➕ La corne de Saint Bertrand

La corne de licorne exposée dans la cathédrale Saint-Bertrand de Comminges, tout comme celle de l’Abbaye de Saint-Denis dont je parle longuement dans mon livre, eut une vie assez mouvementée, notamment pendant les guerres de religion.

Le bâton pastoral de Saint Bertrand, exposé dans la cathédrale.
Wikimedia Commons

La petite ville de saint-Bertrand-de-Comminges, sur les contreforts des Pyrénées, fut longtemps siège épiscopal et porte le nom de l’un de ses premiers évêques, de 1183 à 1023, canonisé au début du XIIIe siècle. Dans le trésor de la cathédrale se trouve une défense de narval, ou corne de licorne, dont la légende veut qu’elle ait été le bâton pastoral du saint.

Photo Martin Miles, Flickr

Sur les murs de la cathédrale se trouve également ce crocodile empaillé, sans doute rapporté par quelque chevalier croisé. La légende, encore elle, assure néanmoins que le monstre hantait la vallée voisine de Vallat-Lenbès, où il dévorait les jeunes filles qu’il attirait en imitant le vagissement des nouveaux nés. Saint Bertrand l’approcha et lui toucha la tête de son bâton. Le terrible monstre devint alors doux comme un agneau et suivit Saint Bertrand jusqu’à la cathédrale, où il mourut.

On ne sait pas bien quand la corne de licorne fit son entrée dans le trésor. Il n’est pas totalement impossible qu’elle ait été là dès la fin du XIIe siècle. Au XVIe siècle, elle était dans la cathédrale « depuis temps duquel n’est mémoire » et excitait les convoitises de nobliaux locaux, comme l’illustrent les épisodes suivants.

Sires, 
Les syndics du clergé et chapitre de l’église cathédrale et habitants de notre pauvre ville de Saint-Bertrand […], vous remontrent très-humblement qu’ores dez le commencement de l’année 1593, ladite ville, ensemble tous les circonvoisins avec elle, se fussent déclarés vos très-humbles et très-fidèles sujets et serviteurs et eussent été mis sous votre protection et sauvegarde, par le traité fait sous votre bon plaisir avec le féal sieur de Monlucet autres seigneurs de l’armée qu’il commandoit pour lors en ces quartiers […] et que, par ce moyen, ils eussent espérance d’être en pleine paix et assurance, et laissant toutes méfiances fait cesser les gardes-sentinelles et autres moiens de se conserver en leur ville ; si est-ce qu’un an ou environ après et lorsqu’on ne pensoit plus être en guerre, les sieurs vicomte et seigneur de Larboust, quoiqu’ils ne pussent ignorer la reconnaissance et traité susdit, pour avoir assisté, consenti et mis leurs soins en iceux, et, en compagnie d’environ 3 ou 400 Huguenots, […] de nuit et par un trou de murailles, à main armée, entrés en la dite ville, et en icelle commis tous actes d’hostilité, rançonement et désordres, extorqué mil écus au chapitre et plusieurs autres diverses sommes des particuliers d’icelui, même entre autres choses pris et emporté des archives et reliquaires de ladite église, et même une extrêmement belle alicorne de prix inestimable, soigneusement conservée puis temps duquel n’est mémoire pour joyau précieux en icelle, et depuis celui égaré ou engagé pour quelque somme de deniers, au grand scandale et mécontentement de tout le pais et préjudice des suppliants. Sy aurait ledit vicomte, sous prétexte de certaines prétendues lettres de capitainerie par lui obtenues de Votre Majesté pour commander en ladite ville, établi en icelle une garnison de certains soldats, lesquels n’ayant d’autres moïens cle s’entretenir que ce qu’ils prenoient des habitants, les auroient tant travaillés qu’ils auroient été contraints de quitter leurs maisons et familles et laisser leur ville déserte à la discrétion des soldats, jusqu’à ce que le sire de Luscan […] au mois d’août ensuivant auroit reprise ladite ville et délivrée des mains et tyrannie desdits soldats et remis les habitants en leurs libertés et maisons, se remettant à ce que par vous seroit ordonné sur l’invalidité des provisions de ladite capitainerie proposée par les supplians ; et quoique par ce moïen ils dussent en être en assurance et en tranquillité si est-ce à cause des préventions desdites lettres et provisions, se jactent et font leurs efforts de se saisir et emparer de ladite ville, qui seroit son entière ruine et désolation, si qu’on est contraint d’entrer en grand frais pour la continuation de la garde, sentinelle et garnison qui ne peut être qu’incommodité et dépense ; et d’ailleurs lesdits sieurs de Larboust emportent par force et violence tous les ans la meilleure partie des fruits et revenus du seigneur Évêque, chapitre et autres bénéficiers, lesquels privés des moïens de s’entretenir ne peuvent vous payer les décimes et autres impositions qu’ils vous doivent. 
Ce considéré et pour ce que par la capitulation faite sur ladite prise, dont copie est cy attachée, les suppliants se doivent retirer à Votre Majesté pour avoir réparation de ce-dessus, plaise à icelle ordonner que les informations faites tant sur ladite prise que excès commis ensuite d’icelle, seront rapportés à votre conseil pour y être les coupables punis comme il sera de raison, et néantmoins que, conformément à vos édits, commandement sera fait auxdits sieurs de Larboust de remettre ez mains dudit chapitre, ou leur procureur, ladite alicorne entière en l’état qu’elle étoit lorsqu’ils la prirent, sous peine d’être punis comme sacrilèges avec inhibition de troubler ni molester le dit évêque, chapitre et autres bénéficiers en la perception et jouissance de leurs fruits et revenus. Et d’autant qu’en ladite ville, il n’y a jamais eu de capitaine en l’état […] et que lesdites prétendues lettres sont obtenues par impunité et faux.

Cette « requête au roy et aux seigneurs de son conseil », enregistrée en 1594 au parlement de Toulouse, confond en partie, peut-être par souci de simplification, les événements de 1594 avec une première occupation de la ville de Comminges par les huguenots en 1586. C’est vraisemblablement à cette occasion que l’alicorne fut pillée, et se retrouva bientôt dans les propriétés du seigneur de Larboust – à moins qu’elle n’ait été prise à deux reprises, mais l’on n’a pas trace d’une première restitution.

Une première décision du parlement de Toulouse, en 1587, ordonnait déjà que « les reliquaires et autres ornemens appartenant à ladite église cathédrale, et mesme l’alicorne dont mention est faicte en ladite requeste et information, seront remis en ladite église[…] et enjoignons à tous gentilhommes, seigneurs juridictionnels, consuls et autres s’employer à la restitution de ladite alicorne, à peine de dix mille écus et autres arbitres. »

En témoigne une lettre dans laquelle Catherine de Médicis elle-même s’émeut des doléances du chapitre et écrit à Henri III : « Ce sera, Monsieur mon fils, chose à quoy vous aurez égard […] qu’il vous playse escrire expressément au baron Jacques, frère du Vicomte de Larboust (que vous savez bien quels gens ils sont) qu’ils aient à rendre tous les ornemens dont ils se sont saisis des églises dudict Saint-Bertrand, et mesme une licorne appartenant à la grande église de ladicte ville, laquelle a de hauteur environ cinq pieds et qui est de fort grande valeur.».

Tout est bien qui finit bien, comme nous l’apprend le très hypocrite procès-verbal de la restitution de l’alicorne au chapitre de la cathédrale, en 1601, dans lequel nous apprenons que le sieur de Larboust est tombé sur l’alicorne un peu par hasard, et l’a emporté sans faire très attention :

« L’an 1601 et le 5e jour du mois de mars, en ladite cité de Saint-Bertrand de Comenge, régnant Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, dans le cloître de l’église cathédrale d’icelle, établi en personne messire Adrien d’Aure, vicomte de Larboust, chevalier de l’ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d’arme de ses ordonnances, lequel se serait présenté par devant vénérables personnes […] les tous chanoines, capitulairement assemblés, disant qu’à la prise de la présente ville de Saint-Bertrand faite par lui au temps des derniers troubles, il avait trouvé une corne d’alicorne dans l’église d’icelle et derrière le grand autel, et craignant qu’elle fut prise et égarée par les gens de guerre qui étaient avec lui à ladite prise, il l’aurait prise et retirée, désirant la conserver pour le profit d’icelle et affection qu’il a toujours eue en son coeur d’aimer l’Église et tout ce qui en dépend, le clergé et habitans d’icelle, comme leur prie de croire qu’il désire demeurer leur bon ami et voisin, et que ledit alicorne eût été brisé et mis en pièces sur le gast étant en proie quand prindrent ladite ville sous ledit vicomte : comme ayant le roy approuvé ladite prise aynsi qu’il lui a apparu par l’aveu de sa susdite Majesté, aïant été fait pour son service, comme dit est, aïant donné mandement à Mr le maréchal de Matignon, pour faire l’établissement de ladite garnison et paiement de cinquante soldats à prendre sur les tailles et taillons. 
Pour ces considérations, volontairement il est venu et a porté ladite alicorne, laquelle il redonne présentement de sa dévotion et bonne volonté à Mr St Bertrand, en son église, au chapitre et au pais, lui requérant s’il leur plaît de le recevoir, et l’assure même comme c’est le même alicorne en grandeur et longueur, et n’a été en rien diminué ; lesquels chanoines dudit chapitre ont répondu par l’organe du sieur Gemito, président audit chapitre, que c’est le même alicorne qui fut pris de l’église dudit Saint-Bertrand en pareille grandeur et longueur que soulait être, sans être en rien diminué ; lequel ils ont reçu présentement dudit vicomte par les mains dudit sieur de Gemito et le tiennent pour reçu et en ont remercié tous très humblement audit vicomte et l’en déchargent et tiennent quitte, tant à lui qu’à tous autres, ensemble de toutes choses prises à l’occasion de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte, promettant ne le rechercher en aucune façon que ce soit, tant en général qu’en particulier, déclarant lesdits chanoines dudit chapitre avoir ci-devant entendu l’aveu fait par sadite Majesté de la prise de ladite ville, et tout ainsi qu’il plaît au sieur vicomte offrir toute amitié et bon voisinage audit chapitre, promettant ledit chapitre lui offrir toute amitié et services, le tout sans obligation des biens communs dudit chapitre qu’ils ont soumis à toutes les rigueurs de justice […][1]

Bref, Henri IV semble avoir été plus efficace que Henri III.

Les cornes de l’église de Bayeux

Cependant le susdit sieur Duc deBouilion , prévoyant tels désastres qui se commettaient, retourne pour la seconde fois de Rouen en cette ville, pour y penser donner ordre. Mais cependant il fait publier que tous les Reliquaires de Bayeux & Caen, chasses, joyaux, & ornements ecclésiastiques soient apportés par devers lui au château dudit Caen, où il s’était retiré, pour y être gardées. Suivant ceste publication tous les Reliquaires & précieux ornements y sont apportés, estimant les pauvres ecclésiastiques qu’ils y seraient en bonne assurance. Mais aussitôt qu’ils y sont, quelques saints, précieux et riches qu’ils fussent, ledit sieur les fait fondre, et de partie des deniers qui en sortirent, il disait que c’était pour soudoyer des soldats, et deux compagnies de chevaux légers qu’il fit lever, sans avoir regard aux saintes reliques ni aux corps saints, où ils avaient été dévotement enchâssés, et que l’on n’a depuis vus. Mais il fit bien garder deux des plus belles licornes qui fussent en ce royaume, du nombre des joyaux de l’église de Bayeux, l’une entière de la longueur de quinze pieds et l’autre de près de neuf. J’ai souvenance que passant le grand roi François par dedans la ville de Bayeux en l’an mil cinq cent trente deux, lorsqu’il partit de cette ville, et visitant celle église, le sieur évêque, doyens et chanoines lui présentèrent lesdites deux licornes, comme un présent autant rare et exquis qu’on eut pu voir, qu’il accepta, mais il les remit entre leurs mains, se confiant d’eux, leur disant que puisqu’ils les avaient bien gardés depuis le temps du roi duc Guillaume le Batard, et déluré évêque Odo, et de son frère utérin, ils les gardassent. il serait bon de savoir ou seraient ces deux licornes, parce que par l’édit de pacification, il est dit que ce sui se trouve encore en essence doit être restitué à qui elles appartiennent. suis le duc de Bouillon ne les prit par hostilité, mais elles avaient été mises en ses mains pour les garder et conserver, comme gouverneur du pays.

— Charles de Bourgueville, Les recherches et antiquités de la province de Neustrie, à présent duché de Normandie, Caen, 1588.

La corne de la cathédrale de Strasbourg

En 1380, il est fait mention pour la première fois d’une corne de licorne, qui était déposée dans le trésor de la cathédrale, & que plusieurs ont regardé comme une des grandes raretés de la ville de Strasbourg. On prétend que c’est un présent que le roi Dagobert fit à cette église, & qu’en conséquence la ville de Saverne, chef-lieu de l’Évêché, prit pour armes une licorne. Ce qui est certain, c’est que cette corne fut toujours précieusement conservée dans le trésor de l’église cathédrale. On lit même dans un manuscrit du grand-chapitre qu’un chanoine nommé Rodolphe de Schawenbourg enleva en 1380 la pointe de cette corne, qu’il regardait comme un spécifique contre la peste & le poison. Ce chanoine fut exclu du chapitre et ses confrères firent un statut par lequel ils jurèrent de ne plus recevoir parmi eux aucun descendant de cette famille.
Cette corne disparut en 1584 pendant les troubles de religion : le Grand-Doyen manda cette perte à l’Évêque Jean de Manderscheidt, comme si le bonheur de son église en dépendait. Les chanoines catholiques l’avaient réfugiée à Luxembourg, d’où elle fut renvoyée en 1638 dans une boëte de sapin fermée de trois serrures. Elle existe encore aujourd’hui : elle est haute de huit pieds, moins quelques pouces à cause de la pointe qui a été enlevée.

— Abbé Grandidier, Essais historiques et topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, 1783.


[1] Vous vous doutez bien que je n’ai pas consulté moi-même tous ces documents d’un accès difficile et pas près d’être numérisés. Tous ces passages proviennent du Bulletin de la société d’archéologie du midi de la France, 1874, n°2 et surtout de la Revue de Comminges, tome VII, 1892, p.208 sq., vers lesquels m’a orienté une note sous les Lettres françaises inédites de Joseph Juste Scaliger, Paris, 1879, p.227.

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