La licorne connait l’avenir

Faute de place, on n’a pu mettre dans mon livre qu’une image du songe de Childéric et une des prophéties papales, mais pas d’horoscope médiéval, alors qu’ils sont assez amusants. Voici donc quelques autres images de licornes horoscopiques, astrologiques ou simplement zodiacales.

Commençons par quelques horoscopes :

Et d’autres images des aventures nocturnes de la reine Basine et du roi Childeric.

Les prophéties papales attribuées à Joachim de Fiore.

Une autre séries de prophéties, peut-être un peu plus anciennes,et venues du monde grec, celles de Léon le Sage. Les manuscrits parvenus jusqu’à nous sont moins nombreux, et la scène moins amusante. Parfois, comme dans le manuscrit de Carpentras, les copistes ont regroupé les deux séries.

Quelques images de Lossbuch, petits traités de prédictions beaucoup utilisés en Allemagne, dont quelques uns avec de jolies volvelles – j’explique dans mon livre le principe de la licorne volvelle.

Et sur le même principe, le Passetemps de la fortune des dez de Lorenzo Spirito, dont certaines éditions grouillent de licornes, souvent accompagnant la vierge.

Le capricorne a traditionnellement deux cornes, mais quelques enlumineurs ont pensé qu’il serait plus classe avec une seule. À partir du XVIe siècle, la vierge zodiacale, comme celle des Annonciations et Passions médiévales, est parfois aussi accompagnée d’une licorne. J’aurais pu vous mettre les jolies images ici, mais elles sont déjà dans mon post consacré aux licornes de la lune et des étoiles.

Emblèmes et devises

Je décris dans ce chapitre de mon livre pas mal d’emblèmes des XVIe et XVIIe siècles, mais c’est quand même plus drôle quand on peut voir les images.

(Bartolomeo D’Alviano) fit faire pour devise en son estandard l’animal qu’on appelle la Licorne; la propriété est contraire a tout venin: figurant une fontaine environnée d’aspicz, bottes, et autres serpens, qui Ia fussent venus pour boire: et la Licorne avant qu’y boire plongeast sa corne dedans pour la purger du venin, en la meslant comme porte sa nature. Y avoit un mot au col VENENA PELLO. Ledit estandard se perdit en la journée de Vincennes après I’avoir une espace defendu contre la furie des ennemies.

— Paolo Giovio, Discours des devises d’armes et d’amour, 1561

Venena Pello (je repousse les poisons) n’était pas une divise très originale. Pour la même scène, on trouve aussi le plus élégant Non vi sed virtute (non par la force mais par la vertu) qui convenait sans doute moins à un guerrier comme Bartolomeo d’Alviano. Emblème et devise se devaient pourtant d’être un peu obscurs, et quand la scène, comme celle de la licorne purifiant les eaux, était connue, il était de bon ton d’en faire une lecture plus originale.

La devise de l’Alviano a ce grand deffaut, où l’ on voie une Licorne qui de sa corne touche l’eau d’une fontaine, autour de laquelle il y a plusieurs bestes vénéneuses, avec ce mot, Venena Pello, Je chasse les venins. Et c’est ce mot qui n’ a point la principale condition qui est requise à la devise, c’est àsçauoir, qu’elle aye quelques choses de plus mistérieux.

— Henri Estienne, L’Art de faire des devises, 1645.

British Library, Arundel ms 317, fol 13v. 1507

Les poèmes allégoriques de la Renaissance peuvent, surtout en Italie, devenir assez complexes, comme si une demi-douzaine d’emblèmes se retrouvaient entremêlés. Une licorne apparaît sur l’une des six miniatures illustrant Les Tables de Cébès, un texte tarabiscoté et hellénisant de Filippo Alberici. Même avec l’aide des légendes ajoutées à l’encre rouge par l’un des premiers lecteurs, je n’aurais sans doute pas compris la scène si elle n’était pas soigneusement explicitée sur la fiche du manuscrit dans le catalogue de la British Library. Il faut donc voir là une allégorie de la fausse éducation, représentée par Circé attrapant un singe, l’obscurité et la pauvreté frappant un homme, un astrologue et un fou bavard et illuminé. La licorne, au pied de l’arbre, s’apprête à faire fuir les serpents et montre le chemin de la vertu. C’était bien sûr évident !

Les recueils de l’érudit Joachim Camerarius, proche de Luther et Melancthon, furent parmi les plus répandus des livres d’emblèmes. Les quatre tomes sont consacrés aux plantes, aux oiseaux, aux quadrupèdes et aux créatures aquatiques.

Dans le Mercure galant, daté du 1er janvier 1679, sont présentées une série de devises en l’honneur de Colbert. L’une d’entre elles, Fideliter, Prudenter, Pure, montre, côte à côte, un chien, un serpent et une licorne. Le commentaire explique que « ces paroles marquent à sa gloire ce qui est connu de tout le monde, que Mr Colbert conserve les finances du roi fidèlement, qu’il les distribue avec prudence, et qu’il les augmente par une conduite très pure ». Le chien fidèle, donc, le prudent serpent et la pure licorne.

Ceux-ci, ils sont expliqués dans mon livre !

Les choses se compliquent un peu au XVIIe siècle, par exemple dans ce Votum unanime Parnassi où l’on retrouve des scènes connues, le combat du lion et de la licorne, la licorne purifiant les eaux, la vierge et la licorne, Orphée charmant les animaux, mais aussi des compositions originales un peu alambiquées.
La leçon de l’expérience dit ce premier emblème, et il est sûr que les serpents, on ne les y reprendra plus. Remarquez le cadre inférieur, dans lequel l’artiste a montré qu’il connaissait l’existence de la licorne de mer, le narval.

Quelques emblèmes tirés des recueils de Paris Gille, Horizon Juvaviensis… 1654, Suffragium Deorum…, 1665, Gratulatio panegeryca…, 1668 et Corona Gratulatoria, 1681. Il semble bien que cela ne soit ni alchimique ni franc-maçon, ni illuminé de Bavière même si on n’était à Salzbourg, donc pas très loin. C’est juste bizarre. Les nombreux livrets de Paris Gille, que je suis loin d’avoir tous feuilletés, sont des ouvrages courtisans en l’honneur de dignitaires ecclésiastiques, dont les dédicataires se sont peut-être demandé si c’était de l’art, du lard ou du cochon.
Les compositions sont assez allumées, mais curieusement aucune de ces gravures n’a été reprise dans mon livre. La maquettiste, et j’aurais sans doute fait le même choix, a en effet préféré les plus jolis emblèmes aux plus dingues.

Et pour terminer, quelques autres emblèmes à la licorne, un peu en vrac.

➕ Les séries jaunes, la licorne au naturel

Sur les tentures naturalistes du roi de Pologne Sigismond, aujourd’hui à Cracovie, et celles de la famille Borromée à Isola Bella, la licorne n’est qu’un animal sauvage parmi d’autres, mais elle reste plus souvent qu’à son tour au centre de la scène.

Les tentures rouges de la dame à la licorne étaient héraldiques, peut-être vaguement symboliques. Les toiles vertes de la chasse à la licorne étaient allégoriques et surchargées de références chrétiennes. Un demi-siècle plus tard, sur les tapisseries de Flandre qui s’exportent alors dans toute l’Europe, la licorne, qui est désormais plus un animal qu’un symbole, semble dessinée d’après nature. Elle reste cependant plus souvent qu’à son tour au centre de la scène, et les récits traditionnels à son sujet ne sont pas oubliés[1].

Tout au long des années 1550, le duc de Lituanie et roi de Pologne Sigismond II fit réaliser en Flandre, pour son palais de Cracovie où elles se trouvent encore aujourd’hui, la plus impressionnante collection de tapisseries en Europe, plus d’une centaine de pièces de grande taille. On y trouve des tentures héraldiques, mais les plus belles pièces sont des récits de l’Ancien testament, l’histoire d’Adam et Eve, celle de Noé, la construction de la tour de Babel, et surtout des verdures, tapisseries naturalistes mettant en scène une faune sauvage et souvent exotique dans des paysages réalistes et foisonnants bien différents des millefleurs bien rangés de la fin du Moyen Âge.

L’embarquement dans l’Arche. Palais du Wawel, Cracovie.

Un tel programme iconographique, la plus importante série de tapisseries jamais réalisée en Europe, fut une aubaine pour les ateliers de Bruxelles, où furent sans doute tissées la plupart des toiles. Plusieurs peintres dessinèrent les cartons, plusieurs ateliers se partagèrent le tissage, et tous n’avaient peut-être pas la même idée de la zoologie biblique. La licorne est ainsi absente des six toiles contant l’histoire d’Adam et Eve, et notamment de la scène de la Création, mais elle aurait peut-être été là si, comme dans une série réalisée à la même époque et dans les mêmes ateliers pour les Medici, l’épisode d’Adam nommant les animaux avait été inscrite au programme. Elle ne rate pas l’embarquement dans l’Arche, mais ne semble plus être là à l’arrivée ; on pourrait s’en inquiéter, mais peut-être est-elle cachée par quelque autre et plus gros animal, éléphant ou dragon.
Les luxueuses tentures bibliques de Sigismond lancèrent une mode : jusqu’à la fin du XVIIe siècle, les séries de la Création, et plus encore de l’histoire de Noé, furent recopiées, souvent un peu modifiées, et le récit parfois enrichi de nouveaux épisodes. La licorne, et souvent aussi sa cousine la girafe unicorne, se glissèrent alors à l’occasion dans la foule des animaux[2].

Faute peut-être de pouvoir entretenir, comme le faisait à Prague l’empereur Rudolf, une véritable ménagerie exotique, Sigismond fit surtout réaliser de très nombreuses tapisseries animalières. Du coup, il avait des licornes, et même une famille de dragons, ce que le Habsbourg n’avait pas. Il reste une quarantaine de ces tentures, aux teintes jaunes, beiges et vert pâle, où se côtoient les créatures de l’ancien et du nouveau monde, et quelques-unes qui ne sont finalement d’aucun.

L’ambiance est naturaliste, presque réaliste, mais plusieurs thématiques proviennent directement du bestiaire médiéval. Sur une toile, la panthère combat son vieil ennemi le dragon. Sur une autre, la licorne trempe sa corne dans les eaux d’une rivière, faisant fuir un serpent à la gueule inquiétante. L’autre ennemi des serpents, le cerf, lui fait face et se prépare peut-être à dévorer le reptile. L’image du couple du cerf et de la licorne fait aussi penser aux poèmes alchimiques de Lambspring dont le plus ancien manuscrit date de 1556. Enfin, on voit derrière la licorne un autre animal très présent dans les verdures du Wawel, la girafe unicorne. Elle est au centre d’une autre tenture, baptisée selon les catalogues le lynx et la licorne ou le lynx et la girafe. Elle apparaît également en arrière-plan du combat de la panthère et du dragon. Deux girafes dont l’une, sans doute le mâle, est armée d’un bois de cerf, se promènent tranquillement dans la forêt sur une petite tapisserie verticale.

L’histoire des tapisseries de combats d’animaux – pugnæ ferarum – qui décorent aujourd’hui le palais des Borromée, sur une île du lac majeur, est moins bien connue. Le dessin ressemble à celui des verdures du Wawel, jusqu’aux petites girafes unicornes en arrière-plan, mais les scènes sont dans l’ensemble plus violentes, et bordées de cartouches portant des citations bibliques. On a cru un temps que ces toiles provenaient également de la collection du roi Sigismond[3] ; on pense aujourd’hui, sur la foi d’inventaires, qu’elles ont été réalisées pour un ecclésiastique, sans doute le cardinal de Guise, dans les années 1560,  avant de passer dans la famille Mazarin. Les Borromée, qui ont une licorne sur leur blason, en auraient fait l’acquisition au XVIIe siècle pour décorer leur palais nouvellement construit sur Isola Bella. Quoi qu’il en fut, ces tapisseries proviennent vraisemblablement des mêmes ateliers bruxellois que beaucoup de celles de Cracovie.

Sur la plus grande et la plus impressionnante des tentures, une licorne est attaquée par quatre fauves. La bête, aussi musclée que ses agresseurs, se défend avec acharnement et transperce de sa corne la patte d’une panthère. Dans le cartouche inférieur, un emblème original présente une licorne pointant sa corne vers le sol, entourée d’un lion et d’autres animaux, accompagnée de la devise Durum aliena vivere ope – il est dur de dépendre des autres pour sa survie. On devine que, gênée par sa longue corne, la licorne a besoin d’autrui pour se nourrir. Dans le cartouche supérieur, une citation de l’Ecclésiaste rappelle que Dieu a donné pouvoir à l’homme sur toutes les bêtes qui nagent, marchent et volent.

Sur une autre toile, une licorne s’apprête à transpercer de sa corne un lion réfugié dans un arbre. La scène rappelle celle de l’unicorne plantant sa corne dans un tronc d’arbre, mais c’est ici le lion qui est piégé. Au premier plan, une famille de singes s’enfuit, la mère portant, comme dans les illustrations du bestiaire, un petit dans ses bras et l’autre sur son dos. Dans le cartouche, un passage du psaume 22, Sauve moi de la colère du lion et des cornes de la licorne, incite à voir dans les deux combattants des représentations des destructrices passions humaines. À l’arrière-plan pourtant, au cœur de la forêt, les animaux, parmi lesquels une girafe unicorne, attendent qu’une autre licorne trempe sa corne dans les eaux de la rivière pour boire, donnant de la bête une image plus positive, et montrent qu’il ne faut pas chercher à être trop précis dans les lectures allégoriques.

Les licornes de ces scènes naturalistes ne sont plus, comme un demi-siècle auparavant dans les tentures de la Chasse et de la Dame à la licorne, des images ou des symboles. Ce sont des bêtes parmi d’autres, sauvages, exotiques, parfois féroces, mais comme dans les traités de zoologie de Conrad Gesner, rédigés à la même époque, les récits issus du bestiaire et des traditions médiévales n’ont pas totalement disparu.


[1] Ce chapitre doit beaucoup à la thèse de Carmen Cramer Niekrasz, Woven Theaters of Nature: Flemish Tapestry and Natural History, 1550-1600, 2007.
[2] Magdalena Piwocka, The Story of Noah and The Story of Babel from the Tapestry Collection of Sigismund Augustus, in Folia Historiae Artium, 2015.
[3] Marcel Roethlisberger, La tenture de la licorne dans la collection Borromée, 1957.

📖 Au pays de tapisserie : Millefleurs et feuilles de choux

Je ne parle guère dans mon livre que des deux séries de tapisseries à la licorne les plus connues, celles de Cluny et des Cloisters. Il y en a bien d’autres.

Sur la célèbre tapisserie de Bayeux, brodée à la fin du XIe siècle donc près de quatre siècles avant que ne soient tissées les riches tentures du début de la Renaissance, apparaissaient déjà une licorne, peut-être deux, trois au grand maximum, dans la bordure inférieure de la toile. L’une est attaquée par des chiens, l’autre poursuivie par tout un équipage de chasse. Elles ne pèsent cependant guère en comparaison des dizaines de dragons et, plus encore, de griffons qui meublent les marges du récit. La licorne est d’ailleurs absente de la scène, représentée au tout début de l’histoire, dans laquelle Adam nomme les animaux. Au XIe siècle, lorsque cette broderie a été réalisée, la licorne était tenue pour un animal réel, mais sans importance particulière et vraisemblablement pas présent en Angleterre.

Les images officielles de la blanche bête sur les deux séries de tapisseries les plus connues, la Dame à la licorne et la Chasse à la licorne, se détachent sur un charmant fond rouge ou vert de petites fleurs, de plantes sylvestres, de fruits des bois et d’herbes sauvages, ce que l’on appelle un millefleurs. Si les compositions en sont hiératiques et peu réalistes, les plantes sont souvent représentées avec soin, aussi reconnaissables que les animaux, et de très sérieux ouvrages les ont cataloguées[1].

Dans le monde germanique, les chasses mystiques à la licorne, allégories de l’Annonciation, peuvent être peintes, sculptées mais aussi parfois brodées ou tissées, sur fond de millefleurs, sur la tenture ornant le devant de l’autel, l’antependium.

Et le monde est pareil à l’ancienne forêt
Cette tapisserie à verdure banales
Où dorment la licorne et le chardonneret

— Louis Aragon, Brocéliande, 1942.

Dans la première moitié du XVIe siècle, les millefleurs passent de mode et laissent place à un décor qui a moins bien vieilli, et que les historiens de l’art ont assez à propos baptisé feuilles de choux – ou aristoloche, une plante qui sonne un peu plus savant mais qui a le même aspect. Les licornes, et plus souvent encore les griffons, y abandonnent leurs poses hiératiques pour s’ébattre plus librement, et parfois combattre, dans des paysages ocres ou vert pâle.

Les licornes sur feuilles de choux sont sans doute plus nombreuses que celles sur millefleurs, mais elles sont quand même moins à leur avantage. Surtout, nous n’avons aucune série complète dont la belle cavale blanche soit l’héroïne. Elle n’y est le plus souvent qu’un animal parmi d’autres, auprès du cerf, du lion, de la girafe et du griffon. Si les scènes de chasse restent fréquentes, un nouveau thème apparaît sur les tapisseries vers le milieu du XVIe siècle, les pugnæ ferarum, les combats de bêtes sauvages et exotiques, qui sont une bonne occasion de mettre en scène la licorne. La blanche bête affronte le plus souvent l’un de ses ennemis dans les récits médiévaux, le lion, comme sur les luxueuses tapisseries du palais Borromée à Isola Bella, dont il sera question dans un autre post. L’autre adversaire traditionnel de la licorne, l’éléphant, fait quant à lui face à un nouveau venu, le rhinocéros

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n’en vaut la peine, mais c’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse. J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer. Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions.
Que de choses ces graves personnages auraient à dire s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée! De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins !

— Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1834

Déjà, parmi les tapisseries aux millefleurs, se sont glissées quelques simples broderies. C’est moins précieux, c’est moins impressionnant, c’est moins souvent exposé dans les musées, mais les licornes y sont un peu les mêmes que sur les tapisseries.

Je cite dans mon livre le catalogue d’une vente aux enchères, en 1904. Une tapisserie y représente l’équipage du roi Charles VII rencontrant, dans la forêt du Mans, de nombreux animaux parmi lesquels une licorne et plusieurs lions. S’il n’est pas impossible que cette toile ait disparu, il est plus probable qu’elle décore discrètement quelque château ou hôtel particulier. Je suis preneur de toute information à ce sujet.

Dans Le maître de forges, son plus grand succès, le romancier populaire Georges Ohnet décrit une série de tapisseries représentant l’histoire de Renaud et Armide dans la Jérusalem libérée de Torquato Tasso :

Les lampes éclairaient doucement les vieilles tapisseries dont les murs étaient recouverts. C’était l’admirable série des amours de Renaud et d’Armide. Sous une tente de pourpre et d’or, le chevalier, couché aux pieds de l’enchanteresse, souriait en levant d’un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin, les deux chevaliers libérateurs traversaient la forêt enchantée, écartant à l’aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Armide, debout sur son char traîné par des licornes blanches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois.

— Georges Ohnet, Le Maître de Forges, 1882

Cette série de tapisseries est sans doute une invention du prolixe romancier, mais si elle existe dans quelque château, le char d’Armide traîné par des licornes blanches ressemble sans doute à celui que l’on voit sur ce dessin du XVIIe siècle.

Giacinto Gimignani, Le Char d’Armide, XVIIe siècle. Galerie Albertina, Vienne

Les licornes apparaissent régulièrement sur les nombreuses tapisseries représentant des scènes de la Genèse, la création des animaux, Adam nommant les animaux, l’embarquement et le débarquement de l’arche de Noé. Je ne vais pas vous remettre les images ici, elles sont déjà pour certaines dans les posts consacrés à l’iconographie biblique, et seront bientôt pour d’autres dans celui qui traitera des tapisseries du roi de Pologne Sigismond II, que j’ai soigneusement évité d’utiliser pour illustrer cet article.

La licorne étant absente des récits antiques, il était en revanche plus difficile de la caser sur les nombreuses séries de tapisseries illustrant l’histoire romaine. Quand on la croise, elle est purement décorative. Sur une riche tapisserie flamande du XVIe siècle représentant les ruines romaines du Colosseum, elle apparaît dans les marges, un animal sauvage parmi d’autres. C’est sans doute le cas sur d’autres tapisseries, sans que cela soit précisé dans les catalogues et donc sans que j’aie beaucoup de chances de la trouver.

Dans les années 1700, donc bien avant la photographie, François Roger de Gaignières eut l’idée de faire reproduire pour la postérité des monumens qui lui semblaient importants pour l’histoire de la monarchie française. De ce travail encyclopédique est résulté une impressionnante collection de dessins de pierres tombales, de sceaux, d’armoiries, de costumes, de sculptures et de tapisseries, aujourd’hui partagée pour l’essentiel entre la Bodleian Library, à Oxford, et la BNF à Paris. Je suis bien loin d’avoir tout feuilleté, mais voici des reproductions de quatre tapisseries héraldiques, sans doute disparues aujourd’hui.

[1] Voir par exemple, pour les tapisseries des Cloisters, Margaret Freeman, The Unicorn Tapestries, 1976.

📖 Le bestiaire de bois

Quelques autres licornes sculptées dans le bois, le plus souvent des églises. Pour l’explication de ce qu’est une miséricorde, il vous faudra aller voir mon livre !

C’est en Angleterre que les miséricordes, et donc les miséricordes à la licorne, sont les plus nombreuses. Lorsqu’un chevalier transperce de sa lance une licorne réfugiée dans le giron d’une jeune vierge, d’autres scènes du bestiaire médiéval sont présentes sur les stalles voisines.

Des licornes, parfois plus ou moins héraldiques, décorent aussi quelques accoudoirs ou le dos des bancs et des stalles des églises médiévales. Attention cependant à ne pas confondre celles qui sont réellement médiévales et celles, aussi nombreuses, qui ont été restaurées et parfois ajoutées à la fin du XIXe siècle.

  • Banc d'église, Sefton, Lancashire.

Les poutres sculptées sont une tradition plus récente, et qui ne semble guère avoir pris en dehors de la Bretagne. Sur les sablières, longues poutres qui supportent la charpente, les licornes prennent part à de longs et parfois étranges défilés, souvent sculptés, parfois peints.

Toutes ces poutres ont été sculptées en Bretagne, entre 1500 et 1550. On n’en regrette que plus que le bâtiment du XIIIe siècle de la Maison des Templiers de Metz, dans lequel se trouvaient plusieurs poutres médiévales où étaient peints des défilés d’animaux faisant penser au roman de Renart, ait été détruit au début du XXe siècle. Sur le dessin qu’en fit dans les années 1830 un érudit local, M. de Saulcy, un érudit local au XIXe siècle apparait en effet une licorne debout sur ses pattes arrière et portant un mystérieux paquet.

Mémoires de l’académie de Metz, 1834-1835.

Toutes les licornes de bois ne se trouvent bien sûr pas dans les églises, en voici quelques unes décorant des lieux profanes, même si la dernière a un thème religieux.

Dans un parc de Nijni Novgorod….

➕ L’atelier des singes, des lapins et des licornes

Il suffit que je m’absente une semaine pour que la bodléienne mette en ligne deux petits psautiers flamands, dont je connaissais l’existence mais dont je n’avais jusqu’ici vu que d’assez mauvaises images. C’est une occasion de revenir sur les licornes, et leurs amis les singes, dans les marges des manuscrits médiévaux.

Dans les premières années du XIVe siècle, en Flandre, sans doute à Gand, un atelier d’enlumineurs cultivés et pleins d’humour a illustré plusieurs manuscrits, parmi lesquels deux petits psautiers jumeaux d’une dizaine de centimètres de haut, aujourd’hui à la bibliothèque bodléienne d’Oxford (ms Douce 5 et ms Douce 6), un livre d’heures d’un format plus classique qui se trouve lui à Cambridge, au Trinity College (ms Wren B 11 22), et sans doute un psautier et livre d’heures aujourd’hui au musée Walters, à Baltimore (ms W 82). Sur les pages de ces volumes, et sans doute sur celles des autres manuscrits non encore numérisés mis en image par la même équipe – je sais qu’il y en a au moins un à la bibliothèque royale de Copenhague – les très nombreux singes, lapins et surtout licornes semblent avoir été comme la marque de l’atelier.

Les licornes y ont une silhouette caprine, mais le plus souvent sans barbichette. Leurs robes prennent toutes les nuances de gris. Coloriées à la peinture d’or, leurs cornes longues et brillantes aident à les repérer. Quelques unes cependant ont, au lieu d’une corne longue et pointue, un unique bois de cerf.

L’épisode classique de la capture de la licorne, emprunté au bestiaire médiéval, apparait à trois reprises sur ces manuscrits. L’une des scènes est assez classique, même si le chasseur armé d’un arc renvoie plus à l’amour courtois qu’aux allégories religieuses. Sur une autre, le chasseur est bien armé d’une lance mais il est à cheval, ce qui est inhabituel. La troisième est parodique : la jeune vierge se fait belle devant son miroir, mais derrière elle c’est un lièvre qui se déguise en licorne, tandis que madame lièvre va se cacher derrière un arbre pour regarder la scène. Dans l’une des rares autres scènes du bestiaire représentée dans ces trois volumes, la licorne est l’un des animaux charmés et protégés par la bonne odeur de la panthère.

Ces licornes grises sont des bêtes sauvages, rapides, parfois agressives, qui courent dans les marges tantôt poursuivant un cerf ou un lapin, tantôt traquées par des chiens. Leurs relations avec d’autres animaux, les lions et surtout les singes, sont plus amicales. Les singes, comme souvent dans les enluminures médiévales, sont comme des hommes auxquels manqueraient la grâce divine, joueurs toujours, parfois violents ou obscènes. Lorsqu’ils côtoient les licornes, leurs jeux peuvent prendre un tour assez ambigu.

Aux classiques licornes quadrupèdes qui courent dans les marges, il faut ajouter, plus nombreuses encore, des centaines de fins de lignes enluminées, longs corps reptiliens, plus rarement pisciformes, dont la tête humaine ou animale qui émerge du texte est souvent armée d’une très longue corne.

Le psautier et livre d’heures du musée Walters a probablement été décoré dans le même atelier. Toutes les pages ne sont pas illustrées, les images que j’en ai trouvées sont plus anciennes et moins jolies, mais singes, licornes et lapins sont sont toujours nombreux, dans un style qui rappelle celui des manuscrits précédents.

📖 Ecus, supports et cimiers

Assez rare dans l’héraldique médiévale, sauf dans le sud de l’Allemagne, la licorne devient à la mode au XVe siècle, d’abord en Italie puis dans le reste de l’Europe. Elle s’installe alors en cimier, sur le casque au-dessus de l’écu, et en support, sur ses côtés.

Si vous voulez de vieux armoriaux avec pas mal de licornes, il faut aller voir dans le sud de l’Allemagne, et donc en particulier dans le catalogue de la Bayerische Staatsbibliothek, à Munich. Je leur ai consacré un chapitre entier, qui n’a pas eu sa place dans mon livre et que vous trouverez ici.

Ailleurs, on en trouve, mais il faut chercher un peu. En voici quelques exemples. Ce sont, pour chacun de ces manuscrits, toutes les licornes que l’on y trouve parmi des centaines d’écus. Elles sont donc bien peu nombreuses.

J’en ai trouvé une douzaine, et sans doute raté quelques unes, sur un armorial italien du milieu du XVIe siècle, lui aussi à la bibliothèque de Munich. Elles ne représentent cependant pas grand chose dans les quinze volumes et les presque dix-mille blason de cet armorial. La majorité d’entre elles se trouvent en Italie du nord, donc pas loin de leur camp de base en Bavière et en Suisse alémanique.

DE LA LICORNE
L’empereur de l’Éthiopie qu’on nomme Prêtre-Jean, désireux de contracter amitié et faire ligue avec le grand Seigneur, crut qu’il ne pouvait mieux arriver à ce but qu’en le gratifiant d’une couple de licornes excellentes, qu’on lui avait envoyé des Indes, pour un présent digne de ces grandeurs. le Turc se tint fort obligé à l’Éthiopien, voyant ces deux et beaux rares animaux à sa porte, et jugeant bien que tous ses sujets en agréeraient extrêmement la vue , commanda qu’on les menât au sultan de La Mecque, afin que ceux de la Turquie qui sont grandement portés à faire des pèlerinages à cet abominable sépulcre de Mahomet, eussent le contentement de les voir avec les autres raretés qui s’y montrent.
Cette sorte de créature est si rare qu’outre ces deux ici, je trouve que peu de personnes afferment en avoir vu, combien que plusieurs en écrivent assez de merveilles et qu’en beaucoup d’endroits de l’Europe on y reconnaisse sa corne. Si bien que je ne me dois pas ébahir si fort peu de personnes de condition ont chargé leurs armes de la figure de licorne, puisque ses propriétés ont été jadis si peu connues, et que les Solin et les Pline ont enseigné même que cette bête se plait si fort dans les plus vastes et les plus éloignées solitudes, qu’elle se fera plutôt tuer que de se laisser prendre. Bien est vrai néanmoins que tous ceux qui en parlent demeurent d’accord qu’elle est douée d’un bon courage, qu’elle ose bien attaquer les lions, ses plus grands ennemis, et d’autre part qu’elle chérit si passionnément les bonnes odeurs et les personnes qui sont chastes que le meilleur moyen de les apprivoiser est de lui en présenter.
À raison de quoi l’invention de ceux-là n’est pas mauvaise qui ont employé dans le blason de leurs écus d’armes des licornes entières, ou leurs têtes seulement, puisque ce sont des marques assurées d’une rare générosité, et de l’estime qu’on fait du beau lys d’une pureté virginale. D’ailleurs, quand j’apprendrai non seulement par le rapport d’une infinité d’auteurs assez dignes de créance, mais aussi par l’expérience journalière et fort aisée, que cet animal est si ennemi des venins que la moindre partie de sa corne pulvérisée suffit pour empêcher tous leurs effets, je louerai le plus qu’il me sera possible les pensées de nos prédécesseurs qui se sont imaginés avec bien sujet qu’à la vue de la licorne représentée dans leurs écus, on reconnaîtrait évidemment comme quoi ils auraient eu en abomination le poison très pernicieux de l’erreur et du vice, et combien arasement ils en auraient procuré l’anéantissement.De Vaté porte d’azur à six cotices d’or, au chef d’argent chargé de trois corneilles de sable membrées et becquetées de gueule. Fay Despaisses porte d’argent, à une bande d’azur chargée de trois têtes de licornes d’or. Ribier porte de gueules, à la fasce ondée d’or, & à la tête de licorne de même, en pointe. Le Cirier de Neuschelles, d’azur à trois licornes d’or. Clairaunay au Maine, d’argent, à trois licornes de sable. Charpentier port d’azur, à la bande échiquetée d’or et de gueules de trois traits, accompagnée de deux licornes d’argent. Chevrière de Paudy porte d’azur à trois têtes arrachées de licorne d’argent. Fauchedompré met aussi trois têtes de licorne dans ses armes. Du Valkmondreuille porte d’azur, à trois croix coupées d’or mises en face, écartelé d’hermines, sur le tout de gueules à une tête de licorne d’argent. Nusdorf, en Bavière, porte de sable à la licorne contournée et rampante d’argent. Postolsky en Silésie de gueules à la licorne contournée et rampante d’argent. Poppelau en Silésie porte de gueules à la licorne d’or, l’orangée à la moitié du corps de sable et d’argent.

— Marc Gilbert de Varennes, S.J., Le roy d’armes ou L’art de bien former, charger, briser, timbrer, et par consequent, blassonner toutes les sortes d’Armoiries, 1635

Et voici, un peu en vrac, quelques blasons avec des licornes.