➕ Se déguiser en licorne.

Depuis le Moyen Âge, on déguise les chevaux et on se déguise en licorne, mais cela n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui.

Les costumes de licorne, pour les hommes comme pour les animaux, ne sont pas une invention récente. Les chevaux de la Renaissance étaient parfois armés d’une corne factice, à l’occasion d’une fête, mais aussi pour prendre part aux solennelles entrées royales. Lorsque Jacques de Lalaing arriva à la fête de la toison d’or, à Gand, en 1445, « son cheval estoit couvert de drap damas gris, broudé de gros estocz jectans flamme de feu, et de sa lettre, qui fut un K, qui est une lettre hors du nombre des aultres. Et après luy venoient quatre chevaulx couverts de velours noir chargé d’orfavrerie dorée et blanche, moult richement ; et avoient lesditz chevaulx champfrains d’argent, dont yssoit une longue corne tenant au front, à manière de licorne, et furent icelles tortivées d’or et d’argent[1] ».

Francesco Primaticcio, dit Le Primatice, artiste multicarte à la cour de François Ier, a croqué un costume de mascarade. L’actrice, car cela semble être une femme, montait un cheval – une licorne – de bois. Les jambes qui apparaissent sur le côté sont factices, celles de la dame étant cachées par le caparaçon. Peut-être le personnage était-il destiné à faire une entrée soudaine et inattendue lors d’une fête ou d’un banquet, tout comme au cours du mariage de Charles le Téméraire et de Marguerite d’York, en 1468, «entra dedans ladicte salle une licorgne grande et bien artificiellement faicte sur laquelle seoit ung lupart (léopard) tenant à une pate banerolle de mondit seigneur, et à lautre une marguerite de laquelle devant la table il fist à icelui seigneur présent[2]».

Lors du banquet qui suivit l’entrée de François Ier à Paris, en 1515, un entremets, qui, comme son nom l’indique, est originellement un petit spectacle donné entre deux plats, présenta « une belle licorne allant boire à la fontaine, laquelle une jeune pucelle prist, la menant en lesse et la présenta à la table dudict seigneur[3]». Le repas se déroulant à l’intérieur, cette licorne n’était sans doute pas un cheval, ce pouvait être une chèvre, c’était plus probablement un acteur.

Au mariage de sa sœur Lucrèce, Cesare Borgia, qui n’incarnait pas mieux qu’elle la chasteté et l’innocence, apparut portant un masque de licorne[4]. Il a certainement dansé à un moment ou à un autre avec Giulia Farnese. L’épisode est repris dans la série Borgia – non, ce n’est pas la même que la série les Borgias dont je parle dans le chapitre de mon livre consacré à la belle Giulia – mais on ignore si le masque de Cesare était aussi impressionnant.

On croise des licornes au théâtre, plus souvent dans des ballets. Inspiré par la tapisserie et par le roman, La Dame à la licorne de Jean Cocteau, en 1953, met en scène le face-à-face entre la force du chevalier au lion, et la pureté de la dame à la licorne. La force triomphe, la dame perd sa virginité, le miroir est terni, la licorne se laisse dépérir, le chevalier abandonne la dame qui reste seule et meurt. Les costumes dessinés par Cocteau sont d’une sobriété qui tranche avec les couleurs vives des licornes qui dansent dans les soirées d’aujourd’hui.

Rien n’est plus facile de nos jours que de se déguiser en licorne.  Amazon propose plusieurs centaines de costumes, dans des esprits variés. Pour les enfants, il y a les modèles « carapaçon », sur le même principe que celui du Primatice, et les modèles « princesse », tous deux clairement destinés aux petites filles. Pour les adultes, il y a le style rigolo et le style sexy. Pour les grands comme les petits, venus du Japon, il y a les modèles pyjamas, ou kigurumi, et ce sont eux qui se vendent le mieux, au point que l’on en croise parfois dans les festivals ou dans certaines rues de Paris. Les plus fauchés ou paresseux peuvent se contenter du serre-tête, supportant juste une corne blanche, dorée ou arc-en-ciel.

Les bouées licornes que l’on voit l’été à la plage, et parfois paraît-il sur des pistes de danse, sont un peu des costumes aussi. Leurs couleurs sont les mêmes que celles des peluches, blanc, avec souvent pas mal de rose, un peu de bleu ou de doré, et parfois la queue ou la crinière multicolore. La corne est le plus souvent argentée ou dorée.

Des banquets du Moyen-Age au ballet de Jean Cocteau, les costumes de licorne relevaient de la mise en scène de la pureté. Les déguisements d’aujourd’hui, que l’on croise aussi bien aux anniversaires de petites filles qu’à la gay pride ou à Burning Man, sont plus colorés, plus légers. Se déguiser en licorne, c’est toujours rêver, mais c’est devenu une rêverie plus légère, moins sérieuse.


[1] Mémoires d’Olivier de la Marche, maître d’hôtel et capitaine des gardes de Charles le Téméraire, Paris, 1888 (1474), tome 2, p.101.
[2]   Olivier de la Marche, Description inédite des fêtes célébrées à Bruges en 1468 à l’occasion du mariage du duc Charles le Téméraire avec Marguerite d’York, Dijon, 1877, cité in Bengt Dahlbæck, La Tradition médiévale dans les fêtes françaises de la Renaissance, in Les Fêtes de la Renaissance, Paris, 1956.
[3] Lise Roy & William Kemp, « France qui son cœur lui présente », les relations de l’entrée de François Ier à Paris en 1515, 2014.
[4] L’épisode est cité dans la biographie de Cesare Borgia par Sarah Bradford, mais j’ignore sa source première.

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