➕ La licorne, les saints et Orphée

Bien des saints ermites, manquant de compagnie, ont tenté d’évangéliser les animaux sauvages. Orphée se contentait de jouer de la lyre pour les charmer. Et toujours, la licorne était là, souvent au premier rang, comme devant Adam.

Sainte Flore prêchant les animaux sauvages, XVe siècle. Heidelberg, Universitätsbibliothek, ms bav pal lat 1726, fol 49r.

Le statut ontologique de l’animal, plus qu’une chose et moins qu’un homme, était aussi ambigu à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance qu’il l’est aujourd’hui. D’un côté, la théologie chrétienne fondée sur le texte de la Genèse distinguait soigneusement l’homme et les bêtes, et soumettait celles-ci à celui-là, comme illustré par les nombreuses représentations d’Adam, fier et debout, nommant les animaux. Parallèlement, un autre courant de pensée qui trouvait son origine chez Aristote et dans les légendes d’Europe du Nord, insistait sur la continuité entre l’homme et les créatures vivantes et se glissait aussi parfois dans les textes chrétiens, notamment les vies de saints.

La vie et le martyre de saint Blaise, Heures de Louise de Savoie, circa 1450. En haut à gauche, les animaux, au premier rang desquels la blanche licorne, s’assemblent à l’entrée de la caverne du saint pour qu’il les nourrisse et soigne ceux d’entre eux qui sont malades.
BNF, ms latin 9473, fol 176v.

Le modèle iconographique de Dieu créant les animaux, puis d’Adam les nommant, a été appliqué à d’autres scènes chrétiennes, mais non bibliques, faisant intervenir des bêtes sauvages mais pacifiées. Elles protègent Sainte Marie d’Égypte dans le désert, veillent sereinement le corps du premier martyr Saint Étienne, et surtout écoutent avec passion Saint Jean-Baptiste, Saint Blaise, Saint Roch, Saint Mammès de Césarée, Sainte Flore et quelques autres leur prêcher l’Évangile, qui dans le désert, qui dans la forêt.

La prédication aux bêtes sauvages, qui les rapproche de l’homme, est un classique de l’hagiographie légendaire médiévale. Sur les miniatures, le lion, le cerf et la licorne, les plus christiques des animaux, sont souvent au premier rang, donnant à la scène un caractère allégorique qui atténue ce qu’il pouvait y avoir de théologiquement problématique à trop assimiler l’animal à l’homme.
Si Saint François d’Assise, patron des animaux, n’a guère été représenté avec une licorne, c’est parce qu’il parlait surtout aux oiseaux et est sans doute venu trop tard dans une Italie où les quadrupèdes unicornes étaient rares. Je n’ai trouvé qu’un tableau du XVIIIe siècle, donc tardif, où une licorne de mer figure parmi ses auditeurs.


Les Métamorphoses d’Ovide sont un long poème latin, suite de récits allant de la création du monde à l’époque d’Auguste, dans un univers mythologique gréco-latin, donc païen. Nul, bien sûr, n’y est jamais changé en licorne. Rédigées au début du XIVe siècle, Les Métamorphoses d’Ovide moralisées en reprennent la structure dans un contexte plus chrétien et furent un des textes les plus recopiés, et les plus enluminés, de la fin du Moyen Âge.

Après son retour des enfers, le poète Orphée, triste et vieux, mène une vie solitaire que seule la musique égaie parfois. Le chant de sa lyre est si beau qu’il captive même les bêtes féroces, qui se réunissent en paix autour de l’artiste. Dieu créait les animaux, Adam les nommait, Saint Jean-Baptiste et quelques autres leur prêchaient l’Évangile, Orphée les charme, mais la composition scénique reste la même, un personnage central entouré d’animaux calmes et attentifs. Revenu des enfers, Orphée devient dans l’Ovide moralisé médiéval une figure christique, et la blanche licorne conserve donc sa place, souvent au premier rang des auditeurs[1].


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Lorsque, à la Renaissance, l’Ovide moralisé est délaissé pour laisser la place aux Métamorphoses redécouvertes, le modèle iconographique reste inchangé. Comme dans les images de la Genèse, dragons et griffons se font rares puis disparaissent, mais la licorne garde sa place.

Orphée charmant les animaux resta, jusqu’au XVIIIe siècle, un exercice quasi-obligé du répertoire des peintres et graveurs, peut-être parce que, les thèmes chrétiens passant de mode, c’était la seule scène classique et profane à la disposition d’artistes qui devaient montrer, comme c’est encore le cas aujourd’hui, qu’ils pouvaient représenter avec réalisme toute la nature morte et surtout vivante.

Chaque musée européen a depuis, sur ses murs ou dans sa réserve, au moins un tableau, une gravure, une médaille représentant l’aède jouant de la lyre dans la forêt, parfois devant la bouche fumante des enfers, pour un auditoire bestial et attentif. Les deux frères flamands Jacob et Rolandt Savery, ont bien dû peindre cette scène une trentaine de fois, et la licorne est toujours là, tandis que les autres créatures merveilleuses du bestiaire médiéval tendent à disparaître des peintures.


Elle est là aussi, tout comme le griffon, dans le poème de Tristan l’Hermite, L’Orphée, en 1641 :

Là se viennent coucher en diverse posture
Cent animaux divers de forme & de nature :
La frauduleuse Hyène, & de qui la beauté
Sous un port innocent cache sa cruauté.
Le Cheval glorieux, simbole de la guerre,
Le Linx aux yeux perceants, dont l’eau se change en pierre.
L’Escurieu sautelant qui n’a point de repos,
La Marmote assoupie et le Singe dispos.
Le Castor y fait voir sa longue pane rousse,
Le Por espic ses trais dont luy-mesme est la trousse.
Le Tigre y met au jour son beau gris argenté
Qu’avec art la nature a si bien moucheté.
[…]
Là, se vient présenter la Martre Zibeline,
Là, se laisse ravir la pure et blanche Hermine.
Le chat que al Lybie enfante en ses ardeurs,
Y fait profusion de ses bonnes odeurs:
Le Grifon de son or, & l’aimable Licorne.
Y donne pour tribut sa précieuse corne.

Le char d’Orphée. Sur le char d’Orphée, les animaux sauvages qui, charmés par le son de sa lyre, quittaient la sombre forêt pour venir l’écouter. La femme aux seins nus est l’une des terribles ménades, ou bacchantes, qui dans certaines versions du mythe sont responsables de sa mort.
Album de tournois et parades de Nuremberg, circa 1650.
Metropolitan Museum, New York

Plus près de nous Gustave Moreau, puis Reiner Maria Rilke, puis Jean Cocteau, ont peint, écrit, monté ou filmé Orphée et les licornes, mais séparément, comme s’ils relevaient de la même esthétique, mais pas, finalement, de la même histoire.

  et chacun de vous se retourne sur son Eurydice de fumée
 qui du regard même se brouille évanouissante sans surseoir
 ne reste que la licorne du soir fouillant dans le tuf du soir
 et son gros œil d’escarboucle tourne câlin de gêne embrumée
  
 ― Jacques Roubaud, ∈ 

[1] Julia Drobinsky, Le cycle d’Orphée dans l’Ovide moralisé de Rouen, et Stefania Cerrito, L’Ovide moralisé à l’aube de la Renaissance,  in Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2015.

➕ Les sylvains, les licornes et les chevaliers noirs

Les miniatures d’un livre d’heures de la fin du XVe siècle apportent sur la vie des hommes sauvages, et leurs relations avec les licornes, un éclairage presque ethnographique.

Je pensais avoir quasiment terminé d’écrire ce livre lorsque j’ai découvert un manuscrit à côté duquel j’étais passé jusqu’ici, les Vanderbilt Hours. Copié à Bourges à la toute fin du XVe siècle, ce livre d’heures en français a été illustré par deux enlumineurs, Jean de Montluçon et son fils Jacquelin. Il est aujourd’hui dans les collections de la bibliothèque Beinecke de l’université de Yale, aux États-Unis.

Dans les bandeaux inférieurs de presque tous les folios sont dessinées des scènes de la vie très mouvementée d’un peuple d’hommes des forêts, barbus et trappus, le corps couvert de poils blancs ou bruns à l’exception du visage et des genoux. L’ensemble des miniatures forme non pas un récit linéaire, mais comme une série d’instantanés de la vie de cette tribu sylvestre, dans lesquels on devine une critique pleine d’humour mais assez féroce de la société chevaleresque.

Faute de texte, puisque tout cela illustre un livre d’heures, nous n’avons que les images pour tenter de comprendre la vie des sylvains et la place qu’y tiennent les licornes. Je vais sûrement dire quelques bêtises, mais l’historien a déjà sur l’ethnologue ou le journaliste l’énorme avantage que son sujet d’études ne risque pas de venir lui faire remarquer qu’il écrit n’importe quoi ; cet avantage est encore plus manifeste lorsqu’il travaille sur une peuplade imaginaire.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 51v-52r, Vanderbilt Hours

Beaucoup de représentations d’hommes sauvages à la fin du Moyen Âge montrent, par inversion parodique, une société dominée par les femmes. La tribu représentée ici soit, par exception, plutôt patriarcale, ou que les femmes y soient peu nombreuses puisqu’elles apparaissent rarement sur les miniatures, qui il est vrai mettent en scène de très nombreux combats.

Sur près de la moitié des pages du manuscrit, les sylvains affrontent les créatures féroces qui infestent la région, dragons bipèdes ou quadrupèdes, lions, ours, éléphants, chameaux et porcs épics géants. Les blanches licornes, sans doute herbivores comme les cerfs, ne semblent pas leurs ennemies et ne sont jamais agressives.

Une guerre oppose les hommes de la forêt à une troupe de chevaliers protégés par des armures noires. S’il arrive que les sylvains se battent entre eux, ils se défendent surtout contre les envahisseurs. Ces derniers sont le plus souvent sur des chevaux à la robe sombre, tandis que les hommes sauvages montent des ours, des chameaux, parfois même des dragons… ou des licornes. Tout nus et sauvages qu’ils soient, les indigènes ne sont en rien des primitifs et savent manœuvrer des navires à voiles, utiliser des bombardes contre les fortifications, et même danser au son de la harpe.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 26v, Vanderbilt Hours

Ici, un sylvain monté sur une licorne tente d’en capturer une autre, montrant que si l’animal est bien sauvage, il peut être maîtrisé et apprivoisé. On remarque que la licorne chassée a une silhouette plutôt caprine, et des sabots fendus, tandis que celle qui la poursuit, d’allure plus équine, a des sabots pleins. Peut-être s’agit-il de deux espèces différentes ?

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 15v, Vanderbilt Hours

Un homme sauvage aux épais poils bruns chevauche une licorne équine couverte d’un caparaçon de brocart rouge, dont on devine qu’il a dû être volé aux  envahisseurs. Le sylvain semble jouer au chevalier, et peut-être se moque-t-il des étrangers vêtus de métal noir, qui dans l’ensemble n’ont pas le beau rôle sur cette série de miniatures postcoloniales avant l’heure. Peut-être les Montluçon père et fils avaient-ils lu Tacite décrivant la résistance des Pictes et des Germains à l’invasion romaine.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 75r, Vanderbilt Hours

Une femme sauvage, montée en amazone sur une licorne à la démarche tranquille, mène par une laisse un cheval noir et un envahisseur récemment capturé. On devine que le prisonnier doit se sentir un peu humilié sous son épaisse armure. 

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 86r, Vanderbilt Hours

Découvrant qu’il y avait des licornes dans la région, les chevaliers noirs ont décidé eux aussi d’en capturer une. Ils ont donc installé une jeune vierge dans un lieu discret, et se sont postés aux alentours. C’est lorsque la licorne s’est approché que les sylvains, dissimulés dans les fourrés, ont pris les chasseurs à revers et se sont emparé de l’animal et de la demoiselle. Un chevalier a été tué, ou au moins laissé nu dans la forêt, puisque l’un des hommes sauvages a rapporté son épée, qui semble un peu trop grande pour lui, et revêtu son tabard bleu.

Yale, Beinecke Library, ms 436, fol 82v, Vanderbilt Hours

J’avoue ne pas savoir trop qui dire de cette dernière peinture. La licorne et le cerf ont une forte symbolique christique, mais c’est moins le cas de l’ours, et les yeux de la fontaine regardent la scène un peu bizarrement. Si l’écu de tanné aux quatre étoiles d’or, le seul qui apparaisse sur tout le manuscrit, indique le propriétaire originel du livre d’heures, l’image est peut-être une sorte de rébus qui pourrait aider à retrouver son nom.

Bibliothèque de Grenoble, ms 1011, fol 41r

Cette miniature provient d’un autre livre d’heure illustré par les mêmes enlumineurs, jean et Jacquelin de Montluçon, et présentant aussi, quoi que de manière beaucoup moins scénarisée, la vie des hommes sauvages. À défaut de licorne, j’y ai trouvé cet espèce de griffon sans ailes et unicorne.

Copiées et illustrées à la fin des années 1490, les Heures Vanderbilt sont plus ou moins contemporaines de la découverte du nouveau monde. La première lettre de Christophe Colomb dans laquelle il décrit ses rencontres avec des Indiens, était traduite et publiée en latin dans toute l’Europe dès 1493. Chacun savait qu’il y avait en Inde des licornes et des dragons, et les Indiens du Nouveau Monde furent d’emblée assimilés aux hommes sauvages de l’imaginaire médiéval. Peut-on donc voir dans les illustrations de ce livre d’heures une allusion à la conquête de l’Amérique, qui ne commençait qu’à peine ?
Ce n’est pas absolument impossible, mais cela semble quand même un peu tôt, et donc improbable. Le thème de l’affrontement entre hommes sauvages et chevaliers apparait d’ailleurs sur des tapisseries dès les années 1400. S’il y a dans les curieuses images de ce manuscrit une critique de la colonisation, c’est plus vraisemblablement de celle, un peu abstraite, des sylvains vivant dans les profondeurs des forêts d’Europe.

Licorne et homme sauvage
Cette scène bizarre, dans laquelle une licorne pointe sa corne vers la plante du pied d’un homme sauvage, apparait sur plusieurs manuscrits du XVe siècle. Il s’agit peut-être d’une fable ou légende qui, faute d’être passée dans la tradition écrite, a été oubliée.
Yale, Beinecke Library, ms 1216, fol 41r