unes assez intéressantes.

Sur l’armorial de Gilles de Bouvier, dit Berry, héraut d’armes du roi de France Charles VII, les deux seuls écus à la licorne sont ceux de nobles écossais, Charleston et Samuelston, ses alliés dans la guerre contre les anglais.


[1]J.B.A.T. Teulet, Relations politiques de la France et de l’Espagne avec l’Ecosse au XVIe siècle, Paris, 1862, vol.1, p. 310 sq.

➕ D’un jardin l’autre

Dans les premières bibles imprimées, dans les recueils de « figures » religieuses, dans les paysages animaliers des XVIe et XVIIe siècle,  la licorne n’est  plus, comme dans les enluminures médiévales, une figure allégorique défilant avec le lion au premier rang du monde animal. Elle est une créature parmi des dizaines d’autres dans des représentations un peu touffues du jardin d’Éden.

Sur une série de gravures bibliques réalisées par le graveur flamand Pieter van der Borcht, la licorne est présente dans pas moins de dix scènes de la Genèse, s’éclipsant comme souvent après avoir quitté l’Arche, pour ne reparaître que bien plus tard, et c’est original, en arrière-plan de la tentation du Christ. (Vous pouvez voir les planches entières en haute définition sur le site du Rijksmuseum)

Le récit biblique de la création du Monde ne citant nommément aucun animal autre que le serpent tentateur, la colombe et le corbeau, les graveurs ont en effet peuplé leur Eden assez librement, dans des scènes qui seraient réalistes si elles n’étaient pas si pacifiques. Griffons, dragons et autres sirènes en sont presque toujours absents, mais la licorne, animal exotique autant que légendaire, comme l’éléphant ou la girafe, est fréquemment représentée.

C’est bien sûr sur les gravures illustrant la Genèse que la licorne, désormais souvent en couple comme les autres animaux, est la plus fréquente. Du sixième jour de la Création à l’embarquement dans l’Arche de Noé, elle est encore là mais se fait de plus en plus discrète au XVIIe siècle, passant à l’arrière-plan, parfois trempant la point de sa corne dans le cours de l’un des quatre fleuves du paradis terrestre. On ne la voit plus guère après qu’elle a quitté l’arche, se retirant sans doute dans quelque haute montagne ou désert reculé.

C’est dans le monde germanique qu’avaient été peintes, au XVe siècle, la plupart des Annonciations à la licorne. Les représentations du couple licorne-vierge y faisaient presque de la blanche bête dans le jardin clos un attribut marial. Si quelques chasses mystiques peintes sur les murs des églises ont été effacées, la licorne n’a cependant pas été éliminée de l’iconographie biblique protestante, elle s’est juste déplacée du jardin clos du Cantique des Cantiques au jardin d’Eden de la Genèse.

Luther lui-même traduit unicornis par Einhorn et cite l’animal à plusieurs reprises dans ses sermons, par exemple dans celui sur les brebis perdues où il compare la foi imperturbable de Moïse à « la licorne, animal dont on sait qu’il ne peut être capturé vivant [1]». Il aurait même, peu avant sa mort, été soigné en vain avec de la poudre de corne de licorne [2].

Lucas Cranach l’ancien, qui embrassa la réforme avec enthousiasme et fit plusieurs portraits de Martin Luther et de ses proches, ne peint bien sûr aucune vierge à la licorne, mais on lui doit de nombreuses représentations du jardin d’Eden, où la licorne est souvent présente.

Si les représentations de licorne endormie dans le giron d’une jeune vierge se font très rares dans le monde protestant, la licorne édénique gambade donc librement aux XVIe et XVIIe siècle dans les jardins luthériens autant que catholiques; il est vrai que les bois ou cuivres utilisés par les imprimeurs sont souvent les mêmes, où se recopient sans scrupules. Les bibles calvinistes ne sont guère illustrées, ça ne ferait pas bien sérieux, mais la bête reste présente, notamment, dans le texte des Psaumes.

Le monde animal est aussi l’un des thèmes de prédilection de nombreux artistes. Les épisodes de la Genèse, de plus en plus concurrencés il est vrai au XVIIe siècle par la scène d’Orphée charmant les animaux, permettent de mettre en scène dans un contexte apaisé tout le monde animal, et toute la technique du dessinateur. Des peintres comme Jan Brueghel l’ancien (1568-1625) et son fils Jan Bruegfhel le jeune (1601-1678), les deux frères Jacob (1567-1603) et Roelant Savery (1576-1639), puis leur neveu Jacob le jeune (1592-1651)se sont fait une spécialité de ces paysages animaliers, où plantes et créatures sont représentés avec le même soin que dans les scènes de chasse ou les natures mortes. Roelant Savery vécut dix ans à Prague, à la cour de l’empereur Rodolphe, et s’était entraîné à peindre d’après nature les nombreux animaux exotiques de sa ménagerie – on lui doit les plus célèbres représentations du dodo. Point de dragons ou de griffons dans ces tableaux où la licorne est peut-être la seule créature que l’artiste n’a jamais observé.

Preuve que le sujet religieux ou mythologique n’est guère plus qu’un prétexte à peindre le ponde animal, le Dieu créateur, Adam, Eve, l’Arche ou Orphée passent peu à peu au second plan, loin derrière les silhouettes de lion, de vache ou de chevaux qui semblent observer le spectateur. Les légendes ne sont pourtant pas tout à fait oubliées et, lorsque la licorne au loin se fait discrète, elle est parfois occupée à tremper la pointe de sa corne dans les eaux d’un fleuve.

Le jardin d’Eden judéo-chrétien est une variation sur un thème présent dans bien des cultures, et dans la mythologie gréco-latine, celui du locus amoenus, du lieu idyllique, et de l’Âge d’or. A la Renaissance, les mêmes artistes qui se sont inspirés de la scène d’Adam nommant les animaux pour figurer Orphée les charmant ont aussi représenté l’âge d’Or classique d’après l’Eden chrétien. Si l’on n’y trouve guère de licornes, c’est surtout parce que les animaux y sont plus rares, tandis que les hommes, plus nombreux et parfois moins tenus par la chasteté et la sobriété, y occupent toute le scène. Les auteurs classiques, notamment Virgile dans les Bucoliques et les Géorgiques et Ovide dans les Métamorphoses, insistaient cependant sur la paix entre l’homme et le monde animal, semblable à celle qui régnait en Éden avant la chute.

Nous avons vu que les licornes édéniques des tableaux et gravures trempent souvent leur corne dans les eaux de la fontaine ou de l’un des quatre fleuves du paradis terrestre. Dans un long poème consacré à l’âge d’or, Laurent de Medicis, qui à défaut de licorne hébergeait dans sa ménagerie une girafe, remarque que cela ne devrait pas être nécessaire. Les serpents ne sifflaient ni ne piquaient, le regard du basilisc était doux et inoffensif, les autres animaux pouvaient donc en principe boire en toute tranquillité sans devoir attendre que la licorne les ait précédés.

E serpenti non han veneno, o fischio,
Onde tal volta il cor si fugge il sangue.
Securo è mirar fiso il basalischio,
Ne per guardo mortal tristo alcun langue :
Ne gli animali al fonte hun patienza ,
Che lo Alicorno facci la credenza.

Lorenzo de Medici, Poesie Vulgari, 1544 , p.97. (circa 1470)

Trente bœufs mugissaient au fond de ses cavernes;
Ses quatre socs donnaient les graines à l’oiseau ;
La licorne habitait l’ombre de son roseau ;
Sa tendresse rendait honteuses les citernes.

il allait sur les monts prier et s’incliner;
II n aimait pas le sang versé dans la colère.
Kaïn souffrait, Kaïn pardonnait à son frère;
Habel ne savait pas souffrir et pardonner. 

Georges d’Esparbès, Notre Père, 1890

Panneau de ruche, XIXe siècle. Musée de l’apiculture de Radovlijca, Slovénie.

[1] Martin Luther, Predigt vom verlorenen Schaf, 25 août 1532, in Schriften, éd. de Weimar, t.XXXVI, p.274.
[2] Guillaume Paradin, Chronique de Savoie, 1561, livre.III, p.425.