➕ Lord Dunsany, La fille du roi des elfes, 1924

Traduit par Odile Pidoux

L’un après l’autre ils se séparèrent sur le seuil de leurs maisons. Mais trois ou quatre d’entre eux habitaient à l’extrémité du village, au pied même de la colline, et voici ce qu’ils aperçurent avant d’entrer chez eux : toute blanche et nettement éclairée par les dernières lueurs du ciel où se levaient les étoiles, une licorne, l’air effarouché et fatigué du gibier pourchassé, dévalait la pente devant eux. Ils se frottèrent les yeux, se lissèrent la barbe d’un air dubitatif et n’en crurent pas leurs yeux.

[…]

Les licornes revinrent paître selon leur habitude aux confins du royaume, habitat naturel de toutes les créatures fabuleuses, où elles se remirent à grignoter les lys au pied des versants montagneux et à se glisser parfois le soir, quand tout est tranquille, à travers la frontière crépusculaire pour aller goûter l’herbe terrestre. C’est d’ailleurs en raison de leur goût pour les pâturages terrestres – semblable à ce goût pour l’eau de mer qu’éprouve une fois l’an le grand cerf des Highlands – que l’existence de la licorne est bien connue des hommes quoiqu’elle se range, par son appartenance, parmi les animaux fabuleux. Il arrive aussi à notre renard familier de traverser la frontière en certaines saisons, et c’est de là-bas qu’il ramène ce relent de mystère. Il est, pour le Royaume Enchanté, un animal fabuleux, tout comme la licorne l’est à nos yeux.

À vrai dire, il arrivait rarement que les paysans de cette région eussent une chance d’apercevoir une licorne puisque leurs visages s’étaient à jamais détournés du Royaume Enchanté. L’éclat, la beauté, le charme et l’histoire même de cette terre magique ne concernaient que ceux qui avaient du temps à consacrer à de telles choses ; mais les autres étaient absorbés par les récoltes, le soin de bêtes qui n’avaient rien de fabuleux, l’entretien des toits de chaume et des haies et par mille autres tâches encore. Ils parvenaient à peine, à la fin de chaque année, à sortir vainqueurs de leur éternel combat contre l’hiver, aussi savaient-ils bien que s’ils autorisaient – ne fût-ce qu’un instant – une seule de leur pensée à se tourner vers le Royaume Enchanté, celui-ci les attirerait bien vite et son charme absorberait bientôt tous leurs loisirs, sans plus leur laisser le temps de réparer leurs toits, de tailler leurs haies ou de labourer leurs terres. Or voici qu’Orion, attiré par le son des cornes du Royaume Enchanté que, seul, il entendait le soir grâce à cette aptitude à percevoir les choses magiques qu’il tenait de son ascendance, voici donc qu’Orion et sa meute parvinrent un jour en un de ces champs que traverse la frontière crépusculaire, où il découvrit les licornes en train de paître. Suivi de ses chiens, il se glissa le long d’une haie, parvint à couper la retraite d’une licorne, l’empêchant de se réfugier au Royaume Enchanté. C’était la licorne qui devait traverser un soir la vallée des Aulnes, le poitrail tout luisant des flocons d’écume qui étincelaient d’un éclat argenté dans le clair de lune, c’était elle qui, haletante, pourchassée, épuisée, était apparue comme pour annoncer la venue d’une nouvelle dynastie à un pays aux coutumes vieillissantes, ou, comme un marin de retour d’un lointain voyage au-delà des mers, la découverte d’un nouveau continent où la vie s’écoule plus heureuse.

Gravure de Sidney Sime pour The King of Elfland’s Daughter, 1924

[…]

Dans un village, il est peu d’événements qui ne suscitent des commentaires. L’apparition de la licorne ne fit pas exception à la règle. En effet les trois villageois qui l’aperçurent au clair de lune le racontèrent aussitôt à leurs familles dont la plupart s’en furent colporter la bonne nouvelle dans les maisons voisines. Dans la vallée, en effet, tout événement surnaturel était considéré comme bénéfique dans la mesure où il constituait un sujet de conversation ; et l’on considérait que les conversations étaient bien utiles pour passer le temps après le travail. Aussi parla-t-on longtemps de la licorne.

Un ou deux jours plus tard, le Parlement du Pays des Aulnes se réunit à nouveau dans la forge de Narl pour discuter autour des chopes d’hydromel du problème de la licorne. Les uns exprimèrent leur joie et déclarèrent qu’Orion était donc bien magique puisqu’il avait pourchassé une licorne, animal surnaturel de par sa provenance même.

— N’est-il pas vrai, dit l’un, qu’il a foulé du pied une terre dont il n’est pas séant que nous parlions, et qu’il est de ce fait magique lui-même, comme tout ce qui vient de là-bas ?

Certains approuvèrent, convaincus de récolter enfin les fruits de tous leurs projets.
Mais les autres alléguèrent que la bête si bête il y avait – était apparue à la lueur de la lune et que dans ce cas, qui pouvait être certain qu’il s’agissait bien d’une licorne ? L’un ajouta qu’il était fort difficile de distinguer quoi que ce soit au clair de lune et un autre déclara qu’il était quasi impossible de reconnaître une licorne. Ils entamèrent alors une discussion à propos de la taille et de l’apparence de ces animaux, se référant à toutes les légendes où elles figurent, sans parvenir pour autant à se mettre d’accord entre eux sur le fait de savoir si oui ou non leur jeune maître avait chassé la licorne. Finalement Narl, voyant qu’ils ne parviendraient pas ainsi à établir la vérité et estimant qu’il fallait, une fois pour toutes, décider si l’événement avait eu lieu ou non, Narl se leva et déclara qu’il était temps de passer au vote. Ils agirent donc selon un procédé habituel qui consistait à jeter des coquillages de couleurs variées dans une corne passée de main en main et votèrent au sujet de la licorne, comme Narl l’avait ordonné. Il se fit un grand silence quand Narl fit le compte des coquillages. Et c’est ainsi qu’il fut établi, par vote, que la licorne n’avait pas existé.

[…]

Quand la licorne atteignit le sommet de la colline, les chiens la talonnaient. Alors elle fit une brusque volte-face et dressant son unique corne elle les attendit, menaçante. Aussitôt les chiens l’entourèrent en aboyant furieusement, mais, baissant sa tête cornue, elle se défendit avec des mouvements d’une grâce si rapide qu’elle resta inaccessible à leur emprise. Ils savaient, quand il le fallait, reconnaître le danger mortel et, malgré leur pressant désir d’en finir avec leur proie, ils reculèrent devant la corne étincelante. Alors survint Orion armé de son arc. Pourtant il ne tira pas. Est-ce parce qu’il lui était difficile d’atteindre son but sans blesser l’un de ses chiens, ou fut-il tout simplement saisi du sentiment qui nous est familier aujourd’hui, qu’un tel geste n’eût pas été loyal envers la licorne ? Quoi qu’il en soit, il tira de son fourreau une vieille épée qu’il portait au côté, et, se frayant un passage parmi ses chiens, il engagea le combat avec la corne mortelle. Alors la licorne cambra le cou, et rapide comme l’éclair la corne s’élança vers Orion. Malgré la fatigue il restait assez de force à ce poitrail puissant pour ajuster un tel coup et Orion le para de justesse. Il visa la gorge de la licorne, mais la corne détourna l’épée et se fendit à nouveau. Il réussit encore à parer de toute la force de son bras, mais il s’en fallut d’un pouce. Il repartit à l’assaut, mais la licorne dévia la trajectoire avec, eût-on dit, un certain dédain. Sans relâche, elle attaquait, visant droit au cœur d’Orion, qui reculait sous ses assauts répétés. Par le seul pouvoir de son cou blanc et musclé qui se détendait, comme un arc bandé pour lancer sa corne mortelle, elle parvint à fatiguer le bras d’Orion. Il attaqua encore, sans plus de succès ; il vit alors, à la faible clarté des étoiles, briller un éclair cruel dans l’œil de la licorne, il vit luire devant lui l’arc immaculé et terrifiant de son cou et il comprit qu’il ne parviendrait pas à résister davantage à ses coups puissants. Soudain, l’un des chiens réussit à s’agripper au flanc droit de la licorne. En un instant d’autres bondirent aussi après avoir choisi leur prise, et ils ne furent plus bientôt qu’une horde basculant lentement de droite et de gauche au hasard des soubresauts de leur proie. Orion renonça au combat car plusieurs chiens lui cachaient maintenant la gorge de son adversaire dont sortaient des grondements terribles, tels qu’on n’en entend jamais en nos contrées ; bientôt ne lui parvint plus rien que les grognements rauques des chiens acharnés sur la splendide carcasse et vautrés dans le sang surnaturel.

Florence Magnin, Le bosquet de la licorne.

[…]

Orion redescendit ainsi les collines dans la nuit, jusqu’au moment où il aperçut à ses pieds la vallée, où fumaient les cheminées du village et où l’accueillit la lumière tardive d’une fenêtre éclairée à l’une des tours de son château. Il regagna le village par les sentiers familiers, puis alla enfermer ses chiens au chenil et l’aube commençait à peine à naître au sommet des collines quand il sonna de la trompe à la porte arrière du château. La première chose que vit le vieux gardien venu lui ouvrir fut la corne gigantesque qui se balançait au-dessus de la tête d’Orion.

Cette corne devait – des années plus tard – être adressée en présent au roi François 1er par le pape. Benvenuto Cellini le rapporte dans ses mémoires et raconte comment le pape Clément les envoya chercher, lui et un certain Tobbie, et leur ordonna de lui soumettre des plans pour monter et sertir la plus belle corne de licorne jamais vue dans le monde. On peut juger de la félicité d’Orion quand on sait que cette corne, la première qu’il avait possédée de sa vie, devait être considérée, des générations plus tard, comme la plus belle qui se fût jamais vue, et cela dans la ville même de Rome, où ne manquaient pourtant point les occasions de voir et de comparer entre eux de tels objets. Car on devait pouvoir se procurer un certain nombre de ces étranges cornes pour que le Pape ait été en mesure de choisir, pour le présent qu’il désirait faire, la plus belle qui se fût jamais vue ; mais à l’époque moins fastueuse où se situe mon histoire, ce genre de trophées était si rare que les licornes étaient encore considérées comme des animaux fabuleux. C’est aux environs de 1530 que l’on peut placer l’année de ce présent au roi François 1er et la corne fut sertie dans une monture d’or et ce fut Tobbie et non Benvenuto Cellini qui obtint la commande. Si je mentionne la date, c’est parce que certains ne s’intéressent aux contes que dans la mesure où l’histoire s’y réfère çà et là et se soucient, en matière historique, des faits plutôt que de la philosophie. Si un tel lecteur a suivi jusqu’ici les aventures d’Orion, il doit être désormais avide de pouvoir se référer à une date ou à quelque fait historique. Pour la date, je lui livre celle de 1530. Quant au fait historique, je fais mention de ce présent généreux rapporté par Benvenuto Cellini car il se pourrait bien que mon lecteur, en rencontrant ces histoires de licornes, se soit senti tellement éloigné de l’histoire et tellement désemparé qu’il soit besoin, en ce moment précis, de le ramener aux faits historiques. Quant à savoir comment cette corne magique réussit à sortir du château des Aulnes, en quelles mains elle erra avant de réapparaître dans la ville de Rome, ce serait la matière, vous vous en doutez bien, d’un autre ouvrage.

Gravure de Sidney Sime pour A Dreamer’s Tale de Lord Dunsany, 1910.

“You shall have centuries of sleep,” said the soul, “but you must not sleep now, for I have seen deep meadows with purple flowers flaming tall and strange above the brilliant grass, and herds of pure white unicorns that gambol there for joy, and a river running by with a glittering galleon on it, all of gold, that goes from an unknown inland to an unknown isle of the sea to take a song from the King of Over-the-Hills to the Queen of Far-Away.

— Lord Dunsany, A Dreamer’s Tale, 1910

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