➕ Péché d’orgueil

Sur les bêtes, mais plus encore sur les hommes et les diables, la corne unique est signe de présomption, d’orgueil et de colère. Et quand un homme nait avec une corne, c’est un très mauvais présage.

Cette licorne – enfin, ce monoceros – a l’air assez sûr de lui, mais il en rajoute sans doute un peu.
Oxford, St John’s College, ms 61, fol 18v

Le théologien Anselme de Laon, vers 1110, écrivait que « la licorne peut signifier le bien comme le mal. Lorsqu’elle désigne le bien, elle représente l’église, comme dans le psaume “ tu exalteras ma corne comme celle de la licorne ”. Lorsqu’elle désigne le mal, elle représente la superbe, car la licorne est un animal orgueilleux[1] ».Au XIIe siècle, Bernard de Clairvaux enjoint au chrétien de lutter contre ses démons intérieurs, « la rage du lion, l’impudeur du bouc, la férocité du sanglier, la superbe de la licorne[2]». Dans les scènes de tentation du Christ, de Saint Antoine et de quelques autres, lorsque les démons sont représentés par des animaux, la licorne est souvent du nombre. La ressemblance phonétique entre corne et couronne, en latin comme en français, si elle n’a que rarement conduit à une vraie confusion, peut avoir contribué à faire de la corne de la licorne un signe d’orgueil, mais elle n’explique pas tout.

Dans la fable où elle vient en aide au léopard pour affronter le dragon, la licorne est prise au piège, victime de son premier défaut, la suffisance :

Un jour, un léopard s’attaqua à un dragon, et ne put le vaincre. Il alla alors voir la licorne et humblement lui dit : “ Tu es noble, vertueuse et fière combattante, je te supplie de me protéger de la folie du dragon”. La licorne, flattée, répondit : “ tu as raison, je suis la meilleure combattante et je vais te protéger. Ne crains rien, car lorsque le dragon ouvrira grand sa gueule, je percerai sa gorge de ma corne. ” Lorsque les deux animaux eurent trouvé l’antre du dragon, le léopard l’attaqua, tout confiant dans l’aide de la licorne. Le dragon se défendit, crachant du feu et des flammes. Quand il ouvrit sa gueule, la licorne chargea aussi rapidement que possible, tentant de lui transpercer la gorge. Le dragon bougea la tête, et la licorne planta de toute force sa corne dans le sol et ne put l’en retirer. Tandis que la licorne rendait son dernier souffle, le dragon lui dit “ celui qui combat pour le compte d’un autre ne cherche qu’à mourir. Il est stupide d’être sûr de soi au point de se battre pour ce qui ne vous concerne pas ”.
Nicolas de Bergame, Dialogus Creaturarum moralisatus,1480.

Dans d’autres fables, comme La licorne et le corbeau, dont je parle plus en détail dans le chapitre sur les cornes brisées, ou La licorne et la huppe, la trop blanche licorne se fait encore remarquer sinon pour son orgueil, du moins pour sa présomption.

Sur les miniatures illustrant la Somme le roi, un traité de morale du XIIIe siècle, l’humilité est représentée sous la forme d’une belle dame debout sur le dos d’une licorne, comme pour la piétiner. Bref, la blanche bête qui s’avance la première pour boire les eaux empoisonnées et qui fonce droit dans les arbres ne manque sans doute pas de courage, mais elle peut présumer de sa force et être aveuglée par l’orgueil.

Dans les représentations des combats des vices et vertus, la licorne est le plus souvent la monture de Chasteté ou de Tempérance. Pourtant, dans une tapisserie flamande aujourd’hui dans la cathédrale de Burgos, c’est Superbia, l’orgueil, qui est un chevalier inquiet monté sur une belle licorne blanche. La chasteté, elle, chevauche en lion.

Dans le Pèlerinage de Vie Humaine de Guillaume de Diguleville, écrit au XIVe siècle, des tentations apparaissent au chrétien qui pratique le pèlerinage intérieur – on dirait aujourd’hui virtuel – moins coûteux et moins dangereux que le voyage de Jérusalem. Beaucoup de ces démons prennent la forme de vieilles femmes. L’orgueil, montée sur les épaules de la flatterie, est unicorne, et porte un cor, qui est aussi un peu une corne.

C’est moi Orgueil la très coquette
La féroce armée d’une corne…
C’est une corne qui s’appelle
Férocité et cruauté
J’en frappe et à droite et à gauche
Sans épargner ni clerc, ni prêtre.
C’est la corne de l’unicorne
Qui est plus cruel que bicorne[3].

Et plus loin :

Quand j’ai le vin en corne,
fière suis comme unicorne.

Nulle licorne dans le Roman de la rose, mais la corne y est aussi signe de vanité quand un passage se moque d’une femme portant perruque faite avec :

Les cheveux d’une femme morte,
Ou blonde soie, en fins rouleaux,
Qu’elle glisse sous ses bandeaux.
Qu’elle porte au front telles cornes
Que jamais cerfs, bœufs ou licornes,
Assez hardis pour l’affronter,
Son chef ne puissent surmonter[4].

Les démons des miniatures arborent le plus souvent deux cornes de taureau, mauvaiseté, ou de bouc, luxure. Lorsqu’ils n’en ont qu’une, elle est souvent spiralée comme celle de la licorne et peut là encore signifier la suffisance, la prétention. Un autre signe d’orgueil était la crête, à la manière du coq. Or sur les crânes des diables ou des dragons se dressent parfois des formes un peu punk que l’observateur d’aujourd’hui hésite à classer parmi les cornes ou les crêtes.

Les diables, quand ils sont en groupe, sont le plus souvent en Occident représentés de manière générique, et il n’est donc pas toujours possible d’isoler tel ou tel, et notamment de repérer Lucifer, l’ange déchu pour son orgueil. Sur une impressionnante gravure d’un incunable décrivant les quinze signes de la venue de l’Antéchrist, ce dernier est cependant clairement représenté ailé et portant, sur le sommet de la tête, une courte corne spiralée. Le fait que la corne unique du malin soit presque toujours plantée sur le sommet du crâne et non sur le front montre bien son caractère ostentatoire, c’est une corne de frime plus que de puissance.

Les naissances monstrueuses, réelles ou inventées, ont beaucoup fait parler d’elles à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Elles n’étaient pas des merveilles de la création, comme les créatures bizarres de l’Orient lointain, mais des présages ou des signes de la colère divine – c’est d’ailleurs l’étymologie de monstre, ce qui montre, ce qui révèle. Voici la description, dans les Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau, en 1560, de l’un des monstres les plus connus :

« En l’an mil cinq-cent-douze, du temps que le Pape Jules second suscita tant de sanglantes tragédies en Italie, et qu’il eut la guerre avec le Roy Louis, il fut engendré à Ravenne, qui est l’une des plus anciennes cités de l’Italie, un monstre ayant une corne en la tête, deux ailes, et un pied semblable à celui d’un oiseau ravissant et avec un œil au genou. Il était double quant au sexe, participant de l’homme et de la femme, il avait en l’estomac la figure d’un Ypsilon et la figure d’une croix et si n’avait aucun bras. Ce monstre fut produit sur terre du temps que toute l’Italie était enflammée des guerres, non toutefois sans apporter grande terreur au peuple. De toutes les provinces de l’Italie et de la Grèce ils venaient voir cette misérable créature. Chacun en parlait diversement. Entre autres, il s’y trouva quelques hommes doctes et célèbres qui commencèrent à philosopher sur la misère de cet enfant, et sur sa figure monstrueuse, lesquels disaient que par la corne était figuré l’orgueil et l’ambition, par les ailes la légèreté et l’inconstance, par le défaut des bras le défaut des bonnes œuvres, par le pied ravissant la rapine, l’usure et l’avarice, par l’œil qui était au genou l’affection des choses terrestres, par les deux sexes la sodomie, et que pour tous ces péchés qui régnaient en ce temps en Italie, elle était ainsi affligée de guerres… ».

La corne unique était donc encore signe d’orgueil, d’ambition et peut-être, même si cela est rarement dit, d’incomplétude.


[1] « Unicornis et in bona et in mala accipitur significatione. In bona quidem quando pro significanda Ecclesia ponitur. De qua dictum est in psalmo : et exaltabitur sicut unicornis cornu meum. In mala autem quando pro designanda superbia ponitur. Est enim animal unice superbum », BNF, ms nal 181, cité in Cédric Giraud, Théologie et pédagogie au XIIe siècle, les sentences d’Anselme de Laon, 2012
[2] « Si insurgit rabies leonina, premitur per patientiam: si petulantia hirci, per abstinentiam: si ferocitas apri, per mansuetudinem: si superbia unicornis, per humilitatem». Saint Bernard de Clairvaux, Tractatus de interiori domo, seu de conscientia ædificanda, ch.XII, in Migne, Patrologie latine, vol.CLXXXIV, col.516-517.
[3] Guillaume de Digulleville, Le Pèlerinage de Vie Humaine, 2015, p.703.
[4] Le Roman de la Rose, adaptation en vers modernes par Pierre Marteau, 1878

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