➕ Elle est brisée, n’y touchez pas !

On devine que les chasseurs étaient avant tout motivés par la corne de l’animal, mais les bestiaires sont muets à ce sujet, et nous épargnent donc tous les sous-entendus scabreux auxquels on aurait pu s’attendre.

Les bestiaires, du moins les plus tardifs d’entre eux, ont été rédigés alors que les cornes de licorne, généralement cornes d’antilope ou défenses de narval, commençaient à faire l’objet d’un réel commerce en Europe, et à être utilisées en médecine. Il peut donc paraître surprenant que, à de rares exceptions près, ces textes n’indiquent pas que la licorne est capturée ou tuée pour sa corne. Les cornes étant signe de puissance, il eut sans doute semblé déplacé de trancher celle d’une blanche licorne qui dans le bestiaire représentait, selon les époques et les allégories, l’Esprit ou le Christ.

Aucune miniature médiévale, à ma connaissance, ne représente les chasseurs ou la jeune vierge coupant la corne de l’animal, même s’il peut y avoir ambiguïté dans les quelques cas, comme sur une copie du bestiaire de Pierre de Beauvais, où l’animal est représenté… sans corne, donc peut-être après qu’on l’en ait débarrassé !

L’une des rares images, peut-être la seule, à faire exception est la dernière tapisserie de La Chasse à la licorne, au musée des Cloisters, où se succèdent deux scènes. Sur la première, deux chasseurs percent le corps de la licorne de leurs lances, tandis qu’un troisième s’apprête peut-être, ce n’est pas certain, à trancher la base de la corne avec son épée. Sur la deuxième, la bête morte est posée sur un cheval, et le chasseur à l’épée enserre de sa main la corne brisée qui tient encore à la peau du crâne de la licorne. Les symboles religieux sont assez nombreux sur cette tapisserie, la licorne est clairement le Christ, mais du coup, on ne sait pas très bien comment interpréter cette corne.

Les rares textes à préciser que les chasseurs de licorne s’emparent de la corne de l’animal nous viennent du monde grec. Un bestiaire que nous avons déjà cité, celui avec les musiciens, précise que « La jeune femme la caresse, et la licorne s’endort. Elle attache alors la corde à sa corne. Quand la licorne se réveille, elle ne peut plus s’échapper, tenue par la corde. De désespoir, elle laisse tomber sa corne et s’enfuit. Les chasseurs prennent alors la corne, qui est un excellent remède contre le poison des serpents[1] ». Un érudit byzantin du XIIe siècle, Tzétzès, donne de la chasse à la licorne un récit plus original encore. L’animal étant attiré par l’odeur féminine, l’un des chasseurs se déguise et se parfume comme une jeune fille. Lorsque la licorne s’approche, il lui ouvre les bras et la retient par le cou, tandis que ses complices, à l’aide d’une scie, coupent la corne de l’animal, qui repart vivant mais désarmé[2]. On imagine les enseignements qu’un psychanalyste pourrait tirer de ce curieux et unique récit. À la Renaissance, quelques auteurs découvrirent le texte de Tzétzès, cité notamment par Conrad Gesner dans son Historia Animalium et Gianbatista della Porta dans son Traité de magie naturelle[3].

Ulrich von Pottenstein, Das Buch der natürlichen Weisheit, Allemagne, circa 1430.
British Library, Egerton ms 1121, fol 69r.

Si des enlumineurs jouaient volontiers du caractère phallique de la corne unique, ils ne semblent pas plus que les auteurs avoir exploité l’idée de l’attribut brisé ou tranché – tout juste a-t-on quelques cornes un peu flasques chez Rabelais. Dans les rares récits où la licorne brise elle-même sa corne, celle-ci figure plutôt la présomption, l’orgueil ou la violence. On trouve dans des recueils de fables plus ou moins ésopiennes de la fin du Moyen Âge l’histoire du corbeau et de la licorne. La licorne, gênée par les croassements du corbeau perché sur un rocher, l’attaque avec violence. Ne parvenant pas à l’atteindre, elle frappe le rocher de sa corne jusqu’à la briser – la corne n’a donc rien de sexuel, et la fable est une condamnation de la violence et de l’énervement, la morale étant qu’il faut rester cool et multiculturel quand le voisin du dessus écoute de la pop libanaise.

Sur un livre d’emblème, le Parnasse emblématique, cette scène devient la conclusion inattendue et peu chrétienne d’une chasse mystique à la licorne. Un veneur et ses chiens poursuivent une licorne qui regarde en arrière, fonce dans un rocher et y brise sa corne. La devise décrit l’espoir, vain, de parvenir à échapper aux chasseurs

Laurentius Wolfgang Woyt, Emblematischer Parnassus, 1730

Le bouc unicorne du livre de Daniel brise aussi sa corne, mais l’allégorie est historique et politique, c’est un grand empire, une grande corne, qui donne naissance à quatre petits, quatre petites cornes. Et puis, même unicorne, cela reste un bouc et non un licorne.

De très rares textes signalent que la corne de la licorne serait caduque. Selon la saga norroise de Charlemagne, la merveilleuse licorne perd sa corne à l’âge de trente ans. À en croire le chroniqueur Paul Jove, la corne « ne peut être arrachée à son animant durant sa vie, parce qu’il ne peut-être surpris par nul aguets » mais on trouve parfois des cornes de licorne en Éthiopie « aux déserts, étant tombée de soi-même comme nous voyons advenir aux cerfs qui, par les imperfections de vieillesse, laissent leur vieille ramure, se renouvelant leur nature[4] ». La majorité des auteurs considèrent cependant que la corne de licorne lui tient bien et durablement au front, sans quoi les cornes de licorne seraient bien moins rares.

La corne de licorne devait, il est vrai, être bien solide et pointue pour transpercer, comme on le voit sur des miniatures et dans des décors d’église, boucliers et armures. Au vu de certaines images, on se dit même que la corne aurait pu rester coincée, et l’animal être alors obligé de l’abandonner, si tant est que cela soit possible, mais nul texte ne confirme cette hypothèse.

Quelques licornes, pourtant, perdent leur corne. Les statues de pierre peuvent avoir une corne taillée dans la masse, ce qui est difficile, ou une pointe métallique plantée dans le crâne. Les cornes de pierre sont fragiles, les cornes de métal s’oxydent et doivent être remplacées, ce qui n’est pas toujours fait. Vous avez peut-être croisé des licornes dans des parcs en pensant ne voir que de très ordinaires chevaux – elles sont une douzaine sans corne, par exemple, dans les jardins du palais Farnese à Caprarola, en Italie mais les licornes des Farnese, et en particulier de la belle Giulia, ont droit à un chapitre entier dans le livre.

Les fines cornes des licornes de bois ou de pierre peuvent se briser.
Banc de l’église de l’Assomption à Uffort, en Angleterre.
Photo Aidan McRae Thomson, Flickr.
Il existait pourtant d’astucieux procédés pour éviter ce risque, comme avec cette licorne qui se gratte le côté.
Bancs de l’église Saint-André à Tostock, en Angleterre.
Photo Aidan McRae Thomson, Flickr.

Les cornes de bois sont tout aussi fragiles, notamment celles des assez nombreuses licornes qui décorent les côtés des bancs d’église en Angleterre. Quelques sculpteurs malins avaient vu venir le coup, et ont représenté des licornes penchant la tête et se grattant le dos avec leur corne, ce qui doit être pratique.

Then answered Percivale: “And that can I,
Brother, and truly; since the living words
Of so great men as Lancelot and our King
Pass not from door to door and out again,
But sit within the house. O, when we reached
The city, our horses stumbling as they trode
On heaps of ruin, hornless unicorns,
Cracked basilisks, and splintered cockatrices,
And shattered talbots, which had left the stones
Raw, that they fell from, brought us to the hall.”

– Alfred Tennyson, The Holy Grail, 1869


[1] BNF, ms grec 1140, fol 91 sq., traduit d’après la version allemande de J.W. Einhorn Spiritalis Unicornis.
[2] Tzetzès, Chiliades, 5.16.
[3] Gianbatista della Porta, Natural Magick, 1584.
[4] Histoires de Paolo Iovio, Comois, Évêque de Nocera, sur les choses faites et advenues de son temps en toutes les parties du monde, 1552, livre XVIII, p.298-299

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