➕ L’atelier des singes, des lapins et des licornes

Il suffit que je m’absente une semaine pour que la bodléienne mette en ligne deux petits psautiers flamands, dont je connaissais l’existence mais dont je n’avais jusqu’ici vu que d’assez mauvaises images. C’est une occasion de revenir sur les licornes, et leurs amis les singes, dans les marges des manuscrits médiévaux.

Dans les premières années du XIVe siècle, en Flandre, sans doute à Gand, un atelier d’enlumineurs cultivés et pleins d’humour a illustré plusieurs manuscrits, parmi lesquels deux petits psautiers jumeaux d’une dizaine de centimètres de haut, aujourd’hui à la bibliothèque bodléienne d’Oxford (ms Douce 5 et ms Douce 6), un livre d’heures d’un format plus classique qui se trouve lui à Cambridge, au Trinity College (ms Wren B 11 22), et sans doute un psautier et livre d’heures aujourd’hui au musée Walters, à Baltimore (ms W 82). Sur les pages de ces volumes, et sans doute sur celles des autres manuscrits non encore numérisés mis en image par la même équipe – je sais qu’il y en a au moins un à la bibliothèque royale de Copenhague – les très nombreux singes, lapins et surtout licornes semblent avoir été comme la marque de l’atelier.

Les licornes y ont une silhouette caprine, mais le plus souvent sans barbichette. Leurs robes prennent toutes les nuances de gris. Coloriées à la peinture d’or, leurs cornes longues et brillantes aident à les repérer. Quelques unes cependant ont, au lieu d’une corne longue et pointue, un unique bois de cerf.

L’épisode classique de la capture de la licorne, emprunté au bestiaire médiéval, apparait à trois reprises sur ces manuscrits. L’une des scènes est assez classique, même si le chasseur armé d’un arc renvoie plus à l’amour courtois qu’aux allégories religieuses. Sur une autre, le chasseur est bien armé d’une lance mais il est à cheval, ce qui est inhabituel. La troisième est parodique : la jeune vierge se fait belle devant son miroir, mais derrière elle c’est un lièvre qui se déguise en licorne, tandis que madame lièvre va se cacher derrière un arbre pour regarder la scène. Dans l’une des rares autres scènes du bestiaire représentée dans ces trois volumes, la licorne est l’un des animaux charmés et protégés par la bonne odeur de la panthère.

Ces licornes grises sont des bêtes sauvages, rapides, parfois agressives, qui courent dans les marges tantôt poursuivant un cerf ou un lapin, tantôt traquées par des chiens. Leurs relations avec d’autres animaux, les lions et surtout les singes, sont plus amicales. Les singes, comme souvent dans les enluminures médiévales, sont comme des hommes auxquels manqueraient la grâce divine, joueurs toujours, parfois violents ou obscènes. Lorsqu’ils côtoient les licornes, leurs jeux peuvent prendre un tour assez ambigu.

Aux classiques licornes quadrupèdes qui courent dans les marges, il faut ajouter, plus nombreuses encore, des centaines de fins de lignes enluminées, longs corps reptiliens, plus rarement pisciformes, dont la tête humaine ou animale qui émerge du texte est souvent armée d’une très longue corne.

Le psautier et livre d’heures du musée Walters a probablement été décoré dans le même atelier. Toutes les pages ne sont pas illustrées, les images que j’en ai trouvées sont plus anciennes et moins jolies, mais singes, licornes et lapins sont sont toujours nombreux, dans un style qui rappelle celui des manuscrits précédents.

📖 Ecus, supports et cimiers

Assez rare dans l’héraldique médiévale, sauf dans le sud de l’Allemagne, la licorne devient à la mode au XVe siècle, d’abord en Italie puis dans le reste de l’Europe. Elle s’installe alors en cimier, sur le casque au-dessus de l’écu, et en support, sur ses côtés.

Si vous voulez de vieux armoriaux avec pas mal de licornes, il faut aller voir dans le sud de l’Allemagne, et donc en particulier dans le catalogue de la Bayerische Staatsbibliothek, à Munich. Je leur ai consacré un chapitre entier, qui n’a pas eu sa place dans mon livre et que vous trouverez ici.

Ailleurs, on en trouve, mais il faut chercher un peu. En voici quelques exemples. Ce sont, pour chacun de ces manuscrits, toutes les licornes que l’on y trouve parmi des centaines d’écus. Elles sont donc bien peu nombreuses.

J’en ai trouvé une douzaine, et sans doute raté quelques unes, sur un armorial italien du milieu du XVIe siècle, lui aussi à la bibliothèque de Munich. Elles ne représentent cependant pas grand chose dans les quinze volumes et les presque dix-mille blason de cet armorial. La majorité d’entre elles se trouvent en Italie du nord, donc pas loin de leur camp de base en Bavière et en Suisse alémanique.

DE LA LICORNE
L’empereur de l’Éthiopie qu’on nomme Prêtre-Jean, désireux de contracter amitié et faire ligue avec le grand Seigneur, crut qu’il ne pouvait mieux arriver à ce but qu’en le gratifiant d’une couple de licornes excellentes, qu’on lui avait envoyé des Indes, pour un présent digne de ces grandeurs. le Turc se tint fort obligé à l’Éthiopien, voyant ces deux et beaux rares animaux à sa porte, et jugeant bien que tous ses sujets en agréeraient extrêmement la vue , commanda qu’on les menât au sultan de La Mecque, afin que ceux de la Turquie qui sont grandement portés à faire des pèlerinages à cet abominable sépulcre de Mahomet, eussent le contentement de les voir avec les autres raretés qui s’y montrent.
Cette sorte de créature est si rare qu’outre ces deux ici, je trouve que peu de personnes afferment en avoir vu, combien que plusieurs en écrivent assez de merveilles et qu’en beaucoup d’endroits de l’Europe on y reconnaisse sa corne. Si bien que je ne me dois pas ébahir si fort peu de personnes de condition ont chargé leurs armes de la figure de licorne, puisque ses propriétés ont été jadis si peu connues, et que les Solin et les Pline ont enseigné même que cette bête se plait si fort dans les plus vastes et les plus éloignées solitudes, qu’elle se fera plutôt tuer que de se laisser prendre. Bien est vrai néanmoins que tous ceux qui en parlent demeurent d’accord qu’elle est douée d’un bon courage, qu’elle ose bien attaquer les lions, ses plus grands ennemis, et d’autre part qu’elle chérit si passionnément les bonnes odeurs et les personnes qui sont chastes que le meilleur moyen de les apprivoiser est de lui en présenter.
À raison de quoi l’invention de ceux-là n’est pas mauvaise qui ont employé dans le blason de leurs écus d’armes des licornes entières, ou leurs têtes seulement, puisque ce sont des marques assurées d’une rare générosité, et de l’estime qu’on fait du beau lys d’une pureté virginale. D’ailleurs, quand j’apprendrai non seulement par le rapport d’une infinité d’auteurs assez dignes de créance, mais aussi par l’expérience journalière et fort aisée, que cet animal est si ennemi des venins que la moindre partie de sa corne pulvérisée suffit pour empêcher tous leurs effets, je louerai le plus qu’il me sera possible les pensées de nos prédécesseurs qui se sont imaginés avec bien sujet qu’à la vue de la licorne représentée dans leurs écus, on reconnaîtrait évidemment comme quoi ils auraient eu en abomination le poison très pernicieux de l’erreur et du vice, et combien arasement ils en auraient procuré l’anéantissement.De Vaté porte d’azur à six cotices d’or, au chef d’argent chargé de trois corneilles de sable membrées et becquetées de gueule. Fay Despaisses porte d’argent, à une bande d’azur chargée de trois têtes de licornes d’or. Ribier porte de gueules, à la fasce ondée d’or, & à la tête de licorne de même, en pointe. Le Cirier de Neuschelles, d’azur à trois licornes d’or. Clairaunay au Maine, d’argent, à trois licornes de sable. Charpentier port d’azur, à la bande échiquetée d’or et de gueules de trois traits, accompagnée de deux licornes d’argent. Chevrière de Paudy porte d’azur à trois têtes arrachées de licorne d’argent. Fauchedompré met aussi trois têtes de licorne dans ses armes. Du Valkmondreuille porte d’azur, à trois croix coupées d’or mises en face, écartelé d’hermines, sur le tout de gueules à une tête de licorne d’argent. Nusdorf, en Bavière, porte de sable à la licorne contournée et rampante d’argent. Postolsky en Silésie de gueules à la licorne contournée et rampante d’argent. Poppelau en Silésie porte de gueules à la licorne d’or, l’orangée à la moitié du corps de sable et d’argent.

— Marc Gilbert de Varennes, S.J., Le roy d’armes ou L’art de bien former, charger, briser, timbrer, et par consequent, blassonner toutes les sortes d’Armoiries, 1635

Et voici, un peu en vrac, quelques blasons avec des licornes.

À la Renaissance, la licorne devient, un peu comme elle l’est aujourd’hui, à la mode. Les vieilles familles, qui ne vont quand même pas refaire leur blason ancestral, ajoutent alors souvent l’animal en support de leurs armoiries, ou en cimier, les bonnes vieilles règles de l’héraldique ne s’appliquant pas aussi strictement à ces attributs un peu exubérants. Il n’est donc pas rare de voir des blasons à l’aigle ou au lion surmontés d’un chef de licorne.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,
Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,
Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,
Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,
Sur la rigidité des pâles morions,
Semblent une forêt de monstres qui végète.

Cette forêt, ici décrite par Victor Hugo dans La légende des siècles, nous la voyons bouger, comme secouée par le vent, sur une grande miniature un peu confuse, en double page, de plusieurs manuscrits du Traité de la forme et devis comment on peut faire les tournois de René d’Anjou, le roi René, copiés à la fin du XVe siècle.

René I d’Anjou, Traité de la forme et devis comment on peut faire les tournois, , circa 1480. BNF, ms fr 2692, fol 67-68.

On imagine les tournois de chevalerie du Moyen Âge à l’image de nos compétitions sportives, avec des éliminatoires, des poules et des manches, et des combats bien réglés, en duel, devant un arbitre qui compte les points. C’était parfois le cas, mais le point d’orgue en était la mêlée, un peu désordonnée. Pouvez-vous retrouver la licorne dans cette forêt ?
Vous pouvez zoomer à loisir pour mieux chercher la bête sur le site de la bibliothèque nationale, ici pour le français 2692, là pour le 2696.

René I d’Anjou, Traité de la forme et devis comment on peut faire les tournois, , circa 1480. BNF, ms fr 2696, fol 53-54.

Les mêmes licornes viennent aussi soutenir des écus. La plus connue est celle qui, un peu par hasard, s’est retrouvée en 1603 face à son vieux compère le lion pour soutenir le blason du Royaume-Uni – vous en apprendrez plus sur cette histoire dans le chapitre sur les licornes d’Écosse.
Les supports de l’écu des rois de France ont continué à beaucoup varier, chaque monarque optant pour ses créatures favorites, et certains ayant du mal à se décider. Sur les premières pages des manuscrits royaux, où les armes du souverain font fonction d’ex-libris, l’écu aux fleurs de lys peut être soutenu par des cerfs volants, sans doute les plus fréquents, mais aussi des cerfs pas volants du tout, des lions, des anges, des hommes sauvages, des griffons… Les seules licornes que j’ai trouvées sont sur quelques ouvrages ayant appartenu à Louis XII, dont l’emblème était pourtant le porc-épic, utilisé sur la plupart de ses manuscrits, du moins après son accession au trône. Faut-il voir dans ces licornes un clin d’œil à son épouse Anne de Bretagne ? On lit en effet ici ou là que la belle Anne, épouse de deux rois de France, était branchée licornes, théorie qui ne repose cependant pas sur grand chose, juste quelques objets en licorne dans ses inventaires et l’hypothèse, aujourd’hui très discutée, selon laquelle les tapisseries de La Chasse à la licorne auraient été réalisées à l’occasion de son mariage avec Louis XII.


Bien sûr, nul n’était besoin d’être roi pour faire encadrer ses armes par des licornes, et voici quelques autres exemples.

À ce dîner, où les coudes n’avaient pas horreur de se toucher les uns les autres, il y avait
justement entre la marquise de Limore, la plus foncée en aristocratie des femmes qui
étaient là, et le marquis de Pont-l’Abbé, d’une noblesse aussi vieille que son pont, un convive, de gaillarde et superbe encolure, paysan d’origine très normande, mais qui s’était décrassé et qui était devenu un très authentique bourgeois de Paris. Il étalait alors son gilet de piqué blanc entre cette marquise et ce marquis, comme un écusson d’argent entre ses deux supports, dont l’un, à dextre, la marquise, faisait la licorne, et l’autre, à senestre, le marquis, faisait le lévrier.

— Jules Barbeay d’Aurevilly, Une histoire sans nom, 1882.

📖 Les Farnese

Des trois tableaux représentant la belle Giulia Farnese en dame à la licorne, seuls deux sont reproduits dans mon livre. Les voici donc accompagnés du troisième, ainsi que de quelques unes des représentations de vierges et de licornes dans les nombreux palais et jardins de la belle Giulia et de sa famille.

Pour comprendre toute la petite histoire de licorne et de fausse vierge qui se cache derrière les tableaux ci-dessous, il vous faudra lire mon livre….

Avant d’être l’épouse du Christ (quel surnom!), la belle Giulia était celle d’Orsino Orsini. Cela explique cette peinture du château de Vasanello, propriété des Orsini, représentant les animaux emblématiques des deux familles.

Dans les diverses propriétés de la famille Farnese, et tout particulièrement celles dont les décorations furent commandées par Giulia et son frère le pape Paul III, les licornes sont partout. La plupart sont accompagnées de belles dames légèrement vêtues et à la virginité pour le moins douteuse.

Dans la villa Farnese à Caprarola, au Nord de Rome.

Tout près de là, dans le Castello Farnese de Carbognano, où résida longtemps Giulia Farnese.

Les poses des vierges et des licornes dans les appartements romains du pape Paul III, frère de Giulia, au Castel Sant’ Angelo, sont particulièrement suggestives, et cela est bien trop systématique pour ne pas être intentionnel. Des licornes assez ambigües décorent d’ailleurs également le livre d’heures d’Alessandro Farnese, aujourd’hui à la Morgan Library de New York, mais je n’ai pu en trouver d’images de bonne qualité.

Les fresques du Palais Farnese de Rome, aujourd’hui ambassade de France, sont plus sages et plus originales. Je n’ai pas trouvé de photographie de l’impressionnante licorne attaquée par des chiens.

La licorne exterminant les guerriers.
La licorne exterminant les guerriers.
Dans le manga Berserk, la princesse vagabonde Farnese de Vandimion est aussi branchée licornes.

➕ Les Este et les Borromée

Les Farnese, dont je parle dans mon livre, ne furent pas la seule grande famille italienne de la Renaissance à faire de l’unicorne son emblème. La licorne des Farnese était sensuelle, celle des Este était politique et religieuse, et celle des Borromée plutôt guerrière.

À la vierge à la licorne des Farnese, la famille rivale des Este, à Ferrare, préféra l’autre scène emblématique, l’autre légende, celle de la licorne purifiant les eaux pour que les autres animaux puissent la boire en toute sécurité.

Borso d’Este (1413-1471) avait deux animaux emblématiques, la licorne et le worbas. Ce dernier, corps de lynx, queue de sirène et ailes de griffon, est absent du bestiaire médiéval et semble bien être une invention de la Renaissance allemande ou italienne. Selon l’image qu’il voulait donner, dangereuse ou pacifique, guerrière ou diplomate, le rusé Borso préférait l’une ou l’autre créature.

Toutes deux figurent sur bien des pages de ce qui est sans doute le plus beau manuscrit enluminé du XVIe siècle, la bible de Borso d’Este, aujourd’hui à la bibliothèque de Modène. La licorne y est le plus souvent représentée seule, dans une position accroupie, assise sur ses pattes arrière, trempant la pointe de sa corne dans une fontaine, devant un palmier symbole de la résurrection. On la voit aussi parfois aux côtés d’un cerf, autre animal christique, ou s’attaquant à un dragon, donc un serpent, figure du démon. Le message est politique autant que religieux, mais on est très loin, chez le brutal Borso, des double sens et de l’érotisme de l’iconographie farnésienne.

En 1542, accompagné de  l’empereur Frédéric III de retour de Rome où il venait d’épouser Eléonore de Portugal, Borso d’Este fit dans Ferrare une entrée remarquée, «dans un char tiré par quatre licornes artificielles, sur lequel se trouvait un palmier dans lequel était assise la Charité brandissant une torche enflammée[1] » – sobre et de bon goût.

Les quelques mariages entre les deux grandes familles rivales des Este et des Farnese auraient pu donner à quelque peintre de cour l’idée de représenter les deux scènes de la vierge à la licorne et de la licorne purifiant les eaux sur le même tableau. J’ai cherché un peu, mais je n’ai rien trouvé.


Plus au Nord, la famille lombarde des Borromée adopta au XVe siècle des armoiries complexes, sur les lesquelles une licorne rampante pointe sa corne vers un serpent. Ce serpent, de la bouche duquel s’échappe un enfant, était l’emblème des Visconti, famille alliée des Borromée, mais la licorne était l’ennemie des serpents. On peut donc, selon l’humeur, voir dans la scène une signe de l’alliance indéfectible entre les familles, également illustrée par le fameux nœud borroméen, ou une sorte de mise en garde…

Quoi qu’il en fut, la licorne des Borromée était un animal puissant, rapide et sauvage, que l’on n’imagine ni se reposant dans le giron d’une jeune vierge, ni même prenant le temps de tremper tranquillement sa corne dans les eaux d’un fleuve. Elle est rampante, debout sur ses pattes antérieures, sur le blason familial. Elle est mise en scène sans finesse dans les palais et jardins baroques que la famille Borromée fit construire au XVIIe siècle sur Isola Bella, l’une des îles du Lac Majeur.

Surplombant les jardins, une statue de licorne montée par un amour ailé y semble prête à s’envoler – mais elle n’a pas d’ailes, cela viendra bien plus tard.

La licorne est aussi à l’honneur sur deux des tapisseries flamandes du XVIe siècle qui décorent la galerie du palais. Sur l’une, une variante de la scène traditionnelle du combat entre le lion et la licorne se termine d’une manière plus favorable à cette dernière, qui embroche sur sa corne le fauve coincé contre un arbre. Sur l’autre, une licorne grise à l’épaisse crinière tient tête aux attaques de deux lions, une panthère et un dragon. Plus ancienne que le palais, cette suite de tentures montrant des combats d’animaux, peut-être issue du même atelier que la série à la girafe unicorne qui se trouve à Cracovie au musée du Wavel, n’a vraisemblablement pas été réalisée pour les Borromée, la présence de la licorne au centre de ces deux scènes a certainement motivé son acquisition.

Virginale et érotique chez les Farnese, christique et pacifique chez les Este, fière et sauvage chez les Borromée, la licorne de l’Italie de la Renaissance pouvait donc, selon les besoins et les circonstances, hériter de l’une ou l’autre des qualités, des natures disait-on alors, de l’unicorne médiéval.


[1] Edmund G. Gardner, Dukes and Poets of Ferrara, 1904, p.75.

➕ Jouons avec la licorne

II y a eu des licornes sur les jeux de cartes, sur les tarots, sur les échiquiers, sur les jeux de l’oie, et il y en a aujourd’hui sur les jeux de société pour les plus jeunes, mais aussi pour les adultes.

Sur les premiers jeux de cartes fabriqués en Europe au début du XVe siècle, les imprimeurs avaient encore le choix des séries, des couleurs, le plus souvent des végétaux ou animaux. Si la licorne n’eut jamais droit à une série entière, elle côtoie parfois ses cousines les biches. Dans les jeux de cartes allemands des XVIe et XVIIe siècles, dont les couleurs étaient carreaux, cœurs, glands et grelots, les glands sont fréquemment illustrés par des cerfs, et la carte où la licorne se rencontre le plus souvent est le deux de glands, ce qui fait un peu d’elle un cervidé.

Sur un jeu parisien du XVIIe siècle dont les as sont des animaux tenant des drapeaux, l’as de coupes est un cheval, celui de deniers un lion, celui de bâton un aigle ou un griffon, et celui d’épée une licorne ; sans doute le graveur a-t-il assimilé à une lame la longue corne de l’animal. Sur un autre, l’as de pique est encadré par deux licornes, et le deux de cœur illustré d’un cheval et d’une licorne. Les cartiers, comme tous les imprimeurs-libraires-éditeurs, avaient aussi parfois pour logo une licorne, que l’on retrouve alors sur le bouclier de l’un des valets.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, c’est par les jeux de tarot que les animaux, disparus de jeux classiques de plus en plus standardisés, reviennent sur les cartes à jouer. Les atouts sont illustrés par des scènes animalières réalistes – un chien chassant, un chat rapportant un poisson. Comme ceux, apparus au XIXe siècle et encore utilisés aujourd’hui, qui illustrent les inégalités sociales, ces tarots étaient destinés au jeu et non à la cartomancie ; même si les cartiers s’efforçaient de rester à peu près logiques, il ne faut pas donner trop de sens au fait que telle bête figure sur tel ou tel arcane. À l’exception de l’ours, qui illustre toujours le 21ème et dernier atout, les animaux représentés peuvent figurer sur plusieurs cartes. On voit souvent la licorne sur les arcanes VII (le chariot) et VIII (la justice), ce qui peut faire sens, mais aussi sur le XIIe atout (le pendu), allez savoir pourquoi. Plus significatif est le fait qu’elle côtoie le chien, le chat, le lapin, l’ours, le lion ou la grenouille, des animaux qui n’ont rien de fantastique.

Aujourd’hui, bien sûr, les licornes sont partout, et donc sur les jeux de cartes. Vous pouvez acheter des jeux de poker des plus classiques, des Bicycle, avec au dos une licorne qui combine posture héraldique et reflets arc-en-ciel. Côté tarot, des jeux de divination très kitsch, vaguement new-age et plus hideux les uns que les autres, ont une licorne, parfois deux ou trois, sur chaque carte. J’ai pris les photos sur Amazon, et je vous jure que je n’ai pas choisi les plus moches.

Le seul qui ait du charme est sans doute le tarot d’ambre, inspiré des romans lourds et datés de Roger Zelazny mais illustré par la talentueuse Florence Magnin, dont la technique n’est pas sans rappeler celles des enlumineurs du Moyen Âge. Ses originaux, à peine plus grands que les dessins imprimés, ressemblent à des miniatures.

XI, La Force, Dessin de Florence Magnin pour le tarot d’Ambre.

Dans les nombreuses variantes du jeu d’échecs proposées au Moyen Âge et à la Renaissance, il arrive que l’une des nouvelles pièces soit baptisée licorne – ou rhinocéros, ce qui est la même chose. L’un des jeux présentés dans le fameux Livre des jeux d’Alfonse le Sage, qui se trouve à la biliothèque de l’Escurial à Madrid, se joue sur un échiquier de 12 x 12 cases. Chaque joueur y dispose de deux licornes, des pièces d’attaque qui font d’abord un saut de cavalier puis se déplacent comme des fous

En Catalogne, les auques étaient des tableaux quadrillés servant de support à des jeux de dés et à la divination. Beaucoup ont pour thème les animaux, et la licorne y est bien sûr présente. Les jeux de l’oie ont été particulièrement populaires en Espagne aux XVIIe et XVIIIe siècle, et la licorne y occupe aussi souvent l’une des cases, sans y avoir d’effet particulier.

J’ai acheté chez un antiquaire parisien cette petite licorne en ivoire, ivoire d’éléphant et non de narval, qui a bien la silhouette et la taille d’une pièce d’échecs des années 1900. Si c’est le cas, ce n’est sans doute qu’un cavalier auquel le sculpteur s’est amusé à donner une silhouette.

Plus  récemment sont apparus les jeux de société modernes, avec leurs thèmes et leurs règles. Curieusement, alors même que créer des jeux de société est mon métier et que j’ai fait une thèse d’histoire sur les licornes, je n’ai pas combiné les deux pour traiter en jeu de société course de licornes ou chasse à la licorne. Quelques amis illustrateurs se sont quand même amusé à dessiner des licornes sur quelques cartes des plus médiévalisants de mes créations Castel, Citadelles ou Ménestrels.

M’étant fait doubler, Je vais donc vous parler des jeux des autres. Pour les tout-petits, Licornes dans les Nuages est bien plus intéressant que ne le laisse supposer sa boite rose bonbon. Pour les plus grands, on reste dans les tons roses, mais on passe clairement au second degré. Unstable Unicorns est un succès commercial, en grande partie du fait de ses illustrations pleines d’humour, mais le jeu est quand même d’un intérêt très limité. Préférez-lui Kill the Unicorns ; on n’y tue pas vraiment les licornes, on les vend aux gnomes, et ce qu’ils en font ensuite ne nous regarde pas. C’est un jeu d’enchères très dynamique, un peu dans le style de mes propres créations – je n’en parle donc pas parce qu’il est distribué par le probable futur éditeur de ce livre. Dans Unicorn Fever, dont l’un des auteurs est mon ami (et éditeur de mon jeu de vampires) Lorenzo Silva, des licornes de toutes les couleurs font la course sur un arc en ciel. Les teintes dominantes de tous ces jeux ne sont plus le blanc des unicornes de la Renaissance, mais bien le rose bonbon et le bleu ciel des licornes enfantines d’aujourd’hui.

C’est à la littérature médiévale fantastique anglo-saxonne que les univers riches mais simples du jeu de rôles et du jeu video ont emprunté leurs nombreuses licornes. Les licornes de ces Moyen Âges fantasmés y sont donc le plus souvent blanches et pures, ou à l’inverse noires et cruelles. Ces derniers temps, signe que ces médias sont devenus suffisamment adultes pour se permettre le second degré, elles tournent parfois au rose.

Et un dernier conseil – on ne joue pas à saute-mouton avec une licorne.

📖 Dans les marges, grylles et grotesques

Grylles, grotesques et chimères, les étranges créatures hybrides ou monstrueuses qui décorent certains manuscrits médiévaux, sont aussi souvent un peu licornes. Et là encore, j’ai des dizaines d’images qui n’ont pas trouvé place dans mon livre.

On appelle grylles les créatures étranges, humains déformés ou hybrides d’hommes, d’animaux et de plantes, qui se battent ou parfois se cachent dans le décor des manuscrits médiévaux. On les croise aussi, plus rarement, sur les frises sculptées ou les chapiteaux des églises, et dans des tableaux comme ceux de Jérôme Bosch.

Dans les marges de ces deux livres d’heures, tous deux copiés et enluminés à Bruxelles, par la même équipe, au début du XVe siècle, se promènent toutes sortes de créatures unicornes, bipèdes et quadrupèdes, qui n’ont en commun qu’une corne droite et spiralée.

Si quelques unes de ces étranges créatures participent à des scènes moquant la réalité du temps, la plupart n’ont guère de signification particulière. Ils nous montrent cependant que les hommes du Moyen Âge, au delà des discours religieux, étaient bien conscients tout à la fois de l’absurdité du monde et d’une certaine continuité entre l’humain, le végétal et l’animal.

L’enlumineur a horreur du vide, et dans les plus beaux manuscrits, chaque fin de ligne était l’occasion de peindre parfois une longue bande de motifs géométriques ou végétaux, parfois une drôle de bestiole, un reptile dont le long corps se termine, dans la mage à droite de la page, par une tête d’évêque, de roi, de chevalier, de cerf ou de licorne.

Revoici d’ailleurs le livre d’heures de Cambridge dont je vous parlais la semaine dernière dans mon post sur les licornes gambadant dans les marges – d’autres licornes semblent vouloir s’y échapper du texte.

Beaucoup de ces grylles, grotesques et chimères sont cornus, et plus souvent qu’à leur tour unicornes. À la fin du Moyen Âge, comme les licornes, ils ne disparaissent pas des manuscrits et se contentent de se faire plus discrets se cachant, comme les singes, licornes et hommes sauvages, dans les entrelacs végétaux un peu trop bien rangés qui envahissent les marges.

Ménestrels est un petit jeu de cartes, que j’ai conçu avec mon amie Sandra Pietrini, qui a fait sa thèse sur les troupes de théâtre ambulantes à la fin du Moyen Âge. Chaque joueur y gère une troupe d’acteurs, de musiciens et d’acrobates et s’efforce de donner le plus beau spectacle aux nobles du coin, et surtout à la cour royale. Il a été illustré par mon ami David Cochard, qui a bien compris l’esprit des grylles médiévaux et en a mis sur toutes les cartes. Plusieurs, bien sûr, sont unicornes.

Un grylle contemporain, le paresseux licorne.

📖 Dans les marges

Si quelques unes en ont peut-être un, il serait certainement vain de chercher un sens à toutes les licornes qui galopent dans les marges des bréviaires ou des livres d’heures des XIIe et XIIIe siècles, puis qui se cachent dans les entrelacs de feuillages de ceux des XVe et XVIe. Ce n’est pas une raison pour ne pas vous en montrer quelques unes qui n’ont pu trouver leur place dans un livre qui manque sans doute un peu de marges.

L’enlumineur de ces deux bréviaires copiés vers 1300, aujourd’hui à la bibliothèque de Cambrai, a dessiné dans les marges de nombreuses scènes de chasse, dont certaines mettent en scène des créatures fantastiques, voire monstrueuses. Les chasses à la licorne, parfois à courre, y sont représentées sur le modèle de la casse au cerf.

Parfois, des singes, figures récurrentes des décors enluminés de l’époque, se mêlent à la chasse, sans que l’on sache bien s’ils sont complices des chasseurs ou amis des licornes, ou s’ils profitent juste de l’occasion pour s’amuser un peu. C’est en particulier le cas sur les productions d’un atelier d’enluminure flamand dont je parle dans un autre post.

Une grande partie de l’humour médiéval nous échappe sans doute, faute de références, mais quelques gags que l’on pourrait trouver aujourd’hui dans des bandes dessinées sont encore très actuels. Des enlumineurs malins exploitaient ainsi le recto et le verso des feuillets, et le lecteur surpris devait sans doute prendre garde à ne pas rire trop bruyamment pendant l’office. Si le gags graphiques mettent plus souvent en scène singes, lapins, renards ou escargots, la licorne s’y glisse parfois.

La scène de la licorne piégée par une jeune et jolie vierge, empruntée aux bestiaires, se retrouve bien sûr également dans les décors marginaux de bien d’autres manuscrits, comme par exemple ce psautier du début du XIVe siècle, aujourd’hui à la bibliothèque de Metz.

Si leur nombre reste inférieur à celui des singes, des lapins ou même des biches, les licornes sont une figure assez fréquente des décors, qu’ils soient réalistes, fantastiques ou burlesques. Elles sont assises sur le bord des lettrines ou gambadant au dessus du texte, parfois chevauchées par des singes, sur les pages des bréviaires, psautiers et livres d’heures des XIIIe et XIVe siècle. En voici donc une dizaine d’autres, un peu au hasard.

Les marges des manuscrits des XVe et XVIe siècle sont plus chargées, parfois même un peu confuses. Les animaux s’y perdent de plus en plus dans une végétation envahissante. Les licornes y ressemblent plus à celles que nous connaissons aujourd’hui, blanches, mi-caprines mi-équines, sabots fendus. Sur le premier feuillet d’un manuscrit, ou revenant régulièrement toutes les dix ou douze pages, elles peuvent être une sorte d’ex-libris indiquant le propriétaire originel de l’ouvrage, en particulier lorsqu’elles sont accolées, ou colletées, c’est à dire arborent un collier ou une couronne autour du cou.

Le plus souvent cependant, elles restent purement décoratives, comme celles des manuscrits plus anciens. Dissimulées dans les feuillages, certaines sont juste un peu plus difficiles à débusquer.