➕ Jules Fellens, L’inquisition dévoilée, Mystères, délations, tortures, 1850

La source à laquelle Jules Fellens, en 1850, a puisé les arguments de ce bref débat sur l’existence de la licorne est très probablement le Discours de la licorne d’Ambroise Paré, paru en 1582, soit un siècle après que cette discussion entre inquisiteurs, peut-être très légèrement anachronique, est censée avoir eu lieu.

Arbuez, qui devait à Torquemada son élévation aux fonctions d’inquisiteur, était l’instrument du fanatisme de son maître; il ne jurait que par lui, le respectait autant que Dieu, et le craignait plus que le diable lui-même. Voilà comment, sans être cruel par nature, Pedro Arbuez, en se faisant l’exécuteur des ordres sanguinaires du grand-inquisiteur, s’était attiré la haine des habitants de Saragosse. Peureux, et bien payé pour l’être, car sa vie avait été menacée plus d’une fois, il avait pris les plus grandes précautions pour se mettre à l’abri de tout danger.
Dès qu’il fut entré, il s’avança vers Torquemada et lui dit :
« Salut et bénédiction à mon révérend maître !
— Salut et courage à maître Epila, répondit le grand-inquisiteur, d’un air assez narquois.
— Le courage est bon, dit maître Epila, mais le salut, celui de cette vie du moins, est bien compromis par tous ces turbulents diables de faux chrétiens, qui semblent avoir juré de ne me laisser de repos ni le jour ni la nuit.
— C’est pour cela, sans doute, que vous êtes armé, Dieu me pardonne, jusqu’aux dents!
— Hé! hé ! fit le gros Epila, les bulles de notre saint père le pape n’ont jamais défendu de se mettre en garde contre les marranos, contre les nouveaux chrétiens, contre les pénitenciés mécontents » , ajouta-t-il en me lançant un coup d’œil.
On se rappelle que Pedro Arbuez, en sa qualité de premier inquisiteur de Saragosse, avait dirigé la procédure contre moi, et que c’était lui qui avait prononcé ma sentence.
 « Assurément, répondit Torquemada ; mais vous conviendrez que c’est pousser un peu loin les précautions, car on dit que sous vos vêtements…
– Songez, mon révérend maître, interrompit Epila, que je n’ai pas, pour m’accompagner, cinquante familiers à cheval et deux cents à pied ; je suis mon seul gardien, je ne saurais donc prendre trop de précautions ; voilà pourquoi je me suis affublé de la sorte : sous mes vêtements je porte une cotte de mailles serrée et solide , avec laquelle je puis braver les coups de poignard les mieux appliqués ; ma tête , comme vous le voyez, est gardée par cette calotte de fer, et ma main ne quitte jamais ce bon bâton. Avec l’aide de Dieu et de ses saints, je ne crains rien de la part de mes ennemis ; je ne suis pas ingambe, il est vrai, mais j’ai le bras assez bon.» Puis, frappant sur son gros abdomen : « Le coffre n’est pas sans mérite, et je suis vigilant.
— Veillez et priez, dit l’Évangile, répondit Torquemada.
— Oui, répliqua Pedro Arbuez, et mettez-vous à l’abri des embûches de vos ennemis; c’est permis, et la très-sainte inquisition n’y saurait trouver à redire.
— Et, sans doute , pour compléter ces moyens de défense, demanda le grand-inquisiteur, vous vous êtes muni de quelque antidote contre le poison ?
— Gaspard Juglar, mon second, m’avait conseillé de porter toujours sur moi une défense de licorne, comme le meilleur préservatif contre le poison ; mais, outre que cet antidote est très rare et très difficile à rencontrer, je vous dirai, en confidence, que je ne crois pas à sa vertu.
— Comment, maître Epila, vous doutez de l’efficacité de la défense de la licorne? Savez-vous qu’un pareil doute est une hérésie? J’y crois, moi !
— Ah! ah ! c’est différent! riposta maître Epila, plein de confusion d’être pris en flagrant délit de contradiction avec son révérend maître sur un pareil article de foi. Je croyais que la licorne d’abord n’était qu’un animal fabuleux, et ensuite que la défense était au moins aussi fabuleuse que l’animal lui-même ; mais puisque votre révérence y croit, je n’ai plus rien à dire.
— Savez-vous, maître Epila, que, pour un docteur, vous n’êtes guère versé dans les saintes Écritures?
— En vérité , mon révérend maître, les Écritures ont parlé de la licorne ?
— L’Écriture a dit, en plus d’un endroit, en parlant du Fils de Dieu : Dilectus quemadmodum filius unicornium (cher comme le fils de la licorne).
— C’est vrai, je l’avais oublié. Ce qui me faisait douter de l’existence de cet animal, c’est que les anciens naturalistes, et surtout Pline et Aristote, en ont raconté des choses par trop merveilleuses pour qu’elles ne soient pas sorties de leur imagination seule.
— Je serais curieux de savoir ce qu’ils disaient de cette bête extraordinaire.
— Pline , qui, entre nous soit dit, est passablement menteur, prétend qu’il y avait, de son temps, en Afrique, un animal qu’il appelle oryx, n’ayant qu’une seule corne au milieu du front, et qui, par sa forme et sa taille, n’aurait été qu’une espèce de chèvre grosse comme un bœuf. Deux autres historiens, non moins menteurs que Pline, lui donnaient la grosseur du rhinocéros, tandis qu’Aristote, le plus menteur de tous, lui attribuait des pieds fourchus et du poil dirigé à contre-sens. Ce n’est pas tout, Pline, après avoir inventé l’oryx, n’était pas homme à rester en si beau chemin, et, dans son livre des Animaux terrestres, il s’amuse à décrire une bête que j’ai toutes les raisons de croire fabuleuse. Il lui donne la tête d’un cerf, les pieds d’un éléphant, la queue d’un sanglier, le corps d’un cheval ; puis, lui implantant au milieu du front une seule et unique corne droite, aiguë, noire et longue de deux coudées, il dit à ce rare animal: Tu t’appelleras monoceros, unicorne ; tu seras la plus furieuse de toutes les bêtes que l’on ait jamais vues, même de mon temps.
Les successeurs de Pline ne pouvaient s’accommoder d’un animal aussi farouche ; ils acceptaient bien la forme du corps, mais la férocité du naturel, non. Voici donc ce qu’ils ont fait. Ils ont d’abord supposé à notre animal une passion bien prononcée pour la chasteté, à tel point que, pour se rendre maître de cette étonnante bête, il suffisait d’envoyer une jeune fille, dont la virginité fût incontestable, à la source où la bête venait habituellement se désaltérer. Aussitôt qu’elle apercevait la jeune vierge, elle accourait, s’arrangeait le plus commodément possible à ses pieds, puis, penchant sa tête unicornue sur les genoux de la chaste et perfide enfant, elle s’endormait du sommeil de Samson sur ceux de Dalila, et, comme lui, se laissait ainsi surprendre par les chasseurs, autres Philistins non moins empressés à mettre la main sur un monoceros, que ne l’étaient les ennemis de Samson à s’emparer du merveilleux défenseur d’Israël. Ce n’est pas tout : à quoi pouvait servir une corne droite, aiguë, noire et longue de près de trois pieds, fichée au milieu de l’os frontal, si le naturel de la bête était pacifique et doux? assurément, c’était une défense inutile, une arme de luxe, une cinquième roue à un char. Rien n’embarrasse les gens qui ont l’esprit inventif : aussi cette difficulté n’arrêta-t-elle pas longtemps les réformateurs de Pline. Cette corne unique, se dirent-ils, ne peut raisonnablement rester là, sans emploi et, puisqu’elle ne saurait, grâce à la débonnaireté de l’animal, servir à embrocher les chasseurs, faisons en sorte qu’elle purifie les eaux ; si elle ne donne pas la mort aux hommes, qu’elle leur sauve la vie. Cela valait infiniment mieux ; et ce qui fut dit fut fait. La défense du monoceros, ou de l’unicorne, ou de la licorne, fut douée, depuis ce temps, de la propriété de contrebalancer l’effet du poison. Il suffit d’en tremper l’extrémité dans le liquide empoisonné, ou même de la porter sur soi pour être préservé d’une mort certaine par le poison.
 — Pour moi, dit Torquemada, j’ai la plus grande foi en la vertu de cet antidote.
— L’Écriture sainte ayant constaté l’existence de l’unicorne ou de la licorne, je crois fermement qu’elle existe, répondit Arbuez ; quant à la vertu attribuée à sa défense, je ne vois pas qu’il en soit dit un mot dans les livres sacrés, et le doute, en ce cas-là, peut au moins nous être permis.
— Tenez, incrédule, dit le grand-inquisiteur en tirant de dessous son manteau un petit bout de corne noire, ceci est une défense de licorne : voyez et croyez.
— Mon révérend maître, dit naïvement le gros Epila, après avoir examiné avec une grande attention le merveilleux talisman, je vois bien la corne, mais je ne vois point la vertu.
— Bienheureux ceux qui ont vu, mais bienheureux aussi ceux qui croient sans avoir vu, répondit le grand inquisiteur.
— Et cette défense suffit pour détruire l’effet des poisons les plus violents? demanda Arbuez.
— Oui, certes, répondit Torquemada. Qui sait si déjà vingt fois je n’aurais pas succombé sous les atteintes du poison, sans ce précieux antidote ?
— La malice de nos ennemis, qui sont les ennemis de Dieu, est si grande ! s’exclama Pedro Arbuez. Et vous n’avez jamais essayé, continua-t-il, de faire l’épreuve de cette défense de licorne? J’entends, faire une épreuve décisive?
— Comme, grâce à la malice de mes ennemis, j’ai dû infailliblement être empoisonné, je tiens cette épreuve pour faite.
— Je la renouvellerais, insista le gros Epila, à votre place, mon révérend maître, j’avalerais une dose copieuse d’un bon poison, pour voir si la vertu de la défense de licorne est aussi réelle qu’on le dit.
— Voulez-vous, maître Epila, tenter cette épreuve sur vous-même ? Ici je suis en lieu de sûreté, et je puis vous prêter cette défense jusqu’à demain.
— Merci, mon révérend maître ; ma confiance en ce talisman n’est pas assez robuste pour que je veuille en faire l’épreuve. J’aime mieux croire qu’il a toute la vertu imaginable. Je pense qu’en cela c’est comme en matière de religion : c’est la foi qui nous sauve.
— Maintenant, maître Epila, me direz-vous quel sujet vous amène ? demanda le grand-inquisiteur du ton bourru d’un homme qui n’a pas eu le dernier mot dans une discussion.
— Ah ! c’est juste, répondit Arbuez, cette fabuleuse licorne m’avait tellement distrait, que j’allais oublier l’objet de ma visite.

Ces coupes de licorne qui auraient appartenu à Torquemada sont en corne de rhinocéros.
Francisco Aznar, Indumentaria española : documentos para su estudio, desde la época visigoda hasta nuestros dias, 1881

➕ Péché d’orgueil

Sur les bêtes, mais plus encore sur les hommes et les diables, la corne unique est signe de présomption, d’orgueil et de colère. Et quand un homme nait avec une corne, c’est un très mauvais présage.

Cette licorne – enfin, ce monoceros – a l’air assez sûr de lui, mais il en rajoute sans doute un peu.
Oxford, St John’s College, ms 61, fol 18v

Le théologien Anselme de Laon, vers 1110, écrivait que « la licorne peut signifier le bien comme le mal. Lorsqu’elle désigne le bien, elle représente l’église, comme dans le psaume “ tu exalteras ma corne comme celle de la licorne ”. Lorsqu’elle désigne le mal, elle représente la superbe, car la licorne est un animal orgueilleux[1] ».Au XIIe siècle, Bernard de Clairvaux enjoint au chrétien de lutter contre ses démons intérieurs, « la rage du lion, l’impudeur du bouc, la férocité du sanglier, la superbe de la licorne[2]». Dans les scènes de tentation du Christ, de Saint Antoine et de quelques autres, lorsque les démons sont représentés par des animaux, la licorne est souvent du nombre. La ressemblance phonétique entre corne et couronne, en latin comme en français, si elle n’a que rarement conduit à une vraie confusion, peut avoir contribué à faire de la corne de la licorne un signe d’orgueil, mais elle n’explique pas tout.

Dans la fable où elle vient en aide au léopard pour affronter le dragon, la licorne est prise au piège, victime de son premier défaut, la suffisance :

Un jour, un léopard s’attaqua à un dragon, et ne put le vaincre. Il alla alors voir la licorne et humblement lui dit : “ Tu es noble, vertueuse et fière combattante, je te supplie de me protéger de la folie du dragon”. La licorne, flattée, répondit : “ tu as raison, je suis la meilleure combattante et je vais te protéger. Ne crains rien, car lorsque le dragon ouvrira grand sa gueule, je percerai sa gorge de ma corne. ” Lorsque les deux animaux eurent trouvé l’antre du dragon, le léopard l’attaqua, tout confiant dans l’aide de la licorne. Le dragon se défendit, crachant du feu et des flammes. Quand il ouvrit sa gueule, la licorne chargea aussi rapidement que possible, tentant de lui transpercer la gorge. Le dragon bougea la tête, et la licorne planta de toute force sa corne dans le sol et ne put l’en retirer. Tandis que la licorne rendait son dernier souffle, le dragon lui dit “ celui qui combat pour le compte d’un autre ne cherche qu’à mourir. Il est stupide d’être sûr de soi au point de se battre pour ce qui ne vous concerne pas ”.
Nicolas de Bergame, Dialogus Creaturarum moralisatus,1480.

Dans d’autres fables, comme La licorne et le corbeau, dont je parle plus en détail dans le chapitre sur les cornes brisées, ou La licorne et la huppe, la trop blanche licorne se fait encore remarquer sinon pour son orgueil, du moins pour sa présomption.

Sur les miniatures illustrant la Somme le roi, un traité de morale du XIIIe siècle, l’humilité est représentée sous la forme d’une belle dame debout sur le dos d’une licorne, comme pour la piétiner. Bref, la blanche bête qui s’avance la première pour boire les eaux empoisonnées et qui fonce droit dans les arbres ne manque sans doute pas de courage, mais elle peut présumer de sa force et être aveuglée par l’orgueil.

Dans les représentations des combats des vices et vertus, la licorne est le plus souvent la monture de Chasteté ou de Tempérance. Pourtant, dans une tapisserie flamande aujourd’hui dans la cathédrale de Burgos, c’est Superbia, l’orgueil, qui est un chevalier inquiet monté sur une belle licorne blanche. La chasteté, elle, chevauche en lion.

Dans le Pèlerinage de Vie Humaine de Guillaume de Diguleville, écrit au XIVe siècle, des tentations apparaissent au chrétien qui pratique le pèlerinage intérieur – on dirait aujourd’hui virtuel – moins coûteux et moins dangereux que le voyage de Jérusalem. Beaucoup de ces démons prennent la forme de vieilles femmes. L’orgueil, montée sur les épaules de la flatterie, est unicorne, et porte un cor, qui est aussi un peu une corne.

C’est moi Orgueil la très coquette
La féroce armée d’une corne…
C’est une corne qui s’appelle
Férocité et cruauté
J’en frappe et à droite et à gauche
Sans épargner ni clerc, ni prêtre.
C’est la corne de l’unicorne
Qui est plus cruel que bicorne[3].

Et plus loin :

Quand j’ai le vin en corne,
fière suis comme unicorne.

Nulle licorne dans le Roman de la rose, mais la corne y est aussi signe de vanité quand un passage se moque d’une femme portant perruque faite avec :

Les cheveux d’une femme morte,
Ou blonde soie, en fins rouleaux,
Qu’elle glisse sous ses bandeaux.
Qu’elle porte au front telles cornes
Que jamais cerfs, bœufs ou licornes,
Assez hardis pour l’affronter,
Son chef ne puissent surmonter[4].

Les démons des miniatures arborent le plus souvent deux cornes de taureau, mauvaiseté, ou de bouc, luxure. Lorsqu’ils n’en ont qu’une, elle est souvent spiralée comme celle de la licorne et peut là encore signifier la suffisance, la prétention. Un autre signe d’orgueil était la crête, à la manière du coq. Or sur les crânes des diables ou des dragons se dressent parfois des formes un peu punk que l’observateur d’aujourd’hui hésite à classer parmi les cornes ou les crêtes.

Les diables, quand ils sont en groupe, sont le plus souvent en Occident représentés de manière générique, et il n’est donc pas toujours possible d’isoler tel ou tel, et notamment de repérer Lucifer, l’ange déchu pour son orgueil. Sur une impressionnante gravure d’un incunable décrivant les quinze signes de la venue de l’Antéchrist, ce dernier est cependant clairement représenté ailé et portant, sur le sommet de la tête, une courte corne spiralée. Le fait que la corne unique du malin soit presque toujours plantée sur le sommet du crâne et non sur le front montre bien son caractère ostentatoire, c’est une corne de frime plus que de puissance.

Les naissances monstrueuses, réelles ou inventées, ont beaucoup fait parler d’elles à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Elles n’étaient pas des merveilles de la création, comme les créatures bizarres de l’Orient lointain, mais des présages ou des signes de la colère divine – c’est d’ailleurs l’étymologie de monstre, ce qui montre, ce qui révèle. Voici la description, dans les Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau, en 1560, de l’un des monstres les plus connus :

« En l’an mil cinq-cent-douze, du temps que le Pape Jules second suscita tant de sanglantes tragédies en Italie, et qu’il eut la guerre avec le Roy Louis, il fut engendré à Ravenne, qui est l’une des plus anciennes cités de l’Italie, un monstre ayant une corne en la tête, deux ailes, et un pied semblable à celui d’un oiseau ravissant et avec un œil au genou. Il était double quant au sexe, participant de l’homme et de la femme, il avait en l’estomac la figure d’un Ypsilon et la figure d’une croix et si n’avait aucun bras. Ce monstre fut produit sur terre du temps que toute l’Italie était enflammée des guerres, non toutefois sans apporter grande terreur au peuple. De toutes les provinces de l’Italie et de la Grèce ils venaient voir cette misérable créature. Chacun en parlait diversement. Entre autres, il s’y trouva quelques hommes doctes et célèbres qui commencèrent à philosopher sur la misère de cet enfant, et sur sa figure monstrueuse, lesquels disaient que par la corne était figuré l’orgueil et l’ambition, par les ailes la légèreté et l’inconstance, par le défaut des bras le défaut des bonnes œuvres, par le pied ravissant la rapine, l’usure et l’avarice, par l’œil qui était au genou l’affection des choses terrestres, par les deux sexes la sodomie, et que pour tous ces péchés qui régnaient en ce temps en Italie, elle était ainsi affligée de guerres… ».

La corne unique était donc encore signe d’orgueil, d’ambition et peut-être, même si cela est rarement dit, d’incomplétude.


[1] « Unicornis et in bona et in mala accipitur significatione. In bona quidem quando pro significanda Ecclesia ponitur. De qua dictum est in psalmo : et exaltabitur sicut unicornis cornu meum. In mala autem quando pro designanda superbia ponitur. Est enim animal unice superbum », BNF, ms nal 181, cité in Cédric Giraud, Théologie et pédagogie au XIIe siècle, les sentences d’Anselme de Laon, 2012
[2] « Si insurgit rabies leonina, premitur per patientiam: si petulantia hirci, per abstinentiam: si ferocitas apri, per mansuetudinem: si superbia unicornis, per humilitatem». Saint Bernard de Clairvaux, Tractatus de interiori domo, seu de conscientia ædificanda, ch.XII, in Migne, Patrologie latine, vol.CLXXXIV, col.516-517.
[3] Guillaume de Digulleville, Le Pèlerinage de Vie Humaine, 2015, p.703.
[4] Le Roman de la Rose, adaptation en vers modernes par Pierre Marteau, 1878

➕ Le chandelier de Walpurgis

Quelques techniques de chasse à la licorne à la fin du XIVe siècle dans une église flamande et un palais sicilien.

Le chandelier de l’église Sainte Walburge vers 1900.
Rijksdienst voor het Cultureel Erfgoed, Wikimedia Commons

Un impressionnant chandelier gothique en fer forgé, de forme dodécagonale, est suspendu au plafond de l’église Sainte Walburge à Zutphen, aux Pays-Bas. Il a sans doute été installé en 1396, date à laquelle les livres de comptes de l’église indiquent que des lots de cierges destinés à y être installés ont commencé à être régulièrement commandés Cette pièce magnifique est souvent photographiée mais n’a malheureusement guère été étudiée, et les seuls textes un peu conséquents à son sujet que j’ai pu dénicher étaient écrits en hollandais et difficilement accessibles. Du coup, je vais me risquer un peu dans l’interprétation, en espérant ne pas dire trop de bêtises.

Sur les douze côtés de ce lustre, au-dessus des noms des apôtres, de Jésus et de Marie, une frise de fer forgé présente, à la manière d’ombres chinoises, des scènes sylvestres, essentiellement de chasse. Les références chrétiennes n’en sont pas absentes, mais elles n’y sont pas seules et ne sont peut-être pas toujours l’essentiel. Quelques autres chandeliers dodécagonaux similaires ont été conservés ans des églises allemandes; ils présentent des scènes de pèlerinage en Terre Sainte, mais cela ne semble pas être le cas de celui-ci, dont la chasse est le thème principal.

On y compte pas moins de dix licornes. L’une d’entre elles sert de monture à un homme sauvage qui, armé d’un simple tronc d’arbre en guise de lance, affronte un chevalier casqué. Nous reviendrons sur ces sylvains qui, dans les marges des livres d’heures, sont tantôt chasseurs et tantôt amis des licornes.

Il n’est pas facile d’identifier les autres personnages qui courent sur cette frise de ferronnerie, et donc de savoir si les chasseurs de licorne étaient, dans l’esprit de l’artiste, hommes sauvages, chevaliers, ou pèlerins en route pour Jérusalem. Quoi qu’il en soit, les neufs autres licornes sont assez mal barrées. Quatre sont attaquées par des chiens, le veneur soufflant dans son cor mais restant prudemment en retrait. Elles font mine de se défendre mais ne peuvent que succomber sous le poids du nombre. Une bête est cernées, des chiens courant arrivant de la droite et la précipitant vers la lance du chasseur.  Des chasseurs plus subtils, ou mieux informés, sont venus accompagnés et pas moins de quatre autres unicornes semblent lever et tourner la tête avec surprise lorsque, à demi endormies dans le giron d’une jeune vierge, elles sentent la lance du chasseur qui leur perce le flanc. D’autres scènes montrent des biches et sangliers poursuivis par des chiens, des chasseurs lançant des faucons sur le petit gibier, quelques cerfs s’attaquant à des nids de serpents, et même une file de danseurs menés par un joueur de viole qui ancre le décor dans les traditions populaires..

Que dire de ces licornes, et de ce scènes de chasse ? Veneurs et chiens font déjà penser à la chasse mystique, mais la licorne a encore le côté percé par une lance et si la scène à une signification chrétienne, c’est encore celle de la passion. Surtout, au milieu d’autres scènes de vénerie, la chasse à la licorne à l’aide d’une jeune vierge apparaît finalement plus comme une technique de chasse parmi d’autres que comme une allégorie.

J’allais oublier….la bestiole la plus curieuse de ce chandelier n’est pas la licorne mais un mystérieux animal qui n’apparaît pas moins de cinq fois sur la frise.  Ce quadrupède accroupi, à la silhouette de chien, porte au sommet de la tête une corne qui se divise en deux, et dont chacune des extrémités se termine sur une sorte de gland, motif décoratif alors fréquent. Les quelques chercheurs qui se sont intéressés à cet objet ont tous été intrigués par une créature que l’on ne retrouve nulle part dans l’art peint ou sculpté de cette époque. Peut-être s’agissait-il de la marque du talentueux et anonyme ferronnier qui a réalisé cet ouvrage – à moins bien sûr que ce ne soit encore un coup des templiers-cathares-alchimistes, on ne sait jamais.

Broderie, circa 1380.
Londres, Victoria and Albert Museum.

Palazzo Chiaramonte, Palerme, circa 1380. Les deux licornes sont sur le côté gauche.
Photo Tommaso Evola, Flickr.

Plus ou moins à la même date, vers 1380, mais bien loin de là, en Sicile, des artistes dont l’histoire a cette fois retenu les noms, Cecco di Naro, Simone da Corleone et Pellegrino Darena, peignaient le plafond de bois du palais de la famille Chiaramonte, à Palerme. On y retrouve aussi plusieurs chasses à la licorne – trois au moins, mais je n’ai pas vu d’images de la totalité du plafond. Une blanche bête qui se retourne pour faire face aux chiens qui la poursuivaient est visée par un archer. Deux autres, piégées par des jeunes vierges, sont tuées par des chasseurs armés l’un d’une épée, l’autre d’une lance.  En Sicile normande comme en Flandre, le récit de la chasse à la licorne hésitait entre deux techniques bien différentes,  la traque aux chiens courants et la vierge traîtresse.

Plazzo Chiaramonte; Palerme.
Photo Attom, Flickr.

➕ La corne de Saint Bertrand

La corne de licorne exposée dans la cathédrale Saint-Bertrand de Comminges, tout comme celle de l’Abbaye de Saint-Denis dont je parle longuement dans mon livre, eut une vie assez mouvementée, notamment pendant les guerres de religion.

Le bâton pastoral de Saint Bertrand, exposé dans la cathédrale.
Wikimedia Commons

La petite ville de saint-Bertrand-de-Comminges, sur les contreforts des Pyrénées, fut longtemps siège épiscopal et porte le nom de l’un de ses premiers évêques, de 1183 à 1023, canonisé au début du XIIIe siècle. Dans le trésor de la cathédrale se trouve une défense de narval, ou corne de licorne, dont la légende veut qu’elle ait été le bâton pastoral du saint.

Photo Martin Miles, Flickr

Sur les murs de la cathédrale se trouve également ce crocodile empaillé, sans doute rapporté par quelque chevalier croisé. La légende, encore elle, assure néanmoins que le monstre hantait la vallée voisine de Vallat-Lenbès, où il dévorait les jeunes filles qu’il attirait en imitant le vagissement des nouveaux nés. Saint Bertrand l’approcha et lui toucha la tête de son bâton. Le terrible monstre devint alors doux comme un agneau et suivit Saint Bertrand jusqu’à la cathédrale, où il mourut.

On ne sait pas bien quand la corne de licorne fit son entrée dans le trésor. Il n’est pas totalement impossible qu’elle ait été là dès la fin du XIIe siècle. Au XVIe siècle, elle était dans la cathédrale « depuis temps duquel n’est mémoire » et excitait les convoitises de nobliaux locaux, comme l’illustrent les épisodes suivants.

Sires, 
Les syndics du clergé et chapitre de l’église cathédrale et habitants de notre pauvre ville de Saint-Bertrand […], vous remontrent très-humblement qu’ores dez le commencement de l’année 1593, ladite ville, ensemble tous les circonvoisins avec elle, se fussent déclarés vos très-humbles et très-fidèles sujets et serviteurs et eussent été mis sous votre protection et sauvegarde, par le traité fait sous votre bon plaisir avec le féal sieur de Monlucet autres seigneurs de l’armée qu’il commandoit pour lors en ces quartiers […] et que, par ce moyen, ils eussent espérance d’être en pleine paix et assurance, et laissant toutes méfiances fait cesser les gardes-sentinelles et autres moiens de se conserver en leur ville ; si est-ce qu’un an ou environ après et lorsqu’on ne pensoit plus être en guerre, les sieurs vicomte et seigneur de Larboust, quoiqu’ils ne pussent ignorer la reconnaissance et traité susdit, pour avoir assisté, consenti et mis leurs soins en iceux, et, en compagnie d’environ 3 ou 400 Huguenots, […] de nuit et par un trou de murailles, à main armée, entrés en la dite ville, et en icelle commis tous actes d’hostilité, rançonement et désordres, extorqué mil écus au chapitre et plusieurs autres diverses sommes des particuliers d’icelui, même entre autres choses pris et emporté des archives et reliquaires de ladite église, et même une extrêmement belle alicorne de prix inestimable, soigneusement conservée puis temps duquel n’est mémoire pour joyau précieux en icelle, et depuis celui égaré ou engagé pour quelque somme de deniers, au grand scandale et mécontentement de tout le pais et préjudice des suppliants. Sy aurait ledit vicomte, sous prétexte de certaines prétendues lettres de capitainerie par lui obtenues de Votre Majesté pour commander en ladite ville, établi en icelle une garnison de certains soldats, lesquels n’ayant d’autres moïens cle s’entretenir que ce qu’ils prenoient des habitants, les auroient tant travaillés qu’ils auroient été contraints de quitter leurs maisons et familles et laisser leur ville déserte à la discrétion des soldats, jusqu’à ce que le sire de Luscan […] au mois d’août ensuivant auroit reprise ladite ville et délivrée des mains et tyrannie desdits soldats et remis les habitants en leurs libertés et maisons, se remettant à ce que par vous seroit ordonné sur l’invalidité des provisions de ladite capitainerie proposée par les supplians ; et quoique par ce moïen ils dussent en être en assurance et en tranquillité si est-ce à cause des préventions desdites lettres et provisions, se jactent et font leurs efforts de se saisir et emparer de ladite ville, qui seroit son entière ruine et désolation, si qu’on est contraint d’entrer en grand frais pour la continuation de la garde, sentinelle et garnison qui ne peut être qu’incommodité et dépense ; et d’ailleurs lesdits sieurs de Larboust emportent par force et violence tous les ans la meilleure partie des fruits et revenus du seigneur Évêque, chapitre et autres bénéficiers, lesquels privés des moïens de s’entretenir ne peuvent vous payer les décimes et autres impositions qu’ils vous doivent. 
Ce considéré et pour ce que par la capitulation faite sur ladite prise, dont copie est cy attachée, les suppliants se doivent retirer à Votre Majesté pour avoir réparation de ce-dessus, plaise à icelle ordonner que les informations faites tant sur ladite prise que excès commis ensuite d’icelle, seront rapportés à votre conseil pour y être les coupables punis comme il sera de raison, et néantmoins que, conformément à vos édits, commandement sera fait auxdits sieurs de Larboust de remettre ez mains dudit chapitre, ou leur procureur, ladite alicorne entière en l’état qu’elle étoit lorsqu’ils la prirent, sous peine d’être punis comme sacrilèges avec inhibition de troubler ni molester le dit évêque, chapitre et autres bénéficiers en la perception et jouissance de leurs fruits et revenus. Et d’autant qu’en ladite ville, il n’y a jamais eu de capitaine en l’état […] et que lesdites prétendues lettres sont obtenues par impunité et faux.

Cette « requête au roy et aux seigneurs de son conseil », enregistrée en 1594 au parlement de Toulouse, confond en partie, peut-être par souci de simplification, les événements de 1594 avec une première occupation de la ville de Comminges par les huguenots en 1586. C’est vraisemblablement à cette occasion que l’alicorne fut pillée, et se retrouva bientôt dans les propriétés du seigneur de Larboust – à moins qu’elle n’ait été prise à deux reprises, mais l’on n’a pas trace d’une première restitution.

Une première décision du parlement de Toulouse, en 1587, ordonnait déjà que « les reliquaires et autres ornemens appartenant à ladite église cathédrale, et mesme l’alicorne dont mention est faicte en ladite requeste et information, seront remis en ladite église[…] et enjoignons à tous gentilhommes, seigneurs juridictionnels, consuls et autres s’employer à la restitution de ladite alicorne, à peine de dix mille écus et autres arbitres. »

En témoigne une lettre dans laquelle Catherine de Médicis elle-même s’émeut des doléances du chapitre et écrit à Henri III : « Ce sera, Monsieur mon fils, chose à quoy vous aurez égard […] qu’il vous playse escrire expressément au baron Jacques, frère du Vicomte de Larboust (que vous savez bien quels gens ils sont) qu’ils aient à rendre tous les ornemens dont ils se sont saisis des églises dudict Saint-Bertrand, et mesme une licorne appartenant à la grande église de ladicte ville, laquelle a de hauteur environ cinq pieds et qui est de fort grande valeur.».

Tout est bien qui finit bien, comme nous l’apprend le très hypocrite procès-verbal de la restitution de l’alicorne au chapitre de la cathédrale, en 1601, dans lequel nous apprenons que le sieur de Larboust est tombé sur l’alicorne un peu par hasard, et l’a emporté sans faire très attention :

« L’an 1601 et le 5e jour du mois de mars, en ladite cité de Saint-Bertrand de Comenge, régnant Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, dans le cloître de l’église cathédrale d’icelle, établi en personne messire Adrien d’Aure, vicomte de Larboust, chevalier de l’ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d’arme de ses ordonnances, lequel se serait présenté par devant vénérables personnes […] les tous chanoines, capitulairement assemblés, disant qu’à la prise de la présente ville de Saint-Bertrand faite par lui au temps des derniers troubles, il avait trouvé une corne d’alicorne dans l’église d’icelle et derrière le grand autel, et craignant qu’elle fut prise et égarée par les gens de guerre qui étaient avec lui à ladite prise, il l’aurait prise et retirée, désirant la conserver pour le profit d’icelle et affection qu’il a toujours eue en son coeur d’aimer l’Église et tout ce qui en dépend, le clergé et habitans d’icelle, comme leur prie de croire qu’il désire demeurer leur bon ami et voisin, et que ledit alicorne eût été brisé et mis en pièces sur le gast étant en proie quand prindrent ladite ville sous ledit vicomte : comme ayant le roy approuvé ladite prise aynsi qu’il lui a apparu par l’aveu de sa susdite Majesté, aïant été fait pour son service, comme dit est, aïant donné mandement à Mr le maréchal de Matignon, pour faire l’établissement de ladite garnison et paiement de cinquante soldats à prendre sur les tailles et taillons. 
Pour ces considérations, volontairement il est venu et a porté ladite alicorne, laquelle il redonne présentement de sa dévotion et bonne volonté à Mr St Bertrand, en son église, au chapitre et au pais, lui requérant s’il leur plaît de le recevoir, et l’assure même comme c’est le même alicorne en grandeur et longueur, et n’a été en rien diminué ; lesquels chanoines dudit chapitre ont répondu par l’organe du sieur Gemito, président audit chapitre, que c’est le même alicorne qui fut pris de l’église dudit Saint-Bertrand en pareille grandeur et longueur que soulait être, sans être en rien diminué ; lequel ils ont reçu présentement dudit vicomte par les mains dudit sieur de Gemito et le tiennent pour reçu et en ont remercié tous très humblement audit vicomte et l’en déchargent et tiennent quitte, tant à lui qu’à tous autres, ensemble de toutes choses prises à l’occasion de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte, promettant ne le rechercher en aucune façon que ce soit, tant en général qu’en particulier, déclarant lesdits chanoines dudit chapitre avoir ci-devant entendu l’aveu fait par sadite Majesté de la prise de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte offrir toute amitié et bon voisinage audit chapitre, promettant ledit chapitre lui offrir toute amitié et services, le tout sans obligation des biens communs dudit chapitre qu’ils ont soumis à toutes les rigueurs de justice […][1]

Bref, Henri IV semble avoir été plus efficace que Henri III.

Les cornes de l’église de Bayeux

Cependant le susdit sieur Duc deBouilion , prévoyant tels désastres qui se commettaient, retourne pour la seconde fois de Rouen en cette ville, pour y penser donner ordre. Mais cependant il fait publier que tous les Reliquaires de Bayeux & Caen, chasses, joyaux, & ornements ecclésiastiques soient apportés par devers lui au château dudit Caen, où il s’était retiré, pour y être gardées. Suivant ceste publication tous les Reliquaires & précieux ornements y sont apportés, estimant les pauvres ecclésiastiques qu’ils y seraient en bonne assurance. Mais aussitôt qu’ils y sont, quelques saints, précieux et riches qu’ils fussent, ledit sieur les fait fondre, et de partie des deniers qui en sortirent, il disait que c’était pour soudoyer des soldats, et deux compagnies de chevaux légers qu’il fit lever, sans avoir regard aux saintes reliques ni aux corps saints, où ils avaient été dévotement enchâssés, et que l’on n’a depuis vus. Mais il fit bien garder deux des plus belles licornes qui fussent en ce royaume, du nombre des joyaux de l’église de Bayeux, l’une entière de la longueur de quinze pieds et l’autre de près de neuf. J’ai souvenance que passant le grand roi François par dedans la ville de Bayeux en l’an mil cinq cent trente deux, lorsqu’il partit de cette ville, et visitant celle église, le sieur évêque, doyens et chanoines lui présentèrent lesdites deux licornes, comme un présent autant rare et exquis qu’on eut pu voir, qu’il accepta, mais il les remit entre leurs mains, se confiant d’eux, leur disant que puisqu’ils les avaient bien gardés depuis le temps du roi duc Guillaume le Batard, et déluré évêque Odo, et de son frère utérin, ils les gardassent. il serait bon de savoir ou seraient ces deux licornes, parce que par l’édit de pacification, il est dit que ce sui se trouve encore en essence doit être restitué à qui elles appartiennent. suis le duc de Bouillon ne les prit par hostilité, mais elles avaient été mises en ses mains pour les garder et conserver, comme gouverneur du pays.

— Charles de Bourgueville, Les recherches et antiquités de la province de Neustrie, à présent duché de Normandie, Caen, 1588.

La corne de la cathédrale de Strasbourg

En 1380, il est fait mention pour la première fois d’une corne de licorne, qui était déposée dans le trésor de la cathédrale, & que plusieurs ont regardé comme une des grandes raretés de la ville de Strasbourg. On prétend que c’est un présent que le roi Dagobert fit à cette église, & qu’en conséquence la ville de Saverne, chef-lieu de l’Évêché, prit pour armes une licorne. Ce qui est certain, c’est que cette corne fut toujours précieusement conservée dans le trésor de l’église cathédrale. On lit même dans un manuscrit du grand-chapitre qu’un chanoine nommé Rodolphe de Schawenbourg enleva en 1380 la pointe de cette corne, qu’il regardait comme un spécifique contre la peste & le poison. Ce chanoine fut exclu du chapitre et ses confrères firent un statut par lequel ils jurèrent de ne plus recevoir parmi eux aucun descendant de cette famille.
Cette corne disparut en 1584 pendant les troubles de religion : le Grand-Doyen manda cette perte à l’Évêque Jean de Manderscheidt, comme si le bonheur de son église en dépendait. Les chanoines catholiques l’avaient réfugiée à Luxembourg, d’où elle fut renvoyée en 1638 dans une boëte de sapin fermée de trois serrures. Elle existe encore aujourd’hui : elle est haute de huit pieds, moins quelques pouces à cause de la pointe qui a été enlevée.

— Abbé Grandidier, Essais historiques et topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, 1783.

Scènes de la vie de Saint Augustin, circa 1490. Metropolitan Museum, New York.

[1] Vous vous doutez bien que je n’ai pas consulté moi-même tous ces documents d’un accès difficile et pas près d’être numérisés. Tous ces passages proviennent du Bulletin de la société d’archéologie du midi de la France, 1874, n°2 et surtout de la Revue de Comminges, tome VII, 1892, p.208 sq., vers lesquels m’a orienté une note sous les Lettres françaises inédites de Joseph Juste Scaliger, Paris, 1879, p.227.

➕ Un bouc venait de l’Occident

Le bouc du livre de Daniel, qui parcourt la terre sans la toucher et a une longue corne entre les deux yeux, est la seule occurrence indiscutable d’animal unicorne dans le texte hébreu de la Bible. Ce n’est pas tout à fait une licorne, mais un peu quand même.

Vision de Daniel, Manuscrit espagnol du Xe siècle. On y reconnait l’influence du style très particulier des miniatures mozarabes.
British Library, Add ms 11695, fol 243v

Je levai les yeux, je regardai, et voici, un bélier se tenait devant le fleuve, et il avait des cornes; ces cornes étaient hautes, mais l’une était plus haute que l’autre, et elle s’éleva la dernière. Je vis le bélier qui frappait de ses cornes à l’occident, au septentrion et au midi; aucun animal ne pouvait lui résister, et il n’y avait personne pour délivrer ses victimes; il faisait ce qu’il voulait, et il devint puissant. Comme je regardais attentivement, voici, un bouc venait de l’occident, et parcourait toute la terre à sa surface, sans la toucher; ce bouc avait une grande corne entre les yeux. Il arriva jusqu’au bélier qui avait des cornes, et que j’avais vu se tenant devant le fleuve, et il courut sur lui dans toute sa fureur. Je le vis qui s’approchait du bélier et s’irritait contre lui; il frappa le bélier et lui brisa les deux cornes, sans que le bélier eût la force de lui résister; il le jeta par terre et le foula, et il n’y eut personne pour délivrer le bélier. Le bouc devint très puissant; mais lorsqu’il fut puissant, sa grande corne se brisa. Quatre grandes cornes s’élevèrent pour la remplacer, aux quatre vents des cieux. De l’une d’elles sortit une petite corne, qui s’agrandit beaucoup vers le midi, vers l’orient, et vers le plus beau des pays. Elle s’éleva jusqu’à l’armée des cieux, elle fit tomber à terre une partie de cette armée et des étoiles, et elle les foula. Elle s’éleva jusqu’au chef de l’armée, lui enleva le sacrifice perpétuel, et renversa le lieu de son sanctuaire. L’armée fut livrée avec le sacrifice perpétuel, à cause du péché; la corne jeta la vérité par terre, et réussit dans ses entreprises. J’entendis parler un saint; et un autre saint dit à celui qui parlait: « Pendant combien de temps s’accomplira la vision sur le sacrifice perpétuel et sur le péché dévastateur? Jusques à quand le sanctuaire et l’armée seront-ils foulés? Et il me dit: Deux mille trois cents soirs et matins; puis le sanctuaire sera purifié ».

Tandis que moi, Daniel, j’avais cette vision et que je cherchais à la comprendre, voici, quelqu’un qui avait l’apparence d’un homme se tenait devant moi. Et j’entendis la voix d’un homme qui cria et dit: Gabriel, explique-lui la vision. Il vint alors près du lieu où j’étais; et à son approche, je fus effrayé, et je tombai sur ma face. Il me dit:

Vision de Daniel,
Livre d’emblèmes bibliques du XIIIe siècle.
BNF, ms lat 11560, fol 211v.

« Sois attentif, fils de l’homme, car la vision concerne un temps qui sera la fin. Comme il me parlait, je restai frappé d’étourdissement, la face contre terre. Il me toucha, et me fit tenir debout à la place où je me trouvais. Puis il me dit: Je vais t’apprendre, ce qui arrivera au terme de la colère, car il y a un temps marqué pour la fin. Le bélier que tu as vu, et qui avait des cornes, ce sont les rois des Mèdes et des Perses. Le bouc, c’est le roi de Javan, La grande corne entre ses yeux, c’est le premier roi. Les quatre cornes qui se sont élevées pour remplacer cette corne brisée, ce sont quatre royaumes qui s’élèveront de cette nation, mais qui n’auront pas autant de force. À la fin de leur domination, lorsque les pécheurs seront consumés, il s’élèvera un roi impudent et artificieux. Sa puissance s’accroîtra, mais non par sa propre force; il fera d’incroyables ravages, il réussira dans ses entreprises, il détruira les puissants et le peuple des saints. À cause de sa prospérité et du succès de ses ruses, il aura de l’arrogance dans le cœur, il fera périr beaucoup d’hommes qui vivaient paisiblement, et il s’élèvera contre le chef des chefs; mais il sera brisé, sans l’effort d’aucune main. Et la vision des soirs et des matins, dont il s’agit, est véritable. Pour toi, tiens secrète cette vision, car elle se rapporte à des temps éloignés ».
— Daniel, 8

Rien dans le texte ne suggère que le bouc soit vert mais, bon, on est dans un rêve, tout est possible.
Amiens, Bibliothèque municipale, ms 108, fol 136v

Et je vis jusqu’à ce qu’il poussa des cornes à ces agneaux, et les corbeaux faisaient tomber leurs cornes. Et je vis jusqu’à ce qu’une grande corne poussa à une de ces brebis, et leurs yeux s’ouvrirent. Et elle (la brebis) les vit, et leurs yeux s’ouvrirent ; et elle cria vers les brebis, et les béliers la virent et ils accoururent tous auprès d’elle. Et malgré cela, tous ces aigles, ces vautours, ces corbeaux et ces éperviers ravissaient encore les brebis, fondaient sur elles et les dévoraient. Et les brebis se taisaient, et les béliers se lamentaient et criaient.
Puis ces corbeaux entrèrent en lutte et combattirent avec elle (la brebis), et ils voulurent lui enlever sa corne, mais ils ne le purent pas. Et je les vis jusqu’à ce que survinrent les pasteurs, les aigles, les vautours et les éperviers ; ils crièrent aux corbeaux de briser la corne de ce bélier, et ils combattirent et ils luttèrent avec lui, et lui combattit avec eux, et il cria pour qu’on vînt à son secours. Et je vis arriver l’homme qui avait inscrit les noms des pasteurs et qui avait apporté (le livre) devant le Seigneur des brebis, et il le secourut et le sauva, et il lui montra tout. Il descendit au secours de ce bélier. Et je vis venir auprès d’elle le Seigneur des brebis en fureur, et ceux qui le virent s’enfuirent tous, et ils tombèrent tous dans les ténèbres devant sa face.
Enoch, 90

Vision de Daniel, Bible catalane, Xe siècle.
BNF, ms latin 6 (3), fol 66v.

Rien ne laissant vraiment penser que le reem hébreu était une licorne, la seule occurrence indiscutable d’animal unicorne dans le texte hébreu de la Bible se trouve dans le livre de Daniel. Un texte apocryphe, qui ne figure plus dans les canons juif ni chrétien, le livre d’Enoch, fait un récit similaire.

Le prophète Daniel a la vision du combat entre un bélier et un bouc, avec des histoires un peu compliquées de cornes doubles, puis unique ou triple, puis quadruple, puis on s’y perd un peu. Fort heureusement, l’archange Gabriel intervient pour rendre la prophétie sinon claire, du moins un peu moins obscure. Comme ailleurs dans l’Ancien Testament, comme plus tard dans l’Apocalypse de Jean qui est par certains aspects un rappel du livre de Daniel, la corne est le symbole de la force physique, du pouvoir temporel, qui peut selon le cas être bon ou mauvais. Au Moyen Âge, la lecture la plus répandue de cette prophétie voyait dans le bouc unicorne une préfiguration d’Alexandre le Grand, encore lui, et donc parfois une raison de plus de caser une licorne dans les miniatures du roman d’Alexandre.

Face au bélier dont une corne est plus longue que l’autre accourt donc, ou plutôt vole, un bouc « qui parcoure la terre sans la toucher, et a une longue corne entre les deux yeux ». L’animal a certes une corne mais il reste un bouc plus qu’une licorne. Aucun des traducteurs de la Bible ne l’a jamais appelé unicornis ou  monoceros, mais les enlumineurs le dessinèrent parfois sur le modèle de la licorne, ce qui était d’autant plus facile que cette dernière avait, à la fin du Moyen Âge, une barbichette et des sabots fendus très caprins[1].

« Et comme, moi Daniel, je cherchais l’intelligence de cette vision, un ange descendit du ciel, et vint vers le lieu où j’étais ; et, le voyant tout resplendissant de la lumière céleste, je tombai le visage contre terre, le cœur palpitant et le corps tout frissonnant de crainte.
» Alors, il me toucha, et, me faisant tenir debout, il me dit : « Le bélier que tu as vu, et qui avait des cornes dont l’une était plus haute que l’autre, est le roi des Perses et des Mèdes, qui commande à deux royaumes, dont l’un est plus grand que l’autre.
» Et la licorne est le roi des Grecs ; et les quatre cornes qui sont nées de sa corne brisée, ce sont les quatre rois qui naîtront de sa nation, et qui lui succéderont, mais non pas avec une force et une puissance égales aux siennes ! »
— Alexandre Dumas, Isaac Lacquedem, 1852

Le prophète Daniel adepte de la fumette. Pas étonnant qu’il fasse des rêves bizarres.
Enluminure de Jean Pucelle sur une bible historiée du XIVe siècle.
BNF, ms fr 167, fol 218r

Rapportant son rêve, le prophète décrit donc un bouc « ayant une longue corne entre les deux yeux » (cornu insigne inter oculos suos). Cette  phrase peut, en latin comme en français, et sans doute en hébreu, être comprise de deux manières.
On peut imaginer un animal portant une unique corne recourbée de bouc au milieu du front. C’est le choix que firent régulièrement la plupart des sculpteurs, miniaturistes et graveurs, se recopiant souvent d’ailleurs les uns les autres.

On peut aussi voir dans cette bête de rêve un bouc classiquement bicorne, avec une troisième corne, souvent droite et proche de celle de la licorne, entre les deux autres. Le modèle, certes moins fréquent, se rencontre dès l’époque romane, si  du moins c’est bien cette scène qui est représentée sur le tympan de l’église anglaise de Beckford, et ne disparaît jamais vraiment. Sur une gravure de l’une des premières bibles imprimées en allemand, celle de Johann Grüninger, en 1485, la bête a deux cornes recourbées à l’arrière de la tête, et une longue corne rectiligne et spiralée de licorne au milieu du front, ce qui en fait tout à la fois un bouc et une licorne ; du coup, le bélier à deux cornes en face n’a pas l’air très rassuré. Le bouc a aussi trois cornes sur les portes de bronze de la cathédrale de Pise, où il côtoie une licorne trempant sa corne dans l’eau d’un fleuve et un rhinocéros accompagné de ses trois petits rhinocérosaux.

Tympan de l’église Saint-Jean Baptiste de Beckford, en Angleterre, XIIIe siècle.
Photo Groenling, Flickr.
Porte de bronze de la cathédrale de Pise, XVIIe siècle.
Wikimedia Commons, photo Sailko

Nous avons déjà croisé, sur quelques miniatures de bestiaires tardifs, des enlumineurs qui avaient compris de la même manière la description par Pline du monoceros, et l’avaient généreusement armé de deux bois de cerf complétés par une longue et rectiligne corne centrale. Le même raisonnement a parfois fait attribuer trois cornes à Bucéphale, le cheval à tête de bœuf d’Alexandre le grand, puis au cerf portant une haute corne au milieu du front vu par César dans la forêt hercynienne.

Dans ce pamphlet anticatholique publié en Angleterre en 1615, le bouc venu de l’Occident du livre de Daniel a fini par se confondre avec l’unicorne des prophéties papales, et est donc bien devenu une véritable licorne – the Unicorne of the West.
Egredietur unicornis de plaga occidentali cum vexillo leopardorum dit la version latine, c’est donc bien une licorne portant les armes anglaises, et le pape en est tellement surpris qu’il en laisse tomber tiare, crosse et clefs de Saint Pierre.


[1] Voir la thèse de d’Adriana Gallardo Luque, La representación del unicornio en la cultura del occidente cristiano plenomedieval, 2019.

➕ Cartes, portulans et mappemondes

Si certaines des licornes de terre ou de mer sur les portulans et mappemondes indiquaient bien la présence supposée de l’animal, ici ou là, d’autres ne font guère que remplir les blancs de la carte.

Les licornes, solitaires ou accompagnées de lions, chameaux ou dragons, sont fréquentes sur les anciennes cartes, mappemondes et portulans. Elles gambadent sur les terres d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, et même sur quelques continents qui n’ont finalement jamais été découverts. Il n’y a guère qu’en Europe, que les cartographes connaissaient mieux, qu’on ne les voit jamais.

L’interprétation des unicornes cartographiques demande néanmoins quelques précautions. Leur présence peut indiquer que le peintre ou graveur croyait à l’existence réelle de la bête dans telle ou telle région lointaine et mal connue mais, comme le dragon, le lion ou l’éléphant, la licorne peut aussi signifier simplement le caractère exotique et mystérieux d’une terre peu ou pas explorée. Lorsqu’elle remplit les blancs de la carte, la licorne ne montre pas les connaissances de l’époque ou de l’artiste, ni ne révèle ses erreurs, elle met en scène, tout à fait délibérément, son ignorance. « Toutefoys, écrit dans son atlas le pilote malouin Guillaume le Testu, en 1555, ce que je en ai marqué et depainct n’est que par imaginaction, n’ayant notté ou faict mémoire aucune des comodités ou incomodités d’icelle, tant des montaignes, fleuves que aultres choses. Pour ce qu’il n’y a encor eu homme qui en aict faict decouverture certaine, pourqupy je differe en parller jusque a ce que on en aict eu plus ample declaration. Toutefoys en atendant que cognoysance en soit plus grande jay marqué et dénommé quelques promontoires, ou caps… [1]». – et il a aussi, comme vous le voyez ci-dessus, laissé dessiner quelques licornes et autres bestioles.
Comme les monstres marins représentés ici et là dans l’océan, qui peuvent d’ailleurs à l’occasion être unicornes, elle peut aussi n’avoir de fonction qu’ornementale sur des cartes dont les plus belles et les mieux illustrées étaient plus des œuvres d’art et des signes extérieurs de richesse que des utilisés par les voyageurs ou les savants.

Dès le Moyen Âge cependant, d’autres licornes sont plus signifiantes. La mappemonde de la cathédrale d’Hereford, en Angleterre, datée de 1300 environ, est la plus ancienne carte du monde entièrement conservée. Elle illustre la vision médiévale d’un monde circulaire, que la Méditerranée, le Nil et le Don divisent en trois continents, Afrique, Asie et Europe. Apparaissent sur cette immense carte où les mers semblent des fleuves griffons, dragons, sphinx, et la quasi-totalité du bestiaire médiéval, mais rien n’y est placé au hasard. Rhinocéros et licorne, tous deux présents en Éthiopie, sont soigneusement distingués. Le premier, court sur pattes, a une silhouette de renard et une courte corne recourbée. La seconde, à la figure plus fine, est armée d’une très longue lance torsadée. Le commentaire latincite Solin pour le rhinocéros et Isidore de Séville pour le monocéros ou licorne, alors pourtant qu’Isidore pensait que les deux étaient le même animal.

Reconnaissables à leur quadrillage très particulier, les portulans sont des cartes, à l’usage des navigateurs, utilisées du XIIIe au XVIIe siècle. Ils sont le plus souvent dessinés sur vélin, qui résistait mieux à l’humidité que le papier. Les côtes et les récifs y sont dessinés avec soin, les ports nommés avec exactitude, mais l’intérieur des terres, sans grand enjeu, laissait à l’illustrateur plus de liberté pour dessiner des villes, des voyageurs, des indigènes et, surtout, des bestioles. Les portulans de la Méditerranée sont les plus nombreux. Sur celui de Mateo Prunes, en 1586, l’Afrique du Nord est peuplé de toutes les créatures de l’Orient imaginaire médiéval, licornes, dragons, basilics, satyres, cynocéphales, panthères, lions jaunes et blancs, dragons, chameaux et cynocéphales. La plupart des cartographes sont cependant plus modestes et plus réalistes, et la faune d’Afrique n’y est représentée par des éléphants, dromadaires, lions et licornes, plus rarement des dragons. Pour les artistes qui dessinaient ces cartes, comme, au XVIIe siècle Francesco Oliva ou Pietro Giovanni Prunes, la licorne était un animal africain, au même titre que d’autres qui se sont depuis avérés plus réels.

La licorne est en Chine sur la carte dite de Sébastien Cabot, que l’on peut observer, sous verre, au fond du cabinet des Cartes et Plans de la Bibliothèque Nationale. Moins richement ornée que les précédentes, cette mappemonde n’était pas seulement destinée à la décoration ; elle avait, ou affectait d’avoir, une fonction pratique d’aide à la navigation. Les animaux s’y comptent sur les doigts de deux mains. La quasi-totalité (ours, tigre, lion, éléphant et crocodile) sont fidèlement représentés et correctement placés, ce qui laisse à penser que les trois créatures imaginaires qui s’y ajoutent, une licorne à corne spiralée et au poil frisé en Chine, un cynocéphale en Asie centrale et un lézard volant en Afrique du Sud, sans doute un basilic, passaient pour très réels aux yeux du dessinateur. À cette date le basilic, ou basilisc, était, avec la licorne, l’un des rares animaux fantastiques du bestiaire médiéval dont l’existence fût encore tenue pour probable, même si nul ne pensait plus qu’il naisse d’un œuf de poule couvé par un lézard, à moins que ce ne soit l’inverse.

La licorne est aussi en Asie en 1531, sur le planisphère du vicomte Maggiolo, qui est en vente à la date où j’écris ce texte, mais pas vraiment dans mes prix. C’est encore près de là, en Sibérie, qu’elle apparaît sur le grand planisphère en soixante planches d’Urbano Monte dessiné à Milan en 1587 ; dans la même région, s’il faut en croire les indications manuscrites sur la carte, se trouvent les dix tribus perdues d’Israël. Je vous avais dit qu’on les retrouverait.

Planisphère d’Urbano Monte, 1587.
David Rumsey Map Collection, Stanford University

Lorsque, au milieu du XVIe siècle, se répand la rumeur de la présence de licornes en Amérique du Nord, elles apparaissent aussi vite sur les cartes à défaut de se faire repérer sur le terrain. Sur une mappemonde du dieppois Pierre Descelliers, en 1550, deux licornes observent, impassibles, le combat des pygmées et des grues, que Pline situait en Éthiopie. Non loin, deux ours dont l’un mange un poisson : le cartographe a peint ce qu’il savait de l’Amérique du Nord, puis enrichi son dessin de quelques exotismes qui pouvaient passer pour probables. Sur la même cartes, autruches et éléphants peuplent l’Australie. À la même date, sur la mappemonde dite harleienne, également à la British Library, les deux seules licornes sont encore au Canada, et ce quand bien d’autres merveilles peuplent encore l’Asie. Sur l’atlas dit du Dauphin, dessiné vers 1540, aujourd’hui à la Bibliothèque royale de la Haye, lions et licornes côtoient ours, indiens et porcs-épics à Terre Neuve.

C’est en Inde que l’on a le plus longtemps voulu voir des licornes, plus ou moins confondues avec les rhinocéros. C’est donc logiquement en Inde que les graveurs ont aussi continué, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, à les représenter sur les cartes.

L’érudit Aylett Sammes publia, en 1677, Britannia Antiqua Illustrata, livre dans lequel il explique que les Britanniques, et tout particulièrement les Gallois, seraient les descendants des Phéniciens. On y voit une licorne dans le désert du Sahara, à une date où l’on ne croyait plus guère à la présence de l’animal dans ces régions. La carte illustre l’expansion de la puissance Phénicienne, et s’il n’y avait pas de licornes en Afrique du Nord à la fin du XVIIe siècle, rien n’empêchait qu’il y en ait eu dans l’antiquité.

Un peu oubliés, et à vrai dire d’une lecture un peu fastidieuse aujourd’hui, les longues épopées de la Renaissance, l’Orlando Furioso, La Jérusalem libérée, l’Astrée ou Amadis de Gaule sont un peu le chaînon manquant entre le roman arthurien et la fantasy moderne. Ils empruntent à la matière de Bretagne ou de France les codes de l’aventure chevaleresque, mais leur rapport distancié, voire ironique, à l’histoire les rapproche déjà des univers de l’heroic fantasy. En tête de chacun des tomes de l’Amadis de Gaule, ou du moins de l’une de ses éditions françaises, se trouve une carte de l’île Ferme, où se déroulent les épisodes les plus marquants, qui n’est pas sans faire penser aux cartes qui accompagnent aujourd’hui bien des sagas fantastiques. Eh bien sûr, on y trouve des licornes, près d’une fontaine.

Feliciano de Silva, L’onzième livre d’Amadis de Gaule, traduit d’espagnol en francoys, continuant les entreprises chevalereuses et aventures estranges, tant de luy que des princes de son sang, 1559.

Les licornes de mer tiennent tout à la fois du grand hippocampe grec et du narval. Plus encore que leurs cousines terrestres, elles n’ont le plus souvent sur les cartes qu’une fonction décorative, au même titre que le char de Neptune, les navires pris dans la tempête, les serpents de mer, les pieuvres géantes et les combats de triton. Il n’y a donc pas grand chose à en dire.

[1] Cité in Frank Lestringant, Cosmographie universelle de Guillaume Le Testu, 2012

➕ Deux vierges, une licorne et un éléphant

Est-il plus facile de capturer une licorne avec plusieurs jeunes vierges qu’avec une seule ? Et puisque cela marche avec les licornes, est-ce que ça ne pourrait pas aussi marcher avec les éléphants ?

Le Liber Subtilitatum de Divinis Creaturis, attribué à sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) délaisse les allégories chrétiennes du bestiaire, que l’abbesse mystique discute pourtant dans d’autres textes, au profit de l’intérêt pratique, médical, des animaux décrits. C’est aussi l’un des rares textes qui suggère qu’il est plus facile de piéger une licorne avec plusieurs jeunes vierges qu’avec une seule.

« La licorne est plus chaude que froide, mais sa force est plus grande que sa chaleur. Elle se nourrit de plantes pures et, quand elle marche, elle fait des espèces de sauts. Elle fuit l’homme comme les autres animaux, excepté ceux de son espèce : c’est pour cela qu’on ne peut pas la capturer. Elle redoute beaucoup l’homme mâle et le fuit ; tout comme le serpent, lors de la première chute, s’est écarté de l’homme et a examiné la femme, elle fuit l’homme et suit la femme.
Il était une fois un philosophe qui avait étudié les natures des animaux ; il n’avait jamais pu capturer cet animal et s’en étonnait beaucoup ; un jour, il partit chasser, comme il en avait l’habitude, accompagné d’hommes, de femmes et de jeunes filles. Or les jeunes filles s’écartèrent des autres et se mirent à jouer au milieu des fleurs. Une licorne, voyant les jeunes filles, ralentit ses gambades, s’approcha peu à peu, s’assit à distance sur ses pattes de derrière et les contempla attentivement. Le philosophe, voyant cela, réfléchit sérieusement et comprit qu’il pourrait capturer la licorne grâce aux jeunes filles. En effet, la licorne, voyant de loin une jeune fille, s’étonne de ce qu’elle n’a pas de barbe et a pourtant l’allure d’un homme. S’il y a deux ou trois jeunes filles ensemble, la licorne est encore plus étonnée et se laisse prendre encore plus vite, lorsqu’elle fixe ses yeux sur elles. Les jeunes filles grâce auxquelles la licorne est capturée doivent être nobles, et non des paysannes ; ni tout à fait adultes, ni tout à fait enfants, mais en pleine adolescence : c’est celles-là qu’elle aime, car elle sait qu’elles sont douces et agréables.
Régulièrement, une fois par an, la licorne se rend vers la terre qui contient le suc du paradis, et elle y cherche les meilleures herbes, les foule du pied et les mange ; elle en tire beaucoup de force, et c’est pour cela qu’elle fuit les autres animaux.
Sous sa corne se trouve un morceau d’airain brillant comme du verre, si bien que l’homme peut y regarder sa face comme un miroir ; mais il n’a pas grand prix.
Pulvérise le foie de la licorne, mélange-le à de la graisse tirée du jaune d’œuf et fais ainsi un onguent : aucune plaie de lèpre, quelle que soit son espèce, si tu l’enduis souvent, ne résistera, et la mort n’atteindra pas celui qui en souffre, ou alors c’est que Dieu ne veut pas le guérir.
Fais aussi des chaussures avec sa peau et porte-les : tu auras toujours les pieds sains, les jambes saines et les articulations saines à l’intérieur, et pendant que tu les porteras, aucune peste ne te nuira[1] ».

Les recettes d’Hildegarde, qui ignore curieusement que la corne de l’animal est un contrepoison, ne seront pas reprises. En revanche, d’autres textes rédigés en Europe du nord au XIIIe siècle indiquent que deux vierges sont nécessaires pour chasser la licorne, l’une pour servir d’appât, l’autre pour tuer l’animal. Voici ce que dit par exemple la Gesta Romanorum, un long recueil d’histoires anciennes et de vies de saints du XIIIe siècle :

« Il y avait un empereur très puissant dans le royaume duquel vivaient deux belles vierges qui chantaient remarquablement bien, et nombreux étaient ceux qui venaient les écouter. Cet empereur avait une forêt dans laquelle vivait une féroce licorne que nul ne pouvait approcher, et qui tuait tous les intrus. Entendant cela, les deux vierges sont entrées dans la forêt, totalement nues, portant l’une une épée, l’autre un bassin. En pénétrant dans la forêt, elles se sont mises à chanter si joliment que la licorne s’est approché d’elles et a commencé à leur lécher les seins. Elle s’est ensuite endormie, la tête sur les genoux de la vierge qui avait le bassin. Voyant cela, celle qui avait l’épée en a transpercé le cœur de l’animal, et l’a tué. L’autre vierge a recueilli le sang dans le bassin et l’a apporté à la cité, où il a été utilisé pour faire de la teinture pourpre[2] ».

La suite du texte nous apprend que l’empereur est Dieu le père, l’éléphant le Christ, les deux vierges Marie et Ève, et leurs seins l’ancien et le nouveau testament.

La chasse à la licorne, Gesta Romanorum, circa 1300.
Yale, Beinecke Library, ms 404, fol 51r

Dans un beau manuscrit copié vers 1300, les Rothschild Canticles, une double miniature en pleine page illustre cette version de la chasse à la licorne. Tous les codes indiquant une représentation de la Passion sont présents dans le cadre inférieur, la corne christique pointée vers le ciel, la lance infernale vers le bas, le sang qui s’écoule de la blessure. Certes, Longinus et le chasseur à cheval sont des femmes, la représentation du calice / graal comme un seau est inhabituelle, mais tout cela s’explique est cohérent avec le récit. C’est la peinture du cadre supérieur, une jeune femme dansant nue dans la forêt devant un animal visiblement enthousiaste, qui ne semble coller vraiment ni avec l’allégorie de la passion, ni avec l’emblème de la chasteté. Le dessin n’a pourtant rien de scabreux. Il faut reconnaître Ève dans la femme nue du premier tableau, qui illustre alors la tentation et la chute, et Marie dans celle, vêtue, du second, qui figure à la fois la Passion et la Rédemption.

Le Ci nous dit est un recueil d’exemples moraux empruntés pour l’essentiel à la Bible, mais aussi à quelques autres sources comme les bestiaires. Il y faut deux vierges pour chasser la licorne.
Chantilly, musée Condé, ms 26, fol 64r.

Curieusement, la Gesta Romanorum fait aussi le même récit, avec un peu moins de détails, à propos de l’éléphant, un rédacteur ayant sans doute confondu ces deux animaux exotiques tous deux associés à la pureté et à la chasteté. Les bestiaires anglais et flamands de la fin du XIIIe siècle, comme ceux du Liber de proprietatibus rerum de Barthélémy l’anglais ou du Der Naturen Bloeme (La fleur de la nature) de Jacob van Maerlant, s’efforcent de clarifier les choses: une vierge suffit pour la licorne, il en faut deux pour l’éléphant.

La chasse à l’éléphant, Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme, circa 1320.
British Library, Add ms 11390, fol 12v
La licorne du même manuscrit. La scène de la chasse n’y est pas représentée. Jacob
van Maerlant, Der Naturen Bloeme, circa 1320.
British Library, Add ms 11390, fol 20r
La mise à mort de l’éléphant. Notez la corne en trompette, fréquente dans les miniatures médiévales.
Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme, circa 1290.
Lippische Landesbibliothek, ms mscr 70, fol 25v
Sur cette illustration plus ancienne, d’un bestiaire du début du XIIe siècle, un couple d’éléphants est représenté à côté de deux racines de mandragore, que ces animaux naturellement chastes doivent manger avant l’acte sexuel. Peut-être une image comme celle-ci a-t-elle contribué à la confusion ultérieure entre chasse à la licorne et chasse à l’éléphant ?
British Library, Stowe ms 1065, fol 5v

[1] Hildegarde de Bingen, Le Livre des subtilités des créatures divines, Paris, Millon, 1989, t.II, p.196 sq.
[2] Gesta Romanorum, ch.187.

➕ La licorne et la sirène

Dans une monographie, il faut toujours, quelque part, une comparaison permettant de resituer un peu le sujet. Après avoir éliminé le dragon, trop complexe et trop différent, il me restait deux solides candidats, la sirène et le griffon. Commençons par la sirène, je ne suis pas certain de faire le griffon.

Le livre était déjà bouclé, et ce blog bien avancé, lorsque j’ai rencontré la spécialiste des sirènes, Lou Delaveau, qui a récemment soutenu à l’école des chartes une thèse joliment intitulée Le revers de l’écaille. Son travail, bien qu’à la fois plus bref et plus rigoureux, s’apparente assez à ce que j’avais fait il y a vingt-cinq ans sur la licorne. Les bornes chronologiques sont un peu plus rapprochées, mais la démarche est la même, une étude de l’évolution des représentations et des points de vue sur la réalité de la bête. Nous avons donc longuement discuté et constaté bien des similitudes, et quelques différences intéressantes, entre l’histoire des sirènes et celles des licornes. Reparti avec sa thèse sous le bras, j’ai d’ailleurs en la feuilletant retrouvé bien des noms qui m’étaient familiers, Johannes de Cuba, Conrad Gesner, André Thévet, Ulysse Aldrovandi et bien d’autres.

Nos deux créatures ont pourtant des origines différentes. Les sirènes au chant envoutant, dont triomphèrent chacun à sa manière Orphée et Ulysse, nous viennent de la mythologie grecque ; les licornes, absentes des grands récits antiques, sont issues d’un Orient beaucoup plus vague et lointain. Si elles ne se croisent que rarement, les sirènes hantant les mers et les licornes arpentant les déserts, leurs parcours dans l’art et la littérature ont, du Moyen Âge à aujourd’hui, beaucoup en commun. Sirènes et licornes sont d’ailleurs entrées dans le texte biblique de la Vulgate par le même type d’erreurs de traduction.

De la sirène
Nous allons vous parler de la sirène, qui a une physionomie très étrange, car, au-dessus de la ceinture, elle est la plus belle créature du monde, faite à la ressemblance d’une femme; mais pour l’autre partie du corps, elle a l’allure d’un poisson ou d’un oiseau. Son chant est si doux et si beau que les hommes qui naviguent sur la mer, aussitôt qu’ils entendent ce chant, ne peuvent pas s’empêcher de diriger vers elle leurs navires; ce chant leur paraît si doux qu’ils s’endorment sur le bateau; et lorsqu’ils sont tout à fait endormis, c’est alors qu’ils sont victimes d’une grande traîtrise, car les sirènes les tuent si sou­dainement qu’ils n’ont pas le temps de dire mot.
La sirène, qui chante d’une voix si belle qu’elle ensorcelle les hommes par son chant, enseigne à ceux qui doivent naviguer à travers ce monde qu’il leur est nécessaire de s’amender. Nous autres, qui traversons ce monde, sommes trompés par une musique comparable, par la gloire, par les plaisirs du monde, qui nous conduisent à la mort. Une fois que nous sommes habitués au plaisir, à la luxure, au bien-être du corps, à la gloutonnerie et à l’ivresse, à la jouissance des biens du monde et à la richesse, à la fréquentation des dames et aux chevaux bien nourris, à la magnificence des étoffes somptueuses, nous sommes sans cesse attirés de ce côté, il nous tarde d’y parvenir, nous nous attardons dans ces lieux si longtemps que, malgré nous, nous nous y endormons; alors, la sirène nous tue, c’est-à-dire le Diable, qui nous a conduits en ces lieux, et qui nous fait plonger si profond dans les vices qu’il nous enferme entièrement dans ses filets. Alors, il nous assaille; alors, il s’élance sur nous et il nous tue, nous transperce le cœur, tout comme agissent les sirènes avec les marins qui parcourent les mers. Mais il existe plus d’un marin qui sait prendre garde à elles et reste aux aguets : tandis qu’il fait voile à travers la mer, il se bouche les oreilles, afin de ne pas entendre le chant trompeur. C’est ainsi que doit faire le sage qui passe à travers le monde : il doit demeurer chaste et pur, et se boucher les oreilles, afin de ne pas entendre prononcer des paroles qui puissent le conduire au péché. Et c’est ainsi que bien des hommes parviennent à se protéger : ils empêchent leurs yeux et leurs oreilles d’entendre et de contempler les plaisirs et les choses mauvaises par lesquels bien des hommes se laissent tromper.
— Guillaume le Clerc de Normandie, Bestiaire Divin, circa 1210, trad. Gabriel Banciotto

Allégoriquement, comme le remarquait déjà Richard de Fournival au XIIIe siècle dans son Bestiaire d’amour,  le récit de la chasse à la licorne est comme un reflet inversé de celui du chant des sirènes. En effet, « de l’endormissement d’amour viennent tous les périls, car pour tous ceux qui s’endorment s’ensuit la mort, aussi bien pour la licorne qui s’endort auprès de la jeune fille, que pour l’homme qui s’endort auprès de la sirène[1] ».

O crudel donna, o falsa mia serena.
I’ mi fuziva et asugava il pianto
Ch’amando te avea soferto tanto.

Quando tu me volzisti al dolce canto.
Traendomi col so piacer adorno
Come la donzella il leocorno.

E pi me doglio assai che del mio danno
Che in vaga donna regna tanto inganno.

Chansonnier Rossi, circa 1370, Bibliothèque du Vatican, ms Rossi 215, fol 21v

La colonne de Souvigny, dans l’Alliert, est un pilier octogonal roman, dont il ne ubsiste que la moitié supérieure, daté du XIIe siècle. Il a parfois été interprêté comme une description de l’espace et du temps, les sculptures de deux de ses faces illustrant les créatures et les peuplades de l’orient lointain, deux autres les mois de l’année et les signes du zodiaque. Créatures et peuplades lointaines, dont ile ne reste que six de chaque sur les douze qui y figuraient sans doute à l’origine, sont celles des bestiaires et propriétaires – dragon, griffon, licorne, éléphant, sirène et manticore pour les unes, sciapodes, hippoppodes, cuclopes et Éthiopiens à quatre yeux pour les autres.

Le shadhavar, décrit dans les bestiaires perses et arabes, combine le physique de la licorne et les pouvoirs de la sirène. Ce quadrupède, qui vit bien sûr dans l’occident merveilleux, est armée d’une longue corne dotée selon les textes de trous ou de petits rameaux. Lorsque le vent souffle à travers cette corne, il en sort une belle musique qui attire les autres animaux. Ils se rassemblent alors autour du shadhavar qui, selon quelques bestiaires, les dévore. Ce récit est-il lié à celui du chant des sirènes ? Ce n’est pas impossible.

Sirènes et licornes étaient aussi rarement observées l’une que l’autre, et l’apparence de la sirène, qui passe progressivement du modèle oiseau hérité de l’antiquité au modèle poisson peut-être venu de traditions nordiques, peut-être simple confusion avec les néréïdes évolue encore plus que celle de la licorne. Quelques unes ont même tout à la fois les ailes d’oiseaux et la queue de poisson. Tout comme la corne de la licorne, blanche, noire ou multicolore, lisse ou spiralée, la queue de la sirène poisson peut prendre des aspects variés, toujours écaillée mais tantôt unique, tantôt bifide.

Le monde marin étant imaginé comme un décalque du monde terrestre, il abritait des hommes et des femmes de mer, les tritons et les néréides, plus ou moins confondus dès lors avec les sirènes aquatiques. On y trouvait aussi des chevaliers, des moines, des évêques, un pape, des cerfs, des lapins, des sangliers, des chevaux, des éléphants et, bien sûr, des licornes de mer, dont il est question dans un chapitre de mon livre.

Quelques voyageurs ont vu des sirènes, mais lorsque Christophe Colomb, observant des lamantins près de la Dominique, décrit trois sirènes « qui n’étaient pas aussi belles qu’on le représente » mais auxquelles il trouve « presque les traits d’un homme [2]», on ne peut que penser à Marco Polo, deux siècles plus tôt, décrivant les rhinocéros de Java, des licornes qui ne sont « point du tout comme nous, d’ici, disons et décrivons ».

À la Renaissance, la sirène à demi-humaine relève plus du monstrueux, de l’accident, quand la licorne reste un animal exotique, plus ou moins merveilleux. Beaucoup croient néanmoins encore vaguement à l’existence d’hommes marins. Conrad Gesner consacre à ces tritons un bref chapitre, illustré par une gravure de « satyre marin ».

Les savants deviennent ensuite plus prudents. Dans les ouvrages de Wolfgang Frantze ou de Jan Jonston, au XVIIe siècle, la licorne, considérée comme un animal réel, a encore droit à son chapitre parmi les quadrupèdes, même si Frantze discute de son identité avec le rhinocéros. La sirène est traitée plus rapidement, avec d’autres créatures à l’existence douteuse, comme le griffon ou la harpie. Thomas Bartholin, auteur des longues Nouvelles observations sur la licorne, écrivit aussi une brève dissertation sur les sirènes[3], qui selon lui existent réellement. Bref, même s’il a fait couler moins d’encre que celui sur les licornes, il y eut aussi un débat sur la réalité des sirènes, et leur identité avec lamantins et dugongs.

Je ne crois pas que des pêches à la sirène aient été organisées au XIXe siècle comme l’ont été de vaines chasses à la licorne en Afrique du Sud et dans l’Himalaya. En 1822 cependant, dans le Journal Asiatique, un certain John Dory, prenant acte de ce que la présence de licornes au Tibet était désormais un fait attesté et de ce qu’un specimen était en route pour Londres – il ne semble pas qu’il soit arrivé – proposait de s’intéresser de nouveau aux sirènes.

The Scribleriad, de Richard Owen Cambridge, est un texte satirique, dont l’esprit se situe quelque part entre Cervantès et Voltaire. Ici, dans un pays aussi vague qu’exotique, cohabitent licorne et sirène.

[1] Richard de Fournival, Bestiaire d’amour.
[2] Cité in Relation des quatre voyages entrepris par Christophe Colomb, 1828.
[3] Traduite en français dans les Mémoires littéraires contenant des réflexions sur l’origine des nations, 1750.

➕ Elle est brisée, n’y touchez pas !

On devine que les chasseurs étaient avant tout motivés par la corne de l’animal, mais les bestiaires sont muets à ce sujet, et nous épargnent donc tous les sous-entendus scabreux auxquels on aurait pu s’attendre.

Les bestiaires, du moins les plus tardifs d’entre eux, ont été rédigés alors que les cornes de licorne, généralement cornes d’antilope ou défenses de narval, commençaient à faire l’objet d’un réel commerce en Europe, et à être utilisées en médecine. Il peut donc paraître surprenant que, à de rares exceptions près, ces textes n’indiquent pas que la licorne est capturée ou tuée pour sa corne. Les cornes étant signe de puissance, il eut sans doute semblé déplacé de trancher celle d’une blanche licorne qui dans le bestiaire représentait, selon les époques et les allégories, l’Esprit ou le Christ.

Aucune miniature médiévale, à ma connaissance, ne représente les chasseurs ou la jeune vierge coupant la corne de l’animal, même s’il peut y avoir ambiguïté dans les quelques cas, comme sur une copie du bestiaire de Pierre de Beauvais, où l’animal est représenté… sans corne, donc peut-être après qu’on l’en ait débarrassé !

L’une des rares images, peut-être la seule, à faire exception est la dernière tapisserie de La Chasse à la licorne, au musée des Cloisters, où se succèdent deux scènes. Sur la première, deux chasseurs percent le corps de la licorne de leurs lances, tandis qu’un troisième s’apprête peut-être, ce n’est pas certain, à trancher la base de la corne avec son épée. Sur la deuxième, la bête morte est posée sur un cheval, et le chasseur à l’épée enserre de sa main la corne brisée qui tient encore à la peau du crâne de la licorne. Les symboles religieux sont assez nombreux sur cette tapisserie, la licorne est clairement le Christ, mais du coup, on ne sait pas très bien comment interpréter cette corne.

Les rares textes à préciser que les chasseurs de licorne s’emparent de la corne de l’animal nous viennent du monde grec. Un bestiaire que nous avons déjà cité, celui avec les musiciens, précise que « La jeune femme la caresse, et la licorne s’endort. Elle attache alors la corde à sa corne. Quand la licorne se réveille, elle ne peut plus s’échapper, tenue par la corde. De désespoir, elle laisse tomber sa corne et s’enfuit. Les chasseurs prennent alors la corne, qui est un excellent remède contre le poison des serpents[1] ». Un érudit byzantin du XIIe siècle, Tzétzès, donne de la chasse à la licorne un récit plus original encore. L’animal étant attiré par l’odeur féminine, l’un des chasseurs se déguise et se parfume comme une jeune fille. Lorsque la licorne s’approche, il lui ouvre les bras et la retient par le cou, tandis que ses complices, à l’aide d’une scie, coupent la corne de l’animal, qui repart vivant mais désarmé[2]. On imagine les enseignements qu’un psychanalyste pourrait tirer de ce curieux et unique récit. À la Renaissance, quelques auteurs découvrirent le texte de Tzétzès, cité notamment par Conrad Gesner dans son Historia Animalium et Gianbatista della Porta dans son Traité de magie naturelle[3].

Ulrich von Pottenstein, Das Buch der natürlichen Weisheit, Allemagne, circa 1430.
British Library, Egerton ms 1121, fol 69r.

Si des enlumineurs jouaient volontiers du caractère phallique de la corne unique, ils ne semblent pas plus que les auteurs avoir exploité l’idée de l’attribut brisé ou tranché – tout juste a-t-on quelques cornes un peu flasques chez Rabelais. Dans les rares récits où la licorne brise elle-même sa corne, celle-ci figure plutôt la présomption, l’orgueil ou la violence. On trouve dans des recueils de fables plus ou moins ésopiennes de la fin du Moyen Âge l’histoire du corbeau et de la licorne. La licorne, gênée par les croassements du corbeau perché sur un rocher, l’attaque avec violence. Ne parvenant pas à l’atteindre, elle frappe le rocher de sa corne jusqu’à la briser – la corne n’a donc rien de sexuel, et la fable est une condamnation de la violence et de l’énervement, la morale étant qu’il faut rester cool et multiculturel quand le voisin du dessus écoute de la pop libanaise.

Sur un livre d’emblème, le Parnasse emblématique, cette scène devient la conclusion inattendue et peu chrétienne d’une chasse mystique à la licorne. Un veneur et ses chiens poursuivent une licorne qui regarde en arrière, fonce dans un rocher et y brise sa corne. La devise décrit l’espoir, vain, de parvenir à échapper aux chasseurs

Laurentius Wolfgang Woyt, Emblematischer Parnassus, 1730

Le bouc unicorne du livre de Daniel brise aussi sa corne, mais l’allégorie est historique et politique, c’est un grand empire, une grande corne, qui donne naissance à quatre petits, quatre petites cornes. Et puis, même unicorne, cela reste un bouc et non un licorne.

De très rares textes signalent que la corne de la licorne serait caduque. Selon la saga norroise de Charlemagne, la merveilleuse licorne perd sa corne à l’âge de trente ans. À en croire le chroniqueur Paul Jove, la corne « ne peut être arrachée à son animant durant sa vie, parce qu’il ne peut-être surpris par nul aguets » mais on trouve parfois des cornes de licorne en Éthiopie « aux déserts, étant tombée de soi-même comme nous voyons advenir aux cerfs qui, par les imperfections de vieillesse, laissent leur vieille ramure, se renouvelant leur nature[4] ». La majorité des auteurs considèrent cependant que la corne de licorne lui tient bien et durablement au front, sans quoi les cornes de licorne seraient bien moins rares.

La corne de licorne devait, il est vrai, être bien solide et pointue pour transpercer, comme on le voit sur des miniatures et dans des décors d’église, boucliers et armures. Au vu de certaines images, on se dit même que la corne aurait pu rester coincée, et l’animal être alors obligé de l’abandonner, si tant est que cela soit possible, mais nul texte ne confirme cette hypothèse.

Quelques licornes, pourtant, perdent leur corne. Les statues de pierre peuvent avoir une corne taillée dans la masse, ce qui est difficile, ou une pointe métallique plantée dans le crâne. Les cornes de pierre sont fragiles, les cornes de métal s’oxydent et doivent être remplacées, ce qui n’est pas toujours fait. Vous avez peut-être croisé des licornes dans des parcs en pensant ne voir que de très ordinaires chevaux – elles sont une douzaine sans corne, par exemple, dans les jardins du palais Farnese à Caprarola, en Italie mais les licornes des Farnese, et en particulier de la belle Giulia, ont droit à un chapitre entier dans le livre.

Les fines cornes des licornes de bois ou de pierre peuvent se briser.
Banc de l’église de l’Assomption à Uffort, en Angleterre.
Photo Aidan McRae Thomson, Flickr.
Il existait pourtant d’astucieux procédés pour éviter ce risque, comme avec cette licorne qui se gratte le côté.
Bancs de l’église Saint-André à Tostock, en Angleterre.
Photo Aidan McRae Thomson, Flickr.

Les cornes de bois sont tout aussi fragiles, notamment celles des assez nombreuses licornes qui décorent les côtés des bancs d’église en Angleterre. Quelques sculpteurs malins avaient vu venir le coup, et ont représenté des licornes penchant la tête et se grattant le dos avec leur corne, ce qui doit être pratique.

Then answered Percivale: “And that can I,
Brother, and truly; since the living words
Of so great men as Lancelot and our King
Pass not from door to door and out again,
But sit within the house. O, when we reached
The city, our horses stumbling as they trode
On heaps of ruin, hornless unicorns,
Cracked basilisks, and splintered cockatrices,
And shattered talbots, which had left the stones
Raw, that they fell from, brought us to the hall.”

– Alfred Tennyson, The Holy Grail, 1869


[1] BNF, ms grec 1140, fol 91 sq., traduit d’après la version allemande de J.W. Einhorn Spiritalis Unicornis.
[2] Tzetzès, Chiliades, 5.16.
[3] Gianbatista della Porta, Natural Magick, 1584.
[4] Histoires de Paolo Iovio, Comois, Évêque de Nocera, sur les choses faites et advenues de son temps en toutes les parties du monde, 1552, livre XVIII, p.298-299

➕ Le voyage du père Huc

Tout au long du XIXe siècle ont circulé en Europe des rumeurs de la présence de licornes en Afrique du Sud et au Tibet. Aucun voyageur ne les a vues, mais beaucoup, comme le père Huc, en ont entendu parler et croyaient fermement à leur réalité.

Les Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Tibet et la Chine d’Evariste Huc, parus en 1850, eurent un grand retentissement et sont encore considérés comme un témoignage relativement fiable de la vie d’alors dans les régions himalayennes. Le père lazariste, une variante un peu moins intello des jésuites, y parle longuement de la licorne et en donne une description précise, même s’il admet ne pas avoir vu l’animal de ses propres yeux.

En noir, l’itinéraire du père Huc, dans l’édition anglaise de son récit de voyage.

Le quatrième jour depuis notre départ de Ghiamda, après avoir traversé sur la glace un grand lac, nous nous arrêtâmes au poste d’Atdza, petit village dont les habitants cultivent quelques lambeaux de terre, dans une petite vallée entourée de montagnes dont la cime est couronnée de houx et de pins. L’Itinéraire chinois dit, au sujet du lac qu’on rencontre avant d’arriver à Atdza: « La licorne, animal très-curieux, se trouve dans le voisinage de ce lac, qui a quarante lis de longueur. »

La licorne, qu’on a longtemps regardée comme un être fabuleux, existe réellement dans le Thibet. On la trouve souvent représentée parmi les sculptures et les peintures des temples bouddhiques. En Chine même, on la voit souvent dans les paysages qui décorent les auberges des provinces septentrionales[1]. Nous avons eu longtemps entre les mains un petit traité mongol d’histoire naturelle, à l’usage des enfants, où l’on voyait une licorne représentée sur une des planches dont cet ouvrage classique était illustré. Les habitants d’Atdza parlaient de cet animal, sans y attacher une plus grande importance qu’aux autres espèces d’antilopes qui abondent dans leurs montagnes. Nous n’avons pas eu la bonne fortune d’apercevoir de licorne durant nos voyages dans la Haute-Asie. Mais tout ce qu’on nous en a dit, ne fait que confirmer les détails curieux que M. Klaproth a publiés sur ce sujet dans le nouveau Journal Asiatique. Nous avons pensé qu’il ne serait pas hors de propos de citer ici une note intéressante que cet orientaliste, d’une immense érudition, a ajoutée à la traduction de l’Itinéraire de Lou-Hoa-Tchou :
« La licorne du Thibet s’appelle, dans la langue de ce pays, sérou; en mongol, kéré; et en chinois, tou-kio-cheou, c’est-à-dire l’animal à une corne, ou kio-touan, corne droite. Les Mongols confondent quelquefois la licorne avec le rhinocéros, nommé en mantchou, bodi gourgou, et en sanscrit, khadga, en appelant ce dernier également kéré. »

Illustration de l’édition anglaise du journal de voyage d’Évariste Huc, 1852.

La licorne se trouve mentionnée pour la première fois, chez les Chinois, dans un de leurs ouvrages qui traite de l’histoire des deux premiers siècles de notre ère. Il y est dit que le cheval sauvage, l’argali et le kio-touan sont des animaux étrangers à la Chine, qu’ils vivent dans la Tartarie, et qu’on se servait des cornes du dernier, pour faire les arcs appelés arcs de licorne.

Les historiens chinois, mahométans et mongols, rapportent unanimement la tradition suivante, relative à un fait qui eut lieu en 1224, quand Tchinggiskhan se préparait à aller attaquer l’lndoustan. « Ce conquérant ayant soumis le Thibet, dit l’histoire mongole, se mit en marche pour pénétrer dans l’Enedkek (l’Inde). Comme il gravissait le mont Djadanaring, il vit venir à sa rencontre une bête fauve, de l’espèce appelée serou, qui n’a qu’une corne sur le sommet de la tête; cette bête se mit trois fois à genoux devant le monarque, comme pour lui témoigner son respect. Tout le monde étant étonné de cet événement, le monarque s’écria: L’empire de l’Indoustan est, à ce qu’on assure, le pays où naquirent les majestueux Bouddhas et Boddhisatvas, ainsi que les puissants Bogdas, ou princes de l’antiquité; que peut donc signifier que cette bête privée de parole me salue comme un homme? Après ces paroles, il retourna dans sa patrie. »

Quoique ce fait soit fabuleux, il ne démontre pas moins l’existence d’un animal à une seule corne dans les hautes montagnes du Thibet. Il y a aussi, dans ce pays, des lieux qui tirent leur nom du grand nombre de ces animaux, qui y vivent par troupeaux, tels que le canton de Serou-Dziong, c’est-à-dire Village de la Rive des Licornes, situé dans la partie orientale de la province de Kham, vers la frontière de la Chine.

Un manuscrit thibétain, que feu le major Latte a eu l’occasion d’examiner, appelle la licorne le tsopo à une corne. Une corne de cet animal fut envoyée à Calcutta; elle avait cinquante centimètres de longueur, et onze centimètres de circonférence; depuis la racine, elle allait en diminuant, et se terminait en pointe. Elle était presque droite, noire, et un peu aplatie des deux côtés; elle avait quinze anneaux, mais ils n’étaient proéminents que d’un côté.

Chèvre sauvage photographiée au Sikkhim. Regardez la bien, elle a deux cornes, mais on peut s’y tromper…
Photo Ravi Sangheeta, Wikimedia Commons

M. Hodgson, résident anglais dans le Népal, est enfin parvenu à se procurer une licorne, et a fixé indubitablement la question relative à l’existence de cette espèce d’antilope, appelée tchirou, dans le Thibet méridional qui confine au Népal. C’est le même mot que serou, prononcé autrement suivant les dialectes différents du nord et du midi.

La peau et la corne, envoyées à Calcutta par H. Hodgson, appartenaient à une licorne morte dans la ménagerie du Radjah du Népal. Elle avait été présentée à ce prince par le Lama de Digourtchi (Jikazze), qui l’aimait beaucoup. Les gens qui amenèrent l’animal au Népal, informèrent M. Hodgson que le tchirou se plaisait principalement dans la belle vallée ou plaine de Tingri, située dans la partie méridionale de la province thibétaine de Tsang, et qui est arrosée par l’Arroun. Pour se rendre du Népal dans cette vallée, on passe le défilé de Kouti ou Nialam. Les Népaliens appellent la vallée de l’Arroun Tingri-Meidam, de la ville de Tingri, qui s’y trouve sur la gauche de cette rivière; elle est remplie de couches de sel, autour desquelles les tchirous se rassemblent en troupeaux. On décrit ces animaux comme extrêmement farouches, quand ils sont dans l’état sauvage; ils ne se laissent approcher par personne, et s’enfuient au moindre bruit. Si on les attaque, ils résistent courageusement. Le mâle et la femelle ont en général la même apparence.

La forme du tchirou est gracieuse, comme celle de tous les autres antilopes; il a aussi les yeux incomparables des animaux de cette espèce. Sa couleur est rougeâtre, comme celle du faon, à la partie supérieure du corps, et blanche à l’inférieure. Ses caractères distinctifs sont: d’abord une corne noire, longue et pointue, ayant trois légères courbures, avec des anneaux circulaires vers la base; ces anneaux sont plus saillants sur le devant que sur le derrière de la corne; puis deux touffes de crin qui sortent du côté extérieur de chaque narine; beaucoup de soie entoure le nez et la bouche, et donne à la tête de l’animal une apparence lourde. Le poil du tchirou est dur, et paraît creux comme celui de tous les animaux qui habitent au bord de l’Himalaya, et que M. Hodgson a eu l’occasion d’examiner. Ce poil a environ cinq centimètres de longueur; il est si touffu, qu’il présente au toucher comme une masse solide. Au-dessous du poil, le corps du tchirou est couvert d’un duvet très-fin et doux, comme presque tous les quadrupèdes qui habitent les hautes régions des monts Himalaya, et spécialement comme les chèvres dites de Kachemir. Le docteur Abel a proposé de donner au tchirou le nom systématique d’antilope Hodgsonii, d’après celui du savant qui a mis son existence hors de doute[2].

Statuette de Qilin chinoise, circa 1840. Au XIXe siècle, les Qilins ressemblent de moins en moins à des dragons, de plus en plus à des chèvres.

[1] Nous avons eu longtemps entre les mains un petit traité mongol d’histoire naturelle, à l’usage des enfants, où l’on voyait une licorne représentée sur une des planches dont cet ouvrage classique était illustré.
[2] L’antilope-licorne du Thibet est probablement l’oryx-capra des anciens. On le trouve encore dans les déserts de la haute-Nubie, où on le nomme ariel. La licorne, en hébreu réem et en grec monoceros, telle qu’elle est représentée dans la Bible et dans Pline le naturaliste, ne peut être identifiée avec l’oryx-capra. La licorne des livres saints parait être un pachyderme d’une force prodigieuse et d’une épouvantable férocité. Au rapport des voyageurs, elle existe dans l’Afrique centrale, et les Arabes lui donnent le nom de Aboukarn.