➕ Travaux d’orfèvre

Les orfèvres de la Renaissance ont à l’occasion dessiné, sculpté, taillé des licornes. Les plus petites sont sur des bagues, comme sur une belle bague en or émaillé ou une licorne blanche et une dame en robe bleue encadrent un cœur rouge et un petit coffret. D’autres, en ivoire ou en émail ornent des colliers et pendentifs – mais il faut être prudent, les plus beaux de ces bijoux sont souvent des faux ou des copies du XIXe siècle. C’est par exemple le cas de celui qui se trouve à New York, au Metropolitan Museum, et qui représente un triton chevauchant une licorne matrine.

Des plats, des vases ou des pokals, gobelets dotés d’un couvercle utilisés pour porter des toasts, pouvaient avoir forme de licorne, ou être décorés d’une ou plusieurs licornes gravées ou sculptées.

Bien sûr, les plus impressionantes de ces sculptures étaient des chefs de licorne destinés à mettre en scène une « vraie » corne de licorne, comme le raconte dans ses mémoires Benvenuto Cellini.

« Le cardinal Salviati, qui me détestait si cordialement, comme on l’a vu, avait été nommé légat de Parme. Dans  cette ville on arrêta un orfèvre milanais, appelé Tobbia, que l’on condamna à la corde et au feu, pour crime de fausse monnaie. Le légat, ayant entendu parler de ce Tobbia comme d’un artiste du plus grand talent, ordonna de suspendre l’exécution et écrivit ensuite au pape qu’il avait entre les mains le plus grand orfèvre du monde. Il ajouta que cet homme avait été condamné à être pendu et brûlé, mais que c’était un pauvre diable d’une telle simplicité, qu’il assurait avoir consulté son confesseur, qui, à l’en croire, lui aurait donné permission de fabriquer de la fausse monnaie. “ Si vous faites venir ce grand artiste à Rome, continuait le légat, vous rabattrez l’orgueil de votre Benvenuto, et je suis très certain que les ouvrages de ce Tobbia vous plairont infiniment plus ”. Le pape répondit donc qu’on eût à l’envoyer de suite à Rome.
Quand ce Tobbia fut arrivé, Sa Sainteté nous appela tous les deux et nous commanda un dessin pour une corne de licorne, la plus belle qu’on eût jamais vue : on l’avait payée dix-sept mille ducats di Camera. Le pape, qui la destinait au roi François Ier, voulut d’abord qu’on la montât richement en or, d’après l’un des dessins qu’il nous avait demandés. Dès qu’ils furent achevés, chacun de nous apporta le sien au pape. Celui de Tobbia représentait un candélabre, auquel cette belle corne se serait adaptée comme une bougie. Le pied du candélabre était formé de quatre petites têtes de licorne de la composition la plus simple, de sorte que je ne pus m’empêcher de rire sous cape. Le pape s’en aperçut, et me dit : “ Montre-moi ton dessin ”. C’était une seule tête de licorne d’une beauté sans égale, car elle tenait à la fois de la tête du cheval et de celle du cerf, et je l’avais enrichie d’ornements d’une telle élégance, qu’à la première vue tout le monde m’adjugea la palme. Malheureusement, ce concours avait lieu devant des Milanais de haute importance, lesquels dirent au pape : “ Très saint Père, vous envoyez en France un splendide présent : sachez que les Français sont des hommes grossiers, incapables de comprendre le mérite du travail de Benvenuto. Ils aimeront bien mieux cette espèce de fiole, qui sera exécutée plus promptement. Benvenuto achèvera votre calice; vous aurez ainsi deux morceaux terminés en même temps, et ce pauvre diable, que vous avez fait venir, ne restera pas sans ouvrage”.
Le pape, qui désirait avoir son calice, suivit volontiers le conseil de ces Milanais. Le lendemain, il commanda donc à Tobbia la garniture de la corne, et il m’envoya dire par le maître de sa garde-robe que je devais m’occuper de terminer le calice. Je répondis : “ C’est mon plus vif désir, et j’aurais déjà facilement fini ce bel ouvrage, s’il n’eût point été en or ; mais, puisqu’il est en or, il faut que Sa Sainteté me donne de ce métal, si elle veut que je puisse le mener à fin. — Ah çà, me répliqua ce rustre de courtisan, ne va pas demander de l’or au pape, sinon tu le mettras dans une telle colère, que malheur ! malheur à toi ! — Messer, lui repartis-je, vous et votre seigneurie, enseignez-moi donc un peu la manière de faire du pain sans farine; cet ouvrage se finira de même sans or[1]”.»

Il y a trente ans, en 1996, je reprenais dans ma thèse un article de 1936 de l’historien Guido Schönberger dans lequel, photo grisâtre à l’appui, il assurait que sinon la corne, du moins son socle se trouvait aujourd’hui au musée de Bologne[2]. On trouve aujourd’hui en ligne de bien meilleures photos, et il apparaît clairement que le socle se trouvant à Bologne, que le site du musée date par ailleurs de la fin du XVIIe siècle représente quatre têtes non de licornes mais de béliers, ce qui est un peu étonnant. Peut-être était-il prévu non pour présenter une corne de licorne mais pour servir de chandelier dans une église ?

Peut-être, et ce bien que le récit de Cellini parle de quatre petites têtes et non de trois, la licorne envoyée en France est-elle celle citée, en 1560, en tête de l’inventaire du cabinet des rois de France : « Une grande licorne émorcée par le bout, garnie d’or et soustenue sur trois testes de licorne d’or par le pied, pesant ladite licorne seullement dix-sept marcs une once et demy et ayant de longueur cinq pieds trois poulces, en ce non comprises une petite garniture qui est au bout laquelle avec l’autre garniture des troys testes de licorne poisent ensemble vingt-troys marcs et demy estimée quinze cens quatre escus[3]. »

Si c’est d’elle qu’il s’agit, j’ignore ce que ce socle est devenu. On n’en sait moins encore sur le sort du socle réalisé par Cellini, pour lequel on a juste…. Un dessin de Salvador Dali illustrant une édition de 1946 de la foisonnante autobiographie du sculpteur et joailler italien.

Au XVIIe siècle, les ivoires de narval se font moins rares, et leur origine nordique et maritime devient peu à peu connue de tous. Si beaucoup restent exposées dans les trésors des princes et des cathédrales, d’autres sont désormais découpées, taillées, sculptées pour réaliser des pièces d’orfèvrerie de plus petite taille. Clin d’œil, peut-être un peu ironique lorsque l’artiste sait qu’il travaille une défense de narval, il n’est pas rare que des licornes soient ainsi sculptées dans la licorne, tout comme des éléphants sont représentés sur l’ivoire d’éléphant. On s’étonnera donc de voir, en 1634, une licorne mais pas d’éléphant sur l’Olifant de Rothschild, une superbe défense d’éléphant sculptée pour imiter un cor médiéval. La licorne barbichue, à la courte corne spiralée, n’est cependant ici qu’un animal parmi d’autres dans un entrelacs de créatures réelles et mythologiques.


Plus intéressantes sont une chope à bière et un pokal, grand gobelet muni d’un couvercle, réalisés dans les années 1660 par l’artiste danois Jacob Jensen Nordmand. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, en Scandinavie qui plus est, nul ne pouvait avoir le moindre doute sur l’origine des pièces d’ivoire ayant servi à confectionner ces deux récipients. Sur le couvercle du pokal, l’artiste a d’ailleurs représenté, avec un certain souci de réalisme, un inuit du Groenland tenant fièrement une défense de narval.  La chope à bière n’en repose pas moins sur trois petites licornes en argent, preuve que cette défense de narval restait aussi, peut-être un peu ironiquement, une corne de licorne.

La Voûte Verte, à Dresde, est un musée abritant la plus grande collection au monde de trésors baroques, bijoux, sculptures, figurines et pièces d’orfèvrerie où le travail de l’artiste vient mettre en valeur des merveilles de la nature. L’or, l’argent et l’émail y côtoient le jaspe, l’émeraude, les perles, le corail et les coquillages. Même si l’on y croise un étonnant Actaeon changé par Diane en cerf unicorne, ou plutôt unibois, c’est moins dans les scènes de chasse en forêt  que dans les représentations marines qu’il faut chercher la licorne. On doit par exemple à l’orfèvre allemand Elias Geyer (1560-1634) plusieurs sculptures de créatures semblant sortir de coquilles de nautiles, parmi lesquelles quelques licornes. Ce ne sont pas des narvals, encore mal connus à cette époque, ce ne sont pas non plus des licornes. Ce sont les hippocampes de la mythologie grecque qui, parce qu’elle leur donne plus fière allure, gagnent alors une corne et deviennent des sortes de licornes de mer, ce qu’ils n’avaient jamais été dans les représentations antiques.


Pour représenter des licornes dans des scènes mythologiques, il fallait soit ajouter une corne à des créatures qui n’en avaient pas dans les récits classiques, comme les hippocampes représentés plus haut, soit faire de la licorne un animal parmi d’autres. Diane et Orphée appartiennent à des récits bien distincts, mais tous deux fréquentaient les créatures de la forêt, l’un pour les chasser avec son arc, l’autre pour les charmer avec sa lyre. Au Metropolitan Museum de New York se trouve une splendide coupe baroque réalisée à Prague vers 1600, pour l’empereur Frédéric II, sur le couvercle de laquelle Diane chasseresse et Orphée musicien sont représentés dos à dos, entourés d’animaux parmi lesquels une blanche licorne – et tant pis si cela semble donner à Orphée un rôle un peu ambigu.


[1] La vie de Benvenuto Celllini, écrite par lui-même, Paris, 1881, p.163 sq.
[2] Guido Schönberger, “Narwal-Einhorn, Stüdien über einen seltenen Werkstoff”,in Städel Jahrbuch,Francfort,1936, pp.199-200.
[3] BNF, ms fr 4732.

De Potsdam à Paris en licorne

Une très riche exposition sur la lciorne, avec plusieurs pièces que je n’avais jamais vues, est actuellement à Potsdam, au musée Barberini. Vous pouvez en découvrir une partie en ligne, et même commander comme moi le beau catalogue, sur le site du musée Barberini.
Au mois de mars 2026, l’exposition déménagera vers le musée de Cluny, où il me sera quand même plus simple d’aller la voir….

On va sans doute s’arrêter là…

Cela fait quelques mois que je n’ai pas ajouté de nouveaux chapitres à ce blog. J’ai encore entre mille et deux-mille belles images que je pourrai ajouter ici et là, mais peu d’entre elles permettent vraiment d’enrichir mon propos, et j’ai un peu décroché des recherches en ligne pour me replonger dans la création de jeux. Bref, je ne vais sans doute plus enrichir ce site de nouveaux chapitres, ou très épisodiquement, même si je pourrai encore ajouter une image dans une galerie ici ou là lorsque l’envie m’en prendra.
En attendant, mon livre est toujours en vente dans toutes les librairies en ligne (ici par exemple, sur Amazon), et dans quelques-unes en dur.

➕ Lord Dunsany, Jorkens remembers Africa, 1934

Les aventures de Jorkens furent écrites durant les années trente par Lord Dunsany, également auteur de La fille du roi des elfes dont il sera question plus loin.

Membre d’un club anglais, le héros, Jorkens,  est toujours celui qui raconte les histoires les plus extraordinaires, à défaut d’être les plus crédibles. Il a bien sûr chassé la licorne en Afrique du Sud, l’une des deux régions, l’autre étant le Tibet, où l’on pensait à la fin du XIXe siècle qu’il pouvait y avoir des licornes.. Malheureusement, ce texte n’a pas, à ma connaissance, été traduit, et je vous le livre donc en anglais.

To say that amongst all those that have read any of the tales of Mr. Jorkens’ travels that I have recorded, none have felt any doubts of any of them would be absurd: such doubts have been felt and even expressed. But what has impressed me very considerably is the fair-minded attitude taken up by the general public, an attitude that may be summarized as a firm determination not to disbelieve a man’s story merely because it is unusual, but to await the final verdict of science, when science shall have arrived at the point at which it is able to pronounce on such matters with certainty. Then, should the verdict be against Jorkens, and not till then, will a sporting public turn upon him that scornful disbelief that they are far too fair-minded to show without good and sufficient proofs. I myself meanwhile am careful to record nothing he tells me, against which anyone in the Billiards Club or elsewhere has been able to bring any proof that would definitely rule it out in a court of law. And it would be interesting to see for how long in such a court arguments that may be lightly advanced now, against the exact truth of any one of his tales, would stand up against the ridicule of counsel. But the sporting attitude that the public have adopted towards him is more to Jorkens than a verdict in any court of law. Curiously enough it is in the Billiards Club itself, the source of all these stories, that the most unsporting attitude is often shown to Jorkens. For instance only the other day one of our members was unnecessarily rude to him, though with only a single word. I need hardly say it was Terbut. The word was not in itself a rude one, but was somehow all the more insidious for that. Also it was really a single word, and not a short sentence, as is often the case when a writer says to you “I will tell it to you in one word.” But I will tell the story.

Combat de licornes sauvages dans le Salon de première classe du Queen Mary,Gilbert Bayes & Alfred Oakley, 1936.
Photo Andrea James, Wikimedia Commons

We were discussing billiards, which is not a thing we often do in the Billiards Club. There is, I suppose, some sort of feeling that, if anyone talks of billiards there, his imagination or his experience can provide him with nothing better; billiards being, as it were, bed-rock in the Billiards Club. In just the same way at the Athenæum, although the bird is inseparable from the Club’s presiding goddess, one seldom if ever orders an owl for one’s lunch. But we were discussing billiards to-day, and debating whether bonzoline balls or the old ivory kind were the better. I will not record the discussion, for it has nothing to do with Jorkens, but it may interest my readers to hear that it was held at the Billiards Club that the bonzoline ball was unique among modern substitutes, in being better than the old genuine article. It was as we had decided that, that some young member who ought to have known better, seeing Jorkens near him as he looked up, suddenly blurted out: “Have you ever seen a unicorn, Jorkens?” Of course it was not the way to speak to an elder man. Of course the implication was obvious. And Jorkens saw in a moment that the young fellow did not believe in the existence of unicorns at all. In any case he had not yet passed that time of life in which one believes nothing that the ages have handed down to us until we have been able to test it for ourselves. “I deprecate that hard and fast line between fabulous animals and those that you all chance to have seen,” said Jorkens. “What does it amount to, practically, but a line drawn round Regent’s Park? That’s all it is really. Everything inside that line is an animal you readily believe in. Everything outside it is fabulous. It means you believe in an animal if you have seen it in the Zoo, otherwise not. However full history is of accounts of the unicorn, and the most detailed descriptions, still you go off to Regent’s Park on a Sunday, and if there is not one there waiting for your bun you disbelieve in the unicorn. Oh well, I was like that myself till I saw one.”

“You saw one?” said the young fellow who had started the topic. “I’ll tell you,” said Jorkens. “I was camped once by the Northern Guaso Nyero, or rather I was camped two hundred and fifty yards from it, a distance that just makes all the difference, for two hundred yards is all that the mosquito flies from his home. Of course he has a good many homes, that’s the trouble; but, as he prefers a river frontage, it’s a very good thing to camp that far from a river. Not that it amounts to much, for Africa can always get you some other way. But there it was. Well, I was collecting heads for a museum, and had been at it for some time, with a white hunter and eighty natives, trekking through Africa; and I was beginning to get pretty tired of it. I was sitting by one of our campfires after supper, with the white hunter beside me, and I was gazing into the glow of the smouldering logs and watching the fireflies gliding backwards and forwards, and thinking all the while of the lights of London. And the more the fireflies slowly grew into multitudes, and the more the fire glowed, the more I longed for London. In that mood I asked the hunter what we should do next day; and, whatever he suggested going after, I pointed out I had shot it already. Which was perfectly true. “And winds came out of the forest, or over the plains, and softly played with the smoke going up from our logs of cedar, and the visions changed and changed in the glow of the fire, and every now and then the hunter past, that’s what it is now; and not to take account of that is an error as great as supposing a rhino can’t smell. The moment the unicorn sees the line of beaters, with the flanks coming quietly in on him, he knows what’s up; he knows he’s being driven. By a glance at the line (and his sight is very acute) he knows to what direction. He immediately slips through the forest in exactly the opposite; straight through the line of beaters; and in these forests he usually gets through without even being seen by a native. Not that they haven’t seen them.’ “‘Then the place for a gun to stand,’ I said. “‘Exactly,’ he interrupted. ‘Stand in front of the unicorn, wherever he is, and we’ll try to drive him away from you. He’s sure to come straight back.’ “Now this seemed to me perfectly sound. Unicorns do avoid men, there can be no doubt of that. They must have some method in doing it. Granting a considerable intelligence, without which no method is any good, what better than hiding in a dense forest, and, when driven, always going in the opposite direction to that which is obviously intended? And history is too full of the unicorn for us to suppose that they are merely not there. “‘Well,’ said Rhino, for Rhino Parks was his name there, whatever it may have been in England once, ‘those Wakamba trackers have found him. What about trying to-morrow?’ “‘I’m not sure that I can hold a rifle just yet,’ I said. “‘No use giving in to malaria here,’ he answered, ‘or no one would ever do anything.’ “Which is true, though the place is a good deal written up as a health-resort. “‘All right. To-morrow,’ I said. “And to-morrow came, which was one thing to the good. You never know what’s coming, with malaria. “Well I was up and ready by five, but Rhino wouldn’t start till I’d had a good breakfast. So I sat down to it. It had to be liquid, because I could have no more eaten bacon and eggs, as I was just then, than I could have eaten a live squirrel. But we made a breakfast of sorts on two bottles of vermouth that we had; and by about seven we started. “And now comes the incredible part of my story: we crossed the river and pushed into the forest, and I took up my place where the Wakambas told me in whispers, and the beaters moved off away from me, and all the while I had forgotten to load my rifle. You may not believe me; and, if you don’t, I don’t wonder; but there it was, I did it. Malaria, I suppose. As a matter of fact it is just one of those things that people do do once in their lives, and very often of course it happens to be the last thing they ever do. Well, I stood there with my rifle empty, waiting for the unicorn, a .360 magazine: the magazine holds five cartridges and there should be another one in the barrel: and the steps of the beaters sounded further and further away from me. And then there came a broken furtive sound, as of something heavy but sly coming down through the forest. And there I was, with my empty rifle ready. And all of a sudden I saw a great shoulder so graceful, so silken and gleaming white, nearby in that denseness of greenery, that I knew that it must be the unicorn. Of course I’d seen hundreds of pictures of them, and the thing that I marvelled at most was that the beast, or all I could see of him, was so surprisingly like to the pictures. I put up my rifle and took a good enough aim, and then Click, and I knew it was empty. “Of course I hadn’t forgotten to bring any cartridges at all, I wasn’t so crazy as that, whatever my temperature was: my pocket was full of them. I put my hand to my pocket and slipped in a cartridge at once, and there I was loaded, with the unicorn still only twenty-five yards away. But he had heard the click, and, whether or not he knew what it was, he at any rate knew it for man, even if he hadn’t yet seen me; and he changed at once his slow slinking glide for a sharp trot through the forest. Again in a gap I saw a flash of his whiteness, and I fired and am sure I hit him, and then he came for me. Where I hit him I never knew, my one good chance of a shot behind the shoulder was gone, and I had had to take whatever shot I could get; and now I was again unloaded, for there had been no time to put anything into the magazine, and the unicorn was practically on top of me. Even as I took another cartridge out of my pocket he made a lunge at me with his flashing horn, a deadly weapon of ivory. I parried it with my rifle, and only barely parried, for the strength of its neck was enormous. It wasn’t a thing that you could waft aside as you can with the thrust of a sword, if only you are in time; it was so gigantic a thrust that it took all one’s strength to turn it. And you had to be just as quick as when trying to parry a rapier; even quicker. At once he lunged again, and again I parried: no question of thinking of trying to load my rifle; there was only just time for the parry. And as I barely parried, and the horn slipped by under my left arm, through the brown shirt I was wearing, clean as a bullet, I knew that I should parry few more, if any, like that; and that with the next thrust, or the one after, all would be over; for the power I felt in that horn was clearly more than my match. So I stepped back to gain an instant; which I barely did, so swiftly the huge beast stepped forward; and then I swung my rifle over my back and, before he thrust again, I brought it down as hard as I could at his head. I knew it for my last chance, and put into it all the strength that malaria had left me. Now it was his turn to parry. He saw it coming and flicked at it with his horn, and the horn caught it and the two blows came together. Either of them was a good blow. And together they amounted to pretty much of a smash. Well, neither ivory nor steel is unbreakable; and as for the stock of my rifle I don’t know where it went; the branches all round were full of flying splinters. And then I saw that long thin murderous horn, lying white on the ground beside me. The unicorn saw it too: it put its forefeet out, and lowered its nose and sniffed at it. As the beast was doing nothing at the moment, I picked the horn up. And when it saw the horn in my hand it looked irresolutely at me. For a moment we stood like that. It might easily have overcome me by sheer weight, and trampled me under with its pointed hooves; and yet it stood there motionless, seeming to have an awe for its own horn, which it now saw turned against it. Then I moved the horn into the hand that was holding the rifle, with the intention of seeing if it was possible to get a cartridge into what was left of the breech; and at the movement of the horn in my hand the unicorn shied like a horse, then turned round and kicked out with his heels and sprang away, and was almost immediately lost to sight in the forest. And that was the last I ever saw of a unicorn.”

La chasse au lion, Gravure de Jean-Baptiste Scotin, circa 1750.
Le paysage aurait plutôt l’air africain, mais les visages et les costumes font indien. En tout cas, c’est exotique.

“But the horn,” said the young fellow who had asked at first about unicorns. “Why didn’t you keep the horn?” “Waiter,” said Jorkens without a word to his critic, “bring me that toasting fork that I gave to the Club.” We most of us present something to the Club, and sure enough Jorkens had once given an ivory-handled toasting fork, that lay in a drawer in the pantry; for whoever wants to use a toasting fork in a Club? And now the waiter brought it, a fork with silver prongs, or electro-plate, and a long ivory handle, too narrow for the tusk of an elephant and too long for a tooth. “And bring me,” he said, “a small whiskey and soda.” The whiskey was brought, and as he drank it the strange fork was handed round. Not all of us had seen it before; none of us had eyed it attentively. “Well, what do you make of it?” said Jorkens when he had finished his whiskey. It was then that Terbut leaned over to me and whispered, but only too audibly, the one word “Bonzoline.” The ungenerous comment cast over the tale something like, well, a miasma. And that’s the kind of thing that Jorkens has to put up with.

Lord Dunsany, Jorkens remembers Africa, 1934

Heroes of the Dark Continent, 1890. Contrairement à ce que le titre de la gravure peut laisser croire, ce ne sont pas les légendes africaines qui sont illustrées ici mais les légendes antiques et médiévales au sujet de l’Afrique.

Exposition “Animaux Fantastiques” au Louvre-Lens

J’étais hier soir au Louvre-Lens pour le vernissage de la très belle exposition “Animaux fantastiques”, à laquelle j’ai un tout petit peu contribué. On peut y croiser une bonne vingtaine de licornes. La blanche bête y est en effet, après le dragon et plus ou moins à égalité avec le griffon, l’animal le plus représenté. L’exposition est riche, claire, bien structurée, et j’en recommande vivement la visite à tous ceux qui s’intéressent aux licornes ou à d’autres bestioles de la ménagerie fantastique.
Vous trouverez bien sûr tous les détails sur le site du musée.

📖 Dragons unicornes

La fréquence des dragons unicornes dans l’iconographie du Moyen Âge et de la Renaissance s’explique peut-être par le modèle iconographique de la bête de l’Apocalypse, avec ses sept têtes et ses dix cornes, dont je ne parle pas dans mon livre mais à laquelle j’ai consacré un post de ce blog. Leurs cornes, comme celles des démons unicornes, est pourtant souvent spiralée à la manière de celles des licornes.

Les dragons des manuscrits persans sont un peu le chainon manquant entre les reptiles diaboliques des légendes européennes et les dragons impériaux de la tradition chinoises. Avec leur fine silhouette et et parfois leur corne de chair, ils ressemblent aux merveilleux reptiles d’extrème orient, mais les récits les mettant en scène, plus ou moins apparentés au roman d’Alexandre, s’apparentent plus aux contes d’Europe.

📖 La licorne complice

Au XVIe siècle, d’abord en Italie puis dans le reste de l’Europe, les représentations de Chasse à la licorne se font plus rares. La blanche bête est toujours représentée aux côtés d’une jeune et belle dame, mais leur relation est désormais confiante et apaisée. La licorne perd sa signification allégorique pour n’être plus qu’un attribut de la chasteté, de la pureté.

La plupart de ces peintures sont des portraits de dames. La licorne qui les accompagne figure leur vertu, avec peut-être parfois une pointe d’ironie, puisque les trois derniers tableaux représentent sans doute Giulia Farnese, qui n’était pas réputée pour sa chasteté.

Sur les tableaux, la licorne symbole de virginité, ou du moins de pureté, peut aussi se faire plus discrète. Quand on la voit sur un tombeau alors qu’elle ne supporte habituellement pas les armes familiales, c’est souvent pour figurer la pureté d’une fille morte trop jeune.

La licorne symbolise encore la chasteté dans un contexte chrétien, comme dans les nombreuses représentations des vertus, mais se retrouve aussi associée à des vierges qui n’ont rien de chrétien, comme Diane ou les vestales.

➕ La licorne à voile et à vapeur

C’est parce qu’elle est forte et rapide que la licorne a donné son nom  à bien des navires, dont le plus connu est celui commandé par le chevalier François de Hadoque dans Le Secret de la licorne.

C’est à bord de La Licorne que Montcalm  arrive au Canada en 1756. Cette frégate de vingt-six canons prit part, le 17 juin 1778, aux premiers accrochages maritimes entre les marines anglaises et françaises lors de la guerre d’indépendance américaine. Face à un adversaire supérieur en nombre et en puissance de feu, La Licorne tenta de s’enfuir et fut capturée. Après quelques coups de peinture, elle devint une frégate anglaise baptisée, sans grande originalité, The Unicorn.

Cet épisode relaté dans bien des chroniques d’alors a sans doute inspiré Hergé quand il a créé le trois-mâts La licorne, commandé par le chevalier François de Hadoque, dans Le Secret de la Licorne. C’est cependant à un autre navire plus récent, une frégate britannique, qu’il a emprunté sa figure de proue. Le HMS Unicorn, mis à flots en 1824, l’un des plus anciens navires encore en service, peut-être visité en Écosse, dans le port de Dundee.

Pirates, explorateurs ou simples voyageurs d’occasion, les héros des romans d’aventure du XIXe siècle commencent souvent leur périple en embarquant à bord du brick, de la corvette, de la goélette, de la frégate, du trois-mâts ou parfois du paquebot La licorne.

La licorne, vous vous en doutiez sans doute si vous avez bien suivi ce blog, peut être à voile et à vapeur, et l’un des premiers navires de la compagnie Samuel Cunard à traverser l’Atlantique, en 1840, fut le paddle-steamer (vapeur à roue à aubes) Unicorn. Originellement construite pour faire modestement Liverpool – Glasgow, cette licorne eut une vie mouvementée puisqu’elle assura ensuite la ligne Halifax – Terre Neuve, transporta du courrier entre New York et San Francisco, puis de nouveau des passagers entre San Francisco et Panama, passa quelques temps en Australie et finit sa carrière entre Canton et Shanghai.

La compagnie des Messageries Maritimes, active de 1851 à 1977, avait pour emblème – on ne disait pas encore logo – une licorne. Le fumoir de l’un de ses plus beaux paquebots, Le Champollion, lancé en 1925, était décoré de motifs empruntés aux tapisseries de La Dame à la licorne. « Comme sur le Champollion son frère aîné, le fumoir des premières classes du Mariette Pacha, est un coin, non pas d’antique Égypte, comme d’autres locaux décorés du navire, mais un coin de vieille France : une vraie taverne moyenâgeuse, en noyer et vieux chêne, à panneaux de maroquin rouge, qui reporte les buveurs de cocktails au bon temps de Rabelais et qui pourrait s’appeler : « Le bar de la Licorne ». Mais pourquoi la Licorne ? Pourquoi ce motif qui développe sous les yeux de très modernes buveurs ses mystiques volutes de légende aimable et fabuleuse? Parce que la Licorne est l’emblème des Messageries Maritimes depuis 1851 l’année de leur fondation; et, depuis cette date, la Licorne n’a plus cessé d’apparaître sur tous les documents imprimés ou gravés de cette Compagnie[1]. »

Bien des bateaux moins connus se sont appelés et s’appellent encore la licorne, des yachts comme des pétroliers, des péniches comme des voiliers. Une recherche sur le site Shipindex, qui recense tous les noms de navire, trouve encore aujourd’hui plus de 600 Unicorn pour seulement 250 Siren – et on parle bien de bateaux, pas de chevaux ou de voitures !


[1] L’Égyptienne, revue mensuelle : politique, féminisme, sociologie, arts, Août 1927.

📖 La licorne et le rhinoceros

Pour les lettrés et les artistes du Moyen Âge, le rhinocéros et le licorne sont le plus souvent un même animal, dont on ne sait pas toujours très bien s’il porte la corne sur le front ou sur le nez. À défaut de donner durablement du charme au pachyderme, la confusion a certainement donné de la force, et une certaine carrure, à la blanche licorne. Voici quelques images médiévales de licornes se prenant pour un rhinocéros, à moins que ce ne sopit l’ineverse, que je n’ai pas pu mettre dans mon livre.

Pour Isidore de Séville, comme on le voit sur ce manuscrit du IXe siècle, Rynoceron id est monoceron id est unicornus – les trois noms désignent le même animal.
Bibliothèque municipale de Laon, ms 447, fol 115r


Voici le texte complet, en latin, de la chanson nostalgique et désabusée sur le vieillard, la jeune vierge et le rhinocéros, dont je cite un extrait dans mon livre :

Cum Fortuna voluit                   me vivere beatum,
forma, bonis moribus               fecit bene gratum
et in altis sedibus                      sedere laureatum.

Modo flos preteriit                   meæ iuventutis,
in se trahit omnia                     tempus senectutis;
inde sum in gratia                    novissimæ salutis.

Rhinoceros virginibus               se solet exhibere;
sed cuius est virginitas             intemerata vere,
suo potest gremio                    hunc sola retinere.

Igitur que iuveni                       virgo sociatur
et me senem spreverit,            iure defraudatur,
ut ab hac rhinoceros                se capi patiatur. –

In tritura virginum                    debetur seniori
pro mercede palea,                 frumentum iuniori;
inde senex aream                  relinquo successori.

— Carmina Burana, chant 93, Cum Fortuna voluit.

Rinoceros & quomodo capiatur (Le rhinocéros et comment le capturer). Miniature d’un bestiaire anglais en latin, circa 1300.
Oxford, Bodleian Library, ms Laud Misc 247, fol 149v
Speculum Humanae Salvationis, Allemagne, circa 1460. Là encore, la source est Isidore.
Bayerische Staatsbibliothek, Cgm 3974, fol 101r.
Avec une corne spiralée sur le haut de la tête et une petite corne recourbée sur le nez, ce karkadan est un curieux hybride de licorne et de rhinocéros.
Zakaria al Qazwini, Livre des Merveilles du monde, manuscrit persan du XVIIIe siècle. Princeton University, ms Garrett n 82 G.