{"id":593,"date":"2021-08-26T05:37:24","date_gmt":"2021-08-26T05:37:24","guid":{"rendered":"https:\/\/faidutti.com\/blog\/licornes\/?p=593"},"modified":"2022-03-14T08:43:30","modified_gmt":"2022-03-14T08:43:30","slug":"haruki-murakami-la-fin-des-temps-1985","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/faidutti.com\/blog\/licornes\/2021\/08\/26\/haruki-murakami-la-fin-des-temps-1985\/","title":{"rendered":"\u2795 Haruki Murakami, La Fin des temps, 1985"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-color\" style=\"color:#e56c3f\"><strong>Les licornes de <em>La fin des temps, <\/em>long roman onirique, cyberpunk et kafka\u00efen de Haruki Murakami, tiennent plus de la licorne occidentale que du kirin japonais. Et elles meurent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-medium is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/faidutti.com\/blog\/licornes\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/05\/28A9E262-BAD7-4A6E-BBF5-D2EA9B66B2AD-215x300.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2673\" width=\"304\" height=\"414\"\/><figcaption>Je ne savais pas trop comment illustrer ces extraits, voici donc une carte de mon jeu <em>Trollfest<\/em>, \u00e0 para\u00eetre en 2022. Oui, je sais, ce n\u2019est pas exactement le genre de musique qu\u2019\u00e9coutent les personnages de Murakami, g\u00e9n\u00e9ralement f\u00e9rus, comme lui, de jazz et de classique.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un cr\u00e2ne d\u2019animal. Pas un tr\u00e8s gros animal. La surface de l\u2019os \u00e9tait toute dess\u00e9ch\u00e9e comme s\u2019il \u00e9tait longtemps rest\u00e9 expos\u00e9 aux rayons du soleil, les couleurs fan\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 en avoir perdu leur teinte d\u2019origine. Les longues m\u00e2choires point\u00e9es vers l\u2019avant \u00e9taient rest\u00e9es entrouvertes, comme si elles avaient \u00e9t\u00e9 brusquement congel\u00e9es juste au moment o\u00f9 elles cherchaient \u00e0 dire quelque chose. Les petites orbites avaient perdu leur contenu quelque part en route et ouvraient leur n\u00e9ant sur la pi\u00e8ce qui s\u2019\u00e9tendait derri\u00e8re.<br \/>Le cr\u00e2ne \u00e9tait l\u00e9ger, \u00e0 un point presque irr\u00e9el, ce qui concourait \u00e0 lui donner une qualit\u00e9 quasi immat\u00e9rielle. Il ne persistait rien l\u00e0-dedans qui ait un quelconque rapport avec la vie. Toute chair, tout souvenir, toute ti\u00e9deur avaient quitt\u00e9 \u00e0 jamais cet objet. Au milieu du front se trouvait une petite cavit\u00e9 r\u00eache au toucher. Apr\u00e8s avoir examin\u00e9 ce creux un moment en y posant les doigts, j\u2019en vins \u00e0 supposer que c\u2019\u00e9tait la trace d\u2019une corne disparue.<br \/>\u2014&nbsp;C\u2019est le cr\u00e2ne d\u2019une de ces&nbsp;licornes qu\u2019on voit dans la ville, n\u2019est-ce pas&nbsp;? lui demandai-je.<br \/>Elle hocha la t\u00eate.<br \/>\u2014&nbsp;C\u2019est l\u00e0 que sont enfouis les vieux r\u00eaves, r\u00e9pondit-elle calmement.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Je t\u2019en prie. \u00c0 propos, est-ce que je peux te demander encore quelque chose&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;Encore quelque chose&nbsp;?! fit-elle. \u00c7a d\u00e9pend de ce que c\u2019est.<br \/>\u2014&nbsp;Je voudrais que tu te renseignes sur les&nbsp;licornes.<br \/>\u2014&nbsp;Les&nbsp;licornes&nbsp;?! r\u00e9p\u00e9ta-t-elle.<br \/>\u2014&nbsp;Je ne peux pas te demander \u00e7a&nbsp;?<br \/>Il y eut un silence prolong\u00e9. Je l\u2019imaginais en train de se mordiller la l\u00e8vre inf\u00e9rieure.<br \/>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu veux savoir sur les licornes&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;Tout.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Le plus important, ce sont les yeux. En attaque comme en d\u00e9fense, les yeux servent de tour de contr\u00f4le. Il est donc logique que la corne pousse en contact \u00e9troit avec les yeux. Un bon exemple&nbsp;? Les rhinoc\u00e9ros. Les rhinoc\u00e9ros sont fondamentalement des animaux \u00e0 une corne, seulement ils sont affreusement myopes. Leur myopie est d\u2019ailleurs li\u00e9e au fait de n\u2019avoir qu\u2019une seule corne. Une infirmit\u00e9, quoi. Mais ce qui fait que les rhinoc\u00e9ros se sont perp\u00e9tu\u00e9s malgr\u00e9 ce d\u00e9faut, c\u2019est que ce sont des herbivores et qu\u2019ils sont recouverts d\u2019une dure carapace. Ce qui fait qu\u2019ils n\u2019ont pratiquement aucune n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9fendre. En ce sens, on peut dire que, m\u00eame morphologiquement, le rhinoc\u00e9ros ressemble de pr\u00e8s au dinosaure \u00e0 trois cornes. Mais la&nbsp;licorne, en tout cas d\u2019apr\u00e8s les dessins qu\u2019on en a, n\u2019entre certainement pas dans cette cat\u00e9gorie. Elle n\u2019a pas de carapace, et elle est tr\u00e8s\u2026 comment dire&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;Vuln\u00e9rable&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;C\u2019est \u00e7a. En ce qui concerne la d\u00e9fense, elle est sur le m\u00eame plan que le cerf. Si en plus de \u00e7a elle est myope, c\u2019est le coup de gr\u00e2ce. M\u00eame avec un odorat et une ou\u00efe d\u00e9velopp\u00e9s, si elle se trouve accul\u00e9e, elle est fichue. Par cons\u00e9quent, attaquer une&nbsp;licorne, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s comme tirer sur un canard qui ne peut pas voler avec un fusil \u00e0 plombs hautement efficace. Ensuite, un autre d\u00e9faut d\u2019avoir une seule corne, c\u2019est que si elle est d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e on est fichu. Autrement dit, c\u2019est comme de traverser le Sahara sans pneu de secours, tu vois ce que je veux dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;C\u2019est un soldat de l\u2019arm\u00e9e russe qui l\u2019a d\u00e9couvert en creusant une tranch\u00e9e sur le front ukrainien. Il a cru que c\u2019\u00e9tait un cr\u00e2ne de vache ou de cerf, et l\u2019a jet\u00e9 dans un coin. Si cela s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 l\u00e0, la chose aurait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e au plus profond des t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019histoire, mais, comme par hasard, le lieutenant qui commandait ce r\u00e9giment \u00e9tait \u00e9tudiant du coll\u00e8ge de biologie de Saint-P\u00e9tersbourg. Il ramassa le cr\u00e2ne, l\u2019emmena dans son baraquement et l\u2019examina attentivement. Et l\u00e0, il d\u00e9couvrit qu\u2019il s\u2019agissait du cr\u00e2ne d\u2019un animal d\u2019une esp\u00e8ce qu\u2019il n\u2019avait jamais vue auparavant. Il en informa imm\u00e9diatement le professeur charg\u00e9 de la chaire de biologie de l\u2019universit\u00e9 de Saint-P\u00e9tersbourg et attendit l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une \u00e9quipe de recherche, mais celle-ci n\u2019arriva jamais. Il faut savoir que la Russie de cette p\u00e9riode \u00e9tait en pleine confusion, que ni vivres ni munitions ni m\u00e9dicaments ne parvenaient plus au front, que des gr\u00e8ves \u00e9clataient partout, bref, ce n\u2019\u00e9taient pas les conditions id\u00e9ales pour qu\u2019une \u00e9quipe de recherche parvienne jusqu\u2019au front. Et m\u00eame si par hasard ils y \u00e9taient arriv\u00e9s, je pense qu\u2019ils n\u2019auraient pas eu le loisir de faire leurs recherches de terrain&nbsp;: l\u2019arm\u00e9e russe \u00e9tait en pleine retraite, et la ligne de front avait recul\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 devenir zone d\u2019occupation allemande.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Alors donc, reprit-elle, ce professeur examina le cr\u00e2ne dans les moindres recoins et aboutit \u00e0 la m\u00eame conclusion que le jeune lieutenant dix-huit ans plus t\u00f4t&nbsp;\u2013 autrement dit, ce cr\u00e2ne ne correspondait \u00e0 aucun animal existant actuellement. Sa configuration se rapprochait le plus de celle du cerf, et la morphologie de sa m\u00e2choire permettait de le classer par analogie avec les ongul\u00e9s herbivores mais il paraissait avoir des joues plus renfl\u00e9es qu\u2019un cervid\u00e9. Cependant, ce qui le diff\u00e9renciait surtout d\u2019un cervid\u00e9 \u00e9tait la pr\u00e9sence au milieu de son front d\u2019une unique corne. Autrement dit, c\u2019\u00e9tait une&nbsp;licorne.<br \/>\u2014&nbsp;\u00c7a veut dire qu\u2019il y avait bien une corne&nbsp;? Sur le cr\u00e2ne&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;Oui, c\u2019est \u00e7a, il y avait une corne. \u00c9videmment pas une corne en parfait \u00e9tat, juste un reste de corne. Elle \u00e9tait longue de trois centim\u00e8tres et avait \u00e9t\u00e9 tranch\u00e9e net, mais ce qu\u2019il en restait laissait supposer qu\u2019elle avait d\u00fb atteindre vingt centim\u00e8tres de longueur et \u00e9tait toute droite, ressemblant un peu \u00e0 une corne de gazelle&nbsp;\u2013 c\u2019est ce qu\u2019ils disent, hein. Le diam\u00e8tre de la base \u00e9tait d\u2019environ, euh\u2026 deux centim\u00e8tres.<br \/>\u2014&nbsp;Deux centim\u00e8tres\u2026 r\u00e9p\u00e9tai-je.<br \/>Le creux dans le cr\u00e2ne que le vieux m\u2019avait offert faisait aussi exactement deux centim\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Oui, un plateau circulaire entour\u00e9 de murailles abruptes. Ces murailles se seraient peu \u00e0 peu \u00e9rod\u00e9es au cours de quelques dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 former une colline on ne peut plus anodine. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019aurait habit\u00e9 en secret notre&nbsp;licorne, sans aucun ennemi naturel. Il y avait d\u2019abondantes sources sur ce plateau, et une terre fertile, donc logiquement cette hypoth\u00e8se se tient. Le professeur pr\u00e9senta alors \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des sciences sovi\u00e9tique une th\u00e8se en soixante-trois articles intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;R\u00e9flexion sur les syst\u00e8mes biologiques du plateau de Bourtafil&nbsp;\u00bb, agr\u00e9ment\u00e9e de preuves bas\u00e9es sur la g\u00e9ologie des lieux et sur les esp\u00e8ces d\u2019animaux et de plantes, et accompagn\u00e9e du fameux cr\u00e2ne. Tout \u00e7a se passait en ao\u00fbt 1936.<br \/>\u2014&nbsp;Il a d\u00fb se faire une mauvaise r\u00e9putation avec \u00e7a.<br \/>\u2014&nbsp;Exactement. Pratiquement personne ne le prit au s\u00e9rieux. De plus, malheureusement, juste \u00e0 cette \u00e9poque, l\u2019universit\u00e9 de Moscou et celle de Leningrad rivalisaient entre elles pour le pouvoir de l\u2019acad\u00e9mie scientifique. Les opinions de Leningrad n\u2019\u00e9taient pas en odeur de saintet\u00e9 et ce genre de recherches m\u00e9thodiques et probantes antidiscriminatoires recevaient un accueil extr\u00eamement froid. Seulement personne ne pouvait ignorer l\u2019existence de ce cr\u00e2ne de&nbsp;licorne. Toute hypoth\u00e8se mise \u00e0 part, demeurait l\u2019existence indubitable de cet objet. Alors quelques sp\u00e9cialistes entreprirent de l\u2019\u00e9tudier pendant une ann\u00e9e, au bout de laquelle ils se virent forc\u00e9s de conclure qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019une contrefa\u00e7on, mais bel et bien du cr\u00e2ne d\u2019un animal \u00e0 corne unique. Finalement, le comit\u00e9 acad\u00e9mique conclut qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un cr\u00e2ne d\u2019un animal atteint d\u2019une difformit\u00e9, sans rapport avec la cha\u00eene de l\u2019\u00e9volution, qui ne valait pas la peine de faire l\u2019objet de recherches, et renvoya le cr\u00e2ne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Leningrad au professeur Perov. Et on n\u2019en parla plus. Le professeur Perov quant \u00e0 lui continua \u00e0 attendre que le vent tourne et qu\u2019arrive le moment o\u00f9 les r\u00e9sultats de ses recherches seraient enfin reconnus, mais ses derniers espoirs s\u2019\u00e9vanouirent en 1940 quand l\u2019Allemagne et la Russie entr\u00e8rent en guerre. Finalement, il mourut dans le d\u00e9sespoir en 1943. Le cr\u00e2ne, lui, avait disparu en 1941 pendant le si\u00e8ge de Leningrad. De toute fa\u00e7on, l\u2019universit\u00e9 de Leningrad avait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement d\u00e9truite sous les bombardements tant allemands que russes et le cr\u00e2ne disparut tout \u00e0 fait. Ainsi s\u2019\u00e9vanouissait l\u2019unique preuve de l\u2019existence de la&nbsp;licorne.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Par un sombre apr\u00e8s-midi de novembre, nous part\u00eemes apr\u00e8s le repas en direction de l\u2019\u00e9tang du sud. Un peu avant l\u2019\u00e9tang, la rivi\u00e8re creusait dans le c\u00f4t\u00e9 ouest de la colline du sud une vall\u00e9e profonde, dont d\u2019\u00e9pais fourr\u00e9s obstruaient l\u2019acc\u00e8s. Il nous fallut donc arriver de l\u2019est en contournant la colline du sud par l\u2019arri\u00e8re. Comme il avait plu dans la matin\u00e9e, chacun de nos pas sur l\u2019\u00e9paisse couche de feuilles mortes qui recouvrait le sol soulevait un suintement humide. \u00c0 mi-chemin, nous crois\u00e2mes deux&nbsp;licornes qui arrivaient en sens inverse. Elles nous d\u00e9pass\u00e8rent d\u2019un air inexpressif, en balan\u00e7ant lentement de droite et de gauche leur cou dor\u00e9.<br \/>\u2014&nbsp;La nourriture se fait rare, dit-elle. L\u2019hiver approche, les b\u00eates cherchent assid\u00fbment des baies. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elles s\u2019aventurent jusqu\u2019ici. Normalement, on ne les voit jamais par ici.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Une fois l\u2019automne disparu, le ciel s\u2019installa dans un vide transitoire. Oui, un ciel vide \u00e9trangement silencieux, qui n\u2019appartenait ni \u00e0 l\u2019automne ni \u00e0 l\u2019hiver. La fourrure dor\u00e9e qui enveloppait les&nbsp;licornes perdit peu \u00e0 peu son \u00e9clat, la blancheur comme d\u00e9color\u00e9e de leur pelage, qui allait en augmentant, annon\u00e7ait aux habitants de la ville l\u2019arriv\u00e9e imminente de l\u2019hiver.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Des m\u00e9nag\u00e8res, leur panier au bras, pass\u00e8rent devant moi. Des poireaux ou des navets pointaient leur nez au-dessus des sacs de supermarch\u00e9. Je me sentais un peu jaloux d\u2019elles. On ne leur cassait pas leur frigo, on ne leur ouvrait pas le ventre au couteau, elles. Le monde tournait paisiblement, si on ne pensait qu\u2019\u00e0 la fa\u00e7on d\u2019accommoder poireaux et navets, et aux notes des enfants. Elles n\u2019avaient pas besoin non plus de se promener avec un cr\u00e2ne de&nbsp;licorne&nbsp;sous le bras, ni de se torturer les m\u00e9ninges avec des op\u00e9rations complexes ou des codes secrets incompr\u00e9hensibles. C\u2019est \u00e7a, une vie normale.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Les b\u00eates avaient d\u00e9j\u00e0 perdu quelques-unes de leurs compagnes. Apr\u00e8s la premi\u00e8re vraie chute de neige, qui dura toute la nuit, on retrouva au matin les corps de quelques vieilles&nbsp;licornes, gisant sous cinq centim\u00e8tres de neige \u00e0 peine. Leur pelage dor\u00e9 faisait ressortir la blancheur hivernale du paysage. Per\u00e7ant \u00e0 travers un nuage d\u00e9chir\u00e9, les rayons du soleil matinal lan\u00e7aient un \u00e9clat vif sur ce paysage glac\u00e9. L\u2019haleine du troupeau de plus de mille b\u00eates montait en tournoyant, toute blanche dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Quand le dernier \u00e9cho du cor se fut noy\u00e9 dans l\u2019air, les b\u00eates se lev\u00e8rent. Elles tendirent d\u2019abord lentement les pattes avant, comme pour v\u00e9rifier, puis redress\u00e8rent le tronc, enfin tendirent les pattes arri\u00e8re. Elles donn\u00e8rent plusieurs coups de corne dans les airs et, en dernier, s\u2019\u00e9brou\u00e8rent pour faire tomber la neige amoncel\u00e9e sur leurs dos, comme si elles venaient seulement de la remarquer. Puis elles se mirent en marche vers la porte.<br \/>Une fois qu\u2019elles furent toutes pass\u00e9es de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, je compris enfin ce qu\u2019avait voulu me montrer le gardien. Plusieurs b\u00eates du troupeau, qui paraissaient endormies, \u00e9taient en fait mortes gel\u00e9es dans la position du sommeil. Plut\u00f4t que mortes, elles paraissaient plong\u00e9es dans une m\u00e9ditation profonde sur quelque importante question. Pour elles, pourtant, il n\u2019existait plus de r\u00e9ponse. Nul filet d\u2019haleine blanche ne montait de leurs bouches ni de leurs nez. Leurs corps avaient pour toujours mis un terme \u00e0 leurs activit\u00e9s, leurs consciences s\u2019\u00e9taient engouffr\u00e9es dans les profondeurs des t\u00e9n\u00e8bres.<br \/>Quand le reste du troupeau eut disparu en direction de la porte, ces quelques cadavres demeur\u00e8rent l\u00e0, comme de petites bosses auxquelles la terre aurait donn\u00e9 naissance. Le linceul blanc de la neige enveloppait leurs corps. Seules leurs cornes fendaient encore l\u2019espace avec une \u00e9trange vivacit\u00e9. En passant aupr\u00e8s des cadavres, la plupart des survivants baissaient profond\u00e9ment la t\u00eate, ou frappaient l\u00e9g\u00e8rement des sabots sur le sol, pleurant ainsi la mort de leurs compagnes.<br \/>Je restai longtemps \u00e0 contempler leurs cadavres immobiles. Je restai jusqu\u2019\u00e0 ce que le soleil matinal soit d\u00e9j\u00e0 haut dans le ciel, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ait fait avancer l\u2019ombre du mur, jusqu\u2019\u00e0 ce que sa chaleur commence \u00e0 faire fondre tranquillement la neige sur la terre. J\u2019attendais que leur mort fonde elle aussi au soleil du matin&nbsp;: les&nbsp;licornes n\u2019avaient que l\u2019apparence de la mort, elles allaient finir par se lever pour vaquer \u00e0 leurs activit\u00e9s matinales, comme tous les jours.<br \/>Mais elles ne se relev\u00e8rent pas, et seule continua de briller, dans la lumi\u00e8re du soleil, leur fourrure dor\u00e9e, mouill\u00e9e de neige fondue. Les yeux commen\u00e7aient \u00e0 me faire mal<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Que vont devenir les cadavres&nbsp;?<br \/>\u2014&nbsp;Ils seront br\u00fbl\u00e9s par le gardien, r\u00e9pondit le vieillard en r\u00e9chauffant ses grandes mains s\u00e8ches sur sa tasse de caf\u00e9. Bient\u00f4t cela va devenir la t\u00e2che principale du gardien. D\u2019abord, il doit couper les t\u00eates des b\u00eates mortes, enlever la cervelle et les yeux, les faire bouillir dans un grand chaudron pour en faire des cr\u00e2nes bien propres. Puis il empile ce qui reste des cadavres, les arrose d\u2019huile de colza et y met le feu pour les br\u00fbler.<br \/>\u2014&nbsp;Et ensuite on remplit ces cr\u00e2nes avec les vieux r\u00eaves, et on les aligne sur les \u00e9tag\u00e8res de la biblioth\u00e8que&nbsp;? demandai-je, les yeux ferm\u00e9s. Mais pourquoi&nbsp;? Pourquoi ces cr\u00e2nes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Quand vient l\u2019apr\u00e8s-midi, on voit s\u2019\u00e9lever la fum\u00e9e grise du b\u00fbcher des&nbsp;licornes. Cela continue chaque jour, pendant tout l\u2019hiver. La neige blanche, et la fum\u00e9e grise\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Nous rencontr\u00e2mes aussi des&nbsp;licornes qui vagabondaient parmi les herbes s\u00e8ches, \u00e0 la recherche de nourriture. Elles \u00e9taient envelopp\u00e9es d\u2019une fourrure l\u00e9g\u00e8rement dor\u00e9e tirant sur le blanc. Leurs poils \u00e9taient plus longs, leur fourrure plus \u00e9paisse qu\u2019en automne, mais cela ne faisait qu\u2019accentuer leur maigreur actuelle. Leurs omoplates se d\u00e9coupaient nettement au-dessus de leurs \u00e9paules, comme les ressorts d\u2019un vieux canap\u00e9, la chair de leur museau pendait, toute flasque, leur donnant un air n\u00e9glig\u00e9. Leurs yeux avaient un \u00e9clat terne, les articulations de leurs pattes \u00e9taient gonfl\u00e9es comme des ballons. La seule chose inchang\u00e9e \u00e9tait la corne blanche saillant sur leur front. Comme auparavant, elle pointait fi\u00e8rement droit vers le ciel.<br \/>Par petits groupes de trois ou quatre, les&nbsp;licornes traversaient les bordures des champs, allant de buisson en buisson. Mais on ne voyait presque plus de baies sur les arbres ni de feuilles vertes comestibles. Il restait bien des fruits sur les branches les plus hautes, mais leur taille ne leur permettait pas de les atteindre, aussi cherchaient-elles en vain sur le sol, sous ces arbres, des fruits tomb\u00e9s \u00e0 terre, ou bien elles levaient tristement la t\u00eate pour regarder les oiseaux picorer les fruits dans les arbres.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu veux faire de ce cr\u00e2ne de&nbsp;licorne&nbsp;? demanda-t-elle.<br \/>\u2014&nbsp;Je te l\u2019offre, dis-je. Tu peux le mettre quelque part pour d\u00e9corer.<br \/>\u2014&nbsp;\u00c7a ferait bien sur la t\u00e9l\u00e9, tu crois&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les licornes de La fin des temps, long roman onirique, cyberpunk et kafka\u00efen de Haruki Murakami, tiennent plus de la licorne occidentale que du kirin japonais. Et elles meurent. Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un cr\u00e2ne d\u2019animal. Pas un tr\u00e8s gros animal. 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