📖 La licorne et les serpents

La pure et blanche licorne est bien sĂ»r l’ennemie des serpents, qui s’enfuient lorsqu’elle touche de sa corne les eaux empoisonnĂ©es. Elle s’entend donc aussi assez mal avec le dragon qui, pour les rĂ©dacteurs des bestiaires, est un serpent, le plus grand de tous.

Ce chapitre Ă©tait un peu trop long pour mon livre. Si j’ai conservĂ© le passage consacrĂ© au cerf, fidĂšle alliĂ© de la licorne dans sa lutte contre les serpents, j’ai dĂ» retirer une plus longue digression faisant la liste des autres adversaires du dragon.

Le premier ennemi du dragon, dans le bestiaire mĂ©diĂ©val, n’Ă©tait en effet pas la licorne mais l’Ă©lĂ©phant, le cerf ne s’attaquant le plus souvent qu’aux petits serpents qu’il Ă©tait en mesure d’avaler. DĂ©jĂ  perdant dans ses combats contre la licorne et les souris, l’élĂ©phant est rĂ©guliĂšrement vaincu par le dragon. « Le dragon est le plus grand de tous les animaux terrestres [
] Souvent arrachĂ© aux grottes, il est emportĂ© dans les airs, et l’air en est troublĂ©. Il a une crĂȘte, une petite gueule et d’étroits conduits par lesquels il respire et sort sa langue. Sa force rĂ©side, non dans ses dents, mais dans sa queue, et c’est moins sa gueule que ses coups qui sont nuisibles. Il n’est pas venimeux et n’a pas besoin, dit-on, de venin pour causer la mort, car il tue par son Ă©treinte. Le corps Ă©norme de l’élĂ©phant ne l’en protĂšge pas. En effet, cachĂ© au bord des pistes habituellement suivies par les Ă©lĂ©phants, il lie leurs pattes de ses nƓuds et les tue en les Ă©touffant. Il naĂźt en Éthiopie et dans l’Inde, en pleine fournaise d’une chaleur ininterrompue[1]». En Inde et en Éthiopie, bien sĂ»r, comme les licornes, mĂȘme si la prĂ©sence de dragons dans les Alpes suisses est rĂ©guliĂšrement rappelĂ©e par les auteurs locaux. La lecture allĂ©gorique est assez jolie, l’élĂ©phant est l’homme naĂŻf et sentimental qui se fait, au sens propre comme au figurĂ©, embobiner par le malĂ©fique dragon.

Le dragon Ă©tait en revanche impuissant face Ă  la panthĂšre. Ce gros chat qui fait des sommes de trois jours, le temps qui s’écoula entre la mort du Christ et sa rĂ©surrection, est l’ami de tous les animaux. Son haleine parfumĂ©e les attire comme la parole du Christ rassemble les fidĂšles. Seul le diabolique dragon au souffle enflammĂ© et puant, ne supportant ni la voix, ni le parfum de la douce panthĂšre aux multiples couleurs, s’enfuit Ă  son approche et se rĂ©fugie dans une grotte. Faisant fuir le grand serpent, la panthĂšre joue ici un peu le mĂȘme rĂŽle que la licorne qui trempe sa corne dans les eaux empoisonnĂ©es.

Le lĂ©opard, cousin de la panthĂšre est issu du croisement – c’est Ă©vident – entre un lion et un pard. Dans une fable d’Esope, ou du moins passant pour telle Ă  la fin du Moyen Âge, le lĂ©opard va chercher l’aide de la licorne pour attaquer le dragon – et cette fois, le reptile est vainqueur. Sur l’une des tapisseries du palais des BorromĂ©e, Ă  Isola Bella sur le lac Majeur, il ne faut pas moins de deux lions, un lĂ©opard et un dragon pour venir Ă  bout de la licorne.

Au fait, le dragon est un serpent, mais un serpent Ă  pattes. En a-t-il deux ou quatre ? En hĂ©raldique, il est bipĂšde quand il rampe, quadrupĂšde quand il passe. Les rĂ©dacteurs des bestiaires ne se sont pas posĂ© la question, et les enlumineurs faisaient donc un peu ce qu’ils voulaient, quelques-uns montant mĂȘme parfois jusqu’à six pattes.


[1] Isidore de SĂ©ville, Etymologies, livre XII.

Leave a Reply

Your email address will not be published.