Sur l’argent et les éléphants
Money and elephants

Bon, le financement nécessaire pour Formula E a finalement été réuni, de justesse. Je suis soulagé, et je garde un souvenir plutôt désagréable de l’expérience. J’étais très favorable aux systèmes de financement communautaire de type Kickstarter ou Ulule tant que je n’avais été que souscripteur, celui qui soutient un projet, avec le sentiment de participer à quelque chose d’utile ou d’intéressant, ou simplement de donner un coup de pouce à des amis. Je suis plus nuancé désormais car, après avoir vécu l’expérience de l’autre côté, je dois avouer l’avoir trouvée un peu frustrante et humiliante.

Frustrante, car je me suis jusqu’au bout demandé si nous réunirions les fonds souhaités, et car j’avoue être un peu dépité de voir qu’André, Sergio et moi ne sommes parvenus réussi à réunir sur nos noms, donc sur la confiance qu’ils nous font, qu’à peine 400 joueurs. Humiliante, car cela m’a amené à mettre en avant systématiquement sur mon site, et sur Facebook, les aspects financiers de la production d’un jeu, à demander aux visiteurs de participer, et que cela n’était pas très agréable. Certes, j’ai toujours un peu utilisé mon site pour faire la promotion de mes jeux, pour encourager les gens à les acheter, mais c’était moins direct, plus subtil, j’aurais presque envie de dire moins obscène.

Ça ne veut pas dire que je n’aurai pas d’autres jeux sur Kickstarter – la décision dépend finalement de l’éditeur, non de moi, et je vois très bien les avantages qu’il y trouve, notamment l’assurance d’un minimum de ventes, un financement bon marché, et la création autour du jeu d’une sorte de communauté qui peut être très sympathique. Sans doute, si j’ai d’autres projets Kickstarter dans l’avenir, prendrai-je cela avec plus de distance. Il n’empêche que, dans l’immédiat, je suis content que ce soit fini, et j’ai presque envie de m’excuser auprès de tous ceux qui ont visité mon site web ces dernières semaines, ou m’ont suivi sur Facebook, et ont eu l’impression que j’insistais un peu lourdement sur des questions d’argent.

En attendant, il va falloir se mettre au boulot sur les nouveaux plateaux de Formula E, puisque c’est ce que nous avons promis. J’avoue que j’aurais préféré les petits autocollants, mais je viens de recevoir un email de Sergio avec bien des idées de parcours intéressantes. Et ça, ça promet d’être plus amusant.

Formula E

It was tight, but we finally got from gamers all the funding we asked for the printing Formula E. I feel a bit relieved, but I will also keep some bad memories of it. I was all for crowdfunding and subscription systems like Kickstarter and Ulule as long as my only experience of it was as a pledger, as someone who brings some money to an exciting or morally satisfying project, or only to help some friends. I am more balanced now that I have seen it from the other side, because the experience was frustrating, and may be even humiliating.

It was frustrating because, until the very end, i was not sure we will make it – or rather you will make it – and because I’m a bit disappointed that Andre, Sergio and I had found only 400 gamers to trust our word on a game. It was humiliating because I posted several times on my blog and on facebook about money, about the financial aspects of producing a game, blatantly asking for support. Of course, I’ve always used my website to promote my games, to suggest that people buy them, but it was less direct, more subtle. The directness of crowdfunding sometimes feels almost obscene.

This doesn’t mean I won’t have other games on Ulule or Kickstarter. After all, it’s the publisher’s choice, not mine, and it is very interesting for him – he is sure to sell a certain number of games, gets cheap funding and creates a kind of loose support community around the game. If I have other future Kickstarter projects, I’ll try to keep more cool about it, but the system is not really designed to keep one cool. At the moment, I’m glad it’s over, and I’d like to apologize to all those who visited my websites these last weeks, or followed me on Facebook, and could find me a bit insisting on money issues.

Now, let’s go back to the new boards, since this is what we promised. On the one hand, I would have preferred the little stickers, because it’s less work, but also because I like to keep games simple, but on the other hand, I just received an email from Sergio with interesting ideas for new race tracks. This will be more fun.

Formula E

Assez régulièrement, je reçois des emails dans lesquels des auteurs de jeux connus ou inconnus me proposent de travailler avec eux sur un projet de jeu, souvent déjà assez avancé. Lorsqu’il y a des zombies ou quinze pages de règles, je réponds poliment que désolé, ce n’est pas mon style, mais bonne chance quand même. Dans les autres cas, je jette un coup d’œil avant, le plus souvent, de répondre poliment que, désolé, ça a l’air bien intéressant mais je n’ai vraiment pas le temps de me lancer dans un nouveau projet – mais bonne chance quand même. Et puis, une ou deux fois par an, quand aussi bien le sujet que les mécanismes m’amusent, quand j’ai le temps, et quand les auteurs ont l’air sympas, je réponds pourquoi pas.

Début 2011, j’ai ainsi reçu une proposition d’André Zatz et Sergio Halaban, auteurs brésiliens de deux petits jeux de bluff que j’apprécie beaucoup, Hart an der Grenze et Sultan. Ils y présentaient Indian Derby, un jeu de course d’éléphant qu’ils avaient réalisé quelques années auparavant, qui avait manqué de peu être publié par plusieurs éditeurs, et auquel ils pensaient qu’un regard neuf pourrait apporter un plus. Le jeu m’a tout de suite plu. Le thème, une course d’éléphant, était original et amusant, et permettait d’introduire des mécanismes de poussée inhabituels dans les jeux de parcours. Le moteur du jeu, des cartes de déplacement et des cartes action, me convenait très bien. Bref, nous avons quelque peu discuté, et nous sommes penchés ensemble – via email, parce que le Brésil, c’est un peu loin – sur un jeu que je voulais rendre plus léger, plus rapide, plus méchant. Après avoir unifié le système de gestion des cartes action et mouvement, simplifié les bousculades, ajouté quelques actions thématiques et amusantes, nous nous retrouvâmes quelques mois plus tard avec un jeu de course tactique et très enlevé, un peu dans l’esprit d’Ave Cesar, des bousculades, mais aussi des vaches sacrées, des tapis volants, des tigres et des charmeurs de serpents.

Le prototype d’Indian Derby commença alors à faire le tour des éditeurs et, assez rapidement, élit domicile chez Clever Mojo, l’éditeur de l’excellent Alien Frontiers. David MacKenzie eut l’idée amusante d’appeler le jeu Formula E. Mes amis d’Asmodée, l’éditeur de Formula D, acceptèrent bien volontiers à condition que le clin d’œil ne tourne pas à la confusion. Je pense qu’avec deux gros éléphants sur la boite, il n’y aura pas de problèmes.

Comme ce fut la cas pour Alien Frontiers, et pour tous les jeux de Clever Mojo, Formula E est financé par crowdfunding. Cela permet tout à la fois d’éviter les coûteux financements bancaires, et de faire le tri entre les projets qui laissent les joueurs indifférents et ceux qui les excitent vraiment. J’espère donc que vous serez nombreux à vouloir charger à dos d’éléphant, vous enivrer de jus de mangue, bousculer des vaches sacrées et soutenir Formula E en participant au financement de son édition sur Kickstarter.

Vous pouvez visiter la page de présentation du jeu sur gamesalute.com et vous inscrire à la mailing list pour être prévenu dès que Formula E sera lancé sur Kickstarter, le 31 décembre 2012. Le jeu est illustré par Jacqui Davis.

Formula E
Un jeu de Sergio Halaban, André Zatz et Bruno Faidutti
Illustrations de Jacqui Davis
3 à 6 joueurs – 60 minutes
Publié par Game Salute
Tric Trac      Boardgamegeek


I regularly receive emails from both well known and completely unknown game designers asking me if I would like to work with them on some design, usually already well advanced. When it’s about zombies, or has fifteen or more pages of rules, I answer that I’m sorry, that’s not really my kind of game, but good luck anyway. In all other cases, I have a look and usually answer that I’m sorry, I’m already overbooked and wouldn’t find the time to start a new project, but good luck anyway. Once or twice every year, when both the setting and the game systems sound exciting, when I have time, and when the authors seem to be nice guys, I answer why not, let’s discuss the game.

Early in 2011, I got an email from André Zatz and Sergio Halaban, the Brazilian authors of two light double-guessing games I really like, Hart and der Grenze and Sultan. The subject of their email, Indian Derby was an elephant racing game they had designed a few years ago, which had raised some interest from several publishers but ultimately hadn’t been selected for publication. They wanted to rework it, and were thinking that a fresh look by a designer who wasn’t involved in the original design, could help.  I liked the game idea at once. The storyline, an Indian elephant race game, was new, and allowed for rules about pushing–something unusual in a racing game, and for fun thematic events. I had long wanted to design a card driven race game, so this was a good opportunity to jump in. We discussed the game and worked together via email–since Brazil is far from France–on new rules and events to make the game lighter, faster and nastier. We simplified the card management system and the jostling rules, we added some event cards, and we ended with a very dynamic and tactical racing game, in the style of Ave Caesar (one of my all-time favorites), but with lots of jostling and crushing, and also holy cows, flying carpets, snake charmers, monkeys and tigers.

The new version of Indian Derby was shown to several publishers and, very soon, Clever Mojo Games, the publisher of Alien Frontiers, decided to do it. David MacKenzie had the fun idea to name the game Formula E. I asked my friends at Asmodée, the publisher of Formula D, and they gracefully accepted as long as the pun doesn’t lead to confusion. With two large elephants on the box, I think there’s no great risk.

Like Alien Frontiers and other Clever Mojo titles, Formula E’s first print run will be financed via crowdfunding on Kickstarter. That’s a clever way of avoiding loan fees, and of letting gamers show exactly what games they’re most interested in playing. I hope Formula E will spark your interest and that you’ll all want to get drunk with mango juice, charge on elephant back, knock over holy cows and support Formula E on Kickstarter.

You can visit the pre-launch page at gamesalute.com and join the email list to be notified when Formula E is posted on Kickstarter on December 31, 2012. Game’s art by Jacqui Davis.

Formula E
A game by Sergio Halaban, André Zatz & Bruno Faidutti
Graphics byJacqui Davis
3 to 6 players – 60 minutes
Published by Game Salute
Boardgamegeek

Les jeux de société sur Kickstarter (et autres)
Boardgames on Kickstarter (and others)

canterbury

Le crowdfunding, maladroitement rendu en français par “financement participatif” est le sujet à la mode dans le monde du jeu. Le dynamisme et le succès de Kickstarter, et dans une moindre mesure d’Ulule et IndieGoGo, est impressionnant. Leur part dans les ventes globale de jeux de société reste sans doute encore assez marginale, mais en ce qui me concerne j’ai, ces derniers mois, acheté – ou pré-acheté – plus de jeux sur Kickstarter qu’en boutique de jeux.

L’intérêt, et les possibles effets pervers, de Kickstarter et ses émules sur le monde de l’édition et sur le monde des joueurs méritent d’autant plus d’être discutés qu’ils sont déjà en train de changer.

Au premier abord, le crowdfunding n’est rien d’autre que le bon vieux système de la souscription – c’est déjà ainsi que Diderot et d’Alembert avaient financé l’Encyclopédie. Internet, permettant des paiements simples et le regroupement des propositions dans des sites dédiés, comme Ulule et Kickstarter, à juste permis à tous les auteurs de jeux – ou de bien d’autres trucs – de faire appel directement aux joueurs en leur présentant leur projet de manière détaillée. On aurait pu craindre que, comme avec les jeux ou les livres auto-édités par des inconnus, le résultat soit souvent médiocre. Ce n’est pas ce que j’ai constaté jusqu’ici, et les projets visiblement sans intérêt ne sont pas financés.
Le premier jeu que j’ai acheté sur Kickstarer, Alien Frontiers, est un chef d’œuvre, et aucun de la dizaine que j’ai acquis depuis ne m’a vraiment dèçu, même s’ils étaient rarement très innovants. Tout se passe comme si les internautes étaient, collectivement, d’aussi bons directeurs de collection que les professionnels – à moins bien sûr que beaucoup de mauvais jeux n’aient aussi été financés avec succès et que ce soit moi qui sache choisir les bons, mais je n’ai pas cette impression.
En permettant à des auteurs indépendants, ou à de petits éditeurs, de se lancer sans grands risques, presque sans avance de trésorerie ni frais de distribution, Kickstarter a, malgré ses quelques lourdeurs de fonctionnement, introduit un véritable vent de fraîcheur dans l’édition ludique.

Cela est peut être déjà en train de changer. Ces derniers temps, quelques éditeurs déjà bien installés, comme Queen ou Gryphon, ont commencé à proposer également sur Kickstarter ou Ulule des jeux dont on devine qu’ils seront de toute façon publiés. Le crowdfunding n’est plus alors vraiment un procédé de financement communautaire, même si les éditeurs peuvent connaître des problèmes de trésorerie. Cela devient un outil publicitaire relativement bon marché et, surtout, un moyen pour l’éditeur d’augmenter sensiblement la proportion de ventes directes, sur lesquelles il marge bien plus que sur les ventes par les boutiques. À l’âge d’internet, les boutiques en dur ne peuvent guère que péricliter, même si elles gardent un grand charme, et il n’est pas nécessairement illégitime que les éditeurs, et pourquoi pas les auteurs, gagnent un peu plus de sous. Je trouve juste un peu dommage que, pour cela, les éditeurs squattent un outil, les sites de financement participatif, qui était beaucoup plus cool quand on n’y trouvait que les inconnus, les débutants, les innovateurs, les petits jeunes. Enfin, bon, je crois qu’un de mes jeux va bientôt se retrouver sur Kickstarter, mais j’ai une excuse, c’est chez un petit éditeur.

La catégorie “board and card games” sur Kickstarter

alienfrontiers

Crowdfunding is a much discussed topic on boardgaming mailing lists and forums these last months. The popularity and the rapid growth of crowdfunding websites such as Kickstarter, and to a lesser extent Ulule and IndieGoGo, is impressive. It probably accounts for a very small percentage of global board games sales so far, but more than half of the games I bought – or preordered – these last months were found on Kickstarter.

What makes the debate on Kickstarter and similar websites very interesting just now is also that, while still very recent, the way they are used is also already changing, at least for boardgames .

At first look, crowdfunding is just a new name for a very old idea, subscription sales. Diderot and d’Alembert’s Encyclopaedia was already published this way. Internet only makes things easier, especially when a website like Kickstarter can regroup thousands of projects, link the similar ones, and make payment easy. Innovators of all kinds, in arts or science, and in games, can use it to show their project and contact fans and potential founders in the whole world.
The result could have been mediocre, as are often books and games self-published by newcomers. That’s not what has happened so far, and a short look at the kickstarter listing shows that the obviosuly uninteresting projects won’t be funded.
The first Kickstarter game I bought, Alien Frontiers, is a masterwork, and none of the dozen I bought since were bad, even when there was less real innovation than I was expecting. It seems that, as a whole, crowdfunders are as good as selecting the right games to publish than any editor working for a professional publisher. unless, of course, may be I just chose the good games while many bad ones were also published, but it doesn’t look like this.
Kickstarter made the good old subscription scheme popular and accessible. Thanks to it, new game authors and publishers have entered the business with little or no cash, and no fee for shops and distributors. This brought some fresh air in the boardgaming world.

This might be already changing. These last months, several well established publishers, such as Queen or Gryphon Games, have started posting their upcoming games on Kickstarter. Of course, these games are scheduled and will probably be published even if the Kickstarter funding target is not reached. For these publishers, Kickstarter is no more a crowdfunding tool – even when some early cash is always welcome. It’s both a cheap advertisement opportunity, and a very efficient way to by-pass the shops and have more gamers buy directly from the publishers, which makes for a much higher margin. Of course, despite their charm, brick and mortar shops can only dwindle in the age of the internet, and it’s not necessarily a bad thing to have publishers, and why not designers, earn some more money. It’s nevertheless a bit sad and unfair to do this with a tool, the crowdfunding sites, which felt much cooler when it was used mostlly by wannabes designers, small new publishers, innovators and unknown people. Well, anyway, I think one of my games might soon end on Kickstarter, but since it’s through a small publisher…

The “board and card games” listing on Kickstarter