ūüďĖ Barlaam et Josaphat

oins connu aujourd’hui que le r√©cit de la chasse √† la licorne, ou m√™me celui la licorne purifiant les eaux, le dit de l’unicorne √©tait au Moyen √āge l’un des contes mettant en sc√®ne la b√™te unicorne. Ce texte venu d’Inde en passant par les recueils de fables arabes, grecs et slaves, ce qui nous vaut de nombreuses images dans des styles tr√®s vari√©s, donnait de l’unicorne une image violente et m√™me diabolique. Il passa de mode √† la Renaissance, quand la licorne devint plus blanche et pure.

Je cite dans mon livre l’une des versions les plus connues de ce texte, celle de Jacques de Voragine dans la L√©gende dor√©e. En voici une autre, celle du pseudo Jean Damasc√®ne, en fran√ßais du XVIe si√®cle parce que je l’ai trouv√©e comme √ßa et que c’est rigolo.

Parquoy ceux qui servent √† un Seigneur si rude & maling & s‚Äôesloignent malheureusement de celuy qui est bon, gracieux & d√©bonnaire,& b√©ent aux choses pr√©sentes, & y sont attachez, & n’ont aucune cogitation de l’advenir, ains desirent incessamment les d√©lectations corporelles, laissans mourir de faim leurs ames & estre afflig√©ees de maux innumerables : Je les r√©pute semblables √† l’homme fuyant de devant une licorne furieuse, lequel ne pouvant soustenir le son de sa voix, & terrible mugissement, fuyoit vistement de crainte d’estre d√©vor√© d’elle.

Or comme il couroit hastivement, il cheut en certain precipice, & en cheant, estendant ses bras, embrasse un petit arbre, lequel il tint fermement, & appuyant ses pieds sur ce qu’il trouva d’aventure, luy sembla qu’il seroit de l√† en avant en paix & asseurance. Or regardant de pr√®s, il veit deux Souris, l’une blanche, l’autre noire, rongeans incessamment la racine de ce petit arbre qu’il tenoit, & ne s‚Äôen falloit gueres qu‚Äôelles ne l’eussent trench√© du tout.

Contemplant aussi le fond de ce pr√©cipice, il veit vn Dragon de terrible regard, jettant feu par les narines, & regardant furieusement, ouvrant la gueule, le desiroit d√©vorer. Et derechef regardant le lieu o√Ļ ses pieds estoient appuyez, il veit quatre testes d’aspics, qui sortoient tout aupr√®s de ses pieds.

Et eslevant ses yeux en hault, vit un peu de Miel, qui distilloit des branches de ce petit arbre. Parquoy mettant en oubly les maux & dangers qui l’enuironnoient, s√ßavoir est que la furieuse Licorne estoit en hault, qui le guettoit, cerchant √† le d√©vorer, & au fond le terrible Dragon qui le vouloit engloutir, & l’arbre qu‚Äôil tenoit estoit presque coupp√©, & que ses pieds estoient si mal assis: Oubliant donc tous ces dangers,il fut all√©ch√© de la doulceur du miel, & estendit le bras pour en prendre.

Ceste similitude est de ceux, qui sont adh√©rans √† la s√©duction du pr√©sent si√®cle, l‚Äôexposition de laquelle je te diray maintenant. La Licorne est la figure de la mort, laquelle poursuyt tousjours, & d√©sire attrapper le genre humain. Le Precipice, c‚Äôest ce monde, remply de tous maux & Iassets mortels. Le petit Arbre que nous tenons, qui est incessamment rong√© de deux Souris, est la mesure de la vie d’un chacun, laquelle se consomme & diminue par chasque heure, tant du jour que de la nuict, & peu √† peu vient √† la fin .

Et les quatre Aspics signifient les quatre fragiles & instables √©l√©mens desquels le corps humain est compos√©, lesquels estans desordonnez & troublez, le corps se diflfoult. Et ce grand Dragon cruel & flamboyant, figure le terrible ventre d‚Äôenfer, d√©sirant engloutir ceux qui pr√©posent les pr√©sentes d√©lectations aux biens √† venir. Et la petite goutte de miel, d√©note la doulceur des voluptez du monde, par laquelle ce s√©ducteur ne permet que ses amis voyent leur propre salut, ny le danger o√Ļ ils sont.

Histoire de Barlaam et de Josaphat, roy des Indes, composée par sainct Jean Damascène, et traduicte par F. Jean de Billy, Paris, 1574.

Certains enlumineurs ne manquaient pas d’humour. Au d√©but du XIVe si√®cle, celui qui illustra un livre d’heures aujourd’hui √† la British Library, le Stowe ms 17 que j’ai d√©j√† cit√© une ou deux fois sur ce blog, appr√©ciait particuli√®rement les double sens un peu absurdes. Il a donc regroup√© dans le m√™me dessin deux l√©gendes, celle de Barlaam poursuivi par la licorne et le dragon, et celle de la licorne imprudente plantant sa corne dans le tronc d’un arbre. Le r√©sultat n‚Äôa all√©goriquement plus aucun sens.

British Library, ms Stowe 17, fol 84v.

On devine au verso, en transparence, Renard invitant des poules et une oie à passer la soirée chez lui; ça va sans doute mal finir.

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