Le sourire de Pascal
Blaise Pascal’s smile

Un roi sans divertissement est un homme plein de misères

Beaucoup de jeux de société s’inspirent de la littérature, mais il s’agit généralement de littérature policière, romanesque ou fantastique. Les œuvres d’Alexandre Dumas, Jules Verne, J.R.R. Tolkien, George Martin, Umberto Eco, Agatha Christie et bien d’autres ont été le support de quelques uns des meilleurs jeux parus ces dernières années. Smiley Face est cependant le premier jeu dont l’idée soit venue à la lecture… des Pensées de Pascal.

Sans que je sache trop si c’est moi, le monde ou la mode, j’ai l’impression depuis deux ou trois ans de croiser Pascal partout. Pascal angoissé et enivré, Pascal lucide et borderline, Pascal mystique sans trop y croire. Je l’ai retrouvé encore ces derniers jours dans mes lectures, chez Montherlant, chez Marguerite Duras, et même plus étonnamment chez Terry Pratchett. Je le rencontre aussi plus souvent qu’à mon tour chez des amis qui se révèlent pascaliens – et surtout pascaliennes, comme si c’était « un truc de filles », un peu comme le rose ou les crêpes.

L’apologue du roi sans divertissement, du riche et pauvre roi qui s’ennuie et ne sait comment « tuer le temps », m’a semblé être un excellent prétexte pour un jeu de cartes. Dans la première version de ce jeu, les joueurs étaient donc des courtisans rivaux cherchant à divertir le roi en lui proposant des activités. « Sire, que diriez-vous d’un grand tournoi ? » « Et si nous allions à la chasse ? » « Et pourquoi pas un grand festin, avec moult sangliers rôtis, ou un bal que vous ouvririez avec la jolie Guenièvre ». Les cartes Mischief représentaient alors les interventions d’autres personnages de la cour, le chambellan, les gardes, l’astrologue… Il arrivait même que la reine s’en mêle, suggérant que l’on renonce à ces passe-temps vulgaires et que l’on aille plutôt à la messe, ce qui pour Pascal ne relevait pas du divertissement – ou peut-être…
Le jeu s’appelait « une vie de Roi ». Gwenaël et moi aimions vraiment beaucoup ce thème décalé, qui parvenait à faire de l’humour avec Pascal, et autour duquel nous avions peu à peu construit les mécanismes du jeu. Une partie d’une vie de roi était comme une petite histoire amusante.

L’équipe de Fantasy Flight a beaucoup aimé le jeu, mais, à notre grande surprise, n’en a pas apprécié le thème, peut-être moins présent dans la culture anglo-saxonne que dans la tradition française. Nous ne voulions d’abord pas le changer, et les discussions ont été longues et difficiles. Il fut question de parc d’attractions, de dinosaures, de princesses à marier… Nous n’avons finalement réussi à nous entendre que sur un thème minimal, presque abstrait. Une vie de roi est ainsi devenu Smiley Face, et je le regrette un peu. Je serai sans doute plus têtu à l’avenir avec les éditeurs qui veulent changer le thème de mes jeux.

Émoticon
Un jeu de Gwenaël Bouquin & Bruno Faidutti
Illustrations de Antonio Dessi & Ben Prenevost
4 à 8 joueurs – 30 minutes
Publié par Fantasy Flight Games (2010)
Tric Trac    Boardgamegeek


A king without diversion is a very wretched man

Many board and card games have been inspired by literary works – usually novels, either detective stories, heroic fantasy or historical epic. Some of the best games published these last years owe a lot to Alexandre Dumas, Jules Verne, J.R.R. Tolkien, George R. Martin, Umberto Eco or Agatha Christie. Smiley Face, however, is probably the first card game directly inspired by philosophical writings, namely Blaise Pascal’s Thoughts.

May be it’s the fashion, may be it’s the modern world, may be it’s just me. Anyway, for two or three years now, I feel like meeting Pascal everywhere – Pascal anguished and exhilarated, lucid and borderline, reasoner and mystic. These last days, I’ve met him again in the books I read, in Montherlant, in Marguerite Duras, and even more surprisingly in Terry Pratchett. Even more, I regularly find out that my best friends are devoted Pascalians – especially girls, as if it were a girly thing, like cookies and the color pink.

One of Blaise Pascal’s best known text is the “King without diversion”, in which a bored King doesn’t know how to divert himself, how to “kill time”. I thought it would make a wonderful theme and storyline for a card game. In the first version of this game, players were courtiers trying to divert the King with suggesting various fun and royal activities – a glorious tournament, a big hunt, a gorgeous feast, a courtly ball. The Mischief cards represented the other people at the court, chamberlain, guards, priests, astrologer… Sometimes, even the Queen interfered, asking the king to give up his vulgar diversions and attend Mass. Not something Pascal would have considered a diversion – or would he ?
The game was called “A King’s Life”. Gwenaël and I really liked this fun and quirky theme, and designed all the game systems and cards from this storyline. Furthermore, it’s not that usual to have fun with Pascal.

The Fantasy Flight team really liked the game but was not really hooked by the theme, probably because the “bored king” apologue is not as well known in the English speaking world. At first, we didn’t want to change the game’s theme, so the discussion was hard. We considered amusement parks, dinosaurs, princess brides… In the end, we agreed on a very minimalistic setting, an almost abstract game. A King’s Life has become Smiley Face, and In the end, I think it was an error. I’ll be more wary of theme changes in the future.

Smiley Face
A game by Gwenaël Bouquin & Bruno Faidutti
Art by Antonio Dessi & Ben Prenevost
4 to 8 players  – 30 minutes
Published by Fantasy Flight Games (2010)
Boardgamegeek

Emoticon
Smiley Face

Après Toc Toc Toc! et Captain Pirate, Smiley Face – qui porte en France le nom un peu ridicule d’Émoticon – est le troisième jeu de cartes léger et familial que j’ai conçu en collaboration avec Gwenaël Bouquin. Smiley Face est cependant un tout petit peu plus complexe que les précédents.

Dans ce jeu pour quatre à huit joueurs, les cartes représentent quatre émotions principales, la joie, la tristesse, la colère et la surprise. Les joueurs jouent leurs cartes pour tenter de suivre l’émotion dominante, ou d’en imposer une autre. Parfois, plutôt que de chercher en vain à s’imposer, il vaut mieux se retirer et apporter son soutien à un autre joueur.

Il est rare que les petits jeux de cartes soient annoncés pour quatre à huit joueurs. C’est d’ailleurs entre cinq et sept joueurs que Émoticon est le plus intéressant à jouer, et cela peut-être beaucoup pour un jeu présenté comme “familial” – ou alors il faut deux familles. Smiley Face exploite en effet une idée que Gwenaël et moi avons déjà explorée, quoique de manière totalement différente, dans Captain Pirate : les alliances fragiles, changeantes et pas toujours volontaires.

Le but des joueurs dans Émoticon est, à chaque manche, de poser sur la table la série de cartes d’une même émotion de plus forte valeur. Chacun à son tour peut soit poser sur la table une carte émotion, soit jouer une carte pour son effet spécial, comme prendre une carte à un adversaire ou changer l’émotion dominante, soit passer. Et toute l’originalité du jeu est dans cette dernière possibilité.
Un joueur qui se rend compte qu’il n’est pas en mesure de remporter une manche n’a aucun intérêt à continuer à gaspiller des cartes. En quittant la course, il n’y perd pourtant pas tout intérêt puisqu’il a la possibilité de soutenir, en lui donnant une carte, un autre joueur de son choix. Un soutien bien choisi peut même rapporter plus de points qu’une victoire… C’est ce mécanisme un peu pervers qui fait tout le charme, et tout l’intérêt, de Smiley Face, un jeu où il faut parfois savoir rester en retrait.

Émoticon
Un jeu de Gwenaël Bouquin & Bruno Faidutti
Illustrations de Antonio Dessi & Ben Prenevost
4 à 8 joueurs – 30 minutes
Publié par Fantasy Flight Games (2010)
Tric Trac    Boardgamegeek


Smiley Face is, after Captain Pirate and Knock Knock!, the third light family card game I design together with Gwenaël Bouquin. Smiley Face is, however, a little bit more complex than our previous games.

In this light game for four to eight players, cards belong to four emotional suits, happiness, sadness, surprise and anger. Players play their cards either to follow the boss suit, either to try to impose another one. Eventually, one must decide when to resign and support another player rather than stay in the race with no chance to win.

Such small, light card games are rarely designed for as many as four to eight players. Smiley Face is even at its best with five to seven, which is quite a few for a “family” game – let’s says it’s a game for a large family, or two smaller ones. The reason is that Smiley Face is based on shifting alliances and partnerships. It’s an idea Gwenaël and I like a lot, and we have already used, though in a completely different way, in a former card game, Captain Pirate.

In Smiley Face, each player tries to play the highest value series of cards of any one emotions. On one’s turn, one can either play an emotion card and add it to one’s display, play a mischief card for its special effect, like swapping a card with an opponent or changing the boss suit… or pass. The whole originality of the game is in this last choice – pass.
There’s no point in keeping playing cards if you are unlikely to win the trick. Passing, however, is not just resigning. When passing, you can support an other player with you”helping hand” token, and even give him a card. The supporting player can even sometimes win more points than the winner of the trick. Making the best use of one’s helping hand token is the heart of the game. That’s what makes Smiley Face different. It’s a game about modesty, a game in which one must decide when to go for the trick, and when to help and stay behind.

Smiley Face
A game by Gwenaël Bouquin & Bruno Faidutti
Art by Antonio Dessi & Ben Prenevost
4 to 8 players  – 30 minutes
Published by Fantasy Flight Games (2010)
Boardgamegeek