➕ 1303, le casse du siècle

À Londres en 1303, à Venise en 1459, on a volé des cornes de licorne.

1303, Londres

La toute première mention d’une corne de licorne dans des archives royales, en 1303, n’apparaît pas dans un inventaire mais dans la chronique de ce qui fut peut-être l’un des premiers cambriolages modernes, et certainement l’un des plus ambitieux. En avril 1303, profitant de l’absence du roi Edward, qui guerroyait en Écosse contre Mel Gibson William Wallace, des malfrats s’introduisirent dans la pièce située dans la crypte de l’abbaye de Westminster ou était entreposé le trésor royal, et emportèrent couronnes, épées de cérémonies, bijoux et joyaux de toutes sortes et, c’est une première, une corne de licorne. Si l’on en croit la chronique, le butin représentait l’équivalent d’une année de revenus du Royaume.

Le vol des joyaux de la couronne. La Chronique du prieuré de la cathédrale de Rochester défend bien sûr la thèse officielle selon laquelle les moines n’étaient pour rien dans cette histoire.
British Library, Cotton ms Nero DII, fol 193v.

Informé de ce que des colliers que l’on avait vu au cou de la reine commençaient à apparaître chez les prêteurs sur gages de Londres, voire dans quelques tavernes mal famées, le roi rentra rapidement dans sa capitale et ordonna une enquête, qui déboucha illico sur l’arrestation de la totalité des moines de l’abbaye. Il semblait en effet fort improbable que le larcin eut pu avoir lieu sans, au minimum, qu’ils eussent détourné le regard. Edward réalisa cependant assez vite que, en des temps troublés, il n’était peut-être guère judicieux de se fâcher avec l’Église. L’abbé et ses moines furent donc libérés, et la plus grande partie du trésor fort heureusement retrouvée.

On arrêta une équipe de malfrats moins gênants, dirigés par un ancien marchand fâché avec le roi depuis une vieille et sombre histoire de commerce avec la Hollande, Richard de Pudlicott, qui avoua s’être introduit nuitamment dans la crypte à l’aide d’une échelle. La chronique royale, qui était encore écrite en français, nous dit que c’est « desouz le lit » de l’un de ses complices, le gardien du palais Willeme, personnage peu recommandable puisqu’il « viveit ovec une puteyne » que fut fort opportunément retrouvée la corne de licorne utilisée lors du sacre. Toute la fine équipe fut rapidement jugée et exécutée, et la légende veut même que la peau de Richard de Pudlicott ait été clouée sur la porte de la crypte pour décourager quiconque aurait été tenté de renouveler son exploit[1]. Rien dans cette chronique, la première à parler d’une corne de licorne dans un trésor royal, ne suggère que l’objet, qui n’est d’ailleurs cité qu’en passant parmi d’autres richesses, était déjà utilisé pour détecter ou neutraliser le poison, mais l’idée n’allait pas tarder à se répandre.

Défense de narval.
Wellcome collection, Londres.

Peut-être était-ce encore la même corne de licorne qui, trois siècles et demi plus tard, se trouvait à la Tour de Londres et disparut durant la Grande Rébellion et les années de guerre civile. Elle ne fut pas retrouvée mais, fort heureusement, le collège des médecins de Londres s’en procura une autre dont il fit solennellement don au roi Charles II[2]. En France aussi, les cornes de licorne avaient fâcheusement tendance à disparaître ou à changer de propriétaire, durant les périodes de troubles civils et religieux, nous en reparlerons.

« One verge of bone or unycorne […] with the Quenes arms » dans l’inventaire des joyaux de la couronne d’Angleterre, en 1596.
British Library, ms Stowe 556, fol 33.

1459, Venise

Un cambriolage similaire est rapporté dans les chroniques vénitiennes, notamment celles de Marin Sanudo, pour l’année 1459. Mark Twain, qui lisait mieux l’italien que moi, en a tiré ce passage de son amusant récit de voyage en Europe, Un Vagabond à l’étranger (A Tramp Abroad), publié en 1880 :

« Un Candien du nom de Stammato, qui faisait partie de la suite d’un prince de la maison d’Este, a été autorisé à voir les richesses de Saint-Marc. Son œil de pécheur a été ébloui et il s’est caché derrière un autel, animé de mauvaises intentions, mais un prêtre l’a découvert et l’a chassé. Après cela, il y est de nouveau entré – à l’aide de fausses clefs, cette fois-là. Il y allait nuit après nuit et, sans ménager sa peine, en surmontant toutes les dif­ficultés qu’il a pu rencontrer, il a réussi, à force de patience, à retirer une grande brique d’un panneau de marbre qui servait de mur à la partie basse du trésor. Il a disposé ce bloc de façon à pouvoir l’enlever et le remettre à volonté. Ensuite, pendant des semaines, il se rendait, chaque nuit à minuit, dans sa splendide mine, qu’il a pu inspecter en toute sécurité, en exultant devant les merveilles dont elle regorgeait et regagnait toujours en catimini ses obscurs appartements avant l’aube, avec sous sa cape une rançon digne d’un duc. Il n’avait pas besoin de piller au petit hasard avant de s’enfuir en courant: rien ne pressait. Il pouvait procé­der à des choix mûrement réfléchis. Il avait tout le loisir de consulter ses goûts esthétiques. On comprend à quel point il était à l’abri d’être interrompu ou dérangé quand on sait que l’histoire raconte qu’il a même emporté une corne de licorne qui ne passait pas par l’orifice qu’il avait aménagé et qu’il a dû la scier en deux – une tâche qui lui a coûté plusieurs heures d’un travail laborieux. Il a continué d’amonceler ses trésors chez lui jusqu’à ce que son activité perde le charme de la nouveauté et devienne monotone. Il y a mis fin, satisfait. Et il avait de quoi l’être: sa collection, selon le cours actuel, représenterait près de cinquante millions de dollars !
Il aurait pu rentrer chez lui en étant de loin le citoyen le plus riche de son pays et il aurait pu se passer de nombreuses années avant que l’on s’aperçoive du larcin. Mais il était humain: il ne pouvait pas savourer son plaisir en solitaire et il lui fallait quelqu’un à qui en parler. Il a donc exigé qu’un noble de Candie, appelé Crioni, prête un serment solennel et il l’a conduit dans ses appartements. Ce dernier en a pratiquement eu le souffle coupé quand Stammato lui a montré son trésor qui brillait de mille feux. En voyant le visage de son ami, celui-ci a eu des soupçons et s’apprêtait à lui planter un stiletto dans le corps quand Crioni a réussi à sauver sa peau en expliquant que ce qu’il avait cru lire en lui n’était que l’expression d’un heureux étonnement à son comble. Stammato a fait présent à Crioni de l’un des principaux joyaux de l’État – une énorme escarboucle qui, par la suite, figurerait dans la calotte ducale officielle – et les deux hommes se sont séparés. Crioni s’est aussitôt rendu au palais pour dénoncer le criminel, en montrant l’escarboucle comme preuve. Stammato a été arrêté, jugé et condamné avec la rapidité vénitienne d’antan. On l’a pendu entre les deux grandes colonnes de la Piazza. »

Scier une corne de licorne, quelle dommage !

Au fait, un Candien est bien sûr un homme originaire de Candia, ou Candie, qui était alors le nom italien d’Heraklion, aujourd’hui en Crète. Toutes les éditions récentes, en anglais comme en français, du texte de Mark Twain en ont fait…. un Canadien, que l’on aurait eu bien du mal à trouver à Venise un demi-siècle avant que Christophe Colomb ne partît pour les Indes. Il est vrai que Mark Twain ne donne pas la date de l’épisode.

Ignorant où se trouvent aujourd’hui les deux cornes de licorne de la basilique Saint Marc, car il y en avait deux, je vous met ici la photo d’une crosse d’évêque en ivoire de narval que l’on peut admirer au musée Correr, et sur laquelle est sculpté l’arbre de Jessé, c’est à dire la généalogie du Christ.

Musée Correr, Venise,
Wikimedia Commons

[1] The Antient kalendars and inventories of the treasury of His Majesty’s Exchequer, together with other documents illustrating the history of that repository, 1836, p.286 – ou, pour une version romancée, Paul Doherty, The Great Crown Jewels Robbery of 1303.
[2] Thomas Fuller, The Histories of the Worthies of England, 1662


➕ Théologie naturelle et zoologie sacrée

Wolfgang Frantze, Samuel Bochart et Johann-Jakob Scheuchzer s’efforçaient de concilier les découvertes archéologiques et scientifiques de leur temps et le texte biblique. Puisqu’il y avait des licornes dans la Bible, il devait y en avoir dans le monde.

La création d’Ève, gravure ornant la dernière page de l’Historiæ Animalium de Conrad Gesner. Bibliothèque universitaire de Strasbourg

Les auteurs des premiers traités de zoologie des XVIe et XVIIe siècle, les Gesner ou Aldrovandi, faisaient certes grand cas des sources bibliques, mais elles n’étaient pas leur sujet principal. Il nous faut donc glisser quelques mots d’une école un peu particulière de l’histoire naturelle naissante, la zoologie sacrée, l’une des branches de la théologie naturelle, qui cherchait dans la Bible la vérité de toute la création, et dans la création le reflet de toute la Bible.

Wolfgang Frantze, Animalium Historia Sacra, 1654

La première édition de l’Animalium Historia Sacra du théologien allemand Wolgrang Frantze est parue en 1613. L’auteur de ce long traité, fréquemment réédité et traduit en anglais en 1670 sous le titre The History of Brutes, est très embêté par le reem (רְאֵם) hébreu, que la bible des Septante avait traduit par monoceros, et la Vulgate tantôt par unicornis, tantôt par rhinoceros. Tandis que les autres entrées de la partie consacrée aux quadrupèdes sont chacune consacrée à un animal – l’éléphant, le chameau, le lion, etc. – un même chapitre de quelques pages traite de rhinocerote et monocerote. Son contenu est assez déroutant, le théologien ne parvenant pas à décider clairement si les deux animaux sont identiques, puisqu’ils portent le même nom dans la Bible, ou s’ils sont différents, puisqu’ils n’ont pas vraiment la même silhouette et que certains rhinocéros ont deux cornes.

Adam nommant les animaux,
Frontispice du Hierozoicon, traité sur les animaux de la Bible, dans les œuvres complètes de Samuel Bochart, 1692.

Samuel Bochart (1599-1667), théologien protestant de Caen, lisait et peut-être parlait français, anglais, latin, grec, hébreu, arabe, italien, allemand, flamand, espagnol, copte, égyptien, guèze (ancien éthiopien), chaldéen, syriaque et persan, et passait à raison pour l’un des plus grands érudits de son temps. S’il maîtrisait bien des langues orientales, il n’avait cependant guère voyagé qu’en Angleterre et en Suède. Ses deux œuvres majeures, Geographia Sacra seu Phaleg et Canaan et Hierozoicon sive de animalibus Scripturæ, qui traitent respectivement de la géographie biblique et des animaux dans l’Écriture sainte, sont donc le produit de recherches effectuées exclusivement en bibliothèque et dont les conclusions sont parfois déroutantes.

Une page des longues et très érudites considérations de Samuel Bochart sur les quadrupèdes unicornes. Je n’ai même pas essayé de lire, j’ai fait totalement confiance à mes prédécesseurs.
Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de animalibus Scripturae, 1665

Bochart s’était fait prêter par le cardinal Mazarin, à qui on l’avait offert et qui ne savait trop qu’en faire, un manuscrit du livre des animaux d’Al Damiri ; ce manuscrit ne fut jamais rendu, puisqu’il est aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Caen. Sa lecture, ainsi que celle d’autres textes zoologiques arabes auxquels l’érudit eut accès dans la bibliothèque de la reine Christine de Suède, le convainquirent qu’il y avait, de son temps, de nombreuses antilopes unicornes au Moyen-Orient[1]. L’animal étant appelé rim par l’encyclopédiste arabe, il l’identifia au reem biblique et, dans la foulée, à l’oryx unicorne rapidement décrit par Aristote et à au harish d’autres textes arabes. Le reem biblique n’était ainsi plus un rhinocéros mais une antilope unicorne, autant dire de nouveau la licorne des fables. Preuve de l’intérêt porté par le monde savant à la question de la licorne, les deux seules gravures qui illustrent l’épais Hierozoicon, texte difficilement lisible tant il jongle à loisir entre les langues et les alphabets, représentent un groupe d’oryx unicornes au bord d’une rivière, et un crâne de narval. Une seule des antilopes licornes, sans doute le seul mâle de la scène, porte une barbiche.

L’oryx unicorne d’Afrique, Samuel Bochart, Hierozoicon, sive de Animalibus Scripturæ, vol.1, p.956, Londres, 1663.

Dans les années qui suivirent, quelques voyageurs qui maîtrisaient sans doute moins le persan et l’arabe classiques mais connaissaient mieux les gazelles reprirent Bochart en signalant que les antilopes unicornes n’étaient pas si fréquentes que cela en Terre Sainte, mais leur opinion ne pesait guère face à l’autorité du grand savant, de la Bible, d’Aristote et des auteurs classiques arabes.

On peut rapprocher des textes de zoologie sacrée le long traité que le polygraphe jésuite Athanase Kircher consacre, en 1675. Une centaine de pages y discutent de divers animaux. Dans le bref chapitre consacré au monoceros, Kircher assure qu’il existe plusieurs variétés de quadrupèdes unicornes, ânes, chèvres et rhinocéros, mais ne se prononce pas clairement sur l’existence de la licorne. il condamne cependant comme niant la Divine Providence l’idée selon laquelle les licornes auraient pu vivre avant le déluge et ne pas avoir trouvé place à bord de l’Arche. Si les licornes ne sont pas représentées, comme c’était généralement le cas, sur la gravure illustrant l’embarquement dans l’Arche, on les reconnait bien sur le plan en coupe, dans l’une des cabines réservées aux quadrupèdes.

La Physique sacrée ou histoire naturelle de Bible de Johann-Jakob Scheuchzer, parue en 1732, est un peu la version grand public de l’œuvre de Samuel Bochart. Elle marque à la fois l’apogée et la fin de la théologie naturelle, tentative désespérée et hallucinée de concilier la science moderne et les textes bibliques. Illustrés de plus de sept-cent gravures de Johann Melchior Füssli, les huit tomes de la Physica Sacra furent publiés d’emblée en latin, français et allemand, et bénéficièrent d’un tirage suffisant puisqu’il soit encore possible aujourd’hui d’en trouver sur internet des exemplaires complets à un prix presque abordable ; je me suis contenté d’acheter l’une des gravures, qui reprend la scène des licornes au bord du ruisseau du Hierozoicon.


Le plan de ce traité de sciences naturelles est celui de l’Ancien Testament. Plantes, animaux et roches y sont ainsi décrits au gré de digressions sur le texte biblique, dans ce qui peut nous sembler un grand désordre mais n’est au fond guère plus absurde que l’ordre alphabétique – et de toute façon, il y a un index. Scheuchzer, qui discute du reem hébreu au chapitre XXIII du livre des Nombres avance les deux hypothèses de l’oryx unicorne et de l’identité de la licorne avec le rhinocéros. Le passage est illustré de deux gravures présentant les deux animaux, les oryx de Bochart et le rhinocéros de Dürer.

Scheuchzer s’intéressait aussi aux licornes fossiles, et le musée des sciences de la terre de Cambridge vient de retrouver un tronçon de défense de mammouth qu’il avait envoyé au docteur anglais John Woodward, dont les collections ont donné naissance au musée. Le fragment était encore étiqueté unicornu fossile Canstadiense – licorne fossile de Constance.

Dans un autre ouvrage, Ouresiphoites Helveticus, en 1702, Scheuchzer décrit une région qu’il connaît bien mieux, la Suisse, et met le promeneur en garde contre les dragons.

Même si la croyance en la réalité de la licorne s’était estompée au XVIIe siècle, le texte biblique restait donc un puissant argument en sa faveur. Si des auteurs savants continuaient à débattre longuement, citations bibliques, grecques et arabes à l’appui, de son identité avec l’oryx ou le rhinocéros, d’autres étaient cependant moins curieux, comme Bossuet qui écrivait dans son commentaire du psaume XXII : « À l’égard de la licorne, je n’ai pas besoin de rechercher curieusement quel animal c’est, et il me suffit qu’il en soit souvent parlé dans les Psaumes mêmes, comme d’un animal cruel et furieux.[2] »


[1] Pierre Ageron, Dans le cabinet de travail du pasteur Samuel Bochart, l’érudit et ses sources arabes, in Érudition et cultures savantes, 2019.
[2] Jacques-Bénigne Bossuet, Explication de la prophétie d’Isaïe, 1704, p.149.