📖 Un apothicaire de Montpellier

L’un des chapitres de ma thĂšse Ă©tait consacrĂ© Ă  Laurent catelan et son Histoire de la lycorne. Il m’a semblĂ© plus bref et plus facile Ă  lire que beaucoup d’autres, et je le recopie donc ici.

On est facilement surpris, puis dĂ©bordĂ©, par la part qu’occupent les ouvrages de mĂ©decine et de pharmacie dans la littĂ©rature savante du XVIĂšme et de la premiĂšre moitiĂ© du XVIIĂšme siĂšcle. Les mĂ©decins connus, et quelques autres, ont rĂ©digĂ© de longues pharmacopĂ©es Ă  vocation encyclopĂ©dique, et il n’est guĂšre de philosophe, naturaliste ou polygraphe foisonnant qui n’ait Ă©tĂ© quelque peu versĂ© en science mĂ©dicale et n’ait Ă©prouvĂ© le besoin de publier ses secrets de mĂ©decine. Des controverses tantĂŽt feutrĂ©es, tantĂŽt vĂ©hĂ©mentes, y opposent les tenants de la mĂ©decine traditionnelle, humorale ou galĂ©niste, avec sa pharmacopĂ©e Ă  base de plantes et de simples, aux partisans de Paracelse (1493-1541) et de la mĂ©decine spagyrique ou chimique. Une vie entiĂšre ne suffirait pas Ă  seulement feuilleter ces ouvrages, et nous avons dĂ» nous contenter de sondages au hasard des catalogues. Tous les traitĂ©s consultĂ©s ne cĂ©lĂšbrent pas la licorne avec le mĂȘme enthousiasme, mais il en est fort peu, qu’ils soient galĂ©nistes ou paracelsiens, qui l’ignorent. MĂȘme les auteurs qui jugent la belle corne blanche des trĂ©sors royaux trop dĂ©considĂ©rĂ©e ne dĂ©daignent pas de s’intĂ©resser aux «licornes fossiles» d’Europe centrale.

NĂ©anmoins, la corne de licorne n’est dans la plupart des traitĂ©s de mĂ©decine qu’un remĂšde parmi d’autres. L’auteur y consacre rarement plus de quelques lignes, et lorsqu’il le fait, ce n’est que pour s’engager dans une brĂšve digression sur l’existence de l’animal et l’authenticitĂ© de telle ou telle corne. Quelques mĂ©decins cependant ont consacrĂ© sinon un ouvrage entier, du moins un long chapitre Ă  la licorne et aux propriĂ©tĂ©s alexitĂšres, pour employer le vocabulaire d’alors, de sa corne. A quelques annĂ©es de distance, le Discours contre la fausse opinion de la licorne du mĂ©decin florentin Andrea Marini[1], le Discours de la licorne d’Ambroise ParĂ©[2], le TraitĂ© sur la licorne, la pierre bĂ©zoard, l’émeraude, les perles et leur usage contre les fiĂšvres pestilentielles[3] de Giovanni Baptista Silvatico, se sont attaquĂ©s Ă  l’usage mĂ©dical de la poudre de corne de licorne. D’autres traitĂ©s, tout aussi savants, ont pris la dĂ©fense du prĂ©cieux remĂšde et du noble animal outragĂ©. Le TraitĂ© de la licorne, de ses admirables propriĂ©tĂ©s et de son usage  d’Andrea Bacci[4], compatriote et contemporain d’Andrea Marini, fut largement mis Ă  contribution par l’apothicaire montpelliĂ©rain Laurent Catelan dans son Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usage de la lycorne[5], parue en 1624. Entre les deux, se situe le bref opuscule du mĂ©decin danois Caspar Bartholin, qui croyait fermement Ă  l’existence de l’animal mais restait sceptique sur les propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de sa corne, La licorne, ses affinitĂ©s et ses succĂ©danĂ©s[6], ce dernier terme s’appliquant aux « licornes fossiles » dĂ©couvertes dans des mines. Sans doute existe-t-il encore d’autres ouvrages de ce type que ces recherches n’ont pu exhumer.

Étudier tous ces ouvrages  avec le mĂȘme soin Ă©tait impossible, et un choix s’imposait. Plus concis, les livres de Silvatico et Bartholin n’étaient pas consacrĂ©s entiĂšrement Ă  la licorne. Restaient ceux d’Andrea Bacci et de Laurent Catelan, assez comparables dans leur structure et dans les arguments qu’ils avancent pour dĂ©fendre l’animal et sa corne. Au traitĂ© du mĂ©decin vĂ©nitien, contemporain d’Ambroise ParĂ©, nous avons prĂ©fĂ©rĂ© le discours, plus tardif et rĂ©digĂ© en français, du pharmacien montpelliĂ©rain, qui emprunte beaucoup Ă  Bacci, mais apporte aussi nombre d’opinions et d’arguments personnels.

Laurent Catelan, apothicaire de Montpellier

Les ancĂȘtres de Laurent Catelan, venus, comme leur nom l’indique, de Catalogne, s’étaient Ă©tablis Ă  Montpellier au dĂ©but du XVĂšme siĂšcle. La vie de cette famille marrane[7] fut dĂ©crite en dĂ©tail, dans leurs relations de voyage, par les Ă©tudiants bĂąlois FĂ©lix et Thomas Platter, qui furent hĂ©bergĂ©s au logis des Catelan, le premier de 1552 Ă  1559, le second en 1595 et 1596. Chez les Catelan, on Ă©tait apothicaire de pĂšre en fils, et la boutique avait dĂ©jĂ , au milieu du XVIĂšme siĂšcle, une certaine importance[8]. Laurent, dont le pĂšre s’était converti au protestantisme, Ă©tait naturellement destinĂ© Ă  la pharmacie.

« DĂšs mes plus tendres annĂ©es, marchant sur les pas de mes ancĂȘtres, je me suis vouĂ© Ă  l’étude de la pharmacie, me trouvant le quatriĂšme des miens qui, de pĂšre en fils, en cette ville en fait profession; et dĂ©sireux de pouvoir profiter au public en une vocation si importante, j’ai employĂ© le meilleur de mes jours Ă  courir les royaumes Ă©trangers et faire des voyages vers les nations les plus Ă©loignĂ©es, pour en acquĂ©rir l’intelligence sous les plus grands mĂ©decins de ce siĂšcle », Ă©crit-il lui mĂȘme dans sa prĂ©face aux ƒuvres pharmaceutiques du mĂ©decin montpelliĂ©rain François Ranchin, chancelier de l’universitĂ©[9]. Thomas Platter nous dit avoir assistĂ©, en 1597, Ă  sa rĂ©ception comme Docteur en pharmacie.

Un cabinet d’apothicaire du dĂ©but du XVIIe siĂšcle. Metropolitan Museum, New York.

Laurent Catelan Ă©tait un apothicaire installĂ© et estimĂ©, puisqu’il fut le premier invitĂ© Ă  prĂ©senter, devant la facultĂ© de mĂ©decine de Montpellier, la confection de la thĂ©riaque. Les thĂšses qu’il dĂ©fendait dans ses ouvrages Ă©taient assez peu acadĂ©miques, mais une certaine excentricitĂ© en matiĂšre scientifique Ă©tait sans doute plus aisĂ©e Ă  vivre Ă  Montpellier qu’à Paris. En effet, l’universitĂ© de Montpellier Ă©tait alors la seule, hors du monde germanique, Ă  ne pas exclure formellement les partisans de la mĂ©decine spagyrique, initiĂ©e un siĂšcle plus tĂŽt par Paracelse. Les ouvrages de Laurent Catelan Ă©tant largement influencĂ©s par les thĂ©ories nouvelles, on imagine mal la publication Ă  Paris d’un texte comme l’Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usages de la lycorne[10]. Curieusement, notre apothicaire, qui semble avoir Ă©tĂ© bien vu de la facultĂ© de mĂ©decine, avait avec celle de pharmacie des relations orageuses et procĂ©duriĂšres, qui dĂ©notent un caractĂšre difficile[11]. Ce n’est pas Ă  cette facette du personnage que nous nous intĂ©resserons, mais il importe de savoir que si la compĂ©tence du pharmacien Ă©tait reconnue, le personnage n’en passait pas moins pour assez original.

Le cabinet de curiositĂ©s  

Laurent Catelan, comme beaucoup d’érudits de ce temps, Ă©tait fascinĂ© par les « singularitĂ©s » et « raretĂ©s » de la nature, hĂ©ritiĂšres isolĂ©es et exotiques des innombrables «merveilles» mĂ©diĂ©vales. Dans son cabinet de curiositĂ©s, selon la description d’un voyageur anonyme, « il y a un ciel de papier Ă  quoi sont attachĂ©s quatre globes de verre et une terre, qui reprĂ©sentent les quatre Ă©lĂ©ments. Il y a deux enfants sans pieds mais un autre qui en a trois, un camĂ©lĂ©on qui change de couleur autant de fois qu’on change d’objet, un crocodile bien grand qui a toujours des vers dans les dents, et il y a un petit oiseau qui sans aucune apprĂ©hension vient les manger
 Une petite coupe d’une corne de rhinocĂ©ros, une lampe qui, Ă©tant mise devant une chandelle, vous Ă©claire Ă  cinquante pas, une fontaine qui n’a qu’un trou par oĂč l’eau doit et peut entrer, et Ă©tant tournĂ©, le robinet jette l’eau plus haut de trois pieds
[12] » et il y avait bien sĂ»r, mais peut-ĂȘtre pas Ă  cette date, la corne de licorne dont parle Thomas Bartholin[13], et « mille et plus de raretĂ©s de trĂšs grande importance que j’ai dans mon cabinet rangĂ©es suivant l’ordre de leur origine et gĂ©nĂ©ration, en expliquant par icelles les anneaux de Platon, l’échelle de Jacob, et la quasi divine chaĂźne d’or d’HomĂšre. Ayant eu l’honneur de les avoir fait voir aux plus grands princes de la France et aux plus doctes et curieux du Royaume, tant prĂ©lats que magistrats, lorsque le roi entra avec joie et applaudissements de ses fidĂšles sujets dans cette ville, et lesquelles j’eusse infailliblement prĂ©sentĂ©es Ă  sa MajestĂ©, si l’excessive quantitĂ© de poudres de Chypre, de Violette, de chaĂźnes de musc, de peaux de senteur, de cassolettes et semblables
 n’eussent donnĂ© des apprĂ©hensions Ă  messieurs les mĂ©decins
 que l’excĂšs de telles odeurs eussent pu Ă©branler en quelque façon sa santĂ©[14]. »

Si Catelan fut quelque peu déçu de ne pas avoir l’honneur d’une visite royale, son cabinet de curiositĂ©s semble avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une certaine notoriĂ©tĂ© puisque, dĂšs 1609, Nicolas Fabri de Peiresc, le plus renommĂ© des collectionneurs de cette Ă©poque, recommandait Ă  son ami Denis Guillemin, partant pour Montpellier, de «voir le sr Catalan, apothicaire, et son cabinet de choses naturelles[15]». En 1609 Ă©galement, dans son Jardin et cabinet poĂ©tique, le botaniste et collectionneur poitevin Paul Contant ne tarit pas d’éloges sur le pharmacien montpelliĂ©rain, qui lui avait offert un superbe oiseau rare – un « phoenicoptĂšre » – naturalisĂ©[16].

En 1623, ayant acquis « un des plus beaux, plus rares et plus extraordinaires bĂ©zoards qui se puisse peut-ĂȘtre jamais rencontrer, qui est vĂ©ritablement oriental, de grosseur d’un Ɠuf de poule, et de poids de deux onces ou peu s’en faut, au lieu que les ordinaires et communs n’excĂšdent pas les olives ou les fĂšves en grosseur, et de poids d’une dragme ou environ, entrouvert au reste d’un cĂŽtĂ© tout exprĂšs pour y voir et remarquer la dĂ©licatesse, la beautĂ©, la polissure et la multitude des ses pellicules proprement entassĂ©es les unes sur les autres », Laurent Catelan l’avait exposĂ© en bonne place dans son musĂ©e et y avait trouvĂ© matiĂšre et prĂ©texte Ă  un TraitĂ© de l’origine, vertus, proprietez et usage de la pierre Bezoar, d’une cinquantaine de pages. Un an plus tard, « Ayant par un soin extraordinaire recouvrĂ© du plus profond de l’Éthiopie une corne de licorne entiĂšre, rĂ©pondant Ă  la description que lui donnent Pline, Élien et autres auteurs, et laquelle est trĂšs belle Ă  voir[17] », notre apothicaire ne pouvait faire moins. L’Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usage de la lycorne, avec ses quatre-vingt-dix-neuf pages, est presque deux fois plus longue que le petit traitĂ© du bĂ©zoard. Pour Ă©pargner le lecteur, nous ne l’appellerons plus dĂ©sormais que l’Histoire de
la lycorne, sans avoir eu le cƓur pourtant de lui ĂŽter cette Ă©trange voyelle dont nous aurons peut-ĂȘtre l’explication.

Au XVIIĂšme siĂšcle, de tels « cabinets de curiositĂ©s », marque d’une sorte d’érudition non livresque, n’étaient pas vraiment rares. A Montpellier mĂȘme, celui constituĂ© dans les derniĂšres annĂ©es du XVIĂšme siĂšcle par le mĂ©decin Laurent Joubert (1529-1582), dont on trouve une longue description dans le rĂ©cit de Thomas Platter[18], semble avoir Ă©tĂ© plus fourni et plus renommĂ© que les collections de Laurent Catelan. A en lire les catalogues, tous ces petits musĂ©es, ces «thĂ©Ăątres de la nature» devaient beaucoup se ressembler, et nous trouvons par exemple en 1649 dans les collections de Pierre Borel (1620-1689), mĂ©decin de Castres, les mĂȘmes prodiges de la nature que chez Laurent Catelan, parmi lesquels « une piĂšce de vraie corne de licorne » et « des pierres de BĂ©zoard[19]».

Une curieuse bibliographie

Dans l’épĂźtre dĂ©dicatoire de son Discours sur les vertus et les proprietez de la thĂ©riaque, son avant-dernier ouvrage, Catelan a lui mĂȘme dressĂ© la liste de « ses autres petits ouvrages qui ont Ă©tĂ© aussitĂŽt translatĂ©s Ă  Francfort en latin et en la langue allemande, consistant en sept piĂšces. Primo le Discours sur les ingrĂ©diens de la thĂ©riaque. Secundo sur la Confection AlkermĂšs. Tertio sur la Confection de hyacinthe. Quarto sur les Eaux distillĂ©es servant Ă  la mĂ©decine. Quinto l’Histoire de
la lycorne. Sexto celle de la Pierre de bĂ©zoard et la derniĂšre le Moyen de se prĂ©server des maladies contagieuses, en suivant les ordonnances de Messieurs les Professeurs de MĂ©decine de cette ville[20]. »

Catelan se trompait quelque peu dans l’ordre chronologique de ses publications puisque, comme nous l’avons Ă©crit plus haut, le TraitĂ© de la pierre bĂ©zoar est antĂ©rieur d’un an Ă  l’Histoire de
la lycorne. En outre, notre apothicaire se vante un peu trop, puisqu’aucun de ses livres ne semble avoir Ă©tĂ© traduit en latin, et que seule le TraitĂ© du bezoar et l’Histoire de
 la lycorne furent effectivement publiĂ©s en allemand[21]. À cette liste d’ouvrages, il convient d’ajouter le Discours de la plante appelĂ©e mandragore, qui est postĂ©rieur, et les ƒuvres pharmaceutiques de M. François Ranchin, que Catelan semble avoir aidĂ© Ă  rĂ©diger, et dont il signa la prĂ©face.

Le goĂ»t de Laurent Catelan pour les lĂ©gendes et les singularitĂ©s exotiques ne s’exprimait donc pas seulement dans son cabinet de curiositĂ©s, puisque les thĂšmes de ses principaux ouvrages montrent la mĂȘme fascination pour l’Orient lointain, les lĂ©gendes, les remĂšdes aux propriĂ©tĂ©s miraculeuses ou occultes. L’AlkermĂšs et la ThĂ©riaque, les prĂ©parations qu’il prĂ©senta publiquement Ă  l’universitĂ©, sont les plus renommĂ©es, mais surtout les plus complexes et les plus mystĂ©rieuses, avec leur centaine d’ingrĂ©dients. Et lorsqu’il s’intĂ©ressait Ă  des simples, c’étaient la pierre de BĂ©zoard, la corne de licorne et la Mandragore, trois panacĂ©es aux propriĂ©tĂ©s lĂ©gendaires. Dans la prĂ©face au TraitĂ© du bĂ©zoar, il assurait n’avoir rĂ©digĂ© cet ouvrage qu’« en attendant de mieux faire, Dieu aidant, sur la Licorne, l’ongle de l’élan[22], les vases de porcelaine[23], les pierres crapaudines[24], d’arondeles, les oiseaux de Paradis, la remore, la salamandre, les pourpres, la mandragore, le camĂ©lĂ©on, le pĂ©lican, l’asbestos[25], le byssus[26], la momie, et sur telles autres singularitĂ©s que j’ai et que je prĂ©tends expliquer au premier jour
[27] »

On connaĂźt encore de nos jours la mandragore, cette plante Ă  la racine anthropomorphe nĂ©e, dit-on, du sperme des pendus[28]. EntĂ©rinant Ă  demi cette lĂ©gende, Laurent Catelan distingue deux sortes de mandragore : « L’une qui est rare et qui provient d’une production extraordinaire, naissant en lieux Ă©cartĂ©s de la sociĂ©tĂ© humaine, et l’autre qui se trouve Ă  la campagne
 et qui est produite par la voie de semence en la mĂȘme forme que les autres sortes de plantes. » La premiĂšre provient « du sperme des hommes pendus Ăšs gibets, ou Ă©crasĂ©s sur les roues
 qui se liquĂ©fiant et coulant avec la graisse, et tombant goutte Ă  goutte dans la terre
 produit ainsi cette plante de Mandragore, le sperme d’un homme faisant en ce rencontre, pour produire cette plante, l’office et l’effet de graine. » Quant Ă  ses propriĂ©tĂ©s, elles ne peuvent ĂȘtre dues qu’au « diable qui s’est fourrĂ© » dans cette plante, puisqu’elle procure richesse, gloire, valeur guerriĂšre et,  bien sĂ»r, puissance sexuelle. Pour autant, il n’y a pas de mal Ă  rechercher la plante « tant pour admirer sagement les merveilleuses productions de la Nature, que pour se servir des rares qualitĂ©s, vertus et propriĂ©tĂ©s lĂ©gitimes que Dieu lui a attribuĂ©es ».

OubliĂ©e, alors que beaucoup connaissent encore la corne de licorne, la pierre de bĂ©zoard avait pourtant dans la pharmacopĂ©e de la Renaissance un rĂŽle trĂšs similaire. Ambroise ParĂ© en avait critiquĂ© l’usage au mĂȘme titre que celui de la licorne, contant qu’un cuisinier de Charles IX, condamnĂ© Ă  mort pour avoir dĂ©robĂ© des plats en argent, accepta «trĂšs volontiers» d’ĂȘtre empoisonnĂ© plutĂŽt que pendu quand on s’engagea Ă  lui administrer aussitĂŽt aprĂšs le poison quelques grains de pierre de « Bezahar ». Le condamnĂ© mourut dans d’atroces souffrances et « ainsi la pierre d’Espagne, comme l’expĂ©rience le montra, n’eut aucune vertu. A cette cause le roi commanda qu’on la jeta au feu, ce qui fut fait[29] .»

Laurent Catelan, qui s’enorgueillissait de possĂ©der « un des plus beaux, plus rares et plus extraordinaires Bezoars » avait dans les propriĂ©tĂ©s de ce dernier la mĂȘme confiance qu’en celles de la corne de licorne, mais distinguait soigneusement deux variĂ©tĂ©s de la prĂ©cieuse pierre. Le bĂ©zoard des anciens, le plus rare, est constituĂ© des larmes pierreuses des vieux cerfs mourants. Le bĂ©zoard des modernes, formĂ© « de petites pierres de diverse couleur et forme qu’on tire de certains animaux comme chĂšvres et chevreuils en Asie, ou comme moutons et brebis en AmĂ©rique », a Ă©tĂ© utilisĂ© par les mĂ©decins de Montpellier, mĂȘlĂ© Ă  l’AlkermĂšs, « pour prĂ©server et guĂ©rir les maladies contagieuses qui ont grandement ravagĂ© cette province Ăšs derniers troubles ». Il s’agit en fait d’une sĂ©crĂ©tion calcaire que l’on retrouve effectivement parfois dans l’estomac de certains animaux, notamment les caprins[30].

La licorne, unique gravure de l’Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usages de la lycorne. Elle est inspirĂ©e de celle, bien plus fine, qui illustrait l’Historia Animalium de Conrad Gesner.

Le traité de la licorne

« La sage nature souveraine de l’univers, aprĂšs avoir comme par testament disposĂ© de ses biens en faveur des crĂ©atures d’ici-bas, et fourni le monde de ce qu’elle jugea lui ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment nĂ©cessaire pour son entretenement, elle lui tira sagement hors de la presse et loin des yeux les autres choses esquelles il y avait plus de majestĂ©, d’excellence et de valeur, pour autant qu’elle ne veut pas ĂȘtre forcĂ©e Ă  profaner Ă  tous moments, et Ă  Ă©taler tous les jours dans le marchĂ© de ce monde les chefs d’Ɠuvre et les merveilles qui sont par dessus le commun douĂ©s de non pareilles propriĂ©tĂ©s, de peur que par une trop familiĂšre accoutumance elles ne fussent mises au rabais et Ă  quelques fĂącheux mĂ©pris[31]. » C’est ainsi que commence l’Histoire de
la lycorne, et cette Ă©lĂ©gante accroche, justification philosophique de l’amour des « curiositĂ©s et singularitĂ©s », pourrait tout aussi bien introduire les dissertations de Catelan sur le bĂ©zoard ou la mandragore.

Ce que la nature offre de plus beau est nĂ©cessairement cachĂ©, dit en substance Catelan, et il n’y a pas bien loin de cette idĂ©e aux thĂ©ories occultistes qui avaient alors une certaine vogue. Les textes de l’apothicaire montpelliĂ©rain sont, en effet, plus proches des idĂ©es mĂ©dicales nĂ©oplatoniciennes de Paracelse que de la thĂ©rapeutique galĂ©niste classique d’inspiration aristotĂ©licienne, mais il peut citer Ă  quelques lignes d’intervalle Ambroise ParĂ© et Marsile Ficin. ExceptĂ©es quelques considĂ©rations sur les signatures dans le Discours sur la mandragore – avec sa forme humanoĂŻde le sujet s’y prĂȘte particuliĂšrement[32] – on ne trouve cependant rien dans les ouvrages de Catelan qui puisse le faire qualifier d’hermĂ©tiste[33]. Il n’est alchimiste que si l’on donne trĂšs largement ce nom Ă  tous les mĂ©decins, et ils Ă©taient alors lĂ©gion, notamment Ă  Montpellier, qui s’inspiraient des thĂ©ories mĂ©dicales essentialistes de Paracelse.

L’Histoire de
la lycorne, le TraitĂ© du bĂ©zoard et le Discours sur la mandragore sont des ouvrages similaires, mais le premier est sensiblement plus long et dĂ©taillĂ©. Les deux derniers opuscules traitent presqu’uniquement des hypothĂ©tiques propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de ces rares et merveilleux produits; la licorne posait Ă  Catelan, comme aux autres auteurs de son Ă©poque, une question prĂ©alable, celle de sa rĂ©alitĂ©, qui occupe prĂšs la moitiĂ© du traitĂ© qu’il lui a consacrĂ©.

Le frontispice porte comme titre Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usages de la lycorne, mais le texte dĂ©bute aprĂšs celui, plus sobre, de TraitĂ© de la lycorne. C’est effectivement de tous les aspects de la licorne qu’il est question dans ce petit in quarto dont voici le plan tel qu’il nous est donnĂ© par l’auteur :

« Mais parce que plusieurs se persuadent en considĂ©ration d’une raretĂ© si Ă©trange que cette sorte de quadrupĂšde, MonocĂ©rot ou Unicorne, n’a jamais Ă©tĂ© en la nature, et que ce que le vulgaire en rĂ©cite ne sont que pures imaginations, j’ai cru pour soudre toutes sortes de difficultĂ©s et donner l’intelligence de la vĂ©ritĂ© au public, devoir diviser ce discours en quatre points ou articles principaux, espĂ©rant que par mon moyen demeurera ci-aprĂšs satisfait de l’histoire de ce rare et prĂ©cieux animal, m’y voulant d’autant plus affectionner, puisque seul d’entre les Français, au moins que nous sachions, je me trouverai seul avoir entrepris ce rĂ©cit rare et si excellent[34].
« Par le premier article, je vous dirai qu’est-ce qu’il faut entendre par licorne, Unicorne et MonocĂ©rot.
« Au second, vous aurez la figure de la bĂȘte appelĂ©e licorne, en quel pays on la trouve, comment on la prend Ă  la chasse, quelles sont les preuves pour reconnaĂźtre la corne d’icelle, les vertus qui lui sont attribuĂ©es et comment on la doit employer au fait de la mĂ©decine.
« Tertio je vous rapporterai dix-huit notables objections en apparence assez pressantes de ceux qui veulent soutenir et dire que la licorne est purement imaginaire et fabuleuse, et que les propriĂ©tĂ©s qu’on rĂ©cite de sa corne sont entiĂšrement ridicules.
« Mais au contraire par le dernier article je ferai voir, confesser et dire Ă  tous ceux qui voudront me prĂȘter audience, que les susdites objections sont abusives et insoutenables, pour conclure que l’animal licorne est, et que grandes et merveilleuses sont les vertus de sa corne, pourvu qu’elle soit de la vraie et lĂ©gitime[35]. »

Les unicornes et la licorne

« Vous disant donc, pour commencer Ă  l’étymologie et aux espĂšces, qu’il ne faut pas entendre par les susdites appellations une mĂȘme et semblable bĂȘte: d’autant que le nom de monocĂ©rot en grec et unicorne en latin est vĂ©ritablement un nom de genre comprenant quatre diverses sortes de bĂȘtes armĂ©es d’une seule corne, au lieu que la licorne est d’entre les unicornes une espĂšce particuliĂšre

« 
 La premiĂšre forme de monocĂ©rot ou unicorne est un oiseau

« Secundo ParĂ© aprĂšs Olaus Magnus rĂ©cite qu’ùs rĂ©gions septentrionales, il s’y trouve un monocĂ©rot ou unicorne marin

« Tertio, il y a en la nature une sorte d’escargot
 qui porte sur sa tĂȘte une corne «Finalement la derniĂšre espĂšce de Monocerotes ou unicornes sont certains quadrupĂšdes, huit en nombre, toutes ne portant qu’une seule corne, dont la premiĂšre est cette sorte de bĂȘte qui porte sur ses narines une corne, en ayant moi une tout entiĂšre dans mon cabinet qui est massive, fort grosse et belle, et que j’estime prĂ©cieuse et rare, lequel animal en cette considĂ©ration est appelĂ© rhynocĂ©ros ou naricornis, bien qu’en effet il semble en porter une seconde, mais beaucoup moindre, sur le dos et de couleur verdĂątre
 laquelle on estime autant que la premiĂšre pour ĂȘtre un souverain antidote contre les venins ou semblables choses qui tuent, d’oĂč les habitants des Indes, oĂč on la trouve, ont pris occasion de croire que ce soit la vraie et tant renommĂ©e unicorne, chose nĂ©anmoins absurde au rapport de ceux qui s’y entendent [Catelan cite ici Garcia da Orta]


Le RhinocĂ©ros, gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne, copiĂ©e sur la fameuse gravure du rhinocĂ©ros par Dürer.

« La seconde sont les Onagres, c’est Ă  dire les Ăąnes sauvages de la grandeur des chevaux ordinaires qu’on dit se trouver
 Ăšs dĂ©serts d’Éthiopie et Ăšs environs du fleuve Hypasis aux Indes, comme aussi en Lycaonie, qui ont le corps blanc et la tĂȘte rouge, lesquels sont accusĂ©s d’une abominable jalousie envers leurs faons propres, en ce que soudain qu’ils naissent, si la mĂšre n’est diligente de les cacher pour quelques jours loin de la vue du pĂšre, il leur arrache Ă  belles dents leurs pauvres petits gĂ©nitoires, d’apprĂ©hension que devenus grands ils ne viennent Ă  couvrir leur propre mĂšre
 lesquels au reste  ont une seule corne au front, grande d’une coudĂ©e et demie, blanche vers la racine, vers la pointe de couleur de pourpre et vers le milieu entremĂȘlĂ©e de couleur noire
 De laquelle les Indiens ont accoutumĂ© de faire des tasses rĂ©servĂ©es pour les seuls rois de telles contrĂ©es, affirmant que qui y boit ne sentira de tout ce jour lĂ  aucun mal, voire aucune douleur de ces blessures. Et qui plus est par ce moyen on est prĂ©servĂ© des maladies incurables et de l’épilepsie, Ă  ce qu’ils disent


L’onagre ou Ăąne des Indes, gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne, copiĂ©e sur celle figurant dans l’Histoire des animaux de Conrad Gesner. On y reconnaĂźt la silhouette de l’ñne et quelques caractĂ©ristiques (double corne, aspect trapu) du rhinocĂ©ros. Comme le prĂ©cĂ©dent, cet animal est «mis en situation» dans un paysage trĂšs europĂ©en.

« Tertio, il y a des bƓufs, ce dit Pline, et des vaches selon Cardan en Éthiopie, qui sont unicornes, portant une corne longue d’un pan ou davantage, et courbĂ©e sur le derriĂšre.
« Quarto, Élien rapporte qu’ùs Indes il y a des chevaux armĂ©s d’une seule corne, de laquelle faisant des tasses Ă  boire ceux qui s’en servent sont garantis de toutes sorts de poisons et venins, quand mĂȘme on en aurait jetĂ© dans lesdites coupes.
« Quarto (sic), Thevet et aprĂšs lui ParĂ© en ses Ɠuvres nous reprĂ©sentent un animal amphibie, appelĂ© camphurc, ayant quelque rapport aux chevaux ordinaires, hormis que les pieds du derriĂšre sont faits comme ceux d’une oie, qui est au reste armĂ© d’une trĂšs belle et seule corne sur la tĂȘte.
« Sexto, il y a des chevreuils et des chĂšvres qui portent une seule corne. Car l’oryx d’Égypte, espĂšce de chĂšvre, est une espĂšce de monocĂ©rot ou unicorne, et le chevreuil gadderin des Indes de mĂȘme, selon Aristote, Mathiole et autres.
« Septimo Thevet en sa cosmographie rĂ©cite qu’en Finlande il y a une sorte de rangifer demi cerf et demi cheval qui est pareillement unicorne, et qui est une bĂȘte forte et grandement puissante, d’oĂč vient qu’on l’emploie Ă  l’attelage des chariots
« Finalement la huitiĂšme et derniĂšre bĂȘte quadrupĂšde monocĂ©rot ou unicorne est celles qu’Élien rapporte s’appeler aux Indes Cartazonum et par le vulgaire en France, en Italie et en Espagne Lycorne, Ă  l’endroit de laquelle seule privativement Ă  toutes les susmentionnĂ©es, l’usage a prĂ©valu en telle sorte qu’on n’entend Ă  prĂ©sent pour MonocĂ©ros ou Unicorne qu’icelle seule en considĂ©ration des grandes, rares et extraordinaires propriĂ©tĂ©s qui sont attribuĂ©es Ă  sa corne. A l’histoire de laquelle particuliĂšre, il faut que maintenant je m’arrĂȘte, dĂ©laissant Ă  une autre occasion les susmentionnĂ©es[36]. »

Ce chapitre plus Ă©rudit que le reste de l’ouvrage permet de citer bon nombre d’auteurs, alors mĂȘme que leurs descriptions ne coĂŻncident pas avec l’idĂ©e que notre apothicaire se fait de la licorne, mais Catelan n’a pas en ce domaine la virtuositĂ© d’un Gesner ou d’un Bartholin. ConfrontĂ© Ă  la diversitĂ© des descriptions donnĂ©es de la licorne tant par les anciens (Pline, CtĂ©sias et Élien), que par les modernes (Marco Polo, Barthema et quelques autres), certains ont pu douter de l’existence rĂ©elle de l’animal. Catelan, comme d’autres auteurs avant lui, conclut plutĂŽt Ă  l’existence de plusieurs animaux unicornes qu’il prend soin de distinguer. Pour autant, s’il fait des quadrupĂšdes unicornes une large famille comprenant aussi bien l’ñne des Indes que le rhinocĂ©ros, il se refuse Ă  leur attribuer indistinctement le nom de monocĂ©ros ou de licorne, qu’il rĂ©serve Ă  une espĂšce particuliĂšre. La distinction soigneuse entre licorne et rhinocĂ©ros n’est guĂšre originale; les auteurs du XVIĂšme siĂšcle se sont volontiers reprochĂ©s les uns les autres de confondre les deux animaux. Une typologie aussi dĂ©taillĂ©e est en revanche moins usuelle, seul Thomas Bartholin ira plus loin en ce sens.

Cela frappe d’autant plus que cette classification des quadrupĂšdes unicornes est bien Ă©trangement construite. On comprend aisĂ©ment que bƓufs, vaches, rhinocĂ©ros, camphur et rangifer soient distinguĂ©s de la licorne. La corpulence des trois premiers interdit de les assimiler Ă  l’animal reprĂ©sentĂ© sur l’unique gravure de l’ouvrage. Les pattes palmĂ©es du camphur en font une espĂšce bien Ă  part, et l’habitat septentrional du rangifer, proche cousin du renne, le distingue d’une licorne dont il Ă©tait admis qu’elle vivait dans les pays d’Orient. On est d’autant plus surpris de voir l’appellation de « vraie licorne » refusĂ©e aux Ăąnes sylvestres de CtĂ©sias, aux chevaux unicornes d’Élien, Ă  l’oryx d’Aristote, alors que, leur description ne diffĂ©rant guĂšre de l’image habituelle de la licorne, de nombreux auteurs les considĂ©raient comme tels. Notant que la corne de certains d’entre eux, l’onagre ou Ăąne sylvestre et le cheval des Indes, est utilisĂ©e comme contrepoison, Catelan semble dĂ©truire Ă  l’avance les arguments qui lui font distinguer la licorne d’entre tous les quadrupĂšdes unicornes « en raison des grandes, rares et extraordinaires propriĂ©tĂ©s qui sont attribuĂ©es Ă  sa corne ». Certes, il n’était pas seul Ă  procĂ©der Ă  une telle distinction, que nous trouvons par exemple, quelques annĂ©es plus tĂŽt, dans un traitĂ© de mĂ©decine allemand, qui distinguait parmi les animaux dont la corne est un contrepoison efficace l’ñne des Indes, le cheval des Indes, le rhinocĂ©ros, le monocĂ©ros, le camphur, le pirassouppi, tous dĂ©crits comme unicornes, et le cerf[37]. Laurent Catelan a vraisemblablement empruntĂ© l’essentiel de cette classification au traitĂ© sur la licorne d’Andrea Bacci[38], dont on retrouve la trace en plusieurs points de l’Histoire de
la lycorne.

Quoi qu’il en soit, ce classement pointilleux a la mĂȘme fonction dans les deux ouvrages. Les animaux unicornes sont dĂ©jĂ  fort rares, le lecteur qui n’en a jamais vu le sait fort bien, or voilĂ  qu’on lui apprend que tous ceux-ci ne sont pas, loin de lĂ , d’authentiques licornes. C’est rendre plus rare encore le bel animal, et plus prĂ©cieuse sa corne, cette corne que Laurent Catelan montrait fiĂšrement dans son cabinet, et que possĂ©daient les MĂ©dicis employeurs de Bacci. Comment expliquer autrement que des descriptions comme celles d’Élien, de CtĂ©sias ou d’Aristote, qui ne contredisent en rien la description habituelle de la licorne, soient rĂ©futĂ©es, tandis qu’est acceptĂ© plus loin le tĂ©moignage de Marco Polo, dĂ©crivant de gros animaux patauds et gris se vautrant dans la boue. Compliquant encore les choses, Catelan revient plus loin sur les Ă©videntes contradictions entre les descriptions de la licorne, arguant cette fois-ci que «Les chiens de Pologne et d’Angleterre ne sont-ils pas du tout dissemblables avec les mĂȘmes de leur espĂšce? Les vieux boucs ne sont-ils pas diffĂ©rents des jeunes chevreaux?
[39]». Pour dĂ©crire le monocĂ©ros, il fait mĂȘme appel Ă  l’occasion Ă  des tĂ©moignages d’abord rĂ©futĂ©s, comme celui de CtĂ©sias[40].

«De forme et figure fort diverse»

La seconde partie de cette dissertation aurait pu Ă  elle seule porter son titre, Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usages de la lycorne. Laurent Catelan y dĂ©crit tout d’abord la licorne «authentique». Abordant les mƓurs de l’animal, il s’attarde longuement sur les moyens de le chasser afin de se procurer la prĂ©cieuse corne. Il en vient enfin Ă  son domaine de prĂ©dilection, la pharmacie, convoquant d’innombrables autoritĂ©s pour confirmer les propriĂ©tĂ©s merveilleuses de la corne solitaire.

« Pour reprĂ©senter et dire, satisfaisant au second article, que cette rare et admirable bĂȘte, selon Pline aprĂšs CtĂ©sias, est de forme et figure fort diverse et Ă©trange. Car de corpulence elle est comme un cheval, de crin comme un lion, de la tĂȘte comme un cerf, des pieds comme les Ă©lĂ©phants et de la queue comme les sangliers ordinaires, portant au beau milieu du front une corne de forme diverse, Ă  savoir selon quelques uns de couleur baie obscure, ou de couleur d’ivoire et lyonnĂ©e, ou selon d’autres de couleur noire et contournĂ©e en quelque maniĂšre, finissant nĂ©anmoins en pointe aiguĂ«. Inter supercilia cornu uno eodemque nigro, non levi quidem sed versuras quasdam naturales habente, atque in acutissimum mucronem desinente (Élien)[41]. S’accordant nĂ©anmoins tous en cela que les cornes de licorne sont presque toujours longues d’environ deux coudĂ©es, droites en haut Ă©levĂ©es en telle sorte que cette bĂȘte semble en ĂȘtre grandement superbe et belle[42]. »

On reconnaĂźt sans difficultĂ© dans la licorne de Catelan le monocĂ©ros de Pline, qui est d’ailleurs citĂ© en marge de ce passage. Le procĂ©dĂ©, pratique mais imprĂ©cis, consistant, pour dĂ©crire un animal inconnu, Ă  le ramener Ă  ses diffĂ©rentes parties pour en faire une sorte de puzzle naturalistique Ă©tait passĂ© de l’AntiquitĂ© au Moyen-Âge. Le dĂ©veloppement de la gravure a permis de dĂ©crire autrement, et plus prĂ©cisĂ©ment, les nouveaux animaux dĂ©couverts ou redĂ©couverts au XVIĂšme siĂšcle, tatou ou rhinocĂ©ros, mais faute de modĂšle rĂ©el, les reprĂ©sentations de la licorne sont restĂ©es tributaires des descriptions antĂ©rieures, et notamment du texte de Pline. Seul ajout de Catelan, le crin de lion ne se trouve ni chez Pline ni chez aucun des deux autres auteurs citĂ©s en marge de ce passage, Élien et Paul Jouve[43], qui semblent lĂ  uniquement pour faire bonne mesure car leurs descriptions de l’animal sont assez Ă©loignĂ©es de celle de Catelan. La source pourrait ĂȘtre la gravure de l’Historia Animalium  de Conrad Gesner, qui a servi de modĂšle Ă  la gravure de l’Histoire de
la licorne et reprĂ©sente un monocĂ©ros Ă  la criniĂšre assez abondante, mais sans que ce point ne soit confirmĂ© par le texte[44]. L’unique gravure du texte français, suivie en cela par les sept illustrations de l’édition allemande, reproduit consciencieusement ce dĂ©tail en dotant le monocĂ©ros d’une flamboyante criniĂšre.

Gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne. On remarquera la queue porcine du monocĂ©ros de Pline, la lourde criniĂšre autour du cou, ainsi que les pattes arriĂšres lĂ©gĂšrement palmĂ©es, qui montrent que le graveur a peut-ĂȘtre eu sous les yeux la reprĂ©sentation du Camphur dans la Cosmographie universelle d’AndrĂ© Thevet.

Les rĂ©fĂ©rences se multiplient pour dĂ©crire la corne de l’animal: Boethius de Boodt, Paul Jouve, Andrea Bacci, Pline, Munster et de nouveau Élien. Ces sources sont loin d’ĂȘtre concordantes, et un auteur comme Andrea Bacci consacrait dĂ©jĂ  plusieurs dizaines de pages Ă  discuter de l’apparence, de la forme et de la nature de cette corne. Catelan s’en tire ici par une pirouette: la corne de la licorne est
 « de forme diverse », ce qui lui permettra plus loin de revendiquer l’authenticitĂ© de sa petite corne noire de deux coudĂ©es de long, tout en acceptant celle de la grande ivoire blanche du roi de France, conservĂ©e Ă  Saint Denis.

le ProphĂšte David en ses Psaumes

La Bible grecque des Septante parlait Ă  plusieurs reprises du monocĂ©ros, rendu par unicornis dans la Vulgate, puis par licorne ou ses Ă©quivalents dans la quasi totalitĂ© des traductions jusqu’à la fin du XVIIĂšme siĂšcle. GĂ©nĂ©ralement admise, la prĂ©sence de la licorne et de sa corne dans les Écritures Saintes Ă©tait alors l’argument le plus solide ou en tout cas le plus difficilement contestable en faveur de l’existence rĂ©elle de l’animal. La description de la corne de l’animal est l’occasion pour Catelan de rappeler certains de ces passages.

« Et ainsi Louis BarthĂšme et Cadamoste[45] rĂ©citent en avoir vu deux vivantes, l’une chez le grand seigneur en La Mecque, et une autre au palais du grand Cham de Tartarie qui Ă  raison de leur corne ne pouvaient pas paĂźtre Ă  Terre, mais tiraient le foin des rĂąteliers, parce que leur corne les empĂȘchait d’incliner la tĂȘte dans les crĂšches comme Ă©tant fort longues et droites[46]. Voila pourquoi le ProphĂšte Royal David en ses Psaumes, Ă  propos de la beautĂ© de la corne de la licorne droite et haut Ă©levĂ©e, espĂ©rait que Dieu relĂšverait sa dignitĂ© royale comme Ă  la licorne, sa corne usurpant en cet endroit l’appellation de corne pour couronne. Et exaltabitur sicut Unicornis cornu meum.[47]».

Vient ensuite la description par Marco Polo des licornes « desquelles au reste on rĂ©cite qu’elles se vautrent ordinairement de mĂȘme que les pourceaux dans la fange et vilenie, qu’elles hurlent hideusement[48], et qu’elles sont de mĂȘme que les lions des plus fortes, sauvages et furieuses bĂȘtes qui soient au monde, aiguisant leur corne
 pour la rendre plus perçante
 d’oĂč le ProphĂšte David prit occasion de prier Dieu qu’il le garantit de la gueule des lions et de la force des licornes. Salvum me fac ex ore leonis, et a cornibus unicornium humilitatem meam[49].» Catelan cite encore de la mĂȘme maniĂšre IsaĂŻe menaçant les ennemis d’IsraĂ«l de la colĂšre divine, « et les licornes descendront avec lui, et les fĂ©roces taureaux[50]», puis Job, « Te fieras-tu en la licorne, pour autant que sa force est grande[51]». Quelques pages plus loin, le mĂȘme prophĂšte est invoquĂ© pour illustrer la puissance de l’animal, « disant en propres termes, la lycorne te voudra-t-elle servir, ou demeurera-t-elle auprĂšs de ta crĂšche? Pourras-tu lier la licorne de ton lien pour labourer tes sillons? Rompra-t-elle les mottes de terre aprĂšs toi?[52]»

La licorne acceptera-t-elle de te servir? La rĂ©fĂ©rence est erronĂ©e, ce passage provenant du livre de Job (39,10) et non de celui d’IsaĂŻe. Gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne.

Ces rĂ©fĂ©rences bibliques ne sont pas originales. On les trouvait dĂ©jĂ  chez Conrad Gesner, en 1551[53], et ce sont elles qui avaient fini par « convaincre » Ambroise ParĂ© de l’existence rĂ©elle de la licorne[54]. Le fait que Catelan soit tout Ă  la fois marrane et protestant n’est cependant peut-ĂȘtre pas Ă©tranger Ă  son insistance sur ce point.

De la licorne Ă  la lycorne

En avançant dans la lecture de l’Histoire de
la lycorne, on se fait une image de plus en plus prĂ©cise de l’animal que Laurent Catelan imagine, animal qui se rapproche bien plus du sauvage monocĂ©ros des Indes que de la licorne des artistes. Le massif monocĂ©ros Ă  la voix grave de Pline, l’unicornis de la Vulgate dĂ©crit comme un taureau dĂ©vastateur et indomptable, l’unicorne de Marco Polo, « trĂšs vilaine bĂȘte Ă  voir[55]» sont bien diffĂ©rents de la belle licorne blanche de l’iconographie de la Renaissance. Certes, la force invincible de la licorne n’est pas une idĂ©e originale, on la trouvait dĂ©jĂ  chez Isidore de SĂ©ville et dans les bestiaires mĂ©diĂ©vaux confondant unicorne et rhinocĂ©ros. Mais s’ils y font allusion, rares sont les auteurs de la Renaissance et des dĂ©buts de l’époque moderne qui insistent aussi nettement sur cet aspect.

EmpruntĂ©e au Discorso dell’alicorno d’Andrea Bacci[56], l’étymologie du mot lycorne qui nous est proposĂ©e renforce encore cette impression. « On a appelĂ© cet animal en France et en Italie Lycorne, car ça a Ă©tĂ© comme pour dire Lion-corne, non pas pour avoir le crin semblable Ă  celui des lions ordinaires
mais bien d’autant que cette bĂȘte est fort sauvage et furieuse de mĂȘme que les lions, comme j’ai dĂ©jĂ  dit, auxquels pour ce regard elle se rapporte[57].» Bacci ignorait que la fĂ©rocitĂ© de la licorne devait plus au pataud rhinocĂ©ros qu’au fier lion[58].

Sauvage, fĂ©roce, indomptable, la lycorne de Laurent Catelan n’est pas une haquenĂ©e. C’est peut-ĂȘtre ce qui lui fait refuser l’appellation de licorne Ă  l’oryx unicorne d’Aristote, ou Ă  l’ñne des Indes de CtĂ©sias, trop modestes pour soutenir la comparaison avec les effrayants monocĂ©ros qui « se retirent aux dĂ©serts dans de profondes, obscures et plus inaccessibles taniĂšres des montagnes parmi les crapauds et autres insectes vilains et sales[59].» De sa retraite, la licorne ne ressort que « trĂšs rarement
 et nullement pour s’associer avec d’autres bĂȘtes, non pas mĂȘme avec celles de sa propre espĂšce. Car hors de la copulation que Dieu a ordonnĂ©e pour la propagation de celles de sa sorte, lesdites licornes sont furieusement enragĂ©es les unes contre les autres[60].» On voit plus loin Catelan se demander trĂšs sĂ©rieusement pourquoi la licorne, irrĂ©sistiblement attirĂ©e par les jeunes pucelles, s’endort dans leur giron au lieu de les violer sur place comme son tempĂ©rament le laisserait prĂ©sager[61]. GĂȘnĂ© peut-ĂȘtre par l’insistance avec laquelle l’auteur dĂ©crivait la force et la sauvagerie de l’animal, le graveur chargĂ© d’illustrer la traduction allemande de l’ouvrage se sentit obligĂ© de rappeler la vision classique de la jolie bĂȘte. La premiĂšre gravure nous montre donc une licorne symbole de l’Innocence et la Foi (Candor et Fides), devant une Ă©glise, prĂȘte Ă  affronter les forces du mal, figurĂ©es par un dĂ©mon dont l’aspect Ă©voque plutĂŽt la gravure romantique du XIXĂšme siĂšcle que les naturalistes de la Renaissance.

La plus grande partie de l’ouvrage est consacrĂ©e aux usages mĂ©dicaux de la corne de licorne. Nous verrons que l’argumentation mĂ©dicale de Laurent Catelan est largement tributaire des thĂ©ories de Marsile Ficin et Paracelse, selon lesquelles le semblable se guĂ©rit par le semblable. DĂ©sireux d’expliquer comment la corne de licorne peut ĂȘtre un puissant antidote contre tous les poisons, il va jusqu’à supposer que la corne elle-mĂȘme est « virtuellement » vĂ©nĂ©neuse[62], qu’une vraie corne doit ĂȘtre « fĂ©tide et puante[63]», et que « les douleurs et la rage continuelle qui rend [les licornes] extraordinairement sauvages, errantes et furieuses ne procĂšdent que de la virulence et qualitĂ© corrompue des humeurs qui leur causent telle rage, et qui les occasionnent Ă  rechercher l’eau infecte ». La licorne, Pline l’écrivait dĂ©jĂ  de son monocĂ©ros, ne peut ĂȘtre capturĂ©e vivante. Signe d’une sauvagerie extrĂȘme, mais aussi d’une certaine noblesse, l’animal, s’il vient Ă  ĂȘtre pris, se laisse dĂ©pĂ©rir, Ă©crit Catelan citant Albert le Grand[64].

Un animal aussi redoutable ne pouvait se rencontrer qu’en des lieux reculĂ©s, sauvages et Ă  peine frĂ©quentĂ©s par l’homme. Aussi peu gĂ©ographe que ParĂ©, Catelan ne s’attarde guĂšre sur le sujet. Sa lycorne se « trouve en trois parties du monde. A savoir au pays des NĂšgres, en Éthiopie, selon Cadamoste, disant qu’un esclave de ses cĂŽtes l’avait assurĂ© au Roi de Portugal, en la prĂ©sence de Pierre de Syntre. Secundo, selon Bartheme, en quelque endroit du nouveau monde, Ă  savoir Ă  Caraian, Basman et Lambry, Îles de Java, Ăšs Indes Orientales selon Paul de Venise
 ». TrĂšs approximatives, mĂȘme pour l’époque, les rĂ©fĂ©rences gĂ©ographiques de Catelan laissent deviner qu’il manquait un globe terrestre Ă  son cabinet de curiositĂ©s. Le navigateur italien Alvise de Cadamosto n’a visitĂ© que l’Afrique de l’Ouest alors que le terme d’Éthiopie dĂ©signait dĂ©jĂ  plutĂŽt l’Afrique Orientale, et mĂȘme en incluant dans le Nouveau Monde l’ensemble des Indes orientales rĂ©cemment explorĂ©es, il est difficile d’y situer La Mecque, ou Luigi Barthema vit deux licornes. Quant aux royaumes de Caraian, Basman et Lambry, effectivement citĂ©s par Marco Polo, du moins pour les deux premiers d’entre eux, ils ne disaient sans doute guĂšre plus Ă  Catelan qu’à ses lecteurs. Reste que la fonction essentielle de ce bref passage n’est pas de nous dire prĂ©cisĂ©ment oĂč trouver des licornes, mais simplement de renforcer encore l’exotisme de l’animal, et donc la raretĂ© de la corne que l’apothicaire s’enorgueillissait de possĂ©der.

On sait que, depuis le roman d’Alexandre, la licorne fut souvent associĂ©e au grand conquĂ©rant et Catelan voit dans une monnaie possĂ©dĂ©e par le Duc de Ferrare une preuve supplĂ©mentaire de la prĂ©sence de l’animal dans l’Orient lointain. Cette mĂ©daille, tout comme quelques autres oĂč figuraient des licornes, Ă©tait considĂ©rĂ©e comme l’une des preuves sinon de l’existence de l’animal, du moins de l’anciennetĂ© du mythe. AndrĂ©a Bacci, repris sur ce point par Catelan, croyait que cette mĂ©daille, « chose fort antique et remarquable », « sur laquelle il y avait une licorne, qui s’inclinait tout doucement, buvait du vin dans un vase et au revers Ă©tait Ă©crit en lettres grecques, Ă  savoir au langage dudit Alexandre, Nyzeon » avait Ă©tĂ© frappĂ©e par Alexandre le Grand « pour montrer qu’il avait acquis les rĂ©gions oĂč se trouvaient les tant rares et merveilleuses licornes[65]». Plus prĂ©cis que Catelan, Bacci affirmait que cette mĂ©daille cĂ©lĂ©brait la conquĂȘte par Alexandre de la rĂ©gion du mont Nysa, lieu de la naissance de Bacchus[66]. Loin de douter de l’authenticitĂ© de la mĂ©daille, Thomas Bartholin, qui ne l’avait pas plus vue que Catelan, se demandait seulement si elle concernait le mont Nysa ou NicĂ©e en Bithynie


La mĂ©daille d’Alexandre, gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne

L’image de la licorne trempant sa corne dans une fontaine n’apparaissant pas dans l’iconographie avant le XVĂšme siĂšcle, cette mĂ©daille est sans doute, comme la plupart des « camĂ©es antiques » exhumĂ©s de temps Ă  autre par les chasseurs de licorne[67], une imitation plus rĂ©cente, peut-ĂȘtre italienne. On sait que la mode des collections de camĂ©es, mĂ©dailles et monnaies antiques donna lieu Ă  cette Ă©poque Ă  bien des contrefaçons. La licorne passant alors pour un animal de l’Orient, ou Ă  tout le moins pour un mythe hĂ©ritĂ© de l’AntiquitĂ©, il n’y avait rien d’étonnant Ă  ce que son effigie figurĂąt sur de telles piĂšces.

Comment capturer la licorne

« Et voila ce qui concerne le naturel de cet animal tant rare, afin de passer outre et parler de sa chasse, sur quoi je trouve trois opinions aucunement diffĂ©rentes. La premiĂšre, d’un roi d’Éthiopie, la seconde d’Isidore, et l’autre de TzetzĂšs, qui vivait en l’an de notre seigneur 1176.»

Si les deux premiĂšres de ces sources sont assez classiques, la troisiĂšme l’est moins mais nous verrons qu’elle a son utilitĂ© dans la logique de l’ouvrage.

« Primo, un roi d’Éthiopie, en l’épĂźtre hĂ©braĂŻque qu’il a Ă©crite au Pontife de Rome, dit que le lion craint grandement la licorne, et quand il la voit, il se retire vers quelque grand arbre, et se cache derriĂšre. Lors la licorne le voulant poursuivre, fiche sa corne bien avant dans l’arbre et demeure lĂ  prise, et lors le lion la tue, puis on la trouve ainsi morte[68].» La lettre envoyĂ©e au pape par le PrĂȘtre Jean, premier texte contant l’affrontement du lion et de la licorne, avait connu un grand succĂšs dans les premiers temps de l’imprimerie. Le texte de Catelan reprend ici presque mot pour mot celui d’Ambroise ParĂ© dans son Discours de la licorne. Ce procĂ©dĂ© n’était cependant pas le plus connu, ni celui sur lequel Catelan s’attarde le plus. Sans doute Ă©tait-il plus facile au chasseur de licorne de se procurer une jeune vierge que de capturer un lion.
« Secundo les deux autres auteurs disent qu’on prend et attrape les licornes par l’aide et industrie d’une jeune fille pucelle qu’on appose sĂ©ante au pied des montagnes oĂč on pense que telles bĂȘtes se retirent: lĂ  oĂč il advient, ce dit l’histoire, que la licorne flairant de loin cette fille et prenant la course d’une furie apparente vers cette vierge, soudain qu’elle l’aborde, au lieu que cette bĂȘte doive mal faire, attaquer et dĂ©chirer cruellement cette fille suivant sa rage naturelle, au contraire ladite pucelle, avec les bras Ă©tendus la recevant amoureusement pour lui faire caresses. Cette pauvre bĂȘte incline tout doucement la tĂȘte, et se couchant en terre pose son chef sur le giron de cette fille, et prend un singulier plaisir qu’elle lui frotte tout doucement le crin et la tĂȘte avec des huiles, onguents ou eaux bonnes et soufflairantes comme si elle le faisait par amourettes. Sur quoi cette misĂ©rable bĂȘte s’endort, et se trouve saisie d’un si profond somme que les chasseurs lĂ  prĂȘts au guet, Ă©piant le signal que leur donnera la fille, ont force loisir de s’approcher avec liens et cordages pour la saisir et prendre. Mais s’éveillant par la douleur des bandages et se voyant ainsi prise, alors d’une furie incroyable, comme si elle voulait accuser la trahison de cette vierge, elle hurle si piteusement et de telle rage qu’on ne la peut pas longuement entretenir en vie
 Ainsi cet animal, furore, se videns vinci, se ipsum occidit.
« Que si par quelque grande diligence on l’en empĂȘche pour l’heure, ce nĂ©anmoins pendant ce peu de temps qu’on la peut conserver en vie, elle reste tellement farouche et indomptable, que jamais on n’en a pu apprivoiser aucune
[69]»

Gravure de l’édition allemande de l’Histoire de
la lycorne. La jeune fille habillĂ©e Ă  l’orientale verse un fluide sur la tĂȘte de la licorne pour l’endormir, pendant qu’à l’arriĂšre-plan les chasseurs s’apprĂȘtent Ă  capturer l’animal.

La lĂ©gende de la capture de la licorne Ă  l’aide d’une jeune vierge servant d’appĂąt et dans le giron de laquelle le fĂ©roce animal vient s’endormir est trĂšs ancienne, mais elle prend chez Catelan une forme originale. Nulle part, ni dans les bestiaires mĂ©diĂ©vaux, ni dans les Étymologies d’Isidore de SĂ©ville dont se rĂ©clame pourtant Catelan, ni dans l’Historia Animalium de Conrad Gesner qui est  citĂ©e en marge en cet endroit, on ne lit que la jeune fille, pour faciliter l’endormissement de la licorne, doive masser le crĂąne de l’animal avec des huiles et des onguents.

Laurent Catelan, on retrouve ce parti-pris dans l’ensemble de son Ɠuvre, tenait pour fondĂ©es la plupart des lĂ©gendes que l’on racontait sur la licorne. Il n’y Ă©tait pas obligĂ©: Ă  la mĂȘme date, d’autres auteurs comme Caspar et Thomas Bartholin croyaient Ă  l’existence de la licorne mais n’en jugeaient pas moins ces rĂ©cits fabuleux; AndrĂ© Thevet n’y voyait que « Discours de MĂ©lusine ». Que la cavale blanche trempĂąt sa corne dans l’eau pour la laver de tout poison, ou qu’elle s’endormĂźt sur les genoux d’une jeune vierge, notre apothicaire acceptait cela comme un phĂ©nomĂšne rĂ©el, naturel. Dans la description comme dans l’explication, il lui fallait donc rĂ©duire autant que faire se pouvait la part du merveilleux. Ce stratagĂšme employĂ© pour endormir la bĂȘte suffit Ă  faire d’un rĂ©cit fabuleux une description crĂ©dible, presque technique, de la chasse Ă  la licorne, impression encore renforcĂ©e dans l’édition allemande par une gravure montrant la jeune fille versant une huile sur l’épaisse criniĂšre de l’animal. La suite du texte renforce encore cette impression.

« Mais TzetzĂšs contre cette procĂ©dure assure qu’au lieu d’une fille vierge, on peut supposer un jeune garçon, pourvu qu’il soit habillĂ© en fille, et qu’ainsi la chasse et la prise se succĂšdent de mĂȘme[70].»

Rien n’obligeait Catelan Ă  emprunter Ă  Conrad Gesner cette surprenante citation d’un grammairien grec du XIIĂšme siĂšcle, que l’on ne trouve Ă  ma connaissance dans aucun autre ouvrage de son temps sur la licorne. Si le rĂ©cit de TzetzĂšs intĂ©resse ainsi notre apothicaire, c’est qu’il  montre bien qu’il n’y a rien de magique dans la chasse Ă  la licorne, quand l’animal peut se laisser prendre Ă  un assez grossier subterfuge. C’est bien Ă  une dĂ©mythification de la lĂ©gende que se livre ici Catelan, non pour la nier comme le font d’autres Ă  la mĂȘme Ă©poque, mais pour la ramener Ă  une simple rĂ©alitĂ© naturelle et explicable. Nous ne sommes plus Ă  l’ñge des merveilles mais Ă  celui des raretĂ©s.

Au risque de contredire la citation de TzetzĂšs, Catelan revient plus loin sur cette chasse Ă  la licorne. « Ne savons-nous pas, et les mĂ©decins avec les sages femmes, que [la virginitĂ© d’une fille] est une chose non seulement malaisĂ©e, mais impossible de reconnaĂźtre? N’est-il pas Ă©crit aux saintes lettres qu’entre quatre choses inconnues Ă  l’homme, c’est de juger si une fille est vierge?[71]». LĂ  encore, l’apothicaire trouve une explication « naturelle », rationnelle, car « les animaux irraisonnables ont leurs facultĂ©s sensibles, hormis la raison, plus exquises que les personnes, pouvant parvenir Ă  cette connaissance par l’odorat qu’elles ont grandement bon, parfait et exact
 et ainsi je dis que par l’odorat la licorne reconnaĂźt fort bien la fille vierge d’avec une dĂ©florĂ©e, car soudain qu’une fille a perdu son pucelage elle perd cette bonne senteur de son corps
[72]». Et Catelan de nous signaler plus loin, Ă  l’appui de sa dĂ©monstration, qu’un dragon qui terrorisait une ville d’Italie et auquel on avait coutume d’offrir de temps Ă  autre une jeune fille en sacrifice «r ecevait l’offrande des vierges seules, rejetant celles des autres d’oĂč on prenait occasion d’en punir souvent quelques-unes comme impudiques
[73]».

L’explication n’est pas neuve. Les textes mĂ©diĂ©vaux, comme le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival, suggĂ©raient parfois que l’odorat Ă©tait pour quelque chose dans l’attirance de la licorne pour les jeunes vierges: « Et je fus pris Ă©galement par l’odorat, tout comme la licorne qui s’endort au doux parfum de la virginitĂ© de la demoiselle
 Car lorsque son flair lui en fait dĂ©couvrir une, elle va s’agenouiller devant elle et la salue humblement et avec douceur comme si elle se mettait Ă  son service[74].» TzetzĂšs, qui commençait sa description du monocĂ©ros en prĂ©cisant que « cet animal fĂ©roce aime les bonnes odeurs» Ă©crivait quelques lignes plus bas que le jeune homme qui sert d’appĂąt doit ĂȘtre « parfumĂ© avec des arĂŽmes trĂšs odorants[75]». Jamais cependant les spĂ©culations sur l’odor castitatis n’avaient Ă©tĂ© poussĂ©es aussi loin. LĂ  encore, comme lorsqu’il reprend le rĂ©cit de TzetzĂšs, Catelan veut rendre la licorne plus crĂ©dible sans pour autant abandonner les lĂ©gendes qui la font merveilleuse. Le moins que l’on puisse dire est qu’en gagnant du flair, elle perd aussi du charme.

Catelan ne pense pas qu’il soit absolument nĂ©cessaire de chasser la licorne pour se procurer sa corne, puisque « on en rencontre par hasard sous terre enterrĂ©es sous le sable, qu’on prĂ©suppose avoir Ă©tĂ© des licornes mortes, et desquelles les corps et carcasses par trait de temps ont Ă©tĂ© consommĂ©es, si ce n’est que telles cornes encore se trouvent en chemin comme tombĂ©es des tĂȘtes des licornes en certains Ăąges, comme il advient aux cerfs et aux Ă©lĂ©phants[76]».

La corne de monsieur Catelan

Toutes les dix pages environ, Laurent Catelan nous rappelle qu’il a en sa possession une corne de licorne « toute entiĂšre, de longueur de cinq pans ou peu s’en manque, sinon de la grandeur de celles des Seigneurs et Monarques, qui sont de couleur d’ivoire, Ă  tout le moins qui rĂ©pond Ă  la vraie description, attribuĂ©e Ă  la vraie licorne par Pline, Élien, Paul de Venise [ici Marco Polo] et autres. A savoir d’ĂȘtre droite, de couleur noire, contournĂ©e jusques au milieu et Ă  la cime fort pointue, ayant au dedans une moelle qui ressemble Ă  l’ivoire, couverte d’une Ă©corce semblable au lard[77].» L’insistance du pharmacien pourrait laisser penser, ce n’est pas totalement Ă  exclure, qu’il cherchait en publiant son ouvrage Ă  convaincre un Ă©ventuel acquĂ©reur. A tout le moins escomptait-il quelques clients pour la poudre qu’il ne manquait pas de tirer de la prĂ©cieuse corne, puisque sous couvert de rĂ©pondre aux objections des dĂ©tracteurs de la licorne, il consacre une bonne moitiĂ© de son ouvrage aux propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de ce produit.

Mais avant d’en arriver lĂ , pour bien convaincre le lecteur de l’authenticitĂ© de la corne, il fallait lui expliquer comment distinguer la vraie de la fausse, comment Ă©chapper aux imposteurs si nombreux parmi les trafiquants de corne de licorne. Laurent Catelan se trouvait ici face Ă  un problĂšme apparemment insoluble. La corne qu’il possĂ©dait, et il croyait vraisemblablement en son authenticitĂ©, provenait sans doute, d’aprĂšs la description qu’il nous en fait, d’une antilope. Elle Ă©tait certes spiralĂ©e mais elle diffĂ©rait grandement, par sa taille, sa couleur et sa substance, des dĂ©fenses de narval qui ornaient les trĂ©sors royaux et dont il ne pouvait ĂȘtre question de nier l’authenticitĂ©. L’apothicaire nous assure donc que « les diversitĂ©s de couleur et de grandeur aux cornes des licornes proviennent de la diversitĂ© des rĂ©gions oĂč on les trouve, ou de divers Ăąges des bĂȘtes licornes qui les portent
[78]». D’ailleurs, insiste-t-il, « je soutiens et crois quant Ă  moi pour chose certaine, que celle qui appartient Ă  notre roi Ă  Saint-Denis en France, qui est belle et longue, de couleur d’ivoire ou lyonnĂ©e, peut avoir Ă©tĂ© d’une belle et grande licorne en son Ăąge parfait trouvĂ©e dans les rĂ©gions orientales, lĂ  oĂč la chaleur du soleil ne noircit point les habitants, ni les cornes des bĂȘtes. Au contraire, celle que j’ai et qui rĂ©pond Ă  la couleur que Pline, Paul de Venise et Élien attribuent Ă  la licorne, Ă  savoir ĂȘtre parfaitement noire et non si longue que la prĂ©cĂ©dente, est ou peut avoir Ă©tĂ© de quelque jeune licorne d’Éthiopie, puisque le soleil y noircit non seulement les cornes des bĂȘtes, mais aussi les personnes, qui sont les vrais Maures Abyssins, sujets du grand PrĂȘtre Jean roi d’Éthiopie
[79]».

Sans doute Ă©tait-elle de mĂȘme nature que la « grande corne noire, ridĂ©e et un peu courbĂ©e, longue de quatre pans, que les uns disent ĂȘtre du Pacos, animal qui porte le bĂ©zoard, les autres de gazelle, et les autres de licorne Ă©thiopique[80]» qui se trouvait Ă  Castres dans le cabinet du collectionneur Pierre Borel. Laurent Catelan pouvait bien affirmer que la corne noire fiĂšrement exhibĂ©e dans son cabinet de curiositĂ©s Ă©tait d’une licorne d’Éthiopie, cela ne suffisait pas Ă  lui donner la mĂȘme valeur marchande qu’aux « vraies licornes », les belles dĂ©fenses de narval. A la mort de l’apothicaire, en 1647, sa collection « consistant en toutes et chacunes les drogues, coquilles, poissons, statues, mĂ©dailles, livres, curiositĂ©s, raretĂ©s, ensemble les Ă©tages, bĂȘtes, tableaux, garde-robes, bois et autres choses qui sont dans ledit cabinet » fut en effet vendue en bloc pour 300 modestes livres[81], alors qu’une seule dĂ©fense de narval se nĂ©gociait encore jusqu’à dix fois ce prix.

 Une rumeur voulait que les belles cornes de licorne des trĂ©sors royaux n’aient Ă©tĂ© en fait que des dĂ©fenses d’élĂ©phant habilement travaillĂ©es, « façonnĂ©es par artifice de quelques habiles hommes qui savent ramollir et allonger les dents des Ă©lĂ©phants, les cornes de rhinocĂ©ros, de cheval marin, de Rohart qui est l’ivoire de mer » en « faisant bouillir l’ivoire dans une dĂ©coction de soufre et de cendres et de coquilles », ou dans «une dĂ©coction de racine de mandragore[82]». Mais, nous assure Catelan, « que les belles cornes de licornes que les rois et les monarques ont dans leur trĂ©sor soient factices, cela est absurde de l’allĂ©guer. Car que tous les drogueurs du monde s’assemblent pour allonger et façonner l’ivoire ou autres telles cornes, je soutiens que cela leur sera Ă©ternellement impossible, quelque diligence ou secret qu’ils y apportent. Car ores on puisse ramollir un peu les cornes dans l’eau bouillante ou par autres artifices sus allĂ©guĂ©s, ce n’est pas Ă  dire pourtant qu’on les puisse allonger et façonner pour faire de piĂšces si belles comme est celle qui est Ă  saint Denis
[83]»

 NĂ©anmoins, Catelan laisse entendre que des piĂšces de moindre taille ou beautĂ© peuvent fort bien ĂȘtre fausses, et cela imposait le recours Ă  quelques tests permettant de distinguer la «vraie et lĂ©gitime» corne de licorne.

La vraie et légitime corne de licorne

« car il faut en premier lieu que jetĂ©e dans l’eau, que d’icelle s’élĂšvent de petites vessies luisantes et belles comme fines perles. Secundo, que l’eau bouille visiblement et qu’approchant l’oreille contre le verre plein d’eau dans lequel sera ladite corne que l’on entende l’eau bruire et grignoter dans le verre. Tertio, on dit que la bonne et rĂ©centement arrachĂ©e de la bĂȘte doit
 avoir sur le feu quelque odeur musquĂ©e contre l’ordre de toutes les cornes du monde qui sont en les brĂ»lant fĂ©tides et puantes. Quarto, quelques uns assurent que si on approche de la licorne quelque poison, une araignĂ©e, un crapaud, une vipĂšre ou autre semblable bĂȘte venimeuse, que la bĂȘte crĂšve et meurt, et ladite corne se rend moite et sue comme si elle avait Ă©tĂ© mouillĂ©e[84].» Rappelons, une fois encore, que le crapaud passait alors pour porteur d’un venin mortel.

La batterie de tests que suggĂšre Catelan pour distinguer la vraie corne de la fausse n’a rien d’original, puisqu’on la retrouve Ă  peu prĂšs Ă  l’identique dans tous les ouvrages des XVIĂšme et XVIIĂšme siĂšcles sur le sujet, parfois pour la dĂ©fendre (Bacci, Bartholin), parfois pour la ridiculiser (Marini, ParĂ©). Les premiĂšres recherches expĂ©rimentales effectuĂ©es sur les cornes de licorne ne visaient donc ni Ă  savoir si la licorne existait, ni mĂȘme Ă  vĂ©rifier les propriĂ©tĂ©s presque magiques attribuĂ©es Ă  sa corne, mais plus modestement Ă  distinguer les vraies cornes des fausses. Ces tests, totalement absents de la littĂ©rature mĂ©diĂ©vale, mĂȘme tardive, Ă©taient apparus vers le milieu du XVIĂšme siĂšcle, qui fut aussi l’époque oĂč le trafic de corne de licorne Ă©tait le plus florissant. C’est donc, Ă  travers un exemple certes paradoxal, aux dĂ©buts de la mĂ©thode expĂ©rimentale que nous assistons ici.

Les deux premiers tests prĂ©sentĂ©s par Laurent Catelan sont relativement efficaces. La plupart des cornes de licorne tenues pour authentiques Ă©taient des dĂ©fenses de narval, donc des dents, dont la nature biologique est bien diffĂ©rente de celle des cornes. Microporeuse, donc susceptible de produire un bouillonnement assez intense lorsqu’elle est plongĂ©e dans l’eau, une dent contient peu de matiĂšre organique et brĂ»le difficilement, sans odeur forte. A l’opposĂ©, les cornes ont une faible porositĂ© et dĂ©gagent en brĂ»lant une Ă©paisse puanteur. Quant aux os fossiles qui ont pu Ă©galement passer pour cornes de licornes, ils sont lisses mais ne brĂ»lent pas. Du tableau suivant, qui rĂ©sume le rĂ©sultat que l’on serait en droit d’attendre de ces expĂ©riences, on peut dĂ©duire que la dĂ©fense de narval est sans aucun doute la plus authentique des cornes de licorne.

 Test «des bulles»Test «du feu»
DĂ©fense de narvalPositifPositif
CorneAmbiguNĂ©gatif
Os fossileNĂ©gatifPositif

La licorne de Laurent Catelan, s’il s’agissait comme nous le pensons d’une corne d’antilope, n’aurait pas passĂ© le test du feu. Mais lĂ  n’est sans doute pas l’essentiel, car l’apothicaire montpelliĂ©rain ne pouvait que reprendre les expĂ©riences qui figuraient depuis le milieu du XVIĂšme siĂšcle dans la plupart des textes sur la corne de licorne. DĂšs 1557, JĂ©rĂŽme Cardan soucieux de distinguer les vraies licornes des fausses, suggĂ©rait de tremper la corne suspecte dans l’eau fraĂźche, qui devait alors bouillonner si la corne Ă©tait authentique. Il reste que si la fausse corne Ă©tait, comme le pensait Cardan, faite d’ivoire taillĂ©e, le bouillonnement produit n’était pas moindre qu’avec une «authentique» dĂ©fense de narval[85].

Le troisiĂšme test semble encore plus dĂ©terminant, puisqu’il est le seul fondĂ© sur les effets thĂ©rapeutiques de la poudre de licorne. C’est un pas de plus vers la recherche expĂ©rimentale, puisque mĂȘme si son objectif affichĂ© Ă©tait simplement de vĂ©rifier l’authenticitĂ© de la corne, ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales Ă©taient en mĂȘme temps mises Ă  l’essai. Un animal venimeux maintenu Ă  cĂŽtĂ© d’une authentique corne de licorne serait censĂ© mourir tandis que la corne se mettrait Ă  suinter. Prudent, l’apothicaire, dont la corne avait peut ĂȘtre quelque difficultĂ© Ă  passer cet examen, prĂ©cise plus loin que « souvent les cornes de licorne que nous avons ne font pas telles choses, et ne font crever ni crapauds ni araignĂ©es, ni ne donnent aucune sueur apparente comme a Ă©tĂ© dit et allĂ©guĂ©. Il faut dire d’icelles, ce que Galien rapporte aux vieux mĂ©taux longuement gardĂ©s et comme Amatus Lusitanus l’a remarquĂ©, disant sur le sujet de la corne de licorne que senio confectum, vires suas amittit[86].» MĂȘme authentique, une corne de licorne qui aurait perdu ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales n’aurait plus Ă©tĂ© d’une grande valeur, aussi l’apothicaire s’empresse-t-il de prĂ©ciser « J’entends en sa superficie, car le dedans peut conserver une telle vertu et propriĂ©tĂ©[87].»

LĂ  encore, c’est dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIĂšme siĂšcle qu’était apparue cette technique. En 1587, David Pomis recommandait pour distinguer la vraie corne de la fausse de «mettre trois ou quatre grands scorpions dans un rĂ©cipient fermĂ© avec un fragment de corne. Si trois ou quatre heures plus tard les scorpions sont morts, la licorne est authentique[88].» Quelques annĂ©es avant Catelan, le naturaliste bolonais Ulysse Aldrovandi nous contait par le menu comment, Ă  Venise, un juif s’y prit pour dĂ©montrer l’authenticitĂ© de la corne de licorne qu’il cherchait Ă  vendre: il traça avec la pointe de la corne un cercle sur une table, puis mit dans le cercle d’abord un scorpion, ensuite une araignĂ©e; ne pouvant franchir le cercle, les animaux se traĂźnĂšrent pendant un quart d’heure avant de mourir d’épuisement[89].

À peu prĂšs Ă  la mĂȘme date, Rodrigo de Castro (1547-1627) rapportait une expĂ©rience similaire effectuĂ©e cette fois Ă  Florence par un noble portugais; il mit une araignĂ©e Ă  l’intĂ©rieur de la corne, qui devait donc ĂȘtre creuse, et l’animal mourut sans avoir pu parvenir Ă  s’échapper[90].

Les traitĂ©s alchimiques Ă©crits sous le pseudonyme de Basile Valentin datent vraisemblablement de la fin du XVIĂšme siĂšcle et dans l’un d’eux, Le chariot triomphal de l’Antimoine, se trouve la description d’une expĂ©rience identique: « Observe donc, ami lecteur, comment la vraie et sincĂšre corne de licorne rejette loin d’elle tous les poisons: trace de cette corne un cercle autour d’une araignĂ©e vivante, l’araignĂ©e ne sortira jamais de ce cercle car elle fuit ce qui est contraire Ă  sa nature[91].»

 Ces quelques exemples montrent que les expĂ©riences permettant de reconnaĂźtre la vraie corne de licorne Ă©taient sinon pratiquĂ©es, du moins frĂ©quemment conseillĂ©es depuis environ un siĂšcle lorsque Catelan publia son ouvrage. Il reste qu’aucun des auteurs citĂ©s plus haut, Cardan, Aldrovandi, Pomis, Rodrigo a Castro ou mĂȘme Basile Valentin ne figurent parmi les sources du pharmacien montpelliĂ©rain qui, pour ce qui concerne ces tests, semble surtout tributaire
 d’Ambroise ParĂ© qui, dans son Discours de la licorne[92], s’était Ă©chinĂ© Ă  les disqualifier. Resurgit ici un soupçon qui effleure parfois le lecteur de l’Histoire de
la lycorne, et l’on se demande si l’ouvrage est globalement de bonne foi. Catelan voulait-il vraiment dĂ©fendre la licorne contre ses tristes dĂ©tracteurs? Ne faisait-il pas plutĂŽt la rĂ©clame de son officine oĂč l’on trouvait, Ă  des prix certainement trĂšs Ă©levĂ©s, thĂ©riaque, bĂ©zoard, racine de mandragore et poudre de licorne?

En 1556, Conrad Gesner, l’une des sources de Catelan, citait dans un paragraphe assez confus deux autres procĂ©dĂ©s permettant de reconnaĂźtre la vraie corne de licorne. Le premier, dont on ne trouve trace nulle part ailleurs, est assez curieux. Il consiste Ă  placer un petit animal sur des charbons ardents, puis Ă  placer au dessus de celui-ci la corne de licorne. Si elle est authentique, l’animal ne se brĂ»le pas.

Plus classique Ă©tait le procĂ©dĂ© consistant Ă  donner du poison Ă  deux pigeons (deux chiots, chez certains auteurs), puis Ă  faire avaler Ă  l’un d’entre eux un peu de la corne suspecte, rĂ©duite en poudre[93]. Si la corne est authentique, l’animal qui en a consommĂ© doit survivre tandis que l’autre meurt. Le naturaliste français Geoffroy Linocier nous apprend que vers 1560 la licorne du marĂ©chal de Brissac passa cet examen avec succĂšs[94]. Le marrane portugais Amatus Lusitanus, l’un des pionniers de l’anatomie moderne, raconte une expĂ©rience similaire effectuĂ©e Ă  Venise par un marchand avec une corne dont il demandait deux mille ducats. Il donna de l’arsenic Ă  deux pigeons. L’un d’entre eux mourut dans l’heure, tandis que l’autre auquel on avait fait avalĂ© un peu de rĂąpure de corne lui survĂ©cut cinq heures. Amatus en concluait qu’étant donnĂ© la virulence de l’arsenic, contre lequel il n’y a pas de contrepoison efficace, l’expĂ©rience pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un succĂšs[95].  

Il y a alchimiste et alchimiste

Revenons un instant sur le Chariot triomphal de l’antimoine, traitĂ© de mĂ©decine spagyrique attribuĂ© Ă  Basile Valentin. Nous y avons lu qu’une araignĂ©e peut se retrouver prisonniĂšre d’un cercle tracĂ© avec une corne de licorne. Rien n’étant plus pur que la corne de licorne, l’alchimiste explique cela par la thĂ©orie paracelsienne selon laquelle les contraires se repoussent. De mĂȘme, les semblables s’attirent, ce qui lui donne la matiĂšre d’un second test: «Si vous jetez un petit morceau de pain pur, sans aucun mĂ©lange, dans un vaisseau rempli d’eau jusqu’au bord, et vous tenez la vraie licorne auprĂšs de l’eau, sans la toucher, vous verrez que la licorne attirera petit Ă  petit le pain Ă  elle. Il est merveilleux que dans la nature une chose attire ce qui lui est similaire et repousse, fasse fuir, ce qui lui est contraire[96].» Plus qu’un simple contrepoison, la licorne devient ici un vĂ©ritable apotropaĂŻque.

Toute l’argumentation mĂ©dicale de Laurent Catelan est fondĂ©e sur cette mĂȘme thĂ©orie selon laquelle les semblables s’attirent, mais l’eĂ»t-il connu qu’il n’aurait cependant pas proposĂ© ce test. En effet, Ă  l’inverse de son collĂšgue spagyriste, Catelan soutenait que la corne de licorne Ă©tait extrĂȘmement vĂ©nĂ©neuse, ce qui lui permettait d’attirer Ă  elle et d’absorber toujours plus de poison.

De tous ces tests, qui nous donnent une image vivante des premiĂšres «expĂ©riences» mĂ©dico-chimiques, il ne resterait bientĂŽt plus grand chose. Voici ce qu’en dit, en 1689, l’édition française augmentĂ©e par le mĂ©decin Jean de Rostagny du trĂšs populaire TraitĂ© sur les erreurs vulgaires de la mĂ©decine de Jacob Primerose:

 Â« Je dis donc en terminant ce chapitre que comme l’expĂ©rience seule nous manifeste les propriĂ©tĂ©s de ces sortes de mĂ©dicaments, il est bien aisĂ© Ă  ceux qui en ont quelque piĂšce, ou qui dĂ©sirent en faire l’essai, de donner du poison Ă  un petit chien, ou Ă  quelque poulet, aprĂšs quoi leur faire prendre de la corne en poudre, et s’ils ne meurent point il n’en faut pas davantage pour croire qu’elle est un vĂ©ritable antidote. Et encore qu’on ignore les animaux desquels ces cornes proviennent, on ne doit pas leur dĂ©nier la vertu qu’elles ont
 “N’écoutez pas, dit AimĂ© de Portugal, ceux qui tĂąchent de vous prouver la corne de licorne en jetant de sa raclure ou de sa limure dans de l’eau qui, Ă  leur dire, sue et bouillonne, puisqu’on peut apercevoir la mĂȘme chose dans toute sorte de raclure de quelque os que ce soit, infusĂ©e dans de l’eau, comme il paraĂźt dans l’ivoire[97].” On ne doit pas non plus se fier aux autres Ă©preuves de cette nature dont usent quelques-uns pour voir si la corne de licorne est bonne, car Ă  leur dire elle sue Ă©tant mise auprĂšs du poison, ou de quelque animal empoisonnĂ©, comme si elle souffrait Ă  la vue du venin. Ils disent ensuite de faire comme un cercle de la mĂȘme poudre, au milieu de laquelle, ou bien dans le creux de la corne, ils mettent une araignĂ©e laquelle sautant par dessus est une marque qu’elle est contrefaite. Si au contraire elle crĂšve et qu’elle meure, c’est une marque qu’elle est vraiment lĂ©gitime. Mais toutes ces Ă©preuves ne sont pas recevables.[98]»

Le bon usage de la corne de licorne

« Laquelle [corne] se peut employer et mettre en usage de trois maniĂšres. 1. Prise en substance par la bouche. 2. En amulettes, et finalement en infusion dans quelque liqueur Ă  ce propre. Quant Ă  la procĂ©dure des amulettes, on dit qu’une pierre attachĂ©e Ă  un ruban, en sorte qu’elle touche la poitrine, ou tenue Ă  la bouche, que l’effet en est merveilleux et utile. Unicornu suspende collo, ut pectus tangat et etiam in ore tene (Marsil.)
Secundo on la peut prendre par la bouche en poudre jusques Ă  une dragme. Monocerotis unicornisve frontis os, cornuve, singula die sumptum pondere 3  I pestes refrenat contagia.
AprĂšs encore parlant de la mĂȘme procĂ©dure. Cornu unicornu ramenta ex vino pota valet ad venena pestilentiamque abigendam (Andernacus) et Ă  suite Holier disait: Bibatur ramentum monocerotis, ex aqua baglossioxalydis et arbuti, ou bien dans des eaux cordiales, in aqua nenupharis, acetosĂŠ vel quavis alia frigida exhibetur contra pestem (Amatus Lusitanus).
Mais la plus commune usance est de la faire tremper dans de l’eau commune, et en boire d’ordinaire, lorsque l’occasion se prĂ©sente. Unicornu intingatur in aquis quando debet sumi, quoniam deffendit cor a veneno et a vaporibus venenosis(Valesius). Que si on la fait infuser dans l’eau commune j’avertis ceux qui prĂȘtent courtoisement leurs fragments de licornes pour en tirer l’infusion Ă  boire comme Ă  Paris cela est d’ordinaire, ainsi que ParĂ© le remarque. Qu’on se garde de la faire bouillir, ou de la laisser infuser dans l’eau chaude, car par le moyen d’une telle chaleur on lui emporte aisĂ©ment la propriĂ©tĂ© et la vertu que peut contenir sa substance, et ainsi elle est par aprĂšs aucunement inutile, au contraire si on se contente que l’eau soit froide, elle sera ainsi de longue durĂ©e[99].»

DĂšs qu’il aborde la question des propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de la corne de licorne, notre apothicaire est en un territoire plus connu, mais moins balisĂ©. La poudre et l’eau de licorne n’ayant plus vĂ©ritablement bonne presse au dĂ©but du XVIIĂšme siĂšcle, il s’empresse d’accumuler quelques citations de mĂ©decins connus Ă  l’appui de sa thĂšse. Marsile Ficin (1433-1499) prĂ©conise de porter un fragment de licorne en pendentif, sur la poitrine, ou de le tenir dans la bouche. Fumannelli nous apprend que, prise Ă  raison de trois grains par jour, la poudre de corne de licorne (ou de monocĂ©ros) protĂšge de la peste. Andernacus nous assure que « La rĂąpure de corne de licorne bue dans du vin repousse venin et maladies contagieuses.» Holier et Amatus Lusitanus suggĂšrent de la dissoudre dans une eau d’arbouse, de nĂ©nuphar ou dans quelque autre dĂ©coction assez mystĂ©rieuse, tandis que pour Valesius l’eau dans laquelle a seule trempĂ© la corne de licorne suffit Ă  protĂ©ger le cƓur des venins. A la fin du XVIIĂšme siĂšcle, les mĂȘmes procĂ©dĂ©s Ă©taient encore employĂ©s puisque Pierre Pomet, qui ne croyait guĂšre en la licorne, Ă©crivait dans son Histoire gĂ©nĂ©rale des drogues: «on attribue Ă  l’une ou l’autre de ces cornes [de licorne ou de rhinocĂ©ros] des vertus Ă©gales, soit en donnant la raclure en substance ou en infusion, depuis un scrupule jusqu’à deux ou trois, soit en en faisant des tasses pour y laisser reposer le vin avant que de le boire, ou pour s’en servir Ă  l’ordinaire comme d’un verre Ă  boire, dans la pensĂ©e que l’on a que ces tasses empĂȘchent l’effet de toutes sortes de poison[100].»

Nous trouverions sans grande peine d’autres mĂ©decins et pharmaciens du XVIĂšme siĂšcle pour proposer de telles recettes, mais ajouter encore Ă  la dĂ©jĂ  longue liste avancĂ©e par Laurent Catelan n’apporterait pas grand chose Ă  son propos, ni au nĂŽtre. Remarquons plutĂŽt que d’autres encore, et pas seulement les plus acadĂ©miques, ceux qui ne signalent que les remĂšdes dĂ©jĂ  prĂ©conisĂ©s par les sources universitaires classiques, Galien et Dioscoride, ignoraient la corne de licorne, et ce mĂȘme dans des ouvrages spĂ©cifiquement consacrĂ©s aux poisons et contrepoisons. En 1567 le mĂ©decin Jacques GrĂ©vin se fondait sur la thĂ©orie aristotĂ©licienne des quatre humeurs (chaude, froide, sĂšche et humide) pour dĂ©montrer qu’il ne peut y avoir de contrepoison universel, chaque poison Ă©tant caractĂ©risĂ© par un excĂšs d’humeur et ne pouvant ĂȘtre combattu que par un contrepoison d’humeur contraire; on ne s’étonnera donc pas que la corne de licorne ne figure pas parmi les remĂšdes qu’il prĂ©conisait[101].

Certains, parce que Dioscoride signalait que la corne de cerf faisait fuir les serpents, recommandent cette derniĂšre et semblent ignorer jusqu’à l’existence de la licorne, comme le cĂ©lĂšbre mĂ©decin siennois Pier Andrea Mattioli (1500-1577); Ses Commentaires sur les six livres de la matiĂšre mĂ©dicale de Dioscoride furent le plus grand succĂšs de l’édition mĂ©dicale de la Renaissance, puisque leur Ă©diteur vĂ©nitien en vendit plus de 30.000 exemplaires; ils ne mentionnent nulle part licorne ou corne de licorne[102]. Cependant, d’autres mĂ©decins se livrant Ă  cet exercice obligĂ© qu’était le commentaire de Dioscoride profitĂšrent du passage sur la corne de cerf pour aborder celle de la licorne. Sous le titre trompeur De Cornu Cervi, Amatus Lusitanus, l’une des sources de Catelan, consacre onze lignes aux propriĂ©tĂ©s de la corne de cerf et quatre-vingt Ă  celles de la corne du monocĂ©ros[103].

MĂȘme les traitĂ©s mĂ©dicaux inspirĂ©s par la pensĂ©e alchimique ignoraient parfois la licorne. Écrit dĂšs les derniĂšres annĂ©es du XIIIĂšme siĂšcle, le TraitĂ© des remĂšdes Ă  tous les venins de Pierre d’Abban (Petrus de Abbano, 1246-1320), mĂ©decin et philosophe farfelu, grand voyageur, vaguement sorcier, soupçonnĂ© d’athĂ©isme et rĂ©cupĂ©rĂ© par l’alchimie de la Renaissance, Ă©numĂšre longuement les diffĂ©rents types de venins et leurs contrepoisons, parmi lesquels reviennent frĂ©quemment ces autres panacĂ©es que sont le bĂ©zoard, la thĂ©riaque ou la terre scellĂ©e, mais ne cite jamais la licorne[104].

L’annĂ©e mĂȘme oĂč paraissait Ă  Stuttgart la traduction allemande de l’Histoire de la lycorne, un mĂ©decin de Francfort, Rudolph Goclenius, publiait son Livre des merveilles de la nature et des choses qui s’attirent et se repoussent. Si les pouvoirs du sang de basilic ou de l’Ɠil de dragon y sont traitĂ©s comme des superstitions[105], l’auteur de ce traitĂ© Ă©minemment paracelsien prĂ©conise en revanche l’usage de presque toutes les parties de presque tous les animaux connus, et l’on s’étonne de le voir dĂ©laisser la licorne.

Des vertus incomparables

« Auxquelles cornes au reste les mĂ©decins attribuent des vertus et des perfections incomparables, tant contre les venins que contre la peste et les maladies contagieuses. Voila pourquoi Paul Jouve disait en propres termes, louant la licorne: Ad obtudenda hebetandaque venena mirificam habet potestatem[106]Ă  suite duquel ce grand Fernel a Ă©crit Cornu unicornis omnium prĂŠstantissimum creditur cor tueri veneni vim obtundere et pestilentium morborum sevitiam lenire[107]et Johannes Crato
et Henricus Dobbinus Unicornu est cornu de monocerotis animalibus contra quodvis venenum efficax antidotum, ideoque in febribus pestilentialibus datur, quia venenum a corde per sudorem extrudit et corroborat.[108]Joubert parlant de la peste Ă©crit d’icelle en ces termes. La vertu de la Lycorne n’a point Ă©tĂ© connue des anciens mĂ©decins d’autant peut-ĂȘtre qu’ils ne l’avaient pas expĂ©rimentĂ©e, ainsi les mĂ©decins plus rĂ©cents l’ont trouvĂ©e fort cordiale, mĂȘme on assure qu’elle rĂ©siste Ă  tous venins indiffĂ©remment. Mais elle se peut employer les riches (sic), comme remarque Gesner[109].»

Si ses citations sont exactes, Catelan n’en force pas moins quelque peu des sources qui ne font pas toutes grand cas de la corne de licorne, s’abritant qui derriĂšre les formulations impersonnelles permises par le passif latin, qui derriĂšre un simple «on dit que ».  Jean Fernel (1497-1558), le plus cĂ©lĂšbre des mĂ©decins citĂ©s ici, Ă©tait de ceux qui prenaient quelque distance avec les textes de Galien. Mais dans les huit cents pages de sa thĂ©rapeutique, la corne de licorne n’apparaĂźt qu’une seule fois, au chapitre XXI du cinquiĂšme livre, traitant des mĂ©dicaments cardiaques, et c’est le passage citĂ© par Catelan[110]. Les contrepoisons sont traitĂ©s plus loin, au livre VII qui traite des antidotes solides qui fortifient particuliĂšrement les parties nobles,  et la licorne n’y figure point.

La mĂȘme remarque peut ĂȘtre faite Ă  propos de Laurent Joubert (1529-1582), mĂ©decin montpelliĂ©rain, personnage que son bon sens et son tempĂ©rament peuvent faire comparer Ă  son contemporain plus connu Ambroise ParĂ©. Dans son long traitĂ© de la peste, aprĂšs avoir assurĂ© que « le premier remĂšde et le principal est de prier Dieu » mais que « le plus expĂ©dient et le plus prompt est la fuite[111]», il Ă©numĂšre avec une grande prudence les mĂ©dications utilisĂ©es de son temps, et lĂ  encore la licorne n’apparaĂźt qu’une fois en plus de deux cents pages, bien moins souvent que le bol d’ArmĂ©nie, la thĂ©riaque ou la terre scellĂ©e. Du paragraphe duquel Laurent Catelan a extrait sa citation, il ressort que Joubert croyait certes fermement Ă  l’existence de la licorne, mais restait assez prudent quant Ă  ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales: « Or est-il que toutes ces pierres [topaze et agate] se portent enchĂąssĂ©es dans des anneaux, on les porte pendantes au col jusques Ă  la rĂ©gion du cƓur, ou on les tient en bouche pour les sucer, ou bien on les mĂȘle parmi les viandes de maniĂšre que l’on croit (quoi que ce soit vain, Ă  mon avis) que le venin s’évanouit ou s’amortit par ce moyen lĂ . A cette mĂȘme intention on s’aide de la vraie corne, et non feinte, de cet animal, lequel Ă  ces fins a Ă©tĂ© dit des Latins unicornis. Pline l’appelle en grec monocerota. Le commun la nomme licorne. Sa vertu n’a point Ă©tĂ© connue des anciens mĂ©decins (d’autant peut-ĂȘtre qu’ils ne l’avaient point expĂ©rimentĂ©e) mais les modernes et plus rĂ©cents l’ont trouvĂ©e fort cordiale, mĂȘme qu’on assure qu’elle rĂ©siste Ă  tous venins indiffĂ©remment. Aux dĂ©fauts de laquelle ceux qui seront plus pauvres pourront se servir de la corne de cerf, qui n’est de guĂšre moindre Ă  l’autre quant aux effets et propriĂ©tĂ©s[112].»

Nous pouvons, sans mĂȘme avoir lu tous les auteurs citĂ©s, supposer qu’il en va de mĂȘme avec les autres autoritĂ©s mĂ©dicales avancĂ©es par Laurent Catelan. Le chroniqueur Paul Jouve (Paolo Giovio, 1483-1552), qui figure dans la mĂȘme liste, n’a quant Ă  lui rien d’un mĂ©decin.

Quelques sondages dans l’abondante littĂ©rature mĂ©dicale du XVIĂšme et du dĂ©but du XVIIĂšme siĂšcle montrent que la licorne y est frĂ©quemment citĂ©e, mais presque toujours avec la plus grande prudence. Elle Ă©tait plus populaire chez les auteurs influencĂ©s par les thĂ©ories alchimistes ou nĂ©oplatoniciennes que chez les galĂ©nistes orthodoxes, pour qui un contrepoison universel ne pouvait exister. NĂ©anmoins, lorsqu’elle apparaĂźt c’est presque toujours au dĂ©tour d’une liste de cardiaques, d’«alexitĂšres» ou de «prĂ©servatifs contre la peste», parmi d’autres remĂšdes donc, et sans qu’un livre ou mĂȘme un chapitre lui soit intĂ©gralement consacrĂ©.

La licorne et ses semblables

Sur tout ce qui concerne l’animal, son aspect, ses mƓurs et mĂȘme sa corne, l’ouvrage de Laurent Catelan n’est guĂšre original. Ses sources principales sont le TraitĂ© de la licorne du mĂ©decin vĂ©nitien Andrea Bacci (1566), l’article Monoceros de l’Histoire des animaux de Conrad Gesner et mĂȘme le Discours de la licorne d’Ambroise ParĂ©, qui dĂ©fend pourtant, quant au fond de l’affaire, des thĂšses opposĂ©es. Catelan fait par contre Ɠuvre plus personnelle lorsque, dans les quinze derniĂšres pages de son livre, il s’efforce, d’expliquer rationnellement les propriĂ©tĂ©s de la corne de licorne. Deux extraits, un peu longs peut-ĂȘtre, vont nous permettre de suivre son raisonnement:

« Afin de passer outre Ă  la dix-septiĂšme objection sur ce qui a Ă©tĂ© dit que la vraie corne de licorne sue prĂšs des venins et poisons, et que les crapauds, araignĂ©es et serpents crĂšvent et meurent si on les en approche; sur quoi je dis que cela peut ĂȘtre vrai et on le peut soutenir par plusieurs valables raisons prises de la vraie sympathie, convenance, rapport et similitude[113] qu’ont la licorne, les venins et les bĂȘtes virulentes ensemble, en ce que les esprits virulents imbibĂ©s dans la propre substance de cette corne, appĂ©tant de se joindre avec les esprits vĂ©nĂ©neux des poisons ou des animaux virulents, semblent sortir et quitter la corne. Lesquels par l’air ambiant qui condense les vapeurs contre ladite corne fait que la corne apparaĂźt moite et aucunement suante
 Si que par mĂȘme raison les animaux ou insectes virulents peuvent crever Ă  proches de la corne de licorne, parce que les esprits virulents de ces bĂȘtes, pour s’aller unir et joindre avec ceux de la corne, sortant en trop grande abondance et par prĂ©cipitation ce semble, attirĂ©s qu’ils sont de ceux de ladite corne, en sortant Ă©touffent et Ă©tranglent ces bĂȘtes, jetant par ce moyen quelque sorte de bave qui les Ă©touffe et les Ă©trangle[114].»

« Mais j’entends ce me semble quelqu’un qui me dira que, ores ces raisons puissent ĂȘtre admises, que ce nĂ©anmoins il reste Ă  prouver que dans la propre substance des cornes licornes il y ait de la virulence, pour faire voir la sympathie et convenance d’icelle avec tels animaux. A quoi je rĂ©ponds que cela est hors de doute, car les douleurs et la rage continuelle qui les rend extraordinairement sauvages, errantes et furieuses, ne procĂšdent que de la virulence et qualitĂ© corrompue des humeurs qui leur causent telle rage et qui les occasionnent Ă  rechercher l’eau infecte pour remĂšde Ă  leur douleur. Or les plus aĂ©rĂ©s, plus imperceptibles et plus subtils esprits de telles virulences, procĂ©dant des humeurs qui les tourmentent et de l’eau qu’elles boivent qui est envenimĂ©e comme dit est, s’élĂšvent en haut comme c’est leur propre, s’imbibent dans la substance de la corne et lĂ  s’incorporent et se digĂšrent en sorte que ladite corne contient par aprĂšs telles qualitĂ©s virulentes, et de lĂ  vient que tant s’en faut que telles cornes possĂšdent d’odeurs musquĂ©es comme quelques uns ont pensĂ©, car au contraire elles doivent ĂȘtre comme elles sont fĂ©tides et puantes, n’étant pas besoin qu’elles soient d’autre condition et nature, et ainsi concluons que ladite corne peut suer, et les animaux crever Ă©tant approchĂ©s l’un de l’autre si par une extraordinaire vieillesse sa vertu n’est en quelque façon affaiblie[115].»

Le grand dĂ©bat intellectuel de la Renaissance, opposant l’acadĂ©misme aristotĂ©licien Ă  un modernisme nĂ©oplatonicien pouvant aller jusqu’à l’hermĂ©tisme, traversait bien sĂ»r aussi la science mĂ©dicale. La mĂ©decine universitaire revendiquait sa fidĂ©litĂ© aux textes de Galien et Dioscoride. Pour ses partisans, toute maladie relĂšve d’un excĂšs de l’une des quatre humeurs (chaude, froide, sĂšche et humide) associĂ©es aux quatre Ă©lĂ©ments, et doit ĂȘtre combattue par un apport de l’humeur contraire; elle reconnaĂźt cependant Ă  certains simples des propriĂ©tĂ©s «occultes», inexpliquĂ©es et inexplicables, rĂ©vĂ©lĂ©es par l’expĂ©rience. Sa rivale, la mĂ©decine spagyrique, prend sa source dans l’Allemagne de Luther, avec Paracelse, et dans l’Italie redĂ©couvrant Platon avec Marsile Ficin. Pour ses adeptes, maladies et remĂšdes ont des essences, des «esprits» divers, qui se rĂ©pondent Ă  travers un complexe rĂ©seau de correspondances, auxquelles sont aussi parfois rattachĂ©es Ă©toiles, planĂštes et pierres prĂ©cieuses[116]. A la mĂ©decine mĂ©diĂ©vale, la premiĂšre emprunte ses bases aristotĂ©liciennes, tandis que la seconde dĂ©veloppe, formalise et explique les «propriĂ©tĂ©s occultes» des simples[117]. Pour les galĂ©nistes, les contraires se combattent par les contraires, pour les spagyristes, les maladies se guĂ©rissent par les «semblables», c’est Ă  dire les remĂšdes prĂ©sentant avec elles des correspondances exprimĂ©es par un rapport de similitude.

Dans ce dĂ©bat thĂ©orique, les praticiens avaient rarement des positions bien tranchĂ©es. A feuilleter les traitĂ©s de mĂ©decine du XVIĂšme siĂšcle, on voit souvent alterner dans le mĂȘme livre, selon qu’il est question d’une maladie ou d’une autre, humeurs et essences, contraires et semblables. Il est bien peu de ces volumineux ouvrages dont on puisse sans la moindre ambiguĂŻtĂ© classer l’auteur parmi les galĂ©nistes ou les spagyristes. Laurent Catelan pourtant appartient sans nul doute aux seconds.

Le raisonnement par lequel l’apothicaire montpelliĂ©rain explique les propriĂ©tĂ©s de contrepoison de la corne de licorne est basĂ© sur deux postulats. Tout d’abord, il suppose l’existence d’une virulence essentielle, indĂ©pendante des quatre humeurs dont il n’est mĂȘme pas question ici. D’autre part, Catelan admet la thĂ©orie paracelsienne selon laquelle «les semblables s’attirent». Ces deux hypothĂšses scientifiques clairement affirmĂ©es suffisent Ă  rattacher sans la moindre Ă©quivoque Laurent Catelan Ă  l’école spagyrique, et ce d’autant plus que le nom de Galien n’apparaĂźt pas une seule fois dans l’Histoire de
la lycorne, alors que le petit traitĂ© de mĂ©decine du philosophe nĂ©oplatonicien Marsile Ficin y est citĂ© Ă  plusieurs reprises. Une seule fois dans tous le cours de l’ouvrage, Catelan a recours au raisonnement humoral («le venin que peuvent avoir jetĂ© les dragons et couleuvres dans l’eau susmentionnĂ©e ne peut ĂȘtre que d’une qualitĂ© chaude et brĂ»lante, et la corne comme fĂ©tide n’est que chaude et sĂšche, si que ce ne sont pas de qualitĂ©s contraires
[118]»), mais c’est pour laisser la parole Ă  ses contradicteurs, et leur rĂ©pondre en arguant de la «virulence» de la corne.

Un an plus tĂŽt, dans le TraitĂ© de l’origine, vertus, propriĂ©tĂ©s et usage de la Pierre Bezoar, Catelan avait tenu exactement le mĂȘme discours pour justifier l’usage du BĂ©zoard comme contrepoison. Mais autant le caractĂšre « virulent » et « infect » des calculs rĂ©naux ou stomacaux de divers animaux Ă©tait aisĂ© Ă  mettre en avant, autant la tĂąche Ă©tait ardue s’agissant de la longue corne de l’amie des jeunes vierges. Il devenait en effet nĂ©cessaire de faire de la licorne une crĂ©ature peu sympathique, bien Ă©loignĂ©e de la belle cavale blanche de l’iconographie. Les tĂ©moignages sur cet animal Ă©taient heureusement suffisamment nombreux et variĂ©s pour permettre une sĂ©lection. Catelan privilĂ©gie donc ceux qui mettent en avant la force et la violence de l’animal, tels les rĂ©cits bibliques ou la description par Marco Polo de cette bĂȘte « trĂšs vilaine Ă  voir, et dĂ©goĂ»tant e» qui « demeure volontiers dans la boue et la fange[119]». La rĂ©pĂ©tition incessante des termes « vilainie », « infection », « virulence », « corruption », « venin » et de leurs dĂ©rivĂ©s met ainsi en place, peu Ă  peu, une terrible image de la licorne, peu compatible avec la « noblesse » de l’animal pourtant affirmĂ©e en introduction et rappelĂ©e dans la derniĂšre phrase du livre. C’est donc parce qu’elle se nourrit de vermine, parce qu’elle boit des eaux infectĂ©es, parce qu’elle vit dans des marĂ©cages malsains, que la licorne acquiert cette « virulence » dont Catelan nous explique ensuite pourquoi elle se concentre dans la corne.

A défaut de licorne


 Â« 
 que les cornes dussent contenir et avoir de propriĂ©tĂ©s au fait de la mĂ©decine, attendu que toutes semblent ĂȘtre infectes, fĂ©tides et puantes, pourquoi non pas aussi excellemment les cornes des autres animaux sauvages, ou les cornes des animaux domestiques aussi bien que l’imaginaire licorne, et pourquoi encore non pas plutĂŽt les cornes des animaux qui en portent deux, trois et quatre comme animaux plus parfaits plutĂŽt que la corne qui se trouve seule et unique. A quoi je rĂ©ponds qu’à mesure que quelque partie du corps soit des personnes ou des bĂȘtes est plus employĂ©e et exercĂ©e, que c’est vers icelle que la nature envoie ses esprits en plus grande abondance. D’oĂč s’ensuit que telles parties sont plus fortes et deviennent plus vigoureuses, et en tout prĂ©fĂ©rables aux restantes
. Voila pourquoi les animaux cornigĂšres exerçant et employant leur corne pour leur dĂ©fense, les sangliers leurs dents, les Ă©lans leurs ongles, les oiseaux leurs griffes, et ainsi les autres, telles parties reçoivent les esprits les plus importants de tout le corps de la bĂȘte. Et d’autant que toute l’excellence de la corne de la licorne procĂšde de la virulence qu’elle contient, provenue infailliblement du plus subtil des insectes, des charognes et des plantes et eaux venimeuses qu’elle boit et mange, voire du virus des corruptions infectes de son corps, comme se vautrant d’ordinaire dans la boue et dans la fange et vilainie parmi les crapauds et autre vermine virulente. Ainsi les cornes des autres bĂȘtes tant sauvages que domestiques, et moins encore les derniĂšres, parce qu’elles ne sont nourries que de bonnes eaux et plantes saines ne peuvent ĂȘtre alexitĂšres, que si d’entre les sauvages il y en a quelques uns qui mangent parfois des insectes et des herbes venimeuses.

 Â« Il est certain en ce cas que leurs cornes sont trĂšs bonnes pour servir d’antidotes alexitĂšres contre les poisons, venins et maladies contagieuses. mais plus excellemment les cornes qui sont unicornes, parce que virtus unita fortior est dispersa
 ainsi les pommes sont meilleures se trouvant en petit nombre sur l’arbre, que s’il y en a multitude, car toute la vertu de la bĂȘte ou de l’arbre, s’accumulant en une seule partie se trouve plus puissante, que non pas si elle est Ă©parpillĂ©e en plusieurs autres, voila pourquoi pour y bien voir de loin on cligne volontiers un Ɠil, pour faire que les esprits vifs s’accumulant Ă  l’autre rendent la vue meilleure. Or parce qu’entre tous les animaux unicornes et sauvages il ne se trouve pas que outre les insectes et vilainies qu’elles mangent, qu’elles boivent de l’eau virulente et infecte, qu’aucun autre se vautre parmi la boue et la fange et qui soient si frĂ©quemment tourmentĂ© de virulences enragĂ©es comme la seule licorne, il est tout certain, apparent et manifeste que sa corne en emporte en cette considĂ©ration le prix, par dessus toutes les autres de quelles qualitĂ© et condition qu’elles puissent ĂȘtre, soutenant que pour ce sujet elle est douĂ©e de vertus et propriĂ©tĂ©s incomparables, et que non sans grande connaissance de cause elle en a de tous temps emportĂ© le prix et l’avantage par dessus tout autre chose qui soit au monde, bien est vrai toutefois qu’à dĂ©faut de pouvoir recouvrer de ladite corne de licorne, qu’on peut avoir recours aux autres cornes qui de plus prĂšs s’en approchent. C’est Ă  dire qui soient tirĂ©es des animaux unicornes et outre cela fort sauvages, telles sont les cornes de l’ñne sauvage, du cheval indique, du rhinocĂ©rot et semblables. Et en dĂ©faut de toutes lesdites cornes, on pourra en une nĂ©cessitĂ© employer les cornes des taureaux sauvages comme bisons, buffles et autres. Voila pourquoi les anciens monarques avaient accoutumĂ© de boire dans de semblables cornes
[120]»

Toutes les rĂąpures de cornes Ă©taient alors employĂ©es en mĂ©decine, et nous avons vu de nombreux mĂ©decins du XVIĂšme siĂšcle prescrire, Ă  dĂ©faut de cornes de licorne, «la corne de cerf, qui n’est de guĂšre moindre Ă  l’autre quant aux effets et propriĂ©tĂ©s[121]». C’était aussi l’opinion de Jean de Renou, mĂ©decin parisien contemporain de Catelan, qui rĂ©servait la corne de licorne aux plus riches de ses patients et conseillait aux autres celles du rhinocĂ©ros ou du cerf, qu’il affirmait avoir souvent utilisĂ© et trouvĂ© «guĂšre moins efficacieuse[122]».

 Ne voulant pas nier toute efficacitĂ© aux autres cornes, plus frĂ©quemment employĂ©es que celle de licorne, et peut-ĂȘtre parfois avec succĂšs du simple fait de leur porositĂ©, Laurent Catelan affirme quant Ă  lui que l’authentique corne de licorne est bien plus efficace que ses succĂ©danĂ©s. Encore parmi ceux-ci privilĂ©gie-t-il les cornes d’autres animaux unicornes, le rhinocĂ©ros, l’ñne indique d’Aristote, le cheval sauvage d’Élien, moins rĂ©pandues encore que celles des authentiques licornes. ConsĂ©quence logique du raisonnement de l’apothicaire, cette position s’explique aussi sans doute par des raisons commerciales; on peut vendre plus cher la poudre de corne de rhinocĂ©ros que celle de corne de cerf.

La licorne fossile

« Mais passons outre sur ce qu’on objecte, qu’il y a de coureurs qui exposent en vente des fragments de quelques cornes, os ou dents d’animaux inconnus trouvĂ©s sous terre qui ressemblent Ă  plĂątre. A quoi je rĂ©ponds qu’il pourrait ĂȘtre que tels fragments aient Ă©tĂ© des licornes, et la preuve en cela doit juger de la chose. Mais je dis que quand il arriverait du contraire, qu’en cela les voyageurs sont fort excusables de les qualifier procĂ©dĂ©es des cornes de licornes, car c’est comme s’ils voulaient dire que ce sont substituts, vicaires ou succĂ©danĂ©s d’icelles
 car tels os ou cornes dĂ©terrĂ©s possĂšdent de vertus approchables de celles de la corne de licorne, et plut Ă  Dieu que nous eussions de tels fragments en abondance, car ils sont douĂ©s de propriĂ©tĂ©s, sinon si excellentes que celles que possĂšde la corne de la licorne, Ă  tout le moins qui sont grandement utiles et recommandables au fait des venins et maladies contagieuses. Faciunt n. ad Epilepsiam, syncopem, cardiacam passionem, cordis tremorem, aliosque cordis affectus; sudore egregie movent, ob id, febribus malignis et pestilentibus conducunt, ac venenum omne foras ad cutim pellunt. ( Boethius, De Lapidibus, lib. II, cap. 243)[123]. Et de fait il se vĂ©rifie par expĂ©rience qu’un jeune garçon ayant par cas fortuit avalĂ© une balle de plomb qu’il avait trouvĂ© longtemps auparavant parmi des toiles d’araignĂ©es, soudain le ventre lui enfla de telle sorte que les assistants n’attendaient autre chose sinon qu’il dut crever par le ventre
 Mais lui ayant donnĂ© un scrupule d’une telle corne ou dent trouvĂ©e sous terre, il fut miraculeusement dĂ©livrĂ© d’une telle attaque
 [suivent d’autres «cas cliniques»].

«Que si quelqu’un demande comment il est possible que telles piĂšces de dents ou de cornes d’animaux enterrĂ©es et trouvĂ©es sous terre puissent possĂ©der les qualitĂ©s susdites et d’oĂč elles ont acquises, attendu que nous ne savons pas de quelles bĂȘtes elles procĂšdent, je rĂ©ponds que c’est des vapeurs, exhalaisons et humiditĂ©s corrompues de la terre, qui s’incorporent et s’imbibent dans leur matiĂšre sous terre durant les longues annĂ©es qu’elles y sĂ©journent, ce qui les fait devenir blanches, tendres et friables, adhĂ©rentes Ă  la langue et aux lĂšvres comme si elles avaient Ă©tĂ© cuites et calcinĂ©es, si que desdites virulences, de non guĂšre diffĂ©rente façon Ă  la corne des licornes, telles piĂšces sont alexitĂšres. Car puisque du virus des animaux et des viandes et eaux virulentes que lesdites licornes mangent et boivent leurs cornes tirent et possĂšdent de vertus tant admirables, ainsi tels fragments trouvĂ©s sous terre sont douĂ©s de facultĂ©s aucunement semblables, y ayant tant seulement cette diffĂ©rence que le virus contenu dans les cornes, et particuliĂšrement dans celle de la licorne est plus excellemment Ă©laborĂ© et corrigĂ© que non pas dans telles piĂšces trouvĂ©es sous terre. Car les animaux virulents qui hument les infections de la terre, comme sont les crapauds, les dragons et les couleuvres, les digĂšrent en eux-mĂȘmes et leur donnent ainsi quelque prĂ©paration particuliĂšre avant que de les jeter dans l’eau qu’ils boivent, puis la licorne venant Ă  les avaler et prendre les redigĂšre et reprĂ©pare encore avant que de les envoyer comme excrĂ©ment Ă  la corne dans laquelle finalement ledit virus se perfectionne en telle sorte qu’il est d’une action merveilleusement subtile et pĂ©nĂ©trante au contraire des fragments trouvĂ©s sous terre, lesquelles ont attirĂ© immĂ©diatement de la terre lesdites vapeurs et lesdites exhalaisons pourries et corrompues sans l’entremise d’aucune bĂȘte et sans ĂȘtre si parfaitement digĂ©rĂ©es et exactement Ă©laborĂ©es. Par tous lesquels discours je veux dire que ores la corne de licorne soit de beaucoup plus prĂ©cieuse et plus importante, et que en son dĂ©faut les cornes de rhinocĂ©ros, d’ñne sauvage, de cheval des Indes et semblables, ou selon Joubert celle de cerf, pourvu qu’elles soient des premiĂšres sorties
 puissent ĂȘtre employĂ©es, que aprĂšs tout les fragments susmentionnĂ©s peuvent lĂ©gitimement ĂȘtre admis pour substitut et succĂ©danĂ© de tels alexitĂšres et antidotes. Et de fait j’en ai parmi les singularitĂ©s de mon cabinet les plus rares
[124]»

La dĂ©couverte au XVIĂšme siĂšcle, en Allemagne d’abord et surtout, mais parfois aussi dans le reste de l’Europe, d’ossements fossiles de grande taille donna lieu Ă  une longue controverse scientifique. Le monde lettrĂ© rivalisa d’érudition pour expliquer leur origine, y voyant les restes de tel ou tel hĂ©ros de l’AntiquitĂ©, plus vaguement ceux des « gĂ©ants d’avant le dĂ©luge », ou plus prudemment ceux des Ă©lĂ©phants d’Hannibal, dont on avait du mal cependant Ă  expliquer comment ils seraient parvenus dans le Harz, rĂ©gion d’Allemagne centrale oĂč furent trouvĂ©s les premiers et les plus nombreux de ces ossements. Conrad Gesner nous apprend mĂȘme que certains pensaient qu’il s’agissait lĂ  « des cornes de licornes dispersĂ©es par le dĂ©luge[125]». L’orthodoxie religieuse, tant Ă  Rome qu’à Wittenberg, voulait que, la crĂ©ation Ă©tant parfaite et complĂšte, aucune espĂšce ne pĂ»t avoir disparu ou ĂȘtre apparue depuis lors, et amenait donc Ă  rejeter cette sĂ©duisante hypothĂšse.

La licorne fossile connut pourtant une brillante carriĂšre. Il nous est difficile aujourd’hui de savoir quels Ă©taient exactement les produits qui circulaient en Europe au XVIIĂšme siĂšcle sous le nom d’« unicornu fossilis ». Certains Ă©taient effectivement des ossements pĂ©trifiĂ©s, comme ceux dĂ©couverts en 1663 dans le Harz, Ă  l’aide desquels le physicien Otto von Gericke (1602-1686) reconstitua le squelette d’une licorne fossile[126]. D’autres Ă©taient sans doute du bois fossile, voire de simples stalactites.

Quelle que soit leur origine, tous ces produits Ă©taient appelĂ©s «unicornu fossilis», expression dans laquelle unicornu dĂ©signe la corne et non l’animal. La licorne fossile tient en effet son nom, non de son origine supposĂ©e, la plupart des auteurs ne croyant pas qu’il puisse s’agir de restes de licorne, mais de ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales que l’on pensait Ă©quivalentes, voire supĂ©rieures, Ă  celle de la vĂ©ritable corne de licorne. Boethius de Boodt, mĂ©decin de l’empereur Rodolphe II, consacra trois chapitres de sa Gemmarum et Lapidarum Historia aux cornes fossiles, que l’on prend vulgairement  pour la corne de licorne[127]. S’il savait Ă  quoi s’en tenir quant Ă  l’origine de ces « cornes », il ne leur en reconnaissait pas moins des usages mĂ©dicaux considĂ©rables: « en premier lieu elles sont dessicatives et astringentes, elles cicatrisent les ulcĂšres sans mordication
Outre ce, si leur moelle a une odeur agrĂ©able, elle est en premier lieu amie et agrĂ©able au cƓur, et le conforte et fortifie, de mĂȘme que le boli Armeni ou la terre Lemnienne, de peur qu’il ne soit facilement opprimĂ© par l’air infect, ou par le venin qu’on aura pris. Et mĂȘme si la substance de cette moelle avant la transmutation a Ă©tĂ© d’un cerf, d’un Ă©lĂ©phant, d’un frĂȘne, d’une noix, d’un arbre ou autre chose qui rĂ©siste et est contraire aux venins, elle aura une trĂšs grande Ă©nergie pour les chasser et les surmonter. Et encore plus grande si l’odeur de l’arbre mĂȘme, ou premiĂšre substance, peut encore ĂȘtre aperçue. Car alors il est certain que quelques qualitĂ©s sont encore restĂ©es dans le corps changĂ©, et que les forces qui sont attachĂ©es Ă  la matiĂšre plus subtile ne sont pas encore pĂ©ries, mais qu’elles sont augmentĂ©es, une nouvelle matiĂšre souterraine survenant. Une corne donc de cette sorte et qualitĂ© est un trĂšs souverain et unique antidote pour chasser tous les venins, fiĂšvres pestilentielles, et la peste mĂȘme, en faisant prendre au malade avec eau appropriĂ©e, ou vin oligophore
 le poids d’une dragme ou quatre scrupules[128].»

En 1645, Thomas Bartholin consacra Ă  la «licorne fossile», dont lui aussi connaissait parfaitement l’origine, le dernier chapitre de ses Observations sur la licorne. Alors mĂȘme qu’il ne croyait guĂšre aux propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de la corne de licorne, il est beaucoup plus affirmatif sur celles de la corne fossile[129]. La pharmacopĂ©e du paracelsien lyonnais Pierre Potier, qui ignore totalement la licorne, fait en revanche grand cas du bĂ©zoard et de la licorne fossile, tous deux prĂ©sentĂ©s comme de puissants contrepoisons, mais ne se prononce pas sur l’origine de cette derniĂšre[130]. Tout au long du XVIIĂšme siĂšcle, c’est donc ce nom gĂ©nĂ©rique de licorne fossile qui dĂ©signa les fossiles animaux et vĂ©gĂ©taux, et parfois plus particuliĂšrement les dĂ©fenses de mammouths, utilisĂ©s en mĂ©decine. Le traitĂ© qu’y consacra en 1666 un mĂ©decin allemand s’intitule d’ailleurs De unicornu fossili[131].

Lorsque Laurent Catelan Ă©crivit son Histoire de
la lycorne, la corne de l’animal avait beaucoup perdu de son prestige. Les licornes fossiles d’Allemagne Ă©taient, en revanche, tenues en haute estime par la majoritĂ© du corps mĂ©dical, et l’apothicaire ne pouvait qu’en parler. En donnant aux propriĂ©tĂ©s de la corne fossile et de la corne authentique la mĂȘme explication scientifique, Catelan voulait donc relĂ©gitimer cette derniĂšre. Mais il allait plus loin encore, affirmant et expliquant, d’une maniĂšre quelque peu alambiquĂ©e il est vrai, que la corne fossile ne pouvait qu’avoir des propriĂ©tĂ©s moindres que celles de la corne vĂ©ritable. C’est ainsi la corne fossile, de dĂ©couverte plus rĂ©cente et dont on savait qu’elle n’avait d’unicorne que le nom, qui venait rĂ©habiliter la vieille licorne mĂ©diĂ©vale mise Ă  mal par Ambroise ParĂ© et quelques mĂ©decins trop sceptiques.

Objections et RĂ©ponses

         Dans notre Ă©tude sur l’Histoire de
la Lycorne,, nous avons dĂ©libĂ©rĂ©ment nĂ©gligĂ© ce qui semble Ă  premiĂšre vue le cƓur de l’ouvrage, les rĂ©ponses dĂ©finitives que Laurent Catelan affirme apporter aux dĂ©tracteurs de la licorne. En effet, le dĂ©bat que l’apothicaire prĂ©tend refermer est fort mal ouvert, mĂȘlant quelques objections bien rĂ©elles, empruntĂ©es souvent au Discours de la licorne d’Ambroise ParĂ©, Ă  d’autres qui ne semblent lĂ  que pour prĂ©parer une rĂ©plique cinglante, comme le montre le tableau suivant, rĂ©capitulant les dix-huit objections Ă©numĂ©rĂ©es par Catelan et les rĂ©ponses qu’il y apporte.

1CtĂ©sias n’est pas un auteur digne de foi  p.26 CtĂ©sias n’est pas le seul Ă  en parlerp.46
2L’Écriture Sainte parle de Reem, qui peut dĂ©signer une autre bĂȘte unicorne  p.27 C’est bien du fĂ©roce MonocĂ©ros qu’il est question dans la Biblep.47
3la licorne est un hybride impossible (cheval, lion, Ă©lĂ©phant, cerf, sanglier)  p.28 La licorne est une espĂšce Ă  part entiĂšre, pas un hybridep.48
4Les descriptions des licornes et de leurs cornes sont discordantes  p.29 Selon leur Ăąge et les rĂ©gions oĂč elles vivent, les licornes et leurs cornes peuvent avoir des aspects diffĂ©rents.  p. 50
5Les Romains ne connaissaient pas les licornes, on n’en a pas vu dans les triomphes  p.30 Les Romains n’ont pas Ă©tĂ© en Indep. 55
6Aristote n’a pas parlĂ© de la licorne, celle des monnaies d’Alexandre est donc symbolique  p.31 Il y a beaucoup d’autres choses dont les classiques n’ont pas parlĂ©, et les mĂ©dailles d’Alexandre reprĂ©sentent ses conquĂȘtes rĂ©elles.  p.56
7L’étymologie lion-corne est absurde  p.33 Pourquoi pas? On dit bien un loup-cervier.  p.58
8L’eau que boit la licorne ne peut pas ĂȘtre empoisonnĂ©e, car couleuvres et dragons n’ont pas l’haleine empoisonnĂ©e.  p.33 Les dragons et couleuvres des pays chauds, oĂč vivent les licornes, sont venimeux.p.59
9Quand bien mĂȘme ce serait le cas, les animaux  ne pourraient pas le savoir et la corne de licorne ne pourrait dĂ©sinfecter si rapidement l’eau (raisonnement galĂ©niste sur les humeurs)  p.35 L’odorat des animaux, et de la licorne, leur permet de reconnaĂźtre l’eau empoisonnĂ©e. C’est la virulence de la corne qui lui fait attirer Ă  elle tous les poisons prĂ©sents dans l’eau (raisonnement paracelsien sur les essences)  p.63
10La licorne ne peut boire du bout des lĂšvres  p.36 Cela est dĂ» Ă  son humeur «mĂ©lancolique», comme celle des Ăąnes.  p.69
11La licorne solitaire ne peut pas se reproduire  p.37 De temps en temps, le mĂąle rencontre la femelle.p.70
12La licorne ne peut reconnaĂźtre la virginitĂ© d’une fille  p.37 Elle le peut, grĂące Ă  son odoratp.70
13Si la licorne Ă©tait vĂ©ritablement attirĂ©e par la jeune vierge, elle la violerait au lieu de s’endormir.  p.38 De joie, la licorne s’évanouit. De plus, une telle copulation est impossible.p.72
14La licorne capturĂ©e ne peut se tuer  p.41 Elle peut se laisser mourir de faimp.75
15Si la licorne existait, on l’aurait capturĂ©e, ou on en aurait au moins des cadavres.  p.41 La chasse est difficile et dangereuse (pour la jeune vierge). Si un cadavre est trouvĂ© par des paysans, ils ne vont sĂ»rement pas le crier sur les toits pour se le faire confisquer.   
16Les cornes de licornes sont des faux ou viennent d’autres animaux.  p.42 Il est techniquement impossible de fabriquer de tels faux.p.80
17Comment la corne de licorne peut-elle suer en prĂ©sence du poison et tuer les animaux venimeux?  p.44 Par «sympathie», le venin attirant le venin.p.81
18La corne de licorne ne peut ĂȘtre un contrepoison universel, ni avoir plus de pouvoir que d’autres cornes  p.45 Une corne retient toute la force de l’animal, lĂ  oĂč deux cornes n’en ont que moitiĂ© chacune. C’est un contrepoison universel parce que dĂ©jĂ  imbibĂ© de poison.  p.85 Ă  99

MĂȘlant jusqu’à la confusion deux dĂ©bats, celui sur l’existence de l’animal et celui sur les propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de la corne, cette partie de l’ouvrage de Laurent Catelan produit plus d’obscuritĂ© qu’elle n’en dissipe. Nous avons donc privilĂ©giĂ© dans notre Ă©tude les dĂ©veloppements plus longs que l’auteur consacre Ă  l’existence et Ă  l’aspect de la licorne, dans les premiĂšres pages du livre, puis Ă  l’usage de sa corne en mĂ©decine, Ă  la fin de l’ouvrage, quitte Ă  aller frĂ©quemment chercher des Ă©claircissements dans la discussion de telle ou telle controverse.

La corne empoisonnée

La lecture de l’Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usages de la lycorne laisse perplexe. A quelques reprises, nous nous sommes interrogĂ©s sur la bonne foi de l’auteur. Sans aller jusque lĂ , on peut se demander si son texte n’avait pas, entre autres, une fonction publicitaire. Cela ne signifie pas nĂ©cessairement que Laurent Catelan ait voulu vendre sa prĂ©cieuse corne, encore que tout eĂ»t sans doute dĂ©pendu du prix qui pouvait lui en ĂȘtre offert. En publiant rĂ©guliĂšrement des ouvrages sur les « raretĂ©s et singularitĂ©s » de son cabinet, notre apothicaire avide de reconnaissance sociale se prĂ©sentait Ă  la fois comme un Ă©rudit et comme un homme riche, puisque possesseur d’objets d’une valeur inestimable. Les dĂ©mĂȘlĂ©s juridico-financiers qui ont opposĂ© ce personnage quelque peu paranoĂŻaque Ă  la facultĂ© de pharmacie de Montpellier[132] l’obligeaient Ă  afficher et revendiquer sans cesse sa compĂ©tence. Ils peuvent aussi expliquer le penchant de Catelan pour des sources et des thĂ©ories assez peu acadĂ©miques, mais il convient de ne rien exagĂ©rer sur ce point, de nombreux ouvrages de l’époque, Ă  Montpellier plus souvent qu’à Paris, ayant fait une large place aux idĂ©es nouvelles.

Il reste que Catelan n’est guĂšre convaincant, son Histoire de
la lycorne n’ayant jamais la rigueur et l’évidence du Discours de la licorne d’Ambroise ParĂ©. Il consacre beaucoup d’énergie et d’érudition Ă  construire l’image d’une licorne fĂ©roce, violente, se nourrissant de vermine et d’eau empoisonnĂ©e, pour expliquer la « virulence » de la corne dans laquelle sont concentrĂ©s tous les poisons animaux et vĂ©gĂ©taux. Comment expliquer alors que le malade qui prend de la poudre de licorne en dĂ©coction ne succombe pas sur le champ? que celui qui porte une piĂšce de licorne en pendentif ne brise pas la chaĂźne pour jeter au loin l’objet qui lui cause une atroce brĂ»lure?

Toutes ces contradictions, que Catelan n’avait peut-ĂȘtre pas vues, dĂ©coulent de la thĂšse selon laquelle « seul le poison peut lutter contre le poison ». Elles Ă©taient inĂ©vitables dĂšs lors que l’on voulait appliquer aux venins, ou aux maladies « pestilentielles », les thĂ©ories paracelsiennes selon lesquelles les semblables s’attirent.

Étudiant la mĂ©decine Ă  Montpellier au tout dĂ©but des annĂ©es 1630, le jeuneThomas Browne, qui allait devenir l’un des savants anglais les plus rĂ©putĂ©s, a trĂšs probablement frĂ©quentĂ© la boutique et le petit musĂ©e de Laurent Catelan, et peut-ĂȘtre lu son livre. Il faut croire qu’il ne fut guĂšre convaincu puisque, quinze ans plus tard, dans ses essais sur les erreurs en mĂ©decine (pseudodoxia epidemica), il moqua la croyance en l’existence de la licorne et l’usage mĂ©dical de sa corne, avec des arguments qui sont encore souvent ceux que l’apothicaire montpelliĂ©rain avait cru dĂ©molir : « Since therefore there be many Unicorns; since that whereto we appropriate a Horn is so variously described, that it seemeth either never to have been seen by two persons, or not to have been one animal; Since though they agreed in the description of the animal, yet is not the Horn we extol the same with that of the Ancients; Since what Horns soever they be that pass among us, they are not the Horns of one, but several animals; Since many in common use and high esteem are no Horns at all; Since if they were true Horns, yet might their vertues be questioned; Since though we allowed some vertues, yet were not others to be received; with what security a man may rely on this remedy, the mistress of fools hath already instructed some, and to wisdom (which is never too wise to learn) it is not too late to consider.[133] »




[1] Discorso  d’Andrea Marini, medico, contro la falsa opinione dell’alicorno, Venise, 1566.
[2] Discours d’Ambroise ParĂ©, conseiller, et premier chirurgien du Roy. Asçavoir de la Mumie, des venins, de la licorne et de la peste, Paris, 1582.
[3]Johannes Baptista Silvaticus, De Unicornu, Lapide Bezaar, Smaragdo & Margaritis, eorumque in Febribus Pestilentibus Usu Tractatio, Bergame, 1605.
[4] Andrea Bacci, Discorso 
 nel quale si tratta della natura dell alicorno e delle sue virtu eccelentissimme
, Venise, 1566. J’ai surtout consultĂ© la traduction latine De Monocerote seu Unicornu, ejusque Admirandis Viribus et Usu, Tractatus, Stuttgart, 1598.
[5] Laurent Catelan, Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usage de la lycorne, Montpellier, 1624.
[6] Caspar Bartholin, De Unicornu ejusque Affinibus et Succedaneis, in Opuscula Quatuor Singularia, La Haye, 1628.
[7] «AprĂšs souper, quand nous nous chauffions prĂšs de l’Ăątre, M. Catalan me donnait une vieille bible latine ou manquait le Nouveau Testament. Je lui faisais une lecture accompagnĂ©e parfois de commentaires. Quand je lui lisais le prophĂšte Baruch, qui s’Ă©lĂšve contre les images et les idoles, il Ă©tait dans l’enchantement. En sa qualitĂ© de marrane, il ne les aimait pas plus que ne font les juifs, mais il n’osait le dĂ©clarer ouvertement »  FĂ©lix Platter, 1553, in FĂ©lix et Thomas Platter Ă  Montpellier, notes de voyage de deux Ă©tudiants BĂąlois, Marseille, Laffitte reprints, 1979, p.34.
[8] Â«J’avais d’ailleurs l’avantage de loger dans la boutique de mon maĂźtre, qui Ă©tait considĂ©rable, et exigeait quatre ou cinq aides-apothicaires; j’y voyais chaque jour du nouveau.» FĂ©lix Platter, ibid.
[9] François Ranchin, ƒuvres pharmaceutiques, Lyon, 1624, p.IX.
[10] Sur les diffĂ©rences thĂ©oriques entre la facultĂ© de Paris et celle de Montpellier, voir l’ouvrage, factuel et datĂ© mais assez complet, de J. Levy-Valensi, La mĂ©decine et les mĂ©decins français au XVIIĂšme siĂšcle, Paris, 1933.
[11] On trouvera une relation dĂ©taillĂ©e des procĂ©dures ayant opposĂ© Laurent Catelan aux doyens de la facultĂ© de Pharmacie dans F. Gay, Une LignĂ©e d’apothicaires, Montpellier, 1896.
[12] M. Marty, La pharmacie Ă  Montpellier, Montpellier, 1889, pp.41-42, citĂ© in F. Gay, ibid. Marty donne de ce texte une rĂ©fĂ©rence inexacte, et ni F. Gay, ni plus rĂ©cemment Antoine Schnapper dans son Ă©tude sur les collectionneurs du XVIIĂšme siĂšcle, Le GĂ©ant, la licorne, la tulipe, n’ont pu retrouver la source exacte.
[13] Thomas Bartholin, De Unicornu Observationes NovĂŠ, Padoue, 1645, p.198. Caspar Bartholin, le pĂšre de Thomas, nous apprend dans son De Unicornu ejusque Affinibus et Succedaneis, La Haye, 1628, que le musĂ©e de Laurent Catelan contenait Ă©galement des insectes unicornes.
[14] Laurent Catelan, Histoire de la lycorne, prĂ©face. Il est question ici de la visite de Louis XIII Ă  Montpellier en 1622, qui suivit de peu le rĂ©tablissement de l’autoritĂ© royale dans cette ville.
[15] Nicolas Fabri de Peiresc, Lettres, Ă©d. Ph. Tamizey de Larroque, Paris, 1888, t.V, p.243 .
[16] Paul Contant, Le Jardin et cabinet poĂ©tique, Poitiers, 1609, p.85.
[17] ibid.
[18] FĂ©lix et Thomas Platter Ă  Montpellier, notes de voyage de deux Ă©tudiants bĂąlois, Marseille, 1979, pp.288-292. Voir aussi Louis Irissou, “Quelques MontpelliĂ©rains collectionneurs de curiositĂ©s”, in Revue d’histoire de la pharmacie, dĂ©c.1947, pp.232-234.
[19] Catalogue des choses rares de maistre Pierre Borel in Les antiquitĂ©s de Castres, Paris, 1878, p.148. On trouve Ă©galement deux cornes de licorne dans le catalogue du cabinet d’un curieux italien, Francesco Calzolari. Museum Calceolarianum, 1622, pp.687-691. L’origine et l’usage de ces cornes sont dĂ©crits d’une maniĂšre assez similaire Ă  celle de Catelan. Thomas Platter cite bien  «une queue de licorne», parmi les curiositĂ©s prĂ©sentĂ©es en 1599 par Sir Walter Cope dans son chĂąteau de Kensington, mais la corne de l’animal, son attribut spĂ©cifique, sa «nature» aurait-on pu dire au Moyen-Âge, est la seule partie de l’animal figurant trĂšs rĂ©guliĂšrement dans les collections.
[20] Laurent Catelan, Rare et curieux Discours sur les vertus et propriĂ©tĂ©s de la ThĂ©riaque, publiquement dispensĂ©e et faite en la prĂ©sence de messieurs les TrĂšs-illustres professeurs en l’UniversitĂ© de MĂ©decine de Montpellier
, Montpellier, 1629.
[21]Laurentius Catelanus, Ein schöner neuer Diskurs von der Natur, Tugenden,  Eigenschafften und Gebrauch des Einhorns, Francfort sur le Main, 1625.
[22] L’ongle du sabot avant gauche de l’élan, appliquĂ© contre l’oreille, Ă©tait tenu pour souverain contre l’épilepsie.
[23] qui, si la porcelaine est pure, se fendent lorsque l’on y verse du poison.
[24] Le crapaud Ă©tait encore au XVIĂšme siĂšcle tenu pour puissamment vĂ©nĂ©neux, et la crapaudine, pierre censĂ©e se trouver dans son crĂąne, passait pour un puissant contrepoison. Voir aussi supra, p.Erreur : source de la rĂ©fĂ©rence non trouvĂ©e.
[25] Amiante.
[26] Graines de lin.
[27] TraitĂ© du bĂ©zoard, p.11.
[28] On pourra lire sur ce sujet la brĂšve et Ă©tonnante monographie consacrĂ©e Ă  la mandragore, en 1911, par Gustave Le Rouge, plus connu pour les aventures du MystĂ©rieux Docteur Cornelius.
[29] Ambroise ParĂ©, Le livre des venins, in ƒuvres complĂštes, Ă©d. Malgaigne, t.III, pp.339-342.
[30] On pourrait s’étonner que personne n’ait jamais trouvĂ© de bĂ©zoard de licorne, ni vantĂ© les mĂ©rites de cette merveille, dont on n’ose imaginer les propriĂ©tĂ©s.
[31] H.L., p.1.
[32] Discours sur la mandragore, p.37.
[33] Comme le fait la Nouvelle biographie gĂ©nĂ©rale de HƓfer.
[34] C’est tenir pour nĂ©gligeable le Discours de la licorne d’Ambroise ParĂ©, qui soutenait sur le sujet des positions radicalement opposĂ©es Ă  celles de Catelan. Catelan cite pourtant frĂ©quemment ParĂ©, sans jamais pourtant signaler au lecteur que le chirurgien des derniers Valois ne croyait guĂšre Ă  l’existence de la licorne, et point du tout aux propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales de sa corne.
[35] H.L., pp.3-4.
[36]  H.L., pp.4-9.
[37]  Johann Schenck, Observationum Medicarum Rararum, Novarum, Admirabilium et Monstrosarum, Francfort, 1600, t.II, pp.864-866.
[38] Andrea Bacci, De Monocerote seu Unicornu Tractatus, Stuttgart, 1598, pp.41-54.
[39] H.L., p.51.
[40] H.L., p.10, par exemple.
[41] Elle a entre les sourcils une corne noire, non pas lisse mais annelĂ©e (ou spiralĂ©e), et finissant en une pointe trĂšs aiguĂ«. Élien, Histoire des animaux, XVI, 20.
[42] H.L., p.10.
[43] Histoires de Paolo Iovio, Comois, ÉvĂȘque de Nocera, sur les choses faites et advenues de son temps en toutes les parties du monde, Lyon, 1552, liv.XVIII, pp.298-299.
[44] Conrad Gesner, Historia Animalium, de Quadrupedibus Viviparis, Turin, 1559, p.780.
[45] L’érudition de Catelan est parfois approximative, et cette derniĂšre source est inexacte. Cadamosto Ă©crit seulement qu’un noir ramenĂ© par ses soins au Portugal affirma que dans son pays d’origine vivaient des licornes. C’est d’ailleurs ce qu’écrira Catelan deux pages plus loin. Relation des voyages Ă  la cĂŽte occidentale d’Afrique d’Alvise de Ca’da Mosto, Ă©d. Scheffer, Paris, 1895. Quant Ă  Ludovico Barthema, nous avons vu que c’est deux licornes, dont un poulain il est vrai, et non une qu’il dit avoir vu Ă  La Mecque.
[46] Ces deux derniers dĂ©tails – la licorne du khan de Tartarie et les difficultĂ©s d’alimentation de l’animal – ne se trouvent ni chez Barthema ni chez Cadamosto.
[47] Et ma corne sera exaltĂ©e comme celle de la licorne, Psaume 92;  H.L., pp.10-11.
[48] Ce dernier trait vient de Pline et non de Marco Polo.
[49] Sauve moi de la gueule du lion et protÚge mon humilité des cornes des licornes, Psaume 22.
[50] IsaĂŻe, 34.
[51] Job 39.
[52] Job 39, H.L. pp.17-18.
[53] Conrad Gesner, Historia Animalium, Liber Primus, de Quadrupedibus Viviparis, Francfort, 1625 (1551), p.690.
[54] Ambroise Paré, Discours de la licorne, Paris, 1582, fol.31-32.
[55] Marco Polo, Le Devisement du Monde, Ă©d. Hambis, p.243.
[56] Andrea Bacci, De Monocerote seu Unicornu Tractatus, Stuttgart, 1598, p.56. Si la forme lioncorne ne se rencontre jamais dans les textes français, on trouve effectivement parfois lioncorno en Italien.
[57] H.L., p.12.
[58]  S’il avait eu d’autres lectures, Andrea Bacci aurait pu trouver une Ă©tymologie plus sĂ©duisante, mais convenant peut-ĂȘtre moins Ă  son propos, dans un poĂšme de Guido Cavalcanti, maĂźtre et ami de Dante: lunicornio, corne de lune.
[59] H.L., p.13.
[60] H.L., p.15.
[61] H.L., p.16; pp.38-40.
[62] H.L., pp.82-88.
[63] H.L., p.84.
[64] H.L., p.17.
[65] H.L., pp.13-14.
[66] Andrea Bacci, De Monocerote seu Unicornu Tractatus, Stuttgart, 1598, pp.1-63.
[67] Voir par exemple:  Augustin Belley, “Observations sur un camĂ©e antique du cabinet de M. le duc d’OrlĂ©ans”, in MĂ©moires de l’acadĂ©mie des inscriptions et belles lettres, vol. 26, pp.485-488, Paris, 1755 ou Bernard de Montfaucon,SupplĂ©ment Ă  l’antiquitĂ© expliquĂ©e, Paris, 1724, t.III, ch.9, pp.36-37.
[68] H.L., p.16.
[69] H.L., p.16-18.
[70] H.L., p.18, citant Johannes TzetzĂšs, Chiliad V, in Variarum Historiarum Liber, BĂąle, 1546, p.86.
[71] H.L., p.38.
[72] H.L., pp.71-72.
[73] H.L., p.72.
[74] Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, in G. Bianciotto, Bestiaires du Moyen-Âge, Paris, 1980.
[75] Conrad Gesner, Historia Animalium, Liber Primus, de Quadrupedibus Viviparis, Francfort, 1625 (1551), p.692. Johannes TzetzĂšs, Chiliad V, in Variarum Historiarum Liber, BĂąle, 1546, p.86.
[76] H.L., pp.18-19.
[77] H.L., p.20.
[78] H.L., p.20.
[79] H.L., pp.54-55.
[80] Catalogue des choses rares de maistre Pierre Borel in Les antiquités de Castres, Paris, 1878, p.148.
[81] Arch. Munic. de Montpellier; notaires du Consulat, BB 147, n° 13, Marye, fol.478 et 480, citĂ© in Louis Irissou, “Quelques MontpelliĂ©rains collectionneurs de curiositĂ©s”, in Revue d’histoire de la pharmacie, dĂ©c.1947, pp.232-234.
[82] H.L., pp.42-43.
[83] H.L., pp.80-81.
[84] H.L., pp.23-24.
[85] JĂ©rĂŽme Cardan, De Rerum Varietate, BĂąle, 1557, liv.XVII, ch.97, p.1164.
[86] Vieille, elle perd ses vertus.
[87] H.L., p.83.
[88] David Pomis, Dittionario novo hebraĂŻco, molto copioso, dechirato in tre lingue, Venise, 1587, fol.238f.
[89] Ulysse Aldrovandi, De Quadrupedibus Solipedibus , Bologne, 1616, p.385.
[90] Esteban Rodrigo a Castro, De Meteoris Microcosmi, Florence, 1621, pp.163-164.
[91] Basile Valentin, Currus Triumphalis Antimonii, Toulouse, 1646, pp.51-52.
[92] Ambroise Paré, Discours de la licorne, Paris, 1582, pp.33 sq.
[93] Conrad Gesner, HistoriĂŠ Animalium., de Quadrupedibus Viviparis., Francfort, 1603, p.693.
[94] Geoffroy  Linocier, Histoire des plantes avec leurs pourtraictz, Ă  laquelle sont adjoutĂ©es celles des simples, aromatiques, animaux Ă  quatre pieds, oiseaux, serpens et autres bĂȘtes venimeuses, Paris, 1584, p.716.
[95] Amatus Lusitanus, in Dioscoridis de Materia Medica Enarrationes,  Strasbourg, 1554, p. 206.
[96] Basile Valentin, Currus Triumphalis Antimonii , Toulouse, 1646, p.52. On trouvera une description plus détaillée de cette expérience in Théodore Kerckring, Commentarius in Currum Triumphalem Antimonii Basilii Valentini, Amsterdam, 1671, p.81.
[97] D’aprĂšs Amatus Lusitanus, in Dioscoridis de Materia Medica Enarrationes,  Strasbourg, 1554, p.206.
[98] Jacob Primerose, TraitĂ© sur les erreurs vulgaires de la mĂ©decine, Lyon, 1689. Le traducteur a beaucoup ajoutĂ© et n’a pas craint de “mettre Ă  jour” les arguments de Jacob Primerose dĂ©veloppĂ©s par Primerose dans De Vulgi Erroribus in Medicina, Amsterdam, 1639.
[99] H.L., p.22.
[100] Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, traitant des plantes, des minéraux et des animaux, Paris, 1696, t.II, p.26.
[101] Jacques Grévin, Deux Livres des venins, Anvers, 1568, pp.187-201.
[102] Commentaires de M. P. André Matthiolus, médecin siennois, sur les six livres de Dioscoride de la matiÚre médicinale, Lyon, 1572, p.151.
[103] Amatus Lusitanus, In Dioscoridis de Materia Medica Enarrationes, Strasbourg, 1554, pp. 204-206.
[104] Petrus de Abbano, Tractatus Aureus et NaturĂŠ HumanĂŠ Perutilis de Remediis Omnium Venenorum, Paris, 1533.
[105] Rudolph Goclenius, Mirabilium NaturĂŠ Liber Concordias et Repugnantias Rerum, Francfort, 1625, p.111.
[106] Elle a l’extraordinaire pouvoir d’affaiblir et diminuer le poison.
[107] On pense que la corne de licorne protùge le cƓur, affaiblit les poisons et calme les maladies contagieuses.
[108] La licorne est la corne des animaux unicornes; c’est un antidote efficace contre n’importe quel venin et pour cette raison on la donne en cas de fiùvre pestilentielle parce qu’elle expulse le venin du cƓur et fortifie [le malade].
[109] H.L., p. 21.
[110] Signalons cependant, pour ĂȘtre complet, que, dans ce mĂȘme livre V, la corne de licorne apparaĂźt aussi incidemment dans une recette de poudre mĂ©dicinale: «Prenez corne de cerf et de licorne, perles luisantes, limaille d’ivoire de chacun six grains, soit faite poudre fort dĂ©liĂ©e pour prendre avec la cuillĂšre, Ă©tant dĂ©layĂ©e dans eau de buglose et vin blanc. Avec deux dragmes de cette poudre que l’on met dans trois onces de sucre blanc dĂ©layĂ© dans l’eau de rose, on forme les tablettes qu’on appelle Manus Christi; on y met aussi quelquefois un peu d’ambre. Il s’en fait contre la pestilence en cette maniĂšre.»
Les sept Livres de la thérapeutique médicale de Messire Jean Fernel, premier médecin de Henry II, Paris, 1548, p.425.
[111] Laurent Joubert, Traité de la peste, Toulouse, 1581, p.66.
[112] ibid., p.138.
[113] Les savantes nuances entre sympathie, convenance et similitude ont été explicitées par Michel Foucault in Les Mots et les choses, ch. II, p.32-45.
[114] H.L., pp.82-83.
[115] H.L., pp.84-85.
[116] Voici par exemple une explication typiquement nĂ©oplatonicienne, par Marsile Ficin, des propriĂ©tĂ©s de la corne de licorne: «Toutefois nous ne disons pas que notre esprit soit prĂ©parĂ© aux influences cĂ©lestes seulement par les qualitĂ©s des choses connues aux sens, mais encore beaucoup davantage par certaines propriĂ©tĂ©s du ciel, entĂ©es aux choses, et cachĂ©es Ă  nos sens voire Ă  grand peine connues Ă  la raison. Car autant que telles propriĂ©tĂ©s et leurs effets ne peuvent consister de vertu Ă©lĂ©mentaire, il s’ensuit qu’elles procĂšdent singuliĂšrement de la vie et de l’esprit du monde par les mĂȘmes rayons des Ă©toiles, et pourtant que l’esprit est beaucoup et bien touchĂ© et affectĂ© par icelles, et grandement exposĂ© aux cĂ©lestes influences. En cette sorte l’Émeraude, l’Hyacinthe, le Saphir, le Rubis, la corne de l’unicorne et principalement la pierre que les Arabes appellent Bezaar, sont douĂ©es des secrĂštes propriĂ©tĂ©s des GrĂąces. Et pourtant non seulement Ă©tant prises par dedans, mais encore si elles touchent la chair, et qu’échauffĂ©es elles y dĂ©couvrent leur vertu, et de lĂ  entent et insinuent une force cĂ©leste aux esprits, par laquelle ils se conservent et contregardent de la peste et des venins. Or que telles choses et semblables produisent leurs effets par la vertu cĂ©leste, cela en fait foi qu’étant prises en petit poids elles ne produisent pas action de petite importance.»
Marsile Ficin, Les trois Livres de la vie, traduits en français par Guy Le FĂšvre de la Boderie, Paris, 1586, livre III, “Pour acquĂ©rir la vie du ciel”, p.210.
[117] Sur ce sujet, on pourra se rĂ©fĂ©rer Ă  deux recueils d’articles de Walter Pagel :
The Smiling Spleen, Paracelsianism in Storm and Stress, BĂąle, 1984.
Religion and Neo-Platonism in Renaissance Medicine, Londres, 1985.
ou, pour avoir un jugement d’Ă©poque de cette controverse mĂ©dicale, au compte rendu du dĂ©bat tenu le 17 septembre 1640 au Bureau d’Adresse de ThĂ©ophraste Renaudot, “Si les maladies se guĂ©rissent par leurs contraires ou par leurs semblables”,  in Quatriesme Centurie des confĂ©rences tenues au Bureau d’adresse, Paris, 1641, pp.313-316.
[118] H.L., p.36.
[119] Marco Polo, Le Devisement du Monde, ch.CLXVII.
[120] H.L., pp.85-88.
[121] Laurent Joubert, Traité de la peste, Toulouse, 1581.
[122] Les ƒuvres pharmaceutiques du Sieur Jean de Renou, Lyon, 1636, ch.XXI, p.450.
[123] Traduction de l’édition française de 1594 de l’Histoire des pierreries d’Anselme BoĂšce de Boodt, mĂ©decin de l’empereur Rodolphe II (p.551): «Elle profite contre l’épilepsie, syncope, cardiaque passion, termeur du cƓur. Elle provoque puissamment les sueurs, pour cette raison elle est propre aux fiĂšvres malignes et pestilentielles et pousse tout le venin dehors la peau».
[124] H.L., pp. 95-99.
[125] Conrad Gesner, De Rerum Fossilium, Lapidum et Gemmarum Figuris et Similitudinibus Liber, Turin, 1565.
[127] Anselme BoĂšce de Boodt, Le parfait Joaillier, ou histoire des pierreries, Lyon, 1644 (1609 en latin), liv. II, ch.211, 212 et 213.
[128] ibid., pp.548-549.
[129] Thomas Bartholin, De Unicornu Observationes NovĂŠ, Padoue, 1645, ch.37, pp.275-288.
[130] Pierre Potier, Pharmacopea Spagyrica, in Opera Omnia Medica et Chymica, Lyon, 1645, pp.529-530.
[131] Johann Bausch, De Unicornu Fossili, Iena, 1666.
[132] Sur ce sujet voir Francis Gay, Une lignĂ©e d’apothicaires montpelliĂ©rains, Montpellier, 1896.
[133] Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica, or, Enquiries into Very many Received Tenents, and commonly Presumed Truths, 1646.

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