➕ Jean Ier d’Aragon, chasseur de licornes

Quelque peu hypocondriaque, Jean 1er el Caçador (le Chasseur), dit aussi el Descutat (le Négligent), roi d’Aragon de 1387 à 1396, croyait fermement aux vertus médicinales de la corne de licorne.[1]

Jean Ier d’Aragon, peinture anonyme.
Musée du Prado, Madrid.

Jean Ier d’Aragon a été beaucoup moqué par les historiens. S’ils ne donnent sans doute qu’une vision partielle du personnage, ses surnoms, le chasseur et le négligent, n’en sont pas moins révélateurs, le roi s’étant plus intéressé à son équipage de chasse, à son laboratoire d’alchimie, à ses traités d’astrologie et à la musique de ses troubadours qu’à la gouvernance de son royaume, qui perdit durant son règne des territoires sur tout le pourtour méditerranéen. Jean le chasseur mourut d’ailleurs d’un accident de chasse.

Marqué dans sa jeunesse par les suites de la peste noire, choqué par la mort en couche ou de maladie de trois épouses successives, Jean était superstitieux, c’est à dire plus superstitieux que la moyenne en un temps où tout le monde l’était plus ou moins. Il était aussi hypocondriaque, et très intéressé par les remèdes plus ou moins magiques et universels, les panacées comme la pierre de Bézoard et la corne de licorne. Prince de Gérone, puis roi d’Aragon, sa correspondance révèle une fascination pour la licorne, dont il ne met jamais en doute l’existence, et un grand intérêt pour sa corne très réelle, même si les défenses de narval étaient encore, à la fin du XIVe siècle, bien plus rares en Europe, et surtout en Europe du Sud, qu’elles ne le seraient un siècle plus tard.

Défense de narval.
Wellcome collection, Londres.

Les licornes étant aussi peu nombreuses en Aragon qu’en Sicile, la chasse royale ne pouvait les courir. Jean le chasseur mit donc toute la puissance de ses secrétaires et de l’administration du royaume d’Aragon au service d’un objectif essentiel, se procurer des cornes entières de l’animal, ce qui était encore difficile. Il acquit surtout de nombreux tronçons, dont on ne sait pas toujours bien s’ils étaient ivoire de narval ou de morse ou en corne de quelque antilope africaine, et en offrit à l’occasion à ses proches et ses voisins, confiant dans la valeur et l’efficacité de ce remède.

En juin 1377, alors qu’il n’était encore que duc de Gérone, mais déjà héritier du royaume d’Aragon, Jean écrivit ainsi à son cousin le comte d’Urgell de lui faire envoyer en Sicile la corne de licorne qui se trouvait dans le trésor de la cathédrale de Lleida, en Catalogne, et détaillait les propriétés médicales de la corne, qu’il assurait avoir observées de ses propres yeux. Quelques temps plus tard, alors qu’il était à Perpignan, le comte d’Armagnac lui fit parvenir un tronçon de corne accompagné d’une lettre précisant qu’il en avait vérifié l’authenticité en empoisonnant deux chiens, dont l’un s’était remis après qu’il l’avait simplement touché avec le morceau de corne. Jean répéta l’expérience avec succès, et assure dans sa réponse qu’il utilisa aussi ce morceau de corne pour le bien de ses sujets, afin de guérir ceux qui avaient été accidentellement empoisonnés.

En 1378, c’est Jean qui envoya un autre morceau de corne à l’évêque de Valence, non sans en avoir vérifié l’authenticité en empoisonnant un juif qui avait été condamné à mort, puis en lui faisant avaler, lorsqu’il semblait sur le point de succomber, cinq cuillerées d’eau dans laquelle avait trempé la licorne. Le juif se remit après cinq jours, et fut alors pendu. Jean envoya également en gage d’amitié une pièce de corne de licorne à Léon V de Lusignan, lointain roi d’Arménie.

En mars 1379, le prince proposait au prieur de l’abbaye de Roncevaux de lui acheter la corne de licorne qui ornait les murs de l’abbaye. Faute de réponse, il demandait en juin à son vassal le vicomte de Castelbon de se rendre au monastère pour en discuter avec les moines. J’ignore quel fut le résultat de ces discussions.

En 1380, Jean envoyait au pape Urbain VI de Rome, qui craignait sans doute les intrigues des avignonnais, un morceau de corne accompagné d’une lettre expliquant comment l’utiliser, en buvant de l’eau dans laquelle la corne a trempé suffisamment longtemps.

Bézoard indien monté dans un socle d’or fin, XVIIe siècle.
Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Jean eut un peu plus à s’occuper lorsqu’il fut enfin devenu roi d’Aragon, en 1387. Les archives royales montrent cependant que sa quête de la corne de licorne s’apaisa mais ne cessa point, le roi continuant à acheter et offrir des tronçons de corne. Il semble s’être alors plus intéressé à la pierre de bézoard, calcul stomacal de chèvre orientale, qui outre être un contrepoison universel était également une puissante aide à la fertilité. Jean, qui eut douze enfants de ses trois épouses successives, ne semble pas avoir eu de gros problèmes de ce côté-là, mais c’est peut-être parce qu’il prenait régulièrement de la poudre de bézoard. En 1395, il envoyait à sa fille Jeanne, comtesse de Foix, une pierre de bézoard entière et une langue de serpent, qui suinte en présence du venin, en lui conseillant dans la lettre accompagnant ses présents de ne pas hésiter à en faire usage, tant sa santé lui tenait à cœur.

Quelques mois plus tard, en Sicile, Jean tomba de cheval lors d’une chasse à courre et mourut rapidement. Son frère cadet Marti l’Huma (l’Humain) ou l’Eclesiàstic (le Prêtre) lui succéda sur le trône d’Aragon. Délaissant les futiles licornes, bézoards et langues de serpents, il se lança à corps perdu dans l’acquisition de reliques.

Plus à l’est aussi, on s’intéressait aux cornes de licorne.
Viktor Vasnetsov, Ivan le terrible, 1897.
Galerie Tretyakov, Moscou.


[1] Je ne parle pas un mot d’espagnol, et ce petit chapitre est donc entièrement écrit à partir de la seule étude en anglais sur le sujet,  The Horn and the Relic, de Michæl A. Ryan, parue en 2012.

➕ Le renne à trois bois

Jules César avait décrit, dans la Guerre des gaules, un cerf ayant une corne au milieu du front. S’agissait-il d’un cerf unicorne, ou d’un cerf portant un troisième bois entre les deux autres ?

Le froid était terrible. Le sabot du cheval faisait crier le givre. Les cent-treize rangifères, les alses et les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L’âpreté des bois et des montagnes était affreuse. Il n’y avait à l’horizon que deux ou trois rochers d’une hauteur immense autour desquels volaient les mouettes et les stercoraires, et à travers d’horribles verdures noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons d’écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap Nord.
Qu’était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la terre?


— Victor Hugo, Le Rhin, 1842

Dans son histoire naturelle, Pline l’ancien avait décrit un quadrupède à tête de cerf ayant une corne au milieu du front. Il lui avait donné le nom monoceros, unicorne en grec. Quelques enlumineurs médiévaux étourdis ou peu versés en grec ont imaginé et dessiné l’animal avec deux bois de cerf encadrant une longue corne de licorne. Graecum est, non legitur – c’est du grec, cela ne se lit pas – disait-on parfois dans les ateliers de copistes.

Dans la Guerre des Gaules, Jules César n’emploie en revanche pas le mot licorne – unicornis ou monoceros – quand il assure qu’« Il y a (dans les forêts de Germanie), un bœuf ayant l’allure d’un cerf qui porte au milieu du front une corne plus haute et plus droite que toutes les autres cornes de nous connues[1] ». Tout comme pour le bouc de la vision de Daniel, le texte est donc ambigu et l’on peut imaginer l’animal unicorne ou, puisqu’il avait l’allure d’un cerf, portant trois bois, deux très classiquement positionnés à gauche et à droite, sur le dessus de la tête,et un troisième central – voire deux bois de cerfs et une corne de licorne.

Astérix et le griffon.

César n’était pas homme à se laisser aller au merveilleux, ses descriptions sont habituellement exactes, et l’on peut penser qu’il a vu, et décrit de manière imprécise, un renne ou un élan, animal qui pouvait alors se trouver dans ces régions.

Un renne dont il n’est pas très aisé de compter les bois…
Photo Alexandre Buisse, Wikimedia Commons

À la Renaissance, ce texte fut parfois cité pour défendre l’existence d’une très hypothétique licorne hercynienne, voire pour affirmer que l’on croisait aussi bien des licornes que des rhinocéros dans les forêts d’Europe centrale, comme l’assure en 1552 le médecin anglais Edward Wotton dans son De differentiis animalium. La distinction que fait le français contemporain entre les bois ou cors caducs et les cornes persistantes n’existe pas en latin, et n’était pas systématique en français médiéval, ce qui facilitait la confusion.

Le passage de la guerre des Gaules a aussi été utilisé pour décrire des animaux tricornes censés vivre en Europe du Nord. Dès le XIIIe siècle Albert le Grand, dans son traité De Animalibus, distingue ainsi soigneusement dans la faune scandinave le ramifer bicorne et le rangifer tricorne. C’est bien sûr dans les deux cas de notre renne qu’il s’agit, mais d’un renne encore mal connu et mal décrit.

Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, 1497.
BNF, FOL-S-545

L’autorité du Grand Albert n’étant guère contestée, on retrouve dès lors des rangifers à trois bois, rangifères en français, dans toute la littérature consacrée au Septentrion, et dans quelques bestiaires d’Europe du nord. Celui de Thomas de Cantimpré, le De natura rerum, précise cependant que si le rangifère a trois bois, deux d’entre eux sont plus longs que le troisième. Sur un très beau manuscrit conservé à la bibliothèque de Valenciennes, sa ramure semble faite de quatre bois ; quelques pages plus loin, le tragelaphus, nom aujourd’hui donné à une antilope, est représenté avec pas moins de cinq cornes, mais le texte dit juste qu’il a « des cornes », sans en préciser le nombre.

Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrionalis, 1555.

Olaus Magnus publia en 1555 une volumineuse Historia de Gentibus Septentrionalibus (Histoire des gens du Nord). Ce texte assez réaliste est parfois considéré comme un précurseur de l’ethnographie moderne. L’ancien archevêque d’Uppsala exilé à Rome, qui connaissait son sujet, n’y écrit nulle part que le renne porte trois bois, mais c’est ainsi que le graveur l’a représenté sur toutes les illustrations d’un ouvrage qui fut un grand succès d’édition.

À la même époque, Conrad Gesner, dans son traité De Quadrupedibus Viviparis nuance quelque peu, précisant que «le rangifère a habituellement trois cornes, mais il arrive que certains individus n’en aient que deux… Deux de ses cornes, au même emplacement que les cornes du cerf, sont plus grandes que la troisième[2]

Contrairement à la licorne, le rangifère ne vivait pas dans des régions lointaines ; la Scandinavie était mieux connue que l’Inde et l’Éthiopie. L’animal n’avait rien de sauvage ou d’indomptable, et les gravures le montrent fréquemment monté par des chasseurs, tirant un traineau ou trait par une fermière.

En 1614, dans son Histoire de la lycorne, l’apothicaire Laurent Catelan fait du rangifère un unicorne, écrivant que  «Thevet en sa cosmographie récite qu’en Finlande il y a une sorte de rangifère demi-cerf et demi-cheval qui est pareillement unicorne et qui est une bête forte et grandement puissante, d’où vient qu’on l’emploie à l’attelage des chariots et des charrettes[3]» . Sa source était inexacte, et de cette erreur naquit le rarissime rangifère unicorne, que l’on retrouve dans quelques traités de médecine écrits par des lecteurs du pharmacien montpelliérain ; si Thevet parlait certes du rangifère à deux reprises dans sa cosmographie universelle, l’animal était pour lui, comme pour tous les cosmographes et naturalistes du XVIe siècle «une bête portant trois rameaux de cornes[4].» 

En 1650 encore, dans son Historia Naturalis de Quadrupedibus, le polonais Jon Jonston tourne autour du pot pour décrire la ramure du rangifer, faite de trois bois, ou peut-être deux, ou peut-être trois dont un plus court que les autres. L’illustrateur, inspiré par les gravures d’Antonio Tempesta, ne se posait pas tant de questions et dessina un superbe renne triplement armé.

On comprit progressivement au XVIIe siècle que le ramifère, bicorne, et le rangifère, tricorne, n’étaient qu’un seul et même animal, le renne, dont les premiers andouillers, longs et aplatis, avaient pu passer aux yeux d’un observateur inattentif pour un troisième bois. Linné disposait donc de deux noms possibles pour l’espèce renne ; il choisit curieusement celui de rangifer, et non de ramifer.

S’il faut en croire l’atlas du pilote malouin Guillaume le Testu, des rangifères tricornes vivent également au Mexique.
Cosmographie universelle, selon les navigateurs tant anciens que modernes, par Guillaume Le Testu, pillotte en la mer du Ponent, de la ville francoyse de Grâce, 1555.
BNF, Service historique de la défense, Vincennes, D.1.Z14, fol 54v

[1]  Est bos cervi figura, cujus a media fronte inter aures unum cornu existit, excelsius magisque directum his quæ nobis nota sunt cornibus. De Bello Gallico, VI, 26.
[2] Conrad Gesner, Historia Animalium, de Quadrupedibus Viviparis, Francfort,1603 (1551), p.839.
[3] Laurent Catelan, Histoire de la Nature, chasse, proprietez, vertus et usages de la licorne, Montpellier 1624, p.9.
[4] André Thevet, Cosmographie universelle, Paris, 1575, liv.V, cap.5.

➕ Antonio Tempesta

Une dizaine des planches du Recueil des Animaux les plus curieux du monde du graveur florentin Antonio Tempesta représentent des quadrupèdes plus ou moins apparentés aux licornes.

Après une première carrière de peintre baroque et maniériste, dont il reste des fresques au Vatican et dans des palais romains comme la villa Farnese où il avait sans doute déjà peint quelques licornes, le florentin Antonio Tempesta (1555-1630), parfois appelé Il Tempestino se reconvertit dans la gravure. Prolifique et doué pour la mise en scène, il est surtout connu pour les quarante-six gravures accompagnant le Traité des Instruments de martyre et des divers modes de supplice employés par les païens contre les chrétiens, du père Antonio Gallonio, qui fut un considérable succès d’édition, allez savoir pourquoi.

Moins originale, la Nova Raccolta de li animali piu curiosi del mondo est un recueil de 200 gravures d’animaux plus ou moins exotiques, sans commentaires, publié en 1620. Une dizaine d’entre eux s’apparentent, de près ou de loin, à la licorne. Les gravures d’Antonio Tempesta furent souvent copiées, et ces animaux illustrent, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, de nombreux traités de zoologie.

Notez, en arrière-plan, une autre licorne à la silhouette équine et aux sabots fourchus, assoupie dans le giron d’une jeune vierge. Alicorno en italien, cet animal s’appelle pourtant Renocerons en latin.
Seules ses larges pattes, peut-être inspirée des descriptions classiques parlant de licornes aux pieds d’éléphant, différencient cette licorne de la précédente. À gauche, une jeune vierge sert encore d’appât pour la capturer. C’est toujours un alicorno, mais celui-ci, comme le suivant d’ailleurs, est plutôt un monocerons.
Ces licornes sont les seules dont la corne ressemble à une défense de narval, mais elles semblent néanmoins vivre dans les pays chauds, avec les lions.
L’âne ou onagre (âne sauvage) unicorne des Indes vient des descriptions antiques de Ctésias de Cnide et Elien de Préneste.
Ce loup de mer hilare, aux très larges pattes et à la figure porcine, ne ressemble à rien de connu, mais c’est bien une licorne. On voit d’ailleurs en arrière-plan un de ses congénères tremper la pointe de sa corne dans les eaux fétides, et en faire fuir un serpent et ce qui semble bien être un petit dragon.
Le capricorne de mer, aux pattes arrière palmées, se nourrit de poissons. La source, directe ou indirecte, est en certainement le Camphur décrit par André Thevet dans sa Cosmographie Universelle.
Ceci est un orignal, mais il a quand même un petit côté licorne.
Le Rangifer était un renne à trois bois censé vivre en Scandinavie.
C’est sans doute par erreur que cette créature est baptisée monocerons et alicorno, puisqu’elle a clairement deux cornes. Il s’agit d’un éale, dont les cornes sont orientables à souhait, ce qui est très pratique en combat. Décrit par Pline dans son Histoire Naturelle, l’éale est sans doute à l’origine, comme la licorne, une déformation du rhinocéros, mais il a eu moins de succès. Dommage, l’idée était amusante.
Antonio Tempesta ne confond pas la licorne avec le rhinocéros, représenté cuirassé sur le modèle alors classique d’Albrecht Dürer.

Ces images très réalistes, dans lesquelles l’animal solitaire, de profil, se détache sur un fond vierge ou un discret paysage, sont bien éloignées des complexes mises en scène où saint Georges terrasse le dragon, où Alexandre s’envole dans une nacelle portée par des griffons. Les licornes apparaissent donc à l’observateur, même si cela n’est pas affirmé par le graveur, comme figurées « d’après nature ». La gravure en taille douce, qui se développe à la fin du XVIe siècle, ne fait que renforcer cette impression d’exactitude. Lorsque ces animaux si précisément représentés se voient de plus attribuer un savant nom latin, Unicornu jubatus, Onager indicus ou Lupus marinus, tout incite le lecteur, même en l’absence de texte, à croire en leur réalité.

Cette autre gravure d’Antonio Tempesta, représentant la licorne faisant fuir les serpents en trempant sa corne dans les eaux impures, illustre la devise Non par la force, mais par la vertu.

Antonio Tempesta n’avait cependant pas sur les animaux, et sur les animaux unicornes, d’opinions très tranchées. Sur une gravure un peu touffue montrant Dieu créant les animaux, il n’a représenté aucune des licornes de son recueil, mais a dessiné une girafe unicorne alors que toutes celles de son recueil sont bicornes.

En 1657, un siècle après l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner, parut l’Historia Naturalis de Quadrupedibus du savant polonais Jon Jonston. Bien plus succinct que Gesner, Jonston ne laisse à la licorne que deux pages assez brèves, consacrées pour moitié aux cornes de licornes des cours et des églises d’Europe, pour moitié aux descriptions de deux quadrupèdes unicornes, le Monoceros ou Cartazon et l’âne cornu des Indes. Comme son confrère suisse un siècle plus tôt, le naturaliste polonais contourne pourtant encore soigneusement la question de l’existence réelle de l’animal, tout ce qu’il dit étant une citation d’auteurs antérieurs, principalement Élien de Préneste pour les sources antiques et Ludovico Barthema pour les « modernes ». Il n’affirme donc ni que la licorne existe, ni qu’elle n’existe pas, ni même qu’il doute de son existence. Il reste que, quels qu’aient été ses doutes, et bien qu’il ne cite dans son texte que deux espèces de quadrupèdes unicornes, Jonston a publié ou laissé publier, en annexe de son ouvrage, huit représentations de licornes d’allures très scientifiques, chacune dotée d’un nom savant en latin et en allemand, et clairement inspirées du recueil d’Antonio Tempesta paru trente ans plus tôt. On peut aussi découvrir en feuilletant l’ouvrage trois dragons, un manticore et un griffon, mais de ces créatures essentiellement décoratives, dont les images sont aussi empruntées au recueil de Tempesta, il n’est même pas question dans le texte.

L’existence d’une dizaine de quadrupèdes unicornes a conduit les érudits de la Renaissance, dont beaucoup étaient fascinés par l’étymologie et la question du « vrai nom » des choses à se demander auquel d’entre eux pouvait être attribué le « beau nom de licorne ». Si cette question peut nous sembler aujourd’hui un peu bizarre, elle relève au fond de la même démarche que celle des naïfs qui, de nos jours, se croient ou se disent de gauche mais consacrent toute leur énergie non à transformer les réalités sociales mais à changer les mots utilisés pour les décrire. S’il y a une leçon à retenir des délires étymologiques de la Renaissance, c’est que si les mots permettent des jeux intellectuels amusants, ils n’ont, au fond, guère d’importance.

➕ La girafe et le bison unicornes

Sur les fresques et tapisseries de la Renaissance, la girafe, que l’on connaissait mal, est parfois représentée avec une corne unique. Dans les ouvrages d’histoire naturelle, c’est parfois le bison, pourtant plus proche.

L’un des tweets les plus partagés durant l’année 2018 demandait « comment se fait-il que les girafes soient réelles et pas les licornes. Le plus plausible est-il un cheval avec une corne ou un chameau-léopard-souris avec un cou de 12 mètres ? ». Son auteur, Kyle Brown, n’était pas le premier à faire cette remarque.

Lorsque les savants de la Renaissance firent un premier tri dans la vaste ménagerie du bestiaire médiéval, griffons et sirènes furent assez vite éliminés. D’autres créatures qu’ils n’avaient pu observer, mais qui semblaient relativement plausibles, ne restèrent dans leurs ouvrages qu’au bénéfice du doute. Parmi elles la licorne, mais aussi la girafe au trop long cou, que les bestiaires appelaient caméléopard et dont certains assuraient qu’elle était issue du croisement entre un chameau et un léopard (lui-même issu du croisement entre un lion et un pard, mais c’est une autre histoire). La fine licorne apparaissait moins extraordinaire et donc plus probable que la ridicule girafe ou le cauchemardesque rhinocéros.

Les cas de la girafe et du rhinocéros furent cependant vite réglés, les témoignages de voyageurs s’avérant bien plus nombreux et concordants que pour la licorne, et les premiers spécimens débarquant en Europe. On vit une girafe à Rome en 1486, offerte à Laurent de Médicis par le sultan d’Égypte, et un rhino à Lisbonne en 1515, dont je parle en détail dans mon livre, car c’était pour beaucoup une licorne.

La girafe de l’Historia animalium de Conrad Gesner, en 1551.

La girafe restait cependant assez mal connue. Celle représentée dans l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner, en 1551, a de vraies cornes, et non les protubérances couvertes de poils du véritable animal. Certains artistes de la Renaissance l’ont même dessinée unicorne. Contrairement à la licorne, la girafe unicorne ne se rencontre pas isolée, mais au sein de vastes fresques du monde animal, la création du monde, Adam nommant les animaux, l’embarquement dans l’Arche, où elle voisine parfois avec une plus classique licorne. Elle ne côtoie en revanche jamais de girafe normalement bicorne, ce qui confirme bien qu’il y a là une inexactitude dans la figuration de l’animal générique, et non une variété de girafe unicorne tenue pour distincte.

Cette erreur a été commise par Raphaël dans la série de fresques du Vatican représentant la Création du Monde. Très connue dès le XVIe siècle, fréquemment reproduite en gravures, la fresque de Raphaël a inspiré d’autres artistes, peintres, graveurs ou liciers, qui répétèrent cette erreur.

Parmi eux, les tisserands flamands qui réalisèrent pour le roi de Pologne Sigismond la série de tapisseries animalières qui décorent encore aujourd’hui le palais du Wawel, à Cracovie. Sur ces plus de quarante tentures, on voit, outre quelques classiques et blanches licornes, une demi-douzaine de girafes, toutes unicornes. L’une est, avec un lynx, la vedette d’une tapisserie que des catalogues hésitants appellent tantôt Le lynx et la girafe, tantôt Le lynx et la licorne. Les autres apparaissent à l’arrière-plan de plusieurs scènes. Ici, une licorne s’apprête à tremper la pointe de sa corne dans un lac infesté de serpents, là, des griffons combattent des panthères.

Quelques girafes unicornes se promènent aussi, bien plus discrètes que les licornes du premier plan, sur une autre série de violentes tapisseries animalières, celles qui qui ornent les murs du palais Borromée à Isola Bella, sur le lac Majeur.
Alors que je faisais des recherches pour ce livre, j’ai vu passer sur internet la photographie d’une tapisserie, certes de moins bonne facture, mais du même style et de la même période, sur laquelle on voit en premier plan une girafe unicorne, et au second plan une scène classique de chasse à la licorne à l’aide d’une jeune vierge. N’en ayant jamais entendu parler auparavant, j’ai partagé la photographie sur les réseaux sociaux en demandant si quelqu’un savait où se trouvait cette tenture. J’ai très rapidement été contacté par son propriétaire anglais, désireux de savoir si je voulais l’acheter. La toile était bien trop grande pour mon appartement parisien, et sans doute trop chère pour mon budget.

Les girafes les plus étonnantes sont néanmoins celles qui, sur la tapisserie d’Adam nommant les animaux de Florence, défilent en couple devant le premier homme. Le front de la femelle est armé d’une petite corne spiralée à la manière de celle des licornes, tandis que le mâle arbore un très modeste bois de cerf. La girafe y est donc un peu biche et un peu licorne, mais ne se confond avec aucun de ces animaux qui participent tous également au défilé. 

Un animal unicorne n’avait, pour les hommes de la Renaissance, rien d’inconcevable ni même de réellement remarquable. Ceux qui ont dessiné ces girafes avaient une certaine connaissance de l’animal, de son long cou, de sa robe tachetée, mais ils n’avaient certainement rien lu d’une corne unique sur laquelle nul n’avait jamais rien écrit. Cela ne les empêcha nullement d’imaginer unicorne le mystérieux camelopardal ou caméléopard – notre girafe.

Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme, XIVe siècle.
Bibliothèque de Leiden, ms BPL 14A, fol 55v.

Dans la Guerre des Gaules, Jules César décrit l’urus, dont le nom a donné auroch mais qui était peut-être un bison. Ce bœuf sauvage de la forêt hercynienne se capture en le faisant tomber des fosses couvertes de branchages. Même si César ne le précise pas, ses cornes, qui sont des vaisseaux à boire recherchés, sont de l’avis général au nombre de deux. Sur un manuscrit du XIVe siècle du bestiaire flamand de Jacob van Maerlant, Der naturen Bloeme, le puissant animal est cependant représente avec une unique et impressionnante corne.
À la Renaissance, bison d’Europe ou auroch, la distinction entre les deux espèces n’étant pas toujours évidente, sont parfois imaginés avec une corne unique, comme sur l’atlas Vallard, un luxueux ensemble de cartes du milieu du XVIe siècle, voire confondu avec le rhinocéros – si du moins on interprète ainsi l’affirmation du savant anglais Edward Wotton, selon laquelle on croise des rhinocéros dans les forêts d’Europe centrale[1]. En 1587, le médecin italien Antonio Anguisciola classe aussi le bison parmi les quadrupèdes unicornes[2]. Pour la plupart des auteurs cependant, et pour le célèbre et plus volumineux qu’on ne le pense dictionnaire d’Ambrosio Calepino, les spécimens unicornes sont relativement rares[3]. L’existence de bisons unicornes est encore confirmée au XVIIe siècle dans une savante dissertation, de Basilisco, unicornu, phoenice, Behemoth, Leviathan, dracone, araneo, tarantula et ave paradisi, publiée en 1669 par Georg Kaspar Kirchmaier, qui vivait pourtant en Saxe, pas trop loin des coins à bisons. Pour Conrad Gesner, citant un témoin oculaire de ses amis, ce sont les chamois des tatras, au sud de la Pologne, qui sont souvent unicornes.

Une corne unique n’étant pas pour les hommes du Moyen Âge quelque chose de vraiment étonnant, des enlumineurs en ont parfois armé le front d’autres créatures. Le bonnacon est un quadrupède du bestiaire médiéval dont la seule originalité est habituellement qu’il pète des flammes empoisonnées. Sur un manuscrit anglais du XIIIe siècle, le ms Royal 12 F XIII de la British Library, cet animal habituellement bicorne est aussi dessiné avec une seule corne, et mais c’est là, je crois, un cas unique. Sur un rouleau de prières anglais du XVe siècle, c’est le griffon.

Dans le monde arabe, c’est le tigre qui a parfois une corne, là encore sans que les manuscrits ne disent quoi que ce soit à ce sujet. Sur une copie du Livre des Merveilles, le fauve arbore au sommet de la tête un appendice dont on ne sait trop si c’est une corne ou un toupet de poils, montrant sans doute une confusion entre panthère et rhinocéros. Sur un manuscrit de l’Historia Plantarum, encyclopédie médicale traduite de l’arabe, qui se trouve à Rome à la bibliothèque Casanatense, la panthère a pris son allure occidentale, robe claire et taches multicolores, mais elle est armée d’une une corne blanche, de longueur modeste mais spiralée comme celle d’une licorne.

[1] Edward Wotton, De differentiis animalium, Paris, 1552, lib V, fol 75r.
[2] Antonio Anguisciola, Compendium Simplicium et Compositorum Medicamentorum, Piacenza, 1587, p.175.
Christophore Hartknoch, Alt und neues Preussen oder preussischen Historien, Francfort, 1684, pp.211-213.
[3] Thomas Bartholin, De Unicornu Observationes Novæ, Padoue, 1645, p.109.

Une licorne au long cou sur un manuscrit persan du XVIIe siècle.
Manchester University, Persian ms 3, fol 254r

➕ 248ème conférence : de la licorne

Dans le Paris des années 1630, le Bureau d’Adresse, créé et animé par Théophraste Renaudot, était un véritable laboratoire d’innovations sociales, et un lieu de débat intellectuel où l’on s’interrogeait, par exemple, sur l’existence de la licorne.

Nobles et roturiers y affichaient toutes sortes d’annonces, proposant qui un riche domaine seigneurial pour soixante mille livres, qui une place dans une voiture en partance pour l’Italie, qui plus modestement encore des cours du soir de latin ou un manteau d’occasion, pour quelques écus. Renaudot donnait des consultations médicales gratuites aux pauvres, et prêtait à faible intérêt, mais sur gages conséquents. 
Parmi les nombreuses activités de cet homme aux multiples facettes, il en est une que ses biographes ont souvent négligée : l’animation des conférences hebdomadaires du Bureau d’Adresse. Celles-ci se tinrent régulièrement du 22 août 1633 au 1er septembre 1642, tous les lundis après-midi, rue de la Calandre, en l’île de la Cité. Les thèmes abordés concernaient rarement la littérature, plus souvent la science, la médecine, la philosophie, et tout ce qui touche à « l’occulte ». Seuls étaient exclus les sujets religieux, et, en principe, ceux qui touchaient aux affaires de l’État. Le contenu des discussions était résumé de manière à pouvoir être présenté en quatre pages, sous la forme d’une grande feuille pliée en deux. Que la conférence sur la licorne, tenue en 1640, soit l’une des rares à avoir eu l’honneur d’une publication en huit pages montre bien la fascination qu’exerçait la bête de légende sur le public cultivé.
Si la rhétorique était à l’honneur aux conférences du Bureau d’Adresse, l’érudition ostentatoire, dernier privilège d’une université en pleine décadence, en était exclue. Les intervenants devaient défendre leur opinion avec clarté et brièveté, sans trop de latin, mais en apportant toutefois à un public difficile tous les éléments d’une controverse dans laquelle s’étaient investis des hommes parmi les plus savants du temps. Cet objectif était généralement atteint, et nous pouvons trouver dans ces huit pages presque tous les arguments régulièrement avancés pour défendre, ou pour nier, l’existence de la licorne, ainsi qu’une grande partie de ceux concernant les propriétés médicales de sa corne, le débat sur la réalité de l’animal n’étant jamais totalement distinct de celui sur l’usage de sa corne éponyme. Ce texte étant assez bref, le voici dans son intégralité :

Premier orateur :
Toute la terre étant pleine d’erreur, la médecine en a pris bonne part, et comme il n’y a rien de plus cher que la vie, les hommes se sont laissés aisément porter à croire l’effet des choses qui la devaient conserver et défendre des venins qui l’attaquent plus dangereusement qu’aucun autre ennemi. C’est pourquoi il ne se fait point en cet art de plus grandes impostures que sur le sujet des alexitères[1], telle qu’on a voulu rendre la Licorne. Mais je suis trompé si cette créance ne doit passer pour une des erreurs populaires.
La première raison se tire de la contrariété d’avis qui se trouve dans tous les auteurs. Philostrate en la vie d’Apollonius de Thiane dit que l’animal de ce nom est un âne qui se trouve dans les marais des Colques, ayant une seule corne au front, avec laquelle il se bat furieusement contre l’éléphant. Cardan après Pline dit que c’est un cheval, et c’est la forme sous laquelle on le peint le plus communément, ayant toutefois la tête d’un cerf, le poil d’une fouine, le col court, le crin petit, le pied fourchu, et qu’il naît dans les déserts d’Éthiopie parmi les serpents, au venin desquels résiste cette corne, qu’il dit être plantée au milieu de son front, et de trois coudées de haut, large à la base et finissant en pointe. Garcias ab Horto dit que c’est un animal amphibie qui naît bien en terre près le cap de Bonne Espérance, mais se plaît à la mer, qui a la tête et le crin de cheval, une corne de deux coudées de long, mais il est seul de tous les auteurs qui la dit mobile, et pencher à droite et à gauche, en haut et en bas. Ceux-ci assurent qu’elle ne se peut apprivoiser et Louis Vartoman dit en avoir vu deux enfermées dans des cages à la Mecque, qui avaient été envoyées à Sultan Soliman, lesquelles étaient privées. Presque tous l’estiment fort rare, et Marc Scherer, allemand renégat, depuis nommé Idaith Aga, ambassadeur du même Soliman près de l’empereur Maximilien, assure en avoir vu des troupeaux entiers dans l’Arabie déserte, et Paulus Venetus dit aussi qu’au Royaume de Basman, il y en a des troupeaux, et qu’ils sont presque aussi grands qu’éléphants, ayant les pieds de même qu’eux, le poil de chameau et la tête de sanglier, et qu’ils s’aiment dans la fange comme nos pourceaux. Les auteurs ne sont pas moins divers sur sa façon de vivre que l’on représente telle que cet animal ne pouvant paître à cause de sa corne, il ne vit que des rameaux et fruits d’arbre ou de la main des hommes, et surtout des belles filles dont ils se feignent être amoureux, ce que d’autres estiment fabuleux. Quelques-uns croient que cet animal a bien été, mais ne se trouve plus, étant péri dans le Déluge, et que ces cornes que l’on en trouve, la plupart en terre, se sont conservées depuis ce temps comme l’ivoire fossile et les autres parties des animaux qui se rencontrent sous terre par les diverses mutations de ces éléments. 
Et s’il se trouve de la variété en la description de cet animal, il n’y en a pas moins aux cornes que l’on veut nous faire passer pour être de licorne. Celle qu’on montre à Saint-Denis en France a environ sept pieds de haut, pèse treize livres quatre onces, et finit en pointe d’une base plus large en forme de vis, ou environnée d’une ligne spirale, étant de trois diverses façons, ce qui a fait soupçonner mal à propos qu’elle est artificielle. Toutefois elle ne se rapporte aucunement à celle dont parle Élien, de telle grosseur qu’on peut en faire des vases. Celle de Strasbourg a bien quelque conformité avec celle de Saint-Denis, mais celles de Venise diffèrent de toutes les deux, comme celle décrite par Albert le Grand est diverse de toutes. Car elle est, ce dit-il, solide comme celle du cerf, et de dix pieds de haut, et fort large en sa base. Les Suisses en ont aussi une, autrefois trouvée au rivage d’un fleuve près de Bruges, longue de deux coudées, jaunâtre en sa surface, blanche en dedans et odorante, même étant allumée. Celle qu’on garde à Rome n’a pas un pied de hauteur, de quoi le gardien rapporte la cause au fréquent usage auquel on l’a mise, se servant de sa raclure contre les poisons, et d’ailleurs est unie et luisante comme l’ivoire. Aldrovandus qui a compilé un traité fort ample de cette matière comme de tout ce qui concerne les autres animaux, dit en avoir vu une à Niclasbourg, si grande qu’elle ressemblait plutôt à un os de baleine qu’à une corne. Becanus médecin de la reine de Hongrie parle d’une qui était à Anvers de sept pieds de haut, tellement attachée au crâne de son animal qu’elle se courbait le long de l’épine du dos, et qu’il ne s’en pouvait servir à troubler l’eau pour l’empêcher d’être vénéneuse, comme disent les auteurs, non pas même à s’en défendre, qui est l’usage des cornes, sinon en se reployant le col et en amenant sa tête entre les jambes de devant, comme font les taureaux dans leurs combats. Elle était aussi de couleur blanche et toutefois Élien dit qu’elle doit être noire et Ctésias médecin du roi Artaxerces ne l’a représentée que d’une coudée de haut, mais de couleur de pourpre à sa pointe, et noire en sa partie inférieure. Laquelle variété a fait croire à certains que toutes ces cornes étaient de poissons ou monstres marins, n’y ayant aucun élément susceptible de plus de variété. A quoi doit se rapporter ce poisson qu’Albert le Grand appelle Monoceros, pour ce qu’il a une corne sur le front. L’opinion de ceux qui ont cru que la licorne était le rhinocéros étant la moins vraisemblable. Pline assure aussi après Ctésias qu’il se trouve des cornes seules en quelques bœufs des Indes, et qu’ils n’ont point aussi l’ongle divisé. Ce qu’Élien et Oppien rapportent de quelques taureaux d’Aonie, et César assure le même des bœufs de la forêt hercynienne. Louis Barthema dit avoir vu des vaches en Éthiopie qui n’ont qu’une corne. Bref, comme on demeure d’accord qu’il y a des animaux à une corne, ainsi est-il impossible de savoir quel est celui à qui l’Antiquité a donné ce nom par excellence, qui est la Licorne dont nous parlons.
Laquelle incertitude les rois et les républiques qui les ont témoignent bien. Car s’ils croyaient que ces cornes eussent les propriétés qu’on leur attribue, ils ne les laisseraient pas inutiles en leurs trésors, où elles ne servent que de montre et d’apparat, non plus que les autres ornements de leurs couronnes, mais ils s’en feraient faire des vases, et à force de s’en servir ne se trouveraient pas toutes entières comme sont la plupart. Vu qu’Élien, duquel semble avoir été tiré le témoignage de ses grandes vertus, dit que le venin que l’on boirait dans de tels vaisseaux ne serait point nuisible, portant avec soi l’antidote, et que si l’on avait même bu du poison auparavant il le ferait vomir. Toutefois il n’en parle que par ouï dire, et comme les grands menteurs s’ôtent toute créance, Philostrate y ajoute que les Indiens assurent que le jour qu’on aura bu dans un vaisseau fait de cette corne, non seulement on ne sera point malade tout ce jour-là, mais que celui qui sera blessé ne sentira point de douleur, et ne sera pas seulement garanti du poison pris par lui, mais pourra passer au travers du feu sans qu’il lui nuise. C’est pourquoi la chasse de cet animal, qu’il appelle âne sauvage, est permise à leur roi seulement. Ce qui fit répondre à Apollonius étant interrogé s’il croyait toutes ces vertus, qu’il y aviserait quand il aurait vu que les rois d’Inde qui s’en servent seraient immortels.
Ajoutez à cela qu’il n’est pas croyable que les Romains s’étant rendus tout le monde accessible par leurs armes, et l’un de leurs plus grands soins ayant été de réjouir leur peuple par des spectacles de bêtes les plus rares, n’eussent plutôt oublié de leur faire voir des licornes s’il y en eût eu, que tant d’autres jusqu’alors inouïes. 
Mais quand il y aurait une licorne, je n’estime pas que ses vertus fussent telles qu’on les décrit, n’étant appuyées d’aucune autorité, non seulement d’Hippocrate et de Galien, mais des auteurs anciens. Ce qui faisait dire au médecin du roi Charles IX qu’il eût ôté cette coutume de tremper dans la coupe du roi un morceau de cette corne, sinon qu’il profite de laisser quelque semblable opinion dans les esprits du vulgaire. Aussi les marques qu’on lui donne sont-elles de même nature que tout le reste, équivoques, incroyables et ridicules. Car ils veulent qu’on discerne les vraies cornes de licorne des supposées par les bouillons que la véritable excite en l’eau lorsqu’elle y est jetée, ce qui est toutefois commun à tous les corps poreux, tels que sont les os, notamment ceux qui sont passés par le feu, comme aussi la chaux, la brique et telles autres choses où il a laissé des cavités. D’autres en font le discernement, donnant de l’arsenic à un coq ou petit chien. Ils font avaler ensuite de la poudre de cette corne, qui doit non seulement les en garantir, mais presque les ressusciter étant morts et cependant tout ce qui s’en recueille est que l’on voit mourir plus tard les animaux qui ont pris cet antidote que les autres. Ce qu’étant supposé arrive de l’astriction que toute corne apporte à l’orifice de l’estomac et des autres vaisseaux, qui diffère l’exhalaison des esprits. L’épreuve de quelques empiriques est encore plus ridicule, lesquels se vantent qu’ayant décrit un cercle sur une table et mis au milieu un scorpion ou une araignée, jamais l’une ni l’autre ne peuvent sortir du cercle, et les tenant un quart d’heure à l’ombre de cette corne les y font mourir sans l’aide d’aucune autre chose. Ce qui n’est point ou doit venir d’ailleurs que de leur corne. Quelques-uns y ajoutent que cette corne même sue en présence du venin. Ce qui semble absurde, car en ce cas le contrepoison souffrirait du venin, qui serait par ce moyen le plus actif et par conséquent le plus fort.
Tant de contradictions, d’impossibilités et d’incertitudes me font conclure que ce conte de la licorne est une fiction pareille à celle de la fontaine de jouvence, et autres choses impossibles que l’esprit humain s’est proposées pour avoir de quoi contenter son imagination, bien qu’elles n’aient été ni ne puissent jamais être réduites en acte.

Second orateur :
La faiblesse de l’esprit humain étant telle qu’à peine connaît-il les plus proches objets de ses sens, et ne parvient jamais aux différences des choses, ce n’est pas de merveille s’il doute des plus éloignées telles que sont le Phénix, la Salamandre, le Basilic, la Licorne et autres choses de cette nature. Et si la vérité des choses était ébranlée par les fausses créances que d’autres en auraient eu, il n’y aurait point de médecins, pour ce qu’il s’y est trouvé souvent des ignorants ; point de droit, pour ce que beaucoup ne savent pas ; point de véritable Déluge, pour ce que les poètes ont feint celui de Deucalion et de Pirrha ; point de vraie religion, pour ce que les païens et tant d’autres en ont une fausse. Au contraire, disons que comme les romans de Charlemagne ont été bâtis sur la vérité de ses admirables exploits, ainsi est-il croyable que les merveilleux effets de la corne de licorne ont donné sujet à grands et petits d’en parler, et n’en sachant pas la vérité d’en feindre plus qu’il n’y en avait.
Encore que l’objection qu’on tire de la variété des descriptions de la licorne, et même de celle qui se rencontre en ses cornes, bien qu’on demeure d’accord que d’environ une vingtaine qui se trouve dans les trésors des princes et états de l’Europe, il n’y en ait pas deux entièrement semblables, ne soit pas concluante, puisque le même se pourrait dire de la plupart des autres animaux, lesquels selon la diversité des climats changent de couleur, et souvent de forme, et en un même lieu se trouvent différents selon leurs âges. Ainsi celui qui ne connaîtrait un barbet de manchon que par la description qu’on lui en aurait faite ne le croirait jamais être de même espèce qu’un matin ou qu’un dogue, et cependant l’un et l’autre est chien. L’erreur est aussi fort excusable aux auteurs qui ont traité de la licorne, tant pour ce que plusieurs d’entre eux, comme Aristote, ont pris le mot de Monoceros, qui est son nom grec comme celui d’Unicornis en latin pour un nom adjectif qu’ils ont attribué à toute sorte d’animaux qui n’ont qu’une corne, comme il s’en trouve plusieurs. Ainsi qu’ils ont appelé bicornes et tricornes tous ceux qui en portent deux ou trois, comme il s’en trouve de l’une et de l’autre sorte entre les animaux à quatre pieds, entre les volailles (tel qu’est cet insecte qu’on appelle cerf-volant et duquel on dit que la corne tenue en la main guérit la convulsion) et même entre les serpents, tel qu’est le céraste qui en a pris son nom, le cenchris et une sorte d’aspic. Quelques-uns ont aussi confondu le rhinocéros avec monocéros pour la conformité de leur cadence. 
Lequel rhinocéros les Romains ont eu en leurs spectacles et est décrit si furieux par Martial qu’il jetait un ours en l’air comme on ferait un ballon. Mais pour n’avoir point de témoignage qu’ils aient vu de licorne dans leurs amphithéâtres, il ne s’ensuit pas qu’il n’y en ait point eu, l’argument tiré de l’autorité négative n’étant point démonstratif. Et posé qu’il leur ait été inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il ne soit point en nature, non seulement pour ce qu’ils ne connaissaient pas la plus grande partie du monde, mais aussi parce qu’on représente cet animal si furieux qu’il ne peut être pris vif, notamment en son âge parfait, étant farouche même à ceux de son espèce de l’un et l’autre sexe, et seulement accostable au temps de leur accouplement ; lequel cessé ils retournent à leur première fureur et solitude. Car c’est ainsi que Philès après Élien en parle, disant que les brahmanes l’appellent Cartazonon, qu’il est de la grandeur d’un cheval, de crin et poil roux, très léger de tout le corps et surtout des jambes, bien que sans jointure, qu’il a la queue d’un sanglier, une corne entre les deux yeux, noire, rayée en limaçon, et finissant en pointe très aiguë, haute de deux coudées, qu’il a une voix rauque, est moins furieux aux autres bêtes qu’à celles de son espèce, avec lesquelles il combat incessamment, se poursuivant jusqu’à la mort, sinon lorsqu’ils sont en rut. Que le roi des Prasiens où il se chasse prend son plaisir à se voir entrebattre les faons de licorne car on n’en prit jamais, dit-il, de parvenus à leur âge de maturité. Il se trouve aussi de vieilles médailles qui représentent cet animal de la sorte, plongeant sa corne dans une pinte, lesquelles on estime être d’Alexandre le Grand. Æneas Sylvius, qui depuis fut pape, et Paulus Venetus, assurent qu’il se trouve des licornes entre les monts d’Inde et le Catay, et dans le royaume de Basman, encore que les marques attribuées à ce dernier conviennent plus au rhinocérot qu’à la licorne.
Mais cette autorité et toutes les susdites ne sont pas considérables à l’égard de celle de l’Ecriture Sainte, en laquelle il est dit, au Deutéronome 28 : “Ses cornes seront comme celles de la licorne”. Et David au Psaume 22 parle ainsi : “Délivrez moi Seigneur de la gueule des lions, et mon humilité des cornes des licornes”. Et au Psaume 29 : “Aimé, dit-il, comme le faon des licornes”. Et au Psaume 92 : “Ma corne sera exaltée comme la licorne”. Esaïe chap. 34 : “Les licornes seront avec eux, et les taureaux avec les puissants”. Et au chap. 39 : “Les licornes descendront comme des hommes preux”. Job en parle aussi au chapitre 29 de son livre. Ce que saint Jérôme interprète quelquefois le mot hébreu de Rheem, Rhinocéros, étant excusable, pour ce qu’en ce lieu-là il est parlé des cornes au pluriel, lesquelles attribuer à la licorne eût été impliquer contradiction. Joignez à ces autorités l’expérience et l’exemple de tant de rois et de républiques qui n’estimeraient pas leur trésor bien fourni s’il n’y avait de la corne de licorne.
La raison y est aussi, car la matière qui fait les dents, étant transférée à la génération des cornes, et par cette métastase ayant acquis comme une sublimation qui la purifie, il est certain que toutes ces cornes ont une vertu alexitère, par laquelle elles combattent les fièvres, guérissent le flux de ventre, tuent les vers et servent d’une infinité d’autres remèdes à l’homme. Cette vertu, déjà grande, lorsqu’elle vient à être unie et resserrée en un seul canal, comme il arrive en la licorne, se trouve donc grandement accrue. Joint que laissant la confusion avec laquelle la plupart des auteurs en ont écrit, pour ce qu’ils n’en avaient rien appris que par le bruit commun, qui est un maître fort incertain, et ce qu’en ont cru ceux qui n’en ont jamais vu que dans les tapisseries ou dans les livres. C’est par trop douter des forces de la nature animée et sensible que lui vouloir dénier la vertu qui se trouve dans les corps inanimés, tels que sont ces langues serpentines qui se trouvent dans les grottes de Malte, les terres scellées, et les minéraux tels que ceux qu’on appelle à ce sujet licorne minérale, non pour ce qu’elle provient des licornes enterrées du temps du Déluge, non plus que l’ivoire minéral de l’éléphant aussi enseveli sous la terre dès ce temps-là ou depuis, mais à cause de leur semblance, de leur vertu et propriétés et même de leur figure externe. Dont il se faut moins ébahir que de la diversité qui se rencontre aux individus de chacune espèce. Car les natures et les formes étant bornées, une chose se rencontre aisément ressembler à l’autre, ou par hasard, ou par un jeu de la nature, comme le vérifient tant de coquillages et autres parties des animaux et des plantes qui se rencontrent sous terre, et enfermés en des pierres, aussi se trouve-t-il tant de cet ivoire fossile qu’il n’est pas croyable qu’il se soit crû dans sa minière.
A cette vérité ne nuisent point les fourbes et les tromperies dont les imposteurs se servent à falsifier ces cornes de licorne, en prenant de l’ivoire, ou des cornes, ou même des os d’éléphant ou d’autres animaux gardés longtemps sous terre, où ils acquièrent plus de solidité et quelque transparence par le moyen du sel de la terre lequel s’y insinue comme il arrive à la porcelaine, que l’on y tient pour ce sujet un siècle entier, ni ce qu’il y a d’autres corps naturels ou artificiels qui bouillent dans l’eau, et même quelques pierres qui suent à l’approche du venin, ce qui procède de ce que le venin épaissit l’air qui s’attache au corps prochain qui est solide. La couleur n’y fait rien pareillement, vu que la suite des années l’a pu altérer. Joint que les anciens n’ont attribué cette noirceur qu’à la corne de l’âne indien et à celle du rhinocéros. Et quant à l’odeur qui se trouve en la corne de licorne qui est en Suisse, c’est un indice qu’elle est falsifiée, ou du genre des minérales, la composition des cornes étant trop ferme ou trop solide pour rien évaporer, et ceux qui les ont distillées par le feu ayant appris qu’elles abondent en un sel qui n’a point d’odeur, et en un soufre puant. Aussi doivent être les excréments de cet animal, comme est son poil et sa corne, de mauvaise odeur, si ce qu’on nous allègue est véritable qu’il s’apprivoise par les bonnes odeurs puisqu’il ne peut aimer les bonnes qu’en chassant les mauvaises dehors.
Bref il n’est pas croyable que Clément septième, Paul troisième et plusieurs autres eussent pris cet animal pour leurs armes s’il n’eut point été, et les papes ne manquent point tant d’hommes entendus que Jules troisième en eut acheté un fragment douze mille écus, duquel son médecin s’est servi utilement à la guérison des maladies qui avaient quelque chose de vénéneux. Car Marsile Ficin, Brassavole, Mathiole, Aloysius Mundela et plusieurs autres médecins les recommandent à ces maladies-là, particulièrement à la peste, à la morsure du chien enragé, aux vers, au mal caduc, et autres maladies extrêmes. Pour la fin j’estime que les effets qui dépendent des propriétés occultes, comme celui-ci, ne se doivent pas condamner témérairement, se souvenant que notre savoir est borné et partant qu’il faut déférer aux autorités, raisons et expériences qui établissent la corne de licorne et ses merveilleux effets, sauf à se garantir d’imposture. 

Le point pour ce jourd’huy : Lesquels sont les plus portés au vice, des savants ou des ignorants[2].

Quatrième Centurie des questions traités aux conférences du Bureau d’Adresse, Paris, 1641.


[1] contrepoisons
[2]C’est aussi une question intéressante.

➕ Recettes d’apothicaires

L’abondante littérature médicale des XVIe et XVIIe siècles fait parfois grand cas de la corne de licorne, utilisée comme simple, c’est à dire seule, mais aussi mêlée à d’autres ingrédients bizarres dans des recettes de poudre, huile, élixir et autres préparations contre la peste et les venins. Cela marchait au moins aussi bien que la chloroquine ou l’ivermectine.

La corne de licorne, réduite en poudre, portée en amulettes ou même simplement en infusion, était l’un des simples les plus renommés, et les plus chers, de la pharmacopée de la Renaissance. Sur ce sujet, je vous renvoie à mon futur livre, ou à un traité un peu tardif et confus mais très amusant, l’Histoire de la nature, chasse, proprietez et usages de la lycorne de l’apothicaire montpelliérain Laurent Catelan, et bien sûr au Discours dans lequel le chirurgien Ambroise Paré s’attaque à l’usage médical de la corne de licorne mais aussi de la poudre de momie.

La poudre de licorne ou parfois « à son défaut de la corne de cerf prise dans les endroits les plus élevés[1] » entrait aussi dans de complexes préparations comme cet anti-épileptique : « Pour la faire, on prend de l’arrière-faix[2] d’une femme d’un tempérament sanguin, une once, après l’avoir fait sécher et l’avoir nettoyé de toutes ses membranes ; des racines de pivoine à fleurs blanches & de sa graine, une demi once ; de la raclure du crâne d’un homme mort de mort violente, de la raclure de corne de licorne, du pied d’élan, du gui de chêne, des racines de la valériane sauvage, & du vincetoxicum, trois dragmes ; des perles de corail rouge, de la pierre contra-yerva, du succin blanc & de l’ambre gris, deux gros. On fait du tout une poudre. Elle produit de très bons effets dans les accidents et dans la cure de l’épilepsie ; on la donne dans des eaux céphaliques depuis demi scrupule jusqu’à demie dragme[3]».  Un autre traité, quelques années plus tard, ajoute à la recette « des foies de vipères avec les cœurs » et « de la fiente de paon desséchée[4] ».

Bien sûr, la difficulté à se procurer de la véritable poudre de licorne encourageait toutes sortes de trafics, et certains traités de médecine mettent en garde contre les contrefaçons – « de la corne de licorne, il faut tascher d’avoir de la vraye[5]».

Voici une autre recette, d’une huile parfaite contre la peste & tout venin : « Pren de l’huille du plus vieil que tu pourras trouver, et le mets bouillir l’espace d’une heure & pour chaque livre dudit huille, mets y cinquante scorpions, ou autant plus que tu en pourras avoir, mets tout cecy en un pot à découvert, lequel tu mettras en un chaudron d’eau bouillante, tant que le tiers de l’huille ou un peu moins soit consommé. Puis ôte les scorpions, et coule l’huile par un canevas en un autre pot, ou phiole bien étoupée, laquelle tu mettras au soleil l’espace de deux ou trois mois, ou sur les cendres chaudes l’espace de deux ou trois jours. Mais avant que la mettre au soleil ou au feu, tu y adjouteras les choses suivantes, à sçavoir rhubarbe deux onces, licorne deux onces, triacle 1 once, eau de vie 3 onces. Et quand aucun se sentira entaché de la peste ou de quelque venin, tu l’oindras dudit huille vers la partie du cœur, et tous les jours[6]».

Comme le faisait remarquer un sceptique, « les remèdes couteux et rares sont du goût de quantité de médecins et de tous les apothicaires. Il ne manque plus à quelques-uns que d’ordonner les cendres du Phénix[7] ».

Les traités de médecine spagyrique, ou alchimique, ajoutaient à la complexité des recettes une petite dose de mystère :
« L’unicorne minéral est décrit par Mynsicthus qui le prépare avec l’huile du vitriol de Mars et de Venus , & du sel régénéré du même vitriol, ces deux corps formant l’unicorne minéral conjointement. L’arcane de vitriol & le Clyssus vitriolique sont les frères de l’unicorne minéral, puisqu’ils sont préparés chacun avec l’esprit de vitriol & le sel régénéré de vitriol. La vitriolisation de Vénus par Mars est inutile pour tirer le mercure philosophique double de Mynsicthus composé de deux substances, & qu’il appelle par cette raison Rebis, puisque l’esprit de vitriol de Van Helmont cy-dessus suffit. Le sel dernier de vitriol ou régénéré dans le colcothar, exposé à l’air, est d’une autre nature que celui qui se tire immédiatement de la teste morte du vitriol, & c’est ce sel régénéré ou dernier, non pas le sel commun de vitriol qu’il faut prendre pour la préparation de l’unicorne minéral, de l’arcane de vitriol , & du clyssus vitriolique[8] ».

Voici comment l’un des plus célèbres médecins alchimistes, par ailleurs poète et philosophe, Marsile Ficin, expliquait les propriétés de la corne de licorne :
« Toutefois nous ne disons pas que notre esprit soit préparé aux influences célestes seulement par les qualités des choses connues aux sens, mais encore beaucoup davantage par certaines propriétés du ciel, entées aux choses, et cachées à nos sens voire à grand peine connues à la raison. Car autant que telles propriétés et leurs effets ne peuvent consister de vertu élémentaire, il s’ensuit qu’elles procèdent singulièrement de la vie et de l’esprit du monde par les mêmes rayons des étoiles, et pourtant que l’esprit est beaucoup et bien touché et affecté par icelles, et grandement exposé aux célestes influences. En cette sorte l’Émeraude, l’Hyacinthe, le Saphir, le Rubis, la corne de l’unicorne et principalement la pierre que les Arabes appellent Bezaar, sont douées des secrètes propriétés des Grâces. Et pourtant non seulement étant prises par dedans, mais encore si elles touchent la chair, et qu’échauffées elles y découvrent leur vertu, et de là entent et insinuent une force céleste aux esprits, par laquelle ils se conservent et contregardent de la peste et des venins. Or que telles choses et semblables produisent leurs effets par la vertu céleste, cela en fait foi qu’étant prises en petit poids elles ne produisent pas action de petite importance[9]. »

Tous les médecins ne tenaient cependant pas la licorne en si haute estime. Beaucoup lui préféraient même des cornes d’un accès plus facile et d’un coût vraisemblablement plus modeste. Christofle Landré assure ainsi que « plutôt me reposerai sur la corne de cerf, ou de chèvre, que sur celle de licorne, car elles ont une force commune d’absterger et mondifier.[10]»

D’autres se méfiaient autant des chèvres et cerfs que des licornes, comme l’homme de lettres et médecin Guy Patin qui, dans les années 1630, « disoit à propos des cornes de cerfs & de licornes, que quelques empiriques font entrer dans la composition des remèdes, qu’il s’étonnoit comment ils n’y faisoient pas entrer les leurs propres, & que la faculté en ayant bonne provision, il y auroit de quoi guérir bien des malades, si tant est que les cornes qui font mal à la tête pussent faire du bien au corps[11] ».

William Hogarth, Marriage à la mode, troisième tableau, The Inspection, 1743.
La tache noire sur le cou du vicomte montre qu’il est atteint de syphilis, la corne de licorne accrochée au mur que le médecin français qu’il consulte est un charlatan.
National Gallery, Londres

[1] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.336
[2] Ensemble des trucs un peu visqueux qui restent après un accouchement.
[3] M. de Meuve, Dictionnaire pharmaceutique ou apparat de médecine, 1689, p.490.
[4] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.335
[5] André Caille & Jacques Dubois,  La pharmacopée qui est la manière de bien choisir et préparer les simples, 1580
[6] Les Secrets de reverend seigneur Alexis Piemontois, 1557, p.37.
[7] Pierre Belon du Mans, Observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, Paris, 1553.
[8] Traité du bon choix des médicamens de Daniel Ludovicus, commenté par Michel Ettmuller, Lyon, 1720, p.241
[9] Marsile Ficin, Les trois Livres de la vie, traduits en français par Guy Le Fèvre de la Boderie, 1586
[10] Christofle Landré, Oeccoïatrie, 1573
[11] L’esprit de Guy Patin tiré de ses conversations, 1709.

➕ La corne de Saint Bertrand

La corne de licorne exposée dans la cathédrale Saint-Bertrand de Comminges, tout comme celle de l’Abbaye de Saint-Denis dont je parle longuement dans mon livre, eut une vie assez mouvementée, notamment pendant les guerres de religion.

Le bâton pastoral de Saint Bertrand, exposé dans la cathédrale.
Wikimedia Commons

La petite ville de saint-Bertrand-de-Comminges, sur les contreforts des Pyrénées, fut longtemps siège épiscopal et porte le nom de l’un de ses premiers évêques, de 1183 à 1023, canonisé au début du XIIIe siècle. Dans le trésor de la cathédrale se trouve une défense de narval, ou corne de licorne, dont la légende veut qu’elle ait été le bâton pastoral du saint.

Photo Martin Miles, Flickr

Sur les murs de la cathédrale se trouve également ce crocodile empaillé, sans doute rapporté par quelque chevalier croisé. La légende, encore elle, assure néanmoins que le monstre hantait la vallée voisine de Vallat-Lenbès, où il dévorait les jeunes filles qu’il attirait en imitant le vagissement des nouveaux nés. Saint Bertrand l’approcha et lui toucha la tête de son bâton. Le terrible monstre devint alors doux comme un agneau et suivit Saint Bertrand jusqu’à la cathédrale, où il mourut.

On ne sait pas bien quand la corne de licorne fit son entrée dans le trésor. Il n’est pas totalement impossible qu’elle ait été là dès la fin du XIIe siècle. Au XVIe siècle, elle était dans la cathédrale « depuis temps duquel n’est mémoire » et excitait les convoitises de nobliaux locaux, comme l’illustrent les épisodes suivants.

Sires, 
Les syndics du clergé et chapitre de l’église cathédrale et habitants de notre pauvre ville de Saint-Bertrand […], vous remontrent très-humblement qu’ores dez le commencement de l’année 1593, ladite ville, ensemble tous les circonvoisins avec elle, se fussent déclarés vos très-humbles et très-fidèles sujets et serviteurs et eussent été mis sous votre protection et sauvegarde, par le traité fait sous votre bon plaisir avec le féal sieur de Monlucet autres seigneurs de l’armée qu’il commandoit pour lors en ces quartiers […] et que, par ce moyen, ils eussent espérance d’être en pleine paix et assurance, et laissant toutes méfiances fait cesser les gardes-sentinelles et autres moiens de se conserver en leur ville ; si est-ce qu’un an ou environ après et lorsqu’on ne pensoit plus être en guerre, les sieurs vicomte et seigneur de Larboust, quoiqu’ils ne pussent ignorer la reconnaissance et traité susdit, pour avoir assisté, consenti et mis leurs soins en iceux, et, en compagnie d’environ 3 ou 400 Huguenots, […] de nuit et par un trou de murailles, à main armée, entrés en la dite ville, et en icelle commis tous actes d’hostilité, rançonement et désordres, extorqué mil écus au chapitre et plusieurs autres diverses sommes des particuliers d’icelui, même entre autres choses pris et emporté des archives et reliquaires de ladite église, et même une extrêmement belle alicorne de prix inestimable, soigneusement conservée puis temps duquel n’est mémoire pour joyau précieux en icelle, et depuis celui égaré ou engagé pour quelque somme de deniers, au grand scandale et mécontentement de tout le pais et préjudice des suppliants. Sy aurait ledit vicomte, sous prétexte de certaines prétendues lettres de capitainerie par lui obtenues de Votre Majesté pour commander en ladite ville, établi en icelle une garnison de certains soldats, lesquels n’ayant d’autres moïens cle s’entretenir que ce qu’ils prenoient des habitants, les auroient tant travaillés qu’ils auroient été contraints de quitter leurs maisons et familles et laisser leur ville déserte à la discrétion des soldats, jusqu’à ce que le sire de Luscan […] au mois d’août ensuivant auroit reprise ladite ville et délivrée des mains et tyrannie desdits soldats et remis les habitants en leurs libertés et maisons, se remettant à ce que par vous seroit ordonné sur l’invalidité des provisions de ladite capitainerie proposée par les supplians ; et quoique par ce moïen ils dussent en être en assurance et en tranquillité si est-ce à cause des préventions desdites lettres et provisions, se jactent et font leurs efforts de se saisir et emparer de ladite ville, qui seroit son entière ruine et désolation, si qu’on est contraint d’entrer en grand frais pour la continuation de la garde, sentinelle et garnison qui ne peut être qu’incommodité et dépense ; et d’ailleurs lesdits sieurs de Larboust emportent par force et violence tous les ans la meilleure partie des fruits et revenus du seigneur Évêque, chapitre et autres bénéficiers, lesquels privés des moïens de s’entretenir ne peuvent vous payer les décimes et autres impositions qu’ils vous doivent. 
Ce considéré et pour ce que par la capitulation faite sur ladite prise, dont copie est cy attachée, les suppliants se doivent retirer à Votre Majesté pour avoir réparation de ce-dessus, plaise à icelle ordonner que les informations faites tant sur ladite prise que excès commis ensuite d’icelle, seront rapportés à votre conseil pour y être les coupables punis comme il sera de raison, et néantmoins que, conformément à vos édits, commandement sera fait auxdits sieurs de Larboust de remettre ez mains dudit chapitre, ou leur procureur, ladite alicorne entière en l’état qu’elle étoit lorsqu’ils la prirent, sous peine d’être punis comme sacrilèges avec inhibition de troubler ni molester le dit évêque, chapitre et autres bénéficiers en la perception et jouissance de leurs fruits et revenus. Et d’autant qu’en ladite ville, il n’y a jamais eu de capitaine en l’état […] et que lesdites prétendues lettres sont obtenues par impunité et faux.

Cette « requête au roy et aux seigneurs de son conseil », enregistrée en 1594 au parlement de Toulouse, confond en partie, peut-être par souci de simplification, les événements de 1594 avec une première occupation de la ville de Comminges par les huguenots en 1586. C’est vraisemblablement à cette occasion que l’alicorne fut pillée, et se retrouva bientôt dans les propriétés du seigneur de Larboust – à moins qu’elle n’ait été prise à deux reprises, mais l’on n’a pas trace d’une première restitution.

Une première décision du parlement de Toulouse, en 1587, ordonnait déjà que « les reliquaires et autres ornemens appartenant à ladite église cathédrale, et mesme l’alicorne dont mention est faicte en ladite requeste et information, seront remis en ladite église[…] et enjoignons à tous gentilhommes, seigneurs juridictionnels, consuls et autres s’employer à la restitution de ladite alicorne, à peine de dix mille écus et autres arbitres. »

En témoigne une lettre dans laquelle Catherine de Médicis elle-même s’émeut des doléances du chapitre et écrit à Henri III : « Ce sera, Monsieur mon fils, chose à quoy vous aurez égard […] qu’il vous playse escrire expressément au baron Jacques, frère du Vicomte de Larboust (que vous savez bien quels gens ils sont) qu’ils aient à rendre tous les ornemens dont ils se sont saisis des églises dudict Saint-Bertrand, et mesme une licorne appartenant à la grande église de ladicte ville, laquelle a de hauteur environ cinq pieds et qui est de fort grande valeur.».

Tout est bien qui finit bien, comme nous l’apprend le très hypocrite procès-verbal de la restitution de l’alicorne au chapitre de la cathédrale, en 1601, dans lequel nous apprenons que le sieur de Larboust est tombé sur l’alicorne un peu par hasard, et l’a emporté sans faire très attention :

« L’an 1601 et le 5e jour du mois de mars, en ladite cité de Saint-Bertrand de Comenge, régnant Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, dans le cloître de l’église cathédrale d’icelle, établi en personne messire Adrien d’Aure, vicomte de Larboust, chevalier de l’ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d’arme de ses ordonnances, lequel se serait présenté par devant vénérables personnes […] les tous chanoines, capitulairement assemblés, disant qu’à la prise de la présente ville de Saint-Bertrand faite par lui au temps des derniers troubles, il avait trouvé une corne d’alicorne dans l’église d’icelle et derrière le grand autel, et craignant qu’elle fut prise et égarée par les gens de guerre qui étaient avec lui à ladite prise, il l’aurait prise et retirée, désirant la conserver pour le profit d’icelle et affection qu’il a toujours eue en son coeur d’aimer l’Église et tout ce qui en dépend, le clergé et habitans d’icelle, comme leur prie de croire qu’il désire demeurer leur bon ami et voisin, et que ledit alicorne eût été brisé et mis en pièces sur le gast étant en proie quand prindrent ladite ville sous ledit vicomte : comme ayant le roy approuvé ladite prise aynsi qu’il lui a apparu par l’aveu de sa susdite Majesté, aïant été fait pour son service, comme dit est, aïant donné mandement à Mr le maréchal de Matignon, pour faire l’établissement de ladite garnison et paiement de cinquante soldats à prendre sur les tailles et taillons. 
Pour ces considérations, volontairement il est venu et a porté ladite alicorne, laquelle il redonne présentement de sa dévotion et bonne volonté à Mr St Bertrand, en son église, au chapitre et au pais, lui requérant s’il leur plaît de le recevoir, et l’assure même comme c’est le même alicorne en grandeur et longueur, et n’a été en rien diminué ; lesquels chanoines dudit chapitre ont répondu par l’organe du sieur Gemito, président audit chapitre, que c’est le même alicorne qui fut pris de l’église dudit Saint-Bertrand en pareille grandeur et longueur que soulait être, sans être en rien diminué ; lequel ils ont reçu présentement dudit vicomte par les mains dudit sieur de Gemito et le tiennent pour reçu et en ont remercié tous très humblement audit vicomte et l’en déchargent et tiennent quitte, tant à lui qu’à tous autres, ensemble de toutes choses prises à l’occasion de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte, promettant ne le rechercher en aucune façon que ce soit, tant en général qu’en particulier, déclarant lesdits chanoines dudit chapitre avoir ci-devant entendu l’aveu fait par sadite Majesté de la prise de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte offrir toute amitié et bon voisinage audit chapitre, promettant ledit chapitre lui offrir toute amitié et services, le tout sans obligation des biens communs dudit chapitre qu’ils ont soumis à toutes les rigueurs de justice […][1]

Bref, Henri IV semble avoir été plus efficace que Henri III.

Les cornes de l’église de Bayeux

Cependant le susdit sieur Duc deBouilion , prévoyant tels désastres qui se commettaient, retourne pour la seconde fois de Rouen en cette ville, pour y penser donner ordre. Mais cependant il fait publier que tous les Reliquaires de Bayeux & Caen, chasses, joyaux, & ornements ecclésiastiques soient apportés par devers lui au château dudit Caen, où il s’était retiré, pour y être gardées. Suivant ceste publication tous les Reliquaires & précieux ornements y sont apportés, estimant les pauvres ecclésiastiques qu’ils y seraient en bonne assurance. Mais aussitôt qu’ils y sont, quelques saints, précieux et riches qu’ils fussent, ledit sieur les fait fondre, et de partie des deniers qui en sortirent, il disait que c’était pour soudoyer des soldats, et deux compagnies de chevaux légers qu’il fit lever, sans avoir regard aux saintes reliques ni aux corps saints, où ils avaient été dévotement enchâssés, et que l’on n’a depuis vus. Mais il fit bien garder deux des plus belles licornes qui fussent en ce royaume, du nombre des joyaux de l’église de Bayeux, l’une entière de la longueur de quinze pieds et l’autre de près de neuf. J’ai souvenance que passant le grand roi François par dedans la ville de Bayeux en l’an mil cinq cent trente deux, lorsqu’il partit de cette ville, et visitant celle église, le sieur évêque, doyens et chanoines lui présentèrent lesdites deux licornes, comme un présent autant rare et exquis qu’on eut pu voir, qu’il accepta, mais il les remit entre leurs mains, se confiant d’eux, leur disant que puisqu’ils les avaient bien gardés depuis le temps du roi duc Guillaume le Batard, et déluré évêque Odo, et de son frère utérin, ils les gardassent. il serait bon de savoir ou seraient ces deux licornes, parce que par l’édit de pacification, il est dit que ce sui se trouve encore en essence doit être restitué à qui elles appartiennent. suis le duc de Bouillon ne les prit par hostilité, mais elles avaient été mises en ses mains pour les garder et conserver, comme gouverneur du pays.

— Charles de Bourgueville, Les recherches et antiquités de la province de Neustrie, à présent duché de Normandie, Caen, 1588.

La corne de la cathédrale de Strasbourg

En 1380, il est fait mention pour la première fois d’une corne de licorne, qui était déposée dans le trésor de la cathédrale, & que plusieurs ont regardé comme une des grandes raretés de la ville de Strasbourg. On prétend que c’est un présent que le roi Dagobert fit à cette église, & qu’en conséquence la ville de Saverne, chef-lieu de l’Évêché, prit pour armes une licorne. Ce qui est certain, c’est que cette corne fut toujours précieusement conservée dans le trésor de l’église cathédrale. On lit même dans un manuscrit du grand-chapitre qu’un chanoine nommé Rodolphe de Schawenbourg enleva en 1380 la pointe de cette corne, qu’il regardait comme un spécifique contre la peste & le poison. Ce chanoine fut exclu du chapitre et ses confrères firent un statut par lequel ils jurèrent de ne plus recevoir parmi eux aucun descendant de cette famille.
Cette corne disparut en 1584 pendant les troubles de religion : le Grand-Doyen manda cette perte à l’Évêque Jean de Manderscheidt, comme si le bonheur de son église en dépendait. Les chanoines catholiques l’avaient réfugiée à Luxembourg, d’où elle fut renvoyée en 1638 dans une boëte de sapin fermée de trois serrures. Elle existe encore aujourd’hui : elle est haute de huit pieds, moins quelques pouces à cause de la pointe qui a été enlevée.

— Abbé Grandidier, Essais historiques et topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, 1783.


[1] Vous vous doutez bien que je n’ai pas consulté moi-même tous ces documents d’un accès difficile et pas près d’être numérisés. Tous ces passages proviennent du Bulletin de la société d’archéologie du midi de la France, 1874, n°2 et surtout de la Revue de Comminges, tome VII, 1892, p.208 sq., vers lesquels m’a orienté une note sous les Lettres françaises inédites de Joseph Juste Scaliger, Paris, 1879, p.227.

➕ 1303, le casse du siècle

À Londres en 1303, à Venise en 1459, on a volé des cornes de licorne.

1303, Londres

La toute première mention d’une corne de licorne dans des archives royales, en 1303, n’apparaît pas dans un inventaire mais dans la chronique de ce qui fut peut-être l’un des premiers cambriolages modernes, et certainement l’un des plus ambitieux. En avril 1303, profitant de l’absence du roi Edward, qui guerroyait en Écosse contre Mel Gibson William Wallace, des malfrats s’introduisirent dans la pièce située dans la crypte de l’abbaye de Westminster ou était entreposé le trésor royal, et emportèrent couronnes, épées de cérémonies, bijoux et joyaux de toutes sortes et, c’est une première, une corne de licorne. Si l’on en croit la chronique, le butin représentait l’équivalent d’une année de revenus du Royaume.

Le vol des joyaux de la couronne. La Chronique du prieuré de la cathédrale de Rochester défend bien sûr la thèse officielle selon laquelle les moines n’étaient pour rien dans cette histoire.
British Library, Cotton ms Nero DII, fol 193v.

Informé de ce que des colliers que l’on avait vu au cou de la reine commençaient à apparaître chez les prêteurs sur gages de Londres, voire dans quelques tavernes mal famées, le roi rentra rapidement dans sa capitale et ordonna une enquête, qui déboucha illico sur l’arrestation de la totalité des moines de l’abbaye. Il semblait en effet fort improbable que le larcin eut pu avoir lieu sans, au minimum, qu’ils eussent détourné le regard. Edward réalisa cependant assez vite que, en des temps troublés, il n’était peut-être guère judicieux de se fâcher avec l’Église. L’abbé et ses moines furent donc libérés, et la plus grande partie du trésor fort heureusement retrouvée.

On arrêta une équipe de malfrats moins gênants, dirigés par un ancien marchand fâché avec le roi depuis une vieille et sombre histoire de commerce avec la Hollande, Richard de Pudlicott, qui avoua s’être introduit nuitamment dans la crypte à l’aide d’une échelle. La chronique royale, qui était encore écrite en français, nous dit que c’est « desouz le lit » de l’un de ses complices, le gardien du palais Willeme, personnage peu recommandable puisqu’il « viveit ovec une puteyne » que fut fort opportunément retrouvée la corne de licorne utilisée lors du sacre. Toute la fine équipe fut rapidement jugée et exécutée, et la légende veut même que la peau de Richard de Pudlicott ait été clouée sur la porte de la crypte pour décourager quiconque aurait été tenté de renouveler son exploit[1]. Rien dans cette chronique, la première à parler d’une corne de licorne dans un trésor royal, ne suggère que l’objet, qui n’est d’ailleurs cité qu’en passant parmi d’autres richesses, était déjà utilisé pour détecter ou neutraliser le poison, mais l’idée n’allait pas tarder à se répandre.

Défense de narval.
Wellcome collection, Londres.

Peut-être était-ce encore la même corne de licorne qui, trois siècles et demi plus tard, se trouvait à la Tour de Londres et disparut durant la Grande Rébellion et les années de guerre civile. Elle ne fut pas retrouvée mais, fort heureusement, le collège des médecins de Londres s’en procura une autre dont il fit solennellement don au roi Charles II[2]. En France aussi, les cornes de licorne avaient fâcheusement tendance à disparaître ou à changer de propriétaire, durant les périodes de troubles civils et religieux, nous en reparlerons.

« One verge of bone or unycorne […] with the Quenes arms » dans l’inventaire des joyaux de la couronne d’Angleterre, en 1596.
British Library, ms Stowe 556, fol 33.

1459, Venise

Un cambriolage similaire est rapporté dans les chroniques vénitiennes, notamment celles de Marin Sanudo, pour l’année 1459. Mark Twain, qui lisait mieux l’italien que moi, en a tiré ce passage de son amusant récit de voyage en Europe, Un Vagabond à l’étranger (A Tramp Abroad), publié en 1880 :

« Un Candien du nom de Stammato, qui faisait partie de la suite d’un prince de la maison d’Este, a été autorisé à voir les richesses de Saint-Marc. Son œil de pécheur a été ébloui et il s’est caché derrière un autel, animé de mauvaises intentions, mais un prêtre l’a découvert et l’a chassé. Après cela, il y est de nouveau entré – à l’aide de fausses clefs, cette fois-là. Il y allait nuit après nuit et, sans ménager sa peine, en surmontant toutes les dif­ficultés qu’il a pu rencontrer, il a réussi, à force de patience, à retirer une grande brique d’un panneau de marbre qui servait de mur à la partie basse du trésor. Il a disposé ce bloc de façon à pouvoir l’enlever et le remettre à volonté. Ensuite, pendant des semaines, il se rendait, chaque nuit à minuit, dans sa splendide mine, qu’il a pu inspecter en toute sécurité, en exultant devant les merveilles dont elle regorgeait et regagnait toujours en catimini ses obscurs appartements avant l’aube, avec sous sa cape une rançon digne d’un duc. Il n’avait pas besoin de piller au petit hasard avant de s’enfuir en courant: rien ne pressait. Il pouvait procé­der à des choix mûrement réfléchis. Il avait tout le loisir de consulter ses goûts esthétiques. On comprend à quel point il était à l’abri d’être interrompu ou dérangé quand on sait que l’histoire raconte qu’il a même emporté une corne de licorne qui ne passait pas par l’orifice qu’il avait aménagé et qu’il a dû la scier en deux – une tâche qui lui a coûté plusieurs heures d’un travail laborieux. Il a continué d’amonceler ses trésors chez lui jusqu’à ce que son activité perde le charme de la nouveauté et devienne monotone. Il y a mis fin, satisfait. Et il avait de quoi l’être: sa collection, selon le cours actuel, représenterait près de cinquante millions de dollars !
Il aurait pu rentrer chez lui en étant de loin le citoyen le plus riche de son pays et il aurait pu se passer de nombreuses années avant que l’on s’aperçoive du larcin. Mais il était humain: il ne pouvait pas savourer son plaisir en solitaire et il lui fallait quelqu’un à qui en parler. Il a donc exigé qu’un noble de Candie, appelé Crioni, prête un serment solennel et il l’a conduit dans ses appartements. Ce dernier en a pratiquement eu le souffle coupé quand Stammato lui a montré son trésor qui brillait de mille feux. En voyant le visage de son ami, celui-ci a eu des soupçons et s’apprêtait à lui planter un stiletto dans le corps quand Crioni a réussi à sauver sa peau en expliquant que ce qu’il avait cru lire en lui n’était que l’expression d’un heureux étonnement à son comble. Stammato a fait présent à Crioni de l’un des principaux joyaux de l’État – une énorme escarboucle qui, par la suite, figurerait dans la calotte ducale officielle – et les deux hommes se sont séparés. Crioni s’est aussitôt rendu au palais pour dénoncer le criminel, en montrant l’escarboucle comme preuve. Stammato a été arrêté, jugé et condamné avec la rapidité vénitienne d’antan. On l’a pendu entre les deux grandes colonnes de la Piazza. »

Scier une corne de licorne, quelle dommage !

Au fait, un Candien est bien sûr un homme originaire de Candia, ou Candie, qui était alors le nom italien d’Heraklion, aujourd’hui en Crète. Toutes les éditions récentes, en anglais comme en français, du texte de Mark Twain en ont fait…. un Canadien, que l’on aurait eu bien du mal à trouver à Venise un demi-siècle avant que Christophe Colomb ne partît pour les Indes. Il est vrai que Mark Twain ne donne pas la date de l’épisode.

Ignorant où se trouvent aujourd’hui les deux cornes de licorne de la basilique Saint Marc, car il y en avait deux, je vous met ici la photo d’une crosse d’évêque en ivoire de narval que l’on peut admirer au musée Correr, et sur laquelle est sculpté l’arbre de Jessé, c’est à dire la généalogie du Christ.

Musée Correr, Venise,
Wikimedia Commons

[1] The Antient kalendars and inventories of the treasury of His Majesty’s Exchequer, together with other documents illustrating the history of that repository, 1836, p.286 – ou, pour une version romancée, Paul Doherty, The Great Crown Jewels Robbery of 1303.
[2] Thomas Fuller, The Histories of the Worthies of England, 1662


➕ Théologie naturelle et zoologie sacrée

Wolfgang Frantze, Samuel Bochart et Johann-Jakob Scheuchzer s’efforçaient de concilier les découvertes archéologiques et scientifiques de leur temps et le texte biblique. Puisqu’il y avait des licornes dans la Bible, il devait y en avoir dans le monde.

La création d’Ève, gravure ornant la dernière page de l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner. Bibliothèque universitaire de Strasbourg

Les auteurs des premiers traités de zoologie des XVIe et XVIIe siècle, les Gesner ou Aldrovandi, faisaient certes grand cas des sources bibliques, mais elles n’étaient pas leur sujet principal. Il nous faut donc glisser quelques mots d’une école un peu particulière de l’histoire naturelle naissante, la zoologie sacrée, l’une des branches de la théologie naturelle, qui cherchait dans la Bible la vérité de toute la création, et dans la création le reflet de toute la Bible.

Wolfgang Frantze, Animalium Historia Sacra, 1654

La première édition de l’Animalium Historia Sacra du théologien allemand Wolgrang Frantze est parue en 1613. L’auteur de ce long traité, fréquemment réédité et traduit en anglais en 1670 sous le titre The History of Brutes, est très embêté par le reem (רְאֵם) hébreu, que la bible des Septante avait traduit par monoceros, et la Vulgate tantôt par unicornis, tantôt par rhinoceros. Tandis que les autres entrées de la partie consacrée aux quadrupèdes sont chacune consacrée à un animal – l’éléphant, le chameau, le lion, etc. – un même chapitre de quelques pages traite de rhinocerote et monocerote. Son contenu est assez déroutant, le théologien ne parvenant pas à décider clairement si les deux animaux sont identiques, puisqu’ils portent le même nom dans la Bible, ou s’ils sont différents, puisqu’ils n’ont pas vraiment la même silhouette et que certains rhinocéros ont deux cornes.

Adam nommant les animaux,
Frontispice du Hierozoicon, traité sur les animaux de la Bible, dans les œuvres complètes de Samuel Bochart, 1692.

Samuel Bochart (1599-1667), théologien protestant de Caen, lisait et peut-être parlait français, anglais, latin, grec, hébreu, arabe, italien, allemand, flamand, espagnol, copte, égyptien, guèze (ancien éthiopien), chaldéen, syriaque et persan, et passait à raison pour l’un des plus grands érudits de son temps. S’il maîtrisait bien des langues orientales, il n’avait cependant guère voyagé qu’en Angleterre et en Suède. Ses deux œuvres majeures, Geographia Sacra seu Phaleg et Canaan et Hierozoicon sive de animalibus Scripturæ, qui traitent respectivement de la géographie biblique et des animaux dans l’Écriture sainte, sont donc le produit de recherches effectuées exclusivement en bibliothèque et dont les conclusions sont parfois déroutantes.

Une page des longues et très érudites considérations de Samuel Bochart sur les quadrupèdes unicornes. Je n’ai même pas essayé de lire, j’ai fait totalement confiance à mes prédécesseurs.
Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de animalibus Scripturae, 1665

Bochart s’était fait prêter par le cardinal Mazarin, à qui on l’avait offert et qui ne savait trop qu’en faire, un manuscrit du livre des animaux d’Al Damiri ; ce manuscrit ne fut jamais rendu, puisqu’il est aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Caen. Sa lecture, ainsi que celle d’autres textes zoologiques arabes auxquels l’érudit eut accès dans la bibliothèque de la reine Christine de Suède, le convainquirent qu’il y avait, de son temps, de nombreuses antilopes unicornes au Moyen-Orient[1]. L’animal étant appelé rim par l’encyclopédiste arabe, il l’identifia au reem biblique et, dans la foulée, à l’oryx unicorne rapidement décrit par Aristote et à au harish d’autres textes arabes. Le reem biblique n’était ainsi plus un rhinocéros mais une antilope unicorne, autant dire de nouveau la licorne des fables. Preuve de l’intérêt porté par le monde savant à la question de la licorne, les deux seules gravures qui illustrent l’épais Hierozoicon, texte difficilement lisible tant il jongle à loisir entre les langues et les alphabets, représentent un groupe d’oryx unicornes au bord d’une rivière, et un crâne de narval. Une seule des antilopes licornes, sans doute le seul mâle de la scène, porte une barbiche.

L’oryx unicorne d’Afrique, Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de Animalibus Scripturæ, vol.1, p.956, Londres, 1663.

Dans les années qui suivirent, quelques voyageurs qui maîtrisaient sans doute moins le persan et l’arabe classiques mais connaissaient mieux les gazelles reprirent Bochart en signalant que les antilopes unicornes n’étaient pas si fréquentes que cela en Terre Sainte, mais leur opinion ne pesait guère face à l’autorité du grand savant, de la Bible, d’Aristote et des auteurs classiques arabes.

On peut rapprocher des textes de zoologie sacrée le long traité que le polygraphe jésuite Athanase Kircher consacre, en 1675. Une centaine de pages y discutent de divers animaux. Dans le bref chapitre consacré au monoceros, Kircher assure qu’il existe plusieurs variétés de quadrupèdes unicornes, ânes, chèvres et rhinocéros, mais ne se prononce pas clairement sur l’existence de la licorne. il condamne cependant comme niant la Divine Providence l’idée selon laquelle les licornes auraient pu vivre avant le déluge et ne pas avoir trouvé place à bord de l’Arche. Si les licornes ne sont pas représentées, comme c’était généralement le cas, sur la gravure illustrant l’embarquement dans l’Arche, on les reconnait bien sur le plan en coupe, dans l’une des cabines réservées aux quadrupèdes.

La Physique sacrée ou histoire naturelle de Bible de Johann-Jakob Scheuchzer, parue en 1732, est un peu la version grand public de l’œuvre de Samuel Bochart. Elle marque à la fois l’apogée et la fin de la théologie naturelle, tentative désespérée et hallucinée de concilier la science moderne et les textes bibliques. Illustrés de plus de sept-cent gravures de Johann Melchior Füssli, les huit tomes de la Physica Sacra furent publiés d’emblée en latin, français et allemand, et bénéficièrent d’un tirage suffisant puisqu’il soit encore possible aujourd’hui d’en trouver sur internet des exemplaires complets à un prix presque abordable ; je me suis contenté d’acheter l’une des gravures, qui reprend la scène des licornes au bord du ruisseau du Hierozoicon.


Le plan de ce traité de sciences naturelles est celui de l’Ancien Testament. Plantes, animaux et roches y sont ainsi décrits au gré de digressions sur le texte biblique, dans ce qui peut nous sembler un grand désordre mais n’est au fond guère plus absurde que l’ordre alphabétique – et de toute façon, il y a un index. Scheuchzer, qui discute du reem hébreu au chapitre XXIII du livre des Nombres avance les deux hypothèses de l’oryx unicorne et de l’identité de la licorne avec le rhinocéros. Le passage est illustré de deux gravures présentant les deux animaux, les oryx de Bochart et le rhinocéros de Dürer.

Scheuchzer s’intéressait aussi aux licornes fossiles, et le musée des sciences de la terre de Cambridge vient de retrouver un tronçon de défense de mammouth qu’il avait envoyé au docteur anglais John Woodward, dont les collections ont donné naissance au musée. Le fragment était encore étiqueté unicornu fossile Canstadiense – licorne fossile de Constance.

Dans un autre ouvrage, Ouresiphoites Helveticus, en 1702, Scheuchzer décrit une région qu’il connaît bien mieux, la Suisse, et met le promeneur en garde contre les dragons.

Même si la croyance en la réalité de la licorne s’était estompée au XVIIe siècle, le texte biblique restait donc un puissant argument en sa faveur. Si des auteurs savants continuaient à débattre longuement, citations bibliques, grecques et arabes à l’appui, de son identité avec l’oryx ou le rhinocéros, d’autres étaient cependant moins curieux, comme Bossuet qui écrivait dans son commentaire du psaume XXII : « À l’égard de la licorne, je n’ai pas besoin de rechercher curieusement quel animal c’est, et il me suffit qu’il en soit souvent parlé dans les Psaumes mêmes, comme d’un animal cruel et furieux.[2] »


[1] Pierre Ageron, Dans le cabinet de travail du pasteur Samuel Bochart, l’érudit et ses sources arabes, in Érudition et cultures savantes, 2019.
[2] Jacques-Bénigne Bossuet, Explication de la prophétie d’Isaïe, 1704, p.149.