➕ La tentation de Saint Antoine

Gustave Flaubert est, au XIXe siècle,  le premier auteur à citer, à plusieurs reprises, la licorne parmi les démons venus troubler le premier ermite au désert. Les artistes qui, au Moyen-Âge, avaient illustré cette scène l’y avaient cependant déjà souvent représentée.

Les représentations de tentation de saints, et même celles de la tentation du Christ, sont relativement rares avant la fin du Moyen Âge. Le saint le plus souvent représenté tenté par les démons est le premier ermite dans le désert d’Égypte, Saint Antoine. Au XIIIe siècle, deux textes à peu près contemporains, le Miroir historial de Vincent de Beauvais et la Légende Dorée de Jacques de Voragine en font, en des termes à peu près identiques, l’épisode essentiel de la vie de l’anachorète. Voici le texte de la Légende dorée :

« Une autre fois, comme il était dans une tombe d’Égypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules ; mais comme tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le caveau, et mit en fuite tous les démons ; et Antoine se trouva aussitôt guéri».

Jacques de Voragine, La légende dorée, trad. J. de Wyzewa, 1910.

Certains des enlumineurs qui illustrèrent cette scène peignirent des démons bipèdes, parfois ailés, assez classiques, insistant seulement un peu plus qu’à l’habitude sur les cornes, les dents et les griffes. C’est notamment le cas sur une célèbre gravure de Martin Schonggauer, en 1470, qui illustre également la difficulté, chez les démons, à distinguer une crête d’une corne unique.

D’autres donnèrent aux créatures diaboliques l’aspect de bêtes féroces. La licorne, alors tout à fait vraisemblable en animal sauvage d’Égypte, est très souvent du nombre, sans que l’on sache bien si la corne unique figure la luxure ou l’orgueil, ce dernier étant sans doute une tentation plus forte pour l’ermite au désert.

Sur un manuscrit en français de la Légende Dorée, copié au XVe siècle, les démons ne sont que deux, un lion et une licorne, animaux à la symbolique habituellement plutôt positive. C’est une référence au Psaume 22, Sauve moi de la colère du lion et des cornes de la licorne – oui, je sais, les cornes de la licorne, c’est curieux, j’explique tout cela dans le livre. Je n’ai pas vu d’autres exemples de cette représentation, et ignore s’il s’agit d’un cas unique.

Antoine tenté par la licorne et le lion sur un mansucrit de la Légende dorée, XVe siècle.
BNF, ms fr 6448, fol 45v.

La version de la tentation de Saint Antoine que nous connaissons est bien sûr celle de Gustave Flaubert, qui détaille les tentations charnelles, matérielles et intellectuelles, toutes nées dans l’imagination débordante de l’ermite, auxquelles il fait difficilement face. La licorne, étonnamment absente quelques années plus tôt des décors orientaux de Salammbô, est cette fois nommément citée, d’abord comme créature de l’Orient merveilleux, puis parmi les bêtes démoniaques qui apparaissent à Antoine, tout comme un unicorne arabe, le shadhavar, devenu Sadhuzag, que Flaubert avait découvert lors de ses voyages au Proche-Orient.

Pieter Brueghel le jeune, La Tentation de Saint-Antoine, 1600.
C’est ce tableau de Pieter Brughel qui inspira à Gustave Flaubert son poème éponyme. La licorne, à tête rouge, est au centre.

C’est d’abord la reine de Saba qui apparaît à Antoine, et la corne de licorne n’est dans son discours qu’un signe de richesse et d’antiquité :

Elle se promène entre les rangées d’esclaves et les marchandises.

La reine de Saba :
Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a là-dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Élisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie, — et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d’or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d’Issedonie, des escarboucles de l’île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, — animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d’Émath, et ces franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a… mais viens donc ! Viens donc !

Plus subtil, Hilarion, ancien disciple de l’anachorète, incarne la tentation de la logique et de la science. Il promet à Antoine la sagesse de l’antiquité, une antiquité bien sûr où les licornes quittent à l’occasion les bas-reliefs.

Hilarion :
Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l’entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras ; et la face de l’inconnu se dévoilera !

Apollonus de Tyane et son riche et naïf acolyte Damis présentent une autre tentation, celle des sectes et charlatans. Pourquoi le Christ et pas un autre, surtout quand cet autre vous propose des balades à dos de licorne ?

Damis :
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !

Apollonius :
Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !

Antoine pleure.
Oh ! Oh ! Oh !

Apollonius :
Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

C’est dans les dernières pages du texte de Flaubert qu’est décrite la scène, empruntée à la Légende dorée, où apparaissent à l’ermite des bêtes armées « de griffes, de cornes et de dents », parmi lesquelles pas moins de deux quadrupèdes unicornes, le shadhavar arabe à la corne musicale, et notre licorne plus ou moins occidentale.

Elles s’agitent, les branches s’entrechoquent ; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.

Le Sadhuzag
Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.
Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s’enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s’abattent dans mes rameaux. — Écoute !

Il renverse son bois, d’où s’échappe une musique ineffablement douce. Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.

Le Sadhuzag
Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu’un bataillon de lances, exhale un hurlement ; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d’un lâche. — Écoute !

Il penche ses rameaux, d’où sortent des cris discordants ; Antoine est comme déchiré.

Shadhavar Zakaria al Qazwini, Livre des merveilles de la création, manuscrit arabe, XVIIe siècle.
BNF, ms Smith Lesouef 221, fol 179r

La licorne est la dernière créature terrestre à apparaître à l’ermite. Rapide, tête pourpre et corne multicolores, sa description doit plus à Ctésias de Cnide qu’aux sources chrétiennes, mais, comme au Moyen Âge, seule une jeune vierge peut la maîtriser.

Mais le cercle des monstres s’entrouvre, le ciel tout à coup devient bleu, et

La Licorne se présente.

Au galop ! Au galop !
J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
Au galop ! Au galop !

Antoine la regarde s’enfuir.

La licorne peut aussi figurer parmi les démons tentant le Christ en retraite au désert, mais ils ne sont que rarement représentés par des animaux.
Stefan Fridolin, Schatzbehalter, oder, Schrein der wahren Reichtümer des Heils unnd ewyger Seligkeit genant, 1491

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