Citations

La plupart des animaux à corne ont les pieds fourchus, mais il y en a un, dit-on, qui est solipède, celui qu’on appelle âne de l’Inde. La plupart de ces animaux… ont reçu de la nature deux cornes. Mais certains n’ont qu’une seule corne, par exemple l’oryx et l’âne appelé indien. Cependant l’oryx a le pied fourchu tandis que cet âne est solipède. Les animaux à corne unique la portent au milieu de la tête.

— Aristote, Les parties des animaux, IVe siècle va. J.-C.

L’Éthiopie produit des lynx en grand nombre, des sphinx au poil roux, avec deux mamelles à la poitrine, et beaucoup d’autres animaux monstrueux, des chevaux ailés, armés de cornes qu’on appelle pégases; des crocottes, qui semblent nées du chien et du loup, brisant tout avec leurs dents, et digérant aussitôt ce qu’elles ont dévore; des cercopithèques à tête noire, à poil d’âne, et différant des autres animaux par la voix; des bœufs pareils à ceux de l’Inde, à une corne et à trois cornes; la leucrocote, animal excessivement rapide, ayant à peu près la taille de l’âne, les jambes du cerf, le cou, la queue et le poitrail du lion, la tête du blaireau, le pied fourchu, la gueule fendue jusqu’aux oreilles, et au lieu de dents un os continu : on prétend que cet animal imite la voix humaine. Dans le même pays ou trouve un animal nommé éale, de la grandeur de l’hippopotame, ayant la queue de l’éléphant, une couleur noire ou fauve, la mâchoire du sanglier, les cornes hautes de plus d’une coudée, mobiles, qu’il emploie alternativement dans les combats, et dont il varie l’obliquité suivant qu’il le juge nécessaire.
Mais ce que ce pays a de plus farouche sont des taureaux sauvages, plus grands que ceux de nos champs, d’une rapidité supérieure à celle de tous les animaux, d’une couleur fauve, ayant les yeux bleus, le poil tourné à rebours, la gueule fendue jusqu’aux oreilles, des cornes mobiles comme l’animal dont il vient d’être parlé, un cuir aussi dur que la pierre, et résistant à toutes blessures. Ils font la chasse à toutes les bêtes : quant à eux, on ne les prend que dans des fosses, où ils périssent toujours par l’effet de leur propre fureur. Dans le même pays il naît, d’après Ctésias, un animai appelé mantichore, ayant un triple rang de dents qui s’engrènent en forme de peigne, la face et les oreilles de l’homme, les yeux glauques, une couleur de sang, un corps de lion, une queue qui pique comme celle du scorpion, une voix semblable au concert du chalumeau et de la trompette, une rapidité très grande, et un goût tout particulier pour la chair humaine.

Dans l’Inde on trouve encore des bœufs dont le pied n’est pas fendu, et qui n’ont qu’une corne; et une bête nommée axis, ayant la robe d’un faon, avec des mouchetures plus nombreuses et plus blanches : on l’offre en sacrifice à Bacchus. Les Indiens Orséens vont à la chasse de singes dont tout le corps est blanc. Ils chassent aussi une bête intraitable ; c’est l’unicorne, semblable au cheval par le corps, au cerf par la tête, à l’éléphant par les pieds, au sanglier par la queue; il a un mugissement grave, et une seule corne noire s’élevant de deux coudées au milieu du front: on dit que cette bête ne peut pas être prise vivante.

— Pline l’Ancien, Histoire naturelle, circa 77, trad. Emile Littré

J’ai appris qu’il y a en Inde des ânes sauvages qui ne sont pas moins grands que des chevaux. Ils portent une corne sur le devant de la tête, longue d’une coudée et demie… J’ai entendu dire que les Indiens boivent dans ces cornes polychromes, pas tous mais les plus nobles d’entre eux, et ils les ornent d’or, comme les bracelets qu’ils portent aux bras. Et on dit que celui qui boit dans cette corne ne connaît plus les maladies, il n’en est plus atteint. Il ne connaît plus non plus ni spasmes, ni épilepsie, ni les effets du poison. S’il a bu avant quelque chose d’empoisonné, il le vomit et recouvre une parfaite santé.

— Claudius Aelianus, Histoire des animaux, circa 210

Le Psalmiste dit: « Ma corne sera portée dans les hauteurs comme celle de l’unicorne.»
Le Physiologue a dit que l’unicorne a la nature suivante: c’est un petit animal, qui ressemble au chevreau, et qui est tout à fait paisible et doux. Il porte une corne unique au milieu du front. Les chasseurs ne peuvent donc l’approcher à cause de sa force.
Comment donc est-il capturé? Ils envoient vers lui une vierge immaculée et l’animal vient se lover dans le giron de la vierge. Elle allaite l’animal et l’emporte dans le palais du roi.
L’unicorne s’applique donc au Sauveur. « Car dans la maison de David notre père a fait se dresser une corne de salut. »
Les puissances angéliques n’ont pas pu le maîtriser et il s’est installé dans le ventre de Marie, celle qui est véritablement toujours vierge, « et le verbe s’est fait chair, et il s’est installé parmi nous ».

Physiologus grec, IIIe siècle, Trad. A. Zucker.

Sunt praeterea boves unicornes et tricornes, solidis ungulis nec bifissis. Sed atrocissimus est monoceros, monstrum mugitu horrido, equino corpore, elephanti pedibus, cauda suilla, capite cervino. Cornu e media fronte eius protenditur splendore mirifico, ad magnitudinem pedum quattuor, ita acutum ut quicquid impetat, facile ictu eius perforetur. Vivus non venit in hominum potestatem et interimi quidem potest, capi non potest.

— Caius Julius Solinus (Solin), circa 300

Le rhinocéros est un quadrupède ressemblant au cerf, ayant sur le nez une très grande corne. On ne peut le prendre que par le parfum et la beauté de femmes bien habillées; il est, en effet, très porté à l’amour.
La pierre qui se trouve à l’intérieur de son nez ou de sa corne, portée, chasse les démons.
Ses testicules ou son membre, pris en breuvage, provoquent au plus haut degré les rapprochements sexuels entre les hommes et les femmes.

Les Cyranides, circa 400, trad. F. de Mély

Pour moi, je n’ai point vu de licorne, mais bien quatre figures de bronze de cet animal en Éthiopie dans le palais du roi, nommé les quatre tours. Ils disent que c’est un animal terrible et indomptable et que sa force consiste en sa corne, que quand il est poursuivi par les chasseurs, et qu’il se voit sur le point d’être pris, il se précipite du haut des rochers et tombe sur sa corne qui soutient tout l’effort de sa chute, et ne se fait point de mal. Il en fait mention dans la Sainte Écriture, lorsqu’elle dit sauvez moi de la gueule des lions et des cornes des licornes et en un autre endroit Son bien aimé comme le fils de la licorne, et dans les bénédictions que Balaam donne au peuple d’Israël Dieu l’a conduit de l’Égypte et lui a donné la force des licornes, etc. L’Écriture renda témoignage par tout à cet animal d’un courage et d’une force merveilleuse.

— Cosmas Indicopleustès, Topographie Chrétienne, 448, in Melchisédech Thévenot, Relation de divers voyages curieux, 1663.

Rhinoceron a Graecis vocatus. Latine interpretatur in nare cornu. Idem et monoceron, id est unicornus, eo quod unum cornu in media fronte habeat pedum quattuor ita acutum et validum ut quidquid inpetierit, aut ventilet aut perforet. Nam et cum elephantis saepe certamen habet, et in ventre vulneratum prosternit. Tantae autem esse fortitudinis ut nulla venantium virtute capiatur; sed, sicut asserunt qui naturas animalium scripserunt, virgo puella praeponitur, quae venienti sinum aperit, in quo ille omni ferocitate deposita caput ponit, sicque soporatus velut inermis capitur.

— Isidore de Séville, Etymologiæ, circa 630

Cum prima nocte iugiter stratu iuncxissent, dicit ad eum mulier : “ Ac nocte a coitu virile abstenebimus. Surge secrecius, et quod videris ante aulas palaciae dicis ancillae tuae”. Cumque surrexisset, vidit similitudinem bisteis leonis, unicornis et leupardi ambolantibus. Reversusque, dixit muliere que viderat. Dicit ad eum mulier : “Domini mi, vade dinuo, et quod videris narra ancillae tuae”. Ille vero cum foris adisset, vidit bysteas similitudinem ursis et lupis deambulantibus.
Narrans et haec mulieri, conpellit eum tercio, ut iret et quod videbat nunciaret. Cumque tercio exisset, vidit bisteas minores similitudinem canis et minoribus bistiis ab invicem detrahentes et volutantes. Cumque Basinae haec universa narrasset, abstinentes se caste usque in crastinum, surgentes de stratu, dixit Basina ad Childericum : “ Que visibiliter vidisti viritate subsistunt.
Haec interpretationem habent : Nascitur nobis filius fortitudinem leonis signum et instar tenens; filii viro eius leupardis et unicornis fortitudine signum tenent. Deinde generantur ex illis qui ursis et lupis fortitudinem et voracitatem eorum similabunt. Tercio que vidisti ad discessum columpna regni huius erunt, que regnaverint ad instar canibus et minoribus bisteis; eorum consimilis erit fortitudo.
Pluretas autem minoribus bisteis, que ab invicem detrahentes volutabant, populos sine timore principum ab invicem vastantur”.

Chronique de Frédégaire, VIIe siècle.

Unicornis et in bona et in mala accipitur significatione. In bona quidem quando pro significanda Ecclesia ponitur. De qua dictum est in psalmo : unam petii a Domino. Item : et exaltabitur sicut unicornis cornu meum. In mala autem quando pro designanda superbia ponitur. Est enim animal unice superbum.

— Anselme de Laon, Sentences, circa 1110

Monoceros est Beste, un corne ad en la teste,
Purceo ad si a nun, de buc ad façun;
Par Pucele est prise; or vez en quell guize.
Quant hom le volt cacer et prendre et enginner,
Si vent hom al forest ù sis riparis est;
Là met une Pucele hors de sein sa mamele,
Et par odurement Monosceros la sent;
Dune vent à la Pucele, et si baiset la mamele,
En sein devant se dort, issi veut à sa mort;
Li hom suivent atant ki Pocit en dormant
U trestont vif le prent, si fais puis sun talent.
Grant chose signifie.

— Philippe de Thaon, Bestiaire, circa 1120

Ad quam capiendam virgo puella in campum ponitur,
Ad quam veniens, et se in gremio ejus reclinans, capitur.

— Honorius d’Autun, Speculum Ecclesiæ, XIIe siècle.

Di kuninginne rîche
sante mir ouh ein tier,
daz was edele unde hêr,
daz den carbunkel treget
und daz sih vor di magit leget.
Monosceros ist iz genant.
Der ist luzzil in diz lant.
Dar zô ne frumet nehein jaget:
man sol iz vâhen mit einer magit.
Sîn gehurne daz ist freisam,
dâ ne mac niwit vor bestân.
Und dô di gâbe was brâht,
dô was di frowe des bedâht,
daz si zô mir sante einen man,
der was alsô getân,
daz er konde mâlen.
Der mâlede zô dem mâle
an einer tabelen mînen lîb.
Niht nist sô listic, sô daz wîb
unde ouh ir kint.
Des quam ih in grôz angist sint.

— Pfaffen Lamprecht, Alexanderlied, circa 1150

Si insurgit rabies leonina, premitur per patientiam: si petulantia hirci, per abstinentiam: si ferocitas apri, per mansuetudinem: si superbia unicornis, per humilitatem.

Lutte contre la rage du lion par la patience, contre l’impudeur du bouc par l’abstinence, contre la férocité du sanglier par la mansuétude, contre la superbe de la licorne par l’humilité.

Tractatus de interiori domo, attribué à Saint Bernard de Clairvaux.

Rhinoceros idem est quod unicornis et dicitur rhinoceros a rinos quod est naris, et ceros, quod est cornu, quia unicum cornu habet in nare.
[…]
Unicornis est animal habens unum cornu in nare, unde et Graece rhinoceros dicitur.
[…]
Dicitur Christus, unde David: Et aedificavit sicut unicornis sanctificium suum.
[…]
Etiam dicitur singularis potestas, unde Psalmista: Et exaltabitur sicut unicornis cornu meum, id est fortitudo mea, quae consistit in unitate fidelium quae est sicut unicornis singularis potestas, exaltabitur destructis haeresibus.
[…]
Rhinoceros enim interpretatur unicornis.

— Alanus de Insulis, Distinctiones dictionum theologicalium

Et je vis un homme qui se déplaçait tout en entier avec les quatre fléaux de la terre. Et dans sa cuisse gauche, apparut une licorne qui, léchant ses genoux, disait : “ Ce qui a été fait sera détruit, ce qui n’a pas été fait sera construit”.

— Hildegarde de Bingen, Le Livre des mérites de la vie, circa 1170.

Une beste est, ço n’est pas fable,
Qui auques est a boc sanblable
Cele beste aime pastre en mont.
Une corne a en mi le front.
Por ce que ele n’a que .j. corne
Est apelée unicorne.
Tant se set la beste desfandre
Que venerres ne la puet prandre.
Fors est et de grant ardement.
Il la prenent per argument:
L’on quiert une juine pucele,
Bien atornée, jovene et bele;
El desert la fait l’on aler
Lai ou la beste sot ester.
Soule remaint, chascuns s’e part;
Et la beste vient cele part.
Quant la pucele voit si coie
Sachiez que mult li fait grant joie:
A la pucele vient devant,
Si se couche en son devant.
La pucele l’enbrace et tient.
Li venerres cele part vient;
Quant la beste voit endormie,
Tant tost la prent et si la lie
Et puis l’a au roi presentée;
En son palais li est portée.
Li psalmistes ou sautie dist,
Quant il parla de Jhesu Christ:
“Mes cors sera autories,
Cum unicorne exauciez.”
Extendre poez per la beste
Que .j. soul cor a en la teste
Crist qui dist au pueble commun:
“Je et mes peres sume un.”
Dés est chiés et Jhesu est cors
Que d’enfer bota ses genz fors.
Ains rien ne li puet contrester
Ne riens ne le puet arester.
La pucele nos senefie
L’especiaul Virge Marie
En cui Dex prist humanité;
En sa char fu pechié dampné.

— Bestiaire de Gervaise, circa 1200

Bi this wildernesse wende ure Laverdes folc, as Exode teleth, toward te eadi lond of Jerusalem, thet he ham hefde bihaten. Ant ye, mine leove sustren, wendeth bi the ilke wei toward te hehe Jerusalem, the kinedom thet he haveth bihaten his icorene. Gath, thah, ful warliche, for i this wildernesse beoth uvele beastes monie: liun of prude, neddre of attri onde, unicorne of wreaththe, beore of dead slawthe, vox of yisceunge, suhe of yivernesse, scorpiun with the teil of stinginde leccherie – thet is, galnesse. Her beoth nu o rawe itald the seoven heaved sunnen:

The Unicorne of wreaththe, the bereth on his nease the thorn thet he asneaseth with al thet he areacheth, haveth six hwelpes. The earste is chast other strif. The other is wodschipe. Bihald te ehnen ant te neb hwen wod wreaththe is imunt. Bihald hire contenemenz, loke on hire lates, hercne hu the muth geath, ant tu maht demen hire wel ut of hire witte. The thridde is schentful up-brud. The feorthe is wariunge. The fifte is dunt. The seste is wil thet him uvel tidde, other on him- seolf, other on his freond, other on his ahte. The seovethe hwelp is, don for wreaththe mis, other leaven wel to don, forgan mete other drunch, wreoken hire with teares yef ha elles ne mei, ant with weariunges hire heaved spillen o grome, other on other wise hearmin hire i sawle ant i bodi bathe. Theos is homicide ant morthre of hire-seolven.

Ancrene Visse, IV, 203-206 & 283-293, circa 1200.

Or vos diron de l’unicorne:
Beste est qui n’a fors une corne,
Enz el meleu de front posee.
Iceste beste est si osee,
Si conbatant et si hardie,
A l’olifant porte envaie,
La plus egre beste del mont,
De totes celes qui i sont.
Tant a le pie dur et trenchant,
Bien se conbat o l’olifant,
Et l’ongle del pie si agu,
Que riens n’en peut estre feru,
Qu’ele nel perce ou qu’ele nel fende.
N’a pas poor que se deffende
L’olifant, quant ele requiert;
Quer desoz le ventre le fiert,
Del pie trenchant cum alemele,
Si forment, que tot l’esboele.

Ceste beste est de tel vigor
Qu’ele ne crient nul veneor.
Cil qui la veulent essaier
Prendre par engin, et lier,
Quant ele est en deduit alee,
Ou en monteigne, ou en valee,
Quant il ont trove son convers
Et tres bien assigne son mers,
Si vont por une dameiselle,
Qu’il sevent qui seit pucelle;
Puis la font seier et atendre
Au recet, por la beste prendre.
Quant l’unicorne est venue,
Et a la pucelle veue,
Dreit a le vient demaintenant,
Si se chouche en son devant;
Adonc sallent cil qui l’espient;
Ileques la prennent et lient,
Puis la meinent devant le rei,
Trestot a force ou a desrei.

Iceste mervellose beste,
Qui une corne a en la teste,
Senefie nostre Seignor
Jhesu-Crist, nostre Sauveor.
C’est l’unicorne esperitel,
Qui en la Virge prist ostel,
Qui est tant de grant dignite;
En ceste prist humanite,
Par quei au munde s’aparut;
Son pueple mie nel quenut.
Des Jeves einceis l’espierent,
Tant qu’il le pristrent et lierent;
Devant Pilatre le menerent,
Et ilec a mort le dampnerent.

Icele beste veirement
N’a qu’une corne seulement,
Senefie sollenpnite,
Si cum Dex dist por verite,
En l’Evangile aperte et clere:
“Nos sommes un deu et un pere.”
Et le boen prestre Zacarie,
Einz que Dex nasquist de Marie,
Dist que en la meson Davi,
Son boen effant, son boen norri,
Drecereit damledeu son cors.
Et Dex dist meismes uncors,
Par Davi, qui si crie et corne:
“Si cum li corn de l’unicorne,
Sera le mien cors essaucie”.
Si cum Dex l’out covenancie,
Fu cele parole aemplie,
Si comme dist la prophecie,
Quant Jhesu-Crist fut corone
Et en la neire croiz pene.

La grant egrece senefie,
Donc ceste beste est aemplie,
Ce qu’onques ne porent saveir
Les portes de ciel, por veir,
Trone, ne dominacion,
L’ore de l’incarnacion:
Onques n’en sout veie ne sente
Le deable, qui grant entente
Mist a saveir, moult soutilla,
Onc ne sout comment ce ala.

Moult fist Dex grant humilite
Quant por nos prist humanite;
Issi com il meismes dit,
Et en l’Evangile est escrit:
“De mei, ce dist Dex, apernez,
Que entre vos ici veez,
Comme je sui simplex et douz,
Humble de cuer, non pas estouz.”

Sol por la volente del pere
Passa Dex par la Virge mere,
Et la parole fu char fete,
Que virginite n’i out frete;
Et habita o nos meismes
Si que sa grant gloire veimes,
Comme verai Dex engendre,
Plein de grace et de verite.

— Guillaume le Clerc de Normandie, Bestiaire divin, circa 1210

Ein tier heizt monîcirus :
daz erkennt der meide rein sô grôz
daz ez slaefet ûf der meide schôz.

— Wolfram von Eschenbach, Parzival, circa 1210

Il est une bête appelée licorne, unicornis, que les Grecs appellent Rhinocéros. C’est une bête de petite taille qui ressemble à un chevreau et qui est particulièrement sauvage. Elle possède au milieu de la tête une corne et aucun chasseur ne peut s’emparer d’elle si ce n’est par le stratagème suivant: le chasseur conduit une jeune fille vierge dans la forêt, là où vit la licorne, et l’y laisse seule. Dès que la licorne voit la pucelle, de bondir vers elle et de se blottir contre son sein. C’est ainsi que l’on capture la licorne. Notre Seigneur Jésus-Christ est une licorne céleste dont on a dit: “Il a été chéri comme le fils des licornes.” Et dans un autre psaume: “Ma corne sera élevée comme celle de la licorne.” Et Zacharie de dire: “Pour nous, il a élevé une corne de salut dans la maison de David.” Le fait que la licorne ne possède qu’une seule corne au milieu du front illustre la parole du Christ: “Mon Père et moi ne sommes qu’Un.” La grande sauvagerie de la bête signifie que rien, ni les pouvoirs, ni les trônes, ni les souverainetés, ni l’Enfer, ne purent saisir le pouvoir de Dieu. Pas même le Diable, pourtant si ingénieux, ne parvint à découvrir le lieu et l’heure de son incarnation; c’est par la seule volonté du Père qu’il descendit dans le sein de sa mère pour notre salut à tous. Le fait que la licorne soit petite signifie que le Christ s’est humilié pour nous par son incarnation, et lui même de nous dire: “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.” La licorne ressemble à un chevreau parce que notre Sauveur lui-même a été fait semblable à notre chair de péché, et par le péché il a condamné le péché. La licorne, lorsqu’elle rencontre des éléphants, engage souvent la lutte et abat son ennemi en le frappant au ventre.

— Bestiaire Ashmole 1511, début XIIIe siècle, trad. P. Lebaud

ein tier heizet monîcirus:
daz erkennet der meide reine sô grôz
daz ez slaefet ûf der meide schôz.
wir gewunnen des tieres herzen
über des küneges smerzen.
wir nâmen den karfunkelstein
ûf des selben tieres hirnbein,
Der dâ wehset under sîme horn.
wir bestrichen die wunden vorn,
und besouften den stein drinne gar:
diu wunde was et lüppec var.
daz tet uns mit dem künege wê.
[…]
der triuwe ein monîzirus,
sît ich die wârheit sprechen kan,
sus was mîn erwünschet man.
daz tier die meide solten clagen:
ez wirt durch reinekeit erslagen.
ich was sîn herze, er was mîn lîp:
den vlôs ich vlüstebaerez wîp.

— Wolfram von Eschenbach, Parzival, début du XIIIe siècle

Amor trahit teneros molliori nexu
rigidos et asperos duro frangit flexu
capitur rhinoceros virginis amplexu


Amoris solamine virgino cum virgine;
aro non in semine, pecco sine crimine.


— Carmina Burana, chant 88, Amoris solamine, circa 1320

Cum Fortuna voluit                   me vivere beatum,
forma, bonis moribus                fecit bene gratum
et in altis sedibus                      sedere laureatum.

Modo flos preteriit                    meæ iuventutis,
in se trahit omnia                     tempus senectutis;
inde sum in gratia                     novissimæ salutis.

Rhinoceros virginibus                se solet exhibere;
sed cuius est virginitas             intemerata vere,
suo potest gremio                   hunc sola retinere.

Igitur que iuveni                       virgo sociatur
et me senem spreverit,             iure defraudatur,
ut ab hac rhinoceros                 se capi patiatur.

In tritura virginum                    debetur seniori
pro mercede palea,                   frumentum iuniori
inde senex aream                     relinquo successori.

— Carmina Burana, chant 93, Cum Fortuna voluit, circa 1230

La licorne a diverses natures: elle a un corps de cheval, une tête de cerf, des pieds d’éléphant, une queue de porc. Ainsi le Christ a plusieurs natures: la nature divine et la nature humaine. La licorne a la couleur du buis. Le buis est un arbre qui pousse au désert et ne porte pas de fruit, il est andro­gyne, par-là, il représente le Christ, planté dans le désert, qui, tout en étant exempt du péché, prend les apparences du péché. De plus, la licorne ne se sai­sit pas par la violence, on envoie une vierge pour la capturer, et lorsque la bête la voit, elle va à sa rencontre, se couche en son sein, et se laisse emmener. C’est ainsi que le Christ n’a pas été pris entièrement par la nature humaine, mais la Vierge l’a pris en son sein. La Licorne déteste l’éléphant, or l’éléphant repré­sente le diable que le Christ réprouve. Quand l’éléphant combattant avec la licorne tombe à terre, il ne peut plus se relever, parce qu’il n’a pas de jointure aux genoux, aussi il se plaint amèrement. Alors la licorne, qui est noble, le relève. Ainsi Dieu relève à lui ceux qui tombent dans le péché quand ils l’appellent.

— Sermon d’Eudes de Chateauroux, circa 1230, Trad. M.M. Davy.

Tout bête qui a des cornes a les pieds fendus, excepté la licorne, qui a une corne au front et qui a le sabot entier comme celui d’un cheval. Et toutes les bêtes cornues ont les cornes vides à l’intérieur, excepté le cerf et la licorne.

— Barthélémy l’Anglais, Livre des propriétés des choses, circa 1240.

Il existe une bête appelée en grec monocéros c’est-à-dire en latin unicornis. Physiologue dit que la nature de la licorne est telle qu’elle est de petite taille et qu’elle ressemble à un chevreau. Elle possède une corne au milieu de la tête, et elle est si féroce qu’aucun homme ne peut s’emparer d’elle, si ce n’est de la manière que je vais vous dire: les chasseurs conduisent une jeune fille vierge à l’endroit où demeure la licorne et ils la laissent assise sur un siège, seule dans le bois. Aussitôt que la licorne voit la jeune fille, elle vient s’endormir sur ses genoux. C’est de cette manière que les chasseurs peuvent s’emparer d’elle et la conduire dans les palais des rois.
De la même manière Notre Seigneur Jésus-Christ, licorne céleste, descendit dans le sein de la Vierge, et à cause de cette chair qu’il avait revêtue pour nous. Il fut pris par les juifs et conduit devant Pilate, présenté à Hérode et puis crucifié sur la Sainte Croix, lui qui auparavant se trouvait auprès de son Père, invisible à nos yeux. Voila pourquoi il dit lui-même dans les Psaumes: “Ma corne sera élevée comme celle de l’unicorne”. On a dit ici que la licorne possède une seule corne au milieu du front: c’est là le symbole de ce que le Sauveur a dit: “Mon Père et moi, nous sommes un: Dieu est le chef du Christ.” Le fait que la bête est cruelle signifie que ni les Puissances, ni les Dominations, ni l’Enfer ne peuvent comprendre la puissance de Dieu. Si l’on a dit ici que la licorne est petite, il faut comprendre que Jésus Christ s’humilia pour nous par l’incarnation; à ce propos, il a dit lui même: “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”, et David dit que celui qui accomplira les bonnes œuvres, il sera conduit au palais royal, c’est à dire au Paradis.

Bestiaire de Pierre de Beauvais, circa 1240, trad. G. Bianciotto

Ausi conme unicorne sui                 
Qui s’esbahit en regardant
Quant la pucele va mirant
Tant est liee de son ennui,
Pasmee chiet en son giron;
Lors l’ocit on en traïson.
Et moi ont mort d’autel senblant
Amors et ma dame, pour voir;
Mon cuer ont, n’en puis point ravoir.

— Thibaut de Champagne, roi de Navarre

Il est un animal qu’on appelle licorne (monoceros). Il vit près d’un grand lac. Juste avant que les animaux ne s’y rassemblent, un serpent est venu et a déversé son venin dans les eaux du lac. Les animaux qui voient le poison ne se risquent pas à boire, mais attendent la licorne . Elle arrive, entre dans le lac et fait le signe de croix avec sa corne, éliminant ainsi  tout le pouvoir du poison.
Cet animal a une deuxième nature. Il aime la gaieté. Que font les chasseurs qui veulent le capturer ? Ils apportent des tambours, des trompettes, des cordes et tous les instruments de musique qu’ils trouvent. Ils s’approchent de l’animal en jouant de la trompette et des autres instruments, en chantant et en dansant gaiement. Ils placent une jeune femme devant un arbre près de la licorne, bien habillée, et lui donnent une corne qui est attachée à l’arbre. Entendant le bruit et les chants, la licorne s’approche, regarde, écoute mais n’ose d’abord pas s’approcher. Puis, voyant la jeune fille seule, elle vient près d’elle et se frotte contre ses genoux. La jeune femme la caresse, et la licorne s’endort. Elle attache alors la corde à sa corne. Quand la licorne se réveille, elle ne peut plus s’échapper, tenue par la corde. De désespoir, elle laisse tomber sa corne et s’enfuit. Les chasseurs prennent alors la corne, qui est un excellent remède contre le poison des serpents.

— Bibliothèque nationale, ms grec 1140, traduit d’après la version allemande de J.W. Einhorn, in Spiritalis Unicornis.

Par le flairier meisme fui-je pris come li Unicornes qui s’endort au douc flair de la pucele.
Car tieus est la nature del Unicorne qu’il n’est nule beste si crueuse à prendre; et a une corne en la narine que nule armeure ne le puet contretenir, si que nus ne li ose corre sus ne attendre, fors virge pucele. Car quant il en sent une au flair, il s’agenolle devant li et si s’umelie docement aussi come por servir. Si que li sage veneor qui sevent la manière de sa nature metent une pucele en son trespas et il s’endort en son giron. Et lors quant il est endormis, si vienent li veneor; qui en veillant ne l’osent prendre, si l’ocient.
En tel maniere s’est amors vengié de moi. Car j’avoie esté li plus orgueilleus vers amors qui fust de mon aage, et me somblout que je onques n’avoie veue feme que je vousisse mie avoir del tot à ma volenté, par si que je l’amasse aussi très durement comme je ooie dire c’on amoit. Et amors qui est sages veneres me mist en mon chemin une sage pucele à qui doceur je me sui endormis, et mers d’itel mort come à amor apertient. C’est desesperance sanz atente de merci.
Por ce di-jou que jou fui pris au flairier et encore m’aelle adiès tenu au flairier. Et ai ma volonté lessie por la siue à porsivir.

— Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, circa 1245

Et de l’endormir d’amors vienent tout li peril. Car a tous les endormis suit la Mors, et a l’unicorne ki s’endort a la pucele et a l’homme ki s’endort a la seraine.

— Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, circa 1245

Et si quic bien que contre li se pue-on pau garder: Nient plus come on fait del Unicorne, dont jou ai enten dut de vous que à li ne se puet contrester haubers ne escus, fors tant que prisse est, par la decevance, à la vraie Virge.
Par ma foi! de ceste Unicorne me douteroie-je molt: car je sai bien que si trenchans chose n’est come beaus parlers. Car à droit parler, nule chose ne puet si tost un dur cuer percier, come douce parole et bien assise!

— La réponse de la dame

De l’endormissement d’amour viennent tous les périls, car pour tous ceux qui s’endorment s’ensuit la mort, aussi bien pour la licorne qui s’endort auprès de la jeune fille, que pour l’homme qui s’endort auprès de la sirène.

— Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, circa 1245. Trad. Gabriel Banciotto.

L’un costé avoit taint aussi comme arrement,
Et l’autre resembloit coton , tant estoit blanc;
Une petite corne avoit u front devant.
Le cheval Cornuet l’apeloient la gent.

— Chanson de Gaufrey, XIIIe siècle.

Une bieste i a de biau cors
Con apiele mononcheros ;
Cors de cheval, pies d’olifant
Tieste de cerf, vois clère et grant.
Keues hautes com truies ont
Et une corne enmi le front
Qui de longour a iiij pies,
Droite, ague comme espiés
Quanque qu’ele ataint devant li
Desront et dépièce par mi;
S’ele brise par nul engaing
Si se lait morir par desdaing:
Mais ele ne puet estre prise
Fors par une virgène adevise,
Bien parée, c’on li descuevre
Et cele son geron li evre;
Lors s’en vient la bieste tantost
Viers la pucèle et si s’endort
En son geron molt simplement,
Et lors la prent en en dormant.

— Gautier de Metz, L’image du monde, circa 1245

Unicornis animal est parvum quidem, ut dicit Ysidorus, secundum fortitudinem corporis. Brevia etiam crura habet secundum suam magnitudinem. Acerrimum nimis est, ita ut a nullo venatore vi valeat comprehendi. Huic color buxeus. Cornu in media fronte habet quatuor pedum, a quo nec ipse elephas tutus est corporis sui magnitudine. Hoc cornu ad saxa limat in pugna. Nam sepe cum illo certamen habens in ventre vulneratum prosternit.
Ut dicit liber Kyrannidarum, cornu illud demones eicit. Perforatur enim, et sic sono et presentia cornu fugatur demon.
Ferrum non timet. Manet in montibus excelsis et in solitudinibus vastissimis commoratur. Iacobus et Ysidorus: Sed hoc argumento capitur: Puella virgo in silva proponitur solaque relinquitur. Qui adveniens omni ferocitate deposita casti corporis pudicitiam in virgine veneratur caputque suum in sinu puelle aperientis imponit sicque soporatus inermis deprehenditur a venatoribus, occiditurque vel in regali palatio ad spectaculum exhibetur. Hoc animal primo, ut Plinius dicit, magnus Pompeius ad spectaculum Rome exhibuit. Hoc crudele animal Christum significat, qui ante incarnationem seviebat in celo puniendo angelos propter superbiam, in terra homines propter inobedientiam sicut Adam et propter luxuriam sicut Sodomitas, propter crapulam sicut filios Israel. Huic nullo contradicere audente clamat Ysaias: Non est, inquit, qui consurgat et teneat te. Hunc virgo in deserto mundi quasi cepit, dum gloriose virginis Marie incomparabili pulchritudine castitatis illectus dei filius quasi sinum eius uterum introivit atque per eam humanatus corpus accepit, in quo a Iudeis quasi crudelissimis venatoribus comprehensus occiditur, indeque resurgens et ascendens ad celos in celestis regni palatium ad patris dexteram collocatur.

— Thomas de Cantimpré, De natura rerum, circa 1250.

Voici ce qui est indiqué clairement dans le De natura rerum: la licorne est un animal très féroce qui erre dans le désert, à la recherche d’hommes et d’animaux pour les tuer; mais on lais­se à sa portée une jeune fille vierge. La licorne, s’approchant alors, dépose toute férocité, respectant dans cette vierge la pudeur d’un corps chaste et posant sa tête sur son sein s’y endort. Lorsque cette vierge a saisi dans ses mains cette corne (et nous en avons vu une sept pieds de long dans une église de Bruges) elle rend l’animal souple et modéré dans ses passions, si bien que, selon les cas, on le prend et on le tue ou bien on s’en empare pour le montrer en spectacle.
Quel sens pouvons-nous découvrir dans la licorne cet animal féroce, si ce n’est le Christ dont la puissance est sans pareille?
[…]
Mais dans le désert du monde, la plus belle de toutes les femmes, la Vierge sortie de la souche de Jessé, a été découverte par le Fils de Dieu, par l’intermédiaire de l’ange messager d’honneur.
[…]C’est pourquoi notre licorne, Jésus, ne sévit plus maintenant comme elle sévissait autrefois et pourtant les pécheurs d’au­jourd’hui sont plus coupables que par le passé, puisque la Véri­té salutaire est mieux connue et le stimulant du péché diminué dans le pécheur par la grâce de sa mort. Mais notre Vierge, usant de son droit maternel et du patronage qui lui est confié surveille cette corne à la puissance sans pareille, si bien que Jésus montre de la longanimité et de la patience à l’égard de tous les impies et les pécheurs, au lieu de frapper aussitôt les délinquants dans leur crime même comme autrefois.

— Thomas de Cantimpré, Bonum universale de Apibus, circa 1260

Il y avait un homme, nommé Barlaam, qui vivait dans le désert près de Senaah et prêchait souvent contre les plaisirs illusoires du monde. Ceux, disaient-ils, qui convoitent les délectations corporelles et qui laissent mourir leur âme de faim ressemblent à un homme qui s’enfuirait au plus vite devant une licorne qui va le dévorer, et qui tombe dans un abîme profond. Or, en tombant, il a saisi avec les mains un arbrisseau et il a posé les pieds sur un endroit glissant et friable ; il voit deux rats, l’un blanc et l’autre noir, occupés à ronger sans cesse la racine de l’arbuste qu’il a saisi, et bientôt ils l’auront coupée. Au fond du gouffre, il aperçoit un dragon terrible vomissant des flammes et ouvrant la gueule pour le dévorer ; sur la place où il a mis les pieds, il distingue quatre aspics qui montrent la tête. Mais en levant les yeux, il voit un peu de miel qui coule des branches de cet arbuste ; alors il oublie le danger auquel il se trouve exposé, et se livre tout entier au plaisir de goûter un peu de ce miel. La licorne est la figure de la mort, qui poursuit l’homme sans cesse et qui aspire à le prendre ; l’abîme c’est le monde avec tous ses maux. L’arbuste, c’est la vie de chacun, qui est rongée sans cesse par toutes les heures du jour et de la nuit, comme par un rat blanc et un rat noir, et qui va être coupée. La place où sont les quatre aspics, c’est le corps composé de quatre éléments, dont les désordres amènent la dissolution de ce corps. Le dragon terrible est la gueule de l’enfer, qui convoite de dévorer tous les hommes. Le miel du rameau, c’est le plaisir trompeur du monde, par lequel l’homme se laisse séduire, et qui lui cache absolument le péril qui l’environne.

— Jacques de Voragine, La légende dorée, circa 1265

La licorne est une bête redoutable, dont le corps ressemble un peu à celui d’un cheval; mais elle a le pied de l’éléphant et une queue de cerf, et sa voix est tout à fait épouvantable. Au milieu de sa tête se trouve une corne unique, extraordinairement étincelante, et qui a bien quatre pieds de long, mais elle est si résistante et si acérée qu’elle transperce sans peine tout ce qu’elle frappe. Et sachez que la licorne est si cruelle et si redoutable que personne ne peut l’atteindre ou la capturer à l’aide d’un piège, quel qu’il soit: il est bien possible de la tuer, mais on ne peut la capturer vivante. Cependant, les chasseurs envoient une jeune fille vierge dans un lieu que fréquente la licorne, car telle est sa nature: elle se dirige tout droit vers la jeune vierge en abandonnant tout orgueil, et elle s’endort doucement dans son sein, couchée dans les plis de ses vêtements, et c’est de cette manière que les chasseurs parviennent à la tromper.

— Brunetto Latini, Le livre du trésor, circa 1270, trad. G. Bianciotto.

– Orendroit une beste fiere
Le vi d’une corne ferir,
Enjusqu’au cuer li fist venir
– Venir, fet cil, en quel maniere?
Conment ot non la beste fiere
Qui en tel point fiert de la corne ?
Fu ce donques une unicorne ?
– Nanil, par ma foi, fet Bretiaus,
Ainz fu tout de voir uns toriaus.
– Toriaus, fet cil, par le deable !
Ore avez vous bien dite fable !
Or pert il bien qu’ocis l’avez!

Claris et Laris, circa 1270

Psaume 22 : Sauve-moi de la gueule du lion, et ma faiblesse des cornes des licornes.
– Ici il les décrit cruels, en usant de la comparaison du lion qui est un animal cruel ; et cela se réfère à Pilate qui exerce son pouvoir comme un lion, c’est-à-dire son pouvoir de gouverneur, et que l’Apôtre qualifie de lion : « J’ai été délivré de la gueule du lion. » Ou bien cela se réfère au diable : « Comme un lion rugissant, il rôde autour de vous cherchant qui dévorer. »
– et ma faiblesse des cornes des licornes. Ici il les décrit orgueilleux ; et cela se réfère aux princes des prêtres et aux scribes, qui sont comparés à la licorne signifiant l’orgueil ; et il signifie cela parce que la licorne a une corne sur la tête, et qu’elle a un tel orgueil qu’elle ne souffre en aucune manière la soumission, mais qu’aussitôt prise, elle se laisse mourir : « Est-ce qu’un rhinocéros », c’est-à-dire une licorne, « voudra te servir, ou demeurera-t-il à ton étable ? Est-ce que tu lieras un rhinocéros à tes traits, pour qu’il laboure ? ou rompra-t-il les glèbes des vallons après toi ? Est-ce que tu auras confiance en sa grande force, et lui laisseras-tu tes travaux ? Est-ce que tu croiras qu’il te rendra tes semailles, et qu’il remplira ton aire ? » Et à travers cela sont signifiés les chefs des Juifs qui se glorifiaient particulièrement de leur connaissance de Dieu. Or quiconque s’élève en se singularisant est semblable au Pharisien qui disait : « Je ne suis pas comme le reste des hommes. » – « N’élevez pas en haut votre corne. » Le psalmiste dit cela expressément. En effet les licornes ne se scandalisaient pas du Christ à l’exception de son humilité, puisqu’ils le voyaient extérieurement déshonoré, mais d’autre part ils étaient scandalisés parce qu’ils le voyaient dire et accomplir de grandes choses : « Il s’est humilié lui-même, s’étant fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. » Et il décrit expressément ceux qui s’adonnèrent avec cruauté à la mort du Christ, tel ce chien de peuple juif, tel ce lion de Pilate, telles ces licornes de princes.

— Thomas d’Aquin, Commentaires sur les Psaumes, circa 1272.

Apres ce que Alixandres se fu fais avaler [en la mer] et il fu retornés sain et sauf en l’ost, il se partirent atant de la et alerent rivant le rivage de la Mer Rouge, si se logierent en 1 lieu ou il avoit une maniere de bestes sauvages qui avoient cornes ou front agues com espees et li trençant I estoient comme serres, desquelles il feroient les gens Alixandre et em perchoient lor escus trop legierement. Nequedent a grant painne et a grant travail il les desconfirent et en ocistrent VIII mil et CCCC et L.
[…]
Apres vint sor eaus une beste de merveillouse grandor, plus fort d’olyfant et avoit le chef noir et III cornes ou front et avoit nom selonc langage yndien arine qui het le tirant. Et avant qu’ele venist a l’aighe, si lor court sus mout vigherosement et ocist d’eaus XXVI et navra LII, mais en la fin l’ocist Emenidus.

— Roman d’Alexandre, manuscrit de Bruxelles (KBR 11040), XIIIe siècle

L’un costé avoit taint aussi com arrement,
& l’autre resembloit coton, tant estoit blanc.
Une petite corne avoit u front devant,
Le cheval Cornuet l’apeloient la gent.
Robastre le conquist à un félon gaiant,
A la feme Grifon le donna, pour itant
Qu’elle l’avoit gari…

La chanson de Gaufrey, XIIIe siècle

Ou bien si quelque ribaud lâche
Par corroux lui tire et l’arrache,
Au point de ne plus en laisser
De quoi grosses nattes tresser,
Qu’elle ordonne alors qu’on apporte
Les cheveux d’une femme morte,
Ou blonde soie, en fins rouleaux.
Qu’elle glisse sous ses bandeaux.
Qu’elle porte au front telles cornes,
Que jamais cerfs, bœufs ou licornes,
Assez hardis pour l’affronter.
Son chef ne puissent surmonter.
Et s’elle a besoin d’être teinte.
Qu’elle prenne jus d’herbe mainte,
Car pour la tête, c’est connu.
Moult ont grand’ force et grand’ vertu
Fruit, bois, feuille, écorce et racine.

— Guillaume de Loris & Jean de Meung, Le roman de la rose, fin du XIIIe siècle, adaptation en vers modernes par Pierre Marteau, 1878

De socio meo, qui missus fuit in Egyptum ad captivos Christianos consolandos.
Et quia Christiani, qui apud Egyptum a Saracenis in vinculis tenebantur, miserant ad papam Nicholaum tertium, ut amore Dei mitteret eis unum bonum et ydoneum sacerdotem, cum quo possent de peccatis suis fiducialiter confiteri, papa hoc negotium commisit generali ministro; et frater Bona-gratia, generalis minister, voluit quod iste iret ad Christianos captivos, qui eratit in Egypto, in merito obedientie salutaris et in remissionem suorum omnium peccatorum. Ipse vero a generali obtinuit quod ad sequens generale capitulum posset venire et postmodum de provincia Bononie esse, sicut antiquitus fuerat. Que omnia laudabiliter facta sunt. Nani Christianis illis multa bona fecit et fecit fieri; et unicornum vidit et vineam balsamitam, et de manna attulit in vase vitreo et de aqua fontis sancte Marie, sine cuius irrigatione vinea balsamita fructificare non potest.

— Salimbenes de Adam, Cronica, circa 1285

La avoit mainte beste fiere,
Lyons, liepars et autres bestes,
Faisans par le bois grans tempestes.
De sanglés et de pors sauvages
Retentissoit tous li boscages ;
Ours y avoit et unicornes,
Et autres bestes qui ont cornes,
Cerfs, dains, chevriaus, sauvages bous,
Qui d’arbrissiaus broustent les brous,
Aveques les sauvages chievres.

Nicole de Margival, Le dit de la panthère d’amours, fin du XIIIe siècle.

Ils ont maints éléphants sauvages et assez d’unicornes, qui ne sont guère moins gros qu’un éléphant ; ils ont le poil du buffle, le pied comme celui de l’éléphant, une corne au milieu du front, très grosse et noire. Et vous dit qu’il ne fait aucun mal aux hommes et aux bêtes avec sa corne, mais seulement avec la langue et les genoux, car sur la langue il a des épines très longues et aiguës. Quand il veut détruire un être, il le piétine et l’écrase par terre avec les genoux, puis le lèche avec sa langue. Il a la tête comme un sanglier sauvage, et la porte toujours inclinée vers la terre ; il demeure volontiers dans la boue et la fange parmi les lacs et les forêts. C’est une très vilaine bête à voir, et dégoûtante. Il n’est point du tout comme nous, d’ici, disons et décrivons quand nous prétendons qu’il se laisse attraper par le poitrail par une pucelle. C’est tout le contraire de ce que nous croyons.

— Marco Polo, Le Devisement du Monde,1298

Thenne come they to an hyl ful hy
And there they thought al nyght to ly,
They myghte no lenger dree.
On the morwen whenne it was day,
An egle bar the gold away,
The rede cloth whenne he see.
A sory man thenne walkes hee
And folewyd to the Grykkysche see;
The fowl ovyr cam flye.
By that was comen an unicorne,
Hys yongeste sone awey was borne –
Swyche sorwe gan he drye.
[…]
Soone was the lady dyght
In armes as it were a knyght,
He gaff here spere and scheelde.
Agayne thirty thousand Sareynys and mo
Ther come no moo but they twoo
Whenne they metten in feelde.
Ryght as they scholden have slayn bee,
Ther come rydynge knyghtes three
On bestes that were wylde;
On a lyberd and an unycorn
And on a lyoun he rod beforn,
That was her eldeste chylde.

— Sir Isumbras, circa 1300

Leonis vox mox suscitans
nos ab Ade clade.
Phoenicis phos nos renovans
a letali mali
primevo prohemio.
Materia, qua latuit
pellicanus sanus.
Unicornis vis patuit
mortis pirgo, virgo,
tuo casto gremio.

Ave Virginalis forma, circa 1320

Salvae virginis Mariae
Et matris clementiae
Veneretur in hac die
Unicornis gratiae,
Festum domus Zachariae
Honor sit ecclesiae.

In Vistitatione Beatæ Mariæ Virginæ, XIVe siècle

0 quam potens
Quam decens castitas,
Qua se nobis
Largitur deitas.

Unicornis
Ad tactum virginis
Ad salutem
Mansuescit hominis.

Quod virgo fuerit,
Flet Jephtae filia,
Flet cum sodalibus
Parentis hostia

— Chant marial, XIVe siècle

La licorne, seigneurs, est une beste très cruelle qui ha le corps grant et gros, en fasson d’un cheval. Sa deffence est d’une corne grant et longue de demye toise, si pointue et si dure qu’il n’est riens qui par elle n’en soit perce, quant la licorne les ataint à-toute sa vertuz. Sa vertu est si grant quelle tue le éléphant quant elle le rencontre de sa corne, laquelle elle luy boute ou ventre. Ceste beste est si forte quelle ne puist estre prinze par la vertu des veneurs, sinon par subtilité. Quant on la vieult prandre, on fait venir une pucelle au lieu où on scet que la beste repaist et fait son repaire. Si la licorne la veoyt , et soit pucelle, elle se va coucher en son giron sans aucun mal lui faire, et illec s’endort. Alors viennent les veneurs qui la tuent au giron de la pucelle. Aussi si elle n’est pucelle, la licorne n’a garde d’y coucher, mais tue la fille corrompue et non pucelle.
Sainct Grégoire dit sur le livre de Job que la licorne est une beste si très fiere que quant elle est prinze on ne la puist dampder, tenir, ne garder, mais se laisse morir de dueul.
Le docteur Plinius dit aussi en son VIIIe livre que quant elle se vieult combattre contre le éléphant, lequel elle hayst mortellement, elle lyme et aguze sa corne contre les pierres, ainsi que feroit ung bouchier son cousteau pour occire quelque beste. Et en la bataille que les deux bestes ont l’une contre l’autre, la licorne lui fourre ou ventre, parce que c’est la plus molle partie de l’elepbant.
La licorne est grant et grosse comme ung cheval, mais plus courtes jambes. Elle est de coulleur tanee. Il est troys maniérés de ces bestes cy nommées licornes. Aucunes ont corps de cheval et teste de cerf et queuhe de sanglier, et si ont cornes noires, plus brunes que les autres. Ceulx-ci ont la corne de deux couldees de long. Aucuns ne nomment pas ces licornes dont nous venons de parler licornes, mais monoteros ou monoceron. L’autre maniére de licornes est appeilee eglisseron, qui est à dire chievre cornue. Ceste-cy est grant et haulte comme ung grant cheval, et semblable à ung chevreul, et ha sa grant corne très aguhe. L’autre maniére de licorne est semblable à un beuf et tachee de taches blanches. Ceste-cy a sa corne entre noire et brune comme la première maniér de licornes dont nous avons parlé. Ceste-cy est furieuze comme ung thoreau, quant elle veoit son ennemy.

Le livre des proprietez des bestes qui ont magnitude, force et pouvoir en leur brutalitez, 1512, Bestiaire accompagnant un roman d’Alexandre, cité in Jules Berger de Xivrey, Traditions tératologiques, Paris, 1836.

De bestes crueuses et fieres,
Dragons, serpens, escorpions,
De toutes générations,
Buglos, chameus, tygres, panthères,
De tous genres, pères et mères,
Olifans, liepars et liepardes,
Ourses, lions, renars et renardes,
Loiemiers, grans alans d’Espaingne,
Et pluseurs matins d’Alemagne,
Castors, aspis et unicornes,
Et une autre beste a deus cornes,
Trop diverse et trop périlleuse,
Trop estrange et trop venimeuse…
Son nom ne saroie nommer.
Je croy qu’elle vint d’outre mer,
Si vorroie bien qu’elle y fust
Et que retourner n’en peust.

— Guillaume de Machaut, Le dit du lion, 1342

Item introducitur thema per similem in natura, sic : animalia fortissima elephas et unicomus sic capiuntur quod scilicet elephas in cantum virginis mitescit et unicornus in gremio virginis mansuescit.

On peut introduire un thème par une comparaison avec la nature. Les deux animaux les plus puissants, l’éléphant et la licorne, peuvent être capturés ainsi. L’éléphant est attendri par le chant d’une jeune fille, la licorne s’assoupit dans le giron d’une vierge.

— Ranulf Higden, Ars componendi sermones, circa 1346.

Unicornus ist ain ainhürn und ist ain klain tier, sam Isidorus spricht, gegen seiner grôzen kraft. ez hât kurzeu pain zuo seiner grœzen. ez ist gar scharpf und härwe, alsô daz ez kain jäger gevâhen mag mit gewalt. aber sam Isidorus und Jacobus sprechent, sô væht man ez mit ainer käuschen juncfrawen. wenne man die læt aine sitzen in den walt, sô ez dâ zuo kümt, sô læzt ez alle sein grimmikait und êrt die rainikait des käuschen leibs an der juncfrawen und legt sein haupt in ir schôz und entslæft dâ. sô vâhent ez die jäger und füerent ez in die künigleichen paläst den läuten ze ainem anplick und zuo ainem schawen. Daz tier bedäut unsern herren Jesum Christum, der was zornig und grimm, ê er mensch würd, wider die hôchvart der engel und wider die ungehôrsam der läut auf erden. den vieng diu hôchgelobt mait mit irer käuschen rainikait, Marîâ, in der wüesten diser kranken werlt, dô er von himel her ab sprang in ir käusch rain schôz. dar nâch wart er gevangen von den gar scharpfen jägern, von den juden, und wart lästerleich getœtt von in. dar nâch erstuont er und fuor ze himel in den palast des himelischen künges, dâ er ain süezer anplick ist der gemainschaft aller hailigen und aller engel. hilf muoter, hilf raineu mait, dû hâst oft geholfen, daz wir dein kint dâ beschawen. daz ainhürn hât ain horn auf der nasen. ez spricht sant Gregorius, wenne daz tier gevangen werd, sô sterb ez von rehten unwerden, die ez dann hât.

— Konrad von Megenberg, Das Buch der Natur, circa 1350

Cil damoisiaus qui fu nés en Bethléem est cil dont David dist : C’est li chiers fiex de l’unicorne. Unicorne est une beste petite et resamble chevrael et n’a c’une corne. A paines le poent penre venerres en bois. Si vous dirai comment l’en le prent. Ou lieu que on seit où elle hante, on prent une pucele bele, blance et tenre, et bien vestue et acesmée des plus biaus garnemens que on poent avoir. En cel lieu siet la pucele toute seule. La beste unicorne vient qui voit la pucele seule, et li saut ou saim et l’embrace et là s’endort. Et là la prent-on. Ceste beste senefie le fil Dieu. La beste na cune corne. li piere et li fiex nont cune corne.Si come dit li evangiles, ego et pater unum sumus.

Les Saints lieux de Jérusalem, Bibliothèque Nationale, ms fr 352, fol 3r.

C’est moi Orgueil la très coquette
La féroce armée d’une corne…
C’est une corne qui s’appelle
Férocité et cruauté
J’en frappe et à droite et à gauche
Sans épargner ni clerc, ni prêtre.
C’est la corne de l’unicorne
Qui est plus cruel que bicorne

— Guillaume de Diguleville, Le pèlerinage de vie humaine, XIVe siècle.

Quand j’ai le vin en corne,
fière suis comme unicorne.

— Guillaume de Diguleville, Le pèlerinage de vie humaine, XIVe siècle.

O crudel donna, o falsa mia serena.
I’ mi fuziva et asugava il pianto
Ch’amando te avea soferto tanto.

Quando tu me volzisti al dolce canto.
Traendomi col so piacer adorno
Come la donzella il leocorno.

E pi me doglio assai che del mio danno
Che in vaga donna regna tanto inganno.

Chansonnier Rossi, circa 1370
Bibliothèque du Vatican, ms Rossi 215, fol 21v

Quant il furent le soir couchié ensemble et il furent ou secré dou lit, la roine l’amonesta que il se tenist cele nuit d’abiter à li, puis li dist que il se levast et alast devant la porte dou palais, et li seust à dire ce que il auroit veu. Li rois se leva, et fist son commandement. Quant il fu devant la sale, il li sembla que il veist granz formes de bestes, ausi comme d’unicornes, de lieparz et de lyons, qui aloient et venoient par devant le palais. Il retorna touz espoentez et raconta à la roine ce que il avoit veu. Ele li dist que il n’eust pas paor, et que il retornast arriéres. Quant retornez fu, il vit granz ymages d’ours et de leus ausi com s’il vousissent courre sus li uns l’autre. Il retorna au lit la roine, et li raconta la seconde avision. Ele li redis t que il retornast encore une foiz. Quant retornez fu, il vit figures de chiens et de petites bestes qui s’entredépeçoient toutes. Quant il fu retornez à la roine et il li out tout raconté quanque il out veu, il li requist que ele li feist entendre que ces III avisions senefioient, car il savoit bien que ele ne l’i avoit pas envoie pour noient. Ele li dist que il se tenist chastement cele nuit, et ele li feroit au matin entendre la signification des III avisions. Ensi furent jusques au matin, que la roine apela le roi, que ele vit moult pensif. Puis li dist ensi : « Sire, ostez ces pensées de ton cuer, et entent ce que je dirai. Si saches certeinement que ces avisions ne sont pas tant significations des choses présentes comme de celes qui à avenir sont. Si ne pren pas garde aus formes des bestes que tu as veues, mais aus faiz et aus mours de lalignie qui de nous doit eissir. Car li premiers hoirs qui de nous naistra sera bons de noble proëce et de haute puissance ; et ceste senefie en la
forme de l’unicorne et don lyon, qui sont les plus nobles bestes et les plus hardies qui soient. La signification de la seconde avision si est tele, car en la forme de l’ours et dou leu sont segnefié cil qui de nostre fil istront, qui seront rapineus ausi com les bestes sont. La segnefiance de la tierce avision si rest tele, que en la forme dou chien, qui est beste lecherresse et de nule vertu, ne ne puet sanz l’aide d’ome, est segnefié la mauvestié et la parece de ceus qui vers la fin dou siecle tendront le ceptre et la corone de cest roiaume. En la torbe des petites bestes qui s’entrabatoient est senefiez li menuz poples qui s’entrociront, pour ce que il seront sanz paor de prince. Sire, dist la roine, vez ci l’exposition des III avisions qui est certaine demostrerresse des choses qui sont à avenir. »

Grandes Chroniques de France, XIIIe siècle.
Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms 782.

The knight in his colours was armed ful clene,
With his comly crest clere to beholde,
His brené and his basnet burneshed ful bene,
With a bordur abought al of brende golde.
His mayles were mylke white, enclawet ful clene;
His horse trapped of that ilke, as true men me tolde;
His shelde on his shulder of silver so shene,
With bere hedes of blake browed ful bolde;
His horse in fyne sandel was trapped to the hele.
And, in his cheveron biforne,
Stode as an unicorne,
Als sharp as a thorne,
An anlas of stele.

The Awntyrrs off Arthur, fin du XIVe siècle, cité in Thomas Hahn, Sir Gawain, Eleven Romance and tales, 1995.

Je treuve en une fiction
Que sire Noble le lion
Fut Jadis si sires des bestes,
Que en tous cas les trouvoit prestes
De faire son commandement,
Et vivoit on si largement
A sa court de son vray demaine,
Que tousjours la trouvissiez plaine
D’alans, de cerfs et de lévriers,
De chevaulx et de bons coursiers,
De panthères et d’unicornes
De sangliers, si que leurs cornes
N’osassent lever a ce temps
Ne faire noise ne contens.
Brebis, vaches, moutons ne tors,
Chievres ne beufs, asnes ne pors,
Loups ne renars ne li tessons (blaireaux),
Lièvres, connins (lapins) ne hérissons
Ne nulle autre commune beste
N’eust osé lever la teste
Contre le dict du souverain,

— Eustache Deschamps, Traité du mauvais gouvernement de ce royaume…,1395

Las, ma tres doulce amie, je sui le faulx crueux aspis et vous estes la licorne precieuse. Je vous ay par mon faulx venin trahie.

— Jean d’Arras, Mélusine, 1393

Nous passasmes en petit d’erre
Du souldan trestoute la terre,
Celle du grant kam traversasmes,
Ou moult pou les serpens doubtasmes;
Si en veismes nous de divers,
Gittant feu orrible et pervers,
Cocodrilles, dragons et guievres,
Ours et lyons qui ont les fièvres,
Unicomes, olphans, panthères
Et de plus de dix mille paires.
Je croy, de telles bestes fieres
De toutes estranges manières.
Si m’eussent moult tost devouree.
Se je fusse entre eulx demouree.

— Christine de Pizan, Le chemin de longues estude, 1402.

Dès qu’il fut remonté sur son cheval, il vit un autre animal de la taille d’un bon canasson commun qui avait une tête de bouc, une barbiche comme un bouc, des pattes et des pieds comme un cerf. Le poil de la queue ressemblait à celui d’un cheval, et il avait sur la tête une corne longue de quatre bras. Cet animal ne les attaqua pas. Mesquin dit à son compagnon «c’est une licorne, c’est un signe que les autres bêtes sauvages ne sont pas loin». Il accéléra le pas et devint prudent. Peu après, ils furent attaqués par une lionne et quatre lions.

— Andrea da Barberino, Guerino il Meschino, 1410.

At every tour wer grete gunnys sette
For assaut and sodeyn aventurys;
And on tourettis wer reysed up figurys
Of wylde bestis, as beris and lyouns,
Of tigers, bores, of serpentys and dragouns
And hertis eke with her brode hornes,
Olyfauntes and large unicornes,
Buglis, bolys, and many grete grifoun,
Forged of brasse, of copur and latoun,
That cruelly by sygnes of her facys
Upon her foon made fel manacys.

— John Lydgate, Troy Book, circa 1420

Je trouvay en ceste ville de Père ung Neapolitain de la ville de Napples qu’on appeloit Piètre de Napples lequel estoit marié en la terre de Prestre Jehan […] Et me dist qu’il y a moult d’estranges bestes comme lyons, elephans, sçarates, licornes et goristes ainsi que ung homme sauvaige, excepté qu’ilz ont bien deux piez et demi de queue et est moittié blanc et moittié noir. Et si y a d’autres bestes moult merveilleuses.

Le voyage d’oultremer de Bertrandon de la Broquière, circa 1420

Noé prenait soin des animaux et leur apportait, en descendant par un escalier, la nourriture qui était entreposée au niveau supérieur.. Il marchait parmi les guêpes, les dragons, les licornes et les éléphants qui, grâce à Dieu, ne lui faisaient aucun mal et attendaient tranquillement que vienne leur tour de recevoir à manger. La volonté divine était qu’il y eut la paix entre les animaux : le lion n’attaquait pas la licorne, ni le dragon l’éléphant, ni le faucon la colombe.

— Alonso Tostado, Commentaria in Genesim, circa 1440

La licorne a la taille d’un petit cheval, le pelage comme celui du lion, une corne blanche et spiralée de quatre pieds sur la tête. Elle a la silhouette d’un cerf, une longue crinière de cheval et les pieds fendus d’une biche.

— Marco di Bartolomeo Rustici, Dimostrazione dell’andata del Santo Sepolcro, circa 1440.

Comment Alixandre desconfyt bestes qui avoient une corne agüe au fronc. Comment aprez il se combaty as dragons qui ont cornes de mouton.

Apres la revenue du roy Alixandre de la mer, et que il ot à ses barons assez dit des merveilles d’icelles, lui reffocilliez en touttes manieres de sante et de paix, il se departy de la devant ditte plache, et à tout son ost se mist au chemin , toudis sieuwant le rivaige de la Rouge Mer, et tant allèrent que il vinrent  en ung lieu moult sauvaige. Car il y habittoit une maniere de bestes sauvaiges, quy avoient chascune une corne ou froncq corne espees, et si trenchans estoit come d’une soxoire, c’est à dire ayans dens. Lesquelles bestes firent moult de damaige en l’ost du roy; car tantos que ces bestes ychy virent l’ost aprochier, comme rabiches, leur coururent sus et tellement, que ainchoix que ly chevalier de l’ost se fuissent rassamblez, il y ot une tres dure occision. Et dist notre histore que cez bestes devant dictes perchoient de leurs cornes les escus et les armes des Gregoix, de part en part. Car ces bestes en venoient courant ahurt contre les Gregoix, comme feroient moutons, tellement que d’une empainte il ruoyent II, III ou IV hommes d’armes par terre. Mais tantos que ly archiers comenchierent , au comandement Alixandre, à tirer sus ces bestes, elles se comenchierent à desconffir et tellement que enfin elles furent touttes desconfittes, et que il y en demoura en la plache de mortes VIII mille, IV cens et L. Tantos apres laquelle desconfiture, le roy se party d’illeuc, et touttes manieres de gens ossi.
Si chevauchierent tant que il vinrent en ung lieu moult desert, ouquel lieu crissoit merveilleusement grant foizon de poivre , et là habitoient serpens ou dragons de merveilleuse grandeur, qui avaient cornes ou froncq comme cornes de mouton…

Roman d’Alexandre, circa 1450, cité in Jules Berger de Xivrey, Traditions tératologiques, 1836.

Il y avait [au dîner du roi] un moult riche dressoir fait à plusieurs degrés montants dont les estorements étaient beaux et de merveilleux prix. Et pense que ce fut la vaisselle que le duc de Bourgogne avait présenté et donné à son sacre à Reims, hormis trois licornes qui étaient là mises, que le duc avait prêtées et dont la moindre avait cinq pieds de haut.

— George Chastelain, Chroniques des duc de Bourgogne, 1460-1469

La licorne, une des plus cruelles bêtes qui soient, a entre les yeux une corne terriblement acérée à laquelle aucune armure ne peut résister. A cause de sa férocité, cet animal ne peut être capturé que par ruse. Une pure vierge l’approche et, attiré par l’odeur de la virginité, il se couche à ses pieds et est tué par le chasseur… La licorne symbolise les hommes violents et cruels auxquels rien ne peut résister, mais qui peuvent être vaincus et convertis par le pouvoir de Dieu… Ce fut ce qui arriva à Saul, et depuis à de nombreux autres.

— Bestiaire toscan, 1468.

Tu poi pel prato scalzo ir senza rischio
Di far crucciar calcando il frigido angue.
E serpenti non han veneno, o fischio,
Onde tal volta il cor si fugge il sangue.
Securo è mirar fiso il basalischio,
Ne per guardo mortal tristo alcun langue :
Ne gli animali al fonte hun patienza ,
Che lo Alicorno facci la credenza.

— Lorenzo de Medici, Poesie Vulgari, 1544 (circa 1470)

Un jour, un léopard s’attaqua à un dragon, et ne put le vaincre. Il alla alors voir la licorne et humblement lui dit : “ Tu es noble, vertueuse et fière combattante, je te supplie de me protéger de la folie du dragon”. La licorne, flattée, répondit : “ tu as raison, je suis la meilleure combattante et je vais te protéger. Ne crains rien, car lorsque le dragon ouvrira grand sa gueule, je percerai sa gorge de ma corne. ” Lorsque les deux animaux eurent trouvé l’antre du dragon, le léopard l’attaque, tout confiant dans l’aide de la licorne. Le dragon se défendit, crachant du feu et des flammes. Quand il ouvrit sa gueule, la licorne chargea aussi rapidement que possible, tentant de lui transpercer la gorge. Le dragon bougea la tête, et la licorne planta de toute force sa corne dans le sol et ne put l’en retirer. Tandis que la licorne rendait son dernier souffle, le dragon lui dit “ celui qui combat pour le compte d’un autre ne cherche qu’à mourir. Il est stupide d’être sûr de soi au point de se battre pour ce qui ne vous concerne pas ”.

— Nicolaus Pergaminus, Dialogus Creaturarum moralisatus,1480.

Rhinoceros ego sum vicini fontis at undas
Accelerans quamvis unda venena tegat
Cetera me sequitur animalis turba priorem
Ut videant sortis fata futura mee.

— Poème anonyme, fin du XVe siècle (Bibliothèque du Vatican, ms Rossi 1006)

La viz venir une lictiere
De deux licornes soustenue,
Dont l’une fut Bonté Entière;
L’autre si fut Doulce Manière,

La plus qui fust oncques cougneue.
Toute d’or se monstroit a veue
La lictiere et le parement,
Qui cousta mervilleusement.

Les deux licornes par le frain
Quatre grans princes adestroient :
Fleur de Jours fut le souverain
Et Bon Renon Qui N’est Pas Vain —

Ces deux la premiere menoient.
Les autres deux qui la suyvoient,
L’un fut Noble Cuer Sans Envie
Et Desdaing Contre Vilennye.

— Olivier de la Marche, Le chevalier délibéré, 1483.

Vingt jours après avoir quitté Jérusalem, nous entrâmes dans une montagne déserte dont la végétation se bornait seulement à quelques buissons épineux, les pèlerins en cueillirent quelques branches parce que, disait-on, la couronne du Christ fut tressée de ces épines. Il était à peu près midi quand nous vîmes dans le désert un étrange animal. Nous pensâmes d’abord à un chameau, mais notre guide nous assura qu’il s’agissait d’une Licorne, ou rhinocéros des sables. Il nous montra sa corne unique et longue de quatre pieds, si pointue et si dure qu’il n’est rien qui par elle ne soit percé, et par conséquent la plus grande prudence doit accompagner nos faits et gestes si nous ne voulons pas, par elle, être tous décousus.

— Bernard von Breydenbach, Le Saint Voyage et pèlerinage de la Cité Sainte de Jérusalem, Paris, 1489

item, sachez que en nostre terre sont les lycornes qui ont en leur fronc une corne tant seulement et y a de troys manières, de vers, de noirs et aussi de blans, et occisent le lyon aucunes foys. Mais le lyon les occit moult subtilement, car quant la lycorne est lassée elle se mect de costé ung arbre, et le lyon va entour et la Iycorne le cuyde fraper de sa corne et elle frappe l’arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut oster , a donc le lyon la tue.

— Prestre Jehan à l’empereur de Rome et au roy de France,
s.l.n.d

A ung autre cousté dudict temple a ung clos auquel y a dedans deux unicornes vivans, et on les monstre pour une bien grande chose, ainsi qu’il est vray. Je vous diray comment ilz sont faictz. Le plus grand est faict ainsi que ung poulain d’ung an et a une corne d’environ quatre paulmes de long et est de couleur ainsi que ung bay brun, et a la teste ainsi que ung cerf et n’a pas long col et a creyns clers et cours et pendans d’ung cousté et a la jambe subtille et seiche comme un chevreul. Il a le pied un petit fendu devant l’ongle et ainsi que d’une chievre et a quelque peu de poils aux jambes derriere. Et certainement, il monstre d’estre une tresfiere et discrete beste. Et furent lesdictes bestes presentées au Souldan de la Mecque pour la plus belle chose qui soit aujourd’huy au monde et pour une riche tresor. Lesquelz furent envoyez par un roy d’Ethiopie, c’est à dire par ung roy More. Et ledict roy fesit ledict present pour prendre alliance audict Souldan de la Mecque.

— Les voyages de Ludovico di Vartema ou le Viateur, en la plus grande partie d’Orient, 1888 (1511)

Ce chariot était tiré par des licornes ressemblant à des cerfs par la tête. Leurs colliers étaient de passements de fils d’argent et de soie jaune, ensemble les traits attachés à boucles d’or, avec les autres harnais et garnitures nécessaires. Chaque licorne portait une nymphe vêtue de toile bleue, tissue à fleurs et à feuillages.

— Francesco Colonna, Hypnerotomachi Poliphili, 1497, trad. Jean Martin, 1546

Six licornes blanches, consacrées à Diane, ayant la vigueur du cheval et la vitesse du cerf, la tête armée comme lui d’une lance acérée, plus redoutable encore que ses bois à triple étage , traînaient ce char avec des traits d’argent et de soie; des nymphes musiciennes montaient ces animaux légers, et les conduisaient au son de leurs instruments. Sur le char était la statue de Danaé recevant la pluie d’or dans un pan de sa tunique : une foule innombrable de courtisanes vouées de cœur à ce Jupiter pluvieux la suivaient et chantaient Utinam!

— Francesco Colonna, , Hypnerotomachi Poliphili, 1497, trad. Jacques Legrand, 1804

Ce fut vous, Pasteurs, qu’eut sous les yeux l’Évangéliste, quand avec les rois il vit forniquer celle qui est assise sur les eaux, celle qui naquit avec les sept têtes et eut les dix cornes pour signe, tant que la vertu plut à son époux.

— Dante, La divine comédie, L’enfer

Le roi entra le lendemain en la cité de Florence, et lui avait ledit Pierre fait bailler sa maison, et déjà était là le seigneur de Ballassat pour faire ledit logis; lequel quand il sut la fuite dudit Pierre de Médicis, se prit à piller tout ce qu’il trouva en ladite maison, disant que leur banque à Lyon lui devait grande somme d’argent; et entre autres choses il prit une licorne entière (qui valait six ou sept mille ducats), et deux grandes pièces d’une autre, et plusieurs autres biens.

— Mémoires de Philippe de Comines

Le unicorne est en rigeur si poissant, 
Que on ne le scet par art de veneur prendre, 
Et par sa corne est venin banissant 
Du lieu ou touche et qui le peult comprendre.
Pour ce à la fin de l’unicorne avoir 
Hors la forest lescript faict assavoir 
Que on lui presente et face attention 
D’une pucelle en pure intention, 
Car sa rigeur lors mue en doulceur belle,
Que on presente pour sa détention 
A lunicorne agréable pucelle. 

— Firmin Pingré, Chant royal, 1497

Au premier mets toute la vaisselle fut de fin or, comme la table  de la Royne: & fusmes servis d’une confiture cordialle, faicte de razure de  Licorne , des deux sandaux, avec perles cuites & esteinctes en eau de vie jusques à resolution, manne, pignons, musq, & or moulu en eau rose, precieusement composez & assemblez en masse, avec succre & amydon, & nous en fut donné à chacun deux morceaux sans boire: qui est un manger pour preserver de toute poison, delivrer de fievre, ou humeur melancholique, & conserver la santé & jeunesse.

—Francesco Colonna, Le Songe de Poliphile, 1499

Le sommelier porte en ses bras la nef d’argent, ensemble le bâton d’argent et la licorne dont on fait la preuve en la viande du prince. Et doit le valet servant prendre la petite nef, où est la licorne, et la porter au sommelier qui est au buffet, et le sommelier doit mettre de l’eau fraîche sur la licorne et en la petite nef et doit bailler l’essai au sommelier, vidant de la petite nef en une tasse, et la doit apporter en sa place et faire son essai devant le prince, vidant l’eau de sa nef en sa main.

Mémoires de Messire Olivier de la Marche, Maître d’hôtel de Charles le Témérairre.

Ledict comte estoit monté et armé comme en tel cas il apartient : et estoit son destrier couvert d’un demy satin verd, selon mon souvenir : et sçay bien que par-dessus la couverte avoit cinq licornes richement brodées.
[…]
Apres luy venoyent quatre chevaux couverts, de velours noir chargé d’orfaverie dorée et blanche, moult-richement, et avoyent lesdicts chevaux chanfrains d’argent, dont issoit une longue corne tenant au front, à manière de licorne ; et furent icelles tortivees d’or et d’argent.

Mémoires de Messire Olivier de la Marche, Maître d’hôtel de Charles le Témérairre.

Il naît dans cette région [en Inde] un animal à tête de porc et corps de bœuf, qui porte au front une corne unique d’un coude de longueur. Il a la couleur et la taille de l’éléphant, avec lequel il est en guerre perpétuelle. Sa corne combat le venin.

— Æneas Sylvius Piccolomini (futur pape Pie II), Cosmographia, 1503.

All present wer in twynkling of ane e,
Baith beist and bird and flour, befoir the quene.
And first the lyone, gretast of degré,
Was callid thair, and he most fair to sene,
With a full hardy contenance and kene,
Befoir Dame Natur come and did inclyne,
With visage bawld and curage leonyne.[…]

This lady liftit up his cluvis cleir,
And leit him listly lene upone hir kne;
And crownit him with dyademe full deir,
Of radyous stonis most ryall for to se,
Saying, “The king of beistis mak I thee,
And the chief protector in the woddis and schawis.
Onto thi leigis go furth, and keip the lawis.

Exerce justice with mercy and conscience,
And lat no small beist suffir skaith na skornis
Of greit beistis that bene of moir piscence.
Do law elyk to aipis and unicornis,
And lat no bowgle with his busteous hornis
The meik pluch ox oppres for all his pryd,
Bot in the yok go peciable him besyd.”

— William Dunbar, The Thrissils and the Rois, 1503

Ine thee hys God bycome a chyld,
Ine thee hys wreche bycome myld;
That unicorn that was so wyld
Aleyd hys of a cheaste:
Thou hast ytamed and istyld
Wyth melke of thy breste.

— Poème anglais du XVe siècle, cité in Karen Saupe, Middle English Marian Lyrics, 1997

Lucifer, je dois déclarer, 
Et tu devras bien m’approuver, 
Qu’aux femmes de bien je ne touche. 
Et sur elles n’ouvre la bouche, 
Je regarde une savetière 
Porter ung estât maintenant 
Aussy pompeux et advenant, 
Qu’une bien notable bourgeoise. 
Au fort je n’y mets point de noise; 
Peu m’importe qu’il en soit ainsy. 
Une simple bourgeoise aussy 
Est atournée, au temps quy court, 
Selon la mode de la court, 
Comme une grande damoiselle, 
Et veult estre semblable à elle. 
Une damoiselle à son tour, 
Comme l’on en voit chaque jour, 
A trois psaumes et trois leçons, 
Est mise en si belles façons, 
Qu’il semble, à voir tant de richesse, 
Qu’elle soit comtesse ou duchesse. 
C’est ung petit monté trop hault, 
Quoi que pour moy c’est ce qu’il fault. 
Elles semblent, bien à mon gré, 
Excéder fort en leur degré. 
Chascune, à sa guise nouvelle, 
De jour en jour se renouvelle. 
Bref elles font rage de bruire ; 
Aussy les sçais-je bien instruire. 
Jadis je les vis bien tournées, 
J’entends moy si bien encornées, 
Qu’elles surmontoient les licornes. 
Elles portoient deux grandes cornes, 
Et les licornes n’en ont qu’une. 
Je ne sçus trouver cause aulcune 
Quy les rendoit aussy cornues, 
Sinon qu’estant bien de corps nues, 
Elles sembloient pour toutes sommes 
Vouloir toutes heurter aux hommes ! 
Il n’estoit si pauvre tripière. 
Au temps que je dis, ni fripière 
De quelque pauvre lieu venue, 
Quy ne voulust estre cornue. 
C’estoit comme de grandes chèvres 
Assez pour te donner les fièvres. 
Alors tout le monde en parla, 
Et le frère Roux en prescha. 

Eloy d’Amerval, Le livre de la grande deablerie, 1508

Auprez d’icelluy monastère, jouxte l’église Saincte Croix, estoit eslevee une petite establye bien proprement accoustree, et en icelle estoit une motte de terre, sur laquelle estoyt ung escu my party de France et de Bretaigne soubz une couronne ; de costé d’icelluy escu ung cerf, d’aultre costé une lycorne, bien faicts a merveilles, et lesquelles bestes soustenoyent ledict escu en mouvant leurs testes et les inclynant vers le Roy. En icelle establye estoyt escript ce que s’ensuyt :
Quand la Lycorne et le grand Cerf
L’armarye tiennent ensemble,
Il n’est ennemy qui ne tremble
Et qu’ilz ne rendent a eux serf.

L’entrée du roi Louis XII et de la reine à Rouen, 1508

Le grand veneur qui tout mal nous pourchasse,
Portant epieux agus et affilés,
Tant pourchassa par sa mortelle chasse, .
Qu’il print un cerf en ses lacz et filets
Lesquels avoit par grand despit fillés
Pour le surprendre au beau parc d’innocence.
Lors la licorne en forme et belle essence
Saillant en l’air comme royne des bestes,
Sans craindre envieux et canin,
Monstrer se vint au veneur à sept testes
Pure licorne expellant tout venin.
[…]
Veneur maudit, retourne à tes tempestes,
Va te plonger au gouffre sulphurin,
Puisque n’as prins, par tes cors et trompestes,
Pure licorne expellant tout venin.

— Palinod (poème marial) de Dom Nicolle Lescarre, circa 1520

Et lors celle qui au monde est la seule gloire et louenge du sexe féminin avecques ung lent et modeste pas non autrement ses compaîgnes precedoit que faict la licorne entre les autres animaulx. Son habit avoit purpurin, les cheveulx feuilluz et longz et ung peu entortillez et respanduz sur son divin collet avec une couronne de plusieurs fleurs qui son sacré chief couvroit, laquelle en passant donnoit une odeur et fragrance arabicque qui a ung mort auroit la vie restituée.

— François Dassy, Dialogue très élégant intitulé le Péregrin, 1529.

Le Christ est comparable à une licorne, dont on prétend qu’elle ne peut être capturée vivante. On dit qu’on peut la poursuivre à en perdre haleine; elle peut être touchée, blessée et même tuée, mais on ne peut s’en emparer vivante.

— Martin Luther, Sermon sur les brebis perdues, 25 août 1532.

Et un peu après marchoyent quatre bacines ou trompettes devant un chariot triomphant sur lequel estoit le dieu Mars, armé de toutes pièces, assis en une chaire triomphale battue en or et en azur : ledit chariot enrichi d’or et d’argent, autour duquel estoyent pourtraites choses servantes aux armes, comme instrumens de guerre, conduit par six hommes sylvestres. Devant lequel estoyent les neuf preux magnifiquement en ordre, vestus de draps de soye de diverses couleurs, enrichis de broderies ; trois vestus à la judaïque : c’est à savoir, Josué, David et Judas Machabeus, montez sur un éléphant, un chameau et un cerf; Hector, Alexandre et Jules César à la turque, montez sur une licorne, un griffon et un dromadaire, lesquelles bestes estoyent encaparençonnées de draps de soye à broderie, si bien pourtraites sur le vif, et ayant tels mouvemens qu’il sembloyt estre naturelles ; et Artur, Charlemagne et Godefroi de Bouillon, vestus à la françoise, montez sur coursiers faisant pennades et sauts si à propos qu’il n’est possible de mieux faire.

— Charles de Bourgueville de Bras, Entrée triomphante du roi François Ier faite en la ville et université de Caen, en l’an mil cinq cent trente deux, avec l’ordre très exquis en icelui tenu, 1863.

En faisants jecter leurs chevaulx sur la greve, monterent dessus, prenant leur chemin le long d’une sente, où ilz n’eurent longuement cheminé qu’ilz entr’ouyrent une voix piteuse dans la montaigne, vers laquelle ilz coururent à bride abbatue, et arrivants au hault veirent un saulvaige monté sur une Licorne, tenant par les cheveulx un damoysel, lequel appercevant les chevaliers leur escria : « Helas seigneurs, pour Dieu delivrez-moy de cestuy, qui me tourmente avecq’ tant de misere. » […] Mais le saulvaige s’enfouyt sur la Licorne, entrainant le damoysel quant et luy, dont les cinq chevaliers esmeuz à pitié, le suyvirent à course de cheval jusques hors du boys, qu’ilz entrerent à une grande plaine, au meilleu de laquelle estoit un lac, où s’abismerent le saulvaige, la Licorne et le damoysel. Et à l’instant veirent venir à eulx six aultres Geants armez de toutes pieces, et montez sur de grandz chevaulx : lesquelz leur escrierent à haulte voix : « Chevaliers trop temeraires, qui vous meut d’ainsi suyvre nostre saulvaige ? Par Dieu vous mourrez tous presentement. » A ce cry Lisuart et ses compaignons baisserent la veue de leurs armetz, et couchants leurs boys, coururent sus aux Geants.

Le sixiesme livre d’Amadis de Gaule, mis en françois par le Seigneur des Essars, Nicolas de Herberay, 1545

Tournant à la Cattigaire qui est appellée Cattay je dictz que en elle se nourrissent les licornes, car j’en ay veu l’expérience.

— Jean Alfonse de Saintonge, La cosmographie avec l’espère et régime du soleil et du Nord, 1545.

Et icy descend une bonne rivière, laquelle descend de l’Estiope, et en ceste rivière se trouve de l’or fin, et icy le faisoit amasser la royne de Saba. En ceste terre d’Estiope y a forces elléfans et robincérons qui est une manière de licornes, et est 
quasi formée comme une musle. Et y a forces chameaux et beaucoup d’aultres bestes de diverses manières.

— Jean Alfonse de Saintonge, La cosmographie avec l’espère et régime du soleil et du Nord, 1545.

Monsieur mon allyé,
madame Duperon m’a escript comme madame estoit malade de la rougeolle, & vous advise que le Roy a esté bien esbay que ne l’en avez adverty, mais lu yay dit qu’il failloit que vos lectres eussent été perdues, parquoy ferez bien de faire vos excuses le myeulx que pourrez, & d’envoyer quérir monsieur Fernel & autres médecins de Paris pour donner ordre qu’il n’en puisse venir inconvéniant. Je vous envoye de la licorne pour luy en faire user ainsy qu’il sera ordonné. Vous nous manderez des nouvelles le plus tost que vous pourrez. En attendant me recommanderay à vostre bonne grâce, priant Dieu, monsieur mon allyé, vous donner ce que vous désirez.
Vostre obéyssante bone alyé
                        Dianne de Poytiers,

Lettre à Jean de Humières, gouverneur des enfants de France, 1547

Je vous envoie pareillement troys jeunes Unicornes plus domesticques et apprivoisées, que ne seroient petitz chattons. J’ay conféré avecques l’escuyer, et dict la manière de les traiter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prenent es arbres fruictiers, ou en ratelliers idoines, ou en main leur offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelle : brief toutes espèces de fruictz et de legumaiges. Je m’esbahis comment nos escrivains antiques les trouvent tant farouches, feroces, et dangereuses, et oncques vives n’avoir esté veues. Si bon vous semble ferez épreuve du contraire : et trouverez qu’en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense.

— Rabelais, Le Quart livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, ch.XXIX, 1548

il marchoit an milieu de ce désers aride & glacé, lorsqu’une troupe d’animaux entre lesquels il remarqua des loups, des ours & des licornes, vint lui barrer le passage, faisant les plus grands efforts pour se jeter fur lui & le dévorer. Il les écarta avec sa lance & en fit un carnage si effroyable que la blancheur de la neige disparut et prit la couleur du sang.

— Le premier livre de l’ancienne chronique de Gérard d’Euphrate, duc de Bourgogne, 1549

Gérard se mit donc en route, couvert d’armes noires; l’écu était chargé d’un cœur enflammé, et ayant pour devise Au delà du tombeau. Il traversa une forêt et se trouva au bord d’un torrent impétueux, sur lequel on avait jeté un pont étroit. Un géant se présente pour en défendre le passage ; Gérard s’élance sur lui, et du premier coup de lance le précipite dans les eaux. Il passe le pont, mais aussitôt il est obligé de livrer un nouveau combat à un chevalier monté sur un char traîné par deux licornes. Ces dangereux animaux portaient chacun au milieu du front une corne longue de six pieds, dont ils se servaient comme d’une lance pour empêcher qu’on n’approchât de leur maître, qui au moyen de cette défense restait hors de portée des armes de son adversaire, tandis que d’un long et terrible trident, il lui était possible de l’atteindre. Gérard lutta longtemps contre ce formidable ennemi, et ne put en venir à bout qu’en abattant avec sa bonne épée les deux défenses des licornes. Aussitôt, l’assaillant perdit courage et prit la fuite.

— Le premier livre de l’ancienne chronique de Gérard d’Euphrate, duc de Bourgogne, 1549

La licorne ha du lyon le courage,
Voix de toreau, corps & crins de cheval,
Teste de cerf, queue de porc sauvage
Pieds d’éléphant, prompte é légère à mal.
Jamais n’est prins tout vif cest animal.
Dessus son front une grand corne excelle,
Longue de deux coudées & icelle
Mortelle en coup et contraire au venin.
Si grand fierté se rend à la pucelle
Tant ha doulx trait visage féminin

— Barthélémy Aneau, Décades de la description, forme et vertu naturelle des animaulx, 1549.

Lors retournèrent les deux combattants aux deux bouts du camp, et voyant la Reine qu’il s’ébranlait pour commencer sa course, mais sa lance attachée à l’arrêt et prit son arc, duquel elle décocha le trait si rudement que l’écu en fut traversé, passant entre le corps et le bras de Lisvart, sans toutefois lui faire aucun déplaisir. Et quant chargeas, donnant des éperons à la licorne, qui semblait mieux voler que courre. Mais au joindre Lisvart haussa la lance, pour ne l’outrager, et elle le rencontra de telle raideur que lui fauchant écu et harnais, l’eut entamé jusque au cœur si la maille qu’il avait dessous n’y eut résisté, contre laquelle elle se brisa et vola en éclats, si mal à propos pour Lisvart qu’une partie de la corne de la licorne lui demeura rompue dedans le muscle de la cuisse gauche, dont il sentit très grand douleur. Et néanmoins se releva promptement et tira hors cette andouille, la jetant par la place.

Le huitiesme livre d’Amadis de Gaule mis en francoys par le seigneur des Essars Nicolas de Herberay, 1550

Or, en nous enquêtant amplement de la source du Nil, trouvions qu’il y a au Royaume Gogian, qui s’étend depuis celui de Sceva vers le pôle antarctique, un immensurable monceau de très hautes montagnes, beaucoup plus élevées que Caucase et Atlas, et que ces nôtres Alpes d’Europe. Leurs coupeaux, environnés de neiges perpétuelles et tous raides de gelées, semblent se mêler avec les nues et soutenir le ciel. De tant excessivement grands et gros rochers est manifeste que les places du milieu et les bases sont revêtues de très épaisses forêts d’arbres fort longs et hauts. Lesquelles places, inaccessibles aux hommes, sont tanières de bêtes sauvages et bellues de toutes sortes. Car elles sont couvertes de lions à grands crins, de panthères, de tigres, d’ours et de sangliers. Mais les troupeaux d’éléphants vagabondent aux champs, qui sont au bas du pied des montagnes. Aussi assurent les habitants du royaume Gogian qu’en ces vallées s’engendrent des dragons avec des ailes lesquels, ayant pieds semblables à ceux des oies, marchent sur terre petit à petit, et qu’illec se trouve le camélopardal, que ceux de notre quartier nomment Girafe, autrefois vu à Florence, présent fait par le Grand Soudan à Laurent de Médicis auquel il l’envoya. Autant en affirment-ils de la licorne. Laquelle, étant de la forme d’un poulain de couleur cendrée, de col à crins et de barbe de bouc, est armée sur le devant de son front d’une corne de deux coudées, laquelle corne, polie et blanche comme ivoire mais bigarrée de pâles couleurs, est estimée avoir merveilleuse puissance à diminuer et assoupir les venins et poisons. Au moins tiennent-ils pour certain que, l’ayant plongée et toyrnoyée dedans l’eau ou auront bu premièrement quelques bêtes venimeuses, l’abreuvoir est purgé en sorte qu’elle peut boire sainement. Bien disetn-ils qu’elle ne peut être arrachée à son animant durant sa vie, parce qu’il ne peut être surpris par nuls aguets. Toutefois, que l’on la trouve bien aux déserts, lui étant tombée de soi-même comme nous voyons advenir aux cerfs qui, par les imperfections de vieillesse, laissent leurs vieilles ramures aux veneurs, se renouvelant leur nature.
[…]De ces tant âpres et immesurables rochers, qui sont nommés Monts de la Lune par les chorographes, sortent efforcément, par fréquente et abondante source, les fontaines du Nil, en lieu fort caché qui se nomme Beth, c’est-à-dire désert en langue Abyssine.

Histoires de Paolo Iovio, Comois, Évêque de Nocera, sur les choses faites et advenues de son temps en toutes les parties du monde, 1552.

C’est une bête félonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu’elle a la tête comme un cerf, les pieds comme un éléphant, la queue comme un sanglier, et au front une corne aiguë, noire et longue de six ou sept pieds. Laquelle ordinairement lui pend en bas comme la crête d’un coq d’Inde. Quand elle veut combattre ou autrement s’en aider, elle la lève raide et droite.
Une d’icelles je vis, accompagnée de divers animaux sauvages, avec sa corne émonder une fontaine. Là me dit Panurge que son courtaut ressemblait à cette unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu et propriété. Car ainsi comme elle purifiait l’eau des mares et fontaines d’ordure ou venin aucun qui y était, et ces animaux divers, en sûreté, venaient boire après elle, ainsi sûrement on pouvait après lui farfouiller sans danger de chancre, vérole, pisse-chaude, poulains grenés et tels autres menus suffraiges, car si aucun mal était au trou méphitique, il émondait tout avec sa corne nerveuse. – Quand, dit frère Jean, vous serez marié, nous ferons l’essai sur votre femme

— Rabelais, Le Cinquième livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, 1552

Lorsqu’on verra les deux licornes
L’une baissant, l’autre abaissant,
Monde au milieu, pilier aux bornes,
S’enfuira le neveu riant.

Les Prophéties de M. Michel Nostradamus,1555

Si fut Ethiopie premièrement ainsi appellée pour la couleur du peuple que le Soleil qui est pres d’eulx ard & brusle par sa chaleur, & les fait devenir noirs, comme dit Ysidore au quinziefme liure. En ethiopi est toujours la chaleur tresardante, & vers Midy plaine de montaignes, & au meilleu est sablonneuse, & vers Orient elle est deserte. Ethiopie est assise entre la fin du mont d’Athlas jufques en egvpte, & est close par devers Midy d’une riviere qui à nom Ostie, & par devers Septentrion d’un autre fleuve, qui est appellé le Nil.En ethiopie a moult de gens merveilIeux, laidz, horribles & contrefaitz & si y a moult de bestes sauvages & serpens. La sont trouvées les Licornes & les Camelons & les grands Dragons, efquelz on prent en leur cerveau les pierres precieuses, comme Topaces, Iacintes,& Crisopaces & moult d’autres. En ce pais croist la Canelle & moult d’autres espicces.

Le grand propriétaire de toutes choses, 1556

(Bartolomeo D’Alviano) fit faire pour devise en son estandard l’animal qu’on appelle la Licorne; la propriété est contraire a tout venin: figurant une fontaine environnée d’aspicz, bottes, et autres serpens, qui Ia fussent venus pour boire: et la Licorne avant qu’y boire plongeast sa corne dedans pour la purger du venin, en la meslant comme porte sa nature. Y avoit un mot au col VENENA PELLO. Ledit estandard se perdit en la journée de Vincennes après I’avoir une espace defendu contre la furie des ennemies.

— Paolo Giovio, Dialogue des devises d’armes et d’amours, Lyon, 1561.

Et le dix-septième jour de  février, étant au dit lieu-dit de Issebe, tomba  for malade, mêmement après souper, que la douleur de l’estomac lui augmenta bien fort. & lors aucuns lui firent prendre de la corne de licorne en du vin, puis fut porte dormir en un poêle  à la mode d’Allemagne, mais augmentant la véhémence de la maladie, s’éveilla environ la minuit, se plaignant bien fort, &  travaillant à la mort toute celle nuit, mourut lendemain qui fut le dix-huitième de février. Voilà comme mourut Martin Luther qui est l’architecte de tous les troubles qui sont aujourd’hui en la Chretienté.

Guillaume Paradin, Chronique de Savoye,1561

La voix du Seigneur abbat
Les grans cèdres tout à plat
Brise les plus hauts montez
Au mont du Liban plantez.
Les faisant sauter en sorte
Eux & Liban qui les porte,
Comme fautent aux bofcages
Faons de Licornes sauvages.

Les psaumes de David, mis en rime françoise par Clément Marot & Théodore de Bèze, 1561.

Au reste les aucteurs escrivent tant de choses incertaines du Monocerot, que par là il est aisé à juger qu’ils n’en ont jamais vu. Je raconteray en cest endroit ce que i’en ay appris par personnes dignes de foy. Ils disent qu’entre le promontoire de bonne Espérance & celuy que vulgairement on appelle des Courantes, ils ont vu une certaine espèce d’animal terrestre, encores qu’il se plait aussi fort en la mer, lequel avoit la tête & le crin d’un cheval (toutes-fois que ce n’estoit pas vn cheval marin ayant une corne de deux empans de long, mobile & laquelle tournoit tantost à dextre, tantost à senestre, tantost la haussant , tantost la baissant. Que cest animal combat furieusement contre l’Elephant , & que sa corne est fort prisée contre les venins. Dont ils avoyent fait l’essay, ayant donné à boire de poison à deux chiens, l’un desquels, à qui on avoit fait boire double quantité dudit venin, ayant avalé de la poudre de ladite corne avec de leau, soudain avoit esté guery, & l’autre auquel on n’avoit donné que bien peu de ladicte poison fans luy faire prendre de la corne susdite , eftoit tombé roide mort tout incontinent.

— Garcias ab Horto, Histoire des drogues, espiceries et de certains médicamens simples qui naissent ès Indes et en l’Amérique, 1563

We sailed to the islands of Portum Sanctum, and then to Madeira, in which were sundry countries and islands, as Eractelenty, Magnefortis, Grancanary, Teneriffe, Palme Ferro, etc. And our captain went with his soldiers to land. And at our first coming near unto a river in one of these islands, as we refreshed ourselves among the date trees, in the land of the palms, by the sweet wells, we did, to the great fear of us all, see a great battle between the dragon and the unicorn; and, as God would, the unicorn thrust the dragon to the heart; and, again, the dragon with his tail stung the unicorn to death. Here is a piece of his horn; the blood of dragons is rich; that battle was worth two hundred marks to our captain. Then we traveled further intoTeneriffe, into an exceeding high mountain, above the middle region, whereaswe had great plenty of alum.

— William Bullein, Travelers Tales, A Dialogue Against the Pestilence, 1564

Dans tous les domaines où témoignages et raisonnements laissent subsister le doute, il convient, avant d’aller plus loin, de se demander si la chose en question existe réellement ou non.

— L‘Alicorno. Discorso dell’eccellente medico, et filosofo m. Andrea Bacci; nel quale si tratta della natura dell’Alicorno, and delle sue virtù eccellentissime, 1566

Du Léonin gosier encouragé
Delivre moy : respons à l’affligé,
Qui est par grans Licornes assiegé
Des cornes d’elles.

— Clément Marot, Les Pseaumes mis en rime françoise, 1568

Le cardinal Salviati, qui me détestait si cordialement, comme on l’a vu, avait été nommé légat de Parme. Dans  cette ville on arrêta un orfèvre milanais, appelé Tobbia, que l’on condamna à la corde et au feu, pour crime de fausse monnaie. Le légat, ayant entendu parler de ce Tobbia comme d’un artiste du plus grand talent, ordonna de suspendre l’exécution et écrivit ensuite au pape qu’il avait entre les mains le plus grand orfèvre du monde. Il ajouta que cet homme avait été condamné à être pendu et brûlé, mais que c’était un pauvre diable d’une telle simplicité, qu’il assurait avoir consulté son confesseur, qui, à l’en croire, lui aurait donné permission de fabriquer de la fausse monnaie. “ Si vous faites venir ce grand artiste à Rome, continuait le légat, vous rabattrez l’orgueil de votre Benvenuto, et je suis très certain que les ouvrages de ce Tobbia vous plairont infiniment plus ”. Le pape répondit donc qu’on eût à l’envoyer de suite à Rome.
Quand ce Tobbia fut arrivé, Sa Sainteté nous appela tous les deux et nous commanda un dessin pour une corne de licorne, la plus belle qu’on eût jamais vue : on l’avait payée dix-sept mille ducats di Camera. Le pape, qui la destinait au roi François Ier, voulut d’abord qu’on la montât richement en or, d’après l’un des dessins qu’il nous avait demandés. Dès qu’ils furent achevés, chacun de nous apporta le sien au pape. Celui de Tobbia représentait un candélabre, auquel cette belle corne se serait adaptée comme une bougie. Le pied du candélabre était formé de quatre petites têtes de licorne de la composition la plus simple, de sorte que je ne pus m’empêcher de rire sous cape. Le pape s’en aperçut, et me dit : “ Montre-moi ton dessin ”. C’était une seule tête de licorne d’une beauté sans égale, car elle tenait à la fois de la tête du cheval et de celle du cerf, et je l’avais enrichie d’ornements d’une telle élégance, qu’à la première vue tout le monde m’adjugea la palme. Malheureusement, ce concours avait lieu devant des Milanais de haute importance, lesquels dirent au pape : “ Très saint Père, vous envoyez en France un splendide présent : sachez que les Français sont des hommes grossiers, incapables de comprendre le mérite du travail de Benvenuto. Ils aimeront bien mieux cette espèce de fiole, qui sera exécutée plus promptement. Benvenuto achèvera votre calice; vous aurez ainsi deux morceaux terminés en même temps, et ce pauvre diable, que vous avez fait venir, ne restera pas sans ouvrage”. Le pape, qui désirait avoir son calice, suivit volontiers le conseil de ces Milanais. Le lendemain, il commanda donc à Tobbia la garniture de la corne, et il m’envoya dire par le maître de sa garde-robe que je devais m’occuper de terminer le calice. Je répondis : “ C’est mon plus vif désir, et j’aurais déjà facilement fini ce bel ouvrage, s’il n’eût point été en or ; mais, puisqu’il est en or, il faut que Sa Sainteté me donne de ce métal, si elle veut que je puisse le mener à fin. — Ah çà, me répliqua ce rustre de courtisan, ne va pas demander de l’or au pape, sinon tu le mettras dans une telle colère, que malheur ! malheur à toi ! — Messer, lui repartis-je, vous et votre seigneurie, enseignez-moi donc un peu la manière de faire du pain sans farine; cet ouvrage se finira de même sans or.

— Mémoires de Benvenuto Cellini

Bien pis fi un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante cinq mille en or et argent, et pour les cinq restant, il prit une corne de licorne: grande risée pour ceux qui le sçurent. Comme, disoient-ils, s’il n’avoit assez de cornes chez soy, sans adjouster celle-là.

— Brantôme, Les Dames galantes, 1er discours.

Nos modernes docteurs font un grand cas de la corne d’une bête, nommée Monoceros, que nous appelons vulgairement licorne. Car, comme ils disent, elle garantit du venin, tant prise par le dedans que appliquée par le dehors. Ils ordonnent contrepoison contre la peste, voire désiacrée au corps de l’homme. Et pour bref parler, ils en font comme un alexitère et garantissement de tous maux. Toutefois étant studieux de si grandes propriétés, lesquelles ils attribuent à la dite licorne, l’ai bien voulu expérimenter en plus de dix, au temps de pestilence, mais n’en trouvait oncques effet louable, et plutôt me reposerai sur la corne de cerf, ou de chèvre, que sur celle de licorne, car elles ont une force commune d’absterger et mondifier. Tellement que par l’autorité des anciens elles sont adaptées à blanchir les dents, à resserrer les gencives flétries et molles. Davantage lesdites cornes brûlées et données à boire apportent merveilleux réconfort à ceux qui sont tourmentés de flux dysenterie et de cruente exécration.

— Christofle Landré, Œccoiatrie, 1573

The Floridians have pieces of unicornes hornes which they weare about their necks, whereof the Frenchmen obteined many pieces. Of those unicornes they have many; for that they doe affirme it to be a beast with one horne, which comming to the river to drinke, putteth the same into the water before he drinketh. Of this unicornes horne there are of our company, that having gotten the same of the Frenchmen, brought home thereof to shew. It is therefore to be presupposed that there are more commodities as well as that, which for want of time, and people sufficient to inhabit the same, can not yet come to light: but I trust God will reveale the same before it be long, to the great profit of them that shal take it in hand. Of beasts in this countrey besides deere, foxes, hares, polcats, conies, ownces, and leopards, I am not able certeinly to say: but it is thought that there are lions and tygres as well as unicornes; lions especially; if it be true that is sayd, of the enmity betweene them and the unicornes: for there is no beast but hath his enemy, as the cony the polcat, a sheepe the woolfe, the elephant the rinoceros; and so of other beasts the like: insomuch, that whereas the one is, the other can not be missing.

The voyage made by M. John Hawkins Esquire, 1574, cité in Hakluyt’s Voyages, extra series, 1904.

Vous oyez un qui a vu des licornes, vous lisez les bons, et anciens et modernes, auteurs qui la témoignent, vous oyez l’Écriture Sainte qui l’autorise, vous en avez les cornes et sentez l’expérience de la vertu que Dieu y a mise, et cependant un seul homme vous détournera seul avec ses folles persuasions de croire ce que vous voyez, et le tout contre la vérité même que vous touchez de vos mains.

— François de Belleforest, La cosmographie universelle de tout le monde, 1575.

Le madré léopard, le tigre au pied léger,
Écumant de fureur me viennent assiéger.
La licorne le suit, et le suivent encore
L’hyène sépulcral, le vite manticore.

— Guillaume de Salluste du Bartas, La Sepmaine, 1575.

Au-dessus de la chasse de saint Louis Roi de France est le crucifix d’or qui est une pièce belle et riche à merveille, et au-dessous dudit crucifix on voit un caveau ou Dagobert fit mettre les corps saints des martyrs, jusqu’à ce que l’abbé Suger les mit où ils sont à présent, et en un coin de ce caveau est cette licorne qu’on estime la plus belle pièce qui se voie guère en Europe, comme celle qui a six pieds et demi de longueur, et laquelle Thevet dit n’être point corne de licorne, mais plutôt une dent d’éléphant, à cause qu’il nie (contre l’opinion de tous, et sans raison de son côté qui vaille) qu’il y ait de telles bêtes au monde, comme s’il avait vu la centième partie de ce qui est contenu en l’univers, ou lu la millième des bons auteurs

— François de Belleforest, La cosmographie universelle de tout le monde, 1575.

First, it is doubtful whether those barbarous do know an Unicornes horne, yea, or no: and if it were one, yet it is not credible that the Sea could have driven it so farre, being of such nature that it will not swimme… There is a beast called Asinus Indicus (whose horn most like it was) which hath but one horn like an Unicorne in his forehead, whereof there is great plenty in all the north parts thereunto adjoyning, as in Lappia, Norvegia, Finnmarke. And as Albertus saieth, there is a fish which hath but one horne in his forehead like to an Unicorne, and therefore it seemeth very doubtful from whence it came and whether it were Unicorne’s horne, yea, or no.

— Humphrey Gilbert, 1576 (in Richard Hakluyt, Voyages in Search of the North-West Passage, 1886)

…homme sauvage
Vivoit des sangliers dont il faisait carnage,
Regnoit en ces desers, parfois allant monté
Sur un monstre léger, lequel avoit esté
Aveq une licorne, engendré par son pere :
De sorte que le frere estoit cheval du frere,
Frere au moins d’un costé, car sirene au deçeu
Par la seur de son père avec luy fut conçeu

— Jean de Boyssière, La Boyssière, 1579

…de la corne de licorne, il faut tascher d’avoir de la vraye.

— André Caille & Jacques Dubois,  La pharmacopée qui est la manière de bien choisir et préparer les simples, 1580

Soudain parait Armide avec sa suite. Elle s’avance sur un char magnifique, la robe relevée, un arc à la main. Le dépit même qui se mêle à la douceur naturelle de son beau visage ajoute à ses attraits. A son air fier et irrité, on voit qu’elle menace : et, tout en menaçant, elle séduit encore. Son char étincelle d’or et de rubis comme celui du dieu du jour. Pliées sous le joug, attelées deux à deux, quatre licornes obéissent au frein.

— Torquato Tasso (Le Tasse), Jérusalem délivréee, 1580. Traduction Alphonse de Lamartine.

Sire, nos Palatins ont sur noftre province,
Depuis le dur trespas de Vatran nostre Prince,
Un Chevalier esleu pour nous commander Roy
Qui n’a par tout le monde homme pareil a soy:
il nous est inconne, fors à son brand qui tranche
Et à son Escu peint d’une Licorne blanche.

— Robert Garnier, Bradamante, 1582

Paré croit fermement que cil qui fait traffique
De Licorne & Mumie, & tels autres fatras,
S’il sçavoit bien que c’est, il n’en feroit un pas,
Et se garderoit bien d’en remplir sa boutique.
Moins encor’ voudroit il, comme bon politique,
Abuser ses voisins, qui en font si grand cas,
Que si un leur amy tombe du haut en bas,
Soudain ils ont recours à la Mumie unique.
Et s’ils sentent en l’air quelque malignité,
La licorne est en bruit, nonobstant sa cherté:
Tant le peuple est aisé à tromper & séduire.
Voila pourquoi Paré met ce livre en avant,
Pour exciter quelqu’un, qui sera plus sçavant,
S’il en sçait plus ou mieux, à le vouloir escrire.

— Poème liminaire au Discours de la momie, de la licorne, des venins et de la peste d’Ambroise Paré, 1582

Le vrai alexitère de ces parfums envenimés est de ne les fleurer ni odorer, et fuir tels parfumeurs comme la peste, et les chasser du royaume de France, et les envoyer avec les Turcs et autres infidèles, ou aux déserts inaccessibles avec les licornes.

— Ambroise Paré, Le livre des venins, 1582

Aucuns sont d’opinion, que la corne que l’on montre pour corne de Licorne, est une dent de Rohart, qui est un poisson de mer. Autres disent que l’on ne peut jamais prendre vive la Licorne, d’autres disent en avoir vu une troupe comme l’on voit ici les moutons. Partant ces choses considérées, le lecteur en croira ce qu’il voudra. Et quant à moi, je crois que la Licorne n’a encore été découverte, ou pour le moins bien rarement, et que ce n’est qu’une imposture de vendre tant de corne de Licorne.

— Ambroise Paré, Discours de la licorne, 1582

Et pour prouver mon dire, il y a une honnête dame marchande de cornes de licornes en cette ville, demeurant sur le pont au Change, qui en a bonne quan­tité de grosses et de menues, de jeunes et de vieilles. Elle en tient toujours un assez gros morceau attaché à une chaîne d’argent, qui trempe ordinairement en une aiguière pleine d’eau, de laquelle elle donne assez volontiers à tous ceux qui lui en demandent. Or naguères une pauvre femme lui demanda de son eau de licorne : advint qu’elle l’avait toute distribuée, et ne voulant renvoyer cette pauvre femme, laquelle à jointes mains la priait de lui donner pour éteindre le feu volage qu’avait un sien petit enfant, qui occupait tout son visage : en lieu de l’eau de licorne, elle lui donna de l’eau de rivière en laquelle nullement n’avait trempé la corne de licorne. Et néanmoins, ladite eau de rivière ne laissa pas de guérir le mal de l’enfant. Quoi voyant, cette pauvre femme, dix ou douze jours après, vint remercier madame la marchande de son eau de licorne, lui disant que son enfant était du tout guéri.
Ainsi voilà comme l’eau de rivière fut aussi bonne que l’eau de sa licorne: néanmoins qu’elle vend ladite corne prétendue de licorne beaucoup plus chère que l’or, comme on peut voir par la supputation. Car à vendre le grain d’or fin onze deniers pites, la livre ne vaut que sept vingt huit écus sol : et la livre de corne de licorne contenant seize onces, contient neuf mil deux cent seize grains : et la livre à dix sols le grain, la somme se monte à quatre vingt douze mil cent soixante sols, qui sont quatre mil six cent huit livres, et en écus, mil cinq cent trente six écus sol. Et me semble qu’à ce prix la bonne femme ne vend pas moins sa licorne que fit un certain marchand tudesque, lequel en vendit une pièce au pape Jules troisième douze mille écus.

— Ambroise Paré, Discours de la licorne, 1582

La licorne a prescrit contre ton livre, non pour avoir été en usage seulement trente ou quarante ans, mais douze ou quinze siècles, pendant lesquels il n’est pas croyable qu’elle eut eu si grande vogue et que tant d’hommes savants en aient fait cas sans y avoir connu de grands effets. les Papes, Empereurs, Roys, Potentats, Seigneuries, l’ont mis en leur trésor, selon l’avis des plus doctes, non pas tant pour sa rareté que pour son usage. Tu fais donc tort à leurs Majestés, donnant à entendre au peuple qu’ils gardent précieusement une corne de néant.
[…]
S’il y a des licornes, encore que tout le monde pense ou écrive le contraire, si a-t-il été vrai depuis la création du monde qu’il y en a, et n’y en a pas pour ce que l’Écriture Sainte le dit, mais pour ce que réellement et de fait il y en a, l’écriture le dit.

Réponse au discours d’Ambroise Paré touchant l’usage de la licorne, 1583.

Si je dois être cornu, j’aimerais mieux avoir une corne de licorne, que les Grecs nomment monoceros et les Latins unicornis, pour ce que c’est la plus digne, riche, précieuse et de plus grand prix: et aussi je ne serais bête qu’à une corne, et ainsi à demi cocu. Il lui fut répondu qu’il n’y avait point de petits cocus, et de demi cocus, et que la maison de celui qui se marie est toute entière… et aussi que la plupart tient qu’il n’y eut jamais de licorne, ni bête qui n’eût qu’une corne, et que c’est une chose imaginée, car il ne se trouve homme, tant ait-il voyagé, qui en ait vu. Si bien que Thevet dit que les cornes qu’on assure être de licornes, se contrefont par ceux du Levant et ne sont autre chose que cornes d’éléphant, creusées et allongées. Et à la vérité, ajoutait-il, quand on brûle une de ces cornes, qu’on dit être de licorne, elle rend semblable odeur que l’ivoire. Et quand tu ne serais qu’à demi cocu, lui fut-il répondu, penses-tu que ta corne soit de telle vertu contre les venins et poisons 

— Guillaume Bouchet, Les Sérées, 1584

Tous ceux qui sont allés dans les régions lointaines et ont observé une véritable licorne savent qu’elle n’a rien de commun avec le rhinocéros.

— Juan Augustin Gonzalez de Mendoza, Historia de las cosas mas notables, ritos y costumbres del gran Reyno de la China 1585.

Quand le papillon vole vers la lumière au doux éclat, il ne sait pas qu’elle est aussi flamme dévorante ; quand le cerf succombant à la soif court à la rivière, il ne sait rien de la cruelle flèche ; quand la licorne cherche asile au chaste sein, elle ne voit pas le lacet qu’on lui prépare : pour moi, à la lumière, à la source et au coeur de mon bien, je vois les flammes, les traits et les chaînes.

— Giordano Bruno, Les fureurs héroïques, 1585

Toutefois nous ne disons pas que notre esprit soit préparé aux influences célestes seulement par les qualités des choses connues aux sens, mais encore beaucoup davantage par certaines propriétés du ciel, entées aux choses, et cachées à nos sens voire à grand peine connues à la raison. Car autant que telles propriétés et leurs effets ne peuvent consister de vertu élémentaire, il s’ensuit qu’elles procèdent singulièrement de la vie et de l’esprit du monde par les mêmes rayons des étoiles, et pourtant que l’esprit est beaucoup et bien touché et affecté par icelles, et grandement exposé aux célestes influences. En cette sorte l’Émeraude, l’Hyacinthe, le Saphir, le Rubis, la corne de l’unicorne et principalement la pierre que les Arabes appellent Bezaar, sont douées des secrètes propriétés des Grâces. Et pourtant non seulement étant prises par dedans, mais encore si elles touchent la chair, et qu’échauffées elles y découvrent leur vertu, et de là entent et insinuent une force céleste aux esprits, par laquelle ils se conservent et contregardent de la peste et des venins. Or que telles choses et semblables produisent leurs effets par la vertu céleste, cela en fait foi qu’étant prises en petit poids elles ne produisent pas action de petite importance.

— Marsile Ficin, Les trois livres de la vie, traduits en français par Guy Le Fèvre de la Boderie, 1586

Parquoy ceux qui servent à un Seigneur si rude & maling s’esloignent malheureusement de celuy qui est bon, gracieux & débonnaire,& béent aux choses présentes, & y sont attachez, & n’ont aucune cogitation de l’aduvenir, ains desirent incessamment les délectations corporelles, laissans mourir de faim leurs asmes & estre affligéees de maux innumerables : Je les répute semblables à l’homme fuyant de devant une licorne furieuse, lequel ne pouvant soustenir le son de sa voix, & terrible mugissement, fuyoit vistement de crainte d’estre dévoré d’elle . Or comme il couroit hastivement,il cheut en certain precipice, & en cheant, estendant ses bras, embrazze un petit arbre, lequel il tint fermement, & appuyant ses pieds sur ce qu’il trouva d’aventure, luy sembla qu’il seroit de là en avant en paix & asseurance . Or regardant de près, il veit deux Souris, l’une blanche, l’autre noire, rongeans incessamment la racine de ce petit arbre qu’il tenoit, & ne s’en falloit gueres qu’elles ne l’eussent trenché du tout. Contemplant aussi le fond de ce précipice, il veit vn Dragon de terrible regard, jettant feu par les narines, & regardant furieusement, ouvrant la gueule, le desiroit dévorer. Et derechef regardant le lieu où ses pieds estoient appuyez, il veit quatre testes d’aspics, qui sortoient tout auprès de ses pieds. Et eslevant ses yeux en hault, vit un peu de Miel, qui distilloit des branches de ce petit arbre. Parquoy mettant en oubly les maux & dangers qui l’enuironnoient, sçavoir est que la furieuse Licprne est oiten hault, qui le guettoit, cerchant à le dévorer, & au fond le terrible Dragon qui le vouloit engloutir, & l’arbre qu’il tenoit estoit presque couppé, & que ses pieds estoient si mal assis: Oubliant donc tous ces dangers,il fut alléché de la doulceur du miel, & estendit le bras pour en prendre.
Ceste similitude est de ceux, qui sont adhérans à la séduction du présent siècle, l’exposition de laquelle je te diray maintenant. La Licorne est la figure de la mort, laquelle poursuyt tousjours, & désire attrapper le genre humain. Le Precipice, c’est ce monde, remply de tous maux & Iassets mortels. Le petit Arbre que nous tenons, qui est incessamment rongé de deux Souris, est la mesure de la vie d’un chacun, laquelle se consomme & diminue par chasque heure, tant du jour que de la nuict, & peu à peu vient à la fin . Et les quatre Aspics signifient les quatre fragiles 8c instables élémens desquels le corps humain est composé, lesquels estans desordonnez & troublez , le corps se difssoult. Et ce grand Dragon cruel & flamboyant, figure le terrible ventre d’enfer, désirant engloutir ceux qui préposent les présentes délectations aux biens à venir. Et la petite goutte de miel, dénote la doulceur des voluptez du monde, par laquelle ce séducteur ne permet que ses amis voyent leur propre salut, ny le danger où ils sont.

Histoire de Barlaam et de Josaphat, roy des Indes , composée par sainct Jean Damascène, et traduicte par F. Jean de Billy, Paris, 1587

Albert le Grand décrit le rhinocéros sous le nom d’unicornis, mais écrit que cet animal est chassé grâce à des jeunes filles qui l’attirent pour qu’il s’endorme et soit capturé. Les historiens attribuent en fait ce dernier trait à l’éléphant ou, selon certains autres, au monocéros.

— Antonio Anguisciola, Compendium Simplicium et Compositorum Medicamentorum, 1587

Ceux de l’Union et monsieur le duc de Mayenne avaient envoyé des personnes à l’hôtel de Saint-Denis pour avoir notre licorne, la lampe qu’avaient donnée ceux de Tolède en Espagne, avec le bassin d’argent qui est devant le Corpus Domini  […] A été élu par le couvent, religieux Frère Henry Godefroy[…] pour aller remontrer à ceux de l’Union que, puisqu’ils étaient protecteurs de la Religion catholique, qu’ils eussent mémoire que monsieur saint Denis avait apporté la foi en France[…] A si bien fait ledit Sieur commandeur que leur dessein a été rompu.

— Actes capitulaires de l’Abbaye de Saint-Denis, 1589

But shortly after my first arivall in Fraunce, I was hated by some lewde Gunners who envying that I should have the Title to be Mastr Gunner in Fraunce, practised against me, and game me poyson in drinke that night : which thing when the King understoode, he gave order to the governor of Deepe, that his phisition should presently see unto me, who gave me speadely unicorns horne to drinke, and there by God and the Kings great goodness, I was againe restored to my former health.

Edward Webbe, chief master gunner, his travailes, 1590 (reprint 1869)

Tu n’as aucun contrôle sur tes désirs. Alors même que la vitesse t’a sauvé de la force des chasseurs, que tu es si loin qu’ils ne te voient même plus et n’espèrent plus te capturer ; tu vois une jeune vierge et le désir charnel te fait te précipiter dans ses bras et être capturée, incapable de combattre Oh, faiblesse de l’esprit ! Oh, ignorance animale ! Oh appétits mortels ! 

Girolamo Morlini, Le loup et la licorne, circa 1590

To slay the tiger that doth live by slaughter,
To tame the unicorn and lion wild.

— William Shakespeare, The Rape of Lucrece, 1594.

Decius Brutus :
    Never fear that: if he be so resolved,
    I can o’ersway him; for he loves to hear
    That unicorns may be betray’d with trees,
    And bears with glasses, elephants with holes,
    Lions with toils and men with flatterers;
    But when I tell him he hates flatterers,
    He says he does, being then most flattered.

— William Shakespeare, Julius Caesar, 1599

Le Monarque estonné de ses mots se leva,
Et estant à la cour du palais il trouva
Des léopards madrez, des panthères d’Asie,
Dont l’odorante peau les esprits rassasie,
Des licornes qui ont sur le milieu du front
L’yvoire précieux qui rechercher les font,
Des lyons rugissants, affreux, espouvantables,
Qui d’une jube d’or se monstroient effroyables.
Et les yeux qu’ils portoyent dans leurs testes roulans,
Rendoyent un feu semblable aux astres rutilans.
Ces animaux remplis de fureur et d’audace,
Marchoyent superbement au milieu de la place.

— Pierre Boton, Les trois visions de Childéric, 1595.

Les philosophes vont répétant
Que la forêt contient deux bêtes:
L’une digne d’éloge, agréable et rapide:
C’est un grand et robuste cerf.
Ils montrent avec lui une licorne.
Tous deux demeurent bien cachés dans la forêt.
L’homme sera dit bienheureux
Qui saura les y capturer.
Les maîtres indiquent clairement
Ici et dans beaucoup d’endroits
Que ces deux animaux errent dans la forêt.
(Voyez dans la forêt une seule chose.)
Et si nous regardons au fond
La forêt s’appellera corps.
On saura voir alors en toute certitude
Que la licorne, c’est l’Esprit.
Et le cerf n’a pas d’autre nom
Que celui d’âme, qu’on ne doit pas usurper.
Il sera juste de donner le nom de Maître
À quiconque, avec art, guidera, freinera,
Fera entrer, sortir, dans la forêt, ces êtres
Pour les forcer à demeurer ensemble.
Nous jugerons alors à bon droit.
Qu’il aura gagné la chair d’or
Et qu’il triomphera partout.
Il saura commander même au grand Empereur.

— Lambspringk, gentilhomme allemand, traduit par Nicolas Barnaud, médecin du Dauphiné, amateur de l’art, 1599

I gave it to the Turkish Soliman,
A second I bestowed on Prester John,
A third the great Tartarian Cham received:
For with these monarchs have I banqueted,
And rid with them in triumph through their courts,
In crystal chariots drawn by unicorns.

J’ai donné une bourse à Soliman le Turc,
Une autre bourse au prêtre Jean,
Une troisième au grand khan de Tartarie.
Car j’ai dîné avec ces puissants monarques,
Et défilé en triomphe à leur côté,
Dans des chariots de cristal tirés par des licornes.

— Thomas Dekker, The Pleasant Comedie of Old Fortunatus, 1600

I once did see
In my young travels through Armenia
An angrie unicorn in his full carier
Charge with too swift a foot a Jeweller
That watcht him for the Treasure of his browe;
And ere he could get shelter of a tree,
Naile him with his rich Antler to the Earth.

— George Chapman, Bussy d’Ambois, 1603

Le sage auquel est confié le soin d’écrire un jour l’histoire de mes prouesses aura trouvé bon que je prenne quelque surnom significatif, comme en prenaient tous les chevaliers du temps passé. L’un s’appelait le chevalier de l’Ardente-Épée, l’autre, de la Licorne, celui-ci, des Damoiselles, celui-là, du Phénix, cet autre, du Griffon, et cet autre, de la Mort ; et c’est par ces surnoms et par ces insignes qu’ils étaient connus sur toute la surface de la terre. Ainsi donc, dis-je, le sage dont je viens de parler t’aura mis dans la pensée et sur la langue ce nom de chevalier de la Triste Figure, que je pense bien porter désormais ; et pour que ce nom m’aille mieux encore, je veux faire peindre sur mon écu, dès que j’en trouverai l’occasion, une triste et horrible figure.

— Miguel de cervantes, Don Quichotte, 1605.

Thy baths shall be the juice of gillyflowers,
Spirit of roses, and of violets,
The milk of unicorns, and panthers’ breath
Gathered in bags, and mixed with Cretan wines.

— Ben Jonson, Volpone, 1606

A beastly ambition, which the gods grant thee t’attain to! If thou wert the lion, the fox wouldbeguile thee; if thou wert the lamb, the fox wouldeat thee; if thou wert the fox, the lion wouldsuspect thee, when peradventure thou wert accused bythe ass; if thou wert the ass, thy dulness wouldtorment thee, and still thou livedst but as abreakfast to the wolf; if thou wert the wolf, thy greediness would afflict thee, and oft thou shouldsthazard thy life for thy dinner; wert thou theunicorn, pride and wrath would confound thee andmake thine own self the conquest of thy fury; wertthou a bear, thou wouldst be killed by the horse;wert thou a horse, thou wouldst be seized by theleopard; wert thou a leopard, thou wert german tothe lion and the spots of thy kindred were jurors onthy life; all thy safety were remotion and thydefence absence. What beast couldst thou be, thatwere not subject to a beast? and what a beast artthou already, that seest not thy loss intransformation!

Ambition de brute ! que les dieux t’accordent ton désir ! Si tu étais lion, le renard te duperait ; si tu étais agneau, le renard te dévorerait ; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par hasard l’âne venait à t’accuser ; si tu étais l’âne, ta stupidité ferait ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeuner au loup ; si tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta vie pour ton diner ; si tu étais la licorne, ta fureur et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère ; si tu étais un ours, tu serais tué par le cheval ; si tu étais cheval, tu serais la proie du léopard ; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie ; tu n’aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre animal ? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la métamorphose !

— William Shakespeare, Timon of Athens, 1607

Entre autres il y a des griffons qui enlevent un homme tout armé, & abbattent les chevaux desquels ils sont ennemis, & font leur nid aux tres-hauts rochers des montagnes d’Anian, & à cause qu’ils sont proches des mines des émeraudes, les anciens poëtes ont dict qu’ils eftoient à leur garde.
Il est escrit d’un chevalier Anglois, qui environ l’an 1400 fit la guerre contre le Roy de Mangi , en faveur des Tartares l’espace de seize années, jusques à ce qu’ayant pris le dict Roy il le rendit tributaire du grand Can. En ces rivages vers le détroit de Cheniam, l’on voit un oyseau desmesuré, nommé roc, qui est noir, & griz, & à chaque aisle longue de huictante pieds, & le corps de soixante, & est de si grande force, qu’il leve presque en se jouant un éléphant si haut, que le laissant après tomber sur quelque efcueil, ou montagne, il se brise tout, & ceux qui voyagent sur ces mers sont en continuelle crainte, que ces oyfeaux n’enfoncent leurs vaisseaux en passant dessus, avec le seul mouvement de leurs aisles, veu qu’il ressemble à un vent orageux, ou bien en mettant les arbres en pièces; & tout cecy est affermé par beaucoup de Portugais qui disent en avoir peu de ceste sorte. Passant le cap de bonne Espérance, on trouve aux forêts bonne quantité de licornes, semblables de forme, & de grandeur à un cheval, excepté qu’ils ont la queue de sanglier, les crinz de lyon , les pieds de cerf, le poil taché de jaune, rouge, ou blanc, & ont une corne au front longue de trois brasses, ou un peu moins, & ceft animal est si viste, qu’il est presque impossible de l’avoir en vie.

Discours de la grande ville de Quinzai, & du royaume de la Chine de Contugo Contugui à l’illustre seigneur Louis Gonzague, cité in Nicolas de Fossé, Trésor politique contenant les relations, instructions, traictez et divers discours appartenans à la parfaite intelligence de la raison d’état, 1608.

L’an de grace mil cinq centz soixante quatre, certain  paysan descouvrit bon nombre de chambres soubsterraines : et trouva en l’une d’icelle un Roy couronné, ayant près de soy une licorne avec sa corne entiere, & a son sceptre estoit une Escarboucle, qui est une pierre precieuse comme un rubis, donnant clarté en l’obscurité, mais si tost qu’il y eust air, ledit Roy et ce qui estoit corruptible tomba en cendres.

— Jean Zuallart, le tresdevot voyage de Jerusalem, avec les figures des lieux saincts, 1608.

Discours de la grande ville de Quinzai, & du royaume de la Chine
de Contugo Contugui,
À l’illustre seigneur Louis Gonzage
[…]
Il est escit d’un chevalier Anglois, qui environ l’an 1400 fit la guerre contre le Roy de Mangi , en faveur des Tartares l’espace de seize années, jusques à ce qu’ayant pris le dict Roy il le rendit tributaire du grand Can. En ces rivages vers le détroit de Cheniam, l’on voit un oyseau desmesuré, nommé roc, qui est noir, & griz, & à chaque aisle longue de huictante pieds, & le corps de soixante, & est de si grande force, qu’il leve presque en se jouant un éléphant si haut, que le laissant après tomber sur quelque efcueil, ou montagne, il se brise tout, & ceux qui voyagent sur ces mers sont en continuelle crainte, que ces oyfeaux n’enfoncent leurs vaisseaux en passant dessus, avec le seul mouvement de leurs aisles, veu qu’il ressemble à un vent orageux, ou bien en mettant les arbres en pièces; & tout cecy est affermé par beaucoup de Portugais qui disent en avoir peu de ceste sorte. Passant le cap de bonne Espérance, on trouve aux forêts bonne quantité de licornes, semblables de forme, & de grandeur à un cheval, excepté qu’ils ont la queue de sanglier, les crinz de lyon , les pieds de cerf, le poil taché de jaune, rouge, ou blanc, & ont une corne au front longue de trois brasses, ou un peu moins, & ceft animal est si viste, qu’il est presque impossible de l’avoir en vie.

— Nicolas de Fossé, Trésor politique contenant les relations, instructions, traictez et divers discours appartenans à la parfaite intelligence de la raison d’état, 1608

Les chasseurs préparent leurs fusils et amènent une guenon, spécialement dressée, là où le rhinocéros a été repéré. Lorsqu’elle voit le rhinocéros, la guenon commence à danser, et le rhinocéros, qui apprécie le spectacle, s’approche. La guenon saute alors sur son dos et commence à le masser et le gratter, pour son plus grand plaisir. Finalement, la guenon saute à nouveau au sol et commence à lui gratter le ventre. Tout à son plaisir, le rhinocéros se retourne sur le dos. Les chasseurs embusqués sortent alors, tirent en visant son nombril, la partie la moins protégée de l’animal, et le tuent.

— Luis de Urreta, Historia … de los grandes y remotos reynos de la Etiopia,1610.

Sa noblesse d’esprit est telle qu’elle préfère mourir qu’être capturée vivante, en quoi la licorne et le vaillant chevalier sont identiques.

— John Guillim, A Display of Herladry, 1610

Sebastian :
A living drollery. Now I will believe
That there are unicorns, that in Arabia
There is one tree, the phoenix’ throne, one phoenix
At this hour reigning there.

Antonio :
I’ll believe both;
And what does else want credit, come to me,
And I’ll be sworn ’tis true: travellers ne’er did lie,
Though fools at home condemn ’em.

Sébastien :  Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu’il existe des licornes, qu’il est dans l’Arabie un arbre servant de trône au phénix, et qu’un phénix y règne encore aujourd’hui.

Antonio :  Je crois à tout cela ; et, si l’on refuse d’ajouter foi à quelque autre chose, je jurerai qu’elle est vraie. Jamais les voyageurs n’ont menti, quoique dans leurs pays les idiots les condamnent.

— William Shakespeare, The Tempest, 1610

Will the unicorn be willing to serve thee,
or abide by thy crib?
Canst thou bind the unicorn with his band in the furrow?
Or will he harrow the valleys after thee?
Wilt thou trust him,
because his strength is great?
Or wilt thou leave thy labour to him?
Wilt thou believe him,
that he will bring home thy seed,
and gather it into thy barn?

Job 39:9-11, King James Bible, 1611

Rien n’arreste les pas de la blanche Themis. 
Son chariot vainqueur, effroyable et superbe, 
Ne foule en cheminant ni le pavé ni l’herbe […]
Qui tire ce grand char ? Quatre licornes pures.

— Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, 1616

Le 18 [août 1617], je receus des lettres des Officiers du vaisseau nommé l’Esperance; on m’écrivirt qu’il n’y estoit point venu d’Indigo tà cause que la Caravanne ou Caphila de Goa auoit manqué de venir cette année & que l’on avoit vendu la Corne de Licorne; dautant que dans l’épreuue qu’on en avoit faicte, on l’avoit trouué sans vertu.

— Mémoire de Thomas Rhoe, ambassadeur du roy d’Angleterre auprès du Mogol, pour les affaires de la Compagnie angloise des Indes-Orientales, 1690

La corne de licorne est un remède contre tous les venins. De même, en Afrique, où, à cause de la multitude de serpents, les fleuves sont souvent infectés par la putréfaction de leur venin, le monocéros, par la vertu qui réside en sa corne, purifie merveilleusement les eaux… On applique [cette image] à juste titre au Christ baptisé qui, semblable au fils des licornes, a sanctifié le cours des eaux afin d’effacer la souillure de tous nos crimes.

— Nicolas Caussin,  De Symbolica Ægyptiorum Sapientia. Polyhistor Symbolicus, 1618

Clidaman nourrissoit pour rareté dans de grandes cages de fer, deux lyons, et deux licornes, qu’il faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes d’animaux. Or ce druyde les luy demanda pour gardes de ceste fontaine, et les enchanta […]. Et depuis n’ont fait mal à personne qu’à ceux qui ont voulu essayer la fontaine ; mais ils assaillent ceux-là avec tant de furue, qu’il n’y a point d’apparence que l’on s’y hazarde, car les lyons sont si grands et affreux, ont les ongles si longs et si tranchans, sont si legers et adroits, et si animez à ceste deffense, qu’ils font des effets incroyables. D’autre costé les licornes ont la corne si pointue et si fort, qu’elles perceroient un rocher, et heurtent avec tant de force et de vitesse, qu’il n’y a personne qui les puisse éviter.

— Honoré d’Urfé, L’Astrée, 3ème livre, 1619

Description du Royaume de Bengale
Ce pays est fort abondans en elephans, et c’est de là qu’on en meine aux autres endroicts de l’Inde. Il y a des Rhinoceros, & dit-on mesme des licornes, qu’on tient se trouver en ce seul pays, & disent que tous les autres animaux ne boivent jamais en une fontaine que la licorne n’y ait trempé sa corne, ains ils attendent tous au bord de l’eau qu’elle soite venue pour cet effect.

Voyage de François Pyrard de Laval contenant sa navigation aux Indes Orientales, Maldives, Moluques, Bresil ; les divers accidens, adventures et dangers qui lui sont arrivez en ce voyage,… , 1619

La sage nature souveraine de l’univers, après avoir comme par testament disposé de ses biens en faveur des créatures d’ici-bas, et fourni le monde de ce qu’elle jugea lui être précisément nécessaire pour son entretenement, elle lui tira sagement hors de la presse et loin des yeux les autres choses esquelles il y avait plus de majesté, d’excellence et de valeur, pour autant qu’elle ne veut pas être forcée à profaner à tous moments, et à étaler tous les jours dans le marché de ce monde les chefs d’œuvre et les merveilles qui sont par dessus le commun doués de non pareilles propriétés, de peur que par une trop familière accoutumance elles ne fussent mises au rabais et à quelques fâcheux mépris.

— Laurent Catelan, Histoire de la nature, chasse, propriétez et usages de la lycorne, 1624.

On croît que le Saphir, l’Hyacinte, l’Esmeraude, l’Yvoire, la Licorne pendus au col, en forte qu’ils touchent la poictrine nue, ont quelque vertu particulière.

— Estienne Dufaug, L’Oemologie où sont esclaircies plusieurs difficultez touchant la nature, Préservation, & Curation de la peste, 1630.

Il disoit à propos des cornes de cerfs & de licornes, que quelques empiriques font entrer dans la composition des remèdes, qu’il s’étonnoit comment ils n’y faisoient pas entrer les leurs propres, & que la faculté en ayant bonne provision, il y auroit de quoi guérir bien des malades, si tant est que les cornes qui font mal à la tête pussent faire du bien au corps.

L’esprit de Guy Patin tiré de ses conversations

À Lisbonne. — Je vous envoyerai par le premier courrier la relation merveilleuse des voyages de Don Petro Ruys de Villandras Montessana, lequel a trouvé trois mondes où il y a plusieurs beaux monastères, dont les abbés ne se réservent point de pensions sur les bénéfices qu’ils confèrent ; outre ce a présenté au Grand-Négus un baril d’olives de Lucques, pour lequel il lui a fait présent d’un royaume qui contient six cents lieues de long et quatre cents lieues de large, tout de désert sablonneux, dont il peut tirer annuellement 2,511 maravédis, sans y comprendre le revenu de la chasse aux Licornes.

Le courrier véritable, 1632

Groenland prend son nom de la verdeur, car Groen en flaman signifie verd en François… Tout ce pays est plein d’ours cruels, avec lesquels les habitans ont une guerre continuelle. Il y a aussi des renards &, si ce qu’on dit est vray, des licornes.

— Gérard Mercator, Atlas ou représentation du monde universel et des parties d’icelui, Amsterdam, 1633, vol.1, p.73

L’empereur de l’Éthiopie qu’on nomme Prêtre-Jean, désireux de contracter amitié et faire ligue avec le grand Seigneur, crut qu’il ne pouvait mieux arriver à ce but qu’en le gratifiant d’une couple de licornes excellentes, qu’on lui avait envoyé des Indes, pour un présent digne de ces grandeurs. le Turc se tint fort obligé à l’Éthiopien, voyant ces deux et beaux rares animaux à sa porte, et jugeant bien que tous ses sujets en agréeraient extrêmement la vue , commanda qu’on les menât au sultan de La Mecque, afin que ceux de la Turquie qui sont grandement portés à faire des pèlerinages à cet abominable sépulcre de Mahomet, eussent le contentement de les voir avec les autres raretés qui s’y montrent.
Cette sorte de créature est si rare qu’outre ces deux ici, je trouve que peu de personnes afferment en avoir vu, combien que plusieurs en écrivent assez de merveilles et qu’en beaucoup d’endroits de l’Europe on y reconnaisse sa corne. Si bien que je ne me dois pas ébahir si fort peu de personnes de condition ont chargé leurs armes de la figure de licorne, puisque ses propriétés ont été jadis si peu connues, et que les Solin et les Pline ont enseigné même que cette bâte se plait si fort dans les plus vastes et les plus éloignées solitudes, qu’elle se fera plutôt tuer que de se laisser prendre. Bien est vrai néanmoins que tous ceux qui en parlent demeurent d’accord qu’elle est douée d’un bon courage, qu’elle ose bien attaquer les lions, ses plus grands ennemis, et d’autre part qu’elle chérit si passionnément les bonnes odeurs et les personnes qui sont chastes que le meilleur moyen de les apprivoiser est de lui en présenter.
À raison de quoi l’invention de ceux-là n’est pas mauvaise qui ont employé dans le blason de leurs écus d’armes des licornes entières, ou leurs têtes seulement, puisque ce sont des marques assurées d’une rare générosité, et de l’estime qu’on fait du beau lys d’une pureté virginale. D’ailleurs, quand j’apprendrai non seulement par le rapport d’une infinité d’auteurs assez dignes de créance, mais aussi par l’expérience journalière et fort aisée, que cet animal est si ennemi des venins que la moindre partie de sa corne pulvérisée suffit pour empêcher tous leurs effets, je louerai le plus qu’il me sera possible les pensées de nos prédécesseurs qui se sont imaginés avec bien sujet qu’à la vue de la licorne représentée dans leurs écus, on reconnaîtrait évidemment comme quoi ils auraient eu en abomination le poison très pernicieux de l’erreur et du vice, et combien arasement ils en auraient procuré l’anéantissement.De Vaté porte d’azur à six cotices d’or, au chef d’argent chargé de trois corneilles de sable membrées et becquetées de gueule. Fay Despaisses porte d’argent, à une bande d’azur chargée de trois têtes de licornes d’or. Ribier porte de gueules, à la fasce ondée d’or, & à la tête de licorne de même, en pointe. Le Cirier de Neuschelles, d’azur à trois licornes d’or. Clairaunay au Maine, d’argent, à trois licornes de sable. Charpentier port d’azur, à la bande échiquetée d’or et de gueules de trois traits, accompagnée de deux licornes d’argent. Chevrière de Paudy porte d’azur à trois têtes arrachées de licorne d’argent. Fauchedompré met aussi trois têtes de licorne dans ses armes. Du Valmondreuille porte d’azur, à trois croix coupées d’or mises en face, écartelé d’hermines, sur le tout de gueules à une tête de licorne d’argent. Nusdorf, en Bavière, porte de sable à la licorne contournée et rampante d’argent. Postolsky en Silésie de gueules à la licorne contournée et rampante d’argent. Poppelau en Silésie porte de gueules à la licorne d’or, l’orangée à la moitié du corps de sable et d’argent.

— Marc Gilbert de Varennes, S.J., Le roy d’armes ou L’art de bien former, charger, briser, timbrer, et par consequent, blassonner toutes les sortes d’Armoiries, 1635

Ce fut une belle leçon que nostre Dame luy donna un jour, disant que le vertueux qui est glorieux est comme la licorne. Tout ce que la licorne a gaigné toute sa vie pour rendre sa corne prétieuse & en faire comme un riche thresor & un contrepoison souverain, elle le perd en un momment en se faisant pipper à une malheureuse apparence. Car on dit que si on lui présente une Vierge belle et modeste, elle se jette en son giron , elle y repose sa corne & sa teste, elle s’y endort si bien qu’on peut lui couper et la teste et la corne. La superbe et la vanité a quelquefois tant d’apparence de beauté que les vertus innocentes se laissent emporter.

— Étienne Binet, La Vie admirable de saincte Birgitte, 1634.

De Prague, le 29 janvier 1635,
Le froid est si grand en ce pays que de trois régimens qui marchoient naguères, il est mort cinquante soldats en moins de deux heures de chemin. La garnison d’Aussig a été contrainte par faute de apin de se retire à Laun, tous leurs moulins estant gelez, ce qui leur rend le bled inutile.
De Grosglogau, en Silézie, ledit jour
Les loups affamés courent ici autour à vingtaines, ce qui fait qu’on n’ose cheminer qu’en troupes et en armes. Plusieurs assurent aussi avoir vu un animal tel qu’on dépeint la licorne, dans la grande forêt de Prinkenau.

La Gazette, Nouvelles ordinaires du troisiesme mars 1635.

Aux montagnes de Beth en la haute Ethiopie, il y a des licornes grandes comme des poulains de deux ans, de couleur cendrée et semblable aux chevaux. Elles ont du crein, avec de longues barbes comme les boucs, & au front une corne fort polie et blanche comme yvoire, longue de deux coudées, avec des cannelures jaunes, qui vont de la naissance de la corne jusque’à la pointe. L’on tient qu’elle est propre contre les venins & que les autres animaux l’attendent jusque’à ce qu’il ait trempé sa corne dans l’eau qu’ils veulent boire. C’est une beste si fine et viste qu’on ne peut la prendre ny tuer, quelque ruse qu’on y emploie. Elle change de cornes ainsi que le cerf de bois, puis les chasseurs trouvent au désert celles qui lui tombent. L’on en voit quelques unes en France, en Italie et ailleurs, qu’on estime grandement.

— Pierre d’Avity, Le Monde, ou la description générale de ses quatre parties, 1637.

C’est en ce lieu qu’est le trésor de Saint Marc, où l’on voit premièrement douze couronnes royales et douze corselets d’or.[…] Il y a deux cornes de licorne for longues, l’une du masle, tirant sur le rouge, & l’autre de la femelle, presque blanche, richement garnies avec leurs inscriptions, l’une en lettres grecques, l’autre en arméniennes.

— Pierre d’Avity, Le Monde, ou la description générale de ses quatre parties, 1637.

Certes, la corne de licorne est un souverain remède contre le venin, mais quand elle est baillée dans un gobelet formé de cette même corne de licorne, sa force en est redoublée.

— Jean-Pierre Camus, Agatonphile ou les martyrs siciliens, 1638

Là se viennent coucher en diverse posture
Cent animaux divers de forme & de nature :
La frauduleuse Hyène, & de qui la beauté
Sous un port innocent cache sa cruauté.
Le Cheval glorieux, simbole de la guerre,
Le Linx aux yeux perceants, dont l’eau se change en pierre.
L’Escurieu sautelant qui n’a point de repos,
La Marmote assoupie et le Singe dispos.
Le Castor y fait voir sa longue pane rousse,
Le Por espic ses trais dont luy-mesme est la trousse.
Le Tigre y met au jour son beau gris argenté
Qu’avec art la nature a si bien moucheté.
[…]
Là, se vient présenter la Martre Zibeline,
Là, se laisse ravir la pure et blanche Hermine.
Le chat que la Lybie enfante en ses ardeurs,
Y fait profusion de ses bonnes odeurs:
Le Grifon de son or, & l’aimable Licorne.
Y donne pour tribut sa précieuse corne.


— Tristan l’Hermite, Orphée, 1641

Monoceros is a beast with one horn, called therefore by the name of an Unicorn: and albeit there be many horned beasts which may improperly be called Unicorns, yet that which is the right Unicorn indeed, is like unto a colt of two yeares & a half old, which hath naturally but one horn, and that a very rich one, which groweth out of the middle of his forehead; being a horn of such vertue as is in no beasts horn besides: which whilest some have gone about to denie, they have secretly blinded the eyes of the world from their full view of the greatnesse of Gods great works. For were it not said that the horn were excellent and of surpassing power, I per∣swade my self it would never be doubted whether there were an Unicorn or no. But that there is such a pe∣culiar beast, the Scripture, both in Deuteronomie, Isai∣ah, Job, and the book of Psalmes, doth bear us witnesse: In all which places how do Expositours translate the originall word, but thus, Unicornis, or Monoceros, which in English is an Unicorn?
And again, it is the testimonie of Ludovicus Vertoman∣nus, alledged by Gesner, Topsell, and others, that he him∣self saw a couple of the true Unicorns at Mecha in Ara∣bia; one whereof had a horn of three cubits, being of the bignesse of a colt two yeares and an half old; the other was much lesse, and his horn shorter, about a spanne long, for he was but young: and both these were sent to the Sultan of Mecha, for a rare present, by the King of Ethiopia, who ever desireth to be in league with the said Sultan, thinking nothing too deare to maintain his ami∣tie. And certainly he could not send him a gift more welcome, especially this being a beast so rare and sel∣dome seen; which may be, in regard that it is a creature delighting in nothing more then in a remote and solita∣rie life.
The colour of these thus sent was like a weasel-co∣loured Horse; the head like the head of a Hart; the neck not very long, and the mane growing all on one side; their legges slender and lean, like the legs of an hinde; the hoofs on the forefeet cloven, and the hinder legges somewhat shaggie. The nearest (of any beast better known) is the Indian Asse, and Indian Horse; excepting that their hoofs are whole and not cloven, and their co∣lour somewhat differing: for there is a horn grows out between their two eyes, like to the true Unicorn. By which it appeareth that of Unicorns there is one princi∣pall kinde onely; the rest are lesse principall, and subordinate to him whose horn is the strongest, sharpest, and of the greatest vertue. For in granting more kindes then one, I do not understand every beast with one horn; but onely such Monocerots as have in their horns vertue against poison: like unto those horses of India mentioned but even now, and of which MrTopsell writeth that they have Harts heads, and one horn, of which their Kings and Princes make cups to drink their drink against poison, finding a great preservative to be in the said horn. Munster saith that the King of Ethiopia hath some store of these beasts; and MrTopsell nameth two kingdomes in India (the one called Niem, the other Lamber) which be likewise stored with them.
Moreover concerning the horn, it is neither light nor* hollow, nor yet smooth like other horns, but hard as iron, rough as any file, revolved into many plaits, sharp∣er then any dart, straight and not crooked, and every where black, except at the top or point. It hath many soveraigne vertues, and with an admirable dexteritie expelleth poison: insomuch that being put upon a table furnished with many junkets and banqueting dishes, it will quickly descrie whether there be any poison or ve∣nime amongst them; for if there be, then presently the horn is covered with a kinde of sweat or dew. And (as it is reported) when this beast cometh to drink, he first dippeth his horn in the water, that thereby he may drive away the poison when venimous beasts have drunk be∣fore him.
And again I finde it recorded that the Indian and* Ethiopian hunters catch of those Unicorns which be in their countrey, after this manner. They take a goodly strong and beautifull young man, whom they clothe in the apparell of a woman, besetting him with divers flowers and odoriferous spices, setting him where the Unicorns use to come; and when they see this young man, whom they take to be a woman, they come very lovingly and lay their heads down in his lap: (for above all creatures they do great reverence to virgins and young maids) and then the hunters having notice given them, suddenly come, and finding him asleep, they will deal so with him, as that before he goeth, he must leave his horn behinde him.
These, and many other things more, concerning this beast may be read in the large writings of Gesner and Topsel, whither I would wish the more inquisitive to have recourse.

— John Swan, Speculum Mundi, 1643

The Unicorn doth stately weare 
A horn of vertue that is most rare; 
Which many be very glad to haue. 
To buy, to borrow, to begge, or craue. 

A Looking-Glasse of the World, or, The Plundred Man in Ireland, His voyage, his observation of the Beasts of the Field, of the Fishes of the Sea, of the Fowls of the Aire, &c, 1644

Since therefore there be many Unicorns; since that whereto we appropriate a Horn is so variously described, that it seemeth either never to have been seen by two persons, or not to have been one animal; Since though they agreed in the description of the animal, yet is not the Horn we extol the same with that of the Ancients; Since what Horns soever they be that pass among us, they are not the Horns of one, but several animals; Since many in common use and high esteem are no Horns at all; Since if they were true Horns, yet might their vertues be questioned; Since though we allowed some vertues, yet were not others to be received; with what security a man may rely on this remedy, the mistress of fools hath already instructed some, and to wisdom (which is never too wise to learn) it is not too late to consider.

— Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica, 1646

Les Danois croient pour tout assuré, et s’engageraient de le prouver, que toutes ces espèces de cornes qui se voient en Moscovie, en Allemagne, en Italie et en France, viennent de Danemark, où cette sorte de trafic a eu grand vogue… Les Danois qui les envoyaient çà et là pour les vendre, n’avaient garde de dire que ce fussent des dents de poissons, ils les exposaient comme des cornes de licornes, pour les vendre plus chèrement. Et comme ils l’ont fait autrefois, ils le pratiquent encore tous les jours. Il n’y a pas longtemps que la compagnie du nouveau Groenland, qui est à Copenhague, envoya un de ses associés en Moscovie, avec quantité de grosses pièces de cette sorte de cornes, et un bout entre autres, de grandeur fort considérable, pour le vendre au grand-duc de Moscovie. On dit que le grand-duc le trouva beau, et le fit examiner par son médecin. Ce médecin, qui en savait plus que les autres, dit au grand-duc que c’était une dent de poisson, et l’envoyé retourna sur ses pas à Copenhague, sans rien vendre. Comme il rendait raison de son voyage à ses associés, il jeta toute la cause de son malheur sur ce méchant médecin, qui avait décrié sa marchandise, et avait dit que tout ce qu’il avait porté n’était que des dents de poisson. Tu es un maladroit, lui répondit un associé, qui me l’a redit ; que ne donnais-tu deux ou trois cent ducats à ce médecin, pour lui persuader que c’étaient des licornes ?

— Isaac de la Peyrère, Relation de Groenland, 1647

Cette licorne aimable et belle,
Toute blanche de pureté
Tombe, et cette troupe cruelle
Assouvit sa férocité
Elle se meurt, elle est sanglante
Une flèche l’a fait mourir,
Et quoi qu’elle soit innocente
Rien ne s’offre à la secourir.

— Georges de Scudéry, Un tableau de Bacchanales, 1649

Now our discourse of the Unicorn is of none of these beasts, for there is not any virtue attributed to their horns and therefore the vulgar fort of Infidel people which scarsely believe any herb but such as they see in their own Gardens, or any beast but such as is in their own flocks, or any knowledge but such as is bred in their own brains, or any birds which are not hatched in their own nests, have never made question of these, but of the true Unicorn, whereof there were more proofs in the world, because of the nobleness of his horn, they have ever been in doubt ; by which distraction it appeareth unto me that there is some secret enemy in the inward degenerate nature of man, which continually blindeth the eyes of God his people, from beholding and believing the greatness of God his works.

— Edward Topsell, A History of Four Footed Beasts, 1651.

Comme à cette sourcede la Beocie, qui esteint les flambeaux allumez, & allume les esteints. Comme à la grotte du Chien qui est à Poussole au Royaume de Naples, où la vie & la mort sont en vne grande proximité. Comme au Phœnix qui renaist de ses cendres, & tire sa vie de sa mort. Et comme de la corne de Licorne & de la lance Pelias, qui blessent & guerissent, & portent le remède des playes qu’elles font.

— Jean-Pierre Camus, Études théologiques sur les matières de la grâce, de la prédestination et de la liberté, 1652.

Entrez dans ce cabinet, leur dit Salastano; je vous y ferai voir les contrepoisons et les préservatifs que j’y conserve. C’est dans cette corne faite de licorne que les rois d’Espagne ont bu la pureté de la foi. Les pendants d’oreille que vous voyez, aussi de licorne, sont ceux qu’une reine portait toujours pour se garantir du venin des faux accusateurs. Regardez cette bague, elle avait la vertu de fortifier le cœur de l’invincible Charles Quint.

— Baltazar Gracian, L’homme détrompé ou le Criticon, 1653

Et ne sera pas aussi incroyable ce que je diray de la guerre que font entr’eux l’Eléphant et la Licorne touchant leurs pastures. D’autant que la Licorne, qui a dessus le nez une corne dure comme fer, ayant à entrer en combat contre l’Eléphant, qui est beaucoup plus grand qu’elle se confiant en ses armes s’appreste pour la bataille, aiguisant ceste corne sur une pierre, afin de mieux endommager et férir son ennemy avec icelle. Et entrant au champ, comme elle est plus petite que son adversaire, elle se met dessous son ventre, et d’une estoccade qu’elle luy donne de sa corne, le fait mourir. Mais si de fortune elle faut son coup, l’Eléphant qui est de plus grandes forces la met en pieces. Ce néant moins l’Eléphant, pour l’aflvantage qu’il recognoist es armes de ceste sienne ennemie, la craint beaucoup C’est chose fort notoire au Royaume de Portugal du combat qui fut entre ces deux animaux au temps du Serenissime Roy Don Emanuel: auquel I’E!éphant eut si grande peur de ceste beste, qu’il détermina de se prévaloir de ses pied& à la fuitte. Et ne voyant autre chemin ouvert à cet effect qu’une fenestre où y avoit une grille de fer, il donna de telle force et impétuosité à travers icelle qu’il la rompit et eschappa par là. Voilà la vérité de l’histoire, et se trompent ceux qui l’ont escrit autrement.

— Luis de Granada, Catéchisme et introduction au symbole de la foy, 1654

There was an owd yowe wi’ only one horn,
Fifty naw me nonny!
And she picked up her living among the green corn,
So turn the wheel round so bonny!
One day said the pindar to his man,
Oh dear, Johnny!
I prithee go pen that owd yowe if tha can.
So turn the wheel round so bonny!

So off went the man to pen this owd yowe,
Fifty naw me nonny !
She knocked him three times among the green corn,
So turn the wheel round so bonny!
Then the butcher was sent for to take this yowe’s life,
Fifty naw me nonny !
And along come the butcher a-whetting his knife,
So turn the wheel round so bonny!

The owd yowe she started a-whetting her pegs,
Fifty naw me nonny!
She run at the butcher and broke both his legs,
So turn the wheel round so bonny!
This owd yowe was sent to fight for the king,
Fifty naw me nonny!
She killed horsemen and footmen just as they came in,
So turn the wheel round so bonny!

— Chanson populaire anglaise

I will give you the situation of the country. Some of the ancient geographers, as Heliodorus, Amadis de Gaul and Palmerin d’Oliva, affirm it to lie a thousand Italian miles from Istmos at Corinth; but some modern writers as Don Quixote, Parismus, Montelion and Merlin say it is a peninsula in Arabia Felix, where the Phenix is. But learned Hollingshed affirms, the South indiaes are separated from Armenia by the Calydonian forest, from Asia minor by the Venetian Gulf and from China by a great brick wall. There, instead of cherry-stones, children play with pearls. And, for glass, the windows are of broad diamonds. Hunters have no horns but the unicorns.

— Aston Cokaine, The Obstinate Lady, 1657.

Détourne donc de moy le fer de ces mechans,
De ces chiens affamez à ton Oint s’attachans :
Sauve-moy des lions, sauve moy des licornes,
Et de tous les brutaux pleins de rage & d’erreur
Qui dans la feule foy doivent trouver des bornes
Au cours de leur fureur.
[…]
Israël n’aura point de sujet de terreur
De sa juste fureur,
Dont alors son amour sera la seule borne :
Ce Dieu qui dans les monts élève ses autels,
Enchasse par la foy les erreurs des mortels,
Comme fait des venins le faon de la licorne.
[…]
Là, dans ce mont sacré dont la gloire est sans borne,
il éleva sa croix, & comme la lLicorne
qui ne souffre auprès d’elle aucune impureté,
Elle en chassa l’erreur & l’incrédulité.
[…]
Tes ennemis, grand Dieu périront pour jamais
Et moy je jouiray de l’heur que tu promets,
De qui l’Éternité sera la seule borne ;
Et lors je feray voir malgré ces factieux,
Que ma gloire s’élève aussi droit dans les Cieux,
Que le seul bois qui sort au front de la Licorne.

— Honarat de Bueil de Racan, Poésies chrétiennes tirées des Psaumes, 1660.

Les anciens avaient leurs chariots de guerre à faux tranchantes, les Chars de leurs Princes , ceux de leurs Triomphateurs, & ceux de leurs Divinités. Les uns étaient tirez par deux chevaux seulement, les autres par quatre, six, huit, ou dix attelés de front. Ils y attelaient aussi quelquefois des lions, des ours, des licornes, des bœufs, des cerfs , des éléphants, des rhinocéros, des dragons, des aigles, des loups, des daims, et d’autres animaux selon les diverses choses qu’ils voulaient représenter. Pour représenter les licornes, les éléphants, et quelques autres animaux, on se sert des chevaux que l’on déguise en diverses formes. On travestit aussi des hommes en ours, en lions, en tigres, et en autres animaux de basse taille.

— Claude François Ménestrier, Traité des tournois, joustes, carrousels et autres spectacles publics, Lyon, 1669

L’an 1615 on fit un autre Ballet de Chevaux en cette même Cour , pour l’arrivée du Prince d’Urbin. Il y eut grand nombre de machines tirées par des lions, des cerfs , des élephants et des rhinocerots. Comme on représentait le Triomphe d’Amour sur la Guerre, les quatre parties du Monde suivirent le Char du victorieux surur autant de Chariots. Celui de l’Europe était tiré par des chevaux, celui de l’Afrique par des éléphants, celuy de l’Asie par des chameaux , et celui de l’Amérique par des licornes.

— Claude François Ménestrier, Traité des tournois, joustes, carrousels et autres spectacles publics, Lyon, 1669

Ceux qui assurent qu’une espèce aussi illustre a péri dans le déluge nient la Providence divine. Cela revient à dire que Dieu ne voulut, ou ne put, sauver cet animal… et celui qui dit cela ne craint pas le blasphème.

— Athanase Kircher, Arca Noe, 1675

— Cornes, cela !  Vous me prenez pour cruche
Ce sont oreilles que Dieu fit
— On les fera passer pour cornes
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.

— Jean de La Fontaine, Les oreilles du lièvre, 1668

Comme cette mystérieuse licorne, après avoir reçu la pâture de la prédication, doit en faire voir les fruits par ses actions, l’Écriture dit fort bien ensuite « Lierez-vous la licorne avec vos courroies pour la faire labourer. Ces courroies de l’Église sont ses commandements et sa discipline, et labourer n’est autre chose que fendre la terre des cœurs comme par le fer de la prédication. Ainsi cette licorne, autrefois si fière et si indomptable, est maintenant liée des courroies de la foi, et se laisse mener de l’étable à la charrue pour labourer, parce que plusieurs étant convertis, s’efforcent eux-mêmes de faire connaître aux autres cette même foi dont ils ont été repus. L’on sait avec quelle cruauté les princes de la terre ont autrefois persécuté l’Eglise de Dieu, et l’on voit avec quelle humilité ils lui sont maintenant soumis par la vertu de sa grace. Or cette licorne n’a pas simplement été liée, mais elle l’a été pour labourer: parce que celui qui est attaché dans l’Église par les courroies de la discipline , non seulement s’abstient du péché, mais s’exerce même dans la prédication pour y attirer les autres. Quand donc nous voyons que les prince et les conducteurs des peuples viennent eux-mêmes à craindre Dieu dans leurs actions, ne peut-on pas dire qu’ils sont comme liés des saintes cour­roies de l’Église? Quand aussi ils ne cessent point de prêcher par leurs lois sacrées cette même foi qu’ils avaient autrefois si fortement combattue, n’est-ce pas comme tirer avec un continuel effort la charrue de la foi ? Je Prends plaisir à considérer cette licorne, c’est à dire le Prince de la terre, lié des courroies de la foi, qui porte comme une corne redoutable sur le front, par la puissance du siècle qui réside en sa personne, et qui soutient le joug de l’Évangile par l’amour de Dieu. Cette fière licorne serait à craindre, si elle n’était point liée. Car elle a une corne, mais elle est liée. Les humbles trouvent dans ces saintes cour­roies ce qu’ils doivent aimer et les superbes dans cette cor­ne redoutable ce qu’ils doivent craindre. Ce grand prince étant lié de ces courroies spirituelles conserve soigneusement la douceur et la piété mais étant armé de cette corne de gloi­re et de grandeur terrestre, il exerce son autorité et sa puis­sance. Souvent quand on le provoque à la colère et à la vengeance, il est retenu par le sentiment de la crainte de Dieu. Quelquefois en offensant sa puissance souveraine, on l’anime de fureur, mais faisant aussitôt réflexion sur le juge qui est éternel, sa corne se trouve liée par cette pensée, de sorte qu’il s’adoucit et qu’il s’humilie. Il me souvient d’avoir vu moi-même assez souvent que lorsque cette puissante licorne était toute prête à donner de furieux coups, et qu’ayant déjà élevé cette corne terrible, elle menaçait d’une manière redoutable les moindres bêtes, c’est à dire ses sujets, d’exil, de mort, et d’autres semblables punitions, ce pieux prince faisant aussitôt le signe de la croix sur son front, éteignait en un moment dans son âme cet embrasement de fureur, que se tournant vers Dieu, il se dépouillait de toute colère, et que comme il se sentait impuissant d’accomplir tout ce qu’il avait résolu, il reconnaissait bien qu’il était lié. Mais il ne se contente pas de dompter soi-même sa propre colère, il s’efforce encore d’insinuer dans les cœurs de ses sujets tout ce qu’il y a de bien et de juste, et veut faire voir lui-même par l’exemple de son humilité propre, que tout le monde doit avoir imprimée dans le fond de l’âme une sincere vénération pour l’Église sainte. Dieu dit donc à Job: « Lierez-vous la licorne avec vos courroies pour la faire labourer? » comme s’il lui disait en termes plus clairs : Croyez-vous pouvoir réduire les grands du monde qui se glorifient dans leur folle vanité, au travail de la prédica­tion et les attacherez-vous des liens de la discipline? Il faut ajouter, comme moi qui l’ai fait quand je l’ai voulu, et qui de ceux que j’ai autrefois souffert si longtemps pour persécuteurs et pour ennemis, en ai fait depuis fait des défenseurs de ma foi.

Les morales de Saint Grégoire Pape, sur le livre de Job, 1669

Nous entendîmes un bruit dans les bois, qui nous fit saisir nos armes et nous cacher derrière des arbres. Un animal comme un cheval hollandais, avec une corne longue et droite sur le front, s’approchait. Nous tirâmes à deux reprises. Il tomba au sol puis soudain se releva et fonça vers nous à pleine vitesse. Comme nous nous abritions derrière un arbre, il y planta sa corne, le brisa et tomba mort. Nous ne mangeâmes pas sa chair, car les flamands ne mangent pas de cheval, mais ôtâmes sa peau, qui s’avéra trop lourde pour que nous puissions l’emporter. Sa corne, de cinq pieds de long, était plus épaisse qu’un avant-bras.

Voyages of Peter Esprit Radisson, being an account of his travels and experiences among the North American Indian from 1652 to 1684, Boston, 1885

Le juif Donaja m’apprend qu’on a depuis peu fait une tentative pour voler le trésor de Venise, qui selon la description qu’il en fait est très riche et très magnifique. Il dit qu’il y a douze couronnes de pur or, et autant de cuirasses du même métal enrichies de toutes sortes de pierres précieuses d’un prix inestimable. Il y a plus de cent vaisseaux d’agathe, soixante services pour l’autel, tous d’or pur et enrichis de diamant, de saphirs, d’émeraudes et autres pierres de grand prix. Il y a aussi une corne de licorne qui ne se peut payer.

— Giovanni Paolo Marana, L’espion dans les cours des princes chrétiens, 1686.

Les Ambassadeurs des princes étrangers sont défrayez par le Grand Duc avec toute leur suite tandis qu’ils marchent dans ses États, soit en venant, soit en s’en retournant. Lors qu’il leur donne audiance, il est  assis sur son throne doré & vestu de velours rouge couvert de perles & de pierreries, portant fur la teste le bonnet royal avec la couronne : il a une grande croix d’or pendue au col qui luy vient fur la poistrine. Ses bottines sont couvertes de perles & de pierreries & il porte en la main gauche un sceptre de corne de Licorne enrichy d’or & de diamants & d’autres pierres précieuses.

Relation de tout ce qui regarde la Moscovie, ses habitans et leur Grand Duc, 1687.

Licorne : La licorne se trouve seulement dans l’Afrique. Son vray pays est dans la Province d’Agoas au Royaume des Damotes en Ethiopie. C’est un animal fort craintif qui se retire dans les bois, & qui pourtant se hasarde quelquefois à venir dans la plaine. Il a une corne blanche au milieu du front de cinq palmes de longueur, telles qu’on les depeint icy. Il est de la grandeur d’un cheval de la mediocre taille, d’un poil brun tirant sur le noir, ayant le crin court & peu fourni & noir, aussi-bien que sa queuë. Le Pere Lobo dans ses Voyages rapporte plusieurs témoignages de gens qui en ont vû, & c’est ainsi que la descrit Vincent le Blanc dans son Voyage d’Afrique : mais cet Auteur est fort suspect, aussi-bien qu’André Thevet, qui escrit que le Roy de Monomotapa le ména à la chasse de la licorne, qui est frequente, dit-il, en son Royaume ; & qu’il luy fit present de deux cornes de licorne, qu’il rapporta en France, dont il en donna une au Roy, qui est celle qu’on voit à present au Tresor de St. Denis : & il croit qu’elle vient des dents d’élephant travaillées par les Ouvriers. Il y en a une fort grosse à Strasbourg de sept à huit pieds, qui est tortillée. Toutes celles du Tresor de Venise sont differentes. Pline dit que le premier qui a escrit de la licorne, est un nommé Ctesias, qu’Aristote dit estre un Auteur fort suspect. Elian n’en parle qu’en doutant. André Marin docte Medecin de Venise, a fait un Traité de la fausse opinion de la licorne. Les autres Auteurs qui en ont escrit sont Philostrate & Solin, Aeneas Sylvius qui est le Pape Pie II., Marc Paul Venitien, Aloesius Cadamustus, Louïs de Berthame en son Voyage d’Ethiopie, Cardan, Gesner, Garcias Abhorto, &c. Les uns disent qu’elle ressemble à un cheval ou poulain, les autres à un asne, les autres à un cerf ou à un bouc par sa barbe, les autres à un élephant, les autres à un rhinoceros, les autres à un levrier. Munster & Thevet disent que c’est un amphibie vivant dans l’eau & sur terre, & que sa corne est mobile selon la volonté de l’animal. D’autres disent que sa force consiste en sa corne ; & que quand elle est poursuivie par les Chasseurs, elle se precipite du haut des rochers, & tombe sur sa corne, qui soutient tout l’effort de sa chûte, en sorte qu’elle ne se fait point de mal. Enfin tous les Auteurs rapportent differemment la figure & la couleur tant de l’animal que de sa corne & de toutes ses parties. C’est pourquoy les plus sensez tiennent que c’est un animal fabuleux. Les Latins l’ont appellé unicornis, & les Grecs monoceros. Mais on a trouvé aux Indes plusieurs animaux qui n’ont qu’une corne, comme vaches, taureaux, chevaux, asnes, chevres, daims, &c. La Peyrere en sa Relation de Groenland dit que ce qu’on croit corne de licorne est une dent d’un gros poisson nommé par les Islandois narwal, & dans d’autres lieux rohart, qui se trouve dans la Mer Glaciale, qui a fourny abondance de ces cornes dans les cabinets des curieux. Même Charras dans sa Pharmacopée se vante d’en avoir une qui surpasse en longueur & en grosseur celle du Tresor de St. Denis. Cette corne sort du milieu du devant de la maschoire superieure de ce grand poisson, où elle a environ un pied de long de racine aussi grosse que la corne même. Elle luy sert même d’arme & de deffense pour attaquer les plus grosses baleines, & il la pousse avec tant d’impetuosité, qu’il en peut percer un fort gros vaisseau. Paul Louïs Sachsius Medecin fait la description d’un Monstre marin qu’il appelle unicorne ou monoceros, qui est une espece de baleine qui vit de cadavres, qu’on pesche sur les costes d’island & Groenland, dont la corne est la seule dent qu’il a en la machoire superieure, qui est tournée, canelée, & terminée en pointe. Celle que vit cet Auteur estoit de 9. pouces de long. 
Les Anciens ont creu que la corne de la licorne sert de contrepoison ; & qu’elle la trempe dans l’eau pour l’espurer, quand elle veut boire. Sa rareté fait qu’on luy attribuë plusieurs vertus dans la Medecine. Mais il est constant, comme l’a fort bien prouvé Ambroise Paré, que c’est une pure charlatanerie ; & il dit qu’il a experimenté que toutes les vertus qu’on luy attribuë sont fausses, quoy que les Marchands ayent mis son prix si haut, qu’un Allemand en vendit une douze mille escus au Pape, au rapport d’André Bacci Medecin de Florence ; & que dans les boutiques la livre de 16. onces ait esté venduë jusqu’à 1536. escus en un temps ou le même poids de l’or n’en valoit que 148. Le Conciliateur dit que la licorne suë en presence du rapellus, ou d’une vipere, ou d’un fiel de leopard : ce qu’elle ne fait point en presence des autres poisons. Mais cela est encore fabuleux.
La licorne, en termes de Blason, se represente passante, quelquefois rampante : & lors qu’elle est en cette action, on l’a dit saillante.

— Dictionnaire d’Antoine Furetière, 1690.

Quoi qu’il soit incontestablement vrai que les licornes soient des chimères, et quoi qu’on sache aussi que les cornes qu’on leur attribue soient les cornes ou les aiguillons d’un poisson qui se pèche dans les mers du Nord, il y a dans ce cabinet trois ou quatre de ces mêmes cornes qu’on veut toujours qui soient de la prétendue licorne. Ils disent la même chose à Venise des cornes de leur trésor, et quantité d’autres sont dans le même entêtement. Chose étrange, que jamais aucun homme n’ait rencontré cet animal, et que tout l’univers soit pourtant rempli de ses cornes !

— Maximilien Misson, Nouveau voyage d’talie, 1691

Un missionnaire théatin de retour de Goa m’a dit avoir essayé d’acquérir un de ces animaux mais, quelle que fut sa diligence, il ne put y parvenir. Il ajouta qu’il avait entendu de nombreux orientaux, particulièrement les astrologues chinois, affirmer que, selon leurs computations, ces licornes étaient toutes mortes le jour même de la mort de notre Sauveur. Leur lien avec notre Sauveur découle sans doute de leur chasteté.

— Jérome Merolla da Sorrento, Breve e succinta relatione del viaggio nel regno del Congo, 1692.

ils sont idolâtres, et ont des idoles de figure affreuse, et d’une grandeur énorme, qui sont dans le palais du Roy ; il y en a deux entre autres dont l’une est la figure d’un homme armé de lances, flèches, et carquois, tenant un pied a terre, et l’autre en l’air avec la main sur la figure du cheval, comme le voulant monter. Ils disent que cette statue humaine est la représentation d’un de leurs rois, qui a été un des plus grands conquérants de ce pays, et cette statue tient dans sa bouche, et comme entre les dents une pierre précieuse de forme carrée, et grosse comme un œuf d’outarde laquelle brille, et éclaire la nuit comme un feu, il croit que ceci une escarboucle, l’autre de ces idoles est la statue d’une femme qu’il croit être une impératrice, ou une reine, montée en selle sur une figure de cheval, ou licorne, ayant une corne au milieu du front de plus d’un brassé de long, et autour de ce cheval, ou licorne, il y a les figures de quatre grands chiens, et celle d’une autre Licorne avec encore celle d’un homme qui tient la dite licorne enchainée. Toutes les figures sont de fin or, et massives, mais très mal faites et difformes, elles n’ont point de pieds d’estal, elles sont placées comme sur une estrade qui est aussi d’or, de trente pieds en carré pour chacune des dites statues.

Extrait de la relation des Avantures et voyage de Mathieu Sagean, La Nouvelle York, 1863 (1700)

Dans la 24e (cabine), deux asnes unicornes, ou monoceros, deux zebras indiens, deux licornes, & deux asnes cornus bifidus indiens, de la pesanteur de 4000 livres, ausquels on aurait accordé 8 pieds d’eau & 32 pieds cubes de nourriture.

— Jean Le Pelletier, Dissertation sur l’arche de Noé, et sur l’Hermine et la livre de S. Benoist, 1700.

L’Afrique a des fruits excellens, des drogues admirable, & quelques mines d’or & d’argent. Elle a aussi quantité de bestes féroces & fauvages, comme des lions, des léopards, des panthères, des élephans, des rhinocéros, des licornes, des chameaux, des dromadaires, des tigres, des singes, des crocodiles, & des asnes sauvages ou rayds. On y trouve enfin beaucoup de civettes, des perroquets, des oiseaux de chant, des austruches et des chevaux barbes fort estimés.

— Denis Martineau du Plessis, Nouvelle géographie ou description exacte de l’univers, 1700.

Ce pays (l’Afrique) est faite de montagnes d’une hauteur prodigieuse et de vastes déserts de sable, secs et peuplés de bêtes sauvages, en particulier lions, léopards, tigres, panthères, éléphants, rhinocéros, licornes, chameaux, dromadaires, chevaux, ânes sauvages, buffles, hippopotames, sirènes, crocodiles, singes et serpents d’une taille extraordinaire.

A System of Geography, Londres, 1701.

Les uns disent qu’elle [la licorne] ressemble à un cheval, les autres à un âne, à un cerf, à un bouc, à un éléphant, à un rhinocéros, à un lévrier.

— François Le Large, Explications des figures qui sont sur le globe terrestre de Marly, 1703

V.20 . Ne vous éloignez pas, Sei­gneur : vous qui êtes ma force , hâtez-vous de venir à mon secours.
V.21. Tirez mon âme de l’épée, & mon unique de la main du chien.
V.22. Sauvez-moi de la gueule du lion, et exaucez-moi contre les cornes de la licorne.
V.23. Je raconterai votre nom à mes frères.
On connaît bien que par son unique, il entend sa vie et son âme, comme la chose qui nous est uniquement chère. À l’égard de la licorne, je n’ai pas be­soin de rechercher curieusement quel animal c’est, et il me suffit qu’il en soit souvent parlé dans les psaumes mêmes, comme d’un animal cruel et furieux. Mais pour entendre la suite de ces quatre versets; c’est ici que commence la seconde par­tie du psaume, parce que dés les premiers mots, si on y prend garde, David insinue la résur­rection de Jésus-Christ. Car que lui servait après le dernier supplice, de tant hâter le re­cours de Dieu? Celui qui a dit : ils ont percé mes mains et mes pieds, et qui s’est représenté lui-­même comme condamné et exécuté à mort, qu’a-t-il désor­mais à demander à Dieu, sinon de ressusciter et d’être glori­fié? Certainement on voit bien qu’il ne restait plus qu’à le ti­rer du tombeau, et à défendre sa gloire contre les ou­trages des Juifs : il a déjà été passé au fil de l’épée, qui signi­fie dans l’écriture une mort violente : comment peut-il être tiré de l’épée qu’en ressuscitant? Comment peut-on autrement le retirer de la gueule du lion, de la main du chien, et des cor­nes de la furieuse licorne, après que le lion l’a englouti, que le chien l’a dévoré, et que la licor­ne, pour ainsi parler, l’a mis en pieces : c’est-à-dire après que ses bourreaux l’ont déchiré com­me par morceaux, et lui ont ôté la vie?

— Jacques Bénigne Bossuet, Explication de la prophétie d’Isaïe, 1704

En I269, la rue de la Licorne se nommait en latin Vicus juxta capiccium Monasterii beatæ Mariæ Magdalenæ. En 1300, c’était la rue de la Madeleine. En 1340 et 1395 la rue des Oblayers, depuis la rue des Oublayers, la rue des Obliers, la rue des Oubliers, et jamais la rue des Oublieurs, quoique ce soit la même chose.
De ces noms, les premiers viennent de l’Église de la Madeleine, qui tient à la rue de la Licorne; les autres signifient des pâtissiers qui y ont demeuré autrefois fort longtemps, et qu’alors on appelait plus souvent obliers , oblayers , et oublayers que pâtissiers à raison peut-être que l’hostie, nommée oblata par les écrivains ecclésiastiques des derniers temps, est la plus noble pièce de four qu’ils fassent, outre qu’ils font aussi des oublies, autre ouvrage de pâtisserie tout semblable. […]
Touchant le nom de la Licorne , il vient d’une maison, où pendait pour enseigne, en 1397, une unicorne. Ainsi parlait-on en ce temps-là , si bien que cette rue se nommait alors la rue de la Unicorne.
Cependant j’ai ouï dire que bien des gens prétendaient que ce nom ne lui avait été donné qu’à l’occasion d’une Licorne qu’on y montrait autrefois pour de l’argent. Ce pourquoi je serais de leur opinion volontiers, s’ils pouvaient nous faire une licorne en vie. Mais qu’ils ne se mettent point en peine d’en chercher, car il n’y en a jamais eu au monde, si ce n’est en peinture, et que s’il en est fait mention dans l’Écriture, ce n’est qu’en figure et en comparaison.

— Henri Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724.

Dans le Comté de Stollberg, proche le Bourg d’Elbingrod, est un creux appelé Baumanshole dont l’entrée est si étroite et si basse qu’il faut pour y passer s’appuyer sur les mains et sur les genoux. Dès que l’on y est entré, on trouve un rocher qui est voûté comme une cave ; plus avant on trouve plus d’espace et on descend une montagne presque toute entière : plus on avance, plus on sent de froid, quoiqu’au-dehors il fasse un grand chaud; on rencontre ensuite une montagne au rocher apelé le Cheval, fur lequel il faut monter et grimper tout à l’entour, d’où l’on descend plus bas au travers des trous, où on rencontre encore un grand creux, fort profond, rempli de cornes, de mâchoires et de dents  que l’on dit être de Licornes. A l’entrée de ce creux sort d’un rocher une fontaine très claire dont l’eau guérit de la pierre; au-dedans du creux on voit avec admiration comme l’eau y goutte, se congèle en même temps, et devient dans la suite tout-à-fait pierre.

— Chevalier de Mailly, Merveilles de la Nature, 1728, p.149-150

Le Prince allait répondre sans doute, lorsque l’attention de la Princesse fut détournée par l’Objet qui lui était le plus cher au monde: c’était une Licorne de la petite espèce, de la hauteur environ d’un Lévrier d’Angleterre, et différente seulement de ces animaux par une corne d’ivoire longue de deux pieds environ, qui s’élevait au-dessus des yeux, entre les deux oreilles & lui donnait une physionomie de fantaisie, à qui le Prince fût obligé de donner des louanges. Le récit de ses gentillesses dura beaucoup plus long-tems que le Prince ne l’aurait désiré, et il fût même obligé de se lever pour lui aller chercher à boire, et lorsqu’après avoir caressé sa maîtresse, elle se fut couchée fur un carreau de velours bleu qui était auprès d’elle, le Prince continua en ces termes. […]
Le Prince avait trop lu de Romans, savait trop de chansons, pour ne pas sentir tous les avantages d’une pareille situation; il baisa tendrement la main d’Atalzaide, et devenant ensuite plus téméraire, il portait la sienne au bas de sa robe, lorsque la Licorne qui était auprès lui donna un si furieux coup sur les doigts, en lui laissant tomber sa corne sur la main, qu’il la retira promptement par un mouvement machinal dont il ne fut pas le maître. La Licorne en même temps sauta sur le giron de la princesse, et tenant sa corne comme une lance en arrêt, menaçait le Prince de tous côtés, et se présentait toujours pour s’opposer à ses entreprises. Après plusieurs tentatives inutiles, il comprit enfin, que l’heure de son bonheur n’était pas venue; il jugea cependant que pour sa réputation il ne fallait pas aller appeler de secours étranger, d’autant plus qu’Atalzaide ne paraissait souffrir aucun mal: il s’assit sur un sofa, fort éloigné d’elle. La Licorne se coucha fur les genoux de fa maitresse toujours disposée à la défendre.

Atalzaïde, 1746.

On trouve dans les Indes toutes sortes de chevaux, les uns familiers et domestiques, et les autres sauvages. Ceux-ci sont proprement la licorne, unicornis. Quoi que cet animal soit l’un des plus dangereux et des plus méchants qu’il y ait dans la nature, cependant les Indiens le prennent à la chasse et viennent à bout de le dompter, soit pour en faire leur monture, soit pour l’atteler à des chars de course qu’ils font tourner sans cesse dans un manège ou une place exprès. Mais on ne peut le vaincre quand on le prend au dessus de deux ans, et à quelque soumission qu’on l’ait amené, il faut encore que son frein soit armé de pointes de fer. Il a la corne noire, quelquefois longue de trois pieds. On en fait des gobelets à boire et l’on assure que la liqueur qu’on y a laissé quelque temps est un contrepoison assuré. Celle de l’âne sauvage a, dit-on, la même vertu. Si l’on en croit Ctésias, cet animal est de la grosseur d’un cheval. Il a une baie blanche sur le front et une corne d’une coudée, dont la partie supérieure est rouge et l’autre noire, la tête tirant sur le pourpre, l’œil bleu et le corps blanc, marqué de raies et de tâches de différentes couleurs, qui font une peau admirable. Lorsqu’il commence à fuir devant les chasseurs, il ne court pas encore avec une grande rapidité, mais insensiblement sa rapidité s’augmente par le mouvement, et il s’élance avec tant de vitesse qu’il n’est aucune espèce de chevaux qui puisse l’attraper. Il faut le surprendre lorsqu’il s’écarte pour mener paître ses petits que la tendresse ne lui permet pas d’abandonner. Il s’expose pour eux à tous les périls. Il combat contre les chasseurs avec une fureur incroyable, frappant de sa corne et des pieds de derrière les hommes et les chevaux. Il ne succombe que quand il est hérissé de traits et qu’il a perdu son sang et la vie. Aussitôt les Indiens lui coupent la corne du front et celle des pieds que l’on dit être d’un vermeil ou cinabre parfait, et ils emmènent les petits qu’ils familiarisent peu à peu.

— Abbé Claude-Marie Guyon, Histoire des Indes orientales anciennes et modernes, 1744.

Ce banquier sur son écusson
Met des Licornes apparentes,
Son Epouse a grand soin, dit-on,
De rendre ses armes parlantes.
Censeurs, n’en dites point de mal,
Tout est permis en carnaval.

Le Carnaval, in Recueil de chansons, ariettes, vaudevilles et autres couplets, 1761.

Dans les cas où, dans le langage courant, le mot existence s’emploie comme prédicat, ils s’agit bien moins d’un prédicat de la chose elle-même que de l’idée qu’on en a. Par exemple, on accorde l’existence au narval, licorne de mer, et non à la licorne de terre. Cela veut dire simplement que la représentation du narval est une idée tirée de l’expérience, c’est à dire la représentation d’une chose existante. C’est aussi pourquoi, pour prouver le bien-fondé de la proposition que je prononce sur l’existence d’une telle chose, je ne chercherai pas cette dernière dans le concept du sujet, car on n’y trouve que des prédicats de possibilité, mais j’invoquerai l’origine de la connaissance que j’en ai.

— Emmanuel Kant, L’unique Fondement possible d’une démonstration de l’existence de Dieu, 1762

LICORNE, s. f. (Hist. nat.) animal fabuleux : on dit qu’il se trouve en Afrique, & dans l’Ethiopie ; que c’est un animal craintif, habitant le fond des forêts, portant au front une corne blanche de cinq palmes de long, de la grandeur d’un cheval médiocre, d’un poil brun tirant sur le noir, & ayant le crin court, noir, & peu fourni sur le corps, & même à la queue. Les cornes de licorne qu’on montre en différens endroits, sont ou des cornes d’autres animaux connus, ou des morceaux d’ivoire tourné, ou des dents de poissons.

— L’encyclopédie, 1re édition, 1765.

— Et où est-il ce pays de mon cher inconnu ? Quel est le nom de ce héros ? Comment se nomme son empire ? Car je ne croirai pas plus qu’il est un berger que je ne crois que vous êtes une chauve-souris.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même s’il voudrait s’abaisser à l’être ; il aime trop ses compatriotes : il est berger comme eux. Mais n’allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu’eux ; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu’ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais : c’est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de l’Orient. D’ailleurs la terre des Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l’homme. Ces gros diamants qu’Amazan a eu l’honneur de vous offrir sont d’une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l’avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles qu’un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation : il se présenta suivi de dix mille éléphants et d’un million de guerriers. Les licornes percèrent les éléphants, comme j’ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des brochettes d’or.

— Voltaire, La Princesse de Baylone, 1768.

Le phénix, qui était plus sage que Formosante, parce qu’il était sans passion, la consolait en chemin ; il lui remontrait avec douceur qu’il était triste de se punir pour les fautes d’un autre ; qu’Amazan lui avait donné des preuves assez éclatantes et assez nombreuses de fidélité pour qu’elle pût lui pardonner de s’être oublié un moment ; que c’était un juste à qui la grâce d’Orosmade avait manqué ; qu’il n’en serait que plus constant désormais dans l’amour et dans la vertu ; que le désir d’expier sa faute le mettrait au-dessus de lui-même ; qu’elle n’en serait que plus heureuse ; que plusieurs grandes princesses avant elle avaient pardonné de semblables écarts, et s’en étaient bien trouvées ; il lui en rapportait des exemples, et il possédait tellement l’art de conter que le cœur de Formosante fut enfin plus calme et plus paisible ; elle aurait voulu n’être point si tôt partie : elle trouvait que ses licornes allaient trop vite, mais elle n’osait revenir sur ses pas ; combattue entre l’envie de pardonner et celle de montrer sa colère, entre son amour et sa vanité, elle laissait aller ses licornes ; elle courait le monde selon la prédiction de l’oracle de son père.

— Voltaire, La Princesse de Baylone, 1768.

J’ai vu d’honnêtes bourgeois, d’ailleurs instruits des pièces de théâtre et bons Raciniens, qui d’après les estampes et les statues croyaient fermement à l’existence des sirènes, des sphinx, des licornes et du phénix ; ils me disaient “nous avons vu dans un cabinet des cornes de licornes”. Il a fallu leur apprendre que c’était la dépouille d’un poisson de mer; et c’est ainsi qu’il faut aux Parisiens, non leur donner de l’esprit, mais leur désenseigner la sottise, comme dit Montaigne.

— Louis-Sébastien Mercier, Le tableau de Paris, 1772

How many Ships of War are in New York ? There are eight Ships of War at New York Viz. the Eagle lying against the Fly Market, The Jersey against the Ship Yard, The Phœnix and Roebuck under Long Island Shore, the Brune & Greyhound abreast of the Town, the Merlin & Unicorn in the North River.

— Lettre du brigadier général Samuel Holden Parsons à George Washington, 8 avril 1777

Le dragon ailé et venimeux empoisonnera toutes les bêtes qui sont dans la mer et les laissera manger aux aigles et aux vautours. Le dragon ne pardonnera qu’à la licorne marine. Ensuite, Saturne parcourra le rivage de la mer, et tuera toutes les bêtes qu’il rencontrera sur son territoire, et les jettera dans le Tartare, Neptune rendra au serpent exténué toute sa vigueur. Le dragon terrestre, en même-temps, jettera un regard com­patissant fur la licorne marine épuisée de fatigues; il la ranimera, en devien­dra éperdument amoureux, et l’épousera. Ils habiteront ensemble, et deviendront, par-là extrêmement nuisibles à tous les autres animaux venimeux et non venimeux. Quand le dragon aura habité deux fois avec la licorne marine, elle mourra et exhalera une puanteur si forte, qu’en très-peu de temps le dragon terrestre mourra aussi. Peu de temps après, il s’élèvera une horrible tempête dans l’air: cette tempête fera causée par les mauvaises vapeurs du souffre, qui s’élèveront et occasionneront un feu naturel en l’air ; ce feu naturel se mêlera avec le feu contre nature : ce mélange fera un bruit épouvantable ; l’air sera rempli de vapeurs ; le soleil et la lune en feront obscurcis. L’éclipse durera jusqu’à ce que la pleine lune aura fait tomber une pluie abondante. Mer­cure fera la paix, la publiera, et l’af­fichera aux portes du ciel.

— Sabine Stuart de Chevalier, Discours philosophique sur les trois principes, 1781

Nous nous rendîmes dans la grande cour du palais ; au milieu  de laquelle était une litière de bois de sandal, attelée à quatre licornes noires. Au son aigu de mille instruments lugubres, et aux cris encore plus perçants des Choucaniens, le corps de Gulzara fut mis dans cette litière, sur laquelle on étendit un grand tapis de toile d’argent, en laissant à découvert le gracieux visage de cette belle princesse, qui en effet ne paraissait qu’endormie.

— William Bedford, Les épisodes de Vathek, 1782

En 1380, il est fait mention pour la première fois d’une corne de licorne , qui était déposée dans le trésor de la cathédrale, & que plusieurs ont regardé comme une des grandes raretés de la ville de Strasbourg. On prétend que c’est un présent que le roi Dagobert fit à cette église, & qu’en conséquence la ville de Saverne, chef-lieu de l’Évêché, prit pour armes une licorne. Ce qui est certain, c’est que cette corne fut toujours précieusement conservée dans le trésor de l’église cathédrale. On lit même dans un manuscrit du grand-chapitre qu’un chanoine nommé Rodolphe de Schawenbourg enleva en 1380 la pointe de cette corne, qu’il regardait comme un spécifique contre la peste & le poison. Ce chanoine fut exclu du chapitre et ses confrères firent un statut par lequel ils jurèrent de ne plus recevoir parmi eux aucun descendant de cette famille. Cette corne disparut en 1584 pendant les troubles de religion : le Grand-Doyen manda cette perte à l’Évêque Jean de Manderscheidt, comme si le bonheur de son église en dépendait. Les chanoines catholiques l’avaient réfugiée à Luxembourg, d’où elle fut renvoyée en 1638 dans une boëte de sapin fermée de trois serrures. Elle existe encore.

— Abbé Grandidier, Essais historiques et topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, 1783.

Les chasseurs de chamois remarquent qu’ils diminuent d’année en année. En comparant les différentes relations de ces chasseurs, je crois pouvoir assurer que dans ce moment il ne reste de toute l’espèce qu’à peu près cent individus. Il est donc temps de rapprocher les faits connus, et d’en rechercher de nouveaux, s’il est possible, avant que la destruction totale de l’espèce nous en ôte les moyens. C’est une espèce entière d’animaux très-grands qui se perd, pour ainsi dire, sous nos yeux, et qui dans quelques siècles sera placée avec les mammouths et les licornes, et ce ne sont pas des contrées éloignées qu’habite ou qu’habitait cette espèce, c’est le milieu de l’Europe.

— M. Girtanner, in Observations sur la physique, sur l’histoire naturelle et sur les arts et métiers, 1786.

Dans la troisième cour, revétue de turquoises et de copases enchassées avec art, étaient les écuries du palais, dans lesquelles on nourrissait douze mille chevaux qui ne servaient qu’aux écuyers et aux pages. La princesse ne sortant jamais que dans un char attelé de licornes blanches, ou de loups cerviers: on ne la vit qu’une seule fois aller à la chasse, montée sur une martre zibeline , encore fut elle si mécontente de son allure qu’elle la fit tuer devant elle.

— Pierre-François Godard de Bauchamps, Funestine, 1786

Les licornes couraient aussi, la lance baissée l’une contre l’autre, ayant mis une pomme à la pointe de leurs cornes, comme l’on met un bout aux fleurets, de peur de se faire mal.

— Nicolas Perrot d’Ablancourt, L’Histoire véritable de Lucien traduite et continuée, 1787.

A cet aspect le divin oiseau penche la tête mourante, comme une fleur que le coutre de la charrue a renversée. L’or, l’azur, et la pourpre de ses plumes se ternissent, et il allait rendre l’âme, si, au cri que jettèrent les animaux, la licorne qui reposait à ses pieds, ne l’eût touché de
la corne, dont elle chasse les venins ; et en même temps l’ardente belette n’eut sauté sur le basilic, et imprimé sa dent mortelle sur les taches blanches de sa couronne, l’étendant mort sur la place. Aussi tôt le phénix redresse sa tête penchante, et reprend son vif éclat effacé par les ombres de la mort ; et les animaux justement irrités,viennent fondre de toute part sur les serpents, tandis que les cigognes les attaquent d’en-haut, et que les aigles percent de leurs ongles tranchants les dragons qui voulaient prendre l’essor.

— Nicolas Perrot d’Ablancourt, L’Histoire véritable de Lucien traduite et continuée, 1787.

Nation française, ne nourris plus de léopards, de licornes, de griphons ! Alimente le cheval de labeur, le bœuf, l’âne même ; ils font necessaires. Alimente la brebis, le mouton, le porc, la chèvre, ils sont utiles.

— Nicolas Edme Restif de la Bretonne, Les nuits de Paris, 1790

Long Tems avant que la nymphe Egérie
Eût inspiré le roi Numa,
Un certain pasteur d’Étrurie,
Sur un soupçon, que sans doute alluma
La dangereuse jalousie,
Dans un accès de frénésie,
Et tranchant du despote en ses propres foyers,
Renvoya de chez lui ses dieux hospitaliers.
Observons que leur bienfaisance
Entretenoit sa femme & lui
Dans les plaisirs, dans l’abondance,
Sans qu’ils en tinssent rien d’autrui.
Celle-ci, plus dévote, en sauvant l’apparence
Se ménagea leur bienveillance,
Quand il rejettoit leur appui.
La vengeance des dieux se borne
A changer le rustre en licorne :
Il en seroit pour le double aujourd’hui.

François Le Prevost d’Exmes, Le pasteur changé en licorne, 1790

Le directoire se répand en injures contre les officiers municipaux, les traite de barbares, de Goths et de Vandales, pour avoir fait abattre les licornes vraiment barbares, gothiques et vandaliques qui armorioient l’église des ci-devant barons de Saint-Just. A la manière dont les administrateurs de Lyon interprètent le décret qui enjoint de ne point dégrader les monumens publics qui font décoration, et qu’on doit conserver pour la gloire des arts, les plus monstrueuses insignes de la féodalité devroient être respectées à l’égal des chefs d’oeuvres des Grecs et des Romains. Le directoire a poussé l’oubli des bienséances jusqu’à ordonner aux officiers municipaux de refaire à leurs frais ces grosses licornes saillantes qui épouvantoient les nourrices et les petits enfans, à l’entrée de l’église de messieurs les chanoines-barons. Il est vrai que ces honorables gentilshommes ecclésiastiques regardoient tellement les licornes comme le plus bel apanage de leur seigneurie, qu’ils ont fait et gagné des procès contre d’autres nobles qui osoient mettre des licornes dans leur blason. Ce privilége exclusif devoit être conservé par le directoire à la noble église de Saint-Just, et il falloit que les municipaux, barbares comme la constitution, fussent condamnés, au nom de la constitution même, à faire ériger à neuf ces deux monstres féodaux.

— Claude Fauchet, Rapport sur les activités contre-révolutionnaires dans le département du Rhône-et-Loire, 1792.

Les forçats des constructions hydrauliques et des cuvelages de mine de la philosophie critique, supputent l’existence de Dieu avec un sang et un cœur aussi froids que s’il s’agissait de l’existence du kraken ou de la licorne.

— Jean Paul, Siebenkäs, 1795

Les présents destinés pour la reine, portés jusque dans la chambre de cette princesse par deux hommes déguisés, l’un en ours, l’autre en licorne, étaient une nef d’or, deux grands flacons, deux drageoirs, deux salières, six pots, six trempoirs de même métal et deux bassins d’argent. Deux hommes noircis et déguisés en mores portèrent la vaisselle, également présentée à la duchesse d’Orléans ; ces présents coûtèrent à la ville soixante mille couronnes d’or.

— Donatien Alphonse François de Sade, Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France

Dans le Magasin de Physique du professeur Voigt à Jena en Allemagne de l’an 1796, on lit la traduction d’un procès-verbal hollandais du Cap de
Bonne Espérance du 8 avril 1791 signé H. Cloete, dont voici un extrait :
Un Hottentot batard ou métis nommé Guerrit Slinger ayant été interrogé sur les différentes sortes de bêtes sauvages répondit qu’il avait été, il y a quelques années, à une expédition contre tes Hottentots braconniers et voleurs sous le commandement d’André Burgard avec les Hottentots Carolus et Ulack et autres et qu’ils avaient vu des nouvelles sortes de bêtes fauves, qu’ils avaient poursuivies à cheval el dont ils avaient tué une et que lorsqu’ils avaient été occupés à examiner cet animal était survenu le citoyen Louis van der Merwe, fils de David, qui l’avait examiné avec eux et qu’ils avaient trouvé qu’elle ressemblait à un cheval quant à la forme et qu’elle était grisâtre, et sur le front elle avait une corne de la longueur d’un bras et aussi grosse vers sa base. Vers le milieu, cette corne était un peu aplatie, elle n’était pas attachée au crâne, mais seulement à la peau. La tête ressemblait à celle d’un cheval, et la hauteur de l’animal était à peu près celle d’un cheval de carrosse. Elle avait les oreilles du bœuf, mais un peu plus grandes, la queue charnue semblable dans l’éloignement à celle d’un cheval mais garnie seulement de poils. L’ongle était rond comme celui d’un cheval mais fendu comme celui d’une bête à Corne. Cet animal lut tué à 16 journées de Cambado et 30 journées de voyage avec un chariot de bouviers de la ville du Cap.
On trouve la figure de la licorne gravée sur plusieurs centaines de rochers par les Hotlentots des bois. Cloete offrit enfin de livrer la peau d’un pareil animal, si on voulait lui donner un prix qui valut un voyage de trente jours et les peines.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, 1er janvier 1797.

 – Avant que tu n’obtiennes ma fille et la moitié du royaume, dit le roi au tailleur, il faut encore que tu accomplisses un exploit. Dans la forêt il y a une licorne qui cause de gros ravages. Il faut que tu l’attrapes.
– J’ai encore moins peur d’une licorne que de deux géants. Sept d’un coup, voilà ma devise, répondit le petit tailleur.
Il prit une corde et une hache, partit dans la forêt et ordonna une fois de plus à ceux qu’on avait mis sous ses ordres de rester à la lisière. Il n’eut pas à attendre longtemps. La licorne arriva bientôt, fonça sur lui comme si elle avait voulu l’embrocher sans plus attendre.
– Tout doux ! tout doux ! dit-il. Ça n’ira pas si vite que ça.
Il attendit que l’animal soit tout proche. Alors, il bondit brusquement derrière un arbre. La licorne courut à toute vitesse contre l’arbre et enfonça sa corne si profondément dans le tronc qu’elle fut incapable de l’en retirer. Elle était prise !
– Je tiens le petit oiseau, dit le tailleur.
Il sortit de derrière l’arbre, passa la corde au cou de la licorne, dégagea la corne du tronc à coups de hache et, quand tout fut fait, emmena la bête au roi. 

Le vaillant petit tailleur, conte des frères Grimm, 1812

With that, Sir Arthur drew from his pocket a large ram’s horn, with a copper cover, containing a considerable quantity of coins, chiefly silver, but with a few gold pieces intermixed. The Antiquary’s eyes glistened as he eagerly spread them out on the table.
— “Upon my word—Scotch, English, and foreign coins, of the fifteenth and sixteenth centuries, and some of them rari—et rariores—etiam rarissimi! Here is the bonnet-piece of James V., the unicorn of James II.,—ay, and the gold festoon of Queen Mary, with her head and the Dauphin’s. And these were really found in the ruins of St. Ruth?”
— “Most assuredly—my own eyes witnessed it.”
— “Well,” replied Oldbuck; “but you must tell me the when—the where-the how.”
— “The when,” answered Sir Arthur, “was at midnight the last full moon—the where, as I have told you, in the ruins of St. Ruth’s priory—the how, was by a nocturnal experiment of Dousterswivel, accompanied only by myself.”
“Indeed!” said Oldbuck.

— Walter Scott, The Antiquary, 1816

Licorne. On croyait chez nos pères que la corne de licorne préservait des sortilèges. Les licornes du cap de Bonne-Espérance sont décrites avec des têtes de cheval, d’autres avec des têtes de cerf. On dit que le puits du palais de Saint-Marc ne peut être empoisonné, parce qu’on y a jeté des cornes de licornes. On est d’ailleurs indécis sur ce qui concerne ces animaux, dont la race semble perdue, quoique, dit-on, elle existe encore en Chine.

— Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, 1818

À l’entrée du parc, au lieu de la voiture de la chanoinesse, était la coquille de cristal du docteur, attelée de ses licornes. Derrière, se tenait le grand scarabée doré l’ombrageant de ses ailes resplendissantes, et sur le siège était assis le faisan argenté qui tenait les rênes d’or dans son bec, et qui adressa à la chanoinesse un regard judicieux et expressif.

— E.T.A. Hoffman, Petit Zacharie surnommé Cinabre, 1819

Sur l’autre côté de la colonne était une figure d’animal avec une corne : c’était une licorne, et elle s’appelait Asphas ou Aspax. Elle combattait avec sa corne contre une méchante bête qui se trouvait sur le troisième côté. Celle-ci avait une tête de hibou avec un bec crochu, quatre pattes armées de griffes, deux ailes et une queue qui se terminait comme celle d’un scorpion. J’ai oublié son nom : d’ailleurs je ne retiens pas facilement ces noms étrangers. A l’angle de la colonne, au-dessus des deux bêtes qui combattaient, était une statue qui devait représenter la mère de tous les dieux. Son nom était comme Aloa ou Aloas ; on l’appelait aussi une grange pleine de blé, et il sortait de son corps une gerbe  d’épis. Sa tête était courbée en avant, car elle portait sur le cou un vase où il y avait du vin, ou dans lequel le vin devait venir. Ils avaient une doctrine qui disait : le blé doit devenir du pain, le raisin doit devenir du vin pour nourrir toutes choses.

— Anne-Catherine Emerich, vision du 17 décembre 1819

So thinking, he asked the young lord what was in the Proclamation which he still held folded in his hand; “for, having little time to spell at it,” said he, “your lordship well knows I ken nought about it but the grand blazon at the tap—the lion has gotten a claught of our auld Scottish shield now, but it was as weel upheld when it had a unicorn on ilk side of it.”

Il demanda alors à son maître ce qu’il y avait dans la proclamation qu’on lui avait remise et qu’il tenait encore pliée à la main.
– N’ayant pas eu le temps de l’épeler, dit-il, vous savez que je n’en puis connaître que l’image qui est en tête. Le lion a jeté ses griffes sur un des côtés de l’écu de la vieille Écosse, mais cet écu n’en était pas pire quand il s’y trouvait une licorne à droite et à gauche.

— Walter Scott, The Fortunes of Nigel, 1822

Un esclave des environs de Koldagi m’a raconté de son propre mouvement que dans son pays il y avait un animal de la grandeur d’une vache, qui avait la forme svelte d’une gazelle, la peau garnie d’un poil court et jaune, tirant sur le rouge; une raie blanche sur le front et le nez, et dont le mâle porte sur le front une corne longue et droite; la femelle n’en a pas. On appèle cet animal dans le pays Nilukma. J’ai plus d’une raison d’ajouter foi au récit de cet esclave, lequel au reste n’avait jamais été questionné sur l’existence de la licorne. Ce même esclave me fit aussi une description très-fidèle et très-exacte de l’oie de Gambia, qui est fort commune dans son pays.

— Lettre d’Edouard Rüppel, 3 mai 1824, in Franz Xaver von Zach, Correspondance astronomique, geographique, hydrographique et statistique, tome 11, 1824

The accoutrements of the horse were scarcely less massive and unwieldy than those of the rider. The animal had a heavy saddle plated with steel, uniting in front with a species of breastplate, and behind with defensive armour made to cover the loins. Then there was a steel axe, or hammer, called a mace-of-arms, and which hung to the saddle-bow. The reins were secured by chain-work, and the front-stall of the bridle was a steel plate, with apertures for the eyes and nostrils, having in the midst a short, sharp pike, projecting from the forehead of the horse like the horn of the fabulous unicorn.
But habit had made the endurance of this load of panoply a second nature, both to the knight and his gallant charger. Numbers, indeed, of the Western warriors who hurried to Palestine died ere they became inured to the burning climate; but there were others to whom that climate became innocent and even friendly, and among this fortunate number was the solitary horseman who now traversed the border of the Dead Sea.

— Walter Scott, Tales of the Crusaders, The Talisman, 1825

Our leader having taken a great fancy to the unicorn, which stands on one side of the grand entrance into the church of St. John, to place as a figure-head to his brother’s yacht, he resolved to have the animal, and his refractory crew were desired to be in attendance the next night, in order to dislodge the cornuted creature. We were punctual to our appointment, and proceeded to the sacrilegious demolition at midnight with light hearts and a strong rope. The latter was placed round the unicorn’s neck, and about ten of us began with a true sailor-like “ one, two, three, haul,” to dislodge our victim. It was, however, so well fastened on its pedestal, that we did not succeed, and our shouting and hauling soon wakened our enemies. We began to perceive a collection of people in the Strada Reale, and had little doubt that they would shortly commence offensive operations, as they were loud in their vows of vengeance against the ruthless spoliators of their magnificent and sacred edifice. A large knot of Maltese began to show themselves at the corner of the Strada St. Giovanni; thus blocking up the direct road to the boats, and partially enclosing us. We knew the depth of a stiletto wound, and the unerring accuracy with which it is thrown : we well knew how cordially they hated us, if only in a religious light. Their saints held their lamps, for a wonder, unbroken that night, which gave us more alarm than our enemies and their stilettos; for had we been recognised, the admiral’s displeasure would have preceded the sentence of the civil judge. We hastily dropped the rope, and in a firm and compact body charged the party by the corner of the Strada St. Giovanni. They very feebly resisted, and we reached our ship in security.

— Frederick Chamier, The Life of a Sailor, 1832

J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus ou errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer. Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent upe espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu, et je n’eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur présence. Que de choses ces graves personnages auraient à dire, s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et Impassibles témoins.

— Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1834.

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n’en vaut la peine, mais c’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse. J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer. Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions.
Que de choses ces graves personnages auraient à dire s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée! De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins !

— Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1834

Comme toute la noblesse des colonies, il se faisait graver des licornes en support par ici, des cannes à sucre en sinople sur champ de gueules et même d’azur par là ; tout cela surmonté d’une couronne à la fois de marquis, de comte et de baron ; même il aurait voulu un peu de duc ou de prince… Eh ! mon Dieu ! pourquoi pas ? En vérité, je lui aurais moi-même arrangé un petit écusson bien gentil, et toute duchesse et même un peu princesse du sang impérial que je suis, pour le beau renom que toutes ces merveilles ont maintenant, je l’aurais reçu dans le collège noble de notre temps. Mais il ne pensait pas ainsi, et le pauvre garçon ne comptait que sur lui seul pour perpétuer sa race, ses cannes à sucre et ses caféiers. 

— Mémoires de la duchesse Laure Junot d’Abrantès, 1835.

Que fait aujourd’hui la science ? À chaque nouvelle découverte, elle justifie, elle authentique, si l’on peut s’exprimer ainsi, un des prétendus mensonges d’Hérodote ou de Pline. La fabuleuse girafe se promène au jardin du Roi. Je suis un de ceux qui y attendent incessamment la licorne.

— Charles Nodier, Inès de Las Sierras, 1837

Légendes d’autrefois, merveilleuses histoires
Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
Dévotement taillés par de naïfs ciseaux ;
Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
Par les hommes et non par le temps abattues,
Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,

— Théophile Gautier, Notre Dame, 1838

Quand la compagnie eut promené et montré suffisamment ses costumes et ses bannières, elle rentra sous sa tente, et vingt paires de chevaux parurent dans l’arène. C’était un luxe fort goûté à Venise que d’introduire ces nobles animaux dans les fêtes; et, comme si l’idée que s’en formait un peuple peu habitué à en voir ne pouvait pas être satisfaite par la réalité, on les métamorphosait, à l’aide de parures fort bizarres, en animaux fantastiques. On peignait leur robe, on leur adaptait de fausses queues de renard, de taureau ou de lion; on leur mettait sur la tête, soit des aigrettes d’oiseaux, soit des cornes dorées, soit des masques d’animaux chimériques. Ceux que la compagnie du Lézard fit paraître étaient plus beaux et, par conséquent, moins follement travestis qu’il n’était d’usage à cette époque. Néanmoins quelques-uns étaient déguisés en licornes par une longue corne d’argent adaptée au frontal de leur bride; d’autres avaient des dragons étincelants ou des oiseaux empaillés sur la tête ; tous étaient peints soit en rose, soit en bleu turquin, soit en vert pomme, soit en rouge écarlate ; d’autres étaient rayés comme des zèbres ou tachetés comme des panthères ; à d’autres on avait simulé les écailles dorées des grands poissons de mer.

— George Sand, Les maîtres mosaïstes, 1838

Cette curiosité, semblable à celle qui précipiterait Paris vers le Jardin-des-Plantes pour y voir une licorne, si l’on en trouvait une dans ces célèbres montagnes de la Lune, encore vierges des pas d’un Européen, enivre les esprits secondaires.

— Honoré de Balzac, Une fille d’Eve, 1839

Boussac est un horrible trou, la plus hideuse sous-préfecture de France. Le château n’a pas même le mérite d’avoir la tournure féodale, il ressemble à ces vilains manoirs de la Bretagne, bâtis en granite au XVIIe siècle par des maçons qui n’auraient pu gagner leur vie autre part.
[…]
C’est au château de Boussac dans l’appartement du sous-préfet que sont les tapisseries de Zizim. Comment elles ont été transportées de Bourganeuf à Boussac c’est ce que personne n’a pu m’expliquer. La tour où Zizim a été détenu à Bourganeuf existe encore, mais si mes souvenirs ne me trompent point, il eut été impossible d’y tendre ces tapisseries là. Quoiqu’il en soit il y a dans ces tapisseries quelque chose de singulier qui permet de croire même à d’autres qu’à M. Jourdain, qu’elles ont été faites pour le fils du Grand Turc. Toutes les six représentent une très belle femme. Voilà qui est peu Turc direz-vous, mais Zizim et son frère étaient de très mauvais croyants accusés d’avoir des tendances pour la secte d’Ali – une très belle femme donc, richement habillée et d’une façon toute orientale. C’est toujours la même personne, quelquefois accompagnée d’une suivante, et toujours placée entre un lion et une licorne. Chaque bête tient entre ses pattes une lance bleue semée de croissants d’argent qui porte une bannière de gueule à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent. Lion et Licorne portent de plus sur le dos un écu avec les mêmes armoiries. 
Dans une des tapisseries la femme est assise les jambes croisées sous une tente dont le sommet porte cette inscription A MON SEUL DESIR. Ce qui distingue ces tapisseries c’est qu’elles n’ont nullement le style flamand. Les figures sont longues, élégantes, gracieuses. Les costumes indiquent un artiste qui connaît les costumes et les habitudes de l’Orient. Je serais tenté de croire que cela a été fait en Italie. Les fonds semés de fleurs, de fruits et d’animaux, parmi lesquels figurent toujours un lapin blanc et un singe, présentent de loin l’aspect d’une palme de cachemire. Même harmonie de couleurs et même bizarrerie. Chaque tapisserie peut avoir 3 à 4 mètres de côté.
Il y en avait autrefois à Boussac plusieurs autres, plus belles, me dit le maire, mais l’ex-propriétaire du château – il appartient aujourd’hui à la ville – un comte de Carbonière les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis. On ne sait ce qu’elles sont devenues. Cinq des six tapisseries sont en fort bon état. La sixième est un peu mangée des rats. Toutes auront le même sort si on ne les tire de Boussac. Ne penseriez-vous pas qu’il y aurait lieu de les acheter pour la Bibliothèque royale, ou si vous l’aimiez mieux de les faire acheter par la liste civile pour la collection du Roi. Je préfèrerais le premier parti. Les gens de Boussac nous demandent de l’argent pour leur château, mais c’est une dérision, il ne vaut pas un sou. S’ils nous vendaient leurs tapisseries, ils feraient une bonne affaire et nous aussi. En attendant que la Commission décide, j’ai dit au Maire, que s’il voulait faire raccommoder ces tentures à Aubusson on les perdrait et que cela lui coûterait fort cher ; que si elles n’étaient pas si vieilles et si déchirées, le gouvernement pourrait peut-être les lui acheter. 

— Lettre de Prosper Mérimée à Ludovic Vitet, 18 juillet 1841.

Il ne faut pas oublier, dispersés dans un vaste horizon, les animaux emblématiques qui ont reparu si souvent dans les visions des prophètes de la captivité, et qui là, du haut des monuments ou sous les portiques, à l’entrée du désert, s’agitent, s’élancent, battent de l’aile autour de cet empire naissant comme pour l’inviter à partir : chevaux caparaçonnés qui frappent du pied le chapiteau des colonnes; centaures à la barbe pendante; sphinx aux têtes de patriarches, au front mitré; licornes, béliers de l’Écriture, qui encore aujourd’hui heurtent de la tête l’occident, le midi, l’aquilon et le pays de la gloire ; taureaux chargés du diadème ; chérubins des Mèdes ; léopards aux faces d’aigle ; dragons assis sur le trône, aux bonds rapides, à la voix de tonnerre , aux battements d’ailes pareils au bruit d’un camp. Ces monstres semblent régner de droit divin sur toute la nature vivante. Dans ces sculptures revit la figure de l’empire des Mèdes et des Perse, la tête d’un mage sur le corps d’un taureau.

— Edgar Quinet, Du génie des religions, 1842

Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.
Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d’une nuit tropicale lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals arrivaient jusqu’à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d’une forme bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges. Pécopin était dans une forêt de l’Inde.
Il ferma les yeux.
Puis il les rouvrit encore. En un quart d’heure aux souffles de l’équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le sabot du cheval faisait crier le givre. Les cent-treize rangifères, les alses et les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L’âpreté des bois et des montagnes était affreuse. Il n’y avait à l’horizon que deux ou trois rochers d’une hauteur immense autour desquels volaient les mouettes et les stercoraires, et à travers d’horribles verdures noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons d’écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap Nord.
Qu’était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la terre?

— Victor Hugo, Le Rhin, 1842

— Les Villes :
Vous êtes notre aînée, vous êtes la plus grande, dites, que faut-il faire ?
— Babylone :
Attelez vos licornes ; chacune montez sur vos chariots retentissants : formez autour de ma chaudière une ronde enchantée. Bactres, hâte-toi, jette dans ma chaudière, en passant, ton centaure de bronze ; Persépolis, jetez-moi les pieds dorés des dragons de l’Iran ; Memphis, ramassez sur vos escaliers les écailles de votre crocodile ; Thèbes, coupez avec vos ciseaux les tresses aplaties de votre noire déesse ; Ninive, apportez-moi les étoiles scintillantes que vos prêtres ont attachées sur votre mitre ; Saba, envoyez-moi, sur un éléphant de l’Inde, votre Dieu à mille têtes d’ivoire, couché dans sa pagode. Passez, tournez vite autour de mon foyer magique, villes d’Orient, sur vos chariots. Je mêle et je broie avec mes devins cieux et terre.

— Edgar Quinet, Ahasverus, 1843

La bague s’est ternie, le sabre s’est rouillé, le carquois s’est vidé. Dans mon pays, les cyprès verdissaient les gazelles bondissaient, l’antilope aux yeux d’or broutait des rameaux d’or; des lions de pierre fouillaient le sable avec leurs griffes, et des licornes couronnées attendaient le jugement dernier.

— Edgar Quinet, Ahasverus, 1843

Tom knew infinitely more about unicorns than horses.

— Charles Dickens, Martin Chuzzlewit, 1844.

Le hasard agit envers moi comme avec ces animaux fantastiques du désert qui n’ont que quelques joies très rares dans toute leur vie, et qui meurent quelquefois sans se perpétuer. C’est comme cela que les licornes se sont perdues.

— Honoré de Balzac, Lettres à l’étrangère, 1844 

La licorne, qu’on a longtemps regardée comme un être fabuleux, existe réellement dans le Thibet.

— Evariste Huc, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, 1850.

Malgré mon indignité, et malgré l’exclusive formelle donnée par le savant G. Cuvier à toute licorne passée ou future, j’avoue que je ne désespère pas du tout de l’avenir pour cet animal si décrié après tant de panégyriques. La corne sera mobile ou non, persistante ou caduque, ce n’est pas ce qui m’importe; mais elle sera unique, j’ose m’y attendre; et l’unicorne figurera dans nos collections à côté de l’ornithorynque, qui était bien aussi improbable qu’elle avant qu’on nous l’eût envoyé, ou bien dans le voisinage des ptérodactyles, qui avaient été à peu près aussi absurdes aussi jusqu’au moment où ils ont reparu quasi de toutes pièces.

— R.P. Charles Cahier, Le Physiologus ou bestiaire, 1851

Et comme, moi Daniel, je cherchais l’intelligence de cette vision, un ange descendit du ciel, et vint vers le lieu où j’étais ; et, le voyant tout resplendissant de la lumière céleste, je tombai le visage contre terre, le cœur palpitant et le corps tout frissonnant de crainte.
Alors, il me toucha, et, me faisant tenir debout, il me dit : « Le bélier que tu as vu, et qui avait des cornes dont l’une était plus haute que l’autre, est le roi des Perses et des Mèdes, qui commande à deux royaumes, dont l’un est plus grand que l’autre.
Et la licorne est le roi des Grecs ; et les quatre cornes qui sont nées de sa corne brisée, ce sont les quatre rois qui naîtront de sa nation, et qui lui succéderont, mais non pas avec une force et une puissance égales aux siennes ! »

— Alexandre Dumas, Isaac Lacquedem, 1852

Les hommes qui habitaient ces palais, où, malgré soi, on parle à voix basse, devaient avoir cent coudées de haut ; ils marchaient lentement à travers les colonnades, laissant traîner sur les dalles peintes les plis flottants de leur robe blanche. Leur front casqué d’or ne regardait jamais la terre ; ils étaient muets et ne parlaient que par signes. Sur leurs tables de porphyre, ils mangeaient des oiseaux inconnus et des monstres pêchés pour eux dans les profondeurs des océans hindous ; des concubines, plus blanches que du lait, et vêtues comme des déesses, les attendaient sur des coussins de pourpre ; ils allaient précédés par des lions familiers ; à la guerre, ils montaient sur des licornes ; ils vivaient pendant mille ans et ne riaient jamais.

— Maxime du Camp, Égypte et Nubie, 1854

Au centre de la cohorte, sur une blanche Licorne, était une femme enveloppée d’un voile noir. Elle faisait des signes à Roustem ; on eût dit qu’elle invitait le chevalier à la secourir, à la délivrer. La lutte qui s’engagea mérile une description détaillée. Abrége ce conte, Ismaïl, dit le Caliſe impa­tient. Tu sais que je n’aime point les images de la guerre : c’est pour celle raison que j’ai été sur­nommé le Pacifique. Roustem dissipa l’escorte et délivra la princesse de Bengale. Cette aventure doit être racontée en peu de mots. Roustem fit une jonchée de morts et de blessés, et délivra la femme au voile noir, dit Ismail ; mais au lieu d’une blanche Licorne qu’il croyait avoir vue, le chevalier ne trouva plus qu’une chamelle grise, au lieu de la princesse de Bengale qu’il cherchait, qu’une vieille femme dégue­nillée, et couverte d’habits noirs, très sales, une Bohémienne dont le front ridé et le visage grima­çant rappelaient le singe que les Bateleurs de Cordoue affablent d’une coiffe et montrent au peuple pour le faire rire.

— Joseph-Augustin Chaho, Safer et les houris espagnoles, 1854

Mr. Morgan Evans, gave himself up at once to abject despair, and as he bumped and rolled along, sought vainly for comfort in profes- sional ejaculations in the Latin tongue. “ Mater intemerata ! Eripe me e — Ugh ! I am down! Adhæsit pavimento venter ! — No! I am not ! Et dilectum tuum e potestate canis — Ah ! Audisti me inter cornua unicornium ! — Put this, too, down in — ugh ! — thy account in favor of my poor — oh, sharpness of this saddle ! Oh, whither, barbarous islanders ! ”

— Charles Kingsley, Westward Ho!, 1855

De cette liberté qu’on appelait Françoise
Au beau temps où la France était une lroquoise,
J’ai fait une licorne au bât impérial,
Et sur lequel je suis constamment à cheval;
En galopant sans frein avec cette licorne
Qui crève la vapeur malgré son feu sans borne ,
Je vole les passants dans les wagons flottants,
j’assassine tous ceux qui ne sont pas contents !
Si quelques vains journaux me chatouillent les fibres.
Je les supprime tous pour prouver qu’ils sont libres,
Et je fais exiler les pâles rédacteurs
Après avoir volé ces superbes voleurs!
Ma constitution que je donne en exemple,
C’est le droit du plus fort que l’avenir contemple,
Et que la liberté dans ses wagons en feu
Lance à toute vapeur sur les hommes et Dieu !

— Paulin Gagne, L’Unitéide, 1856.

Je suis allé vous voir hier. J’ai déjeuné chez Cousinet. J’ai dîné chez Cousinet, vous demandant à tous les échos d’alentour. Pas de Baudelaire ! Les poètes sont fils de la Licorne et de la Nuée, et tiennent de leurs parents, — de la Nuée qui passe et de la Licorne qu’on ne trouve point.

— Jules Barbey d’Aurevilly, Lettre à Charles Baudelaire, 17 octobre 1857

On trouve encore dans les bois la gazelle, le bouc et le taureau sauvage, le buffle, l’ours d’Europe et l’ours noir du Canada; il y a aussi des sangliers, des rhinocéros et des licornes ou unicornes, dont on a tant contesté l’existence. Mais de tous les quadrupèdes qu’on voit à Siam, le plus utile est l’éléphant.

— Conrad Malte Brun & alii, Géographie universelle, 1858.

Chez M. V., oserai-je le dire ? À ce dîner on a servi un gigot de licorne. Cet animal, comme vous ne l’ignorez pas, passe pour fabuleux, or ses gigots ne sauraient l’être moins que lui. Ce simple raisonnement me conduit à révoquer en doute  l’authenticité de la plupart des mets extravagans qui sont censés arriver du bout du monde. Je soupçonne fortement les maîtres de maison de servir sous ces pseudonymes les choses les plus infâmes qui leur tombent sous la main. On ne m’ôterait pas de l’idée que ce prétendu gigot de licorne n’était qu’un affreux gigot de chien. Les viscères d’esturgeon à la japonaise ne sont peut-être que des viscères de chat, j’ai cru le reconnaître. Nous mangerons bientôt de vieux chapeaux et de vieilles bottes, nous allons tout droit à la chaudière des sorcières de Macbeth.

Le Charivari, 21 novembre 1858.

Alors il dit l’abîme et les commencements, 
Le monde primitif, ses effrois, ses mystères, 
Ses vivants : éléphants, licornes, mégathères, 
Tapirs, rhinocéros, mammons, croassements 
Du batrax accroupi dans les bourbiers fumants, 
Vol du ptérodactyle et pas du mastodonte, 
Les roseaux effrayants où l’hydre fait sa ponte, 
Les trous du trogodyte et les monstrueux nids 
Du dragon, du griffon et de l’épiornis.

— Victor Hugo, passage abandonné dans un brouillon de La légende des siècles.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,
Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,
Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,
Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,
Sur la rigidité des pâles morions,
Semblent une forêt de monstres qui végète.

— Victor Hugo, La Légende des siècles, 1859

Il arrivait du fleuve Bleu, avait remonté deux cents lieues au-dessus de Khartoum, chassé l’éléphant, l’hippopotame, l’autruche, le crocodile et la gazelle ; il avait, comme tous ceux qui ont remonté jusqu’au 8e et au 7e degré de latitude, beaucoup entendu parler de la licorne, mais n’en avait pas vu.

— Alexandre Dumas, De Paris à Astrakan, impressions de voyage, 1860

Je sais bien que les savants traiteront de fable mon serpent de mer et le serpent à crinière du sultan de Tuggurt. Mais n’ont-ils pas traité de fables les hommes à queue et les licornes ! Les hommes à queue sont un fait constaté aujourd’hui. Même chose regarde les licornes, dont j’ai vu aussi un spécimen à l’île Bourbon, et dont, par suite, j’ai examiné la fameuse corne. Ce n’est point une corne, mais une excroissance charnue qui se durcit quand l’animal est en colère, et qui devient pour lui une arme défensive des plus dangereuses. La licorne que j’ai vue pouvait être de la grandeur d’un tout petit âne. Seulement, comme les animaux à cornes, elle avait les sabots fendus. C’est dans le Handara, dans le Loggoum et dans le Donga, à peu près sous l’équateur, que se trouve cet animal prétendu fabuleux.

— Hadji Abd el Hamid Bey et Alexandre Dumas, L’Arabie heureuse, souvenirs de voyage en Afrique et en Asie, 1860.

And now the Grand Inquisitor of Spain,
With all the fifty horsemen of his train,
His awful name resounding, like the blast
Of funeral trumpets, as he onward passed,
Came to Valladolid, and there began
To harry the rich Jews with fire and ban.
To him the Hidalgo went, and at the gate
Demanded audience on affairs of state,
And in a secret chamber stood before
A venerable graybeard of fourscore,
Dressed in the hood and habit of a friar;
Out of his eyes flashed a consuming fire,
And in his hand the mystic horn he held,
Which poison and all noxious charms dispelled.
He heard in silence the Hidalgo’s tale,
Then answered in a voice that made him quail:
“Son of the Church! when Abraham of old
To sacrifice his only son was told,
He did not pause to parley nor protest,
But hastened to obey the Lord’s behest.
In him it was accounted righteousness;
The Holy Church expects of thee no less!”

— Henry Wadsworth Longfellow, Torquemada,1863

Lorsque Jésus, dans les bras de sa mère, traversait le désert pour aller en Egypte, les tigres et les lions sortirent de leurs antres et le suivirent ; les panthères se couchaient aux pieds de Marie pour lui servir de coussin lorsqu’elle se reposait ; les licornes creusaient la terre pour en faire jaillir des sources; les léviathans lui prêtaient leur ombre ; les cerfs et les gazelles se mêlaient sans crainte aux lions et aux tigres ; car Jésus venait donner la paix au monde et répandre sa douceur dans toute la nature.
[…]
Tous les prophètes qui sont venus avant Moise n’ont juré que par la licorne, c’est à dire n’ont vu qu’un côté de la vérité. La corne dans le symbolisme hébreu signifie la puissance, et surtout la puissance de la pensée. La licorne, animal fabuleux qui n’a qu’une corne au milieu du front, est la figure de l’idéal ; le taureau contraire est le symbole de la force qui est dans la réalité. C’est pour cela que Jupiter Ammon, Osiris, Isis, sont représentés avec deux cornes au front ; c’est pour cela que Moïse est ainsi figuré avec deux cornes dont l’une est la trompette du Verbe et l’autre la corne d’abondance.
[…]
Au même temps dans un désert, près de là, était une licorne fort grande, dont l’on n’avait jamais vu sa pareille, et qui souvent avait été chassée des rois, mais ils ne la purent prendre ; hors que quand Marie fut née, elle venait devant la porte, et nul ne pouvait la chasser. Alors un chevalier nommé Adrianes, demeurant près de Nazareth, la perça d’une lance et la tua, et l’offrit au souverain prêtre de Jérusalem, qui l’en remercia grandement.

— Éliphas Lévi, Philosophie occulte, 1865

—Vous étiez trop jeune, poursuivit Jacques, quand votre père est mort, pour qu’il pût  vous initier au grand mystère.
— Quel mystère? Fis-je étonné.
— Le mystère du parchemin ; mais j’ai recueilli son dernier soupir, et il a eu le temps  de me donner les indications nécessaires.
— Un mystère… Un parchemin? balbutiai-je de plus en plus surpris.
— Le voilà.
Et Jacques mit sous mes yeux une feuille, non de parchemin, mais de papyrus, jaunie, couverte de signes mystérieux et qui étaient pour moi une énigme. Dans un coin, il y avait un sceau plus énigmatique encore, représentant une licorne et un croissant.

— Pierre Alexis Ponson du Terrail, Les Fils de Judas, 1867

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

— Stéphane Mallarmé, Ses purs ongles très haut

Ils ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la tarasque, la drée, le dragon, l’hippogriffe. Tout cela terreur pour nous, leur est ornement et parure. Ils ont une ménagerie qui s’appelle le blason, et où rugissent les monstres inconnus.

— Victor Hugo, L’homme qui rit, 1869

Then answered Percivale: ‘And that can I,
Brother, and truly; since the living words
Of so great men as Lancelot and our King
Pass not from door to door and out again,
But sit within the house. O, when we reached
The city, our horses stumbling as they trode
On heaps of ruin, hornless unicorns,
Cracked basilisks, and splintered cockatrices,
And shattered talbots, which had left the stones
Raw, that they fell from, brought us to the hall.

— Alfred Tennyson, The Holy Grail, 1869

“Ah, what is it now?“ the Unicorn cried eagerly.
“ You’ll never guess! I couldn’t.“
The Lion looked at Alice wearily. “ Are you animal – or vegetable – or mineral?“ he said, yawning at every other word.
“It’s a fabulous monster!“ the Unicorn cried out, before Alice could reply.

— Lewis Carroll, Through the Looking Glass, 1871

Elle allait s’éloigner, quand par hasard son regard tomba sur Alice… 
— Qu’est-ce… Qu’est-ce… que ça ? demanda-t-elle enfin.
—C’est une petite fille!, répondit allègrement Haigha…, Nous avons trouvé cela aujourd’hui même, c’est grandeur nature et c’est deux fois plus vrai que nature!
J’avais toujours cru qu’il s’agissait de monstres fabuleux, s’exclama la licorne. Est-ce vivant ?
Alice ne put empêcher ses lèvres d’ébaucher un sourire tandis qu’elle disait:
— Moi-même, voyez-vous, j’avais toujours cru que les licornes étaient des monstres fabuleux!»

— Lewis Caroll, De l’autre Côté du miroir, 1871

“The Unicorn looked dreamily at Alice, and said “Talk, child.”
Alice could not help her lips curling up into a smile as she began: “Do you know, I always thought Unicorns were fabulous monsters, too? I never saw one alive before!”

— Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Le Lion regarda Alice d’un air las.
– Es-tu un animal… un végétal… ou un minéral ? demanda-t-il en bâillant après chaque mot.
– C’est un monstre fabuleux ! s’écria la Licorne, sans donner à Alice le temps de répondre.
– Eh bien, passe-nous le gâteau, Monstre, dit le Lion en se couchant et en appuyant son menton sur ses pattes de devant.
Vous deux, asseyez-vous, ordonna-t-il au Roi et à la Licorne. Et qu’on fasse des parts égales !

—Lewis Caroll, De l’Autre côté du miroir, 1871.

3 octobre.
Ma petite chambre, si confortable, en apparence, est comme les autres lézardée en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent éteint les bougies à travers les murs.
L’alcôve seule est assez bien close, et j’y dors enfin ; le changement me réussit toujours.
Dans la nuit pourtant je me rappelle que j’ai oublié au salon une lettre à laquelle je tiens. Le salon est là, au bout d’un petit couloir sombre. J’allume une bougie, j’y pénètre. Je referme la porte derrière moi sans la regarder. Je trouve sur la cheminée l’objet cherché. Le grand feu qu’on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J’en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du xve siècle qui sont classés dans les monuments historiques. La tradition prétend qu’ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu’ils représentent des épisodes du roman de la Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d’un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l’orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très-mystérieuse, et tout d’abord elle a présenté hier à ma petite-fille l’aspect d’une fée. Ses costumes très-variés sont d’un goût étrange, et j’ignore s’ils ont été de mode ou s’ils sont le fait du caprice de l’artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n’est qu’un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front.

— George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 1871

Bathsheba, a small yawn upon her mouth, took the pen, and with off-hand serenity directed the missive to Boldwood.
“Now light a candle, Liddy. Which seal shall we use? Here’s a unicorn’s head — there’s nothing in that. What’s this? — two doves — no. It ought to be something extraordinary, ought it not, Liddy? Here’s one with a motto — I remember it is some funny one, but I can’t read it. We’ll try this, and if it doesn’t do we’ll have another.”
A large red seal was duly affixed. Bathsheba looked closely at the hot wax to discover the words.
“Capital!” she exclaimed, throwing down the letter frolicsomely. “‘Twould upset the solemnity of a parson and clerk too.”
Liddy looked at the words of the seal, and read —
“MARRY ME.”

— Thomas Hardy, Far from the Madding Crowd, 1874

La fée azur, tenant le diable par les cornes,
Y court dans un char d’or attelé de licornes

— Théodore de Banville, Évohé, in Odes funambulesques, 1874.

Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a là-dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Elisa ; et cette boîte de neige contient une outre de Chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie et qui se boit pur dans une corne de licorne.

— Gustave Flaubert, La tentation de Saint Antoine, 1874

Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards à l’entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras, et la face de l’Inconnu se dévoilera.

— Gustave Flaubert, La tentation de Saint Antoine, 1874

Damis
Demande-lui plutôt l’androdamas qui attire l’argent, le fer et l’airain !

Antoine
Oh ! Que je souffre ! Que je souffre !

Damis
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !

Apollonius
Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !

Antoine pleure.
Oh ! Oh ! Oh !

Apollonius
Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

— Gustave Flaubert, La tentation de Saint Antoine, 1874

Mais le cercle des monstres s’entrouvre, le ciel tout à coup devient bleu, et
LA LICORNE
se présente.

Au galop ! Au galop !
J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
Au galop ! Au galop !

Antoine la regarde s’enfuir.

— Gustave Flaubert, La tentation de Saint Antoine, 1874

Le cornet est la corne de licorne – d’unicorne

— Stéphane Mallarmé, Igitur, Le coup de dés

Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemares, toute la ménagerie des rêves monstrueux, trottait, sautillait, voletait, glapissait par la chambre ; c’étaient des trompes qui finissaient en feuillages, des mains qui s’ouvraient en nageoires de poisson, des êtres hétéroclites avec des pieds de fauteuil pour jambes, et des cadrans pour prunelles, des nez énormes qui dansaient la cachucha montés sur des pattes de poulet ; moi-même, je me figurais que j’étais le perroquet de la reine de Saba, maîtresse de défunt Salomon.

— Théophile Gautier, Le Hachich

La faute en est au Pape et aux seigneurs. Ils oublient le respect dû au grand style et veulent des nouveautés. Un cardinal vous dit très bien : Venez donc chez moi, vous y verrez un cadre unique ; sujet admirable ! Exécution pleine de feu ! C’est un singe à cheval sur une licorne et mordant dans une pêche ! L’auteur est un Flamand nouvellement arrivé ! Là-dessus, les imbéciles courent chez le Flamand et pendant six mois on ne veut plus que des singes, des licornes et des pêches !

— Arthur de Gobineau, La Renaissance, scènes historiques, 1877

Les chars étaient traînés par des bêtes volantes,
Montres inconnus même au gouffre sans clarté ;
Attelages impurs ! L’un était emporté
Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes,
L’autre par des griffons, l’autre par des licornes,
L’autre par des vautours à deux têtes, ayant
Des diadèmes d’or sur leur frontflamboyant.

— Victor Hugo, La Vision de Dante, 1877.

But the victories of Fable over Truth are shams, like the Unicorn himself, and it is the Lion who conquers at last.

— M. Sullivan, Day of Wonders, A Medley, 1879

Un Candien du nom de Stammato, qui faisait partie de la suite d’un prince de la maison d’Este, a été autorisé à voir les richesses de Saint-Marc. Son œil de pécheur a été ébloui et il s’est caché derrière un autel, animé de mauvaises intentions, mais un prêtre l’a découvert et l’a chassé. Après cela, il y est de nouveau entré – à l’aide de fausses clefs, cette fois-là. Il y allait nuit après nuit et, sans ménager sa peine, en surmontant toutes les dif­ficultés qu’il a pu rencontrer, il a réussi, à force de patience, à retirer une grande brique d’un panneau de marbre qui servait de mur à la partie basse du trésor. Il a disposé ce bloc de façon à pouvoir l’enlever et le remettre à volonté. Ensuite, pendant des semaines, il se rendait, chaque nuit à minuit, dans sa splendide mine, qu’il a pu inspecter en toute sécurité, en exultant devant les merveilles dont elle regorgeait et regagnait toujours en catimini ses obscurs appartements avant l’aube, avec sous sa cape une rançon digne d’un duc. Il n’avait pas besoin de piller au petit hasard avant de s’enfuir en courant: rien ne pressait. Il pouvait procé­der à des choix mûrement réfléchis. Il avait tout le loisir de consulter ses goûts esthétiques. On comprend à quel point il était à l’abri d’être interrompu ou dérangé quand on sait que l’histoire raconte qu’il a même emporté une corne de licorne qui ne passait pas par l’orifice qu’il avait aménagé et qu’il a dû la scier en deux – une tâche qui lui a coûté plusieurs heures d’un travail laborieux. Il a continué d’amonceler ses trésors chez lui jusqu’à ce que son activité perde le charme de la nouveauté et devienne monotone. Il y a mis fin, satisfait. Et il avait de quoi l’être: sa collection, selon le cours actuel, représenterait près de cinquante millions de dollars !
Il aurait pu rentrer chez lui en étant de loin le citoyen le plus riche de son pays et il aurait pu se passer de nombreuses années avant que l’on s’aperçoive du larcin. Mais il était humain: il ne pouvait pas savourer son plaisir en solitaire et il lui fallait quelqu’un à qui en parler. Il a donc exigé qu’un noble de Candie, appelé Crioni, prête un serment solennel et il l’a conduit dans ses appartements. Ce dernier en a pratiquement eu le souffle coupé quand Stammato lui a montré son trésor qui brillait de mille feux. En voyant le visage de son ami, celui-ci a eu des soupçons et s’apprêtait à lui planter un stiletto dans le corps quand Crioni a réussi à sauver sa peau en expliquant que ce qu’il avait cru lire en lui n’était que l’expression d’un heureux étonnement à son comble. Stammato a fait présent à Crioni de l’un des principaux joyaux de l’État – une énorme escarboucle qui, par la suite, figurerait dans la calotte ducale officielle – et les deux hommes se sont séparés. Crioni s’est aussitôt rendu au palais pour dénoncer le criminel, en montrant l’escarboucle comme preuve. Stammato a été arrêté, jugé et condamné avec la rapidité vénitienne d’antan. On l’a pendu entre les deux grandes colonnes de la Piazza. 

— Mark Twain, Un vagabond à l’étranger, 1880

— Quelle variété ! quel pittoresque ! L’infinie succession de personnages et d’images ! Que le progrès est une belle chose ! s’écriait le démon Anizin. 
— Eh bien non ! dit René de Siffroi, qui avait enfin trouvé sa paire de gants de peau de licorne (aux Grands Magasins du Chaos et des Univers réunis), et ne l’avait payée que trente-deux francs, non, décidément il y a là-dedans trop de brouillamini. Je voudrais être dans un endroit où le progrès n’ait jamais pénétré, chez moi, par exemple. 

— Théodore de Banville, Mademoiselle Agathe, in Contes féériques, 1882.

Les lampes éclairaient doucement les vieilles tapisseries dont les murs étaient recouverts. C’était l’admirable série des amours de Renaud et d’Armide. Sous une tente de pourpre et d’or, le chevalier, couché aux pieds de l’enchanteresse, souriait en levant d’un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin, les deux chevaliers libérateurs traversaient la forêt enchantée, écartant à l’aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Armide, debout sur son char traîné par des licornes blanches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois.

— Georges Ohnet, Le Maître de Forges, 1882

À ce dîner, où les coudes n’avaient pas horreur de se toucher les uns les autres, il y avait
justement entre la marquise de Limore, la plus foncée en aristocratie des femmes qui
étaient là, et le marquis de Pont-l’Abbé, d’une noblesse aussi vieille que son pont, un convive, de gaillarde et superbe encolure, paysan d’origine très normande, mais qui s’était décrassé et qui était devenu un très authentique bourgeois de Paris. Il étalait alors son gilet de piqué blanc entre cette marquise et ce marquis, comme un écusson d’argent entre ses deux supports, dont l’un, à dextre, la marquise, faisait la licorne, et l’autre, à senestre, le marquis, faisait le lévrier.

— Jules Barbeay d’Aurevilly, Une histoire sans nom, 1882.

Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs toilettes. A l’entour des tables, des groupes se tassent et s’emboivent en la fumée des cigares. Claires les figures des jeunes femmes qui se dressent contre la tapisserie où des licornes rampent, écarlates. Claires sous le faîte aigu des chapeaux dentelles. Et des épaules effacées, gracieusement tombent leurs bras minces, leurs bras minces et ronds, contre les orbes des poitrines grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs yeux d’acier vers ci, vers là sourient leurs bouches flories. Aux carcans blancs superposées les brunes faces des orientaux fumèlent. Sans paroles. Et des traits immobiles sous les cheveux bleus. Chamoisée la tapisserie où rampent les licornes écarlates. Dans les froides et profondes mirances des glaces, se glauquent les femmes, les orientaux, les licornes écarlates, parmi le poudroiement du gaz éparpillé.

— Jean Moréas et Paul Adam, Les demoiselles Goubert, mœurs de Paris, 1886

Quand l’appel guttural henni par la licorne 
Frappant du pied le sol où réside un trésor 
Vibre aux pointes des caps aigus comme sa corne. 

— Henri de Régnier, Jouvence

Rêve-nous tes palais, tes jardins, tes fontaines
Et tes terrasses d’or où bat la mer du soir
Et ta forêt magique où dans la nuit tu mènes
La Licorne d’argent, la Guivre et le Faon noir.

— Henri de Régnier, La Vigile des Grèves, in Poèmes anciens et romanesques, 1890

Et l’arbre a refermé son écorce fendue
Silencieusement sur la Dryade nue,
Prisonnière à jamais du tronc qui la retient,
Et, merveilleux combat héraldique et païen,
On ne reverra plus se heurter sous les branches
Le Centaure au poil rouge et la Licorne blanche.

— Henri de Régnier, La forêt , in Poèmes anciens et romanesques, 1890

Et la belle s’endormit.

La belle, dont le sort fut de dormir cent ans
Au jardin du manoir et dans le vaste songe
Où le cri né des clairons sacrés se prolonge
Pour sonner son sommeil jusqu’à l’aube des Temps !

La belle pour l’éveil victorieux d’antans
Que son intacte chair proclamera mensonge
A chargé de joyaux sa main qui git et plonge
En un flot de crinière où les doigts sont latents.

Et tandis que des toits, des tours et des tourelles
Les colombes ont pris essor et qu’infidèles
Les Paons mystérieux ont fui vers la forêt

Couchée auprès de la Dormeuse, la Licorne
Attends l’heure et là-bas guette si reparaît
L’annonciateur vol blanchir l’aurore morne

Et le chevalier ne vint pas

Les paons bleus l’ont cherché dans la forêt. Nul soir
N’a rougi son cimier d’ailes et de chimère ;
Les Colombes blanches dont l’aurore est la mère
Ont vu la tour déserte et vide le manoir

Et les Aïeux, dès jadis morts, n’eurent pas d’hoir
Avide d’aventure étrange et de mystère
Nul héros à venir, pour l’honneur de la terre,
Vaincre d’un baiser le magique sommeil noir.

L’endormie à jamais étale ses mains pâles
Où verdit une mort annulaire d’opales ;
Et la princesse va mourir s’il ne vient pas.

Plus n’a souci, Nul, de dissoudre un sortilège,
Et la licorne hennit rauque au ciel lilas
Ou frissonne une odeur de mort, d’ombre et de neige

Et la belle mourut

La licorne ruée en fuite hume et croise
Les vents qui du midi remontent vers le nord,
Et sa crinière éparse ruisselle et se tord
Que nattait de rubis la Princesse danoise

Loin des glaciers et des neiges roses que boise
La verdure des pins où gronde comme un cor
L’écho du marteau lourd des Nains qui, forgeurs d’or,
Façonnent le hanap où l’on boit la cervoise

La Princesse aux doux yeux de lac, d’astre et de mers,
Est morte, et la Bête fabuleuse à travers
Les gels glauques, la nuit vaste, l’aurore morne,

Folle d’avoir flairé les mains froides de mort,
Se cabre, fonce et heurte et coupe de sa corne
Les vents qui du midi remontent vers le nord

— Henri de Régnier, Motifs de légende et de mélancolie, 1890.

Dormez, Princesses au manoir, nul cor, ô Mortes, 
N’éveillera vos rêves et nul glaive clair 
Ne heurtera de son pommeau vos hautes portes 
Où le béryl magique incruste son éclair. 

Le vent de la Mer vaste a déchiré les voiles 
Des nefs que l’albe aurore égara vers la nuit, 
Et l’essieu s’est brisé dans l’ombre sans étoiles; 
La licorne vers la forêt, d’un bond, a fui!

— Henri de Régnier, Motifs de légende et de mélancolie, 1890.

Et je vous hais, pennons, pour celte allégorie
Que secouait le vent du soir ample en vos pans !
Hampe où s’accroche l’ongle des griffons rampants.
Et votre saut cabré, licornes pommelées
Dont l’emblème emportait, à travers les mêlées.
Ceux dont l’àme, pareille aux bêtes du blason.
Les regardait surgir au ciel de l’horizon
Où leurs griffes luisaient dans le vol de leurs ailes.

— Henri de Régnier, Tel qu’en Songe, 1891

Trente bœufs mugissaient au fond de ses cavernes;
Ses quatre socs donnaient les graines à l’oiseau ;
La licorne habitait l’ombre de son roseau ;
Sa tendresse rendait honteuses les citernes.

il allait sur les monts prier et s’incliner;
II n aimait pas le sang versé dans la colère.
Kaïn souffrait, Kaïn pardonnait à son frère;
Habel ne savait pas souffrir et pardonner. 

Georges d’Esparbès, Notre Père, 1890

Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures peintes en camaïeu, entre lesquelles l’enfant distinguait un ange qui sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée dans le giron d’une vierge

— Maurice Barrès, Le jardin de Bérénice, 1891.

C’est à ce moment qu’entrèrent dans Paris par la porte de Flandre la fée princesse Adonide et l’enchanteur Alysson, chevauchant des licornes blanches, dont un étui d’argent enserrait la longue corne d’ivoire. Ils étaient suivis par un docile casoar, qui portait les provisions de bouche, des sandwichs de pain doré au foie d’oiseau bleu, ainsi qu’une réserve de lait d’hermine, incluse en deux petits tonnelets de bois des îles.

— Tristan Bernard, Rédemption, 1891

He thought of the splendid opening of Racine’s Britannicus.
Of a strange pamphlet he had found in Venus’s library, called A Plea for the Domestication of the Unicorn.
Of the Bacchanals of Sporion.
Of love, and of a hundred other things.

— Aubrey Beardsley, The Story of Venus and Tannhaüser.

“I’m just going to feed Adolphe,” she said, pointing to a little reticule of buns that hung from her arm. Adolphe was her pet unicorn. “He is such a dear,” she continued; “milk-white all over excepting his black eyes, rose mouth and nostrils, and scarlet John.”

— Aubrey Beardsley, The Story of Venus and Tannhaüser.

La forêt des Ardennes s’étendait, en ce temps-là, jusqu’à la rivière de l’Aisne et couvrait le pays Porcin, dans lequel s’élève aujourd’hui la ville de Rethel. D’innombrables sangliers en peuplaient les gorges ; des cerfs de haute taille, dont la race est perdue, se réunissaient dans les halliers impénétrables, et des loups, d’une force prodigieuse, se montraient l’hiver à l’orée des bois. Le basilic et la licorne avaient leur retraite dans cette forêt, ainsi qu’un dragon effrayant, qui fut détruit plus tard, par la grâce de Dieu, à la prière d’un saint ermite. Parce qu’alors la nature mystique était révélée aux hommes et que les choses invisibles devenaient visibles pour la gloire du créateur, on rencontrait dans les clairières des nymphes, des satyres, des centaures et des égipans.

— Anatole France, La légende des Sainte Oliverie et Liberette, 1892

Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante ! On maudit le nom de l’horrible statue qui, frappée du soleil, appelait, aux travaux des Pharaons, les ancêtres, — lorsque, accédant à la menace, levée sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora le bâton de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à creuser, sur le granit rose des pyramidions, malgré la défense des Livres-futurs, — malgré la prohibition du Lévitique ! — les simulacres des ibis, des criosphynx, des phœnix et des licornes, êtres en horreur au Saint-des-saints, ou, en durs hiéroglyphes, les hauts faits (nombreux comme le sable, évanouis comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties oubliées filles de Menès le Ténébreux. On maudit les oignons du salaire, les levains du pain de Memphis. Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont évoquées dans les acclamations.

— Villers de l’Isle Adam, L’annonciateur, in Contes cruels, 1893

Elle fait cailler le sang des petits chrétiens, elle jette des parcelles d’hosties dans l’urine de licorne, pour faire rougir la lune…. Voilà ce qui nous a vaincus !

— Paul Adam, Princesses byzantines, 1893.

Sylphide, Barbara, La Licorne et Lanterne Magique se rapprochaient alors des leaders ; en entrant dans la ligne droite, Gouvernante disparaissait, ainsi qu’Andalouse ; Sylphide passait en tête, suivie de Tilly ; celle-ci, attaquée par son jockey, refusait de s’employer et était dépassée par Lanterne-Magique  et La Licorne. Sylphide paraissait gagner, quand Praline, apparaissant en dehors, était amenée par Ed. Watkins dans un rush vigoureux ; elle dominait rapidement tout le lot et gagnait facilement de trois quarts de longueur.
Les deux autres courses, minces d’Intérêt, ont été pour Fra Angelico et Marjolaine. Mais le mot de la fin a été pour la pluie, qui s’est mise à retomber.

Le Petit Parisien, 22 mai 1893

J’ai vu parfois, ayant tout l’azur pour émail,
Les nuages d’argent et de pourpre et de cuivre,
À l’Occident où l’œil s’éblouit à les suivre,
Peindre d’un grand blason le céleste vitrail.

Pour cimier, pour supports, l’héraldique bétail,
Licorne, léopard, alérion ou guivre,
Monstres, géants captifs qu’un coup de vent délivre,
Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.

Certes, aux champs de l’espace, en ces combats étranges
Que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
Cet écu fut gagné par un Baron du ciel ;

Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
Il porte, en bon croisé, qu’il soit George ou Michel,
Le soleil, besant d’or, sur la mer de sinople.

— José Maria de Heredia, Blason céleste, in Les Trophées, 1893

— C’est le premier stade. Abandonnez-vous entièrement, et la catalepsie arrive. Une fois la catalepsie arrivée, votre âme se précipite au dehors, tandis que du dehors se précipite en vous une autre âme, avec qui l’on entre ainsi en correspondance directe par la parole ou l’écriture. Vous remettez à autrui le gouvernement de votre machine. Hein ! qu’est-ce que des licornes peuvent avoir à faire ici ?
Harvey Deacon sursauta. Le Français bougeait lentement la tête, et ses yeux, autour de lui, scrutaient les ténèbres qui drapaient les murs.
— Drôle de chose ! fit-il, toujours des licornes ! Qui donc a pensé aussi fortement à un sujet aussi bizarre ?
— C’est merveilleux ! s’exclama Deacon. J’ai toute la journée essayé de peindre une licorne. Comment le savez-vous ?
— Vous avez pensé aux licornes dans cette chambre.
— En effet.
— Mais, cher monsieur, les pensées sont des choses. Quand vous imaginez une chose, vous en faites une. L’ignoriez-vous ? Je peux voir, moi, vos licornes, parce que ce n’est pas seulement avec les yeux que je peux les voir.

— Arthur Conan Doyle, En jouant avec le feu, 1894.

Des tapisseries gothiques, très pâles, laissant deviner, dans une forêt merveilleuse, une dame coiffée du hennin, avec une licorne couchée à ses pieds sur l’herbe fleurie, montaient au-dessus des armoires jusqu’aux solives peintes du plafond.
[…]
Un jour triste tombait avec la pluie sur le plafond vitré. Le long des murs, la Dame à la licorne, le geste roide et la chair amortie, n’était plus belle parmi les cavaliers, dans la forêt pleine de fleurs et d’oiseaux.

— Anatole France, Le lys rouge, 1894.

L’une n’avait-elle pas péri, la première, à cause de sa robe blanche comme la neige que foulent, de leurs sabots de cristal, sur les tapisseries des chambres, des licornes qui marchent à travers des jardins, boivent à des vasques de jaspe, et s’agenouillent, sous des architectures, devant des Dames allégoriques de Sagesses et de Vertus? L’autre ne mourut-elle pas parce que sa robe était bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, tandis que le vêtement de la plus jeune qui mourut aussi, douce et presque sans pleurer, imitait la teinte même de ces petites coquilles mauves qu’on trouve, sur le sable gris des grèves, là-bas, près de la Mer.

— Henri de Régnier, Le sixième mariage de Barbe Bleue, 1894

Devant le nouveau Dieu se rétracte la licorne rouge.

— Alfred Jarry, César-Antéchrist, 1895

Après cette crise, Hyacinthe m’ayant pardonné, — avec presque l’étonnement que j’eusse besoin de pardon, — nous entrâmes résolument dans la forêt mystique, où ne vivent nulles autres notables bêtes que les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secouées par de grands airs dédaigneux, ce fut pour mon amie une occasion excessivement propice de regretter sa virginité. Je lui fis comprendre qu’il y avait un mérite évident en un tel regret, une dorure très fine pour son âme fanée, une parure de repentir peut-être supérieure même à l’intégrité perdue, et elle consentit à offrir à Jésus l’oblation des plaisirs où elle avait compromis la native candeur de sa toison.

— Remy de Gourmont, Le Pèlerin du Silence, Le Fantôme, 1896.

Resplendissante, au pied du mont mystérieux ,
La troupe formidable et blonde des guerrières
Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la ténébreuse vallée
Sous les casques de bronze et les boucliers ronds ,
Vêtus de fer et d’or par de bons forgerons ,
Tous les héros, épris de gloire inviolée .

Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,
Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées ,
Ils venaient au galop des licornes cabrées :
« Nous verrons votre face, exécrables semeurs

Des désirs, des baisers et des larmes humaines ;
Ô voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,
Nos bras étoufferont votre souffle vivant
Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.

Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez :
Votre rire cruel insulte à nos misères.
Ô vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,
Ô loups, nous forcerons vos repaires cachés ! »

Tous se riaient : là-haut , sous les sombres ramures,
Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.
Mais brandis par les mains des guerrières, toujours
Des javelots stridents vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs
Des dragons enflammés, des hydres et des stryges
Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.
Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs

Se tournaient vers les seins des prêtresses complices
Qui méprisant leurs cris et leurs râles derniers,
Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers
Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.

— Pierre Quillard, Le bois sacré,1897

La Bête monstrueuse et le bon Chevalier
Ont lutté tout le jour : le dragon mort distille
Un suprême venin sur le sable infertile,
Et le triomphateur entre dans le hallier.

Il va, les yeux hagards d’un songe familier:
Là-bas , le palais d’or miraculeux rutile
Et la Princesse rêve, en sa grâce inutile,
À l’amant inconnu qui la doit éveiller.

Mais lorsque le vainqueur de l’hydre et des licornes
Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes,
La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d’Avril

Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre,
L’angoisse de l’amour mordit son cœur viril
Et sa chair de héros trembla sous son armure.

— Pierre Quillard, La peur d’aimer, 1897

When all were answered and the mind
of the fair Prince some rest could find,
then Barlaam taught him of the virtue
in Baptism lies, and how ’tis due
each Christian be baptized, ” for
even now perchance is Death at the door,
and he who unbaptized dies
plays fast and loose with Paradise.”
As rung this warning in his ears
burst forth the Prince with contrite tears,
clung – to the monk and aye implored him.
Gently spake Barlaam and restored him,
and from the fountain in the court,
where then they stood, some drops he caught
in his hollow hand and made the sign
of the cross and spake the words divine.
” And though thy sins be as a million,
though they glare forth as doth vermilion,
they will be whitened like as snow ;
though coloured purple, white as wool.”
Then Barlaam made the Prince to know
how that the world with snares was full,
and told the tale of the man who fell
through fear of death into a well.
” He from an unicorn did flee
and heeded not the well till he
had fallen therein, but caught perchance
on his downward path at the little branch
of a tree that clung within a crevice ;
and deep below in the abyss
he gazing sees a dragon lying
him with red cruel eyes espying ;
and by the stone where his toes do rest
an aspic with a fourfold crest,
while the frail branch to which he clings
as over the abyss it swings,
two mice, one white and the other black,
behold ! with busy jaws attack.
But lo ! some drops of honey slipping
adown the bough he would be lipping
(for ah! so sweet), and at once with scorn
drives from his thoughts the unicorn,
the mice, the aspic’s fourfold crest,
the waiting dragon and the rest,
and only thinks how he shall try
some drops of the honey to come by.
The unicorn, O Prince, is death,
the well is the world, where every breath
is drawn in peril, the two mice
are the night and the day which eat away
the branch ol~ life, and the honey dripping
the joys of the world which man entice,
yet always from his lips are slipping’.
The aspic with the fourfold crest
figures the elements at rest
within our body, which resolved
the human frame is quick dissolved.
The dragon, cruel and flamboyant,
is the vast belly of Hell aye waiting
for those who in lust’s arms do pant,
careless of all but pleasure’s sating.”

— Douglas Ainslie, John of Damascus, 1901

Toujours se pavanant, ils oublieraient un peu
Qu’ils sont là pour l’amour et sa sauvagerie,
Et comme il apparaît sur les tapisseries,
La licorne et le chien s’assoiront auprès d’eux.

Et le soir, las de grâce et de cérémonie,
N’ayant plus la ferveur qu’il faudrait pour l’amour
Ils se souhaiteraient un bon soir tour à tour
Sans qu’une main plus chaude à l’autre reste unie.

Alors chacun dormant dans son lit enchanté,
Leurs rêves se joindront aux travers des fenêtres,
Et se pressant en songe ils auront pu connaître
Le bel enlacement sans sa témérité…

— Anna de Noailles, Conte de fée, in L’ombre des jours, 1902

La poésie des symbolistes a exprimé des rêves abscons et froids, et non la vie. Ils ont créé tout un décor de glaives, d’urnes, de cyprès, de chimères et de licornes qui s’en va déjà rejoindre au magasin des accessoires surannés le décor romantique, les nacelles, les écharpes, les gondoles, les seins brunis et les saules, les cimeterres et les dagues qui en 1850 avaient déjà cessé de plaire.

— Fernand Gregh, dans Le Figaro, 1902

Pour un tableau d’Armand Point.

Lumineuse en sa robe où l’aurore a tremblé,
La Reine veut dompter, par le don du miracle,
La Licorne qui broute un tendre brin de blé,
Puis piaffe dans les fleurs, et s’ébroue et renâcle.

Malgré les jeux du paon qui s’éploie, ocellé,
Elle le mène au lieu désigné par l’oracle,
Où la femme, avant lu dans le livre scellé,
Doit surprendre le Mal et détruire l’Obstacle.

Et lorsqu’au soir du monde où Jésus vaincra Pan,
La Licorne, dont l’œil luira du feu de l’âme,
Aura sous ses sabots écrasé le serpent,

La Voyante suivra la double croix de flamme
Qu’ouvrent au ciel l’essor et le glaive brandis
De l’Ange qui défend le prochain paradis.

Stuart Merrill, La princesse et la licorne, 1902

Elle était toute vêtue d’un brocart semé de feuilles de tremble, et, svelte et droite comme un lis, montait à cru une licorne, une élégante et fabuleuse bête de rêve au poil luisant comme du métal. La dame à la licorne portait sur ses cheveux noirs un casque d’or surmonté d’une petite couronne et, tel un chevalier, tenait une lance en arrêt. Elle barra le passage au jeune sire et, tandis qu’elle le menaçait de sa lance, elle démentait sa mauvaise intention d’un sourire et désignait du doigt à Bertram une énorme rose rouge saignant à sa ceinture ; mais lui n’avait que son idée de meurtre en tête ; il écartait du revers de l’épée la lance en fin acier de la belle guerrière et passait outre. La belle dame lui fouetta au passage la figure avec la rose de son gorgerin, mais c’est une rose sèche qui s’effeuilla et le jeune homme, s’étant retourné surpris, ne vit plus qu’une vieille femme qui fuyait au galop sur un âne.

— Jean Lorrain, Princesses d’ivoire et d’ivresse, 1902.

Aristote, Oppien, Élien, Philostorge,
Onésicrite, Pline, Hérodote, Strabon
Nous ont de la licorne, appris, mauvais ou bon
Ce que l’Antiquité sur sa blancheur se forge.

La candeur de ses mœurs, la blancheur de sa gorge,
Sa corne où l’on boit pur le vin de Chalibon,
Et la vierge qui, seule, en pudique jupon,
La capte en lui tendant du laitage ou de l’orge.

La légende sur elle est prodigue à foison ;
Et, les eaux d’une source, en sûr contre-poison
La licorne les change en y trempant sa corne.

Mieux que, même Cluny, son séjour est Verteuil !
Je lui menais guérir mon plaisir et mon deuil.
Des deux, celui qu’on croit, n’est-il pas le moins morne.

— Robert de Montesquiou, Monoceros, in Les hortensias bleus, 1906

L’étendard aux blanches licornes voguait dans l’espace par-dessus le corps gibbeux de Flahaut pendu à une potence de vingt-cinq pieds. Autour, avec de longs cris rauques, des corbeaux becquettaient le cadavre, puis filaient vers leurs petits clapis aux gueules des barbacanes. 

— Paul Adam, Les Feux du Sabbat, 1907

Au bord de Tarène, Mahaud se reposait confiante, orgueilleuse pour la splendeur de ses ornements, pour la beauté de sa garde fraîchement vêtue, armée d’écus resplendissants. Nu-tête, un cercle d’or dans les cheveux, Orisel arborait à la gloire du soleil ses jambes flexibles, la ligne sinueuse de son torse azur aux licornes blanches. Lénore, diaprée d’or et d’écarlate, se tenait à gauche, attirant sur la beauté de son visage les regards unanimes. Et la magicienne se flattait de l’impeccable vertu de ses électuaires. Cuits selon les rites, les onguents les essences de roses et de myrtes donnaient aux serviteurs cette beauté; les breuvages d’absinthe et de rue prêtaient cette rage vigoureuse aux champions. D’ailleurs Nébo promit qu’elle ne serait point vaincue par bataille.

— Paul Adam, Les feux du sabbat, 1907

La Nuit féline dans sa robe de velours 
Berce les eaux, les vals profonds et les ciels mornes, 
Et des saules noueux estompe les contours.

Et les nuages roux du ponant sont des mornes 
Où grimpent, lance au poing, d’atroces cavaliers 
Éperonnant le vol furieux des licornes.

Or la Dame qui rêve aux serments oubliés 
Marmonne un virelai très ancien. La démence 
Elargit sur son front les deuils multipliés. 

Laurent Tailhade, Les fleurs d’Ophélie, 1907

Droite, devant le seuil ouvert,
Immobile, comme une borne,
Ayant à ses pieds, la licorne
L’oiseau Roch et le dragon vert,
Sous le feuillage obscur d’un hêtre
Qui semblait un arbre à genoux,
Ses yeux durs dirigés vers nous,
La Reine venait d’apparaître!

– Alain Erlande, Ballade de la reine de Tongua, 1907

Il y avait des chevaux – des chevaux blancs et impétueux, montés par des cavaliers blancs, étincelants. Il y avait un cheval sans cavalier, et quelqu’un me prit, me posa sur lui, et nous partîmes loin, avec le vent, comme le vent…
Nous allions toujours de l’avant. Par un portail, nous pénétrâmes dans un beau jardin à l’odeur printanière, avec des champs de blé, et des vignes comme celles que j’ai vues en France, et les raisins étaient mûrs. Je pensais que nous étions au ciel. Alors je vis que les chevaux que nous montions s’étaient changés en licornes, qui entreprirent de piétiner les vignes, de briser les ceps. Je tentais en vain de les arrêter.

— William Butler Yeats, The Unicorn from the Stars, 1908

“You shall have centuries of sleep,” said the soul, “but you must not sleep now, for I have seen deep meadows with purple flowers flaming tall and strange above the brilliant grass, and herds of pure white unicorns that gambol there for joy, and a river running by with a glittering galleon on it, all of gold, that goes from an unknown inland to an unknown isle of the sea to take a song from the King of Over-the-Hills to the Queen of Far-Away.

— Lord Dunsany, A Dreamer’s Tale, 1910

SI en apercevant la Dame à la Licorne dans robe bleu de roy, Audifax pouvait s’étonner de n’avoir jamais vu Odette sous cet aspect, il eut juré par contre que, dévêtue, elle montrerait ce même corps émacié, aux lignes raides, aux jambes grèles trop longues pour le buste, à la poitrine comprimée. Chez la Dame à la Licorne, la féminité ne transparaît que sur le visage. les narines s’ouvrent pour humer l’odeur du péché, qu’on prétendait éloigner d’elle en atrophiant son corps.

— Richard Gaston-Charles, La Danseuse nue et la Dame à la Licorne, 1908

Dans l’assoupissement du moyen âge morne,
Baron, j’aurais sommé d’une torse licorne
Le chef altier de mon blason.

— Maurice Levaillant, Le temple intérieur, 1910.

Il y a ici des tapisseries, Abelone, des tapisseries. Je me figure que tu es là ; il y a six tapisseries ; viens, passons lentement devant elles. Mais d’abord fais un pas en arrière et regarde-les, toutes à la fois. Comme elles sont tranquilles, n’est-ce pas ? Il y a peu de variété en elles. Voici toujours cette île bleue et ovale, flottant sur le fond discrètement rouge, qui est fleuri et habité par de petites bêtes tout occupées d’elles-mêmes. Là seulement, dans le dernier tapis, l’île monte un peu, comme si elle était devenue plus légère. Elle porte toujours une forme, une femme, en vêtements différents, mais toujours la même. Parfois il y a à côté d’elle une figure plus petite, une suivante, et il y a toujours des animaux héraldiques : grands, qui sont sur l’île, qui font partie de l’action. À gauche un lion, et à droite, en clair, la licorne ; ils portent les mêmes bannières qui montent, haut au-dessus d’eux : de gueules à bande d’azur aux trois lunes d’argent. As-tu vu ? Veux-tu commencer par la première ?

— Reiner Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910

C’étaient les jours de cette chrétienté avignonnaise qui, une génération plus tôt, s’était pressée autour de Jean XXII en un recours si involontaire, qu’au lieu de son pontificat, avait surgi aussitôt après lui la masse de ce palais clos et lourd comme un dernier corps de refuge pour l’âme de tous. Mais lui-même, le petit vieillard, léger et immatériel, vivait encore à la vue de tous. Tandis que, à peine arrivé, sans retard, il commençait à agir vite et hardiment, les écuelles épicées de poison étaient sur sa table. Le contenu du premier gobelet devait toujours être répandu car le morceau de licorne était décoloré lorsque l’échanson l’en retirait.

— Reiner Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910

Il accueillit honorablement Faustroll, et, tendant le bras du haut du calvaire, il déposa dans notre as le viatique de vingt-quatre oreilles de mer d’Habundois, à la brochette d’une corne d’unicorne.

— Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, 1911

Les nains forgeaient au soir pour le héros futur.
L’enclume sous leurs coups sonnait dans la clairière,
Et l’étincelle chue au choc du marteau dur
Posait son escarboucle aux tentures de lierre.

Les nains forgeaient, avec l’épée aux quillons d’or,
La targe d’airain noir où s’acharnait la guivre,
Le casque où le griffon tentait un vain essor
Et le cor triomphal ouvert en fleur de cuivre.

Les Kobolds martelaient et les licornes blanches
Eblouissant la nuit de soudaines clartés,
De leur corne trouaient le rideau vert des branches
Et frissonnaient au bruit des marteaux enchantés.

Mais quand les nains sentant se clore leur attente
Haussèrent vers le ciel le fer qui resplendit
Les licornes vers eux hennirent d’épouvante.
Et lointain, dans la brume, un cheval répondit.

— Léon Verane, Les licornes, 1911

Par la porte de corne
Les songes vrais
Le sphinx et la licorne
Et les cyprès

— Charles Péguy, La ballade du cœur qui a tant battu, 1911

Aux coups de reins se marque le relais : la bête qui m’emporte a le galop doux, la peau écailleuse et nacrée, le front aigu, les yeux pleins de ciel et de larmes :
La Licorne me traîne je ne sais plus où. Bramant de vertige, je m’abandonne. Qu’ils descendent au loin sous l’horizon fini les chevaux courts et gras du sage seigneur Mâ, duc de Lou.

— Victor Segalen, Char emporté, in Stèles, 1912

Douleur qui double les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertain
Te fuient ô bûcher divin qu’ornent
Des astres des fleurs du matin

— Guillaume Apollinaire, Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople, in Alccols, 1913

Seigneur que t’ai-je fait ? Vois Je suis unicorne
Pourtant malgré son bel effroi concupiscent
Comme un poupon chéri mon sexe est innocent
D’être anxieux seul et debout comme une borne

— Guillaume Apollinaire, L’Ermite, in Alcools, 1913

Vois les vases sont pleins d’humides fleurs morales
Va-t’en mais dénudé puisque tout est à nous
Ouïs du chœur des vents les cadences plagales
Et prends l’arc pour tuer l’unicorne ou le gnou

— Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Et le plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet à ces moments-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann – pour lui dont les yeux quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit quoique fin observateur de mœurs, portaient à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie – de se sentir transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presqu’une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe.

— Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913

My sister Yseult was very beautiful. After the first day Sir Sagramore forgot all about the giant, and seemed to want to do nothing else except have Yseult show him how to play cat’s cradle. They were married two months later, and my father sent my sister Elaine to Camelot to ask for a knight to protect us against a wild unicorn.’

— P.G. Wodehouse, Sir Agravaine, 1914.

Au dire des bestiaires de la science héraldique, la Licorne est un cheval-chèvre de couleur blanche et sans taches. Cette bête intrépide porte au front, en guise de corne, une merveilleuse et redoutable épée. Douée de jambes rapides, elle défie les poursuites du veneur et ses atteintes meurtrières. Mais si, dans la clairière des bois, quelque jeune fille se rencontre sur son passage, soudain la Licorne s’arrête. Elle obéit à la voix de la vierge, incline humblement sur son giron sa blanche tête et se laisse prendre aisément par les faibles mains de cette enfant.
La Licorne étant le support des armoiries de la vieille Angleterre, quelques-uns adaptèrent cette légende à la miraculeuse histoire de Jeanne d’Arc. Je n’y contredis pas; mais la blancheur immaculée de cet animal de songe — qui existe réellement, assure-t-on, dans les montagnes inexplorées de la Birmanie — me gêne un peu. Une robe si pure attribuée l’Angleterre me déconcerte et je ne vois pas non plus cette nation superbe se laissant dompter par l’innocence.
Les Anglais, au quinzième siècle, étaient ce que sont encore aujourd’hui les Allemands de Guillaume II, des brutes pillardes et féroces, inaccessibles à toute générosité, à toute bonté, à toute justice, invulnérables dans leur orgueil de pachydermes, aussi incapables d’un mouvement de chevalerie que d’un discernement rudimentaire de la Beauté ou de la Grandeur, malebêtes exécrables qu’il fallait détruire ou expulser par quelque moyen que ce fût. Toutefois cette légende exprime singulièrement le décor surnaturel et la force de rayonnement que le Moyen Age attribuait à la virginité.

— Léon Bloy, Jeanne d’Arc et l’Allemagne, 1915

Or la Cavale blanche de forme très parfaite qu’il avait recueillie et sauvée, et qui d’ores en avant le suivait partout, priant pour ses caresses; il la vit avec effroi changer de figure; car sa plaie douloureuse au milieu du front se muait en une diabolique et très méchante corne (unicorne). En même temps ses yeux changeaient, devenant plus doux que regard aimé de dame et maîtresse… et renonçant à porter l’Évangile plus avant dans ces lieux, il la suivait partout. Son chemin décrivait une orbe insensée, sans coudure et sans fin. Pourtant un jour elle joignit son mâle démoniaque, le Dragon. Alors l’Apôtre pleura, et il s’en revint en arrière.

— Victor Segalen, La queste à la licorne de Messire Beroald de Loudun (texte inachevé).

Or they’d hurl a spell at him,
That he follow with desire
Bodies that can never tire
Or grow kind, for they anoint
All their bodies, joint by joint,
With a miracle-working juice
That is made out of the grease
Of the ungoverned unicorn.
But the man is thrice forlorn,
Emptied, ruined, wracked, and lost,
That they follow, for at most
They will give him kiss for kiss
While they murmur, “After this
Hatred may be sweet to the taste.”

— William Butler Yeats, Against Witchcraft, 1919

Pseudo-sonnet plus spécialement truculent et allégorique

Nargue Legrand-du-Saule et sois un Grand-du-Cédre. X. Flumen

Il hurlait : « Mon nombril est un chrysobéryl !
mon corps est serti de feldspath et d’argyrose,
ma couche est le pystil entr’ouvert d’une rose
et c’est d’or pur que ZEUS fit mon membre viril !

Mon père l’IBIS NOIR et ma mère l’ÉTOILE
Gamma du Petit-Chien dorment sur le Liban :
voilà pourquoi je hais l’infâme Caliban ;
à quatorze ans j’entrai chez un marchand de toiles

peintes ! Cet homme-là ne fut qu’un propre à rien !!
« Nabuchodonosor !!!! ô quel Assyrien !!!
« Moi ! j’ai des cornes de Licorne dans la bouche !

« Gazelle de sinople aux juillets pluvieux !… »
Et, comme il achevait le médecin, un vieux
rasé dit au gardien : Qu’on le mène à la douche !!

— George Fourest, La Négresse blonde, 1920

“Yes,” said the pushmi-pullyu—”to the Abyssinian Gazelles and the Asiatic Chamois on my mother’s side. My father’s great-grandfather was the last of the Unicorns.”
“Most interesting!” murmured the Doctor

— Vous appartenez à la famille des cervidés, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit le poussemoi-tiretoi, je suis par ma mère de la famille des gazelles abyssiniennes et des chamois asiatiques. Le grand père de mon père était la dernière licorne.

— Hugh Lofting, The Story of Dr Dolittle, 1920

Oh, c’est elle, la bête qui n’existait pas
Eux, ils n’en savaient rien, et de toutes façon
– son allure et son port, son col et même la lumière
calme de son regard – ils l’ont aimée.

Elle, c’est vrai, n’existait point. Mais parce qu’ils l’aimaient
bête pure, elle fut. Toujours ils lui laissaient l’espace.
Et dans ce clair espace épargné, doucement,
Elle leva la tête, ayant à peine besoin d’être.

Ce ne fut pas de grain qu’ils la nourrirent, mais
rien que, toujours, de la possibilité d’être.
Et cela lui donna, à elle, tant de force,

qu’elle s’en fit une corne à son front. La corne.
Et puis s’en vint de là, blanche, vers une vierge,
et fut dans le miroir d’argent et puis en elle.

— Reiner Maria Rilke, Sonnets à Orphée, 1922

Whereat Crotthers of Alba Longa sang young Malachi’s praise of that beast the unicorn how once in the millenium he cometh by his horn the other all this while pricked forward with their jibes wherewith they did malice him, witnessing all and several by saint Foutinus his engines that he was able to do any manner of thing that lay in man to do.

— James Joyce, Ulysses, 1922

Mais les autres alléguèrent que la bête si bête il y avait – était apparue à la lueur de la lune et que dans ce cas, qui pouvait être certain qu’il s’agissait bien d’une licorne ? L’un ajouta qu’il était fort difficile de distinguer quoi que ce soit au clair de lune et un autre déclara qu’il était quasi impossible de reconnaître une licorne. Ils entamèrent alors une discussion à propos de la taille et de l’apparence de ces animaux, se référant à toutes les légendes où elles figurent, sans parvenir pour autant à se mettre d’accord entre eux sur le fait de savoir si oui ou non leur jeune maître avait chassé la licorne. Finalement Narl, voyant qu’ils ne parviendraient pas ainsi à établir la vérité et estimant qu’il fallait, une fois pour toutes, décider si l’événement avait eu lieu ou non, Narl se leva et déclara qu’il était temps de passer au vote. Ils agirent donc selon un procédé habituel qui consistait à jeter des coquillages de couleurs variées dans une corne passée de main en main et votèrent au sujet de la licorne, comme Narl l’avait ordonné. Il se fit un grand silence quand Narl fit le compte des coquillages. Et c’est ainsi qu’il fut établi, par vote, que la licorne n’avait pas existé.

— Lord Dunsany, La fille du roi des elfes, 1924

And sometimes, since trophies from the amazing new world were eagerly awaited at home, together with unicorns’ horns and lumps of ambergris and the fine stories of the engendering of whales and “debates” of elephants and dragons whose blood, mixed, congealed into vermilion, a living sample would be sent, a live savage caught somewhere off the coast of Labrador, taken to England, and shown about like a wild beast. Next year they brought him back, and took a woman savage on board to keep him company. When they saw each other they blushed; they blushed profoundly, but the sailors, though they noted it, knew not why. Later the two savages set up house together on board ship, she attending to his wants, he nursing her in sickness. But, as the sailors noted again, the savages lived together in perfect chastity.

— Virginia Woolf, The Elizabethan Lumber Rooom, 1925

Ruin, weariness, death, perpetually death, stand grimly to confront the other presence of Elizabethan drama which is life: life compact of frigates, fir trees and ivory, of dolphins and the juice of July flowers, of the milk of unicorns and panthers’ breath, of ropes of pearl, brains of peacocks and Cretan wine.

— Virginia Woolf, Notes on Elizabethan Play, 1925

Les immortels, eux-aussi, ont voulu aller à la chasse. Mais quel gibier est digne de l’Académie Française ? Le léopard du bois de Boulogne, ou plutôt la léoparde ? Le renard de l’Opéra ? Fi ! Que ces animaux-là sont vulgaires ! Parlez-moi de bêtes mythologiques comme le centaure, la chimère, le vampire…
Nos jetonniers du dictionnaire ont couru la licorne. Ils étaient huit, l’autre jeudi, qui ont discuté, deux heures durant, pour savoir s’il fallait laisser à la licorne son ancienne définition. Cette définition disait : Licorne : animal fabuleux tenant de la chèvre et du cheval, ainsi nommée à cause de la corne unique qui décore son front.
La licorne existe-t-elle ? A-t-elle existé dans les âges anciens ? Est-ce un animal fabuleux né dans la cervelle d’un poète en délire ? Nos immortels usèrent leur après-midi de jeudi dernier à balancer les alternatives. Maints textes augustes firent désensevelis. On fit assaut de belles citations. Un de nos quarante – ils étaient huit – rappela l’antique légende médiévale immortalisée dans la soie et dans la laine par la célèbre tapisserie de Cluny[…]
L’Académie française n’a pas tenu compte de ces naïves légendes. Elle les a reléguées dans le sac aux sornettes. Elle a laissé épinglée au col de la licorne cette injurieuse pancarte « Animal fabuleux ».

La Dépêche, 12 septembre 1925

En rayant ainsi dans les opérations de son esprit la compréhension et l’étonnement, il parvenait à vivre sa vie habituelle, mais se trouvait par là même hissé dans un domaine où tout devient possible, où les situations de légende doivent se poser à chaque heure, et où l’on peut avoir recours, pour les résoudre, aux expédients de la légende. Alors que la visite de quelque cousin des environs l’eût autrefois surpris comme un événement, il trouvait naturel que des Nouvelles-Hébrides un de ses oncles, Georges de Lamérouse, capitaine de frégate disparu depuis quarante ans, revînt lui dire bonjour. Des races de chiens qu’il croyait, elles aussi, rayées du monde, reparaissaient en plein Cours-la-Reine. Il accueillait tous ces miracles comme les faits les plus naturels, comme la tendresse d’Églantine. Quelque temps encore, et les licornes, et les dragons allaient entrer en jeu. – La belle licorne ! eût-il dit simplement à sa vue, et il eût inspecté ses membres et ses proportions d’après ce Manuel des licornes qui voisinait dans sa bibliothèque avec le Manuel des chevaux arabes, et qui lui avait d’ailleurs toujours semblé avoir la même valeur pratique : la licorne ne se vise pas au défaut de l’épaule, mais à la corne elle-même, la licorne s’attelle à sept… Tout dans ce monde s’était tellement transformé depuis un mois, que rien en somme ne se trouvait transformé par rapport à rien. Fontranges, qui était d’ailleurs assez partisan d’un univers de ce genre, où les pauvres sont riches, les riches pauvres, mais volontairement, les athées religieux, les dieux, par modestie, athées, se contentait, dans cette atmosphère vingt fois surélevée et vingt fois plus sensible, d’augmenter de vingt fois sa nonchalance naturelle.

— Jean Giraudoux, Églantine, 1927

Rachète le temps. Rachète
La vision indéchiffrée du plus haut rêve,
Des licornes tiarées traînant la herse d’or.

— T.S. Eliot, Le mercredi des cendres, 1930, trad. P. Leyris

Tout poème est un blason. Il faut le déchiffrer.
Que de sang, que de larmes en échange de ces haches, de ces gueules, de ces licornes, de ces torches, de ces tours, de ces merlettes, de ces semis d’étoiles et de ces champs d’azur!

— Jean Cocteau, Le sang d’un poète, 1930

La Pampa du Brésil abonde en rhinocéros, animaux que l’on peut aisément imaginer si l’on a déjà vu des licornes.

— Jean Paulhan, citation apocryphe d’André Thévet

Une steppe naîtra de l’écume atlantique
Du clair de lune et de la neige et du charbon
Où nous emportera la licorne magique
Vers l’anémone éclose au sein des tourbillons.

— Robert Desnos, Sirène – Anémone, 1930

« À manger son propre sang
En tartine sur du pain

À boire l’eau de l’étang
Où les morts prennent leur bain

À prononcer des paroles
Nées de cœurs empoisonnés

À fréquenter les écoles
Des esprits emprisonnés

À marcher sur le chemin
Où l’on marche avec les mains

Le Minotaure a vieilli
Loin des siens et du pays

Il va retrouver les sphinx
Les licornes et les lynx

Qui lui disent il est tard
Déjà l’on ferme l’enceinte

L’homme salera ton lard
Dans un coin du labyrinthe

Mugis encore si tu peux
Minotaure de rien, Minotaure de peu. 

— Robert Desnos, Minotaure, 1932

Pareille aux chevaliers d’une tapisserie 
Autour d’Arthur, debout près de la Table-Ronde, 
Penthésilée, preuse haute, reine blonde, 
Sur un cheval au front de licorne, zébré, 
Pégase dont elle est l’aile qui l’a cabré, 
Arme ses talons clairs de grands éperons rouges.

André Lebey, Fresque anglo-normande, 1932.

There is no such thing as a great woman or great man. People believe in them like they used to believe in unicorns and dragons.

— George Bernard Shaw, 1932

And death shall have no dominion.
Under the windings of the sea
They lying long shall not die windily;
Twisting on racks when sinews give way,
Strapped to a wheel, yet they shall not break;
Faith in their hands shall snap in two,
And the unicorn evils run them through;
Split all ends up they shan’t crack;
And death shall have no dominion.

— Dylan Thomas, Death shall have no Dominion, 1933

“But the horn,” said the young fellow who had asked at first about unicorns. “Why didn’t you keep the horn?” “Waiter,” said Jorkens without a word to his critic, “bring me that toasting fork that I gave to the Club.” We most of us present something to the Club, and sure enough Jorkens had once given an ivory-handled toasting fork, that lay in a drawer in the pantry; for whoever wants to use a toasting fork in a Club? And now the waiter brought it, a fork with silver prongs, or electro-plate, and a long ivory handle, too narrow for the tusk of an elephant and too long for a tooth. “And bring me,” he said, “a small whiskey and soda.” The whiskey was brought, and as he drank it the strange fork was handed round. Not all of us had seen it before; none of us had eyed it attentively. “Well, what do you make of it?” said Jorkens when he had finished his whiskey.

— Lord Dunsany, Jorkens Remembers Africa, 1934.

Un prosateur chinois a observé que la licorne, du fait même de son anomalie, doit passer inaperçue. Les yeux voient ce qu’ils sont habitués à voir.

— Jorge Luis Borges, La Pudeur de l’histoire, in Histoire universelle de l’infamie, 1935

“Sea Unicorns and Land Unicorns”
with their respective lions—
“mighty monoceroses with immeasured tayles”—
these are the very animals
described by the cartographers of 1539,
defiantly revolving
in such a way that
the long keel of white exhibited in tumbling,
disperses giant weeds
and those sea snakes whose forms, looped in the foam, “disquiet shippers.”
Knowing how a voyager obtained the horn of a sea unicorn
to give to Queen Elizabeth,
who thought it worth a hundred thousand pounds,
they persevere in swimming where they like,
finding the place where sea-lions live in herds,
strewn on the beach like stones with lesser stones—
and bears are white;
discovering Antarctica, its penguin kings and icy spires,
and Sir John Hawkins’ Florida
“abounding in land unicorns and lions;
since where the one is,
its arch-enemy cannot be missing.”
Thus personalities by nature much opposed,
can be combined in such a way
that when they do agree, their unanimity is great,
“in politics, in trade, law, sport, religion,
china-collecting, tennis, and church-going.”
You have remarked this fourfold combination of strange animals,
upon embroideries
enwrought with “polished garlands” of agreeing difference—
thorns, “myrtle rods, and shafts of bay,”
“cobwebs, and knotts, and mulberries”
of lapis lazuli and pomegranate and malachite—
Britannia’s sea unicorn with its rebellious child
now ostentatiously indigenous to the new English coast;
and its land lion oddly tolerant of those pacific counterparts to it,
the water lions of the west.
This is a strange fraternity—these sea lions and land lions,
land unicorns and sea unicorns:
the lion civilly rampant,
tame and concessive like the long-tailed bear of Ecuador—
the lion standing up against this screen of woven air
which is the forest:
the unicorn also, on its hind legs in reciprocity.
A puzzle to the hunters, is this haughtiest of beasts,
to be distinguished from those born without a horn,
in use like Saint Jerome’s tame lion, as domestics;
rebelling proudly at the dogs
which are dismayed by the chain lightning
playing at them from its horn—
the dogs persistent in pursuit of it as if it could be caught,
“deriving agreeable terror” from its “moonbeam throat”
on fire like its white coat and unconsumed as if of salamander’s skin.
So wary as to disappear for centuries and reappear,
yet never to be caught,
the unicorn has been preserved
by an unmatched device
wrought like the work of expert blacksmiths,
this animal of that one horn
throwing itself upon which head foremost from a cliff,
it walks away unharmed;
proficient in this feat which, like Herodotus,
I have not seen except in pictures.
Thus this strange animal with its miraculous elusiveness,
has come to be unique,
“impossible to take alive,”
tamed only by a lady inoffensive like itself—
as curiously wild and gentle;
“as straight and slender as the crest,
or antlet of the one-beam’d beast.”
Upon the printed page,
also by word of mouth,
we have a record of it all
and how, unfearful of deceit,
etched like an equine monster of an old celestial map,
beside a cloud or dress of Virgin-Mary blue,
improved “all over slightly with snakes of Venice gold,
and silver, and some O’s,”
the unicorn “with pavon high,” approaches eagerly;
until engrossed by what appears of this strange enemy,
upon the map, “upon her lap,”
its « mild wild head doth lie »

— Marianne Moore, Sea Unicorns and Land Unicorns, 1935

Impérieuse aurore
Tes lionnes dorées me dévorent
Au crépuscule d’un vieil automne sanglant.
Châtiant la caresse inopportune
Deux licornes douces qui dormaient dans tes yeux
Réveillées ont crevé les miens
De leurs jumeaux aiguillons torses
Dardés en botte de narval
Hors du ressac violent de tes prunelles.

— André Pieyre de Mandiargues, La couleur de la fin, in L’âge de craie, 1943

Des nuits s’appesantissent à l’égal de nos jours
Nuits d’une vieille ville
Trop vieille
Sans oiseaux sans licornes
Sans cavaliers ni dames folles
Ni faons blessés ni biches ni loups-cerviers
Ni sang frais sur les murs des palais ancestraux.

— André Pieyre de Mandiargues, Nuits, in L’Âge de craie, 1943

Quand le vieux docteur Jabez Bowen arriva de Rehoboth pour ouvrir sa boutique d’apothicaire, La Licorne et le Mortier, de l’autre côté du grand pont, on ne parla plus que des drogues, des acides et des métaux que le reclus taciturne lui achetait ou lui commandait sans arrêt

— Howard Philip Lovecraft, L’Affaire Charles Dexter Ward, 1943

The Counsul stumbled on without being seen, passing a booth where you could have your photograph taken with your sweetheart against a terrifying thunderous background, lurid and green, with a charging bull, and Popocatepetl in eruption, past, his face averted, the shabby little closed British Consulate, where the lion and the unicorn on the faded blue shield regarded him mournfully.

— Malcolm Lowry, Under the Volcano, 1947

La licorne est un mythe, mais j’en rencontrerais une que cela ne me surprendrait pas le moins du monde. Un paon, par exemple, propose la même énigme. Or le paon existe et balaye les basses-cours de sa traîne de cour.
C’est sans doute le soyve,ir des tapisseries à fond rouge (La dame à la licorne, Penthésilée) qui m’a poussé la main et m’a fait mêler la figure humaine et les poils de la bête. Un dessin en amène un autre et un autre et ainsi de suite. Chaque fois on corrige l’enracinement frontal de la corne, son tortil et la place de l’œil ou de l’oreille.
Il n ‘y a rien d’autre à voir dans cette suite qu’une recherche de ce vrai plus vrai que le vrai, qui reste notre grande étude.

— Jean Cocteau, 1948.

Ce champ de seigle était bordé du côté polonais par un bois dont l’orée n’était que de bouleaux immobiles. Du côté tchèque d’un autre bois, mais de sapins. Longtemps, je restai accroupi au bord, attentif à ce que recélait ce champ, si je le traversais, quels douaniers les seigles dissimulaient. Des lièvres invisibles devaient le parcourir. J’étais inquiet. A midi, sous un ciel pur, la nature entière me proposait une énigme, et me la proposait avec suavité.
– S’il se produit quelque chose, me disais-je, c’est l’apparition d’une licorne. Un tel instant et un tel endroit ne peuvent accoucher que d’une licorne.

— Jean Genet, Journal du voleur, 1949

En gare, quand nous nous installions dans le transsibérien, mon patron Rogovine et moi, laissant derrière nous, soit le ciel timbré des monogrammes chinois quand nous remontions de l’Asie centrale, soit les fantasmagories du ciel polaire, frangé, secoué comme un rideau de théâtre par les aurores boréales, la grêle des aérolithes, la queue d’un météore, et les aigrettes du feu Saint-Elme qui crépitaient jusque sur les patins de notre traîneau quand nous redescendions de l’extrême Nord, venant de l’embouchure, une fois, de la Léna et, une autre fois, du Iénisséï, où nous avions échangé, la première fois, une cargaison de disques de sel gemme contre autant de disques d’argent pur et, la deuxième fois, contre de l’ivoire fossile, dents de narval, dit unicorne ou licorne et défenses de mammouths, en tout trente six traîneaux, quand nous nous installions dans le transsibérien pour nous rendre chez le grand patron, c’est à dire chez le patron occulte de Rogovine, un nommé Léouba, le plus riche joaillier de Saint-Pétersbourg, arrivés à destination et après avoir déballé nos bagages, déficelé nos ballots, retourné nos cantines à double fond, ouvert nos marmottes débordantes de bijoux, défait nos ceintures pleines de pierreries et, Rogovine, vidé son sac à malices, et après avoir comptabilisé le produit de nos achats, trocs et échanges, Léouba me faisait entrer dans la chambre forte de ses magasins.

— Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949

L’enfant n’apprend pas que les livres existent, que les fauteuils existent, etc., -il apprend à aller chercher des livres, à s’asseoir dans des fauteuils, etc. Plus tard, bien sûr, viennent des questions à propos de l’existence : « y a-t-il des licornes ? » et ainsi de suite. Mais une telle question n’est possible que parce que, en règle générale, aucune autre ne se présente qui lui corresponde. En effet, comment sait-on comment on est censé se convaincre de l’existence de la licorne ? Comment a-t- on appris la méthode qui nous permet de déterminer si quelque chose existe ou non.

— Ludwig Wittgenstein, De la certitude, 1951

Everywhere the statues were coming to life. The courtyard looked no longer like a museum; it looked more like a zoo. Creatures were running after Aslan and dancing round him till he was almost hidden in the crowd. Instead of all that deadly white the courtyard was now a blaze of colours; glossy chestnut sides of centaurs, indigo horns of unicorns, dazzling plumage of birds, reddy-brown of foxes, dogs and satyrs, yellow stockings and crimson hoods of dwarfs; and the birch-girls in silver, and the beech-girls in fresh, transparent green, and the larch-girls in green so bright that it was almost yellow. And instead of the deadly silence the whole place rang with the sound of happy roarings, brayings, yelpings, barkings, squealings, cooings, neighings, stampings, shouts, hurrahs, songs and laughter.

— C.S. Lewis, The Lion, the Witch and the Wardrobe, 1950

Il est vrai que pour nous, c’était difficile de ne pas être surpris à chaque minute par l’écureuil bleu, l’hermine aux yeux rouges dressée comme une colonne au milieu d’une clairière d’émeraude éclaboussée d’oronges sanglantes, le troupeau de licornes, que nous avions prises d’abord pour des chamois, qui bondissait sur un contrefort dénudé de l’autre versant, ou le lézard volant qui se jetait, devant nous, d’un arbre à l’autre en claquant des dents.

— René Daumal, Le Mont Analogue, 1952

Sur une île de l’Océan
les lévriers d’argent poursuivent les cerfs d’or.
Sur l’enclume on forge l’épée
qui sera fidèle à Sigurd.
Whitman chante à Manhattan.
Homère naît dans sept villes.
Une vestale vient de capturer
la licorne blanche.
Tout le passé revient comme une vague
et ces anciennes choses appellent
parce qu’une femme t’a embrassé.

— Jorge Luis Borges, Hymne, in Poèmes d’amour

Neige d’octobre vole avec son ombre,
Nuée de novembre à l’aube rend l’âme
Blanche de décembre fait briller la cendre,

Neige de janvier rouge tablier
Gronde notre cœur au givre des rois
La licorne blanche, de frayeur s’abat

— René Char, Blanche, Ma savetière, 1956

All round the churchyard there were hundreds of old friends. They rose over the church wall all together, like the Punch and Judy ghosts of remembered days, and there were badgers and nightingales and vulgar crows and hares and wild geese and falcons and fishes and dogs and dainty unicorns and solitary wasps and corkindrills and hedgehogs and griffins and the thousand other animals he had met. They loomed round the church wall, the lovers and helpers of the Wart, and they all spoke solemnly in turn. Some of them had come from the banners in the church, where they were painted in heraldry, some from the waters and the sky and the fields about.

— T.H. White, The Once and Future King, 1958

“What was our mother at doing,” asked Gawaine, as they made their way toward St. Toirdealbhach’s cell one morning, “with the knights on the mountain?”
Gaheris answered with some difficulty, after a long pause : “They were at hunting a unicorn.”

— T.H. White, The Once and Future King, 1958

– ” I was thinking about Kay learning to be a knight.”
– ” And well you may grieve, exclaimed Merlyn hotly. “A lot of brainless unicorns swaggering about and calling themselves educated just because they can push each other off a horse with a bit of stick! It makes me tired.

— T.H. White, The Once and Future King,1958.

And straightway the Laddy leaped up on the unicorn, and they – like those pairs on little motor scooters that you see going friendly over the Alps – turned their course towards Venice, while the astonished priests looked up at them with open mouths of wonder.

La dame enfourcha la licorne et, comme ces jeunes couples qui traversent les Alpes en scooter, ils s’élancèrent en direction de Venise, sous le regard stupéfait des prêtres ébahis. 

— Paul Goodman, The Mission of St Wayward, 1960

“Oïl, il ne cesse de pleuvouër” said the unicorn in Old French.

— Paul Goodman, The Mission of St Wayward, 1960

reniflant au pied de l’arbre de vie
les rats noirs cardinaux du mensonge mêlés à
l’unicorne de la haine raciale
au bout du fil l’oreille de l’inquisiteur

— Aimé Césaire, Vampire liminaire, in Ferrements, 1960

A man wearing blue spectacles hurries into the second box from the stage end of the corridor. The red curtains, heavy velvet, swing to and fro, unsynchronized, after his passage. The oscillation soon damps out because of the weight. They hang still. Ten minutes pass. Two men turn the corner by the allegorical statue of Tragedy. Their feet crush unicorns and peacocks.

— Thomas Pynchon, V., 1963

Vous voici veuve, me voici roi: il y faut vraiment du consentement du ciel pour que notre éloignement soit ainsi aboli, avec toute trace de ce passé. Vous êtes restée pour moi la jeune fille que j’ai défendue et servie. Pour vous, je suis encore prêt à rompre mon mariage, affirmer devant le sacré tribunal que jamais je n’ai touché à ma pauvre princesse (et au diable ! les commères de Paris si elles ne savent pas lui retrouver son pucelage); prêt aussi à vous faire remonter sur le trône, et à vous rendre vos états de Bretagne: car c’est de vous que j’ai convoitise et non de vos territoires. Anne, comme autrefois ; la licorne vous traduit ainsi que les hermines de votre blason.
« Mais voici mon avertissement : j’ai trop longtemps attendu et œuvré pour vous maintenir dans cet état. Mes liciers vont changer la légende. Pour le chasseur patient que je fus, la licorne est un animal comme les autres ; il se traque ; il se défend peut-être avec persévérance ; peut-être encore se réfugiera-t-il, sous votre main, dans un jardin secret. Vous le livrerez alors vous-même par fidélité à votre devoir d’état, ô mon épouse, ma maîtresse et ma reine. Et j’aurai plaisir à vous présenter sa dépouille : la licorne, en vous, sera réduite

— Bertrand d’Astorg, Le mythe de la dame à la licorne, 1963

19h25 : L’Auberge de la licorne, avec Micheline Boudet dans le rôle d’Amélie.

Au cours des travaux entrepris à l’auberge par Amélie et ses filles, celles-ci ont trouvé une licorne en bois. Elles en font l’enseigne de l’établissement.

France Soir, programme télé du 22 juillet 1966

et chacun de vous se retourne sur son Eurydice de fumée
qui du regard même se brouille évanouissante sans surseoir
ne reste que la licorne du soir fouillant dans le tuf du soir
et son gros œil d’escarboucle tourne câlin de gêne embrumé

— Jacques Roubaud, ∈

What use is wizardry, if it cannot save a unicorn ?

—  Peter S. Beagle, The Last Unicorn, 1968

À l’aube du premier jour,
La cérémonie de l’attribution de noms
Les animaux ont défilé
Devant le trône
Toutes les bêtes, en couple, fièrement
Tu étais la première
Sans compagnon.
Tous étaient confiants, contents
Marchant d’un même pas régulier
Tu les guidais seule
Comme la corne sur ton front
À pas prudents, anxieux

— Tawfiq Sayigh, Quelques questions que je pose à la licorne.

— A brass unicorn has been catapulted across a London street and impaled an eminent surgeon. Words fail me, gentlemen.

The Abominable Dr Phibes, 1971

Les habitants de Théodora étaient bien loin de supposer qu’une faune oubliée allait sortir de sa léthargie. Reléguée pendant un temps indéfini dans des repaires à l’écart, depuis l’époque où elle s’était vue détrônée par le système des espèces désormais éteintes, l’autre faune revenait au jour par les sous-sols de la bibliothèque où l’on conserve les incunables, elle descendait des chapiteaux, sautait des gargouilles, se perchait au chevet des dormeurs. Les sphinx, les griffons, les chimères, les dragons, les hircocerfs, les harpies, les hydres, les licornes, les basilics reprenaient possession de leur ville.

— Italo Calvino, Les villes invisibles, 1972

Une douceur blanche et frémissante l’enfermait, comme si elle eût été couverte de duvet plutôt que de poil et d’une crinière ; ses petits sabots fendus étaient dorés, de même que la corne spiralée et fine qui ornait sa tête étroite. Elle se tenait sur une des petites roches et broutait le lichen qui y poussait. Ses yeux, quand elle les tourna vers nous, étaient d’un vert émeraude brillant. Elle demeura aussi immobile que nous durant de brefs instants. Puis elle eut un geste nerveux, rapide, des pieds de devant, battant l’air et frappant la pierre par trois fois. Puis elle se brouilla et disparut comme un flocon de neige, sans un bruit, peut-être dans les bois qui se dressaient à notre droite.

— Roger Zelazny, Le signe de la licorne, 1975

Aux Grèves de Lilia, le cheval était bête plus étrange qu’une licorne.

— Julien Gracq, Les terres du couchant

— Évidemment, il faudra que quelqu’un nourrisse mes licornes, pendant mon absence. J’en ai cent, maintenant.
— Il vaut mieux que tu ne leur parles pas de tes licornes.
— Oh non, ça ira. J’ai expliqué au docteur qu’il y avait une licorne sur notre tapisserie de Bayeux à la maison, quand j’étais petite. Elle m’a suivie. Il était très content. Il a interprété ça comme une conduite régressive : le refus de sortir de l’enfance.
Je dis fermement :
— Il vaut mieux que tu ne leur parles pas de tes licornes, Alyette.
— Mais pourquoi ?
— Ça me fout le cafard. C’est un animal mythologique. Comme l’homme. Je ne peux pas supporter cette idée. Ça me rend dingue.

— Emile Ajar / Romain Gary, Pseudo, 1976

Et je vis une tour s’élever, au haut de laquelle était un jardin. Au milieu de ce jardin était un puits. Et brusquement apparaissait une licorne poursuivie par trois chiens que tenait en laisse un archange, un olifant à la main. Mais comme la licorne allait blottir sa tête sur les genoux de la jeune femme, elle s’effondrait blessée, déjà mourante, tandis que les trois chiens se couchaient à côté d ‘ elle en signe de tristesse et que l ‘archange tombait à genoux . A ce moment, la tour s ‘ouvrait en deux et en son sein s’élevait un brasier sur lequel la licorne semblait semblait brûler et rapidement se consumer. Mais à l’instant qu’elle disparaissait, naissait à sa place un grand oiseau qui, déployant ses ailes, faisait entendre un cri de victoire, si bien que sortant de terre des êtres humains paraissaient ressusciter d’entre les morts et venir se recueillir autour de l’oiseau qui, étendant ses ailes, les recouvrait.

— Frédérick Tristan, L’homme sans nom, 1980

J’avais oublié cet entretien, lorsque deux semaines plus tard je parcourai avec ma suite le marché de Baalouk réputé pour sa diversité et l’origine lointaine des objets qu’il rassemble. J’ai toujours été curieux des choses étranges et des êtres bizarres que la nature s’est plu à inventer. Sur mes ordres, on a installé dans mes parcs une sorte de réserve zoologique où on nourrit des témoins remarquables de la faune africaine. J’ai là des gorilles, des zèbres, des oryx, des ibis sacrés, des pythons de Séba, des cercopithèques rieurs. J’ai écarté, comme par trop communs et d’un symbolisme vulgaire, les lions et les aigles, mais j’attends une licorne, un phénix et un dragon que des voyageurs de passage m’ont promis, et que je leur ai payés à l’avance pour plus de sûreté.

— Michel Tournier, Gaspard, Melchior et Balthazar, 1980

Ce n’est pas dit qu’il n’existe pas. Peut-être est-il différent de la façon dont le représentent ces livres. Un voyageur vénitien alla dans des terres fort lointaines, à proximité du fons Paradisi dont parlent les mappemondes, et il vit des unicornes. Mais il les trouva mal dégrossis et sans grâce, et d’une grande laideur et noirs. Je crois qu’il a bien vu de vraies bêtes avec une corne sur le front. Ce furent probablement les mêmes dont les maîtres de la science antique, jamais tout à fait erronée, qui reçurent de Dieu la possibilité de voir des choses que nous, nous n’avons pas vues, nous transmirent l’image avec une première description fidèle. Puis cette description, en voyageant d’auctoritas en auctoritas, se transforma par successives compositions de l’imagination, et les unicornes devinrent des animaux gracieux et blancs et doux. En raison de quoi, si tu sais que dans une forêt vit un unicorne, n’y va pas avec une vierge, car l’animal pourrait ressembler davantage à celui du témoin vénitien qu’à celui de ce livre.

— Umberto Eco, Le nom de la rose, 1982

— Mais comment échut-elle aux maîtres de la science antique, la révélation de Dieu sur la véritable nature de l’unicorne ?
— Pas la révélation, mais l’expérience. Ils eurent la chance de naître sur des terres où vivaient des unicornes ou en des temps où les unicornes vivaient sur ces mêmes terres.
— Mais alors comment pouvons-nous nous fier à la science antique, dont vous n’avez de cesse de rechercher les traces, si elle nous a été transmise par des livres mensongers qui l’ont interprétée avec une telle liberté ?
— Les livres ne sont pas faits pour être crus, mais pour être soumis à l’examen.

— Umberto Eco, Le nom de la rose, 1982

Il y a dix ans, en joignant une lettre de l’auteur à l’éditeur à mon commentaire du commentaire de l’Apocalypse de Beatus de Liebana (pour Franco Maria Ricci), je confessais : « Quoi que l’on fasse, je suis né à la recherche en traversant des forêts symboliques peuplées de licornes et de griffons, en comparant les structures pinaculaires et carrées des cathédrales aux pointes de malice exégétique celées dans les formules tétragones des Summulae, en vagabondant de la rue du Fouarre aux nefs cisterciennes, en m’entretenant aimablement avec des moines clunisiens, érudits et fastueux, tenu à l’oeil par un Thomas d’Aquin grassouillet et rationaliste, tenté par Honorius d’Autun, par ses géographies fantastiques où l’on expliquait à la fois quare in pueritia coitus non contingat, comment on arrive à l’Île Perdue et comment on capture un basilic muni d’un seul miroir de poche et d’une inébranlable foi dans le Bestiaire.

—Umberto Eco, Apostille au nom de la rose, 1983

Children know perfectly well that unicorns aren’t real, but they also know that books about unicorns, if they are good books, are true books.

— Ursula K. Le Guin.

Ce n’était qu’un crâne d’animal. Pas un très gros animal. La surface de l’os était toute desséchée comme s’il était longtemps resté exposé aux rayons du soleil, les couleurs fanées jusqu’à en avoir perdu leur teinte d’origine. Les longues mâchoires pointées vers l’avant étaient restées entrouvertes, comme si elles avaient été brusquement congelées juste au moment où elles cherchaient à dire quelque chose. Les petites orbites avaient perdu leur contenu quelque part en route et ouvraient leur néant sur la pièce qui s’étendait derrière.
Le crâne était léger, à un point presque irréel, ce qui concourait à lui donner une qualité quasi immatérielle. Il ne persistait rien là-dedans qui ait un quelconque rapport avec la vie. Toute chair, tout souvenir, toute tiédeur avaient quitté à jamais cet objet. Au milieu du front se trouvait une petite cavité rêche au toucher. Après avoir examiné ce creux un moment en y posant les doigts, j’en vins à supposer que c’était la trace d’une corne disparue.
— C’est le crâne d’une de ces licornes qu’on voit dans la ville, n’est-ce pas ? lui demandai-je.
Elle hocha la tête.
— C’est là que sont enfouis les vieux rêves, répondit-elle calmement.

— Haruki MUrakami, La fin des temps, 1985

— Qu’est-ce que tu veux faire de ce crâne de licorne ? demanda-t-elle.
— Je te l’offre, dis-je. Tu peux le mettre quelque part pour décorer.
— Ça ferait bien sur la télé, tu crois ?

— Haruki Murakami, La fin des temps, 1985

À la surface de l’eau, claire, brillante de sept soleils, les branches laquées et parfumées sur le pré de la tapisserie, l’odeur de terre ancienne qui recouvre la maison souterraine, le bruit de chant au repas, la couleur rouge entre les feuilles toutes clouées au ciel et leurs pointes sucées, petites lances jetées dans le feu qui les dentelle et qui les troue comme autant d’orties sur le chemin qui mène au trône, à la piscine, à la douche, au salon d’herbe sans fleurs, à la fleur de la bouche, bouche bée que rien ne satisfait, ni oiseaux de miel ni miel de menthe, ni coco, ni coeur noir, ni langue dans la glace, ni corne de cheval, ni queue de daim, ni sabre glacé maintenu dans la froide ardeur, ni cheveu électrique chatouillant le palais bâti de matériaux longtemps triturés, passés entre les doigts après le tamis, boues qui fleurent l’or, le fer et les cristaux de sang, argiles bleues sous la roche, limon solaire enfermant les dragons, cire souffrante et onctueuse, saveur de la queue du lion, de la fourrure tachetée de la genette, mouches de sucre, de métal fondu et de soufre, des lapereaux accommodés aux narcisses et à l’aspérule du gazon, derrière la porte de lierre aux baies obscures, la dame léchait l’épine, suivait avec la langue folle le fil de cuivre de la broderie, parcourait le lacis de nerfs en évitant le noeud et les nombreuses fourches, ou caressait la corne et soufflait dans le tuyau humide, dans l’étroit vestibule tapissé de tuf sec et doux et parcouru de tourbillons, le vent entrant par la fenêtre ovale agitait les rameaux, frappait les enclumes, soulevait la robe de tulle, illusion d’incendie et de caresses sous la flamme qui fait reluire l’email, la nacre des écailles, le blanc des yeux, et brûler le vernis sur le visage de celle qui touchait du bout des ongles le tissu crépitant, les leviers de basalte de la machine, à l’orgue soufflant et dispersant les pétales, les aiguilles du pin, le verre en miettes, les piquants du houx, laque craquelée qui fondait sur les lèvres lissées par l’index, la pulpe du doigt chéri sur les plis de la dame épouvantée puis paisible qui, le soir venu, allumait l’huile sur la mèche, la poudre dans les gobelets et, pinçant ses narines, appelant l’abondante salive, pétrissait la cire puis modelait un bouc sauvage avec une seule corne sur le front, une chèvre agile qui bondit vers la lune et heurte de la tête le plafond nocturne, déchirant la toile, et dont la sueur sucrée tache le linge, y imprimant des nervures, les lettres noires des noms des héros qu’épelait la jeune dame assise, prise entre les voiles de papier de soie, tente pourpre, rose maison, agenouillée au bord du bassin, l’image de son cul dans l’eau frémissante, et sous la robe aux piqûres et froncée sur le ventre, une autre robe éclairait le jour, salie et usée, cousue par méandre autour de l’épingle et drapée, mille fois tordue, liant les bras et les genoux, tachée de vin et d’esprit, sans poche pour l’or, sans galons, sans carabe, sans vipère dans la manche, sans lis à l’intérieur, sans ruche pleine de murmures et de soupirs, seule, soupirant bufo bufo bufo.

— Eugène Savitzkaya, Bufo Bufo Bufo, 1986.

Mallory nodded. “Before I go hunting for Larkspur, I’ve got to know exactly what I’m hunting for. What does a unicorn look like? What does it eat? Does it help to have a virgin handy? Where are they likely to hide it? What kind of trail does it leave besides unicorn shit? Is there a particular sound or scent it will respond to?”
“How should I know?” asked Mürgenstürm. “My job was just to guard the damned thing, not to study it.

— Mike Resnick, Stalking the Unicorn, 1987

Still, it was the unicorn that was the most distressing. That business depressed us for months. Of course, there were the usual sordid rumours — that Ham’s wife had been putting its horn to ignoble use — and the usual posthumous smear campaign by the authorities about the beast’s character; but this only sickened us the more. The unavoidable fact is that Noah was jealous. We all looked up to the unicorn, and he couldn’t stand it. Noah — what point is there in not telling you the truth? — was bad-tempered, smelly, unreliable, envious and cowardly. He wasn’t even a good sailor: when the seas were high he would retire to his cabin, throw himself down on his gopher-wood bed and leave it only to vomit out his stomach into his gopher-wood wash-basin; you could smell the effluvia a deck away. Whereas the unicorn was strong, honest, fearless, impeccably groomed, and a mariner who never knew a moment’s queasiness. Once, in a gale, Ham’s wife lost her footing near the rail and was about to go overboard. The unicorn — who had deck privileges as a result of popular lobbying — galloped across and stuck his horn through her trailing cloak, pinning it to the deck. Fine thanks he got for his valour; the Noahs had him casseroled one Embarkation Sunday. I can vouch for that. I spoke personally to the carrier-hawk who delivered a warm pot to Shem’s ark.

— Julian Barnes, A History of the World in 10 ½ chapters, 1989

She braced herself for the pain of the perfect horn breaking her heart.

— Tanith Lee, Black Unicorn, 1991

“I wish I had my crossbow” muttered Ridcully. “With that head on my wall, I’d always have a place to hand my hat”

«  Je regrette de pas avoir mon arbalète, marmonna Ridculle. Avec un trophée comme ça au mur, j’saurais toujours où accrocher mon chapeau.  »

—Terry Pratchett, Lords and Ladies, 1992

“She dragged it all the way down from the woods”, she said
“But the damn thing’s savage!”
Nanny Ogg rubbed her nose. “yes, well… but she’s qualified, ain’t she ? When it comes to unicorn taming. Nothing to do with witchcraft.”
“What d’you mean?”
“I thought there were things everyone knew about trapping unicorns”, said Nanny archly. “Who could trap’em is what I’m delicately hintin’at.”

— Terry Pratchett, Lords and Ladies, 1992

The unicorn kicked several inches of timber out of the door frame.
“But iron-” said Jason. “And nails-“
“Yes?”
“Iron’ll kill it,” said Jason. “If I nail iron to ‘n, I’ll kill ‘n. Killing’s not part of it.”
[…]
Granny emerged, leading the unicorn. It walked sedately, muscles moving under its white coat like frogs in oil. And its hooves clattered on the cobbles. Ridcully couldn’t help noticing how they shone.
It walked politely alongside the witch until she reached the centre of the square. Then she turned it loose, and gave it a light slap on the rump.
It whinnied softly, turned, and galloped down the street, toward the forest…
Nanny Ogg appeared silently behind Granny Weatherwax as she watched it go.
“Silver shoes?” she said quietly “They’ll last no time at all.”
“And silver nails. They’ll last for long enough,” said Granny, speaking to the world in general. “And she’ll never get it back, though she calls it for a thousand years.”
“Shoeing the unicorn,” said Nanny, shaking her head. “Only you’d think of shoeing a unicorn, Esme.”
“I’ve been doing it all my life,” said Granny.

— Terry Pratchett, Lords and Ladies, 1992

La question de l’existence réelle de la licorne, hier ou aujourd’hui, est loin d’avoir un grand intérêt. L’important, c’est la réalité spirituelle de cet animal. Et le fait est qu’il existe une force astrale possédant ses propriétés.

Pentagrame, Lectorium Rosicrucianum, n°1, 1992

Il vit des peaux de lézard séchées au soleil, des noyaux de fruits à l’identité perdue, des pierres de couleurs variées, des galets polis par la mer, des fragments de corail, des insectes percés d’une épingle sur une planchette, une mouche et une araignée dans un morceau d’ambre, un caméléon tout sec, des récipients de verre pleins de liquide ou flottaient des serpenteaux ou des petites anguilles, des arêtes énormes, qu’il crut de baleine, l’épée qui devait orner le museau d’un poisson, et une longue corne, qui, pour Roberto, était de licorne, mais je pense que c’était celle d’un narval.

— Umberto Eco, L’ïle du jour d’avant, 1994

Un mouvement d’excitation parcourut certains érudits, comme si, ayant rédigé des traités sur l’existence de la Licorne, sans jamais en voir une, on leur présentait un spécimen vivant qui venait d’être capturé.

— Philip Pullman, Les Royaumes du Nord, 1995

At mass today, he had recalled the whiff of taper-smoke mixed with burning flax, Farnese’s hands extending towards his head bearing the pearl encrusted tiara. What had caught his eye then ? A little gleam of silver in the lime-green of the Cardinal’s cap, a tiny finely-detailed brooch. A prancing horse… No, a unicorn. Lover of virgins, who were able to tame the animal with a Marian caress of their long white hands.

À la messe, aujourd’hui, Léon s’est souvenu des bouffées de fumées de cierges mêlées à l’odeur de lin brûlé, des mains de Farnèse avançant vers sa tête, chargées de la tiare incrustée de perles Qu’est-ce qui avait attiré son attention alors? Un éclair argenté dans le vert gai de la calotte du cardinal, une broche finement ciselée. Un cheval caracolant … Non, une licorne. Amoureux des vierges, qui étaient capables de dompter l’animal d’une caresse mariale de leurs longues mains blanches.

— Lawrence Norfolk, The Pope’s Rhinoceros, 1996

«Quand nous aurons capturé la bête», commença-t-il.  «La bête? coupa Salvestro. Tu veux dire l’animal qui porte une armure en place de peau, qui se laisse charmer par les jeunes vierges, qui porte une longue corne avec laquelle il perce le ventre de ses ennemis? Cette bête n’existe pas, Bernardo, et n’a jamais existé, pas plus que les dragons.»

— Lawrence Norfolk, The Pope’s Rhinoceros, 1996

Chaque baguette de chez Ollivander renferme des substances magiques très puissantes, Mr Potter. Nous utilisons du poil de licorne, des plumes de phénix ou des ventricules de cœur de dragon. Et de même qu’on ne trouve pas deux licornes, deux dragons ou deux phénix exactement semblables, il n’existe pas deux baguettes de chez Ollivander qui soient identiques.

— J.K. Rowling, Harry Potter à L’école des Sorciers, 1997

La Dame à la licorne ne nous donnerait pas le spectacle d’une raideur si héroïque sans l’espoir, caressé en secret comme l’équivoque bête de la fable, de voir à temps l’objet de son désir surgir de l’horizon pour lui ravir sa vertu.

— Marc Petit, La Traversée du solitaire, 1998

Occasionally, I’d notice that I had become a peculiar creature to many people, and even a few friends, who had assumed that being Palestinian was the equivalent of something mythological like a unicorn. A Boston psychologist who specialized in conflict resolution, and whom I had met at several seminars involving Palestinians and Israelis, once rang me from Greenwich Village and asked if she could come uptown to pay me a visit. When she arrived, she walked in, looked incredulously at my piano—“Ah, you actually play the piano,” she said, with a trace of disbelief in her voice—and then turned around and began to walk out. When I asked her whether she would have a cup of tea before leaving (after all, I said, you have come a long way for such a short visit), she said she didn’t have time. “I only came to see how you lived,” she said without a hint of irony.

— Edward Saïd, Between Worlds, in Reflection on Exiles and other essays, 1998

Poursuivant son investigation, mon regard quitta la bibliothèque pour découvrir sur le mur ouest un tableau. Il représentait une licorne blanche, l’encolure ployée, engagée jusqu’à mi-pattes dans un lac dont la surface portait, hautes et vives, des flammes dansantes. Tentait-elle de se relever ou voulait-elle se pencher ? Le léger fléchissement des pattes avant et la chute oblique de sa corne enlevaient sa figure toute en gracilité et sveltesse, en même temps qu’en mâle vigueur pleine d’allant.

— Hirano Keichiro, L’Éclipse, 1998

Je laissai errer mon regard dans la pièce. Je découvris que le tableau à la licorne avait pris des teintes vermillon sous les rayons du ponant qui pénétraient obliques et affaiblis par la fenêtre du sud. La surface des eaux brasillait, les flammes accusaient des tons plus lourds, tandis que sa blanche crinière s’étendait comme les flammes de l’incendie gagnant de proche en proche.[…]
Et si cette licorne devait, comme moi, se faire chaque jour un peu plus voisine de la mort? Et si chaque fois qu’elle accueillait le soir, il lui fallait vieillir dans le tableau pour finalement y mourir et se décomposer ? Ou si encore elle devait contracter ce feu Saint-Antoine, comme disaient les villageois, qui la mènerait tout droit à la mort, ce soir même ? Si à ma prochaine visite j’allais la trouver couchée sur le flanc, le corps immergé à demi dans l’eau, yeux blancs écarquillés comme des perles privées de leur orient, gueule béant de façon dégoutante, corne de guingois pointant ridiculement vers le ciel, en serais-je pour autant étonné ?

— Hirano Keichiro, L’Éclipse, 1998

The horse looked terrified. Its mane was matted with sweat and blood, and its eyes were wild. Also, Tristran realized, it had a long, ivory horn jutting from the center of its forehead. It reared up on its hind legs, whinnying and snorting, and one sharp, unshod hood connected with the lion’s shoulder, causing the lion to howl like a huge, scalded cat, and to spring backwards. Then, keeping its distance, the ion circled the wary unicorn, its golden eyes at all times fixed upon the sharp horn that was always turned towards it.
“Stop them”, whispered the star. “They will kill each other”.

« Le cheval blanc semblait terrorisé. Une lueur de folie dansait dans ses prunelles de jais et un mélange d’écume et de sang souillait sa crinière en bataille. C’est alors que Tristran aperçut la longue corne d’ivoire qui lui ornait le front. Tout à coup, la licorne se cabra et s’ébroua avec des hennissements de terreur. Un de ses sabots heurta le lion à l’épaule. Le fauve poussa un hurlement de chat échaudé et recula d’un bond. Puis, tout en restant à distance respectueuse, il se mit à tourner autour de sa rivale, sans quitter des yeux le redoutable rostre qui demeurait pointé sur lui. Tous les sens aux aguets, la licorne suivait le moindre de ses mouvements.
— Arrêtez-les, chuchota l’étoile. Ils vont s’entre-tuer. »

— Neil Gaiman, Stardust, 1999

I’m not the world’s greatest expert, but I would have thought that the wizards, witches, trolls, unicorns, … broomsticks and spells would have given her a clue ?’ – when J.K. Rowling insisted she wasn’t writing fantasy.

— Terry Pratchett.

Unicorns, I said. Very dangerous, you go first.

Une licorne, soufflai-je. Très dangereuse. Passe devant.

— Jim Butcher, Summer Knight (Fées d’hiver), 2002

— Il y a des licornes ?
— Oui, à la pelle. Je ne sais plus où les mettre. J’aimerais que les écrivains potentiels se montrent plus responsables envers leurs créations. Je comprends que les enfants puissent écrire sur elles, mais les adultes devraient réfléchir davantage. La moindre licorne dans le moindre livre démoli atterrit ici. J’ai eu l’idée d’un autocollant : « Une licorne, ce n’est pas pour la page vingt-sept, c’est pour l’éternité. » Qu’en pensez-vous ?

‘Do you have unicorns?’ I asked. ‘
Yes.’ Perkins sighed. ‘Sack-loads. More than I know what to do with. I wish potential writers would be more responsible with their creations. I can understand children writing about them, but adults should know better. Every unicorn in every demolished story ends up here. I had this idea for a bumper sticker. “A unicorn isn’t for page twenty-seven, it’s for eternity.” What do you think?’

— Jasper Fforde, The Well Of Lost Plots, 2003

T’es rien d’autre que l’instrument de tes propres frustrations. Pour toi, la vie, la mort, c’est du pareil au même. Quelque part, tu auras définitivement renoncé à tout ce qui pourrait donner une chance à ton retour sur terre. Tu planes. Tu es un extraterrestre. Tu vis dans les limbes, à traquer les houris et les licornes. Le monde d’ici, tu ne veux plus en entendre parler. Tu attends juste le moment de franchir le pas.

— Yasmina Khadra, L’Attentat, 2005

Campée au débouché de la baie des Phoques, la puissante masse montagneuse de l’île présentait un aspect des plus rébarbatifs. Elle était peuplée de sauvages qui, d’après ce qu’avait lu Sam, habitaient des cavernes, occupaient de véritables nids d’aigle fortifiés sinistres et guerroyaient montés sur d’énormes licornes velues. Dans l’ancienne langue, skagos signifiait « pierre ». Les indigènes se donnaient eux-mêmes le nom de Piernés, mais leurs compatriotes nordiens les appelaient Skaggs et ne les aimaient guère. Une centaine d’années seulement plus tôt, les insulaires s’étaient rebellés. Il avait fallu des années pour mater leur révolte, qui avait coûté la vie au sire de Winterfell et à des centaines de ses épées liges. Des chansons accusaient les Skaggs de cannibalisme ; leurs guerriers étaient réputés dévorer le cœur et le foie des adversaires qu’ils abattaient. À une époque immémoriale, ils avaient fait voile vers l’île voisine de Skane, s’y étaient emparés des femmes et, après avoir massacré les hommes, les avaient mangés sur une plage de galets au cours d’un festin qui se prolongea quinze jours durant. Skane était demeurée totalement déserte depuis lors.
Dareon connaissait aussi les chansons consacrées à toutes ces histoires. Quand les lugubres cimes grises de Skagos émergèrent de la mer à l’horizon, il rejoignit Sam à la proue du Merle et dit : « Si les dieux nous veulent du bien, peut-être aurons-nous la chance d’entr’apercevoir l’une de ces fameuses licornes. »

— George R. Martin, Un festin pour les corbeaux, 2007

‘Don’t worry, chief,’ he said without the usual cynicism. ‘It’s like riding a unicorn.
You never forget.’
Ne vous inquiétez pas, chef, dit-il d’un ton dépourvu de son cynisme habituel. C’est comme chevaucher une licorne, ça ne s’oublie pas.

— Eoin Colfer, Artemis Fowl, 2009

Corra, Diana’s familiar, was clinging to the minstrels’ gallery with her talons, chattering madly and clacking her tongue. She waved hello to Matthew with her barbed tail, piercing a priceless tapestry depicting a unicorn in a garden.

— Deborah Harkness, A Discovery of Witches, 2011.

You don’t have sex near unicorns. It’s an ironclad rule. It’s tacky.

— J.K. Rowling

He’s a most inventive lad. But, you see, t was more than just a racehorse. And when Jim was killed, Norman didn’t quite know what to do with it. So he thought that, in Jim’s memory, he’d race it. And it was the first time the Derby was ever won by a unicorn.

— Robert Rankin, Sex and Drugs and Sausage Rolls, 2012

I wished I could visit a Museum of Unnatural History, but, even so, I was glad there wasn’t one. Werewolves were wonderful because they could be anything, I knew. If someone actually caught a werewolf, or a dragon, if they tamed a manticore or stabled a unicorn, put them in bottles, dissected them, then they could only be one thing, and they would no longer live in the shadowy places between the things I knew and the world of the impossible, which was, I was certain, the only place that mattered.

— Neil Gaiman, Unnatural Creatures, 2013

I was convinced that the Natural History Museum was missing only one thing: a unicorn. Well, a unicorn and a dragon. Also it was missing werewolves. (Why was there nothing about werewolves in the Natural History Museum? I wanted to know about werewolves.) There were vampire bats, but none of the better-dressed vampires on display, and no mermaids at all, not one— I looked— and as for griffins or manticores, they were completely out.

— Neil Gaiman, Unnatural Creatures, 2013

C’est parce que le freux vit où il veut. Quand il souhaite se distraire en compagnie des humains, il cherche plutôt celle du poète enivré, ou de la vieille aux yeux fous, que d’une damoiselle au chapeau pointu. Il aime se délecter d’un morceau de foie de dragon, de langue de licorne quand il peut, et ne bouderait pas la chair du griffon s’il en trouvait.

— Diane Setterfield, L’homme au manteau noir, 2013

Depuis lors, chaque fois que je passe devant une statue de licorne, je m’assois un moment et je me mets à méditer sur les hommes sans femmes. Pourquoi en ce lieu? Pourquoi près d’une licorne? Peut-être parce que cette créature appartient aussi au monde des hommes qui n’ont pas de femmes. Je n’ai, à ce jour, jamais vu de couple de licornes. C’est un animal – indubitablement un mâle – qui est toujours solitaire et qui pointe droit vers le ciel sa corne pointue. Peut-être devrions-nous en faire le représentant des hommes sans femmes, le symbole de notre solitude accablante. Et peut-être devrions-nous arborer sur notre chapeau ou sur notre poitrine un badge à l’effigie d’une licorne, et marcher en silence dans les rues du monde. Sans musique, sans drapeau, sans confettis. Peut-être. (Peut-être que j’utilise le mot « peut-être » trop souvent. Peut-être.)

— Haruki Murakami, Des hommes sans femme, 2014.

… Ils se ruaient dans la faille entre la ville monstrueuse et la mer. On redoutait qu’ils aillent vers quelque précipice prémonitoire, qu’ils foncent dans le flot pour y sombrer comme des soleils. C’étaient des chevaux rayonnant d’hélium, des robes d’uranium incandescent. Ils descendaient des déesses des airs et de la terre, du ventre de Déméter et de Neptune. Ils avaient des muscles de raz de marées et des culs carrossés dans les forges de Vulcain. Les bêtes aphrodisiaques se pressaient dans la prairie condamnée. Elles flamboyaient, fleurissaient une dernière fois, se précipitaient en torrents échevelés. Les dominants se mordaient, se dépassaient, les femelles ouvraient leurs belles vulves roses et ruisselantes. Ils piaffaient, caracolaient, dansaient leur ultime sarabande… La jument de Brünhild était là et les terrorisantes montures de Cortés. Il y avait les chevaux blancs des reines de Castille et d’Aquitaine et celle de la Malinche, la compagne du conquistador chez les Aztèques. Celui de la tsarine Catherine bandait entre ses cuisses. Bucéphale courait, reniflait la Licorne immaculée aux fesses rondes et au sexe noir. Nuées de chevaux des steppes et celui de Lawrence d’Arabie criblé de tendons ! Le calme cheval de Napoléon à Austerlitz… Celui de la reine de Saba effilé tel un sabre arabe. Ceux qui se cabrent et ruent, mêlés aux femmes nues, laiteuses, dans La Mort de Sardanapale de Delacroix. Les beaux culs exorbités des juments de Géricault zoophile à en crever.

— Patrick Grainville, Le corps immense du président Mao, 2015

But it isn’t a rough draft either. The one I turned in several months ago was rough. There were some bad plot holes, some logical inconsistencies, pacing problems, and not nearly enough lesbian unicorns.

— Patrick Rothfuss.

“Unicorns are bad. So, so bad.” I’m dying. I just slapped a unicorn.
“Your loss, baby. In case you haven’t noticed, I’m hung like a horse.”

— Lily Archer, Bite of Winter

I asked whether the High Fae came into the pub. Lulu gave me a crooked smile. “High Fae?” she asked. “You know. The gentry, elves, those posh gits with extradimensional castles, stone spears and unicorns.” “You mean them what step between worlds?” “Could be.” “Who walk on paths unseen and wax and wane with the moon?” “Them sort of people,” I said. “Yeah.” “Not in here, squire,” she said. “I run a respectable pub.”

— Ben Aaronovitch, Lies Sleeping, 2018

The angel glanced over at the maiden and saw the unicorn come trotting up behind her with its spear in the air. He was about to yell at her to look out when the animal feinted at her and she fell screeching into Gabriel’s arms.
The maiden seemed to like it there. She immediately started making her own annunciation to the angel. These maidens certainly were odd creatures.

— Sjón, CoDex 1962, 2020

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