đź“– La licorne complice

Au XVIe siècle, d’abord en Italie puis dans le reste de l’Europe, les reprĂ©sentations de Chasse Ă  la licorne se font plus rares. La blanche bĂŞte est toujours reprĂ©sentĂ©e aux cĂ´tĂ©s d’une jeune et belle dame, mais leur relation est dĂ©sormais confiante et apaisĂ©e. La licorne perd sa signification allĂ©gorique pour n’ĂŞtre plus qu’un attribut de la chastetĂ©, de la puretĂ©.

La plupart de ces peintures sont des portraits de dames. La licorne qui les accompagne figure leur vertu, avec peut-ĂŞtre parfois une pointe d’ironie, puisque les trois derniers tableaux reprĂ©sentent sans doute Giulia Farnese, qui n’Ă©tait pas rĂ©putĂ©e pour sa chastetĂ©.

Sur les tableaux, la licorne symbole de virginitĂ©, ou du moins de puretĂ©, peut aussi se faire plus discrète. Quand on la voit sur un tombeau alors qu’elle ne supporte habituellement pas les armes familiales, c’est souvent pour figurer la puretĂ© d’une fille morte trop jeune.

La licorne symbolise encore la chastetĂ© dans un contexte chrĂ©tien, comme dans les nombreuses reprĂ©sentations des vertus, mais se retrouve aussi associĂ©e Ă  des vierges qui n’ont rien de chrĂ©tien, comme Diane ou les vestales.

L’âne blanc

Il y avait des serpents à l’endroit où se trouvaient les vieilles pierres, mais l’herbe y poussait si verte et si drue, que chaque jour Sita y ramenait les chèvres. Nana lui dit : « Les chèvres ont l’air bien grasses. Sita, où les emmènes-tu paître ? » Et quand Sita répondit : « Dans la forêt, là où se trouvent les vieilles pierres », Nana dit : « C’est bien loin, pour les y emmener », et l’oncle Hira ajouta : « Fais attention aux serpents à cet endroit-là » ; mais en prononçant cela, ils pensaient aux chèvres, et non à elle ; c’est pourquoi, finalement, elle ne leur posa aucune question au sujet de l’âne blanc. Elle avait vu l’âne pour la première fois un jour où elle déposait des fleurs sur la pierre rouge située sous le figuier sacré, en bordure de la forêt. Elle aimait cette pierre. C’était la Déesse, déjà bien vieille, toute en rondeurs, qui était là, assise confortablement parmi les racines de l’arbre. Chacun de ceux qui passaient par là laissait quelques fleurs à la Déesse, ou lui versait de l’eau, et à chaque printemps, sa peinture rouge devait être ravivée. Sita offrait une fleur de rhododendron à la Déesse, lorsqu’elle se mit à regarder autour d’elle, pensant qu’une des chèvres s’égarait dans la forêt ; mais ce n’était pas une chèvre. C’était un animal blanc, encore plus blanc qu’un taureau de brahmane, qui avait attiré son regard. Intriguée, Sita le suivit pour le voir de plus près. Quand elle vit sa croupe bien faite et toute ronde, avec une queue semblable à une corde munie d’une petite touffe au bout, elle sut que c’était un âne ; oh, mais un si bel âne ! À qui appartenait-il donc ? Dans le village, il y avait trois ânes, et Chandra Bose en possédait deux ; tous trois étaient gris, osseux, tristes, de vraies bêtes de somme. Alors que celui-ci était grand, avec un pelage soyeux : c’était un âne délicat, un âne merveilleux. Ce n’était pas possible, il ne pouvait appartenir à Chandra Bose, ni à quiconque dans le village, ni même à personne d’autre dans le village voisin. Il ne portait ni licol ni harnais. Il devait être sauvage ; il devait vivre seul dans la forêt. En effet, quand elle siffla l’astucieuse Kala pour rassembler les chèvres et suivre ainsi les traces de l’âne blanc dans la forêt, ils passèrent d’abord par un sentier, pour arriver enfin à l’emplacement des vieilles pierres, là où les blocs taillés sont aussi grands que des maisons, tous à moitié enfouis sous terre et recouverts d’herbes et de plantes grimpantes kerala ; et l’âne blanc se tenait là, dans la pénombre des arbres, et la regardait. Elle pensa alors que l’âne était une divinité, parce qu’il avait un troisième œil au milieu du front, comme Shiva. Mais quand il se retourna, elle vit que ce n’était pas un œil, mais une corne – non pas courbe comme celle d’une vache ou d’une chèvre mais aussi droite et effilée que la ramure d’un daim – une corne unique, entre les yeux, comme l’œil de Shiva. Peut-être était-ce une sorte d’âne divin ; c’est pourquoi elle cueillit une fleur jaune dans les plantes grimpantes kerala, et, tendant sa paume ouverte, elle la lui offrit.
Pendant un instant, l’âne blanc, immobile, les observa, elle, les chèvres, et la fleur ; puis, se glissant lentement entre les grandes pierres, il se rapprocha d’elle. Il avait les sabots fendus comme les chèvres et se déplaçait avec encore plus d’agilité qu’elles. Il accepta la fleur. Son museau était blanc rosé, et Sita en sentit la grande douceur quand il flaira sa main. Elle cueillit rapidement une autre fleur, et à nouveau l’âne l’accepta. Mais quand elle voulut lui caresser la tête, à proximité de la corne blanche, courte, torsadée, et près des oreilles blanches et nerveuses, il s’éloigna, tout en la regardant de biais, avec ses yeux sombres et allongés. Sita avait un peu peur de lui, et elle pensa que, peut-être, il avait aussi un peu peur d’elle ; c’est pourquoi elle s’assit sur l’une des pierres à moitié enfouies, et fit mine de regarder les chèvres, toutes occupées à paître la meilleure herbe qu’elles aient eue depuis des mois. Aussitôt l’âne s’approcha de nouveau, et, se tenant près de Sita, posa son menton avec sa petite barbiche bouclée sur ses genoux. Le souffle de ses naseaux agitait les fins bracelets de verre qu’elle portait aux poignets. Lentement et avec beaucoup de douceur, elle lui caressa la tête en plusieurs endroits : là où prennent naissance les oreilles blanches et nerveuses ; à la base de la corne, là où se dressent les beaux poils durs ; puis sur le museau soyeux ; et l’âne blanc se tenait près d’elle, avec sa respiration au souffle long et chaud. Depuis lors, elle amenait chaque jour les chèvres à cet endroit, marchant avec précaution à cause des serpents ; les chèvres devenaient grasses ; et l’âne son ami sortait chaque jour de la forêt, et acceptait son offrande, et lui tenait compagnie. « Un taurillon et cent roupies comptant, dit l’oncle Hira, tu es folle si tu crois qu’on va pouvoir la marier pour moins que ça ! – Moti Lal est un homme paresseux, répondit Nana. Sale et paresseux. – Justement ! Il veut une femme qui travaille pour lui et fasse son ménage ! Et pour l’avoir, il se contentera d’un taurillon et de cent roupies comptant ! – Peut-être qu’une fois marié, il se stabilisera », dit Nana. Et c’est ainsi que Sita fut fiancée à Moti Lal, de l’autre village, qui l’avait regardée, chaque soir, ramener les chèvres à la maison. Elle avait bien vu qu’il l’observait de l’autre côté de la route, mais quant à elle, elle ne l’avait jamais regardé. Elle ne voulait pas le regarder. « C’est le dernier jour », dit-elle à l’âne blanc, pendant que les chèvres broutaient l’herbe au milieu des grandes pierres sculptées qui jonchaient le sol, et qu’autour d’eux la forêt les enveloppait dans le chant du silence. « Demain, je viendrais avec le petit frère de Uma, afin de lui montrer le chemin qui mène jusqu’ici. C’est lui qui sera maintenant le gardien des chèvres du village. Après-demain, ce sera mon mariage. » L’âne blanc demeurait immobile, sa barbiche soyeuse et bouclée reposant dans le creux de sa main. « Nana va me donner son bracelet d’or, dit Sita à l’âne. Je porterai un sari rouge, et j’aurai du henné sur les pieds et les mains. » L’âne demeurait toujours immobile, et écoutait.
« Au mariage, il y aura du riz sucré à manger », dit Sita ; puis elle se mit à pleurer. « Adieu, bel âne blanc », dit-elle. L’âne blanc la regarda furtivement, puis lentement, sans jeter un regard en arrière, il s’éloigna d’elle, et s’enfonça dans la pénombre des arbres.

Ursula Le Guin, L’âne blanc, 1982

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