📖 Licornes ailées

Je suis spĂ©cialiste de la licorne. J’en connais quelques autres, ainsi que des experts en sirènes et gargouilles. Il y a sans doute, mĂŞme si je n’ai jamais croisĂ© son chemin, au moins un Ă©rudit qui connait toute l’histoire de PĂ©gase et des chevaux ailĂ©s et qui, s’il lit un jour mon livre, risque d’être déçu.

Je suis en effet passĂ© un peu vite sur les chevaux ailĂ©s et cornus d’Éthiopie, dont j’ai fait Ă  tort une invention de la fin du Moyen Ă‚ge. Ils proviennent, comme le monoceros et beaucoup de crĂ©atures des bestiaires tardifs, de l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien. Au livre 8, quelques lignes au-dessus du passage sur les bĹ“ufs unicornes et tricornes, le naturaliste assure que « L’Éthiopie produit des lynx en grand nombre, des sphinx au poil roux, avec deux mamelles Ă  la poitrine, et beaucoup d’autres animaux monstrueux, des chevaux ailĂ©s armĂ©s de cornes qu’on appelle pĂ©gases Â». Pline devient plus prudent au livre X, oĂą il Ă©crit « Je regarde comme fabuleux les pĂ©gases, oiseaux Ă  tĂŞte de cheval, et les griffons au bec crochu et aux longues oreilles, attribuĂ©s les uns Ă  la Scythie, les autres Ă  l’Éthiopie ». C’est bien sĂ»r le premier passage qui est repris dans quelques bestiaires encyclopĂ©diques tardo-mĂ©diĂ©vaux, comme le De natura rerum de Thomas de CantimprĂ© ou le Der Naturen Bloeme de Jacob van Maerlant, qui situent donc ces pĂ©gases Ă  cornes, comme parfois l’unicorne ou le monoceros, en Éthiopie.

Il reste que le texte de Pline est clair, ces chevaux ailĂ©s sont armĂ©s de cornes, cornibus armatos, au pluriel donc. Les enlumineurs leur ont toujours attribuĂ© au moins deux cornes, les plus gĂ©nĂ©reux allant parfois jusqu’Ă  cinq ou six. Ces armes sont souvent courtes et recourbĂ©es comme celles des taureaux, ou semblables Ă  des bois de cerfs, le latin cornu dĂ©signant aussi bien les cornes des bovins et caprins que les bois des cervidĂ©s.

Ces pégases exotiques et cornus ne sont pas confondus avec le Pégase mythologique dont ils partagent le nom, cheval ailé qui n’a donc pas de corne. C’est en vain que l’on cherche une licorne ailée dans les miniatures illustrant les bestiaires, ou un pégase unicorne sur les pages décorées des nombreux manuscrits des Métamorphoses d’Ovide.

Les très rares licornes ailĂ©es des manuscrits, gravures, mĂ©dailles et tapisseries de la fin du Moyen Ă‚ge et de la Renaissance n’ont aucun lien avec les PĂ©gases d’Ethiopie et sont des dĂ©lires isolĂ©s, des crĂ©atures solitaires qui n’ont pas eu de descendance. MĂŞme en hĂ©raldique, oĂą tous les animaux pouvaient Ă  l’occasion se voir pousser des ailes, cela arrive moins souvent Ă  la licorne qu’au cerf ou mĂŞme au sanglier.

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