➕ Voisins de bestiaire

Où nous découvrons quelques compagnons de bestiaire de la licorne, certains connus comme le dragon, la baleine, la sirène ou l’éléphant, d’autres moins comme le bonnacon, la calandre ou le manticore.

Avant d’aller plus loin avec la licorne médiévale, faisons un peu connaissance avec son entourage, ceux que l’on pourrait appeler ses voisins ou compagnons de bestiaire. Retrouvons certains d’entre eux dans le bestiaire d’Anne Walshe conservé sous la côte GKS 1633 à la bibliothèque royale de Copenhague qui, par chance, vient d’en rendre publiques de très bonnes images.
Avec cent-vingt-trois entrées, ce manuscrit en latin sans doute copié en Angleterre au XIVe siècle, est relativement riche. Il décrit notamment le griffon, absent de beaucoup d’autres textes. Sans cadres décorés, sans feuille ou poudre d’or, ses miniatures ne sont pas les plus impressionnantes. Ce sont de simples dessins en ligne noire rapidement coloriés, mais leur style un peu gamin et leur humour n’a pas vieilli.
On ignore si ce manuscrit d’assez petit format, une vingtaine de centimètres de haut pour une douzaine de large, était d’emblée destiné à des enfants, ce qui en ferait un cas unique et expliquerait le style particulier des illustrations, ou si ce sont ces dessins qui en ont fait un support d’enseignement. Toujours est-il que le livre a appartenu à Anne Walshe, une jeune fille de la bonne société anglaise du XVe siècle, qui y apprenait la lecture et le latin. La jeune élève a laissé ici et là dans les marges du manuscrit des doodles et des essais d’écriture et de signature. Elle a aussi enrichi quelques miniatures, ajoutant des canines au loup et peut-être à la licorne.

Adam nommant les animaux


Bref, avec de jolis dessins, une histoire amusante, des scans de qualité et toutes les créatures merveilleuses dont je pouvais avoir envie de parler, le bestiaire d’Anne Walshe est exactement ce qu’il faut pour présenter quelques-uns – pas tous – des collègues de la licorne.
Si vous voulez en savoir plus sur toutes les étonnantes créatures du bestiaire médiéval, je vous conseille une promenade sur le site encyclopédique, en anglais, de David Badke, The Medieval Bestiary.

La licorne

Une licorne a l’air un peu carnassier.

Le monoceros

Et un monoceros qui n’a pas l’air plus sympathique.

Le Bonnacon

Le bonnacon est un taureau d‘Inde dont les cornes recourbées vers l’arrière sont inoffensives. Heureusement, il dispose d’autres armes, puisqu’il rejette des excréments fumants et empoisonnés.

Le dragon, les colombes et le péridexion.

La colombe, qui comme la licorne peut représenter l’Esprit Saint, est un oiseau des plus sympathiques, ami avec tout le monde. Le dragon aussi aime les colombes, mais plutôt au déjeuner. Fort heureusement, les colombes savent que le dragon ne supporte pas l’odeur du fruit du péridexion, et vont se réfugier sur les branches de cet arbre.

La baleine

La baleine est un poisson si gros que les marins la prennent pour une île, accostent et débarquent. Quand ils allument du feu, le gros poisson se rend compte de leur présence et plonge brutalement. D’autres bestiaires montrent les flammes, la baleine qui plonge et les marins qui tentent d’échapper à la noyade.

L’éale et le loup

L’eale est armé de deux cornes mobiles, qu’il peut bouger à loisir dans toutes les directions, ce qui le rend particulièrement dangereux. Sur d’autres manuscrits, elles sont droites et spiralées comme des cornes de licorne.
Si un loup voit un homme avant que l’homme ne voie le loup, l’homme devient muet. Les poils de sa queue servent à préparer des philtres d’amour.

Le griffon

Tout sauvage et rapace qu’il soit, le griffon qui garde les mines d’or et peut emporter un bœuf dans ses serres, est présenté dans les bestiaires sous un angle plutôt positif, car il symbolise la double nature humaine et divine du Christ.

L’autruche

L’autruche, oiseau qui ne peut pas voler, se nourrit de fer et abandonne ses œufs dans le sable, les laissant éclore seuls.

Le crocodile

Le crocodile pleure après avoir dévoré un homme, mais ses larmes sont de crocodile. Son plus féroce ennemi est l’hydre. Lorsqu’il croit l’avaler, celle-ci, comme on le voit ici, s’échappe en le dévorant de l’intérieur.

L’éléphant

En Inde et en Perse, les armées sont accompagnées de tours de combat attachées sur le dos des éléphants. L’éléphant, sentimental et un peu naïf, est l’animal dont l’intellect est le plus proche de celui de l’homme. Il n’a de relations sexuelles qu’une fois par an, après avoir mangé la racine de mandragore. N’ayant pas d’articulation au genou, il dort debout, appuyé à un arbre. Licorne et dragon sont des ennemis de l’éléphant.

Le pélican

Les jeunes pélicans d’Égypte, lorsqu’ils grandissent, attaquent leurs parents à coups de bec. Le père se défend et les tue. Désespérée, après trois jours (tout se passe toujours après trois jours dans les bestiaires), la mère s’ouvre le ventre et laisse son sang couler sur les petits, ce qui les fait revivre. Je vous épargne l’évidente allégorie chrétienne. Les pélicans se nourrissent essentiellement de crocodiles.

Le renard

Dans de nombreux bestiaires, mais pas dans celui d’Anne Walshe, la fiche du renard est juste après ou juste avant celle de la licorne. Le renard, à la symbolique très négative, est en effet lui aussi une anti-licorne, puisqu’il piège ses proies en s’allongeant sur le dos et en faisant le mort jusqu’à ce qu’un oiseau curieux vienne se poser sur son ventre. Sur beaucoup de bestiaires, le renard est représenté allongé sur le dos ; ici, il vient de se relever.

La salamandre

La salamandre a le corps si froid qu’elle peut vivre dans les flammes, et éteindre n’importe quel incendie. Son poison est si puissant que si elle monte dans un arbre, ses fruits en deviennent mortels. De même, si elle entre dans un fleuve, ses eaux en sont empoisonnées.

Le Phénix

Il n’existe qu’un seul Phénix au monde, qui vit en Arabie. Lorsqu’il atteint l’âge de cinq cents ans, il monte sur un bûcher de bois et d’épices qu’il a lui-même bâti, frappe de son bec sur une pierre pour l’enflammer et bat des ailes pour entretenir le feu. Un nouveau phénix renait ensuite des cendres.

Le perroquet et le calandre.

Quand un perroquet têtu refuse d’apprendre de nouveaux mots, il faut lui taper sur le crâne avec une barre de fer pour le motiver. Les perroquets qui ont trois griffes à chaque patte sont de bonne composition, mais ceux qui en ont six peuvent être méchants. Celui d’Anne Walshe est donc un gentil.
Le calandre a des pouvoirs de guérison. S’il regarde un malade dans les yeux, il absorbe le mal par son regard et l’homme guérira. S’il refuse de le regarder, l’homme meurt rapidement.

Le manticore

Le manticore a un corps de lion, une tête humaine, trois rangées de dents et une queue de scorpion. Il peut sauter à une grande distance, et sa voix ressemble à la musique d’une flute de Pan.

La guenon

La guenon donne toujours naissance à des jumeaux. Elle porte dans ses bras celui qu’elle aime bien, tandis que celui qu’elle n’aime pas s’accroche dans son dos. Lorsqu’elle est poursuivie par des chasseurs, pour courir plus vite, elle laisse tomber son favori, qui est capturé, tandis que son frère mal aimé, toujours accroché au dos de sa mère, parvient à leur échapper.

Le martin pécheur

Le martin-pêcheur pond ses œufs sur le rivage. Tout le temps de leur incubation, la mer reste calme. Les pêcheurs sont donc très attentifs et attendent de le voir déposer ses œufs pour partir en mer.

La cannelle provient de l’écorce du cannelier, et en particulier des branches supérieures, difficiles à atteindre. La technique la plus efficace est de repérer un nid de cannomologus, fait de morceaux d‘écorce, et de le faire tomber.

Le castor

L’homme chasse le castor pour ses testicules, très utiles en médecine. Lorsque le castor voit qu’il va être rattrapé, il s’arrache donc les testicules avec les dents et les lance vers le chasseur, qui n’a alors plus de raison de continuer la chasse. Si, plus tard, le même castor est de nouveau poursuivi, il se retourne vers le chasseur pour lui montrer qu’il n’a plus de testicules.

Le tigre

Le tigre, dont le nom signifie flèche en perse, est très rapide, tout comme le cours du fleuve homonyme. Les chasseurs enlèvent les jeunes tigres, qui peuvent être apprivoisés. Le tigre les rattraperait aisément si les chasseurs ne laissaient derrière eux un miroir. Le tigre qui voir son reflet dans le miroir pense que c’est son petit ; le temps qu’il prenne conscience de sa méprise, le chasseur est déjà loin. Sur la plupart des bestiaires enluminés, c’est la scène du tigre se regardant dans le miroir et non, comme ici, celle du chasseur s’enfuyant avec le chaton, qui est représentée.

La panthère et le dragon

La belle panthère multicolore attire les autres animaux, qui se rassemblent autour d’elle pour échapper au féroce dragon. Ce dernier est en effet le seul à ne pas apprécier sa bonne odeur. La scène rappelle celle de la licorne trempant sa corne dans l’eau empoisonnée pour que les animaux puissent boire, et la panthère donc aussi un animal christique. Ici, le dragon se réfugie dans une grotte pour échapper à l’odeur désagréable de la panthère.

L’antilope

L’antilope est, comme la licorne, un animal sauvage et rapide. Fort heureusement, cet herbivore coince parfois ses cornes en forme de scie dans les bosquets dont il se nourrit, et les chasseurs en profitent alors pour le tuer.

Le chien

Le chien reconnaît immanquablement l’assassin de son maître.

Sirène

Il y a deux sirènes dans le bestiaire d’Anne Walshe, l’une classée parmi les oiseaux et l’autre parmi les poissons.

Le chameau

Il n’y a rien de très intéressant dans le bestiaire sur le chameau, si ce n’est qu’il peut stocker de l’eau dans sa bosse et passer plusieurs jours sans boire, ce que vous saviez déjà. Je vous ai surtout mis l’image ici à cause de la bosse, qui n’est pas exactement comme nous la connaissons aujourd’hui. Il y avait quelques chameaux en Europe, ramenés par des voyageurs, et d’autres représentations sont bien plus réalistes.

L’aigle

Lorsque l’aigle devient vieux, sa vue baisse et ses ailes perdent de leur vigueur. Il vole alors vers le soleil et le fixe du regard. La chaleur élimine la buée qui obscurcissait sa vue, et brûle ses vieilles ailes. L’aigle redescend ensuite vers la terre et plonge trois fois dans la mer, retrouvant vue et vigueur.

L’oiseau de paradis

L’oiseau de Paradis, qui n’a pas de pattes, vole durant toute sa vie, même dans son sommeil, et ne se pose jamais à terre.

Le cockatrice
Le basilisc

Attention à ne pas confondre le cockatrice, en haut, et le basilisc, en bas. Le premier est issu d’un œuf de poule couvé par un serpent ou un crapaud, le second d’un œuf de reptile couvé par un oiseau. Le seul ennemi du basilisc est la belette, insensible au poison mortel qu’il distille par son seul regard.

La vipère

Cette scène impressionante illustre la reproduction de la vipère. La femelle tranche puis avale la tête du mâle qui, dans les intestins, donne naissance aux petits serpenteaux. Ceux-ci se fraient ensuite un chemin vers le monde extérieur en dévorant le corps de leur mère de l’intérieur. La reproduction de la vipère nécessite donc la mort du père, puis de la mère.

De nombreux bestiaires, comme celui d’Anne Walshe, consacrent de nombreuses pages aux diverses espèces de serpents, avec ou sans pattes, avec ou sans ailes, à une ou deux têtes.

➕ Pattes d’Eph et sabots

La licorne a-t-elle les larges pieds à cinq doigts de l’éléphant, le sabot plein de l’âne ou du cheval ou le sabot fendu de la chèvre et de l’antilope ? Si les artistes ont vite choisi le sabot fendu, savants et voyageurs sont restés divisés.

Si l’on en croit Ctésias de Cnide, l’âne sauvage des Indes n’avait qu’une corne. Pour Aristote, l’oryx était une antilope unicorne. Pline et Elien assuraient que le monocéros d’Inde avait des pieds d’éléphant. Pour le Physiologus, la licorne ressemble à un chevreau. L’animal issu de toutes ces sources pouvait donc avoir un sabot plein comme l’âne, un sabot fendu comme la chèvre et l’antilope, ou bien un pied massif dotés de cinq doigts comme l’éléphant ou de trois comme le rhinocéros. La question peut sembler d’un intérêt limité, mais elle a donné lieu à controverses, sans doute parce que les premiers traités de zoologie, suivant en cela Aristote, classaient les quadrupèdes selon qu’ils étaient solipèdes, fissipèdes (ou bisulques) ou polydactyles – rassurez-vous, on va s’arrêter là avec les mots bizarres.

Les bestiaires médiévaux ne s’attardent généralement pas sur la silhouette de la licorne, mais quand ils en glissent quelques mots, l’animal est souvent décrit comme caprin. Pour le bestiaire de Gervaise, au XIIIe siècle, l’unicorne est « à bouc semblable »[1]. La gravure de l’Historia animalium de Conrad Gesner, qui fit longtemps autorité, montre une licorne caprine, aux sabots fendus. Le naturaliste suisse écrivait pourtant, avec la même prudence que quand il abordait l’existence même de l’animal, que « la licorne doit être imaginée plutôt solipède que fissipède, les ongles étant de même nature que la corne ». Il cite sur ce point Aristote, mais on pense aussi à l’héritage des similitudes et correspondances médiévales.

Les naturalistes professionnels, les seuls sans doute à aller sur ce point de détail consulter Aristote, voyaient donc souvent dans l’unicorne – l’âne indien – un solipède, un quadrupède à sabot entier. Les humanistes moins spécialisés l’imaginaient cependant, tout comme les graveurs qui illustrèrent l’œuvre de Gesner ou l’une des premières versions imprimées du De Animalibus d’Albert le Grand, avec une silhouette légèrement caprine et des sabots fendus.

Les quadrupèdes à sabots fendus, chèvres ou antilopes, s’accroupissent en pliant tout d’abord les membres antérieurs, contrairement aux équidés qui s’assoient sur leurs pattes postérieures repliées. Pliant ses pattes avant pour laisser reposer sa tête dans le giron d’une jeune vierge, la licorne était souvent représentée par les miniaturistes du Moyen Âge dans une position naturelle aux caprins, jamais observée chez un équidé ; trempant sa corne dans l’eau pour la purifier, elle était aussi parfois dessinée dans une stature accroupie propre aux fissipèdes. Sans que nos naturalistes en soient conscients, car cet argument n’est jamais avancé dans leurs ouvrages, ces licornes agenouillées sont peut-être en partie responsables de la persistance des sabots fendus de la licorne. À la Renaissance, les licornes qui gagnent en prestance équine et commencent, notamment en héraldique, à s’asseoir sur leurs pattes arrières, conservent le plus souvent deux attributs mineurs aisément reconnaissables de la petite unicorne caprine, ses sabots divisés et son bouc, que l’on distingue clairement, par exemple, sur les tapisseries de La Dame à la licorne.

Mais la question des sabots – on disait alors des pieds – de la licorne appela aussi des réponses plus originales. À la fin du XIIIe siècle, dans le Livre du Trésor, Brunetto Latini distingue plusieurs variétés d’unicornes, dont le monocéros qui a un corps de cheval et donc le sabot massif et l’églisséron qui est une grande chèvre unicorne. Trois siècles plus tard, le voyageur André Thevet affirme que l’on trouve à Madagascar « deux sortes de bêtes unicornes, dont l’une est l’âne indique, n’ayant le pied fourché, comme ceux qui se trouvent au pays de Perse, l’autre est ce que l’on appelle Oryx ou pied fourchu[2] ».

Une licorne à pattes d’éléphant dans un traité espagnol du XVIIe siècle, qui cite Pline et Élien.
Andres Ferres des Valdecebro, Govierno general, moral y politico, 1696

Au XVIIe siècle encore, le dictionnaire raisonné des animaux précise que « Le mot grec Monocéros, et le latin unicornu, sont rendus en français par licorne et ces trois mots sont synonymes. Or il y a plusieurs sortes d’animaux terrestres dans l’Éthiopie et les Indes qui n’ont qu’une corne, les uns sur le front, les autres sur le nez, les autres sur la tête ; tels que des taureaux, des chevreaux, des ânes, des daims, des chèvres[3]».

Ludovico Varthema, Die Ritterlich vnd lobwürdig reisz, Strasbourg, 1516.

Le voyageur Ludovico Barthema avait proposé une curieuse synthèse. Les deux licornes qu’il aurait vues à La Mecque avaient des sabots caprins et fendus aux pattes avant, et des sabots chevalins et massifs aux pattes arrière – du coup, on ne sait pas bien si leur viande était licite. Le premier traducteur français a négligé ou mal compris ce détail qui apparaît dans le texte latin et dans les autres traductions. Le graveur qui illustra l’édition allemande a cependant représenté deux classiques licornes caprines aux quatre sabots fendus.

Une autre caractéristique habituelle de la licorne blasons et des tapisseries est sa singulière barbiche, que ni les sources classiques, ni les traités d’histoire des animaux, ni les récits de voyage, n’ont pourtant jamais mentionné. Le seul texte tardo-médiéval dans lequel ce bouc est explicitement présent est, au début du XVe siècle, une chanson de geste tardive, le Guerrino Meschino d’Andrea da Barberino, qui a sans doute emprunté ce détail à une tradition iconographique déjà bien installée[4]. On pourrait voir dans ce bouc un signe de vieille sagesse, ou au contraire un indice de la lubricité de cette amie des damoiselles, mais il n’est sans doute qu’un reste de la tradition du Physiologus qui comparait l’animal à un chevreau.

Les licornes contemporaines ont perdu leurs caractéristiques caprines et ne sont plus que de beaux chevaux blanc armés d’une corne. Du coup, elles peuvent être ferrées, ce qui n’est pas le cas des chèvres et des boucs. C’est cependant assez difficile, comme on peut le voir dans cette scène de Nobliaux et Sorcières, de Terry Pratchett :

La licorne fit sauter d’une ruade plusieurs pouces de bois de l’encadrement de la porte.
“ Mais du fer… protesta Jason. Et des clous…
— Oui ?
— L’fer va la tuer. Si j’y cloue du fer, j’vais la tuer.”

La foule opéra un repli. Les portes s’ouvrirent.
Sur Mémé qui menait la licorne. L’animal avançait calmement et ses muscles ondoyaient sous son pelage blanc telles des grenouilles dans un bain d’huile. Ses sabots cliquetèrent sur les pavés. Ridculle ne put s’empêcher de remarquer comme ils brillaient.
La licorne marcha poliment à côté de la sorcière jusqu’au centre de la place. Puis la vieille femme la relâcha et lui donna une petite claque sur la croupe.
La bête hennit doucement, volta et enfila la rue au galop en direction de la forêt…
Nounou Ogg apparut sans bruit derrière Mémé qui la regardait partir.
“ Des fers en argent ? dit-elle tout bas. Ils dureront pas longtemps.
— Et des clous en argent. Ça durera le temps qu’il faudra, fit Mémé comme pour elle-même. Et l’autre, elle la récupérera jamais, même si elle l’appelle pendant mille ans.
— Ferrer la licorne, dit Nounou en secouant la tête. Y a que toi pour avoir des idées pareilles, Esmé.
— Ça ou peigner la girafe, j’ai l’habitude.” 


[1] British Library, Add ms 28260, fol 88v.
[2] André Thévet, Les Singularités de la France antarctique autrement nommée Amérique et de
plusieurs terres et îles découvertes de notre temps, 1577, ch. XXIII
[3] François-Alexandre Aubert de la Chesnaye des Bois, Dictionnaire raisonné des animaux, Paris, 1759.
[4] Gloria Allaire, Animal descriptions in Andrea da Barebrino’s Guerrino Meschino, in Romance Philology, vol 56, 2002.

📖 Une féroce beste

Comme beaucoup, ce chapitre était trop long. J’ai donc privilégié dans le livre les sources profanes, mais les licornes des textes religieux pouvaient être tout aussi féroces.

Quelques licornes apparaissaient dans le texte biblique de la Vulgate latine, un chapitre du livre leur est consacré. Dans les commentaires des Pères de l’Église compilés au XIIe siècle dans un texte fréquemment recopié, la glossa ordinaria, l’animal, appelé  tantôt rhinocéros, tantôt unicornis, tantôt monoceros, est généralement interprété comme représentation du Christ, signifiant tout à la fois son humilité et sa puissance. Mais là où le Physiologus et les bestiaires, dont le récit n’a pas de source biblique, privilégient la pureté et l’humilité, les docteurs de l’Église insistent sur la force et la puissance de l’unicorne des Psaumes, symbolisée par la corne unique,[2].

Au XIVe siècle, le bénédictin Ranulph Higden, dans son manuel de prédication, Ars componendi sermones, donne quelques “trucs” pour faire passer auprès de ce que l’on appellerait aujourd’hui le “grand public” les subtilités de la parole divine. Il suggère d’introduire le thème de la force et de l’humilité du Christ par une comparaison avec  « les deux animaux les plus puissants, l’éléphant et la licorne, qui peuvent être capturés ainsi : L’éléphant est attendri par le chant d’une jeune fille, la licorne s’assoupit dans le giron d’une vierge. ». Un peu plus loin, le fils de Dieu est encore comparé à l’unicornus ferocissimus[3]. C’est quand même un peu capillotracté.

Item introducitur thema per similem in natura, sic : animalia fortissima elephas et unicomus sic capiuntur quod scilicet elephas in cantum virginis mitescit et unicornus in gremio virginis mansuescit. Sic filius dei fortissimus ostensis virginis uberibus, de quibus dicitur in luca: beatus venter qui te portavit et ubera que succisti (Luc. 11:27), emollitus per cantum virginis; quando cecinit ecce ancilla domini (Luc. 1:38), mitis effectus est. Similiter et iste unicornus ferocissimus dei filius, qui hominem et angelum sibi resistentem ac supra quam debuit appetentem prostravit, mitis effectus est quando edificavit, sicut unicornus, sacrificium suum in gremio virginis implens illud Ysaye: habitabit et cetera.
Ranulph Higden, Ars Componendi Sermones, 1346

Le texte biblique, et notamment le psaume XXII, Libera me ab ore leonis et a cornibus unicornium (libère moi de la gueule du lion et des cornes des licornes) permettaient aussi de voir dans la bête unicorne une représentation de la tentation, de l’orgueil, du démon. C’est ainsi qu’elle apparait dans la règle monastique dont je parle dans ce chapitre du livre. C’est de l’anglais des années 1200, on ne comprend qu’à moitié, mais c’est justement cela qui est amusant – et on comprend suffisamment pour réaliser que cet “unicorne of wreathe” n’est pas une bestiole très sympathique :

Bi this wildernesse wende ure Laverdes folc, as Exode teleth, toward te eadi lond of Jerusalem, thet he ham hefde bihaten. Ant ye, mine leove sustren, wendeth bi the ilke wei toward te hehe Jerusalem, the kinedom thet he haveth bihaten his icorene. Gath, thah, ful warliche, for i this wildernesse beoth uvele beastes monie: liun of prude, neddre of attri onde, unicorne of wreaththe, beore of dead slawthe, vox of yisceunge, suhe of yivernesse, scorpiun with the teil of stinginde leccherie – thet is, galnesse. Her beoth nu o rawe itald the seoven heaved sunnen:
The Unicorne of wreaththe, the bereth on his nease the thorn thet he asneaseth with al thet he areacheth, haveth six hwelpes. The earste is chast other strif. The other is wodschipe. Bihald te ehnen ant te neb hwen wod wreaththe is imunt. Bihald hire contenemenz, loke on hire lates, hercne hu the muth geath, ant tu maht demen hire wel ut of hire witte. The thridde is schentful up-brud. The feorthe is wariunge. The fifte is dunt. The seste is wil thet him uvel tidde, other on him- seolf, other on his freond, other on his ahte. The seovethe hwelp is, don for wreaththe mis, other leaven wel to don, forgan mete other drunch, wreoken hire with teares yef ha elles ne mei, ant with weariunges hire heaved spillen o grome, other on other wise hearmin hire i sawle ant i bodi bathe. Theos is homicide ant morthre of hire-seolven.

— Ancrene Visse, IV, 203-206 & 283-293, circa 1200 [1]

Au Moyen Âge, il arrivait, sans doute par superstition, que des lecteurs biffent ou gomment sur les manuscrits les figures les moins sympathiques. Le plus souvent, ce sont les démons ou les serpents, figures du diable,qui étaient visés, mais sur un manuscrit du Livre du trésor de Brunetto Latini, c’est une féroce licorne qui semble avoir été victime de la colère du lecteur.

Brunetto Latini, Livre du Trésor, XIIIe siècle.
BNF, ms fr 568, fol 57r.

[1] Si vous ne comprenez pas tout, il y a quelques explications (en anglais) ici : https://d.lib.rochester.edu/teams/text/hasenfrantz-ancrene-wisse-part-four
[2] Sur la licorne comme image du Christ dans les commentaires bibliques des Pères de l’église puis dans la littérature religieuse médiévale, voir Jane Beal, The Unicorn as a Symbol for Christ in the Middle Ages, in Illuminating Jesus in he Middle Ages, 2019.
[3] Margaret Jennings, The Ars Componendi Sermones of Ranulph Higden, O.S.B., 1991, p.39

📖 Les unicornes des bestiaires arabes et persans

Les bestiaires médiévaux arabes, persans et turcs ont en partie les mêmes sources que ceux d’Europe, et comme eux distinguent plusieurs quadrupèdes unicornes. Le harish est un peu l’unicornis, le karkadann est un peu le monoceros. Le shadavar et l’al-miraj, en revanche, n’ont pas vraiment d’équivalent chez nous.

Le Livre des merveilles du monde de Zakarya Al Qazwini est une vaste compilation des connaissances du Moyen-Âge arabe et perse, contemporaine du Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais et du Livre du Trésor de Brunetto Latini, rédigée dans un esprit d’émerveillement religieux autant que d’encyclopédisme[1]. Le traité de Qazwini fut cependant recopié bien plus longtemps que ses équivalents européens, l’imprimerie ayant tardé à s’implanter au Proche et Moyen-Orient ; longtemps, les seuls textes imprimés en arabe l’étaient en Italie. Cela nous vaut jusqu’au XVIIIe siècle de magnifiques manuscrits illustrés, et je ne pouvais bien sûr pas mettre toutes ces images dans mon livre. Voici donc les unicornes que l’on trouve dans certains d’entre eux, du plus ancien au plus récent :

[1] Une présentation du texte et une étude très détaillée d’un manuscrit du début du XIVe siècle se trouvent dans la thèse de Stefano Carboni, The Wonders of Creation and the Singularities of Painting, 2015.

📖 Unicornis et Monoceros

Notre imaginaire ne connait aujourd’hui qu’une licorne, blanche, équine et fort sympathique. Les choses ont longtemps été plus compliquées. Les bestiaires médiévaux distinguaient le plus souvent au moins deux quadrupèdes unicornes, l’unicornis ou rhinoceros, ancêtre de notre licorne, et le monoceros, cousin de notre rhinocéros.

Au début du XIIIème siècle, Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d’Acre, distinguait déjà soigneusement le monoceros décrit par Pline du rinoceros attiré par les jeunes vierges: 

« D’autres animaux à une seule corne, que les Grecs appellent rhinocéros, portent au milieu du front cette corne très forte et longue de quatre pieds. Cette arme leur suffit pour éventrer un animal quelconque; ils en percent même un éléphant en le frappant aussi dans le ventre, et après l’avoir renversé, ils le tuent. Lorsqu’ils sont saisis par les chasseurs, ces animaux remplis d’orgueil meurent uniquement de colère. Il n’y a pas de chasseurs, si forts qu’ils soient, qui puissent s’en rendre maîtres. Pour y parvenir, ils présentent à leurs regards une jeune fille belle et bien parée; celle-ci ouvre son sein, et aussitôt oubliant toute sa férocité, l’animal vient se reposer sur le sein de la vierge, et est pris alors dans un état d’assoupissement.
Le monocéros ou licorne (unicornis) est une autre bête, espèce de monstre horrible, qui a un affreux mugissement, la tête à peu près semblable à celle d’un cerf, le corps d’un cheval, la queue du porc et les pieds de l’éléphant; il est armé au milieu du front d’une corne très pointue; pris, on peut bien le mettre à mort, mais il n’y a aucun moyen connu de le dompter.[1]»

Là encore, je ne pouvais pas mettre dans mon livre autant d’images que je l’aurais souhaité. Voici les représentations de ces deux animaux dans quelques bestiaires. Comme vous allez le voir, même si elle a un peu la même corne, ce n’est clairement pas la même bestiole.


Bien sûr, rien n’obligeait à s’arrêter à deux licornes. La corne unique étant une caractéristique relativement ordinaire des créatures exotiques, les bestiaires de la fin du Moyen-Âge n’hésitent pas à en distinguer trois ou quatre variétés. Voici d’ailleurs les distinctions que fait un bestiaire du XIVe siècle :

« La licorne est grant et grosse comme ung cheval, mais plus courtes jambes. Elle est de coulleur tanee. Il est troys maniérés de ces bestes cy nommées licornes. Aucunes ont corps de cheval et teste de cerf et queuhe de sanglier, et si ont cornes noires, plus brunes que les autres. Ceulx-ci ont la corne de deux couldees de long. Aucuns ne nomment pas ces licornes dont nous venons de parler licornes, mais monoteros ou monoceron. L’autre maniére de licornes est appeilee eglisseron, qui est à dire chievre cornue. Ceste-cy est grant et haulte comme ung grant cheval, et semblable à ung chevreul, et ha sa grant corne très aguhe. L’autre maniére de licorne est semblable à un beuf et tachee de taches blanches. Ceste-cy a sa corne entre noire et brune comme la première maniér de licornes dont nous avons parlé. Ceste-cy est furieuze comme ung thoreau, quant elle veoit son ennemy.»[2]

Les bestiaires arabes, turcs et persans distinguent aussi plusieurs quadrupèdes unicornes, et la structure du Livre des merveilles du monde de Zakaria al Qazwini, au XIIIe siècle, n’est pas bien différente de celle de son contemporain occidental, le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais. J’en parlerai dans mon prochain post.

[1] Jacques de Vitry, Histoire des Croisades (Historia Orientalis seu Hierosolymitana), in François Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1825, vol.22, pp.186-187.
[2] Le livre des proprietez des bestes qui ont magnitude, force et pouvoir en leur brutalitez, 1512, Bestiaire accompagnant un roman d’Alexandre, cité in Jules Berger de Xivrey, Traditions tératologiques, Paris, 1836.

➕ La licorne et la sirène

Dans une monographie, il faut toujours, quelque part, une comparaison permettant de resituer un peu le sujet. Après avoir éliminé le dragon, trop complexe et trop différent, il me restait deux solides candidats, la sirène et le griffon. Commençons par la sirène, je ne suis pas certain de faire le griffon.

Le livre était déjà bouclé, et ce blog bien avancé, lorsque j’ai rencontré la spécialiste des sirènes, Lou Delaveau, qui a récemment soutenu à l’école des chartes une thèse joliment intitulée Le revers de l’écaille. Son travail, bien qu’à la fois plus bref et plus rigoureux, s’apparente assez à ce que j’avais fait il y a vingt-cinq ans sur la licorne. Les bornes chronologiques sont un peu plus rapprochées, mais la démarche est la même, une étude de l’évolution des représentations et des points de vue sur la réalité de la bête. Nous avons donc longuement discuté et constaté bien des similitudes, et quelques différences intéressantes, entre l’histoire des sirènes et celles des licornes. Reparti avec sa thèse sous le bras, j’ai d’ailleurs en la feuilletant retrouvé bien des noms qui m’étaient familiers, Johannes de Cuba, Conrad Gesner, André Thévet, Ulysse Aldrovandi et bien d’autres.

Nos deux créatures ont pourtant des origines différentes. Les sirènes au chant envoutant, dont triomphèrent chacun à sa manière Orphée et Ulysse, nous viennent de la mythologie grecque ; les licornes, absentes des grands récits antiques, sont issues d’un Orient beaucoup plus vague et lointain. Si elles ne se croisent que rarement, les sirènes hantant les mers et les licornes arpentant les déserts, leurs parcours dans l’art et la littérature ont, du Moyen Âge à aujourd’hui, beaucoup en commun. Sirènes et licornes sont d’ailleurs entrées dans le texte biblique de la Vulgate par le même type d’erreurs de traduction.

De la sirène
Nous allons vous parler de la sirène, qui a une physionomie très étrange, car, au-dessus de la ceinture, elle est la plus belle créature du monde, faite à la ressemblance d’une femme; mais pour l’autre partie du corps, elle a l’allure d’un poisson ou d’un oiseau. Son chant est si doux et si beau que les hommes qui naviguent sur la mer, aussitôt qu’ils entendent ce chant, ne peuvent pas s’empêcher de diriger vers elle leurs navires; ce chant leur paraît si doux qu’ils s’endorment sur le bateau; et lorsqu’ils sont tout à fait endormis, c’est alors qu’ils sont victimes d’une grande traîtrise, car les sirènes les tuent si sou­dainement qu’ils n’ont pas le temps de dire mot.
La sirène, qui chante d’une voix si belle qu’elle ensorcelle les hommes par son chant, enseigne à ceux qui doivent naviguer à travers ce monde qu’il leur est nécessaire de s’amender. Nous autres, qui traversons ce monde, sommes trompés par une musique comparable, par la gloire, par les plaisirs du monde, qui nous conduisent à la mort. Une fois que nous sommes habitués au plaisir, à la luxure, au bien-être du corps, à la gloutonnerie et à l’ivresse, à la jouissance des biens du monde et à la richesse, à la fréquentation des dames et aux chevaux bien nourris, à la magnificence des étoffes somptueuses, nous sommes sans cesse attirés de ce côté, il nous tarde d’y parvenir, nous nous attardons dans ces lieux si longtemps que, malgré nous, nous nous y endormons; alors, la sirène nous tue, c’est-à-dire le Diable, qui nous a conduits en ces lieux, et qui nous fait plonger si profond dans les vices qu’il nous enferme entièrement dans ses filets. Alors, il nous assaille; alors, il s’élance sur nous et il nous tue, nous transperce le cœur, tout comme agissent les sirènes avec les marins qui parcourent les mers. Mais il existe plus d’un marin qui sait prendre garde à elles et reste aux aguets : tandis qu’il fait voile à travers la mer, il se bouche les oreilles, afin de ne pas entendre le chant trompeur. C’est ainsi que doit faire le sage qui passe à travers le monde : il doit demeurer chaste et pur, et se boucher les oreilles, afin de ne pas entendre prononcer des paroles qui puissent le conduire au péché. Et c’est ainsi que bien des hommes parviennent à se protéger : ils empêchent leurs yeux et leurs oreilles d’entendre et de contempler les plaisirs et les choses mauvaises par lesquels bien des hommes se laissent tromper.
— Guillaume le Clerc de Normandie, Bestiaire Divin, circa 1210, trad. Gabriel Banciotto

Allégoriquement, comme le remarquait déjà Richard de Fournival au XIIIe siècle dans son Bestiaire d’amour,  le récit de la chasse à la licorne est comme un reflet inversé de celui du chant des sirènes. En effet, « de l’endormissement d’amour viennent tous les périls, car pour tous ceux qui s’endorment s’ensuit la mort, aussi bien pour la licorne qui s’endort auprès de la jeune fille, que pour l’homme qui s’endort auprès de la sirène[1] ».

O crudel donna, o falsa mia serena.
I’ mi fuziva et asugava il pianto
Ch’amando te avea soferto tanto.

Quando tu me volzisti al dolce canto.
Traendomi col so piacer adorno
Come la donzella il leocorno.

E pi me doglio assai che del mio danno
Che in vaga donna regna tanto inganno.

Chansonnier Rossi, circa 1370, Bibliothèque du Vatican, ms Rossi 215, fol 21v

Le shadhavar, décrit dans les bestiaires perses et arabes, combine le physique de la licorne et les pouvoirs de la sirène. Ce quadrupède, qui vit bien sûr dans l’occident merveilleux, est armée d’une longue corne dotée selon les textes de trous ou de petits rameaux. Lorsque le vent souffle à travers cette corne, il en sort une belle musique qui attire les autres animaux. Ils se rassemblent alors autour du shadhavar qui, selon quelques bestiaires, les dévore. Ce récit est-il lié à celui du chant des sirènes ? Ce n’est pas impossible.

Sirènes et licornes étaient aussi rarement observées l’une que l’autre, et l’apparence de la sirène, qui passe progressivement du modèle oiseau hérité de l’antiquité au modèle poisson peut-être venu de traditions nordiques, évolue encore plus que celle de la licorne. Quelques unes ont même tout à la fois les ailes d’oiseaux et la queue de poisson. Tout comme la corne de la licorne, blanche, noire ou multicolore, lisse ou spiralée, la queue de la sirène poisson peut prendre des aspects variés, toujours écaillée mais tantôt unique, tantôt bifide.

Le monde marin étant imaginé comme un décalque du monde terrestre, il abritait des hommes et des femmes de mer, les tritons et les néréides, plus ou moins confondus dès lors avec les sirènes aquatiques. On y trouvait aussi des chevaliers, des moines, des évêques, un pape, des cerfs, des lapins, des sangliers, des chevaux, des éléphants et, bien sûr, des licornes de mer, dont il est question dans un chapitre de mon livre.

Quelques voyageurs ont vu des sirènes, mais lorsque Christophe Colomb, observant des lamantins près de la Dominique, décrit trois sirènes « qui n’étaient pas aussi belles qu’on le représente » mais auxquelles il trouve « presque les traits d’un homme [2]», on ne peut que penser à Marco Polo, deux siècles plus tôt, décrivant les rhinocéros de Java, des licornes qui ne sont « point du tout comme nous, d’ici, disons et décrivons ».

À la Renaissance, la sirène à demi-humaine relève plus du monstrueux, de l’accident, quand la licorne reste un animal exotique, plus ou moins merveilleux. Beaucoup croient néanmoins encore vaguement à l’existence d’hommes marins. Conrad Gesner consacre à ces tritons un bref chapitre, illustré par une gravure de « satyre marin ».

Les savants deviennent ensuite plus prudents. Dans les ouvrages de Wolfgang Frantze ou de Jan Jonston, au XVIIe siècle, la licorne, considérée comme un animal réel, a encore droit à son chapitre parmi les quadrupèdes, même si Frantze discute de son identité avec le rhinocéros. La sirène est traitée plus rapidement, avec d’autres créatures à l’existence douteuse, comme le griffon ou la harpie. Thomas Bartholin, auteur des longues Nouvelles observations sur la licorne, écrivit aussi une brève dissertation sur les sirènes[3], qui selon lui existent réellement. Bref, même s’il a fait couler moins d’encre que celui sur les licornes, il y eut aussi un débat sur la réalité des sirènes, et leur identité avec lamantins et dugongs.

Je ne crois pas que des pêches à la sirène aient été organisées au XIXe siècle comme l’ont été de vaines chasses à la licorne en Afrique du Sud et dans l’Himalaya. En 1822 cependant, dans le Journal Asiatique, un certain John Dory, prenant acte de ce que la présence de licornes au Tibet était désormais un fait attesté et de ce qu’un specimen était en route pour Londres – il ne semble pas qu’il soit arrivé – proposait de s’intéresser de nouveau aux sirènes.

The Scribleriad, de Richard Owen Cambridge, est un texte satirique, dont l’esprit se situe quelque part entre Cervantès et Voltaire. Ici, dans un pays aussi vague qu’exotique, cohabitent licorne et sirène.

[1] Richard de Fournival, Bestiaire d’amour.
[2] Cité in Relation des quatre voyages entrepris par Christophe Colomb, 1828.
[3] Traduite en français dans les Mémoires littéraires contenant des réflexions sur l’origine des nations, 1750.

➕ La licorne du bestiaire

La licorne du bestiaire médiéval appréciait les jeunes vierges et, ce que l’on sait moins, n’aimait pas les éléphants.

n bestiaire ou Livre des bestes est un recueil, en prose ou en vers, compilant des descriptions d’animaux réels ou légendaires. Le terme apparaît au XIIe siècle, sous la plume de Philippe de Thaon, auteur du premier de ces textes écrit en vers français. Chaque description, chaque fiche pourrait-on dire, insiste sur la nature de la créature, une caractéristique physique ou un comportement original, et sur sa sénéfiance, l’allégorie chrétienne que l’on peut en tirer. L’autruche, par exemple, oublie ses œufs enfouis dans le sable tout comme l’homme doit oublier les biens de ce monde pour s’attacher aux choses célestes.

Les bestiaires médiévaux ont pour source première le Physiologus hellénistique, auquel s’ajoutent les Étymologies d’Isidore de Séville, puis des textes latins, au premier rang desquels l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien, et enfin à la fin du Moyen Âge divers récits d’aventures et de voyages merveilleux, comme le roman d’Alexandre ou les récits de Jean de Mandeville. Les entrées se multiplient alors, passant d’une quarantaine pour les premiers recueils à près de deux-cent pour certaines compilations tardo-médiévales. Les lectures morales et chrétiennes passent au second plan, voire disparaissent ou même, dans le Bestiaire d’amour, laissent la place à une allégorie courtoise. Les fiches du bestiaire se glissent aussi dans des textes plus ambitieux, plus encyclopédiques que didactiques, comme les Propriétaires, ou Livres des propriétés des choses, et sont, avant qu’elle ne s’en affranchisse peu à peu, l’une des bases de la zoologie de la Renaissance.

Sous le nom d’unicornis en latin, d’unicorne en français, parfois aussi de rinoceros ou rinoceron, la licorne est présente dans la quasi-totalité des bestiaires médiévaux. Elle y côtoie parfois un autre quadrupède unicorne plus trapu, le monoceros, décrit avec moins de détails et sur lequel nous reviendrons.
La nature de l’unicorne est d’être irrésistiblement attirée par les jeunes vierges, ce qui permet aux chasseurs de la capturer voire, à la fin du Moyen Âge, de la tuer. La sénéfiance de ce récit évolue, et si le texte des bestiaires y voit longtemps une allégorie de l’Incarnation, les enlumineurs préfèrent souvent une autre lecture, celle de la Passion du Christ, qui permet les images plus dramatiques que vous voyez ici.

Ibis, Dragon et péridexion, Lion qui efface ses traces avec sa queue, panthère qui effraie le dragon, lion qui souffle sur ses petits, licorne.
Admirez la manière dont ce manuscrit sur vélin a été recousu !
De Bestiis et aliis rebus, XIIe siècle.
Harvard Library, ms Typ 101, fol. 9r

Tous les bestiaires content l’apologue de la chasse à la licorne, emprunté au Physiologus. Beaucoup y ajoutent la description du combat de l’unicorne et de l’éléphant, empruntée à Isidore de Séville, qui se passe d’interprétation allégorique et n’est donc pas illustré. Les autres récits légendaires sur la licorne, qui content la manière dont elle purifie les eaux empoisonnées de la pointe de sa corne, ou dont elle se ridiculise dans son combat contre le lion, n’apparaissent que rarement et dans des textes isolés ou plus récents.

Lorsque le bestiaire est illustré, l’unicorne peut être représenté seul. Plus souvent, c’est la scène de la chasse qui est représentée, soit dans une version soft, lorsque la licorne s’endort, la tête reposant sur les genoux de la jeune vierge, soit dans un scénario plus sanguinaire, quand les chasseurs la tuent d’un coup de lance ou, plus rarement, à l’aide d’une flèche ou d’une épée.

Voici, parmi bien d’autres, quelques fiches sur l’unicorne dans des bestiaires médiévaux.

Commençons par le plus ancien des bestiaires en langue vulgaire, celui de Philippe de Thaon, au début du XIIe siècle.

Monoceros est Beste, un corne ad en la teste,
Purceo ad si a nun, de buc ad façun;
Par Pucele est prise; or vez en quell guize.
Quant hom le volt cacer et prendre et enginner,
Si vent hom al forest où sis riparis est;
Là met une Pucele hors de sein sa mamele,
Et par odurement Monosceros la sent;
Dune vent à la Pucele, et si baiset la mamele,
En sein devant se dort, issi veut à sa mort;
Li hom suivent atant ki l’ocit en dormant
U trestont vif le prent, si fais puis sun talent.
Grant chose signifie.

— Philippe de Thaon, Bestiaire, circa 1120

Suivent quelques considérations allégoriques que l’on retrouve un peu plus développées dans un bestiaire de la fin du XIIe siècle, celui de Gervaise.

Une beste est, ço n’est pas fable,
Qui auques est a boc sanblable
Cele beste aime pastre en mont.
Une corne a en mi le front.
Por ce que ele n’a que .j. corne
Est apelée unicorne.
Tant se set la beste desfandre
Que venerres ne la puet prandre.
Fors est et de grant ardement.
Il la prenent per argument:
L’on quiert une juine pucele,
Bien atornée, jovene et bele;
El desert la fait l’on aler
Lai ou la beste sot ester.
Soule remaint, chascuns s’e part;
Et la beste vient cele part.
Quant la pucele voit si coie
Sachiez que mult li fait grant joie:
A la pucele vient devant,
Si se couche en son devant.
La pucele l’enbrace et tient.
Li venerres cele part vient;
Quant la beste voit endormie,
Tant tost la prent et si la lie
Et puis l’a au roi presentée;
En son palais li est portée.
Li psalmistes ou sautie dist,
Quant il parla de Jhesu Christ:
“Mes cors sera autories,
Cum unicorne exauciez.”
Extendre poez per la beste
Que .j. soul cor a en la teste
Crist qui dist au pueble commun:
“Je et mes peres sume un.”
Dés est chiés et Jhesu est cors
Que d’enfer bota ses genz fors.
Ains rien ne li puet contrester
Ne riens ne le puet arester.
La pucele nos senefie
L’especiaul Virge Marie
En cui Dex prist humanité;
En sa char fu pechié dampné.

— Bestiaire de Gervaise, circa 1200

Le bestiaire de Pierre de Beauvais, dont la première version ne comprend que trente-huit entrées, est pour l’essentiel une traduction du Physiologus.

Il existe une bête qui est appelée en grec monocheros, c’est-à­dire en latin unicorne. Physiologue dit que la nature de la licorne est telle qu’elle est de petite taille et qu’elle ressemble à un chevreau. Elle possède une corne au milieu de la tête, et elle est si féroce qu’aucun homme ne peut s’emparer d’elle, si ce n’est de la manière que je vais vous dire : les chasseurs conduisent une jeune fille vierge à l’endroit où demeure la licorne, et ils la laissent assise sur un siège, seule dans le bois. Aussitôt que la licorne voit la jeune fille, elle vient s’endormir sur ses genoux. C’est de cette manière que les chasseurs peuvent s’emparer d’elle et la conduire dans les palais des rois.

De la même manière Notre-Seigneur Jésus-Christ, licorne céleste, descendit dans le sein de la Vierge, et à cause de cette chair qu’il avait revêtue pour nous, il fut pris par les Juifs et conduit devant Pilate, présenté à Hérode et puis crucifié sur la Sainte Croix, lui qui, auparavant, se trouvait auprès de son Père, invisible à nos yeux; voilà pourquoi il dit lui-même dans les psaumes : « Ma corne sera élevée comme celle de l’unicorne. » On a dit ici que la licorne possède une seule corne au milieu du front; c’est là le symbole de ce que le Sauveur a dit: « Mon Père et moi, nous sommes un; Dieu est le chef du Christ. » le fait que la bête est cruelle signifie que ni les Puissances, ni les Dominations, ni !’Enfer ne peuvent comprendre la puissance de Dieu. Si l’on a dit ici que la licorne est petite, il faut comprendre que Jésus-Christ s’humilia pour nous par l’Incarnation; à ce propos, il a dit lui-même : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » ; et David dit que celui qui accomplira les bonnes œuvres, il sera conduit au palais royal, c’est-à-dire au Paradis.

Bestiaire de Pierre de Beauvais, XIIIe siècle,  in G. Banciotto, Bestiaires du Moyen Âge, 1980.

Le Bestiaire divin en vers de Guillaume Le Clerc, rédigé par un clerc normand vivant en Angleterre, développe bien plus longuement les significations morale et religieuse des apologues.

Or vos diron de l’unicorne:
Beste est qui n’a fors une corne,
Enz el meleu de front posee.
Iceste beste est si osee,
Si conbatant et si hardie,
A l’olifant porte envaie,
La plus egre beste del mont,
De totes celes qui i sont.
Tant a le pie dur et trenchant,
Bien se conbat o l’olifant,
Et l’ongle del pie si agu,
Que riens n’en peut estre feru,
Qu’ele nel perce ou qu’ele nel fende.
N’a pas poor que se deffende
L’olifant, quant ele requiert;
Quer desoz le ventre le fiert,
Del pie trenchant cum alemele,
Si forment, que tot l’esboele.

Ceste beste est de tel vigor
Qu’ele ne crient nul veneor.
Cil qui la veulent essaier
Prendre par engin, et lier,
Quant ele est en deduit alee,
Ou en monteigne, ou en valee,
Quant il ont trove son convers
Et tres bien assigne son mers,
Si vont por une dameiselle,
Qu’il sevent qui seit pucelle;
Puis la font seier et atendre
Au recet, por la beste prendre.
Quant l’unicorne est venue,
Et a la pucelle veue,
Dreit a le vient demaintenant,
Si se chouche en son devant;
Adonc sallent cil qui l’espient;
Ileques la prennent et lient,
Puis la meinent devant le rei,
Trestot a force ou a desrei.

Iceste mervellose beste,
Qui une corne a en la teste,
Senefie nostre Seignor
Jhesu-Crist, nostre Sauveor.
C’est l’unicorne esperitel,
Qui en la Virge prist ostel,
Qui est tant de grant dignite;
En ceste prist humanite,
Par quei au munde s’aparut;
Son pueple mie nel quenut.
Des Jeves einceis l’espierent,
Tant qu’il le pristrent et lierent;
Devant Pilatre le menerent,
Et ilec a mort le dampnerent.

Icele beste veirement
N’a qu’une corne seulement,
Senefie sollenpnite,
Si cum Dex dist por verite,
En l’Evangile aperte et clere:
“Nos sommes un deu et un pere.”
Et le boen prestre Zacarie,
Einz que Dex nasquist de Marie,
Dist que en la meson Davi,
Son boen effant, son boen norri,
Drecereit damledeu son cors.
Et Dex dist meismes uncors,
Par Davi, qui si crie et corne:
“Si cum li corn de l’unicorne,
Sera le mien cors essaucie”.
Si cum Dex l’out covenancie,
Fu cele parole aemplie,
Si comme dist la prophecie,
Quant Jhesu-Crist fut corone
Et en la neire croiz pene.

La grant egrece senefie,
Donc ceste beste est aemplie,
Ce qu’onques ne porent saveir
Les portes de ciel, por veir,
Trone, ne dominacion,
L’ore de l’incarnacion:
Onques n’en sout veie ne sente
Le deable, qui grant entente
Mist a saveir, moult soutilla,
Onc ne sout comment ce ala.

Moult fist Dex grant humilite
Quant por nos prist humanite;
Issi com il meismes dit,
Et en l’Evangile est escrit:
“De mei, ce dist Dex, apernez,
Que entre vos ici veez,
Comme je sui simplex et douz,
Humble de cuer, non pas estouz.”

Sol por la volente del pere
Passa Dex par la Virge mere,
Et la parole fu char fete,
Que virginite n’i out frete;
Et habita o nos meismes
Si que sa grant gloire veimes,
Comme verai Dex engendre,
Plein de grace et de verite.

— Guillaume le Clerc de Normandie, Bestiaire divin, circa 1210

Nous allons parler maintenant de la licorne: c’est un animal qui ne possède qu’une seule corne, placée au beau milieu du front. Cette bête a tant de témérité, elle est si agressive et si hardie, qu’elle s’attaque à l’éléphant; c’est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde. La licorne a le sabot si dur et si tranchant qu’elle peut parfaitement se battre contre l’éléphant; et l’ongle de son sabot est si aigu que, quoi que ce soit qu’elle en frappe, il n’est rien qu’elle ne puisse percer ou fendre. L’éléphant n’a aucun moyen de se défendre quand elle l’attaque, car elle le frappe sous le ventre si fort, de son sabot tranchant comme une lame, qu’elle l’éventre entièrement. Cette bête possède une telle vigueur qu’elle ne craint aucun chasseur. Ceux qui veulent tenter de la prendre par ruse et de la lier vont d’abord l’épier tandis qu’elle est en train de jouer sur la montagne ou dans la vallée; une fois qu’ils ont découvert son gîte et relevé avec soin ses traces, ils vont chercher une demoiselle qu’ils savent vierge, puis ils la font s’asseoir au gîte de la bête et attendre là pour la capturer. Lorsque la licorne arrive et qu’elle voit la jeune fille, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux; alors les chasseurs, qui sont en train de l’épier, s’élancent; ils s’emparent d’elle et la lient, puis ils la conduisent devant le roi, de force et aussi vite qu’ils le peuvent.

Cette bête extraordinaire qui possède une corne sur la tête représente Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre sauveur; il est la licorne céleste qui est venue se loger dans le sein de la Vierge, qui est d’une si grande bonté. En elle, il revêtit forme d’homme, et c’est ainsi qu’il se montra aux yeux du monde. Son peuple ne le reconnut pas; tout au contraire, les Juifs l’épièrent, jusqu’au moment où ils s’emparèrent de lui et le lièrent; ils le conduisirent devant Ponce Pilate, et là, ils le condamnèrent à mort. En vérité, cette bête qui ne possède qu’une seule corne est le symbole de l’unité divine, ainsi que Dieu l’a déclaré lui­même en toute vérité dans l’Évangile, ouvertement et claire­ment : « Mon Père et moi, nous ne sommes qu’un. » Et le bon prêtre Zacharie, avant que Dieu ne naquît de Marie, déclara que dans la maison de David, l’enfant chéri de Dieu, le fils tendrement élevé, se dresserait Notre-Seigneur Dieu en personne. Et Dieu lui-même a dit encore, par la bouche de ·David qui le pro­clame: « Mon corps sera élevé comme la corne de l’unicorne. » Cette parole fut accomplie ainsi que Dieu l’avait promis, conformément au texte de la prophétie, lorsque Jésus-Christ fut couronné, et torturé sur la noire Croix.
La grande cruauté dont cette bête est remplie symbolise le fait que jamais, en vérité, les Puissances du Ciel, les Trônes ou les Dominations ne purent connaître l’heure de l’Incarnation. Jamais le Diable, qui avait pourtant mis une grande application à le savoir, et qui s’y ingénia de toutes les façons, ne put en connaître la route ou le sentier : il ne parvint jamais à savoir comment cela s’était produit.

Dieu manifesta une grande bienveillance quand il prit pour nous forme humaine; ainsi qu’il le dit lui-même, et comme il est écrit dans l’Évangile: « Apprenez de moi, que vous voyez ici parmi vous, combien je suis simple et doux, humble de cœur, et dépourvu d’orgueil. » Par la seule volonté du Père, Dieu s’incarna dans la Vierge Mère, et la Parole fut faite Chair, sans que la virginité fût rompue; et il demeura avec nous, de telle sorte que nous pûmes contempler sa grande gloire, en vrai Dieu fait homme qu’il était, plein de grâce et de vérité.

— Traduction G. Banciotto, Bestiaires du Moyen Âge, 1980.

Le bestiaire Ashmole 1511 de la bibliothèque Bodléienne d’Oxford est un luxueux manuscrit, enluminé à la feuille d’or, copié au début du XIIIe siècle. Alors même que le texte ne parle que de la capture de la licorne et en fait une allégorie de l’incarnation, la miniature qui l’accompagne montre, comme souvent, sa mise à mort par les chasseurs et fait très clairement référence à la Passion du Christ.

Il est une bête appelée licorne, unicornis, que les Grecs appellent Rhinocéros. C’est une bête de petite taille qui ressemble à un chevreau et qui est particulièrement sauvage. Elle possède au milieu de la tête une corne et aucun chasseur ne peut s’emparer d’elle si ce n’est par le stratagème suivant: le chasseur conduit une jeune fille vierge dans la forêt, là où vit la licorne, et l’y laisse seule. Dès que la licorne voit la pucelle, de bondir vers elle et de se blottir contre son sein. C’est ainsi que l’on capture la licorne. Notre Seigneur Jésus-Christ est une licorne céleste dont on a dit: “Il a été chéri comme le fils des licornes.” Et dans un autre psaume: “Ma corne sera élevée comme celle de la licorne.” Et Zacharie de dire: “Pour nous, il a élevé une corne de salut dans la maison de David.” Le fait que la licorne ne possède qu’une seule corne au milieu du front illustre la parole du Christ: “Mon Père et moi ne sommes qu’Un.” La grande sauvagerie de la bête signifie que rien, ni les pouvoirs, ni les trônes, ni les souverainetés, ni l’Enfer, ne purent saisir le pouvoir de Dieu. Pas même le Diable, pourtant si ingénieux, ne parvint à découvrir le lieu et l’heure de son incarnation; c’est par la seule volonté du Père qu’il descendit dans le sein de sa mère pour notre salut à tous. Le fait que la licorne soit petite signifie que le Christ s’est humilié pour nous par son incarnation, et lui-même de nous dire: “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.” La licorne ressemble à un chevreau parce que notre Sauveur lui-même a été fait semblable à notre chair de péché, et par le péché il a condamné le péché. La licorne, lorsqu’elle rencontre des éléphants, engage souvent la lutte et abat son ennemi en le frappant au ventre.

Bestiaire Ashmole 1511, début XIIIe siècle, in Le Bestiaire, Éd. P. Lebaud, 1988

Je vous en mets un en latin, quand même, mais il dit à peu près la même chose que les autres. La principale originalité est la référence aux Cyranides, un texte d’origine hellénistique plus ou moins indépendant du Physiologus, pour affirmer que la corne de licorne ferait fuir les démons, ce qui peut être utile si par hasard on en croise un et que l’on a une corne de licorne sous la main. L’affirmation selon laquelle Pompée aurait montré des licornes lors des jeux du cirque, empruntée au de animalibus d’Albert le Grand, est bien sûr due à une confusion avec le rhinocéros.

Unicornis animal est parvum quidem, ut dicit Ysidorus, secundum fortitudinem corporis. Brevia etiam crura habet secundum suam magnitudinem. Acerrimum nimis est, ita ut a nullo venatore vi valeat comprehendi. Huic color buxeus. Cornu in media fronte habet quatuor pedum, a quo nec ipse elephas tutus est corporis sui magnitudine. Hoc cornu ad saxa limat in pugna. Nam sepe cum illo certamen habens in ventre vulneratum prosternit.
Ut dicit liber Kyrannidarum, cornu illud demones eicit. Perforatur enim, et sic sono et presentia cornu fugatur demon.
Ferrum non timet. Manet in montibus excelsis et in solitudinibus vastissimis commoratur. Iacobus et Ysidorus: Sed hoc argumento capitur: Puella virgo in silva proponitur solaque relinquitur. Qui adveniens omni ferocitate deposita casti corporis pudicitiam in virgine veneratur caputque suum in sinu puelle aperientis imponit sicque soporatus inermis deprehenditur a venatoribus, occiditurque vel in regali palatio ad spectaculum exhibetur. Hoc animal primo, ut Plinius dicit, magnus Pompeius ad spectaculum Rome exhibuit. Hoc crudele animal Christum significat, qui ante incarnationem seviebat in celo puniendo angelos propter superbiam, in terra homines propter inobedientiam sicut Adam et propter luxuriam sicut Sodomitas, propter crapulam sicut filios Israel. Huic nullo contradicere audente clamat Ysaias: Non est, inquit, qui consurgat et teneat te. Hunc virgo in deserto mundi quasi cepit, dum gloriose virginis Marie incomparabili pulchritudine castitatis illectus dei filius quasi sinum eius uterum introivit atque per eam humanatus corpus accepit, in quo a Iudeis quasi crudelissimis venatoribus comprehensus occiditur, indeque resurgens et ascendens ad cælos in cælestis regni palatium ad patris dexteram collocatur.

— Thomas de Cantimpré, De natura rerum, circa 1250.

L’Image du monde du lorrain Gautier de Metz, puis le plus savant Livre du trésor de Brunetto Latini, érudit florentin exilé en France, sont des sommes encyclopédiques dont le bestiaire n’est qu’une petite partie. Ils délaissent les allégories chrétiennes pour se concentrer sur la description des créatures, parmi lesquels des animaux d’Europe souvent ignorés des textes plus anciens.

Une bieste i a de biau cors
Con apiele mononcheros ;
Cors de cheval, pies d’olifant
Tieste de cerf, vois clère et grant.
Keues hautes com truies ont
Et une corne enmi le front
Qui de longour a iiij pies,
Droite, ague comme espiés
Quanque qu’ele ataint devant li
Desront et dépièce par mi;
S’ele brise par nul engaing
Si se lait morir par desdaing:
Mais ele ne puet estre prise
Fors par une virgène adevise,
Bien parée, c’on li descuevre
Et cele son geron li evre;
Lors s’en vient la bieste tantost
Viers la pucèle et si s’endort
En son geron molt simplement,
Et lors la prent en en dormant.

— Gautier de Metz, L’image du monde, circa 1245

La licorne est une bête redoutable, dont le corps ressemble un peu à celui d’un cheval; mais elle a le pied de l’éléphant et une queue de cerf, et sa voix est tout à fait épouvantable. Au milieu de sa tête se trouve une corne unique, extraordinairement étincelante, et qui a bien quatre pieds de long, mais elle est si résistante et si acérée qu’elle transperce sans peine tout ce qu’elle frappe. Et sachez que la licorne est si cruelle et si redoutable que personne ne peut l’atteindre ou la capturer à l’aide d’un piège, quel qu’il soit: il est bien possible de la tuer, mais on ne peut la capturer vivante. Cependant, les chasseurs envoient une jeune fille vierge dans un lieu que fréquente la licorne, car telle est sa nature: elle se dirige tout droit vers la jeune vierge en abandonnant tout orgueil, et elle s’endort doucement dans son sein, couchée dans les plis de ses vêtements, et c’est de cette manière que les chasseurs parviennent à la tromper.

— Brunetto Latini, Le livre du trésor, circa 1270, in G. Banciotto, Bestiaires du Moyen Âge, 1980.

Certains manuscrits du Roman d’Alexandre, dont il est beaucoup question dans mon livre, sont accompagnés d’un bestiaire. Celui-ci a été retranscrit, en 1836  par un érudit du XIXe siècle, Jules Berger de Xivrey, dans ses Traditions tératologiques. Le manuscrit est peut-être aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, mais la côte donnée par Berger de Xivrey, Saint-Germain-des-Prés 138, est obsolète et ne suffit pas à le retrouver.

La licorne, seigneurs, est une beste très cruelle qui ha le corps grant et gros, en fasson d’un cheval. Sa deffence est d’une corne grant et longue de demye toise, si pointue et si dure qu’il n’est riens qui par elle n’en soit perce, quant la licorne les ataint à-toute sa vertuz. Sa vertu est si grant quelle tue le éléphant quant elle le rencontre de sa corne, laquelle elle luy boute ou ventre. Ceste beste est si forte quelle ne puist estre prinze par la vertu des veneurs, sinon par subtilité. Quant on la vieult prandre, on fait venir une pucelle au lieu où on scet que la beste repaist et fait son repaire. Si la licorne la veoyt , et soit pucelle, elle se va coucher en son giron sans aucun mal lui faire, et illec s’endort. Alors viennent les veneurs qui la tuent au giron de la pucelle. Aussi si elle n’est pucelle, la licorne n’a garde d’y coucher, mais tue la fille corrompue et non pucelle.
Sainct Grégoire dit sur le livre de Job que la licorne est une beste si très fiere que quant elle est prinze on ne la puist dampder, tenir, ne garder, mais se laisse morir de dueul.
Le docteur Plinius dit aussi en son VIIIe livre que quant elle se vieult combattre contre le éléphant, lequel elle hayst mortellement, elle lyme et aguze sa corne contre les pierres, ainsi que feroit ung bouchier son cousteau pour occire quelque beste. Et en la bataille que les deux bestes ont l’une contre l’autre, la licorne lui fourre ou ventre, parce que c’est la plus molle partie de l’elepbant.
La licorne est grant et grosse comme ung cheval, mais plus courtes jambes. Elle est de coulleur tanee. Il est troys maniérés de ces bestes cy nommées licornes. Aucunes ont corps de cheval et teste de cerf et queuhe de sanglier, et si ont cornes noires, plus brunes que les autres. Ceulx-ci ont la corne de deux couldees de long. Aucuns ne nomment pas ces licornes dont nous venons de parler licornes, mais monoteros ou monoceron. L’autre maniére de licornes est appeilee eglisseron, qui est à dire chievre cornue. Ceste-cy est grant et haulte comme ung grant cheval, et semblable à ung chevreul, et ha sa grant corne très aguhe. L’autre maniére de licorne est semblable à un beuf et tachee de taches blanches. Ceste-cy a sa corne entre noire et brune comme la première maniér de licornes dont nous avons parlé. Ceste-cy est furieuze comme ung thoreau, quant elle veoit son ennemy.

— Le livre des proprietez des bestes qui ont magnitude, force et pouvoir en leur brutalitez, Bestiaire accompagnant un roman d’Alexandre, cité in Jules Berger de Xivrey, Traditions tératologiques, Paris, 1836.

Le texte en est assez proche de celui du Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais :

En latin, la licorne est appelée rinoceron et c’est pour cela qu’elle est située parmi les animaux dont le nom commence par la lettre r. La licorne est un animal très cruel qui possède au milieu du front une corne de quatre pieds de long, si forte et si pointue qu’elle perce tout ce qu’elle frappe, comme dit Isidore au douzième livre. La licorne se bat contre l’éléphant et le tue au moyen de sa corne, qu’elle lui enfonce dans le ventre.
Cette bête est si forte que l’habileté des chasseurs ne suffit pas pour la prendre. On met alors une pucelle en l’endroit où l’animal a son repaire. Quand la licorne arrive, elle va se coucher sur le ventre de la pucelle; et, lorsqu’elle s’est endormie, les chasseurs la tuent sur le giron de la fillette, comme dit Isidore au douzième livre. La licorne est si fière que, si elle est capturée, on ne peut la garder, car elle se laisse mourir de chagrin, comme dit saint Grégoire dans sa glose sur le Livre de job.
Au vingt et unième chapitre de son huitième livre, Pline dit que la licorne lime et aiguise sur une pierre la corne qu’elle a au front. Quand elle veut se battre contre l’éléphant qu’elle déteste, elle le frappe au ventre avec sa corne, car elle sait bien que c’est la partie la plus fragile. La licorne est de la taille d’un cheval, mais ses pattes sont plus courtes et elle est de couleur jaune, comme le bois dont on fait les tables pour écrire.
Il existe trois sortes de licorne : l’une a un corps de cheval et une tête de cerf, des pieds d’éléphant, la queue du sanglier et une corne au front d’ envi­ron deux coudées de long. On ne peut la prendre vivante. On l’appelle monoceron. La deuxième est appelée egliceron, ce qui signifie chèvre cornue. C’est un petit animal semblable à un chevreuil, avec sur le front une corne très pointue. La dernière espèce est semblable à un bœuf. Elle est tachetée de blanc, a les sabots durs comme ceux du cheval et elle a une corne sur le front. Pline dit qu’il existe en Inde des ânes qui ont une corne sur le front, mais ils ne sont pas si forts ni si fiers que les licornes, comme disent Aristote et Avicenne.

— Le livre des proprietez des choses, XIVe siècle, traduction de Bernard Ribémont, 1999

Dans le Bestiaire d’Amour de Richard de Fournival, l’allégorie chrétienne laisse place à la rhétorique de l’amour courtois :

Et je fus pris également par l’odorat, tout comme la licorne, qui s’endort au doux parfum de la virginité de la demoiselle. Car telle est sa nature qu’il n’existe aucune autre bête aussi périlleuse à capturer, et elle possède au milieu du front une corne à laquelle aucune armure ne peut résister, si bien que personne n’ose l’attaquer ni rester à la regarder, si ce n’est une jeune fille vierge. Car lorsque son flair lui en fait découvrir une, elle va s’agenouiller devant elle et la salue humblement et avec douceur comme si elle se mettait à son service. De sorte que les chasseurs avisés, qui connaissent sa nature, placent une jeune vierge sur son passage, et la licorne vient s’endormir sur ses genoux. Alors, quand elle est endormie, viennent les chasseurs qui n’osaient pas l’attaquer lorsqu’elle était éveillée, et ils la tuent.
C’est exactement de cette manière qu’Amour s’est vengé de moi. Car parmi les hommes de mon âge, j’avais été le plus orgueilleux de tous à l’égard d’Amour; et il me semblait que je n’avais jamais rencontré de femme que j’aurais désiré avoir totalement à ma volonté, à la condition de l’aimer d’un amour aussi ardent que celui dont on devait aimer, à ce que j’avais entendu dire. Et Amour, qui est un chasseur avisé, plaça sur mon chemin une jeune fille à la douceur de laquelle je me suis endormi, et qui m’a fait mourir d’une mort telle qu’il appartient à Amour, à savoir le désespoir sans espérance de merci. C’est pour cette raison que j’affirme que je fus pris au piège par l’odorat; et par la suite encore, elle m’a tenu continuellement à sa merci par l’odorat, et j’ai abandonné ma volonté pour suivre la sienne, tout comme les animaux qui, une fois qu’ils ont senti à son odeur la panthère, ne peuvent plus s’éloigner d’elle, mais au contraire la suivent jusqu’à la mort, à cause du doux effluve qui s’échappe d’elle.
Et c’est pour cette raison que je dis que je fus pris par ces trois sens, l’ouïe, la vue et l’odorat. Et si j’avais été en outre pris par les deux autres sens, à savoir par le goût en embras­sant, et par le toucher en serrant dans mes bras, alors aurais-je été à bon droit tout à fait endormi. Car c’est alors qu’il ne sent aucun de ses cinq sens que l’homme dort. Et de l’endormir d’amour viennent tous les périls, car pour tous ceux qui s’endorment s’ensuit la mort, aussi bien pour la licorne qui s’endort auprès de la jeune fille, que pour l’homme qui s’endort auprès de la sirène.

— Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, circa 1245, in G. Banciotto, Bestiaires du Moyen Âge, 1980.

Ce texte fut un grand succès, au point de voir fleurir les suites, adaptations et traductions, parmi lesquelles la Response du bestiaire, qui se présente comme une réponse faite par la dame à Richard de Fournival. On ne connait pas l’auteur, ou l’autrice car la question est débattue, de ce bref texte qui figure, dans plusieurs manuscrits, à la suite du Bestiaire d’amour.

Par ma foi, j’éprouve une grande crainte de cette licorne, car je sais qu’il n’est pas d’instrument aussi tranchant que de belles paroles : à dire vrai, il n’est rien qui puisse percer un cœur ferme aussi bien qu’une douce parole qui touche où il faut.

La réponse du bestiaire, XIIIe siècle, in G. Banciotto, Le bestiaire d’amour et la response du bestiaire.

À la fin du Moyen Âge, une nouvelle scène vient s’ajouter au corpus légendaire sur l’animal unicorne, celle de la purification des eaux, à l’interprération allégorique presque trop évidente. Voici ce qu’en dit un bestiaire grec du XIIe siècle, seul à également signaler que, la licorne étant mélomane, les chasseurs doivent se faire accompagner de musiciens : 

Il est un animal qu’on appelle licorne (monoceros). Il vit près d’un grand lac. Juste avant que les animaux ne s’y rassemblent, un serpent est venu et a déversé son venin dans les eaux du lac. Les animaux qui voient le poison ne se risquent pas à boire, mais attendent la licorne . Elle arrive, entre dans le lac et fait le signe de croix avec sa corne, éliminant ainsi  tout le pouvoir du poison.
Cet animal a une deuxième nature. Il aime la gaieté. Que font les chasseurs qui veulent le capturer ? Ils apportent des tambours, des trompettes, des cordes et tous les instruments de musique qu’ils trouvent. Ils s’approchent de l’animal en jouant de la trompette et des autres instruments, en chantant et en dansant gaiement. Ils placent une jeune femme devant un arbre près de la licorne, bien habillée, et lui donnent une corde qui est attachée à l’arbre. Entendant le bruit et les chants, la licorne s’approche, regarde, écoute mais n’ose d’abord pas s’approcher. Puis, voyant la jeune fille seule, elle vient près d’elle et se frotte contre ses genoux. La jeune femme la caresse, et la licorne s’endort. Elle attache alors la corde à sa corne. Quand la licorne se réveille, elle ne peut plus s’échapper, tenue par la corde. De désespoir, elle laisse tomber sa corne et s’enfuit. Les chasseurs prennent alors la corne, qui est un excellent remède contre le poison des serpents.

— Bibliothèque nationale, ms grec 1140, traduit d’après la version allemande de J.W. Einhorn, in Spiritalis Unicornis.

La nature de l’unicorne restait cependant d’être attirée par les jeunes vierges, et le récit de la bête touchant de la pointe de sa corne les eaux empoisonnées afin que les autres animaux pussent boire ne fut repris dans le monde latin que par de rares bestiaires méridionaux, comme ce Livre des secréz de nature sus la vertu des oyseauls et des poissons, pierres et herbes et bestes. Preuve de sa moindre importance, les enlumineurs lui préfèrent toujours la scène de la chasse à la licorne.

L’unicorne est une bête qui naît ès parties d’Inde, laquelle a corps de cheval et pieds d’éléphant et la tête comme le cerf et moult claire voix et enmi le front une corne de quatre pieds de long laquelle est aiguë et tranchante comme un espin. Et en celles parties et déserts où elle demeure a tant de vermine de serpents et de couleuvres que tous les lacs et lieux aqueux en sont trèstout pleins tant que les autres bêtes n’osent boire pour le très grand venin qui y est jusques à tant que l’unicorne y vient boire; car nature les enseigne que cette bête les doit garder de ce venin. Car cette bête unicorne a telle vertu que incontinent que de sa corne que a au milieu du front touche l’eau envenimée, tout le venin et vermine saute fors; et adonc elle boit et toutes les autres bêtes boivent après lui. Et sachez que la corne de cette bête a maintes nobles propriétés car elle vaut contre tout venin et contre toute enflure, donnant du vin ou de l’eau à boire là où la dite corne soit lavée ou de la poudre ou de la rasure d’elle. Et sachez que cette bête est de telle nature que nul ne la peut prendre sinon une belle pucelle laquelle on lui met en sa voie. Et la pucelle quand la voit venir lève le giron de sa robe et elle se vient endormir en son giron. Et adonc vient le veneur qui l’épie et la tue en son giron car autrement ne la peut-on avoir.

— Bibliothèque de l’Arsenal, ms 2872, fol 52v, le livre des secréz de nature sus la vertu des oyseauls et des poissons, pierres et herbes et bestes, lequel le noble roy Alfonce d’Espaigne fit transporter de grec en latin, XIVe siècle. Transcrit par Louis Delatte, Textes latins et vieux français relatifs aux Cyranides, 1942.

La Concordia caritatis du moine allemand Ulrich von Lilienfeld, au milieu du XIVe siècle, est à la fois un bestiaire et un ouvrage de typologie biblique, à la manière de la Biblia pauperum ou le Speculum humanæ salvationis, dont vous trouverez aussi quelques images sur ce site. Il associe à des épisodes du nouveu testament d’une part des passages de l’ancien, d’autre des scènes de l’histoire naturelle, une histoire naturelle reprise des bestiaires, avec moult dragons et quelques licornes. L’incarnation est illustrée par le récit de la capture de la licorne, et par celui de l’escarboucle cachée à l’intérieur d’un très ordinaire saphir.

Il y a aussi des licornes, pas tout à fait les mêmes, dans les bestiaires persans et arabes. Mais ça, j’en parle dans mon livre.

Et, comme dit un autre bestiaire, celui de Gervaise :

Ici fenist li Bestiaires.
Plus n’en avoit en l’essenplare 
Et de mentir seroit folie
Qui plus en set plus vos en die! 
Gervaises qui le romain fit     
Plus ne trova ne plus n’en dit.   
Ci fenist li livre des bestes;    
Dex nos gart nos biens et nos testes !          

Ici finit le bestiaire
Je n’ai plus d’exemple à donner
Et mentir serait folie
Si quelqu’un en sait plus, qu’il le dise!
Gervaise qui écrivit ce livre
Ne trouva ni ne dit rien de plus
Ici finit le livre des bêtes
Dieu garde nos biens et nos têtes !

➕ La licorne parmi les animaux

La licorne était l’une des bêtes sauvages vivant dans l’Orient lointain, où elle côtoyait le lion, l’éléphant, la panthère, le griffon. Elle est dans le texte de tous les bestiaires, et dans les illustrations de beaucoup.

Barthélémy l'Anglais
Barthélémy l’Anglais, Livre des Propriétés des choses, circa 1410. Aux animaux bien de chez nous, l’enlumineur Évrard d’Espinques a ajouté quelques créatures exotiques, le lion, le dragon, la licorne. Cette dernière est représentée parmi les animaux sauvages, qui sont à droite et en arrière-plan. BNF, ms fr 9140, fol 327r

Si la licorne est devenue une créature de légendes, c’est à tort que nous lui croyons parfois une origine mythologique. Pour les lettrés du Moyen Âge, il existait, quelque part en Orient, un quadrupède unicorne, mais ce n’était que l’une des nombreuses créatures merveilleuses des contrées lointaines qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion d’observer, au même titre que le tigre ou la girafe. Lions et guépards assez fréquents dans les ménageries des puissants, parfois même intégrés aux équipages de chasse, étaient mieux connus ; le singe était presque en Europe un animal familier.

(Dans le livre, vous aurez tous les détails sur les licornes d’Inde, d’Égypte, et d’Éthiopie, sur celles du jardin d’Eden qui se situait aussi par là bas, et même sur celles, moins connues, d’Amérique du Nord).

Les bestiaires médiévaux reprennent la liste d’animaux du Physiologus, y ajoutant d’autres créatures, de plus en plus nombreuses, voire des pierres ou des plantes. Voici les 38 articles du premier bestiaire en langue vulgaire, celui de Philippe de Thaon, au début du XIIe siècle: lion, licorne, panthère, dorcon (chèvre sauvage), hydre, crocodile, cerf, antilope, fourmi, centaure, castor, hyène, belette, autruche, salamandre, sirène, éléphant, mandragore, vipère, sarce, hérisson, goupil, onagre, singe, baleine, perdrix, aigle, pluvier, phénix, pélican, colombe, tourterelle, huppe, ibis, foulque, chouette, aimant, autres pierres.

Le Liber Subtilitatum de Divinis Creaturis, attribué à sainte Hildegarde de Bingen, est plus riche, décrivant 36 poissons, 72 oiseaux, 45 bêtes sauvages et 8 reptiles, sans compter les pierres et plantes. Le Bestiaire rimé de Guillaume le Clerc de Normandie développe avec une ampleur et une poésie jusque-là inconnues les métaphores chrétiennes. Dans le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival, l’allégorie chrétienne s’efface devant la rhétorique de l’amour courtois. Souvent écrits en langue vulgaire, ces traités ne sont pas des ouvrages savants ou religieux, mais ils s’adressaient à un public cultivé. Leurs références antiques ou orientales sont bien éloignées des traditions populaires orales, sur lesquelles nous en savons peu. Les contes de nos campagnes, dont sont issus les garous et autres farfadets, absents de l’univers des bestiaires, semblent avoir ignoré la licorne. Tout au plus devine-t-on quelques liens, ténus et peut-être récents, entre l’unicorne des traditions lettrées et la blanche biche des contes et chansons populaires.

Le cinquième des quinze signe de l’Apocalypse : les arbres et les plantes suintent du sang, à la consternation des animaux.
Et le quint signe si sera
Plaint de tristece et de dolour
Ces bestes mues crieront
Mercie à Dieu, leur creatour
Leur teste en haut leveront
Molt haurons angoisse et tristours

Le Livre de la vigne nostre Seigneur, XVe siècle.
Oxford, Bodleian Library, ms Douce 134, fol 43v

Rédacteurs et copistes des bestiaires se souciaient peu de savoir à quoi ressemblait la bête unicorne, et, si la tradition enseigne comment la capturer, nul ne s’est jamais préoccupé d’organiser une chasse. Au lecteur, il suffisait de savoir qu’elle était attirée par les jeunes vierges. C’était là sa nature, tout à la fois sa spécificité et sa raison d’être, et cette nature avait pour fonction première de permettre une représentation des mystères chrétiens. Il en allait de même de toutes les créatures du bestiaire médiéval, ce qui explique que, jusqu’au quatorzième siècle, les lettrés se soient peu préoccupés d’ajouter à ce corpus les animaux d’Europe qu’ils connaissaient bien, comme le lapin ou le loup, ou d’en ôter ceux qu’ils n’avaient jamais vus, comme la licorne, le dragon ou le phénix. La question de l’existence de la licorne ne se posait pas vraiment, et eût sans doute été jugée incongrue.

Le cor de Savernake, au British Museum. Le cor lui même date du XIIe siècle, le placage d’argent représentant des scènes de chasse du XIVe..

Le Livre des propriétés des choses du frère franciscain Barthélémy l’Anglais est considéré comme la première encyclopédie médiévale. De nouveaux animaux, mieux connus, intègrent son bestiaire, mais aucun n’en sort. Sur les nombreux manuscrits, puis sur les premiers livres imprimés, une grande image en demi ou pleine page ouvre généralement le XVIIIe livre, des proprietez des bestes. La licorne, le lion, le cerf et le cheval sont presque toujours présents à l’appel.

La avoit mainte beste fiere,
Lyons, liepars et autres bestes,
Faisans par le bois grans tempestes.
De sanglés et de pors sauvages
Retentissoit tous li boscages ;
Ours y avoit et unicornes,
Et autres bestes qui ont cornes,
Cerfs, dains, chevriaus, sauvages bous,
Qui d’arbrissiaus broustent les brous,
Aveques les sauvages chievres.

Nicole de Margival, Le dit de la panthère d’amours, fin du XIIIe siècle.

De bestes crueuses et fieres,
Dragons, serpens, escorpions,
De toutes générations,
Buglos, chameus, tygres, panthères,
De tous genres, pères et mères,
Olifans, liepars et liepardes,
Ourses, lions, renars et renardes,
Loiemiers, grans alans d’Espaingne,
Et pluseurs matins d’Alemagne,
Castors, aspis et unicornes,
Et une autre beste a deus cornes,
Trop diverse et trop périlleuse,
Trop estrange et trop venimeuse…
Son nom ne saroie nommer.
Je croy qu’elle vint d’outre mer,
Si vorroie bien qu’elle y fust
Et que retourner n’en peust.

— Guillaume de Machaut, Le dit du lion, 1342

Je treuve en une fiction
Que sire Noble le lion
Fut Jadis si sires des bestes,
Que en tous cas les trouvoit prestes
De faire son commandement,
Et vivoit on si largement
A sa court de son vray demaine,
Que tousjours la trouvissiez plaine
D’alans, de cerfs, de lévriers,
De chevaulx et de bons coursiers,
De panthères et d’unicornes
De sangliers, si que leurs cornes
N’osassent lever a ce temps
Ne faire noise ne contens.
Brebis, vaches, moutons ne tors,
Chievres ne beufs, asnes ne pors,
Loups ne renars ne li tessons (blaireaux),
Lièvres, connins (lapins) ne hérissons
Ne nulle autre commune beste
N’eust osé lever la teste
Contre le dict du souverain,

— Eustache Deschamps, Traité du mauvais gouvernement de ce royaume…,1395

Barthélémy l’Anglais, Le livre des propriétés des choses, XIVe siècle.
Outre la licorne, remarquez le dragon et la sirène.
Bibliothèque municipale de Reims, ms 993, fol 254v.

À la Renaissance, les érudits font un premier tri dans le bestiaire médiéval, s’interrogent sur la réalité des animaux, terme qui remplace celui de bêtes, et leurs caractéristiques physiques. Leur caractère merveilleux, c’est-à-dire leur non-conformité aux modèles animaux habituels, entraîne l’élimination du centaure et du griffon hybride, des humains déformés blemmyes et monopodes, des harpies cauchemardesques et de l’unique et flamboyant Phénix. Les satyres furent parfois assimilés aux singes, les sirènes à des cétacés, lamantins ou autres. Le dragon et son petit cousin le basilisc, qui n’étaient après tout que des lézards ailés, résistèrent quelques temps, et la licorne un peu plus longtemps encore. Si l’on renonçait au triste conte rapportant sa capture par une vierge traîtresse, et on l’abandonna comme on abandonnait légendes de l’ours qui lèche ses petits pour leur donner forme ou du pélican qui nourrit ses oisillons de son sang, elle n’avait plus rien d’extraordinaire, excepté que ceux qui en parlaient ne l’avaient jamais vue. Nul, en Europe du moins, n’avait non plus jamais vu de girafe ou d’autruche.

Au début du XVIe siècle, deux licornes, trois griffons et deux dragons côtoient encore quelques centaines d’animaux très réels dans les marges du livre de partitions pour luths du vénitien Vincenzo Capirola, qui semblent pourtant dessinées d’après nature.

La licorne est, de toutes les créatures imaginaires du bestiaire, celle qui passa le plus aisément dans le nouveau corpus des sciences de la nature. Le retour aux classiques, notamment Aristote dont l’oryx était une sorte d’antilope unicorne, et les multiples récits de voyageurs, comme Ludovico Barthema de retour de La Mecque, aidaient à y voir un animal comme les autres, quoique plus rare que beaucoup d’autres. Elle figura donc, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, dans des recueils de figures animales et des représentations peintes ou sculptées de la nature d’où griffons et même dragons, disparaissaient peu à peu.