Je ne parle guère dans mon livre que des deux séries de tapisseries à la licorne les plus connues, celles de Cluny et des Cloisters. Il y en a bien d’autres.
Sur la célèbre tapisserie de Bayeux, brodée à la fin du XIe siècle donc près de quatre siècles avant que ne soient tissées les riches tentures du début de la Renaissance, apparaissaient déjà une licorne, peut-être deux, trois au grand maximum, dans la bordure inférieure de la toile. L’une est attaquée par des chiens, l’autre poursuivie par tout un équipage de chasse. Elles ne pèsent cependant guère en comparaison des dizaines de dragons et, plus encore, de griffons qui meublent les marges du récit. La licorne est d’ailleurs absente de la scène, représentée au tout début de l’histoire, dans laquelle Adam nomme les animaux. Au XIe siècle, lorsque cette broderie a été réalisée, la licorne était tenue pour un animal réel, mais sans importance particulière et vraisemblablement pas présent en Angleterre.
Les images officielles de la blanche bête sur les deux séries de tapisseries les plus connues, la Dame à la licorne et la Chasse à la licorne, se détachent sur un charmant fond rouge ou vert de petites fleurs, de plantes sylvestres, de fruits des bois et d’herbes sauvages, ce que l’on appelle un millefleurs. Si les compositions en sont hiératiques et peu réalistes, les plantes sont souvent représentées avec soin, aussi reconnaissables que les animaux, et de très sérieux ouvrages les ont cataloguées[1].
Dans le monde germanique, les chasses mystiques à la licorne, allégories de l’Annonciation, peuvent être peintes, sculptées mais aussi parfois brodées ou tissées, sur fond de millefleurs, sur la tenture ornant le devant de l’autel, l’antependium.
Et le monde est pareil à l’ancienne forêt
Cette tapisserie à verdure banales
Où dorment la licorne et le chardonneret
— Louis Aragon, Brocéliande, 1942.
Dans la première moitié du XVIe siècle, les millefleurs passent de mode et laissent place à un décor qui a moins bien vieilli, et que les historiens de l’art ont assez à propos baptisé feuilles de choux – ou aristoloche, une plante qui sonne un peu plus savant mais qui a le même aspect. Les licornes, et plus souvent encore les griffons, y abandonnent leurs poses hiératiques pour s’ébattre plus librement, et parfois combattre, dans des paysages ocres ou vert pâle.
Les licornes sur feuilles de choux sont sans doute plus nombreuses que celles sur millefleurs, mais elles sont quand même moins à leur avantage. Surtout, nous n’avons aucune série complète dont la belle cavale blanche soit l’héroïne. Elle n’y est le plus souvent qu’un animal parmi d’autres, auprès du cerf, du lion, de la girafe et du griffon. Si les scènes de chasse restent fréquentes, un nouveau thème apparaît sur les tapisseries vers le milieu du XVIe siècle, les pugnæ ferarum, les combats de bêtes sauvages et exotiques, qui sont une bonne occasion de mettre en scène la licorne. La blanche bête affronte le plus souvent l’un de ses ennemis dans les récits médiévaux, le lion, comme sur les luxueuses tapisseries du palais Borromée à Isola Bella, dont il sera question dans un autre post. L’autre adversaire traditionnel de la licorne, l’éléphant, fait quant à lui face à un nouveau venu, le rhinocéros
Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n’en vaut la peine, mais c’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse. J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer. Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions.
Que de choses ces graves personnages auraient à dire s’ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée! De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins !
— Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1834
Déjà , parmi les tapisseries aux millefleurs, se sont glissées quelques simples broderies. C’est moins précieux, c’est moins impressionnant, c’est moins souvent exposé dans les musées, mais cest migon, et les licornes y sont un peu les mêmes que sur les tapisseries.
Je cite dans mon livre le catalogue d’une vente aux enchères, en 1904. Une tapisserie y représente l’équipage du roi Charles VII rencontrant, dans la forêt du Mans, de nombreux animaux parmi lesquels une licorne et plusieurs lions. S’il n’est pas impossible que cette toile ait disparu, il est plus probable qu’elle décore discrètement quelque château ou hôtel particulier. Je suis preneur de toute information à ce sujet.
Dans Le maître de forges, son plus grand succès, le romancier populaire Georges Ohnet décrit une série de tapisseries représentant l’histoire de Renaud et Armide dans la Jérusalem libérée de Torquato Tasso :
Les lampes éclairaient doucement les vieilles tapisseries dont les murs étaient recouverts. C’était l’admirable série des amours de Renaud et d’Armide. Sous une tente de pourpre et d’or, le chevalier, couché aux pieds de l’enchanteresse, souriait en levant d’un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin, les deux chevaliers libérateurs traversaient la forêt enchantée, écartant à l’aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Armide, debout sur son char traîné par des licornes blanches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois.
— Georges Ohnet, Le Maître de Forges, 1882
Cette série de tapisseries est sans doute une invention du prolixe romancier, mais si elle existe dans quelque château, le char d’Armide traîné par des licornes blanches ressemble sans doute à celui que l’on voit sur ce dessin du XVIIe siècle.

Les licornes apparaissent régulièrement sur les nombreuses tapisseries représentant des scènes de la Genèse, la création des animaux, Adam nommant les animaux, l’embarquement et le débarquement de l’arche de Noé. Je ne vais pas vous remettre les images ici, elles sont déjà pour certaines dans les posts consacrés à l’iconographie biblique, et seront bientôt pour d’autres dans celui qui traitera des tapisseries du roi de Pologne Sigismond II, que j’ai soigneusement évité d’utiliser pour illustrer cet article.
La licorne étant absente des récits antiques, il était en revanche plus difficile de la caser sur les nombreuses séries de tapisseries illustrant l’histoire romaine. Quand on la croise, elle est purement décorative. Sur une riche tapisserie flamande du XVIe siècle représentant les ruines romaines du Colosseum, elle apparaît dans les marges, un animal sauvage parmi d’autres. C’est sans doute le cas sur d’autres tapisseries, sans que cela soit précisé dans les catalogues et donc sans que j’aie beaucoup de chances de la trouver.
Dans les années 1700, donc bien avant la photographie, François Roger de Gaignières eut l’idée de faire reproduire pour la postérité des monumens qui lui semblaient importants pour l’histoire de la monarchie française. De ce travail encyclopédique est résulté une impressionnante collection de dessins de pierres tombales, de sceaux, d’armoiries, de costumes, de sculptures et de tapisseries, aujourd’hui partagée pour l’essentiel entre la Bodleian Library, à Oxford, et la BNF à Paris. Je suis bien loin d’avoir tout feuilleté, mais voici des reproductions de quelques tapisseries héraldiques, sans doute disparues aujourd’hui.
[1] Voir par exemple, pour les tapisseries des Cloisters, Margaret Freeman, The Unicorn Tapestries, 1976.





















































































