Les orfèvres de l’âge baroque ne croyaient guère aux licornes, mais ce n’était pas une raison pour cesser, entre rocaille et nautiles, de les représenter.
Les orfèvres de la Renaissance ont à l’occasion dessiné, sculpté, taillé des licornes. Les plus petites sont sur des bagues, comme sur une belle bague en or émaillé ou une licorne blanche et une dame en robe bleue encadrent un cœur rouge et un petit coffret. D’autres, en ivoire ou en émail ornent des colliers et pendentifs – mais il faut être prudent, les plus beaux de ces bijoux sont souvent des faux ou des copies du XIXe siècle. C’est par exemple le cas de celui qui se trouve à New York, au Metropolitan Museum, et qui représente un triton chevauchant une licorne matrine.
Des plats, des vases ou des pokals, gobelets dotés d’un couvercle utilisés pour porter des toasts, pouvaient avoir forme de licorne, ou être décorés d’une ou plusieurs licornes gravées ou sculptées.
Bien sûr, les plus impressionantes de ces sculptures étaient des chefs de licorne destinés à mettre en scène une « vraie » corne de licorne, comme le raconte dans ses mémoires Benvenuto Cellini.
« Le cardinal Salviati, qui me détestait si cordialement, comme on l’a vu, avait été nommé légat de Parme. Dans cette ville on arrêta un orfèvre milanais, appelé Tobbia, que l’on condamna à la corde et au feu, pour crime de fausse monnaie. Le légat, ayant entendu parler de ce Tobbia comme d’un artiste du plus grand talent, ordonna de suspendre l’exécution et écrivit ensuite au pape qu’il avait entre les mains le plus grand orfèvre du monde. Il ajouta que cet homme avait été condamné à être pendu et brûlé, mais que c’était un pauvre diable d’une telle simplicité, qu’il assurait avoir consulté son confesseur, qui, à l’en croire, lui aurait donné permission de fabriquer de la fausse monnaie. “ Si vous faites venir ce grand artiste à Rome, continuait le légat, vous rabattrez l’orgueil de votre Benvenuto, et je suis très certain que les ouvrages de ce Tobbia vous plairont infiniment plus ”. Le pape répondit donc qu’on eût à l’envoyer de suite à Rome.
Quand ce Tobbia fut arrivé, Sa Sainteté nous appela tous les deux et nous commanda un dessin pour une corne de licorne, la plus belle qu’on eût jamais vue : on l’avait payée dix-sept mille ducats di Camera. Le pape, qui la destinait au roi François Ier, voulut d’abord qu’on la montât richement en or, d’après l’un des dessins qu’il nous avait demandés. Dès qu’ils furent achevés, chacun de nous apporta le sien au pape. Celui de Tobbia représentait un candélabre, auquel cette belle corne se serait adaptée comme une bougie. Le pied du candélabre était formé de quatre petites têtes de licorne de la composition la plus simple, de sorte que je ne pus m’empêcher de rire sous cape. Le pape s’en aperçut, et me dit : “ Montre-moi ton dessin ”. C’était une seule tête de licorne d’une beauté sans égale, car elle tenait à la fois de la tête du cheval et de celle du cerf, et je l’avais enrichie d’ornements d’une telle élégance, qu’à la première vue tout le monde m’adjugea la palme. Malheureusement, ce concours avait lieu devant des Milanais de haute importance, lesquels dirent au pape : “ Très saint Père, vous envoyez en France un splendide présent : sachez que les Français sont des hommes grossiers, incapables de comprendre le mérite du travail de Benvenuto. Ils aimeront bien mieux cette espèce de fiole, qui sera exécutée plus promptement. Benvenuto achèvera votre calice; vous aurez ainsi deux morceaux terminés en même temps, et ce pauvre diable, que vous avez fait venir, ne restera pas sans ouvrage”.
Le pape, qui désirait avoir son calice, suivit volontiers le conseil de ces Milanais. Le lendemain, il commanda donc à Tobbia la garniture de la corne, et il m’envoya dire par le maître de sa garde-robe que je devais m’occuper de terminer le calice. Je répondis : “ C’est mon plus vif désir, et j’aurais déjà facilement fini ce bel ouvrage, s’il n’eût point été en or ; mais, puisqu’il est en or, il faut que Sa Sainteté me donne de ce métal, si elle veut que je puisse le mener à fin. — Ah çà, me répliqua ce rustre de courtisan, ne va pas demander de l’or au pape, sinon tu le mettras dans une telle colère, que malheur ! malheur à toi ! — Messer, lui repartis-je, vous et votre seigneurie, enseignez-moi donc un peu la manière de faire du pain sans farine; cet ouvrage se finira de même sans or[1]”.»
Il y a trente ans, en 1996, je reprenais dans ma thèse un article de 1936 de l’historien Guido Schönberger dans lequel, photo grisâtre à l’appui, il assurait que sinon la corne, du moins son socle se trouvait aujourd’hui au musée de Bologne[2]. On trouve aujourd’hui en ligne de bien meilleures photos, et il apparaît clairement que le socle se trouvant à Bologne, que le site du musée date par ailleurs de la fin du XVIIe siècle représente quatre têtes non de licornes mais de béliers, ce qui est un peu étonnant. Peut-être était-il prévu non pour présenter une corne de licorne mais pour servir de chandelier dans une église ?
Peut-être, et ce bien que le récit de Cellini parle de quatre petites têtes et non de trois, la licorne envoyée en France est-elle celle citée, en 1560, en tête de l’inventaire du cabinet des rois de France : « Une grande licorne émorcée par le bout, garnie d’or et soustenue sur trois testes de licorne d’or par le pied, pesant ladite licorne seullement dix-sept marcs une once et demy et ayant de longueur cinq pieds trois poulces, en ce non comprises une petite garniture qui est au bout laquelle avec l’autre garniture des troys testes de licorne poisent ensemble vingt-troys marcs et demy estimée quinze cens quatre escus[3]. »
Si c’est d’elle qu’il s’agit, j’ignore ce que ce socle est devenu. On n’en sait moins encore sur le sort du socle réalisé par Cellini, pour lequel on a juste…. Un dessin de Salvador Dali illustrant une édition de 1946 de la foisonnante autobiographie du sculpteur et joailler italien.
Au XVIIe siècle, les ivoires de narval se font moins rares, et leur origine nordique et maritime devient peu à peu connue de tous. Si beaucoup restent exposées dans les trésors des princes et des cathédrales, d’autres sont désormais découpées, taillées, sculptées pour réaliser des pièces d’orfèvrerie de plus petite taille. Clin d’œil, peut-être un peu ironique lorsque l’artiste sait qu’il travaille une défense de narval, il n’est pas rare que des licornes soient ainsi sculptées dans la licorne, tout comme des éléphants sont représentés sur l’ivoire d’éléphant. On s’étonnera donc de voir, en 1634, une licorne mais pas d’éléphant sur l’Olifant de Rothschild, une superbe défense d’éléphant sculptée pour imiter un cor médiéval. La licorne barbichue, à la courte corne spiralée, n’est cependant ici qu’un animal parmi d’autres dans un entrelacs de créatures réelles et mythologiques.
Plus intéressantes sont une chope à bière et un pokal, grand gobelet muni d’un couvercle, réalisés dans les années 1660 par l’artiste danois Jacob Jensen Nordmand. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, en Scandinavie qui plus est, nul ne pouvait avoir le moindre doute sur l’origine des pièces d’ivoire ayant servi à confectionner ces deux récipients. Sur le couvercle du pokal, l’artiste a d’ailleurs représenté, avec un certain souci de réalisme, un inuit du Groenland tenant fièrement une défense de narval. La chope à bière n’en repose pas moins sur trois petites licornes en argent, preuve que cette défense de narval restait aussi, peut-être un peu ironiquement, une corne de licorne.
La Voûte Verte, à Dresde, est un musée abritant la plus grande collection au monde de trésors baroques, bijoux, sculptures, figurines et pièces d’orfèvrerie où le travail de l’artiste vient mettre en valeur des merveilles de la nature. L’or, l’argent et l’émail y côtoient le jaspe, l’émeraude, les perles, le corail et les coquillages. Même si l’on y croise un étonnant Actaeon changé par Diane en cerf unicorne, ou plutôt unibois, c’est moins dans les scènes de chasse en forêt que dans les représentations marines qu’il faut chercher la licorne. On doit par exemple à l’orfèvre allemand Elias Geyer (1560-1634) plusieurs sculptures de créatures semblant sortir de coquilles de nautiles, parmi lesquelles quelques licornes. Ce ne sont pas des narvals, encore mal connus à cette époque, ce ne sont pas non plus des licornes. Ce sont les hippocampes de la mythologie grecque qui, parce qu’elle leur donne plus fière allure, gagnent alors une corne et deviennent des sortes de licornes de mer, ce qu’ils n’avaient jamais été dans les représentations antiques.
Pour représenter des licornes dans des scènes mythologiques, il fallait soit ajouter une corne à des créatures qui n’en avaient pas dans les récits classiques, comme les hippocampes représentés plus haut, soit faire de la licorne un animal parmi d’autres. Diane et Orphée appartiennent à des récits bien distincts, mais tous deux fréquentaient les créatures de la forêt, l’un pour les chasser avec son arc, l’autre pour les charmer avec sa lyre. Au Metropolitan Museum de New York se trouve une splendide coupe baroque réalisée à Prague vers 1600, pour l’empereur Frédéric II, sur le couvercle de laquelle Diane chasseresse et Orphée musicien sont représentés dos à dos, entourés d’animaux parmi lesquels une blanche licorne – et tant pis si cela semble donner à Orphée un rôle un peu ambigu.
[1] La vie de Benvenuto Celllini, écrite par lui-même, Paris, 1881, p.163 sq.
[2] Guido Schönberger, “Narwal-Einhorn, Stüdien über einen seltenen Werkstoff”,in Städel Jahrbuch,Francfort,1936, pp.199-200.
[3] BNF, ms fr 4732.









































