Comme dans la vraie vie
Like in real life

La vie est un roman, la vie est un voyage, la vie est une aventure, la vie est une scène, la vie est un jeu… S’agissant de la vie en général, ce sont autant de formules excessives et insignifiantes. Appliquées à une personne en particulier, elles peuvent la décrire assez précisément, et nous aider à réaliser ce qu’est un roman, un voyage, une aventure, une scène – un jeu surtout, car c’est bien sûr la dernière de ces formules qui va nous intéresser ici.

La question de la définition du jeu revient assez régulièrement sur les forums de discussion de joueurs, sans qu’aucune réponse parfaitement satisfaisante ait jamais été proposée. On peut certes objecter que donner du jeu une définition formelle et précise ne présente guère d’intérêt puisqu’il en va du jeu comme des imbéciles – on ne sais pas bien les définir, mais on les reconnaît immédiatement quand on en croise un.

La formule « la vie est un jeu » est d’autant plus forte qu’elle est paradoxale. Toutes les définitions du jeu insistent en effet sur le fait que le jeu n’est pas la vie, ou du moins que sa séparation d’avec le reste de la vie en est une caractéristique essentielle. Le jeu, écrit Freud, n’est pas le contraire du sérieux, mais le contraire du réel. C’est peut-être surtout le contraire du tragique.

Qu’entendons-nous donc quand nous disons de quelqu’un qu’il « prend la vie comme un jeu » ? Nous voulons dire qu’il semble se comporter dans la vie comme on se comporterait dans un jeu. Ce peut être quelqu’un qui agit comme si la vie avait un but et des règles précis et indiscutables, quelqu’un qui agit toujours selon des calculs stratégiques ou des calculs de probabilité, quelqu’un qui respecte scrupuleusement les règles, les lois, sans s’interroger sur leur fondement.

Bref, ce n’est pas quelqu’un avec qui je souhaiterai passer une soirée, que ce soit à boire, discuter ou même à jouer. Fort heureusement, les joueurs ne sont pas de cette espèce. S’ils ressentent le besoin de jouer, c’est sans doute parce qu’ils savent mieux que quiconque que la vie n’est pas un jeu.

Une bonne illustration de cette lucidité des joueurs est dans la formule récurrente et ironique qui ponctue les explications de règles et les conseils tactiques – comme dans la vraie vie ! Le vainqueur est le plus riche à la fin de la partie ; il faut se charger à fond et produire un max ; il faut acheter bon marché et vendre cher ; il faut trahir au bon moment ; si vous ne pouvez rien faire pour progresser, essayez au moins de gêner les autres joueurs …  « c’est comme dans la vraie vie ! ». La formule vise tout à la fois à rappeler que le jeu est quand même bien plus simple que « la vraie vie », et à se moquer de ceux qui font comme si « la vraie vie » était aussi simple, et aussi égoïste, qu’un jeu.


“Life is a fiction”, “life is a journey”, “life is an adventure”, “life is a theater play”, “life is a challenge”, “life is a game”… Applied to life in general, these statements are excessive and therefore trivial. But applied to a specific person, they often make sense and can shine a new light on things, be they a novel, a trip, an adventure, a play, a challenge – and most appropriately of all a game, since it’s obviously the latter that will interest us here.

The exact definition of a “game” is a recurring question on gaming forums, and no generally satisfying answer has been given so far. Of course, one can object that the question has little practical interest since games are like idiots – hard to define, but easy to identify when you happen to meet one.

“Life is a game” is a strong statement because it’s a paradoxical one. All the definitions of a game devised so far insist on one particular characteristic of a game – as such, it’s not real life, or at least it is clearly separated from the rest of life. “game* is not the opposite of serious, but rather the opposite of real” wrote Freud. It may be, most of all, the opposite of tragic.

What do we mean when we say that someone “takes life as a game”? We mean that he is acting in life like we’d act in a game. He may be living his life as if it had clear rules and a goal. He may never be acting without taking into account complex strategic considerations and giving careful consideration to probabilities. He may be pernickety with rules and laws without ever discussing their foundation.

Anyway, he doesn’t look like someone I would like to spend an evening with, be it for talking, drinking or even gaming. Happily, gamers are not of this kind. If they feel a urge to play, it’s probably because they know better than anyone else that life is not a game.

A glimpse of this lucidity among gamers may be found in the ironic and recurring formulations that often parse rules explanation and tactical hints –like in real life. “The winner is the richest player in the end.”  “You must buy low and sell high.” “Better wait until the last moment to betray.” “Attack players who can’t fight back.” “If you can’t play for yourself, try to hinder others.”… “It’s like in real life!”: This ironic statement is here to remind us all that real life is much more complex than a game, and to mock those who act as if real life could be as simple, and egoistic, as a game.

*German, like French, uses the same word for “game” and “play”.

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