➕ On a oublié les licornes !

Noé a-t-il oublié la licorne ? A-t-il refusé de l’embarquer ? Ou est-ce elle qui, par fierté, n’est pas venue au rendez-vous ? Quoi qu’il en soit, si la licorne n’est pas montée dans l’Arche, plus jamais personne ne verra la mignonne, la jolie licorne.

Quand Dieu fit l’univers, il y eut sur la terre
des milliers d’animaux inconnus aujourd’hui,
mais la plus jolie dans ce vert paradis,
la plus drôle, la plus mignonne, c’était la licorne.

Y avait des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais la plus mignonne
de toutes les bêtes à cornes, c’était la licorne.

Quand il vit les pécheurs faire leurs premiers péchés,
Dieu se mit en colère et appela Noé:
mon bon vieux Noé, je vais noyer la terre,
construis-moi un grand bateau pour flotter sur l’eau.

Mets y des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles, et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais n’oublie pas
la mignonne, la jolie licorne.

Quand son bateau fut prêt à surmonter les flots,
Noé y fit monter les animaux deux par deux.
Déjà la pluie commençait à tomber
Et il cria seigneur, j’ai fait pour le mieux.

J’ai mis deux gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, Il ne manque personne,
à part les deux mignonnes, les deux jolies licornes.

Elles riaient les mignonnes et pataugeaient dans l’eau,
s’amusant comme des folles, sans voir que le bateau
emmené par Noé, les avait oubliées,
et depuis jamais personne n’a vu de licorne.

On voit des gros crocodiles et des orangs-outangs,
des affreux reptiles et de jolis moutons blancs,
des chats, des rats, des éléphants, mais plus jamais personne
ne verra la mignonne, la jolie licorne !

Alors que les textes bibliques sont un peu oubliés, tous les enfants connaissent cette comptine, traduction d’une chanson que les Irish Rovers chantèrent pour la première fois en 1967. L’idée que la licorne n’aurait pas survécu au Déluge n’est cependant pas une invention des années soixante, elle est présente depuis longtemps dans l’imagination populaire, en particulier en Europe orientale.

Virgilius Solis, Le déluge, circa 1550.

Dans un conte russe, le fier animal, sûr de sa force, refuse de monter dans l’Arche comme tout le monde, préférant nager. La licorne nage quarante jours et quarante nuits, mais les oiseaux qui, fatigués, viennent prendre un peu de repos sur sa corne ne cessent de l’alourdir. Lorsque les eaux commencent à se retirer, un dernier oiseau, le grand aigle, se pose sur la pointe de la corne et, épuisée, la bête coule et se noie. Légère variante, dans un conte juif d’Europe de l’Est, c’est sa trop longue corne, signe d’orgueil, qui l’empêche de monter à bord, mais la suite reste identique.

Og et la licorne,
Gertrude Landa, Jewish fairy Tales, , 1919.

Johan Andreas Eisenmenger (1654-1704) était un curieux personnage. Cet intellectuel allemand, qui maitrisait parfaitement l’hébreu, l’arabe et l’araméen, envisageait de se convertir au judaïsme et s’installa en Hollande, où il étudia la littérature rabbinique avec des érudits locaux. Puis il se fâcha, on ne sait trop pourquoi, avec ses amis juifs et publia un volumineux ouvrage antisémite, Le judaïsme dévoilé (Entdecktes Judenthum), qui avait donc ceci d’original d’avoir été écrit par l’un des plus grands érudits talmudiques de l’époque. Les textes cités sont donc authentiques, et soigneusement traduits en allemand, mais leur sélection privilégie ce qui pouvait paraître absurde ou choquant pour les chrétiens d’alors, et leur interprétation est d’une totale mauvaise foi. Parmi les récits « absurdes », celui, emprunté au traité talmudique Zevachim, expliquant comment un géant et une licorne survécurent au déluge[1]. On le retrouve dans un recueil de contes traditionnels ashkénazes paru en anglais en 1919. The Giant of the Flood conte l’histoire d’Og, le seul des géants d’avant le déluge à lui avoir survécu. Pour avoir la vie sauve, Og promit de se soumettre aux hommes et amena à Noé un animal qui lui manquait, une gigantesque licorne que le patriarche avait pris pour une montagne. Trop grande pour monter à bord de l’arche, la licorne marchait aux côtés du navire, chevauchée par le géant, et tous deux reçurent pendant quarante jours leur nourriture de Noé par l’unique fenêtre de l’arche. La licorne survécut au déluge mais, solitaire, n’eut pas de descendance. Quant à Og, sa nature traîtresse finit par l’emporter, il s’allia bientôt aux ennemis d’Israël et fut tué par Moïse en personne[2].

Deux licornes regardent l’arche emportée par les flots, mais d’autres sont sans doute montées à bord. D’autres chameaux aussi, d’ailleurs.
Bible luthérienne allemande, 1584.

Une autre légende juive veut que les licornes aient bien embarqué sur l’arche, mais n’aient pas débarqué. Noé, après avoir fait une grosse bêtise durant les quarante jours de confinement, aurait en effet dû sacrifier l’animal pour adoucir la colère divine. Ne me demandez pas les détails, je suis sûr d’avoir lu ça quelque part, mais je ne parviens pas à retrouver ma source ; si c’était vraiment obscène, comme le suggère Timothy Findley dans son curieux roman Not Wanted on the Voyage, je m’en souviendrais.

Alors, les licornes sont-elles finalement montées à bord avec les autres animaux ? Jusqu’au XVIIe siècle, la majorité des peintres qui ont représenté l’embarquement des animaux les y ont fait figurer – même si Michel Bussi, dans un thriller ésotérique aussi mal écrit que mal documenté, Tout ce qui est sur terre doit périr, affirme le contraire.


[1] Johan-Andreas Eisenmenger, Entdeckes Judenthum, 1700, p.385 sq,
Traduction anglaise : Rabinnical literature, or the traditions of the Jews, Londres, 1748, p.79 sq.
[2] Gertrude Landa, Jewish Fairy Tales and Legends, 1919

➕ 248ème conférence : de la licorne

Dans le Paris des années 1630, le Bureau d’Adresse, créé et animé par Théophraste Renaudot, était un véritable laboratoire d’innovations sociales, et un lieu de débat intellectuel où l’on s’interrogeait, par exemple, sur l’existence de la licorne.

Nobles et roturiers y affichaient toutes sortes d’annonces, proposant qui un riche domaine seigneurial pour soixante mille livres, qui une place dans une voiture en partance pour l’Italie, qui plus modestement encore des cours du soir de latin ou un manteau d’occasion, pour quelques écus. Renaudot donnait des consultations médicales gratuites aux pauvres, et prêtait à faible intérêt, mais sur gages conséquents. 
Parmi les nombreuses activités de cet homme aux multiples facettes, il en est une que ses biographes ont souvent négligée : l’animation des conférences hebdomadaires du Bureau d’Adresse. Celles-ci se tinrent régulièrement du 22 août 1633 au 1er septembre 1642, tous les lundis après-midi, rue de la Calandre, en l’île de la Cité. Les thèmes abordés concernaient rarement la littérature, plus souvent la science, la médecine, la philosophie, et tout ce qui touche à « l’occulte ». Seuls étaient exclus les sujets religieux, et, en principe, ceux qui touchaient aux affaires de l’État. Le contenu des discussions était résumé de manière à pouvoir être présenté en quatre pages, sous la forme d’une grande feuille pliée en deux. Que la conférence sur la licorne, tenue en 1640, soit l’une des rares à avoir eu l’honneur d’une publication en huit pages montre bien la fascination qu’exerçait la bête de légende sur le public cultivé.
Si la rhétorique était à l’honneur aux conférences du Bureau d’Adresse, l’érudition ostentatoire, dernier privilège d’une université en pleine décadence, en était exclue. Les intervenants devaient défendre leur opinion avec clarté et brièveté, sans trop de latin, mais en apportant toutefois à un public difficile tous les éléments d’une controverse dans laquelle s’étaient investis des hommes parmi les plus savants du temps. Cet objectif était généralement atteint, et nous pouvons trouver dans ces huit pages presque tous les arguments régulièrement avancés pour défendre, ou pour nier, l’existence de la licorne, ainsi qu’une grande partie de ceux concernant les propriétés médicales de sa corne, le débat sur la réalité de l’animal n’étant jamais totalement distinct de celui sur l’usage de sa corne éponyme. Ce texte étant assez bref, le voici dans son intégralité :

Premier orateur :
Toute la terre étant pleine d’erreur, la médecine en a pris bonne part, et comme il n’y a rien de plus cher que la vie, les hommes se sont laissés aisément porter à croire l’effet des choses qui la devaient conserver et défendre des venins qui l’attaquent plus dangereusement qu’aucun autre ennemi. C’est pourquoi il ne se fait point en cet art de plus grandes impostures que sur le sujet des alexitères[1], telle qu’on a voulu rendre la Licorne. Mais je suis trompé si cette créance ne doit passer pour une des erreurs populaires.
La première raison se tire de la contrariété d’avis qui se trouve dans tous les auteurs. Philostrate en la vie d’Apollonius de Thiane dit que l’animal de ce nom est un âne qui se trouve dans les marais des Colques, ayant une seule corne au front, avec laquelle il se bat furieusement contre l’éléphant. Cardan après Pline dit que c’est un cheval, et c’est la forme sous laquelle on le peint le plus communément, ayant toutefois la tête d’un cerf, le poil d’une fouine, le col court, le crin petit, le pied fourchu, et qu’il naît dans les déserts d’Éthiopie parmi les serpents, au venin desquels résiste cette corne, qu’il dit être plantée au milieu de son front, et de trois coudées de haut, large à la base et finissant en pointe. Garcias ab Horto dit que c’est un animal amphibie qui naît bien en terre près le cap de Bonne Espérance, mais se plaît à la mer, qui a la tête et le crin de cheval, une corne de deux coudées de long, mais il est seul de tous les auteurs qui la dit mobile, et pencher à droite et à gauche, en haut et en bas. Ceux-ci assurent qu’elle ne se peut apprivoiser et Louis Vartoman dit en avoir vu deux enfermées dans des cages à la Mecque, qui avaient été envoyées à Sultan Soliman, lesquelles étaient privées. Presque tous l’estiment fort rare, et Marc Scherer, allemand renégat, depuis nommé Idaith Aga, ambassadeur du même Soliman près de l’empereur Maximilien, assure en avoir vu des troupeaux entiers dans l’Arabie déserte, et Paulus Venetus dit aussi qu’au Royaume de Basman, il y en a des troupeaux, et qu’ils sont presque aussi grands qu’éléphants, ayant les pieds de même qu’eux, le poil de chameau et la tête de sanglier, et qu’ils s’aiment dans la fange comme nos pourceaux. Les auteurs ne sont pas moins divers sur sa façon de vivre que l’on représente telle que cet animal ne pouvant paître à cause de sa corne, il ne vit que des rameaux et fruits d’arbre ou de la main des hommes, et surtout des belles filles dont ils se feignent être amoureux, ce que d’autres estiment fabuleux. Quelques-uns croient que cet animal a bien été, mais ne se trouve plus, étant péri dans le Déluge, et que ces cornes que l’on en trouve, la plupart en terre, se sont conservées depuis ce temps comme l’ivoire fossile et les autres parties des animaux qui se rencontrent sous terre par les diverses mutations de ces éléments. 
Et s’il se trouve de la variété en la description de cet animal, il n’y en a pas moins aux cornes que l’on veut nous faire passer pour être de licorne. Celle qu’on montre à Saint-Denis en France a environ sept pieds de haut, pèse treize livres quatre onces, et finit en pointe d’une base plus large en forme de vis, ou environnée d’une ligne spirale, étant de trois diverses façons, ce qui a fait soupçonner mal à propos qu’elle est artificielle. Toutefois elle ne se rapporte aucunement à celle dont parle Élien, de telle grosseur qu’on peut en faire des vases. Celle de Strasbourg a bien quelque conformité avec celle de Saint-Denis, mais celles de Venise diffèrent de toutes les deux, comme celle décrite par Albert le Grand est diverse de toutes. Car elle est, ce dit-il, solide comme celle du cerf, et de dix pieds de haut, et fort large en sa base. Les Suisses en ont aussi une, autrefois trouvée au rivage d’un fleuve près de Bruges, longue de deux coudées, jaunâtre en sa surface, blanche en dedans et odorante, même étant allumée. Celle qu’on garde à Rome n’a pas un pied de hauteur, de quoi le gardien rapporte la cause au fréquent usage auquel on l’a mise, se servant de sa raclure contre les poisons, et d’ailleurs est unie et luisante comme l’ivoire. Aldrovandus qui a compilé un traité fort ample de cette matière comme de tout ce qui concerne les autres animaux, dit en avoir vu une à Niclasbourg, si grande qu’elle ressemblait plutôt à un os de baleine qu’à une corne. Becanus médecin de la reine de Hongrie parle d’une qui était à Anvers de sept pieds de haut, tellement attachée au crâne de son animal qu’elle se courbait le long de l’épine du dos, et qu’il ne s’en pouvait servir à troubler l’eau pour l’empêcher d’être vénéneuse, comme disent les auteurs, non pas même à s’en défendre, qui est l’usage des cornes, sinon en se reployant le col et en amenant sa tête entre les jambes de devant, comme font les taureaux dans leurs combats. Elle était aussi de couleur blanche et toutefois Élien dit qu’elle doit être noire et Ctésias médecin du roi Artaxerces ne l’a représentée que d’une coudée de haut, mais de couleur de pourpre à sa pointe, et noire en sa partie inférieure. Laquelle variété a fait croire à certains que toutes ces cornes étaient de poissons ou monstres marins, n’y ayant aucun élément susceptible de plus de variété. A quoi doit se rapporter ce poisson qu’Albert le Grand appelle Monoceros, pour ce qu’il a une corne sur le front. L’opinion de ceux qui ont cru que la licorne était le rhinocéros étant la moins vraisemblable. Pline assure aussi après Ctésias qu’il se trouve des cornes seules en quelques bœufs des Indes, et qu’ils n’ont point aussi l’ongle divisé. Ce qu’Élien et Oppien rapportent de quelques taureaux d’Aonie, et César assure le même des bœufs de la forêt hercynienne. Louis Barthema dit avoir vu des vaches en Éthiopie qui n’ont qu’une corne. Bref, comme on demeure d’accord qu’il y a des animaux à une corne, ainsi est-il impossible de savoir quel est celui à qui l’Antiquité a donné ce nom par excellence, qui est la Licorne dont nous parlons.
Laquelle incertitude les rois et les républiques qui les ont témoignent bien. Car s’ils croyaient que ces cornes eussent les propriétés qu’on leur attribue, ils ne les laisseraient pas inutiles en leurs trésors, où elles ne servent que de montre et d’apparat, non plus que les autres ornements de leurs couronnes, mais ils s’en feraient faire des vases, et à force de s’en servir ne se trouveraient pas toutes entières comme sont la plupart. Vu qu’Élien, duquel semble avoir été tiré le témoignage de ses grandes vertus, dit que le venin que l’on boirait dans de tels vaisseaux ne serait point nuisible, portant avec soi l’antidote, et que si l’on avait même bu du poison auparavant il le ferait vomir. Toutefois il n’en parle que par ouï dire, et comme les grands menteurs s’ôtent toute créance, Philostrate y ajoute que les Indiens assurent que le jour qu’on aura bu dans un vaisseau fait de cette corne, non seulement on ne sera point malade tout ce jour-là, mais que celui qui sera blessé ne sentira point de douleur, et ne sera pas seulement garanti du poison pris par lui, mais pourra passer au travers du feu sans qu’il lui nuise. C’est pourquoi la chasse de cet animal, qu’il appelle âne sauvage, est permise à leur roi seulement. Ce qui fit répondre à Apollonius étant interrogé s’il croyait toutes ces vertus, qu’il y aviserait quand il aurait vu que les rois d’Inde qui s’en servent seraient immortels.
Ajoutez à cela qu’il n’est pas croyable que les Romains s’étant rendus tout le monde accessible par leurs armes, et l’un de leurs plus grands soins ayant été de réjouir leur peuple par des spectacles de bêtes les plus rares, n’eussent plutôt oublié de leur faire voir des licornes s’il y en eût eu, que tant d’autres jusqu’alors inouïes. 
Mais quand il y aurait une licorne, je n’estime pas que ses vertus fussent telles qu’on les décrit, n’étant appuyées d’aucune autorité, non seulement d’Hippocrate et de Galien, mais des auteurs anciens. Ce qui faisait dire au médecin du roi Charles IX qu’il eût ôté cette coutume de tremper dans la coupe du roi un morceau de cette corne, sinon qu’il profite de laisser quelque semblable opinion dans les esprits du vulgaire. Aussi les marques qu’on lui donne sont-elles de même nature que tout le reste, équivoques, incroyables et ridicules. Car ils veulent qu’on discerne les vraies cornes de licorne des supposées par les bouillons que la véritable excite en l’eau lorsqu’elle y est jetée, ce qui est toutefois commun à tous les corps poreux, tels que sont les os, notamment ceux qui sont passés par le feu, comme aussi la chaux, la brique et telles autres choses où il a laissé des cavités. D’autres en font le discernement, donnant de l’arsenic à un coq ou petit chien. Ils font avaler ensuite de la poudre de cette corne, qui doit non seulement les en garantir, mais presque les ressusciter étant morts et cependant tout ce qui s’en recueille est que l’on voit mourir plus tard les animaux qui ont pris cet antidote que les autres. Ce qu’étant supposé arrive de l’astriction que toute corne apporte à l’orifice de l’estomac et des autres vaisseaux, qui diffère l’exhalaison des esprits. L’épreuve de quelques empiriques est encore plus ridicule, lesquels se vantent qu’ayant décrit un cercle sur une table et mis au milieu un scorpion ou une araignée, jamais l’une ni l’autre ne peuvent sortir du cercle, et les tenant un quart d’heure à l’ombre de cette corne les y font mourir sans l’aide d’aucune autre chose. Ce qui n’est point ou doit venir d’ailleurs que de leur corne. Quelques-uns y ajoutent que cette corne même sue en présence du venin. Ce qui semble absurde, car en ce cas le contrepoison souffrirait du venin, qui serait par ce moyen le plus actif et par conséquent le plus fort.
Tant de contradictions, d’impossibilités et d’incertitudes me font conclure que ce conte de la licorne est une fiction pareille à celle de la fontaine de jouvence, et autres choses impossibles que l’esprit humain s’est proposées pour avoir de quoi contenter son imagination, bien qu’elles n’aient été ni ne puissent jamais être réduites en acte.

Second orateur :
La faiblesse de l’esprit humain étant telle qu’à peine connaît-il les plus proches objets de ses sens, et ne parvient jamais aux différences des choses, ce n’est pas de merveille s’il doute des plus éloignées telles que sont le Phénix, la Salamandre, le Basilic, la Licorne et autres choses de cette nature. Et si la vérité des choses était ébranlée par les fausses créances que d’autres en auraient eu, il n’y aurait point de médecins, pour ce qu’il s’y est trouvé souvent des ignorants ; point de droit, pour ce que beaucoup ne savent pas ; point de véritable Déluge, pour ce que les poètes ont feint celui de Deucalion et de Pirrha ; point de vraie religion, pour ce que les païens et tant d’autres en ont une fausse. Au contraire, disons que comme les romans de Charlemagne ont été bâtis sur la vérité de ses admirables exploits, ainsi est-il croyable que les merveilleux effets de la corne de licorne ont donné sujet à grands et petits d’en parler, et n’en sachant pas la vérité d’en feindre plus qu’il n’y en avait.
Encore que l’objection qu’on tire de la variété des descriptions de la licorne, et même de celle qui se rencontre en ses cornes, bien qu’on demeure d’accord que d’environ une vingtaine qui se trouve dans les trésors des princes et états de l’Europe, il n’y en ait pas deux entièrement semblables, ne soit pas concluante, puisque le même se pourrait dire de la plupart des autres animaux, lesquels selon la diversité des climats changent de couleur, et souvent de forme, et en un même lieu se trouvent différents selon leurs âges. Ainsi celui qui ne connaîtrait un barbet de manchon que par la description qu’on lui en aurait faite ne le croirait jamais être de même espèce qu’un matin ou qu’un dogue, et cependant l’un et l’autre est chien. L’erreur est aussi fort excusable aux auteurs qui ont traité de la licorne, tant pour ce que plusieurs d’entre eux, comme Aristote, ont pris le mot de Monoceros, qui est son nom grec comme celui d’Unicornis en latin pour un nom adjectif qu’ils ont attribué à toute sorte d’animaux qui n’ont qu’une corne, comme il s’en trouve plusieurs. Ainsi qu’ils ont appelé bicornes et tricornes tous ceux qui en portent deux ou trois, comme il s’en trouve de l’une et de l’autre sorte entre les animaux à quatre pieds, entre les volailles (tel qu’est cet insecte qu’on appelle cerf-volant et duquel on dit que la corne tenue en la main guérit la convulsion) et même entre les serpents, tel qu’est le céraste qui en a pris son nom, le cenchris et une sorte d’aspic. Quelques-uns ont aussi confondu le rhinocéros avec monocéros pour la conformité de leur cadence. 
Lequel rhinocéros les Romains ont eu en leurs spectacles et est décrit si furieux par Martial qu’il jetait un ours en l’air comme on ferait un ballon. Mais pour n’avoir point de témoignage qu’ils aient vu de licorne dans leurs amphithéâtres, il ne s’ensuit pas qu’il n’y en ait point eu, l’argument tiré de l’autorité négative n’étant point démonstratif. Et posé qu’il leur ait été inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il ne soit point en nature, non seulement pour ce qu’ils ne connaissaient pas la plus grande partie du monde, mais aussi parce qu’on représente cet animal si furieux qu’il ne peut être pris vif, notamment en son âge parfait, étant farouche même à ceux de son espèce de l’un et l’autre sexe, et seulement accostable au temps de leur accouplement ; lequel cessé ils retournent à leur première fureur et solitude. Car c’est ainsi que Philès après Élien en parle, disant que les brahmanes l’appellent Cartazonon, qu’il est de la grandeur d’un cheval, de crin et poil roux, très léger de tout le corps et surtout des jambes, bien que sans jointure, qu’il a la queue d’un sanglier, une corne entre les deux yeux, noire, rayée en limaçon, et finissant en pointe très aiguë, haute de deux coudées, qu’il a une voix rauque, est moins furieux aux autres bêtes qu’à celles de son espèce, avec lesquelles il combat incessamment, se poursuivant jusqu’à la mort, sinon lorsqu’ils sont en rut. Que le roi des Prasiens où il se chasse prend son plaisir à se voir entrebattre les faons de licorne car on n’en prit jamais, dit-il, de parvenus à leur âge de maturité. Il se trouve aussi de vieilles médailles qui représentent cet animal de la sorte, plongeant sa corne dans une pinte, lesquelles on estime être d’Alexandre le Grand. Æneas Sylvius, qui depuis fut pape, et Paulus Venetus, assurent qu’il se trouve des licornes entre les monts d’Inde et le Catay, et dans le royaume de Basman, encore que les marques attribuées à ce dernier conviennent plus au rhinocérot qu’à la licorne.
Mais cette autorité et toutes les susdites ne sont pas considérables à l’égard de celle de l’Ecriture Sainte, en laquelle il est dit, au Deutéronome 28 : “Ses cornes seront comme celles de la licorne”. Et David au Psaume 22 parle ainsi : “Délivrez moi Seigneur de la gueule des lions, et mon humilité des cornes des licornes”. Et au Psaume 29 : “Aimé, dit-il, comme le faon des licornes”. Et au Psaume 92 : “Ma corne sera exaltée comme la licorne”. Esaïe chap. 34 : “Les licornes seront avec eux, et les taureaux avec les puissants”. Et au chap. 39 : “Les licornes descendront comme des hommes preux”. Job en parle aussi au chapitre 29 de son livre. Ce que saint Jérôme interprète quelquefois le mot hébreu de Rheem, Rhinocéros, étant excusable, pour ce qu’en ce lieu-là il est parlé des cornes au pluriel, lesquelles attribuer à la licorne eût été impliquer contradiction. Joignez à ces autorités l’expérience et l’exemple de tant de rois et de républiques qui n’estimeraient pas leur trésor bien fourni s’il n’y avait de la corne de licorne.
La raison y est aussi, car la matière qui fait les dents, étant transférée à la génération des cornes, et par cette métastase ayant acquis comme une sublimation qui la purifie, il est certain que toutes ces cornes ont une vertu alexitère, par laquelle elles combattent les fièvres, guérissent le flux de ventre, tuent les vers et servent d’une infinité d’autres remèdes à l’homme. Cette vertu, déjà grande, lorsqu’elle vient à être unie et resserrée en un seul canal, comme il arrive en la licorne, se trouve donc grandement accrue. Joint que laissant la confusion avec laquelle la plupart des auteurs en ont écrit, pour ce qu’ils n’en avaient rien appris que par le bruit commun, qui est un maître fort incertain, et ce qu’en ont cru ceux qui n’en ont jamais vu que dans les tapisseries ou dans les livres. C’est par trop douter des forces de la nature animée et sensible que lui vouloir dénier la vertu qui se trouve dans les corps inanimés, tels que sont ces langues serpentines qui se trouvent dans les grottes de Malte, les terres scellées, et les minéraux tels que ceux qu’on appelle à ce sujet licorne minérale, non pour ce qu’elle provient des licornes enterrées du temps du Déluge, non plus que l’ivoire minéral de l’éléphant aussi enseveli sous la terre dès ce temps-là ou depuis, mais à cause de leur semblance, de leur vertu et propriétés et même de leur figure externe. Dont il se faut moins ébahir que de la diversité qui se rencontre aux individus de chacune espèce. Car les natures et les formes étant bornées, une chose se rencontre aisément ressembler à l’autre, ou par hasard, ou par un jeu de la nature, comme le vérifient tant de coquillages et autres parties des animaux et des plantes qui se rencontrent sous terre, et enfermés en des pierres, aussi se trouve-t-il tant de cet ivoire fossile qu’il n’est pas croyable qu’il se soit crû dans sa minière.
A cette vérité ne nuisent point les fourbes et les tromperies dont les imposteurs se servent à falsifier ces cornes de licorne, en prenant de l’ivoire, ou des cornes, ou même des os d’éléphant ou d’autres animaux gardés longtemps sous terre, où ils acquièrent plus de solidité et quelque transparence par le moyen du sel de la terre lequel s’y insinue comme il arrive à la porcelaine, que l’on y tient pour ce sujet un siècle entier, ni ce qu’il y a d’autres corps naturels ou artificiels qui bouillent dans l’eau, et même quelques pierres qui suent à l’approche du venin, ce qui procède de ce que le venin épaissit l’air qui s’attache au corps prochain qui est solide. La couleur n’y fait rien pareillement, vu que la suite des années l’a pu altérer. Joint que les anciens n’ont attribué cette noirceur qu’à la corne de l’âne indien et à celle du rhinocéros. Et quant à l’odeur qui se trouve en la corne de licorne qui est en Suisse, c’est un indice qu’elle est falsifiée, ou du genre des minérales, la composition des cornes étant trop ferme ou trop solide pour rien évaporer, et ceux qui les ont distillées par le feu ayant appris qu’elles abondent en un sel qui n’a point d’odeur, et en un soufre puant. Aussi doivent être les excréments de cet animal, comme est son poil et sa corne, de mauvaise odeur, si ce qu’on nous allègue est véritable qu’il s’apprivoise par les bonnes odeurs puisqu’il ne peut aimer les bonnes qu’en chassant les mauvaises dehors.
Bref il n’est pas croyable que Clément septième, Paul troisième et plusieurs autres eussent pris cet animal pour leurs armes s’il n’eut point été, et les papes ne manquent point tant d’hommes entendus que Jules troisième en eut acheté un fragment douze mille écus, duquel son médecin s’est servi utilement à la guérison des maladies qui avaient quelque chose de vénéneux. Car Marsile Ficin, Brassavole, Mathiole, Aloysius Mundela et plusieurs autres médecins les recommandent à ces maladies-là, particulièrement à la peste, à la morsure du chien enragé, aux vers, au mal caduc, et autres maladies extrêmes. Pour la fin j’estime que les effets qui dépendent des propriétés occultes, comme celui-ci, ne se doivent pas condamner témérairement, se souvenant que notre savoir est borné et partant qu’il faut déférer aux autorités, raisons et expériences qui établissent la corne de licorne et ses merveilleux effets, sauf à se garantir d’imposture. 

Le point pour ce jourd’huy : Lesquels sont les plus portés au vice, des savants ou des ignorants[2].

Quatrième Centurie des questions traités aux conférences du Bureau d’Adresse, Paris, 1641.


[1] contrepoisons
[2]C’est aussi une question intéressante.

➕ Post coitum animal triste

Irrésistiblement attirée par les jeunes dames, et arborant une corne unique en plein front, la licorne ne semblait pas destinée à devenir un symbole de pureté et de chasteté. Elle ne l’a pas toujours été.

Livre d’heures, circa 1300.
Cambridge, Trinity College, ms B 11 22, fol 11r.

C’est une bête félonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu’elle a la tête comme un cerf, les pieds comme un éléphant, la queue comme un sanglier, et au front une corne aiguë, noire et longue de six ou sept pieds. Laquelle ordinairement lui pend en bas comme la crête d’un coq d’Inde[1]. Quand elle veut combattre ou autrement s’en aider, elle la lève raide et droite.
Une d’icelles je vis, accompagnée de divers animaux sauvages, avec sa corne émonder une fontaine. Là me dit Panurge que son courtaut ressemblait à cette unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu et propriété. Car ainsi comme elle purifiait l’eau des mares et fontaines d’ordure ou venin aucun qui y était, et ces animaux divers, en sûreté, venaient boire après elle, ainsi sûrement on pouvait après lui farfouiller sans danger de chancre, vérole, pisse-chaude, poulains grenés et tels autres menus suffraiges, car si aucun mal était au trou méphitique, il émondait tout avec sa corne nerveuse. – Quand, dit frère Jean, vous serez marié, nous ferons l’essai sur votre femme

— Rabelais, Le Cinquième livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, 1552

Toute corne est susceptible de symboliser la puissance virile, non seulement de par sa forme, mais également parce que, chez de nombreuses espèces, seul le mâle porte cornes ou bois ; que l’on pense seulement aux différents usages, en anglais, de l’adjectif horny. Une corne unique semblerait plus encore se prêter à une telle interprétation, même s’il semble bien que les licornes femelles aient été, selon la plupart des auteurs, armées de même manière que les mâles.

Sablière de l’église de Le Tréhou, circa 1600.
Photo Jean-Yves Cordier

Rabelais, dont je parle plus en détail dans mon livre car ce passage n’est pas le seul à mettre en scène la licorne, fut peut-être le plus direct, mais il ne fut ni le premier, ni le dernier à exploiter la dimension érotique latente de la licorne et de sa corne, d’ailleurs plus évidente dans la scène de sa capture avec l’aide d’une jeune vierge que dans celle de la purification des eaux. Dès le Moyen Âge, les enlumineurs avaient glissé dans leurs miniatures des clins d’œil d’une subtilité très variable.

Je me suis d’ailleurs livré à une petite expérience, faisant lire les récits de chasse à la licorne à des amis qui, n’étant pas de culture européenne, ne savaient rien de la symbolique associée à la blanche bête ; il ne leur est pas venu à l’idée que cet animal ait pu devenir un symbole de chasteté.

La Fior di Virtu fut l’un des ouvrages les plus populaires de l’Italie de la Renaissance ; on en connaît pas moins d’une cinquantaine d’éditions imprimées entre 1470 et 1500. Dans ce texte dont les premiers manuscrits datent du début du XIVe siècle, trente-cinq vices et vertus sont figurés par des animaux. C’est la tourterelle, et non la licorne, qui est image de chasteté, et le chameau figure de la tempérance. La licorne, à l’inverse, représente l’intempérance, comme on peut le lire dans l’une des premières traductions françaises : « Se peult approprier et ressembler le vice de intempérance à la licorne, qui est une beste laquelle prend si grand délectation à demourer et estre avecques les filles vierges que quand elle en voit quelqu’une, s’en va à elle et sendort en son giron[2] ». Elle s’endort, bien sûr, parce que post coitum animal triste.

Léonard de Vinci, qui avait lu la Fior di Virtu, note dans ses carnets que « La licorne, par intempérance et parce qu’elle ne sait pas réfréner son goût des jouvencelles, oublie sa férocité et sa sauvagerie. Mettant toute crainte de côté, elle va vers la jeune vierge assise et s’endort sur ses genoux. Ainsi les chasseurs s’emparent d’elle[3]». Léonard a dessiné à trois reprises dans ses carnets la dame et la licorne. Sur l’un de ces croquis, la licorne est tenue en laisse, ce qui nous renvoie aussi aux interprétations courtoises.

La Dame au bain, tableau de François Clouet peint en 1571, représente l’une des nombreuses maîtresses de Henri II, peut-être Diane de Poitiers. La licorne y est blanche et discrète, tissée sur un dossier de chaise à l’arrière-plan. Au centre du tableau, on ne voit pourtant qu’elle, et elle n’est certainement pas ici un symbole de chasteté.

La même idée apparait dans une fable italienne de la fin du XVIe siècle ou le loup se moque ainsi de la licorne : « Tu n’as aucun contrôle sur tes désirs. Alors même que la vitesse t’a sauvée[4] de la force des chasseurs, que tu es si loin qu’ils ne te voient même plus et n’espèrent plus te capturer ; tu vois une jeune vierge et le désir charnel te fait te précipiter dans ses bras et être capturée, incapable de combattre Oh, faiblesse de l’esprit ! Oh, ignorance animale ! Oh appétits mortels ! [5]». Le loup et la licorne est une histoire assez innocente, mais quelques autres des contes et fables du napolitain Girolamo Morlini, comme ceux de La femme dont l’amant est sodomisé par le mari  ou de La religieuse et la succube le sont moins, même en latin, et ont valu à son recueil de contes et nouvelles d’être mis à l’index ; la plupart des exemplaires ont fini brûlés, et il n’en reste que trois dans des bibliothèques.

Le char de Phyllis et Aristote.
Album de tournois et parades de Nuremberg, circa 1650.
Metropolitan Museum, New York

“I’m just going to feed Adolphe,” she said, pointing to a little reticule of buns that hung from her arm. Adolphe was her pet unicorn. “He is such a dear,” she continued; “milk-white all over excepting his black eyes, rose mouth and nostrils, and scarlet John.”

— Aubrey Beardsley, The Story of Venus and Tannhaüser.


[1] Dindon.
[2] Bibliothèque Nationale, ms fr 1877, fol 65r.
[3] Léonard de Vinci, Carnets, éd. MacCurdy, Gallimard, 1986, t.II, p.460.
[4] J’hésite à utiliser le féminin, mais bon, grammaticalement, c’est quand même une licorne.
[5] Girolamo Morlini, Novellæ, Fabulæ, Comediæ, 1855, p.200.

➕ La corne du diable

Les diables peints ou sculptés ont le plus souvent deux cornes, dessinées à l’image de celles du bouc ou du taureau. Quelques démons n’en ont qu’une, et elle ressemble alors un peu, en plus court cependant, à celle de la licorne. Quand ils en ont trois ou plus, cela se complique.

Venues des satyres et faunes de l’antiquité, les cornes du malin sont habituellement deux, proches de celles du bouc, du taureau ou, comme dans un poème de Ronsard, l’Hymne des daimons, du chamois. Il en va de même de celles des dragons, qui sont aussi serpents, donc plus ou moins démons.

Cette corne n’est le plus souvent pas différente lorsqu’elle est unique. Les démons unicornes sont, comme les tricornes, minoritaires mais assez fréquents, surtout dans les foules de démons peuplant les enfers ou assistant au jugement dernier. Rares cependant sont ceux arborant une longue corne de licorne, et plus encore ceux portant des bois de cerf, autre animal christique.

Ni l’aspect, ni le sens de beaucoup de cornes uniques ne sont en effet différents de celles des cornes doubles. Elles illustrent le vice, sauvagerie, la « mauvaiseté » comme l’on disait alors, mais surtout la force physique et l’animalité des démons, qui ont, greffés sur leurs silhouettes humaines, bien des caractéristiques animales.

Lorsque la corne est incurvée vers l’avant et vers le bas, ce qui n’est jamais le cas dans la nature, comme si après s’être projetée vers le ciel elle allait retomber sur la terre, les créatures n’en ont l’air que plus chthoniennes et infernales. Albrecht Dürer a utilisé ce procédé sur des démons unicornes, mais aussi sur de plus classiques licornes, comme dans l’enlèvement de Proserpine, pour leur donner un aspect maléfique.

Parfois pourtant, la corne unique des démons est droite et spiralée comme celle de la licorne. Pour les artistes qui illustraient les manuscrits ou peignaient les murs des églises, la licorne était un animal exotique comme un autre, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils se soient inspirés, pour représenter d’autres cornes uniques du seul modèle qu’ils en avaient.

Même tournée en vis, la corne des créatures du mal n’est cependant pas tout à fait la longue et blanche ivoire de l’amie des jeunes vierges. Elle est noire, rouge ou verte plus souvent que blanche et, surtout, relativement courte, comme si  longueur et clarté donnaient à la défense de la licorne sinon une pureté, du moins une élégance qui serait déplacée sur le front d’un démon.

Un démon combattant utilise ses griffes, ou tient en main (ou patte) une pique, une faux ou une fourche. Si les démons bipèdes ont des cornes relativement courtes, et placées plus souvent sur le sommet du crâne que sur le front, c’est donc parce que, contrairement à la licorne, ils ne l’utilisaient pas comme arme. Du coup, il n’est pas toujours évident de distinguer, sur le chef des créatures du malin, une corne unique d’une crête, voire d’une déformation crânienne, elles aussi signe d’animalité diabolique.

Si la majorité des créatures du malin sont bicornes, les unicornes, et même les tricornes, ne sont pas rares. Le Pèlerinage de la vie humaine et le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Diguleville ont certes moins bien vieilli que la Divine Comédie, mais ils furent presque aussi populaire et l’on en a de nombreux manuscrits enluminés. Sur l’un d’entre eux, le français 376 de la Bibliothèque Nationale, copié vers 1350, l’enlumineur a fait le choix, peut-être pour donner à son manuscrit un cachet particulier, de représenter la plupart de ses démons, et ils sont nombreux, avec une corne unique, brune et spiralée.

Le Livre de la vigne Notre Seigneur est un texte curieux, qui décrit de manière détaillée mais un peu désordonnée les événements précédant l’Apocalypse[1]. L’unique manuscrit conservé, copié vers 1450 et magnifiquement illustré, se trouve à Oxford, à la Bodléienne. La majorité des démons y sont armés de deux corne, mais ceux à une corne ne sont pas rares et leur corne, souvent de couleur verte, y est toujours spiralée.

Au XVe siècle, sur un très beau manuscrit des Miracles de Notre Dame décoré de miniatures flamandes en grisaille, démons et sorciers peuvent avoir une, deux ou trois cornes. Les démons unicornes, mais aussi les tricornes et même quelques bicornes, surtout lorsqu’ils portent leurs cornes l’une derrière l’autre, semblent armés de cornes de licornes, longues, droites, blanches et spiralées.

Une édition de 1481 de la Divine Comédie de Dante est illustrée de gravures peut-être copiées sur des dessins de Botticelli. On y entr’aperçoit, perdus dans la foule infernale, quelques diables unicornes. Quelques années plus tard, un riche italien, sans doute un Medicis, commanda à Botticelli des dessins pour un luxueux exemplaire manuscrit, resté inachevé ; seuls quelques dessins ont été encré et un seul a été colorié. Je n’y ai pas vu de démon unicorne, mais je n’ai pas consulté tous les feuillets, qui sont éparpillés entre plusieurs bibliothèques, et les dessins sont si foisonnants que j’ai fort bien pu passer à côté. La plupart des démons de cet enfer sont très classiquement armés de deux courtes cornes incurvées, parfois annelées comme celles d’un bouc, parfois lisses comme celles d’un taureau. Quelques diables cependant, qui semblent avoir un rang hiérarchique relativement élevé, sont tricornes. Ils portent tout à la fois deux cornes latérales courbes et lisses comme celles des taureaux et une corne centrale de licorne bien droite et spiralée.

Dans les univers fantastiques d’aujourd’hui, la corne unique de certaines créatures du mal n’a pas grand-chose à voir avec la longue corne de la licorne. Sur le front des diables et des démons, et même sur celui des quelques mauvaises licornes, elle est encore noire ou brune, courte, épaisse et recourbée comme une corne de bouc.

[1] Sur tous ces manuscrits, lire l’étude de Dagmar Eichberger, The Visions of Tondal and the depictions of hell and purgatory in XVth century manuscripts, 1992

Momotaro, Umi no Shinpei, 1945. Dans ce dessin animé de propagande japonais, les américains sont représentés comme des démons unicornes.

➕ Recettes d’apothicaires

L’abondante littérature médicale des XVIe et XVIIe siècles fait parfois grand cas de la corne de licorne, utilisée comme simple, c’est à dire seule, mais aussi mêlée à d’autres ingrédients bizarres dans des recettes de poudre, huile, élixir et autres préparations contre la peste et les venins. Cela marchait au moins aussi bien que la chloroquine ou l’ivermectine.

La corne de licorne, réduite en poudre, portée en amulettes ou même simplement en infusion, était l’un des simples les plus renommés, et les plus chers, de la pharmacopée de la Renaissance. Sur ce sujet, je vous renvoie à mon livre, ou à un traité un peu tardif et confus mais très amusant, l’Histoire de la nature, chasse, proprietez et usages de la lycorne de l’apothicaire montpelliérain Laurent Catelan, et bien sûr au Discours dans lequel le chirurgien Ambroise Paré s’attaque à l’usage médical de la corne de licorne mais aussi de la poudre de momie.

La poudre de licorne ou parfois « à son défaut de la corne de cerf prise dans les endroits les plus élevés[1] » entrait aussi dans de complexes préparations comme cet anti-épileptique : « Pour la faire, on prend de l’arrière-faix[2] d’une femme d’un tempérament sanguin, une once, après l’avoir fait sécher et l’avoir nettoyé de toutes ses membranes ; des racines de pivoine à fleurs blanches & de sa graine, une demi once ; de la raclure du crâne d’un homme mort de mort violente, de la raclure de corne de licorne, du pied d’élan, du gui de chêne, des racines de la valériane sauvage, & du vincetoxicum, trois dragmes ; des perles de corail rouge, de la pierre contra-yerva, du succin blanc & de l’ambre gris, deux gros. On fait du tout une poudre. Elle produit de très bons effets dans les accidents et dans la cure de l’épilepsie ; on la donne dans des eaux céphaliques depuis demi scrupule jusqu’à demie dragme[3]».  Un autre traité, quelques années plus tard, ajoute à la recette « des foies de vipères avec les cœurs » et « de la fiente de paon desséchée[4] ».

Bien sûr, la difficulté à se procurer de la véritable poudre de licorne encourageait toutes sortes de trafics, et certains traités de médecine mettent en garde contre les contrefaçons – « de la corne de licorne, il faut tascher d’avoir de la vraye[5]».

Voici une autre recette, d’une huile parfaite contre la peste & tout venin : « Pren de l’huille du plus vieil que tu pourras trouver, et le mets bouillir l’espace d’une heure & pour chaque livre dudit huille, mets y cinquante scorpions, ou autant plus que tu en pourras avoir, mets tout cecy en un pot à découvert, lequel tu mettras en un chaudron d’eau bouillante, tant que le tiers de l’huille ou un peu moins soit consommé. Puis ôte les scorpions, et coule l’huile par un canevas en un autre pot, ou phiole bien étoupée, laquelle tu mettras au soleil l’espace de deux ou trois mois, ou sur les cendres chaudes l’espace de deux ou trois jours. Mais avant que la mettre au soleil ou au feu, tu y adjouteras les choses suivantes, à sçavoir rhubarbe deux onces, licorne deux onces, triacle 1 once, eau de vie 3 onces. Et quand aucun se sentira entaché de la peste ou de quelque venin, tu l’oindras dudit huille vers la partie du cœur, et tous les jours[6]».

Comme le faisait remarquer un sceptique, « les remèdes couteux et rares sont du goût de quantité de médecins et de tous les apothicaires. Il ne manque plus à quelques-uns que d’ordonner les cendres du Phénix[7] ».

Les traités de médecine spagyrique, ou alchimique, ajoutaient à la complexité des recettes une petite dose de mystère :
« L’unicorne minéral est décrit par Mynsicthus qui le prépare avec l’huile du vitriol de Mars et de Venus , & du sel régénéré du même vitriol, ces deux corps formant l’unicorne minéral conjointement. L’arcane de vitriol & le Clyssus vitriolique sont les frères de l’unicorne minéral, puisqu’ils sont préparés chacun avec l’esprit de vitriol & le sel régénéré de vitriol. La vitriolisation de Vénus par Mars est inutile pour tirer le mercure philosophique double de Mynsicthus composé de deux substances, & qu’il appelle par cette raison Rebis, puisque l’esprit de vitriol de Van Helmont cy-dessus suffit. Le sel dernier de vitriol ou régénéré dans le colcothar, exposé à l’air, est d’une autre nature que celui qui se tire immédiatement de la teste morte du vitriol, & c’est ce sel régénéré ou dernier, non pas le sel commun de vitriol qu’il faut prendre pour la préparation de l’unicorne minéral, de l’arcane de vitriol , & du clyssus vitriolique[8] ».

Voici comment l’un des plus célèbres médecins alchimistes, par ailleurs poète et philosophe, Marsile Ficin, expliquait les propriétés de la corne de licorne :
« Toutefois nous ne disons pas que notre esprit soit préparé aux influences célestes seulement par les qualités des choses connues aux sens, mais encore beaucoup davantage par certaines propriétés du ciel, entées aux choses, et cachées à nos sens voire à grand peine connues à la raison. Car autant que telles propriétés et leurs effets ne peuvent consister de vertu élémentaire, il s’ensuit qu’elles procèdent singulièrement de la vie et de l’esprit du monde par les mêmes rayons des étoiles, et pourtant que l’esprit est beaucoup et bien touché et affecté par icelles, et grandement exposé aux célestes influences. En cette sorte l’Émeraude, l’Hyacinthe, le Saphir, le Rubis, la corne de l’unicorne et principalement la pierre que les Arabes appellent Bezaar, sont douées des secrètes propriétés des Grâces. Et pourtant non seulement étant prises par dedans, mais encore si elles touchent la chair, et qu’échauffées elles y découvrent leur vertu, et de là entent et insinuent une force céleste aux esprits, par laquelle ils se conservent et contregardent de la peste et des venins. Or que telles choses et semblables produisent leurs effets par la vertu céleste, cela en fait foi qu’étant prises en petit poids elles ne produisent pas action de petite importance[9]. »

Tous les médecins ne tenaient cependant pas la licorne en si haute estime. Beaucoup lui préféraient même des cornes d’un accès plus facile et d’un coût vraisemblablement plus modeste. Christofle Landré assure ainsi que « plutôt me reposerai sur la corne de cerf, ou de chèvre, que sur celle de licorne, car elles ont une force commune d’absterger et mondifier.[10]»

D’autres se méfiaient autant des chèvres et cerfs que des licornes, comme l’homme de lettres et médecin Guy Patin qui, dans les années 1630, « disoit à propos des cornes de cerfs & de licornes, que quelques empiriques font entrer dans la composition des remèdes, qu’il s’étonnoit comment ils n’y faisoient pas entrer les leurs propres, & que la faculté en ayant bonne provision, il y auroit de quoi guérir bien des malades, si tant est que les cornes qui font mal à la tête pussent faire du bien au corps[11] ».

William Hogarth, Marriage à la mode, troisième tableau, The Inspection, 1743.
La tache noire sur le cou du vicomte montre qu’il est atteint de syphilis, la corne de licorne accrochée au mur que le médecin français qu’il consulte est un charlatan.
National Gallery, Londres

[1] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.336
[2] Ensemble des trucs un peu visqueux qui restent après un accouchement.
[3] M. de Meuve, Dictionnaire pharmaceutique ou apparat de médecine, 1689, p.490.
[4] Nicolas Lemery, Pharmacopée universelle, 1763, p.335
[5] André Caille & Jacques Dubois,  La pharmacopée qui est la manière de bien choisir et préparer les simples, 1580
[6] Les Secrets de reverend seigneur Alexis Piemontois, 1557, p.37.
[7] Pierre Belon du Mans, Observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, Paris, 1553.
[8] Traité du bon choix des médicamens de Daniel Ludovicus, commenté par Michel Ettmuller, Lyon, 1720, p.241
[9] Marsile Ficin, Les trois Livres de la vie, traduits en français par Guy Le Fèvre de la Boderie, 1586
[10] Christofle Landré, Oeccoïatrie, 1573
[11] L’esprit de Guy Patin tiré de ses conversations, 1709.

➕ Haruki Murakami, La Fin des temps, 1985

Les licornes de La fin des temps, long roman onirique, cyberpunk et kafkaïen de Haruki Murakami, tiennent plus de la licorne occidentale que du kirin japonais. Et elles meurent.

Je ne savais pas trop comment illustrer ces extraits, voici donc une carte de mon jeu Trollfest, à paraître en 2022. Oui, je sais, ce n’est pas exactement le genre de musique qu’écoutent les personnages de Murakami, généralement férus, comme lui, de jazz et de classique.

Ce n’était qu’un crâne d’animal. Pas un très gros animal. La surface de l’os était toute desséchée comme s’il était longtemps resté exposé aux rayons du soleil, les couleurs fanées jusqu’à en avoir perdu leur teinte d’origine. Les longues mâchoires pointées vers l’avant étaient restées entrouvertes, comme si elles avaient été brusquement congelées juste au moment où elles cherchaient à dire quelque chose. Les petites orbites avaient perdu leur contenu quelque part en route et ouvraient leur néant sur la pièce qui s’étendait derrière.
Le crâne était léger, à un point presque irréel, ce qui concourait à lui donner une qualité quasi immatérielle. Il ne persistait rien là-dedans qui ait un quelconque rapport avec la vie. Toute chair, tout souvenir, toute tiédeur avaient quitté à jamais cet objet. Au milieu du front se trouvait une petite cavité rêche au toucher. Après avoir examiné ce creux un moment en y posant les doigts, j’en vins à supposer que c’était la trace d’une corne disparue.
— C’est le crâne d’une de ces licornes qu’on voit dans la ville, n’est-ce pas ? lui demandai-je.
Elle hocha la tête.
— C’est là que sont enfouis les vieux rêves, répondit-elle calmement.

[…]

— Je t’en prie. À propos, est-ce que je peux te demander encore quelque chose ?
— Encore quelque chose ?! fit-elle. Ça dépend de ce que c’est.
— Je voudrais que tu te renseignes sur les licornes.
— Les licornes ?! répéta-t-elle.
— Je ne peux pas te demander ça ?
Il y eut un silence prolongé. Je l’imaginais en train de se mordiller la lèvre inférieure.
— Qu’est-ce que tu veux savoir sur les licornes ?
— Tout.

[…]

— Le plus important, ce sont les yeux. En attaque comme en défense, les yeux servent de tour de contrôle. Il est donc logique que la corne pousse en contact étroit avec les yeux. Un bon exemple ? Les rhinocéros. Les rhinocéros sont fondamentalement des animaux à une corne, seulement ils sont affreusement myopes. Leur myopie est d’ailleurs liée au fait de n’avoir qu’une seule corne. Une infirmité, quoi. Mais ce qui fait que les rhinocéros se sont perpétués malgré ce défaut, c’est que ce sont des herbivores et qu’ils sont recouverts d’une dure carapace. Ce qui fait qu’ils n’ont pratiquement aucune nécessité de se défendre. En ce sens, on peut dire que, même morphologiquement, le rhinocéros ressemble de près au dinosaure à trois cornes. Mais la licorne, en tout cas d’après les dessins qu’on en a, n’entre certainement pas dans cette catégorie. Elle n’a pas de carapace, et elle est très… comment dire ?
— Vulnérable ?
— C’est ça. En ce qui concerne la défense, elle est sur le même plan que le cerf. Si en plus de ça elle est myope, c’est le coup de grâce. Même avec un odorat et une ouïe développés, si elle se trouve acculée, elle est fichue. Par conséquent, attaquer une licorne, c’est à peu près comme tirer sur un canard qui ne peut pas voler avec un fusil à plombs hautement efficace. Ensuite, un autre défaut d’avoir une seule corne, c’est que si elle est détériorée on est fichu. Autrement dit, c’est comme de traverser le Sahara sans pneu de secours, tu vois ce que je veux dire ?

[…]

— C’est un soldat de l’armée russe qui l’a découvert en creusant une tranchée sur le front ukrainien. Il a cru que c’était un crâne de vache ou de cerf, et l’a jeté dans un coin. Si cela s’était arrêté là, la chose aurait été enterrée au plus profond des ténèbres de l’histoire, mais, comme par hasard, le lieutenant qui commandait ce régiment était étudiant du collège de biologie de Saint-Pétersbourg. Il ramassa le crâne, l’emmena dans son baraquement et l’examina attentivement. Et là, il découvrit qu’il s’agissait du crâne d’un animal d’une espèce qu’il n’avait jamais vue auparavant. Il en informa immédiatement le professeur chargé de la chaire de biologie de l’université de Saint-Pétersbourg et attendit l’arrivée d’une équipe de recherche, mais celle-ci n’arriva jamais. Il faut savoir que la Russie de cette période était en pleine confusion, que ni vivres ni munitions ni médicaments ne parvenaient plus au front, que des grèves éclataient partout, bref, ce n’étaient pas les conditions idéales pour qu’une équipe de recherche parvienne jusqu’au front. Et même si par hasard ils y étaient arrivés, je pense qu’ils n’auraient pas eu le loisir de faire leurs recherches de terrain : l’armée russe était en pleine retraite, et la ligne de front avait reculé jusqu’à devenir zone d’occupation allemande.

[…]

— Alors donc, reprit-elle, ce professeur examina le crâne dans les moindres recoins et aboutit à la même conclusion que le jeune lieutenant dix-huit ans plus tôt – autrement dit, ce crâne ne correspondait à aucun animal existant actuellement. Sa configuration se rapprochait le plus de celle du cerf, et la morphologie de sa mâchoire permettait de le classer par analogie avec les ongulés herbivores mais il paraissait avoir des joues plus renflées qu’un cervidé. Cependant, ce qui le différenciait surtout d’un cervidé était la présence au milieu de son front d’une unique corne. Autrement dit, c’était une licorne.
— Ça veut dire qu’il y avait bien une corne ? Sur le crâne ?
— Oui, c’est ça, il y avait une corne. Évidemment pas une corne en parfait état, juste un reste de corne. Elle était longue de trois centimètres et avait été tranchée net, mais ce qu’il en restait laissait supposer qu’elle avait dû atteindre vingt centimètres de longueur et était toute droite, ressemblant un peu à une corne de gazelle – c’est ce qu’ils disent, hein. Le diamètre de la base était d’environ, euh… deux centimètres.
— Deux centimètres… répétai-je.
Le creux dans le crâne que le vieux m’avait offert faisait aussi exactement deux centimètres.

[…]

— Oui, un plateau circulaire entouré de murailles abruptes. Ces murailles se seraient peu à peu érodées au cours de quelques dizaines de milliers d’années, jusqu’à former une colline on ne peut plus anodine. Et c’est là qu’aurait habité en secret notre licorne, sans aucun ennemi naturel. Il y avait d’abondantes sources sur ce plateau, et une terre fertile, donc logiquement cette hypothèse se tient. Le professeur présenta alors à l’Académie des sciences soviétique une thèse en soixante-trois articles intitulée « Réflexion sur les systèmes biologiques du plateau de Bourtafil », agrémentée de preuves basées sur la géologie des lieux et sur les espèces d’animaux et de plantes, et accompagnée du fameux crâne. Tout ça se passait en août 1936.
— Il a dû se faire une mauvaise réputation avec ça.
— Exactement. Pratiquement personne ne le prit au sérieux. De plus, malheureusement, juste à cette époque, l’université de Moscou et celle de Leningrad rivalisaient entre elles pour le pouvoir de l’académie scientifique. Les opinions de Leningrad n’étaient pas en odeur de sainteté et ce genre de recherches méthodiques et probantes antidiscriminatoires recevaient un accueil extrêmement froid. Seulement personne ne pouvait ignorer l’existence de ce crâne de licorne. Toute hypothèse mise à part, demeurait l’existence indubitable de cet objet. Alors quelques spécialistes entreprirent de l’étudier pendant une année, au bout de laquelle ils se virent forcés de conclure qu’il ne s’agissait pas d’une contrefaçon, mais bel et bien du crâne d’un animal à corne unique. Finalement, le comité académique conclut qu’il s’agissait d’un crâne d’un animal atteint d’une difformité, sans rapport avec la chaîne de l’évolution, qui ne valait pas la peine de faire l’objet de recherches, et renvoya le crâne à l’université de Leningrad au professeur Perov. Et on n’en parla plus. Le professeur Perov quant à lui continua à attendre que le vent tourne et qu’arrive le moment où les résultats de ses recherches seraient enfin reconnus, mais ses derniers espoirs s’évanouirent en 1940 quand l’Allemagne et la Russie entrèrent en guerre. Finalement, il mourut dans le désespoir en 1943. Le crâne, lui, avait disparu en 1941 pendant le siège de Leningrad. De toute façon, l’université de Leningrad avait été entièrement détruite sous les bombardements tant allemands que russes et le crâne disparut tout à fait. Ainsi s’évanouissait l’unique preuve de l’existence de la licorne.

[…]

Par un sombre après-midi de novembre, nous partîmes après le repas en direction de l’étang du sud. Un peu avant l’étang, la rivière creusait dans le côté ouest de la colline du sud une vallée profonde, dont d’épais fourrés obstruaient l’accès. Il nous fallut donc arriver de l’est en contournant la colline du sud par l’arrière. Comme il avait plu dans la matinée, chacun de nos pas sur l’épaisse couche de feuilles mortes qui recouvrait le sol soulevait un suintement humide. À mi-chemin, nous croisâmes deux licornes qui arrivaient en sens inverse. Elles nous dépassèrent d’un air inexpressif, en balançant lentement de droite et de gauche leur cou doré.
— La nourriture se fait rare, dit-elle. L’hiver approche, les bêtes cherchent assidûment des baies. C’est pour ça qu’elles s’aventurent jusqu’ici. Normalement, on ne les voit jamais par ici.

[…]

Une fois l’automne disparu, le ciel s’installa dans un vide transitoire. Oui, un ciel vide étrangement silencieux, qui n’appartenait ni à l’automne ni à l’hiver. La fourrure dorée qui enveloppait les licornes perdit peu à peu son éclat, la blancheur comme décolorée de leur pelage, qui allait en augmentant, annonçait aux habitants de la ville l’arrivée imminente de l’hiver. 

[…]

Des ménagères, leur panier au bras, passèrent devant moi. Des poireaux ou des navets pointaient leur nez au-dessus des sacs de supermarché. Je me sentais un peu jaloux d’elles. On ne leur cassait pas leur frigo, on ne leur ouvrait pas le ventre au couteau, elles. Le monde tournait paisiblement, si on ne pensait qu’à la façon d’accommoder poireaux et navets, et aux notes des enfants. Elles n’avaient pas besoin non plus de se promener avec un crâne de licorne sous le bras, ni de se torturer les méninges avec des opérations complexes ou des codes secrets incompréhensibles. C’est ça, une vie normale.

[…]

Les bêtes avaient déjà perdu quelques-unes de leurs compagnes. Après la première vraie chute de neige, qui dura toute la nuit, on retrouva au matin les corps de quelques vieilles licornes, gisant sous cinq centimètres de neige à peine. Leur pelage doré faisait ressortir la blancheur hivernale du paysage. Perçant à travers un nuage déchiré, les rayons du soleil matinal lançaient un éclat vif sur ce paysage glacé. L’haleine du troupeau de plus de mille bêtes montait en tournoyant, toute blanche dans la lumière.

[…]

Quand le dernier écho du cor se fut noyé dans l’air, les bêtes se levèrent. Elles tendirent d’abord lentement les pattes avant, comme pour vérifier, puis redressèrent le tronc, enfin tendirent les pattes arrière. Elles donnèrent plusieurs coups de corne dans les airs et, en dernier, s’ébrouèrent pour faire tomber la neige amoncelée sur leurs dos, comme si elles venaient seulement de la remarquer. Puis elles se mirent en marche vers la porte.
Une fois qu’elles furent toutes passées de l’autre côté de la porte, je compris enfin ce qu’avait voulu me montrer le gardien. Plusieurs bêtes du troupeau, qui paraissaient endormies, étaient en fait mortes gelées dans la position du sommeil. Plutôt que mortes, elles paraissaient plongées dans une méditation profonde sur quelque importante question. Pour elles, pourtant, il n’existait plus de réponse. Nul filet d’haleine blanche ne montait de leurs bouches ni de leurs nez. Leurs corps avaient pour toujours mis un terme à leurs activités, leurs consciences s’étaient engouffrées dans les profondeurs des ténèbres.
Quand le reste du troupeau eut disparu en direction de la porte, ces quelques cadavres demeurèrent là, comme de petites bosses auxquelles la terre aurait donné naissance. Le linceul blanc de la neige enveloppait leurs corps. Seules leurs cornes fendaient encore l’espace avec une étrange vivacité. En passant auprès des cadavres, la plupart des survivants baissaient profondément la tête, ou frappaient légèrement des sabots sur le sol, pleurant ainsi la mort de leurs compagnes.
Je restai longtemps à contempler leurs cadavres immobiles. Je restai jusqu’à ce que le soleil matinal soit déjà haut dans le ciel, jusqu’à ce qu’il ait fait avancer l’ombre du mur, jusqu’à ce que sa chaleur commence à faire fondre tranquillement la neige sur la terre. J’attendais que leur mort fonde elle aussi au soleil du matin : les licornes n’avaient que l’apparence de la mort, elles allaient finir par se lever pour vaquer à leurs activités matinales, comme tous les jours.
Mais elles ne se relevèrent pas, et seule continua de briller, dans la lumière du soleil, leur fourrure dorée, mouillée de neige fondue. Les yeux commençaient à me faire mal

[…]

— Que vont devenir les cadavres ?
— Ils seront brûlés par le gardien, répondit le vieillard en réchauffant ses grandes mains sèches sur sa tasse de café. Bientôt cela va devenir la tâche principale du gardien. D’abord, il doit couper les têtes des bêtes mortes, enlever la cervelle et les yeux, les faire bouillir dans un grand chaudron pour en faire des crânes bien propres. Puis il empile ce qui reste des cadavres, les arrose d’huile de colza et y met le feu pour les brûler.
— Et ensuite on remplit ces crânes avec les vieux rêves, et on les aligne sur les étagères de la bibliothèque ? demandai-je, les yeux fermés. Mais pourquoi ? Pourquoi ces crânes ?

[…]

Quand vient l’après-midi, on voit s’élever la fumée grise du bûcher des licornes. Cela continue chaque jour, pendant tout l’hiver. La neige blanche, et la fumée grise…

[…]

Nous rencontrâmes aussi des licornes qui vagabondaient parmi les herbes sèches, à la recherche de nourriture. Elles étaient enveloppées d’une fourrure légèrement dorée tirant sur le blanc. Leurs poils étaient plus longs, leur fourrure plus épaisse qu’en automne, mais cela ne faisait qu’accentuer leur maigreur actuelle. Leurs omoplates se découpaient nettement au-dessus de leurs épaules, comme les ressorts d’un vieux canapé, la chair de leur museau pendait, toute flasque, leur donnant un air négligé. Leurs yeux avaient un éclat terne, les articulations de leurs pattes étaient gonflées comme des ballons. La seule chose inchangée était la corne blanche saillant sur leur front. Comme auparavant, elle pointait fièrement droit vers le ciel.
Par petits groupes de trois ou quatre, les licornes traversaient les bordures des champs, allant de buisson en buisson. Mais on ne voyait presque plus de baies sur les arbres ni de feuilles vertes comestibles. Il restait bien des fruits sur les branches les plus hautes, mais leur taille ne leur permettait pas de les atteindre, aussi cherchaient-elles en vain sur le sol, sous ces arbres, des fruits tombés à terre, ou bien elles levaient tristement la tête pour regarder les oiseaux picorer les fruits dans les arbres.

[…]

— Qu’est-ce que tu veux faire de ce crâne de licorne ? demanda-t-elle.
— Je te l’offre, dis-je. Tu peux le mettre quelque part pour décorer.
— Ça ferait bien sur la télé, tu crois ?

➕ La licorne en mythologie

On ne croise pas plus de licornes dans les sagas nordiques que dans les mythologies grecques et romaines, mais on pouvait s’arranger. À la Renaissance, on reconstruit l’Antiquité autant qu’on la redécouvre.

l n’y a pas de licorne dans nos mythologies. Contrairement aux centaures, sirènes, griffons et autres dragons, l’albe bête est absente aussi bien des longs feuilletons grecs et romains que des légendes nordiques.  Pourtant, lorsque, à la Renaissance, l’antiquité redécouverte et fantasmée devient à la mode dans les milieux cultivés de France et d’Italie, la blanche cavale parvient à se glisser ici et là, non pas dans des récits mythologiques déjà pour l’essentiel clos et verrouillés, mais dans les images qui les accompagnent. Dieux et héros, qui ne la connaissaient pas auparavant, ont peut-être été surpris de la voir pointer le bout de sa corne.

Circé change les compagnons d’Ulysse en animaux.
Francis de Retzn Defensorium inviolatae virginitatis Mariae, circa 1490. Bibliothèque Nationale d’Irlande, Dubin, ms 32 513.

Faute de références antiques suffisantes, peintres et graveurs ont souvent, pour représenter des scènes mythologiques, transposé des modèles éprouvés venus du répertoire chrétien, et c’est par là que la licorne est arrivée au pied de l’Olympe et aux portes d’Hadès. Les animaux sauvages, après avoir pris note des noms que leur attribuait Adam, puis écouté quelques saints leur prêcher la bonne parole, se sont regroupés autour d’Orphée pour profiter du chant de sa lyre. Sur un manuscrit de la fin du XIVe siècle, Circé change les compagnons d’Ulysse non pas en pourceaux mais en chien, chat, lapin âne et licorne. Sur un dessin du XVIe siècle, au musée du Louvre, les deux lions qui gardent traditionnellement Cybèle, déesse grecque associée à la nature sauvage, sont accompagnés d’un cerf et d’une licorne.

La Nature et Prométhée, circa 1571.
Cabinet de François Ier Medici, Palazzo Vecchio, Florence.

De la même manière, une licorne s’est retrouvée sur une fresque figurant la Nature et Prométhée, au plafond du cabinet de travail – si l’on ose dire, car c’est un peu grand pour un cabinet – de François Ier de Médicis, au Palazzo Vecchio, à Florence. La scène s’inspire des représentations chrétiennes de la création du monde et des animaux.

Sur le manuscrit des Métamorphoses dont nous avons déjà vu deux miniatures au chapitre précédent, une licorne à pois est l’une des bêtes monstrueuses vaincues par le héros Bellérophon, le tueur de la chimère.
Bibliothèque municipale de Lyon, ms 742 B, 79v

Lorsque Pluton enlève Proserpine pour l’emmener aux enfers, il est parfois à pied, mais plus souvent – c’est quand même un dieu – en char ou à cheval. Albrecht Dürer l’a représenté emportant sa proie, solidement tenue sous le bras, sur un cheval unicorne et trapu. Sa corne recourbée vers l’avant donne à l’unicorne un aspect chthonien qui convient à la monture du dieu des enfers.

Le char de Neptune, dieu des eaux vives et des océans, est traditionnellement tiré par des hippocampes, qui avant d’être de petites bestioles d’aquarium étaient de solides créatures de la mythologie grecque, tête et pattes antérieures de cheval, queue de poisson ou de monstre marin. Rien ne s’opposait bien sûr à ce que certains de ces hippocampes soient aussi, à l’occasion, des licornes.

Pourquoi alors, même en cherchant bien, ne trouve qu’un ou deux pégases unicornes, purement héraldiques, dans tout l’art de la Renaissance ? Le cheval ailé était trop unique, trop bien connu, et son image antique et stabilisée ne pouvait plus guère évoluer. Il a fallu attendre pour que les licornes s’envolent et les pégases s’arment d’une corne l’époque contemporaine, et un certain oubli des mythologies classiques.

Une licorne symbole de chasteté et de fidélité illustre l’Épistre Othea la déesse, que elle envoya à Hector de Troye, quand il estoit en l’aage de quinze ans, de Christine de Pizan.
Erlangen Universitätsbibliothek, ms M 2361, fol 36r

On imaginerait volontiers les blanches et fières licornes aux côtés de la hautaine, sauvage et vierge Diane chasseresse. Trop exotique, la licorne de la Renaissance n’était pas encore un animal sylvestre, et Diane est donc accompagnée de biches, parfois de cerfs blancs, mais très rarement de licornes. Des unicornes, au nombre de six ou huit, tirent néanmoins, au XVIe siècle, le char de la déesse dans un texte hermétique, Le songe de Poliphile, de Francesco Colonna, mais l’idée vient ici de Pétrarque et non des mythes grecs.

Une peinture du Titien, qui se trouve à Londres à la National gallery, représente le moment ou Diane apprend que sa nymphe préférée, Callisto, n’est plus chaste puisqu’elle est enceinte de Jupiter ; les licornes brodées sur la toile de la tente de Diane sont un symbole de chasteté emprunté à l’iconographie mariale.

Le Titien, Diane et Callisto, 1559
Londres, National Gallery

Une mystérieuse licorne pointe corne et museau sur la dernière fresque d’une série de Bernardino Luini contant l’histoire de Procris et Céphale, dont vous n’avez certainement jamais entendu parler. En résumant, il est jaloux, puis elle est jalouse, et ça finit par un accident de chasse. Diane, qui craint que les accidents de chasse ne nuisent à sa réputation de déesse compétente et efficace, ressuscite la belle Procris et tout est bien qui finit bien. La licorne qui apparaît sur le dernier panneau symbolise la résurrection, ce qui renvoie autant au Christ qu’à Procris. D’autres versions de l’histoire se terminent moins bien, mais la morale est toujours la même – la jalousie, c’est un peu idiot et, à moins que vous n’ayez le 06 de Diane, ça finit mal. Dans une édition imprimée de 1539 des Métamorphoses d’Ovide, une gravure montre Céphale et son chien Laelaps poursuivant une licorne bondissante dont on ne sait pas très bien si elle est une simple bête sauvage ou la belle Procris prise pour une bête sauvage.

Bernardino Luini, Procris et Céphale, circa 1520.
National Gallery of Art, Washington
Les métamorphoses d’Ovide, éditées par Denis Jadot, 1539

Et nous n’étions qu’à la Renaissance…. Encore aujourd’hui, même si nous sommes un peu mieux renseignés sur la vie quotidienne sur l’Olympe, il n’est pas rare de voir des licornes se glisser dans des épisodes mythologiques où elles n’ont que faire.

Le sommet du kitsch et du n’importe quoi au-dessus de l’entrée d’un centre commercial de Manchester. Un griffon, un centurion romain qui se prend pour Zeus, et une licorne dont nul ne sait ce qu’elle fait là.
Photo Chemical Engineer, Wikimedia Commons
À en croire la littérature enfantine d’aujourd’hui, la licorne est finalement devenue une créature mythologique.
Un jeu de stratégie des années quatre-vingt. J’ai peut-être encore une boite chez moi ; en tout cas, j’en ai eu une.

➕ Vraies et fausses licornes

Il peut arriver qu’une chèvre ou une antilope perde une corne, mais cela n’en fait pas vraiment une licorne. Faute de licornes naturelles, quelques petits malins ont donc créé des licornes artificielles.

Dans l’une des premières uchronies, par ailleurs très ennuyeuse, Napoléon et la conquête du monde, « Napoléon étant à Ummerapoura, des Birmans lui amenèrent deux licornes vivantes ; cet animal extrêmement rare avait même été jusque-là considéré comme fabuleux. Les naturalistes l’étudièrent avec soin ; on reconnut qu’il n’était autre qu’une espèce d’antilope de la plus haute stature, et dont les deux cornes, très-droites, se contournaient ensemble, et, soudées en spirale, se dressaient au milieu du front et ne présentaient en effet qu’une seule corne apparente. Elles furent transportées en France dont le climat parut parfaitement convenir à la vie de ces quadrupèdes. Ils produisirent sur notre sol où la race s’en multiplia rapidement. Leurs mœurs sont douces, ils sont faciles à apprivoiser, et déjà l’on a vu appliquer à l’industrie et au luxe la force de cet animal gracieux, dont les proportions élégantes et élevées se rapprochent de celles du cheval, auquel, sous quelques rapports même, il est préférable[1]».

En 1827, le baron George Cuvier, inventeur de la paléontologie, fut chargé d’enrichir de notes zoologiques une édition de l’Histoire naturelle de Pline. La plupart de ses brèves notes se contentent d’indiquer à quel animal, selon lui, correspondent des descriptions d’animaux quelque peu exotiques ou fantastiques. Le savant baron profita néanmoins de la description du Monoceros pour consacrer six longues pages à « rappeler et peut-être terminer les longues et ennuyeuses discussions auxquelles ont donné lieu les différents passages des anciens où il est question d’animaux unicornes[2]». Faisant peu de cas des auteurs classiques, Cuvier se fonde sur deux arguments zoologiques pour nier l’existence de la licorne. D’une part, une corne unique devrait être parfaitement symétrique, ce qui n’est pas la cas de la dent du  narval ni d’aucune des autres cornes spiralées parfois présentées comme cornes de licorne ; d’autre part, une telle corne devrait pousser sur la jonction des deux os frontaux, ce qui serait impossible, une corne n’étant issue que d’un os unique. Cuvier ramène ensuite l’ensemble des descriptions d’animaux unicornes par Pline, Ctésias, Élien et Aristote, au rhinocéros, dont la corne est en fait une touffe de poils durcie, ou aux antilopes, notamment à l’oryx qui de loin ou de profil peut sembler unicorne. Il ne rejette pas totalement les témoignages de son temps, mais les disqualifie en écrivant, à propos des antilopes, qu’ « il est possible qu’on ait vu quelquefois de ces quadrupèdes réellement unicornes, soit par une mutilation accidentelle, soit par une défectuosité de naissance ». Malgré cette nuance, c’est donc bien un démenti formel qui était apporté, par la plus haute autorité de l’époque en la matière, à tous ceux qui voulaient encore croire à une possible découverte de l’espèce animale licorne.

Il n’est pas rare qu’un oryx, antilope africaine aux cornes longues et fines, en perde une par accident. Quant aux accidents de la nature, animaux nés avec une corne unique, rarement centrale, ils arrivent dans bien des espèces mais les érudits de la Renaissance qui ont systématiquement catalogué ces monstruosités ne les confondaient pas avec des espèces animales spécifiques, ne voyaient pas dans un rare bouc unicorne une licorne.

Bergers africains manipulant les cornes du bétail. On voit une vache « unicorne » sur la gauche.
John George Wood, A Natural History of Man, 1870


Cuvier aurait pu ajouter, mais il l’ignorait, que certains ont pu, à l’occasion, se livrer à diverses manipulations pour rapprocher les cornes de quelques animaux et donner l’illusion d’une corne centrale unique. La pratique est avérée au moins en Afrique de l’Est et dans l’Himalaya, où elle est peut-être à l’origine de certaines représentations de démons et bodhisattvas chevauchant une chèvre ou une antilope aux cornes entrelacées.


En 1906, le prince de Galles se vit ainsi offrir une large collection de quarante-huit animaux venus du Népal, parmi lesquels deux béliers unicornes, dont la nature fut longuement discutée dans la presse britannique. Une encyclopédie scolaire, en 1909, assure qu’ils appartiennent à une variété de béliers de l’Himalaya dont le nombre de cornes peut varier de un à quatre. Interrogé à ce sujet, le premier ministre népalais finit néanmoins, en 1911, par répondre au résident britannique que « il n’existe pas de variété de moutons unicornes au Népal, et les spécimens qui sont parfois vendus ici ne sont pas non plus des monstres de la nature. Ils sont obtenus par un traitement cruel, qui consiste à brûler au fer rouge la base des cornes des jeunes mâles, lorsqu’ils sont âgés d’un ou deux mois. Leurs cornes poussent alors plus proches du centre de leur crâne, comme s’il n’y en avait qu’une[3]».

Les deux béliers unicornes offerts au prince de Galles en 1906.
The New Teachers’ and Pupils’ Cyclopedia, 1909.

On pouvait être moins cruel, car Cuvier se trompait sur un point. Les cornes ne sont pas issues d’un os crânien, mais se forment chacune sur une petite masse osseuse distincte, qui ne fusionne que plus tard avec le crâne. C’est pour prouver cela qu’un biologiste américain, le Dr Franklin Dove, dans les années 1930, déplaça les cornes naissantes de jeunes animaux pour les implanter ailleurs, et créa ainsi quelques chèvres et vaches unicornes. Franklin Dove constata que ses taureaux unicornes utilisaient leur corne unique pour soulever barrières et grillages, ce que ne parvenaient pas à faire leurs congénères, s’en servaient en combat comme d’une lance, et devenaient souvent les leaders de leurs troupeaux. Comme quoi c’est cool d’être une licorne.

Dans les années soixante-dix, un curieux couple, Oberon Zell-Ravenheart et Morning Glory, inspirés par la lecture de La Dernière Licorne de Peter S. Beagle, reprit la technique du docteur Dove. Dans leur communauté de Greenfield, en Californie, ils pratiquaient le triolisme, le paganisme, la magie naturelle et… l’élevage de boas, d’iguanes et de licornes, parmi lesquelles leur mascotte Lancelot, avec lequel ils faisaient le tour des festivals et fêtes médiévales.

En 1984, Oberon et Morning Glory (quel nom, quand même, ça vaut bien l’épouse du Christ) passèrent un accord avec un cirque, les Ringling Bros, qui exhiba quatre licornes dans une tournée de deux ans à travers les Etats-Unis, où elles rencontrèrent un certain succès. Oberon expliquait ce compromis avec le capitalisme par la nécessité de trouver des fonds pour une expédition en Nouvelle Guinée à la recherche des sirènes. Le couple cessa d’élever des licornes dans les années quatre-vingt-dix ; la dernière est morte en 2005. Oberon est toujours actif, dirigeant notamment une école de magie en ligne, The Grey School of Wizardry, où plus de 400 élèves apprennent l’alchimie, la sorcellerie, la divination et, bien sûr, la cryptozoologie.


[1] Louis Geoffroy, Napoléon et la conquête du monde, 1836.
[2] La Zoologie de Pline, éd. Pankoucke, 1831, p.430 sq.
[3] The Field, 27 avril 1911.

Aujourd’hui, lors des fêtes médiévales, on croise plutôt ce genre de licorne.
Photo Audubon Community Nature Center, Flickr.

➕ La tentation de Saint Antoine

Gustave Flaubert est, au XIXe siècle,  le premier auteur à citer, à plusieurs reprises, la licorne parmi les démons venus troubler le premier ermite au désert. Les artistes qui, au Moyen-Âge, avaient illustré cette scène l’y avaient cependant déjà souvent représentée.

Les représentations de tentation de saints, et même celles de la tentation du Christ, sont relativement rares avant la fin du Moyen Âge. Le saint le plus souvent représenté tenté par les démons est le premier ermite dans le désert d’Égypte, Saint Antoine. Au XIIIe siècle, deux textes à peu près contemporains, le Miroir historial de Vincent de Beauvais et la Légende Dorée de Jacques de Voragine en font, en des termes à peu près identiques, l’épisode essentiel de la vie de l’anachorète. Voici le texte de la Légende dorée :

« Une autre fois, comme il était dans une tombe d’Égypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules ; mais comme tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le caveau, et mit en fuite tous les démons ; et Antoine se trouva aussitôt guéri».

Jacques de Voragine, La légende dorée, trad. J. de Wyzewa, 1910.

Certains des enlumineurs qui illustrèrent cette scène peignirent des démons bipèdes, parfois ailés, assez classiques, insistant seulement un peu plus qu’à l’habitude sur les cornes, les dents et les griffes. C’est notamment le cas sur une célèbre gravure de Martin Schonggauer, en 1470, qui illustre également la difficulté, chez les démons, à distinguer une crête d’une corne unique.

D’autres donnèrent aux créatures diaboliques l’aspect de bêtes féroces. La licorne, alors tout à fait vraisemblable en animal sauvage d’Égypte, est très souvent du nombre, sans que l’on sache bien si la corne unique figure la luxure ou l’orgueil, ce dernier étant sans doute une tentation plus forte pour l’ermite au désert.

Sur un manuscrit en français de la Légende Dorée, copié au XVe siècle, les démons ne sont que deux, un lion et une licorne, animaux à la symbolique habituellement plutôt positive. C’est une référence au Psaume 22, Sauve moi de la colère du lion et des cornes de la licorne – oui, je sais, les cornes de la licorne, c’est curieux, j’explique tout cela dans le livre. Je n’ai pas vu d’autres exemples de cette représentation, et ignore s’il s’agit d’un cas unique.

Antoine tenté par la licorne et le lion sur un mansucrit de la Légende dorée, XVe siècle.
BNF, ms fr 6448, fol 45v.

La version de la tentation de Saint Antoine que nous connaissons est bien sûr celle de Gustave Flaubert, qui détaille les tentations charnelles, matérielles et intellectuelles, toutes nées dans l’imagination débordante de l’ermite, auxquelles il fait difficilement face. La licorne, étonnamment absente quelques années plus tôt des décors orientaux de Salammbô, est cette fois nommément citée, d’abord comme créature de l’Orient merveilleux, puis parmi les bêtes démoniaques qui apparaissent à Antoine, tout comme un unicorne arabe, le shadhavar, devenu Sadhuzag, que Flaubert avait découvert lors de ses voyages au Proche-Orient.

Pieter Brueghel le jeune, La Tentation de Saint-Antoine, 1600.
C’est ce tableau de Pieter Brughel qui inspira à Gustave Flaubert son poème éponyme. La licorne, à tête rouge, est au centre.

C’est d’abord la reine de Saba qui apparaît à Antoine, et la corne de licorne n’est dans son discours qu’un signe de richesse et d’antiquité :

Elle se promène entre les rangées d’esclaves et les marchandises.

La reine de Saba :
Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a là-dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Élisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie, — et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d’or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d’Issedonie, des escarboucles de l’île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, — animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d’Émath, et ces franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a… mais viens donc ! Viens donc !

Plus subtil, Hilarion, ancien disciple de l’anachorète, incarne la tentation de la logique et de la science. Il promet à Antoine la sagesse de l’antiquité, une antiquité bien sûr où les licornes quittent à l’occasion les bas-reliefs.

Hilarion :
Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l’entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras ; et la face de l’inconnu se dévoilera !

Apollonus de Tyane et son riche et naïf acolyte Damis présentent une autre tentation, celle des sectes et charlatans. Pourquoi le Christ et pas un autre, surtout quand cet autre vous propose des balades à dos de licorne ?

Damis :
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !

Apollonius :
Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !

Antoine pleure.
Oh ! Oh ! Oh !

Apollonius :
Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

C’est dans les dernières pages du texte de Flaubert qu’est décrite la scène, empruntée à la Légende dorée, où apparaissent à l’ermite des bêtes armées « de griffes, de cornes et de dents », parmi lesquelles pas moins de deux quadrupèdes unicornes, le shadhavar arabe à la corne musicale, et notre licorne plus ou moins occidentale.

Elles s’agitent, les branches s’entrechoquent ; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.

Le Sadhuzag
Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.
Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s’enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s’abattent dans mes rameaux. — Écoute !

Il renverse son bois, d’où s’échappe une musique ineffablement douce. Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.

Le Sadhuzag
Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu’un bataillon de lances, exhale un hurlement ; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d’un lâche. — Écoute !

Il penche ses rameaux, d’où sortent des cris discordants ; Antoine est comme déchiré.

Shadhavar Zakaria al Qazwini, Livre des merveilles de la création, manuscrit arabe, XVIIe siècle.
BNF, ms Smith Lesouef 221, fol 179r

La licorne est la dernière créature terrestre à apparaître à l’ermite. Rapide, tête pourpre et corne multicolores, sa description doit plus à Ctésias de Cnide qu’aux sources chrétiennes, mais, comme au Moyen Âge, seule une jeune vierge peut la maîtriser.

Mais le cercle des monstres s’entrouvre, le ciel tout à coup devient bleu, et

La Licorne se présente.

Au galop ! Au galop !
J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
Au galop ! Au galop !

Antoine la regarde s’enfuir.

La licorne peut aussi figurer parmi les démons tentant le Christ en retraite au désert, mais ils ne sont que rarement représentés par des animaux.
Stefan Fridolin, Schatzbehalter, oder, Schrein der wahren Reichtümer des Heils unnd ewyger Seligkeit genant, 1491

➕ Jusqu’où peut-on aller trop loin ?

Astrologie, alchimie, religion, complots… La licorne se prête particulièrement bien aux délires interprétatifs, dont voici quelques exemples amusants.

Tout au long de cette histoire de la licorne, nous avons croisé des thèmes religieux, essentiellement chrétiens, et pas mal de délires hermétiques, alchimiques et autres. Les religions et l’ésotérisme dans la pensée traditionnelle, les théories du complot dans la société contemporaine, ont pour socle la même faiblesse de l’esprit humain, la peur de l’absurde, l’intuition un peu idiote, infiniment triste et désespérément rassurante, que tout doit avoir du sens.

La licorne se prête assez bien aux interprétations et surinterprétations symboliques et allégoriques. Chaste et obscène, soumise et violente, chevreau et rhinocéros, imaginaire mais plausible, elle est plus ambigüe que le dragon ou le griffon, et l’ambiguïté se charge assez facilement de mystère. Sa blancheur immaculée, même si les textes n’en disent rien, et l’unicité singulière de sa longue corne encouragent les lectures symboliques – tous les nombres peuvent être des images, mais 1 est quand même de loin le plus symbolique de tout et de n’importe quoi. Bref, on a écrit quelques bêtises sur les griffons, beaucoup sur les dragons, mais on a vraiment écrit n’importe quoi sur la licorne, et cela a commencé très tôt.

La surinterprétation commence dès le Physiologus. Le bestiaire tire en effet du récit de la chasse à la licorne, sans doute d’origine pré-chrétienne, une allégorie religieuse si peu convaincante qu’elle a dû sans cesse être modifiée et bricolée, passant de l’Incarnation à la Passion puis à l’Annonciation, avant que, par le décret tridentin sur les images de 1563, l’Église ne s’efforce de mettre un terme à ces conneries.

Aujourd’hui, ce sont moins les récits légendaires, finalement assez peu nombreux et souvent oubliés, que les représentations graphiques qui sont prétextes à interprétations excessives, voire délirantes. Je m’en méfie, mais je suis sans doute moi-même tombé ici et là dans ce piège.

Adam nommant les animaux Florence, Palazzo Pitti.

Plusieurs chapitres du livre traitent des licornes du jardin d’Eden, puis de l’Arche de Noé. Dans certains cas, comme cette tapisserie montrant Adam nommant les animaux, l’interprétation symbolique, ici la licorne figurant le Christ en second Adam, ne fait guère de doute. Dans d’autres, je me suis peut-être un peu avancé, et il est toujours possible que la licorne ne soit là qu’un peu par hasard, un animal parmi d’autres puisqu’ils devaient  tous être là. Le travail des historiens est de trouver des explications, et ils oublient trop souvent les plus simples d’entre elles, la contingence et le hasard.

Au musée des Beaux-Arts de Montréal se trouve un tableau de Jan Swart van Groningen, Le Christ dans un paysage, une peinture du XVIe siècle hésitant entre maniérisme italien et sobriété luthérienne. Je m’apprêtais à le citer dans mon chapitre sur la solitude christique de la licorne lorsque j’ai découvert qu’il n’abritait pas, comme on l’a longtemps cru, une licorne mais deux, toutes deux discrètes et solitaires dans des coins opposés du tableau. Quelques jours plus tard, je recevais un email de la sympathique équipe du musée avec, en pièce jointe, le rapport de recherche fait en 1996, lors de l’acquisition du tableau. J’appris ainsi que les spécialistes étaient loin d’être d’accord sur l’identité du personnage central, le Christ, Jean-Baptiste ou l’apôtre Philippe. Si une seule licorne peut être un attribut christique, ou, si l’on a affaire à Philippe ou jean-Baptiste, une représentation du Christ qui se balade dans les environs, deux ne font guère de sens, et l’artiste a peut-être simplement peint la faune de Palestine, où chacun savait que gambadaient librement les licornes. D’autres animaux du tableau, notamment le très visible escargot au premier plan, symbole habituel de la résurrection et principal argument en faveur de l’hypothèse du Christ, ne sont pourtant pas là par hasard…. Bref, à partir de quelle taille un détail doit-il avoir du sens ?

Quel peut bien être son seul désir ?
Musée de Cluny.

Décrivant dans mon livre les deux cycles de tapisseries de La Dame à la licorne et de La Chasse à la licorne, j’ai fait allusion aux interprétations délirantes qui ont pu en être faites, lisant dans les premières la recette de la pierre philosophale, de l’éveil tantrique, de la perfection cathare ou de la fission atomique (on a échappé à la raclette), et dans les secondes un nombre impressionnant d’allégories chrétiennes, templières, alchimiques, zodiacales, cabbalistes ou tout cela à la fois. Les artistes de la fin du Moyen Âge avaient certes plus que ceux d’aujourd’hui tendance à mettre du sens partout ; l’interprétation est donc légitime, mais pas n’importe quelle interprétation. Il y a peut-être des symboles cachés dans la Dame à la licorne, il y a clairement une bonne dose d’allégorie chrétienne dans la Chasse à la licorne, mais point trop n’en faut.

La Sainte Cène ?
New York, Musée des Cloisters.

Prenons pour exemple l’une des tapisseries de la Chasse, celle où les veneurs surprennent la licorne trempant sa corne dans l’eau qui s’écoule d’une fontaine pour que les animaux puissent boire. C’est sur un site web un peu cinglé que j’ai d’abord lu que la deuxième tenture des Cloisters, où la licorne est surprise par les chasseurs au moment où elle trempe sa corne dans l’eau qui s’écoule de la fontaine, était une représentation de la Sainte Cène. C’est assez logique, les tapisseries suivantes illustrant la Passion, et une rapide comparaison avec d’autres images du dernier repas datant de la même période, dont bien sûr le célèbre tableau de Léonard de Vinci, suffit à montrer la vraisemblance de cette lecture, que j’ai retrouvée depuis dans des études plus académiques. On peut même identifier certains des douze apôtres, notamment Judas, le premier à gauche.

Le rédacteur du site explique cependant un peu plus loin que la même tenture est aussi une allégorie de la création du monde, ce qui est déjà moins évident. En continuant la lecture, on apprend, savants schémas à l’appui, que la licorne à la fontaine est AUSSI une représentation de la construction de l’Arche de Noé, de la vie de Moïse, des noces de Cana, de la couronne d’Épines, du siège de Troie, du culte de Cernunnos, de celui de Mithra, du baptême de Clovis, de la vie de Saint Denis, de celle de Jeanne d’Arc, de l’arbre des Sephiroth, du sceau (bien sûr alchimique) de Salomon et, last but not least… de celui des États-Unis d’Amérique. Je vous épargne les autres tentures de la série ; on est dans le grand n’importe quoi, que confirme l’abondance de références aux spécialistes du genre, Carl-Gustav Jung bien sûr, mais aussi Mircea Eliade, René Guénon, Julius Evola ou Gilbert Durand. Bref, comme disait Jean Cocteau, lui aussi amateur de licornes, « jusqu’où peut-on aller trop loin ? » – j’ai choisi de m’arrêter à la Cène. J’ai peut-être été un peu trop prudent, mais certainement pas beaucoup.

Yale, Beinecke Library, ms Mellon ms 051, fol 407v

Et je vis une tour s’élever, au haut de laquelle était un jardin. Au milieu de ce jardin était un puits. Et brusquement apparaissait une licorne poursuivie par trois chiens que tenait en laisse un archange, un olifant à la main. Mais comme la licorne allait blottir sa tête sur les genoux de la jeune femme, elle s’effondrait blessée, déjà mourante, tandis que les trois chiens se couchaient à côté d ‘ elle en signe de tristesse et que l ‘archange tombait à genoux . A ce moment, la tour s ‘ouvrait en deux et en son sein s’élevait un brasier sur lequel la licorne semblait semblait brûler et rapidement se consumer. Mais à l’instant qu’elle disparaissait, naissait à sa place un grand oiseau qui, déployant ses ailes, faisait entendre un cri de victoire, si bien que sortant de terre des êtres humains paraissaient ressusciter d’entre les morts et venir se recueillir autour de l’oiseau qui, étendant ses ailes, les recouvrait.

— Frédérick Tristan, L’homme sans nom, 1980

Et pourtant… Je pensais que Carl-Gustav Jung, dans Psychologie et Alchimie, était le premier à avoir proposé de la scène de la chasse mystique à la licorne une interprétation alchimique. Je m’apprêtais à écrire ici un passage un peu moqueur sur une lecture qui, comme tout ce qu’a écrit Jung sur la licorne et sans doute sur d’autres sujets, ne me semblait pas fondée sur grand-chose, lorsque je suis tombé, un peu par hasard, sur un manuscrit nouvellement numérisé de la bibliothèque Beinecke de l’université de Yale. Ce traité alchimique et rosicrucien du XVIIIe siècle est fait de bric et de broc, à partir de collages de manuscrits antérieurs. Sur l’une des dernières pages se trouve une chasse mystique peinte à une époque où le thème était un peu passé de mode. Des symboles alchimiques évidents, le soleil et la lune, les deux roses rouge et noire, le temple de Salomon, y côtoient les attributs mariaux, ajoutant encore à la confusion allégorique habituelle. Les trois chiens de l’ange Gabriel sontaux couleurs des étapes du grand-œuvre, rouge, blanc et noir. La capture de la licorne représente ici, sans le moindre doute, à la fois l’Annonciation et la transmutation alchimique, même si cette dernière était plus souvent associée à la Nativité ou à la Crucifixion – les alchimistes n’avaient peur de rien. Cette chasse mystique est donc bien alchimique, quelques autres le sont peut-être, mais, non, elles ne le sont pas toutes, loin de là. Un rapide coup d’œil à une centaine de peintures et tapisseries allemandes révèle en effet que les chiens sont plus souvent quatre, portant alors le nom des quatre vertus cardinales, et que lorsqu’ils sont trois, nommés comme ici d’après les trois vertus théologales, foi, espérance et charité, leurs couleurs ne sont généralement pas celles du grand-œuvre.

Au musée du Louvre se trouve un dessin de Léonard de Vinci, le plus souvent appelé l’Allégorie au miroir solaire. Des animaux, parmi lesquels un dragon et une licorne, combattent tandis qu’un homme assis renvoie sur eux la lumière du soleil à l’aide d’un bouclier-miroir. Tout le monde est bien d’accord pour y voir une allégorie, d’où le nom donné à ce dessin, mais on ne sait pas bien de quoi. Le site du Musée du Louvre suggère prudemment la lutte du bien et du mal, ce qui n’engage pas à grand chose. D’autres ont proposé la transmutation alchimique, encore elle, ou même, plus original, la sodomie.

Ceci est le carré magique permettant d’invoquer une licorne. On y reconnaît, en caractères latins, le nom hébreu de la licorne, Reem. Je n’ai pas encore essayé, les instructions sont en allemand avec des bouts en hébreu et en latin, et il parait que ça prend dix-huit mois.
Abramelin – Cabala mystica Aegyptiorum et Patriarcharum, das ist das Buch der wahren alten und göttlichen Magia geschrieben von Abraham den Sohn Simonis an seinen jüngern Sohn Lamech, circa 1750.
Bibliothèque universitaire de Leipzig, cod mag 15, fol 452

La licorne n’avait pas, dans la littérature hermétique, l’importance du lion ou du pélican, et les véritables images de licornes alchimiques sont rares. Les ouvrages ésotériques contemporains sur la licorne, nombreux et souvent médiocres, ont donc fréquemment complété un corpus un peu léger par des images qui n’ont, en fait, rien de mystérieux. En voici quelques exemples.

BNFm ms fr 145, fol 48v.

Cette miniature médiévale est présentée à tort comme alchimique. Elle provient d’un recueil de chants royaux en l’honneur de la Vierge, et la signification, assez triviale, de la licorne et des trois autres animaux est explicitée dans le texte – la licorne est la justice (une association inhabituelle), le serpent la prudence, le bœuf la tempérance et le lion la force. On remarque aussi que l’illustrateur s’est trouvé face à un problème que les auteurs de jeux de société connaissent bien, la quadrature de l’hexagone.

J.F. Bertuch, Kinderbuch Fabelwesen, Berlin, circa 1800.

Six créatures imaginaires, basilisc, phénix, dragon, oiseau roc, licorne et agneau de Tartarie sont représentées ici sur l’une des pages d’un livre d’images mythologiques pour enfants publié à Berlin vers 1800. Cette page, à l’allure il est vrai un peu mystérieuse, est pourtant présentée dans de nombreux livres récents sur la licorne comme une planche alchimique.

Terminons avec ces quatre emblèmes bizarres, qui proviennent des Corona Gratulatoria et du Suffragium Deorum de Paris Gille, publiés à Salzburg dans les années 1660. Il semble bien que cela ne soit ni alchimique ni franc-maçon, ni illuminé de Bavière même si on n’était pas très loin, juste bizarre. Les nombreux livrets de Paris Gille, que je suis loin d’avoir tous feuilleté, sont des recueils de poèmes courtisans et tarabiscotés en l’honneur de dignitaires ecclésiastiques, dont les dédicataires se sont peut-être demandé si c’était de l’art, du lard ou du cochon.